PLAN DE BATAILLE
Un mois après, Félix avait épousé mademoiselle Céleste de Marènes; laquelle n'avait d'autres parents au monde que son père, un vieux soldat, qui avait encore du sang
déjeune homme dans les veines, et qui, très-enchanté de n'avoir plus à s'occuper de sa fille, ne se l'éiait pas fait demander deux fois.
— Quoi I dit un jour Félix à sa femme, vous n'avez aucuns parents, — pas même un petit cousin?
— Mon Dieu, non, répondit Céleste en riant.
— Allons, pensa Félix, — ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
Selon l'usage adopté par le grand monde, il avait été convenu que les deux époux quitteraient Paris immédiatement après la consécration de leur mariage; et Céleste avait manifesté le désir d'habiter une délicieuse campagne que sa grand' mère lui avait léguée, et qui était située en Provence, à quelques pas de la fontaine de Vaucluse.
— C'est un Éden enchanté, avait dit la jeune comtesse à son mari. Ces beaux lieux sont encore pleins du souvenir de Laure et de Pétrarque, qui y ont laisséun vague parfum d'amour et de poésie. Le bonheur doit nous attendre là. — Partons vite.
Et ils partirent.
Pendant les premiers relais, Félix songea d'abord à modifier le programme charmant tracé par sa femme.
— II est évident, se disait- il, que je vais être le plus heureux des hommes si je me laisse conduire dans ce paradis provençal. La poésie me montera au cerveau, et l'amour au cœur, peutêiro, ajouta Félix en regardant Céleste qui s'était endor mie, la têteappuyée sur son épaule ; si bien qu'il se sentit agité d'un singulier frisson. — Mais,
continua-t-il toujours en lui-même, il ne s'agit pas de cela. Je ne me suis pas marié pour être amoureux, ni pour être heureux, — au contraire.
Et prenant une bonne résolution, il donna au postillon l'ordre de changer de route. Puis il se frotta les mains en riant, et murmura :
— En tout cas, si je ne puis me soustraire aux félicités de la lune de miel, la mienne commencera par une fière tempête. Et il s'endormit pour se réveiller le lendemain très-étonné de trouver sa main dans celle de sa femme.
«— Voilà qui est singulier, pensa-t-il ; ce n'est bien sûrement pas m-oi qui l'ai mise. Et il regarda Céleste, qui, pour cacher sa rougeur, mit sa tête à la portière de la voiture.
— Ah I mon Dieu ! s'écria la jeune femme, où sommesnous donc? Quel affreux pays I
— Bon, dit Félix, — ça commence.
En effet, ils traversaient alors une abominable contrée, dont tous les sites, empreints d'une désolation profonde, formaient un tableau qu'on eût dit brossé par les rudes et sauvages pinceaux de Salvator.
La voiture marchait lentement au milieu d'une gorge profonde, bordée de chaque côté par de gigantesques rochers, hérissés de buissons roux qui semblaient déchirer les nuages dans leur vol. Sur la cime la plus élevée de cet enfer naturel s'élevait le squelette d'un vieux donjon démembré qui avait dû autrefois être le nid de quelque
vautour féodal, et qui depuis semblait être devenu celui des hiboux.
— Quelle sombre ruine ! dit la comtesse de Vauxchamps enjoignant les mains. Et elle ajouta, en regardant autour d'elle, et en se voyant cernée par ce morne paysage :
— Comment peut-on vivre ici?
— Ça va très-bien, pensa Félix en écoutant sa femme : l'orage ne peut pas tarder. — Puis, s'adressant au postillon, il lui cria :
— Holà, Pierre !... Prenez à gauche... Par la montée.
Cinq minutes après la chaise de poste s'arrêtait devant une allée d'ifs séculaires conduisant au manoir en ruines.