FELIX
Le comte Félix de Vauxchamps avait eu pour marraines toutes les fées bienfaisantes, aux miracles desquelles nous avions jadis une foi si naïve. Car (encore une digression), dès le berceau, et comme pour l'habituer aux désillusions, les premières choses qu'on fait croire à l'homme sont des mensonges.
L'enfance de Félix s'était entièrement écoulée sous le calme regard de sa mère, qui avait toujours dit oui à ses caprices, et s'était constamment préoccupée de prévoir ses désirs, pour qu'il n'eut pas à les exprimer par
des larmes. Aussi les ignorait-il ; car jamais le jouet qu'il enviait ne s'était fait attendre, jamais celui qu'il préférait ne s'était brisé. A huit ans, on le mit dans un collège. Le bonheur l'y suivit, et lui fit traverser les classes grecques et latines sans qu'il laissât une heure de récréation à leurs buissons épineux, sans qu'il se heurtât une seule fois à ces deux ennemis des écoliers, le pensum et le pain sec. Dans les luttes scholaires, où les enfants qui se préparent à devenir des hommes ont mille occasions de développer leurs mauvais instincts, et de s'essayer à l'envie ou à la haine, Félix n'éveilla aucune de ces inimitiés précoces dont on se souvientsi longtemps. Jamais il ne fut trompé dans ses premières affections. Aussi, à quinze ans, s'avançait-il vers la jeunesse, les bras tendus et le cœur tout gonflé d'espérances.
Quand il eut atteint sa majorité, on le mit en possession de sa fortune, — une clef d'or avec laquelle il pouvait ouvrir l'impossible.
Il entra dans la vie avec toute l'impatience d'un ignorant qui veut savoir. Le bonheur le suivit encore, et il trouva les réalités aussi belles que ses rêves. Toutes les passions lui tendirent leurs coupes enchantées, et il but jusqu'au fond sans trouver aucune amertum?. Toutes ses espérances lui tenaient leurs promesses, et tous les obstacles se dérangeaient pour laisser passer sa fantaisie.
Son premier amour avait éié ce qu'est toujours un premier amour, — un essai du cœur, — une histoire à la fois niaise et charmante comme une idvlle allemande. Sa
maîtresse, qui avait comme lui toutes les ignorances et toutes les virginités, ne fut longtemps que son amante, ils s'apprirent l'un à l'autre à aimer; se quittèrent quand ils le surent, et leur séparation fut aussi douce que l'avait été leur rencontre.
En sortant de cet amour, Félix rencontra l'ambition. Il s'enferma chez lui pendant six mois et écrivit un livre. Huit jours après sa publication, il était célèbre: les critiques les plus féroces firent l'éloge de son œuvre, et lui crièrent tous les malins dans leurs journaux qu'il était un grand homme. Il se lança dans le monde littéraire, et y fut accueilli sincèrement et franchement ; son succès, quoique spontané et obtenu sans l'appui d'aucune coterie, n'avait soulevé aucune jalousie, et n'avait froissé aucun orgueil individuel ; — aussi ses amis criaient-ils au miracle !
Félix devint le héros du monde parisien. Le mot spirituel qu'il avait dit dans un salon circulait deux heures après dans tous les autres. Quoi qu'il dît, ou qu'il fît, il avait raison dans tout et partout. Où cent autres se fussent piqués au ridicule, — il rencontrait une nouvelle sympathie, ses plus folles excentricités paraissaient naturelles, et il aurait mis des habits rouges que personne n'aurait songé à en rire.
Jamais il n'avait rencontré un enterrement en sortant du bal.
Jamais un mendiant affamé ne lui avait tendu la
main sur le seuil d'un riche hôtel où l'attendait un banquet splendide.
Jamais une femme laide et vieille ne l'avait heurté dans la rue lorsqu'il venait de voir une femme belle et jeune.
Enfin, depuis vingt ans qu'il était au monde, le bonheur ne l'avait pas quitté. — Tout ce qu'il touchait était or, tout ce qu'il voyait était beau, tout ce qu'il faisait était bien.
LA CHASSE AU ALiLHEUR.
Cependant Félix commençait à s'inquiéter de cette félicité obstinée qui ne lui laissait pas le temps de formuler un désir pour le réaliser. Cet éternel azur le fatiguait; il cherchait un point d'ombre pour reposer sa vue, il désirait une contrariété quelconque qui put rompre un instant la chaîne de ses prospérités. Vaine attente, — son ciel restait toujours au bleu fixe.
Un jour, Félix pensa qu'il avait dépisté son heureux destin. Au milieu d'une réunion d'amis, il crut voir jaillir une insulte du choc de deux contradictions ; il riposta par une insolence aiguë, qui fut relevée par une autre.
Une rencontre fut décidée. C'était le premier duel de Félix.
Toutes les dispositions lui furent favorables ; le sort avait désigné le pistolet, et il y était de première force.
Au moment où l'on donnait le signal du combat, le soleil démarqué par un nuage frappa en plein dans les youx de son adversaire, qui tremblait, — et fit feu au hasard.
Félix était de sang-froid.
Il avait au bout de son arme la vie d'un homme et un remords.
Dieu le lui épargna. — Il manqua son adversaire.
Un matin, un de ses amis le vit monter en chaise de poste.
— Où vas4u donc? lui demanda-t- il.
— Mon cher, je vais faire le tour du monde, et ce sera bien le diable si je ne trouve pas un malheur en route, répondit Félix en riant.
