‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 15 sur 21 · L' AMOUR DANS LE MARIAGE · texte numérisé non relu

L' AMOUR DANS LE MARIAGE

De Félix à Raymond.

Hélas ! mon cher ami, j'ai subi le sort commun, — j'ai été trompé.

Dès le lendemain de mon mariage, l'épouse démentait la fiancéo.

Les gants blancs sous lesquels je comptais trouver des griffes aiguës cachaient des mains qui eussent fait honte à la statuaire grecque et à la princesse Borghèse.

En conduisant ma femme à l'autel, je me réjouissais intérieurement en voyant luire à travers son voile ses yeux illuminés d'un fauve rayon, qui devait allumer mon enfer conjugal.

Amère déception !

A peine ai-je eu écarté ce voile, qu'au lieu du démon que je m'attendais à voir, je me suis trouvé en face d'un ange ; et, malgré moi, j'ai dû baisser les yeux devant l'éclat du nimbe d'or qui couronnait son front.

Le génie bienfaisant qui m'espionne m'attendait là, — et pour la première fois il a donné tort à mes espérances.

— Non, cela n'est pas possible autrement, — non, — je n'ai pas épousé mademoiselle de Marènes, — ma femme

a été chanj^ée sous le poôle : c'est une métamorphose dont je ne puis pas douter. Du reste, je ne doute plus de rien maintenant. Je crois à la Mythologie, — aux Mille et une nuits, — et généralement à tout ce qui n'est pas croyable.

Le faux, — c'est le vrai !

Céleste est bien Céleste la bien nommée. Elle m'a apporté en dot une beauté devant laquelle tous les peintres briseraient leurs pinceaux, et tous les poëtes oublieraient leur idéal. En échange de mon anneau, elle m'a mis dans la main une clef avec laquelle je viens d'ouvrir une félicité que j'ignorais encore, — moi qui les connais toutes, et qui les connais tant I

II était écrit que je devais être le Christophe Colomb de cette autre Amérique dont tant d'autres avant moi avaient vainement tenté la conquête.

Enfin, mon cher, pour conclure, l'Édenqueje viens de découvrir, et où nul avant moi n'avait mis les pieds, cette chose fabuleuse et paradoxale qui pour moi devient une vériié, — tout cela s'appelle :

— L'amour dans le mariage.

A ces mots, je le vois — ou plutôt je t'entends d'ici pousser des exclamations de quoi remplir trois tragédies.

— L'amour dans le mariiige ! grand Dieu 1 — Se peutil qu'on ose accoupler deux pareilles antithèses, — l'eau et le feu, — le noir et le blanc, — les chiens et les chats, — l'amour et le mariage, — enfin !

Que veux-iu ? cela est ainsi. Car je suis bien marié : les registres de l'état civil en font foi ; et pour amoureux,

."Si 0 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.

ma lettre doit te prouver que je le suis plus que je ne l'ai jamais été : plutôt je crois ne l'avoir été jamais. — Mes passions précédentes n'étaient que des études élémentaires : alors j'apprenais à aimer, aujourd'hui je le sais.

Céleste me l'a appris.

Oui, mon cher, je suis amoureux — de ma femme : et malgré l'énorme ridicule qu'elle peut m'attirer, j'afficherai hautement ma passion. Je braverai les morsures de la raillerie : — car cette fois, sans doute, le monde n'osera pas me donner raison.

Mais que m'importe ? — j'aime.

Aimer. — Certes, depuis que j'existe, ma pensée avait fait bien des fois le tour de ce mot, et jamais je n'en avais compris le sens intime et profond. Pour moi,Pamourétait un poëme écrit en langage étranger, je le lisais dans les traductions.

— Aujourd'hui je le lis dans l'original.

Quelle singulière destinée que la mienne ! trouver Tamour dans le mariage, — qui esta l'amour ce que la machine pneumatique est à l'oiseau. — Un étoufFoir.

Toi, sceptique, tu me répondras que je suis encore sous rinfluence de la lune de miel, et que je prends des étincelles pour des étoiles. A quoi je te répondrai -^ que tu ne connais pas Céleste!

Tu sais dans quelle intention je m'étais marié, et tu te rappelles aussi pourquoi j'avais fait choix de mademoiselle de Marènes. — Mais, je te le répète, — ma femme a été changée pendant la cérémonie.

Céleste, en un mot, est l'incarnation de mon idéal.

,1'ai épousé mon rêve.

Et pourtant, s'il fut jamais chimère de pocte ou d'amant impossible à réaliser, c'était bien la mienne.

J'avais dit un jour au bonheur qui me poursuivait : cr 0 toi, puissance inconnue qui me tiens sous ton égide ; toi, qui peux tout pour moi, tu ne pourras pas me trouver entre les deux pôles une créature humaine qui soit la sœur vivante de mon idéal, — tu ne le pourras pas, — je l'en défie. »

Mais le bonheur m'a répondu en m'amenant Céleste. — Il a dû la créer exprès. Encore une fois, j'avais raison de l'impossible.

Aussi depuis ce temps, il me monte à l'esprit des audaces inouïes, — et je me demande parfois si je ne suis pas un dieu anonyme auquel toute chose doit obéir, — même les éléments. Il faudra que je fasse l'essai de ma puissance en demandant au ciel une couronne d'étoiles pour Céleste.

— Je suis sûr que le lendemain ma femme trouvera la constellation d'Orion dans son écrin

J'habite maintenant sous le plus beau ciel du monde, — dans un pays qui est le vestibule de l'Italie. Autour de moi tout chante et tout rayonne : car, avec l'amour, j'ai, comme dit le poëte:

Une lumière dans les yeux.

Une musique dans Toreille.

Dans quelques mois je retournerai à Paris avec Céleste,

— l'Eve non curieuse de mon beau paradis — où il n'y a pas de serpent.

— Si j'y allais? — dit Raymond en achevant de lire les étranges divagations de son ami.

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