PÉRIPÉTIE
Un soir, Céleste trouva sur sa table de toilette un billet ainsi conçu :
Madame,
« Il faut que ce soir même, avant dix heures, vous JD m'ayez accordé une entrevue ; au nom de votre amour » pour Félix, ne me refusez pas.
» Le meilleur ami de votre mari, et le vôtre,
Raymond.
» P. S. A dix heures, je viendrai, je vous le répète ;il D faut que je vous voie... soyez seule. »
Céleste, dévorée d'inquiétude, courut chez son mari, pour lui montrer l'étrange billet qu'elle venait de recevoir.
Félix était sorti, et avait dit à son domestique de ne point l'attendre.
Quand la comtesse rentra dans son appartement, la pendule marquait la demie de neuf heures.
— Oh mon Dieu ! dit Céleste en levant les mains au ciel, quel malheur plane sur nous.
En ce moment on frappa à la porte.
La femme de chambre courut ouvrir.
C'était Raymond.
— Qu'y a-t-i! donc ? lui demanda Céleste avec anxiété ; votre lettre m'a toute bouleversée.
Raymond ne répondit rien ; mais il lira de sa poche un papier qu'i! remit à la comtesse. Dès les premières lignes, elle demeura frappée de stupeur :
— Quoi, dit-elle, le malheureux !.... Il est donc fou.
— Oui; mais il y a un moyen de le sauver, un seul..., et si vous hésitez à l'employer, dès aujourd'hui, dès ce soir vous pourrez prendre le deuil.
— Ce moyen..., dites, dites vite. Vous me faites mourir! Raymond tira de sa poche un second papier et le tendit à la comtesse en lui disant :
— Il faut suivre à la lettre ces instructions; je vous le répète, madame, c'est le seul moyen. Si vous hésitez... ce soir, tout sera fini.
A peine eut-elle jeté les yeux sur le papier que lui avait donné Riiymond, Céleste tomba sur son fauteuil, foudroyée par les lignes qu'elle venait de lire.
— Oh mais, c'est impossible cela ! s'écria-t-elle. Je vous en supplie, Raymond, trouvez autre chose.
— Depuis que je suis averti des sinistres résolutions de Félix, je cherche, madame, et c'est tout ce que j'ai trouvé.
UNK VICTIME DU BONBKUR. 317
En voyant que la comtesse (Icmeurait immobile, Raymond lui prit la main.
— Écoutez, Céleste, lui dit-il, il est dix heures et demie; si, dans une demi-heure, vous ne m'avez pas donné ce que je vous demande, il sera trop tard... décidez-vous. ..Je vais attendre.
Raymond sortit en l'ermant la porte derrière lui.
Céleste se précipita à un petit bureau qui était dans sa chambre à coucher, et prenant à la hâte une feuille de papier et une plume, elle copia d'une main tremblante le second billet que lui avait remis Raymond.
Quand elle eut fini, elle rappela celui-ci, qui était passé dans une autre chambre.
— Raymond prit le billet que Céleste venait d'écrire, et le lui rendit après l'avoir examiné.
— Vous avez oublié de signer, lui dit-il.
— C'est inutile, reprit Céleste; /ui connaît bien mon écriture.
— Signez, reprit Raymond. — Il faut 5u'^7 soit convaincu.
La comtesse prit une plume, et signa convulsivement.
— Oh ! dit-elle ensuite à Raymond, partez, partez.., vite.... il est onze heures....
— J'ai le temps qu'il faut, dit Raymond... Félix attendra jusqu'à minuit.
— Vous le sauverez, n'est-ce pas?...
— C'est vous qui venez de le sauver avec ceci, reprit Raymond en montrant à Céleste le billet qu'elle venait d'é-
crire... Maintenant, continua-t-il, attendez-moi dans cette chambre.. Au surplus, je vais vous enfermer... — vous voudriez me suivre.
Et Raymond se retira, après avoir fermé la porte à clef sur la comtesse, qui tomba anéantie sur un fauteuil.
— Le malheureux! s'écria-t-elie.... que lui ai-je fait?
A minuit moins le quart, un cheval lancé à fond de train faisait jaillir des aigrettes d'étincelles sur la route qui conduit de la barrière d'Enfer àChâtillon ; un homme l'excitait sans relâche de la cravache et de l'éperon. C'était Raymond.