Mais il ne trouva rien, sinon quelques jouissances inconnues et quelques plaisirs nouveaux.
— Serait-ce, se dit-il en revenant, que le malheur est unemaladie contagieuse, etqu'il faille vivre parmi des malheureux pour le devenir? — Essayons.
Il prit un nom vulgaire, se revêtit de mauvais habits, et alla demeurer dans un quartier dont les habitants paraissaient tous courbés sous le poids des fléaux humains.
La maison qu'il avait choisie était la plus lépreuse de
toutes : c'était un cloaque où le soleil n'avait jamais pu pénétrer. Mais dans cette horrible lial)itation, vivait une peuplade de laborieux artisans qui chantaient du matin au soir.
La première nuit qu'il passa dans cette maison, Félix fut distrait par un bruit de voix ; — il prêta l'oreille, — et il entendit son voisin qui était en train d'égrener des rimes d'or en l'honneur de quelque beauté — idéale.
Le lendemain matin il se mit à sa fenêtre, et vit en face de lui une belle jeune fille, rose et fraîche comme une figure de Greuze. En apercevant son nouveau voisin, elle lui fit un sourire d'étonnement.
Le jour suivant, ce fut Félix qui guetta sa belle voisine.
Celle-ci s'appelait Félicité: — elle avait le cœur sur la main, et tendit la sienneà Félix, qui n'eut point le courage de la refuser.
Il avait aussi fait connaissance avec son voisin le rimeur, et avait trouvé en lui une nature généreuse et un talent qui lui étaient complètement sympathiques.
Au bout de six mois, Félix quittait cette maison hideuse où il était venu chercher le malheur, et où il avait trouvé un nouvel ami et un nouvel amour.
— Le malheur serait-il dans la misère? sedit-il, un autre jour: — ruinons-nous !
il jeta la moitié de sa fortunedans une spéculation plus
que douteuse, etcourut à Bade risquer l'autre moitiésur un
tapis vert !
En le voyant entrer, — la chance vint s'asseoir à côté de Félix.
Il fit sauter la banque.
De retour à Paris, son notaire lui apprit qu'un vote de la Chambre venait de convertir en une excellente affaire la spéculation douteuse dans laquelle il avait placé ses fonds.
— Vous êtes bien heureux, lui dit-il ; dans six mois vos capitaux pourront être doublés.
— Courez donc vite les retirer, lui répondit Félix, je suis assez riche.
— Où donc est le malheur? demandait-il à ses amis. Je me lasse de courir après et je ne peux pas l'atteindre.
— Attendez-le, lui répondait-on ; — il viendra.
— Qu'il vienne donc, reprit Félix ; la clef est sur ma porte.
— Parbleu! s'écria-t-il, un jour qu'il était en veine d'ironie, je n'ai plus qu'une chance d'être malheureux.
— Laquelle? lui demanda le poëte Raymond, son ami.
— C'est de me marier. — Ou je me trompe fort, ou mon heureuse destinée me quittera le jour de mon contrat de mariage.
— Qui épouseras-tu ? lui demanda Raymond en riant.
— Je n'en sais rien, reprit Félix, je ne veux pas choisir
ma femme moi-même, — j'ai la main trop heureuse : c'est le hasard que je charge de ce soin. J'épouserai la première jeune fille qui entrera ce soir dans le salon de ma tante. Viens m'y retrouver.
— Décidément, mon ami est fou, pensa Raymond. Néanmoins, il vint le soir même au rendez-vous que lui avait donné Félix.
lisse mirent tous deux dans un coin du salon, et braquèrent leur lorgnon sur la porte d'entrée.
— Voyons comment le hasard fera son métier, dit Félix.
Après plusieurs introductions, un valet annonça :
— Monsieur, et mademoiselle de Marènes.
— Voilà ma femme, dit Félix. — Je vais l'inviter pour le premier quadrille. Et il laissa Raymond aux prises avec les joueurs de wisth.
Une heure après, Félix avait rejoint son ami. Dans un mois la noce, lui dit-il ; ma tante va faire demain les ouvertures matrimoniales. — Je lui ai persuadé que j'étais follement amoureux de mademoiselle Céleste de Marènes..
Raymond demeura stupéfié.
— Mais, dit-il à Félix, tu ignores donc que mademoiselle Céleste est l'antithèse de son nom? C'est un diable aux cheveux blonds.
— Roux, murmura Félix.
— Sa langue est un dard.
— Je le sais, elle m'a piqué deux fois.
— Elle porte des robes longues pour cacher ses pieds fourchus.
— Et des robes rouge vif pour vous crever les yeux, — reprit Félix ; — je la connais parfaitement. Cest une fille d'Eve, pur sang, qui me paraît avoir un appétit capable de croquer toutes les pommes du monde, — les pépins avec. — Elle m'a dit tout à Theure, entre deux parenthèses, des choses à faire dresser les cheveux sur la tête de l'homme qui aspire à devenir son mari. — Nous avons les goûts les plus opposés en toutes choses. Elle aime Raphaël, — tu sais mes préférences pour Rubens 1 — Elle adore Rossini, et j'exècre la musique italienne. Et le diable m'emporte... il m'a semblé qu'elle louchait quelque peu. — Dans un mois la noce.
— Cesse celte folie, f éprit Raymond, qui ne pouvait croire que son ami parlait sérieusement. — Ce mariage causerait ton malheur.
— Parbleu, reprit Félix, — j'y compte bien.