‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 14 sur 21 · D UN EFFET DE LUNE EN MATIERE CONJUGALE · texte numérisé non relu

D UN EFFET DE LUNE EN MATIERE CONJUGALE

Un vieux concierge, qui paraissait attendre les deux époux, reçut le comte de Vauxchamps et sa femme, qui demeurait interdite.

— Où sommes-nous donc ? demanda Céleste en entrant dans une espèce de salon où était disséminé un mobilier d'hôtel garni.

— Ma chère enfant, répondit Félix, nous sommes dans un endroit où il s'est accompli plus de drames que sur tous

les théâtres réunis du boulevard. Chaque pierre de cette ruineporte une tache de sang, — lugubre signature d'un lugubre événement, — et les habitants des alentours assurent que chaque nuit des ombres éplorées, — victimes ou bourreaux,— reviennentconter les horribles mystères de ce château,auprès duquel le c/idieaMd'C/c?o;/)Ae serait une bergerie.

— Mais encore, reprit Céleste avec un petit mouvement d'impatience, — où sommes-nous?

— Chère amie, répondit Félix, vous êtes la châtelaine de céans. — Vous vouliez m'emmener chez vous, — je vous ai amenée chez moi. — Vous m'aviez promis un Éden, et je vous offre un enfer, — qui doit être complet maintenant que le diable est arrivé, — pensa Félix en observant sa femme.

Un sourire séraphique illuminait alors le charmant visage de la comtesse. Elle leva une de ses mains vers la frise sculptée du salon, et au milieu d'une guirlande de fleurs précieusement fouillée dans la pierre vive, elle indiqua à son mari les C et les F qui s'y trouvaient enlacés les uns aux autres, comme des chiffres amoureux. Puis, se penchant gracieusement vers le comte, qui semblait ne pas comprendre, elle lui dit, en donnant à sa voix le timbre le plus caressant.

— Merci, Félix.

C'était la première fois qu'il s'entendait appeler ainsi par sa femme ; aussi le comte fut-il profondément ému, et ne put-il que mal cacher son émotion.

Cependant, il s'obstinait à ne voir qu'une résignation

doucement moqueuse dans ce remercîment dont il ne soupçonnait pas le motif ; et il fallut que Céleste lui montiAt une seconde fois les écussons où se trouvaient sculptées leurs lettres initiales, pour que Félix comprît la cause de celte cûlinerie conju{ja]e.

— Pauvre petite, se dit-il en lui-même, comme elle se trompe!

En effet, ces chiffres dans lesquels Céleste aimait à voir une preuve d'amour n'existaient là que par hasard; ou plutôt, ils existaient depuis la fondation de l'édifice, et Félix ne s'en était jamais aperçu depuis deux ans qu'il l'avait acquis pour en faire un rendez-vous de chasse.

Un instant, le comte voulut détromper sa femme; mais celle-ci le regardait alors si tendrement qu'il ne se sentit point le courage de briser la charmante illusion qu'elle venait de se créer.

— Non, se dit-il, ce serait là un acte de brutalité sauvage.

Et comme Céleste s'était rapprochée de lui, il lui prit la main et l'emmena visiter les autres parties du château.

— C'est là un séjour bien affreux, lui dit-il ; mais rassurez-vous, nous n'y resterons pas; j'ai seulement voulu vous le faire voir en passant.

— Pourquoi ne pas rester ? reprit Céleste.

— Nous sommes ici dans un désert, dit Félix.

— Tant mieux, nous serons plus seuls.

— Mais, si vous passiez huit jours dans cette affreuse

masure, vous péririez d'ennui, comme la Mignon de Goethe regrettant ses orangers.

— Ah ! fit la comtesse en s'animant — partout où nous serons ensemble, je serai bien, moi. — Tout ce que je verrai avec vous me paraîtra beau. — Ici, du moins, au milieu de ces montagnes, nous serons hbres, plus libres qu'à Vaucluse, pays sillonné de touristes et de curieux, comme tous les endroits qui ont quelque célébrité; et d'ailleurs, ajouta-t-elle, cette contrée sauvage ne manque ni de grandeur ni de poésie : sur cette cime élevée, nous serons bien placés pour voir tous les jours les merveilleux spectacles que doit étaler la nature. — Voyez, dit-elle en étendant la main, voyez ces campagnes noyées dans les splendeurs du couchant. — Comme cela est grand ! comme cela est beau !

— Diable ! pensa Félix, voilà bien de la poésie. Et il regarda avec inquiétude si les mains de sa femme n'étaient point tachées d'encre, et si ses pieds n'étaient pas chaussés d'azur. Mais il aperçut alors une cheville coquette et mignonne dont la vue porta un grand trouble dans ses idées.

En ce moment, l'ombre crépusculaire s'étendait lentement sur la plaine et les environs ; les grandes forêts voisines secouaient sur le passage des brises leurs parfums amers et enivrants, et les mille harmonies du soir s'élevaient de toutes parts, et s'unissaient comme pour donner une sérénade aux étoiles qui se montraient une à une à leur balcon d'ébène.

Il sembla alors à Félix qu'un grand bruit venait de s'éveiller dans son cœur. Il écouta, et il ontendit la voix de ses souvenirs qui venaient lui rappeler que c'était par une semblable soirée et dans un lieu à peu près pareil qu'il s'était rencontré avec la première femme qu'il avait aimée.

Il regarda alors auprès de lui, et il vit Céleste, qui, n'ayant pas encore de souvenirs, écoutait chanter ses espérances.

— Ah ! dit Félix en se rapprochant de sa femme et en lui prenant la main, qu'il porta à ses lèvres, — vous êtes un ange qui m'avez caché vos ailes.

Cette seule parole d'amour, la première que lui eût encore adressée son mari, causa un grand tremblement de cœur à Céleste. Elle appuya sa jolie tête sur l'épaule du comte, et lui murmura à Toreille.

— Nous serons bien heureux, allez.

— Hélas ! — je le crains, — pensa Félix en conduisant sa femme dans la chambre qui leur avait été préparée.

— Nous restons donc ici? demanda Céleste.

— Oui, lui dit son mari. — Viens voir. — Et l'attirant dans un angle de la croisée, il lui montra la lune, qui venait d'écarter un rideau de nuages, et profilait son visage argenté sur l'ombre du ciel.

— Ah! dit la jeune femme en rougissant :

— C'est notre lune de miel qui se lève.

YII

Page 1