TOUJOURS HEUREUX
Félix n'avait pu éviter sa destinée, qui était d'être, toujours et quand même, le plus heureux des hommes. Son contrat de mariage, au lieu d'être, comme il Tespérait, une rupture définitive avec la félicité, avait, au contraire, été un nouveau bail qu'il avait passé avec elle.
En outre, ainsi qu'on l'a vu déjà, Félix était épris de sa femme, et voyait se réaliser pour lui l'utopie de l'amour dans le mariage. Pendant les premiers temps, il ne se préoccupa que médiocrement de cette passion, et bien qu'elle prît tous les jours un caractère plus sérieux, Félix se disait à lui-même que cela ne pouvait durer, et que son amour s'éteindrait lorsque sa lune de miel se serait effacée à l'horizon conjugal, ce qui, pensait-il, ne peut manquer d'arriver dans un mois — ou deux au plus tard.
Mais au bout de ce temps, Félix attendait encore l'é-
clipse de l'astre à l'influence duquel il n'avait pu se soustraire ; et un jour ce fut lui-même qui demanda à Céleste si elle ne serait pas bien aise de quitter leur masure pour aller respirer l'air de Vaucluse.
Ils étaient donc partis.
Félix se crut plus libre quand il eut perdu de vue le donjon de son vieux château: il pensait que son amour y resterait.
— Quand nous arriverons à Vaucluse, se disait-il, ma femme ne sera plus que ma femme, et cette fois, je ne me laisserai pas prendre comme il y a six mois. Il est vrai qu'alors il était bien difficile de résister : le prologue du mariage a des charmes. Une fraîche et blanche couronne d'oranger sur un front frais et blanc, cela tente ; — ajoutez la solitude, le soleil couchant, les effets de nuit, etc. : ma foi, murmurait Félix, tout autre à ma place se serait comme moi laissé entraîner au courant. Mais, là-bas, nous allons mener une autre existence -.j'aurai des distractions, — les promenades soliiaires ne seront plus possibles; — je verrai les défauts de Céleste, — etc., etc. Enfin... continua Félix en manière de conclusion, une lune de miel ne peut pas durer toute la vie ; et il faudra bien que la mienne s'en aille où s'en vont toutes les vieilles lunes.
Fragiles résolutions, qui devaient s'évanouir sous le premier regard de sa femme.
A peine avait-il mis les pieds dans cette fraîche oasis provençale, que Félix sentit bondir avec plus de violence son cœur, qu'il avait cru pouvoir immobiliser : les craia-
oH SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
tes qu'il avait conçues se réalisèrent. La poésie lui monta au cerveau et l'emporta sur les plus hautes cimes de l'exaltation. Il lui sembla alors qu'il s'éloignait du monde réel, et qu'il était invinciblement entraîné dans des délices et des voluptés inconnues au reste des hommes.
En effet, Félix avait alors atteint le paroxisme de la passion.
Il était, pour ainsi dire, sous l'équateur de l'amour.
Ce fut à cette époque qu'il écrivit à Raymond la lettre où il lui annonçait son prochain retour à Paris, où il arriva en effet vers le commencement de l'hiver.
Dès son entrée dans le monde, le nouveau ménage fut accueilli par une sympathie universelle.
La comtesse de Vauxchamps se vit aussitôt entourée par une cour d'admirateurs; mais leurs hommages discrets ne pouvaient que flatter l'orgueil d'un mari. Et Félix, qui s'était mis aux aguets des yeux et de l'oreille, ne put jamais surprendre une parole qui eut le son d'une calomnie, ni un geste qui eût l'air d'une ironie.
Les hauts barons de la séduction, les Valères, les Damis, les Clitandre, tous ceux qui avaient rayé de leur dictionnaire le mot impossible, s'en vinrent néanmoins faire la roue et égrener leurs madrigaux ambrés devant Céleste, qui les foudroya de son regard bleu. Si bien que tous ces don Juan, qui avaient plus ou moins occis de commandeurs, comprirent qu'il n'y avait rien à faire de ce côté-là, et s'en retournèrent comme ils étaient venus.
Félix, qui avait suivi leurs mouvements les regarda passer en riant, — et ferma son volume d'Othello. Excepté lui, — personne n'en voulait à son bonheur.