‹ Scènes de la vie de jeunesse (volume 3)Chapitre 18 sur 21 · AU CLAIR DE LA LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DE LA LUNE

Nous sommes dans une grande chambre d'une maison de campagne située à Châtillon.

La fenêtre est ouverte : un rossignol chante dans les massifs du jardin éclairé par une belle lune d'été.

En face d'une grande table couverte de papiers, un homme est assis, et écrit à la pâle clarté d'une lampe placée devant lui. Son écriture est aussi correcle que celle d'un bordereau administratif; il met les points et les vir-

gules là où il en faut, et ajoute soigneusement des S au pluriel.

Et pourtant, à côté de l'écritoire, on remarque une boîte carrée qui contient des pistolets, un étui en peau de chagrin renfermant deux fioles de poison, et un poignard dont la lame aiguë a été trempée dans les sucs mortels d'un Upas de Java.

— Cet homme qui écrit, — c'est Félix.

Il vient d'achever son testament, car il doit se tuer à minuit sonnant, — à moins toutefois que d'ici là il ne lui soit arrivé un malheur.

Or, l'aiguille n'a plus que cinq pas à faire pour toucher le chiffre fatal.

Félix attendra jusqu'au dernier tintement du dernier coup ; après quoi, — il ira demander à la mort l'énigme de la vie.

Félix est donc fou?

Il s'est fait à lui-même ce singulier raisonnement, que, puisque pendant la première partie de son existence, il avait été complètement heureux, l'avenir devait se venger du passé en faisant de lui le plus infortuné des hommes pendant le reste de sa vie. Or, Félix, qui avait tant de fois provoqué la fatalité sans la rencontrer, se sauvait du monde, s'imaginant qu'elle s'avançait vers lui. — La fable du Bûcheron et de la Mort.

Après cela, Félix était parfaitement fou. Vingt secondes séparaient à peine l'aiguille de l'heure à laquelle Félix devait en finir. Comme il s'était décidé pour le poison il

prit dans son étui une petite fiole contenant une liqueur jaune.

La pendule sonna le premier coup de minuit.

Félix porta la fiole à ses lèvres.

En ce moment, le galop précipité d'un cheval se fit entendre au dehors, un bruit de pas résonna dans l'escalier, et, comme le dernier coup de minuit sonnait lugubrement sur le timbre de métal, Félix entendit heurter violemment à sa porte :

— Qui va là ? cria-il, — ayant toujours le flacon près de ses lèvres.

— Celui que tu attends, répondit une voix. Le malheur!

— Ah ! fit Félix, — entrez donc; — mais il recula de surprise en se trouvant en face de Raymond.

— Tu l'as voulu, dit celui-ci. Tiens. Et il jeta sur la table une petite lettre sur laquelle Félix se précipita.

Comme il la tenait entre ses mains, hésitant à l'ouvrir, Raymond lui cria brutalement :

— As-tu peur maintenant?

— Félix le regarda fièrement, et ouvrit la lettre; mais, à la première ligne, une sueur de mort lui monta au visage.

— Oh! la malheureuse! s'écria-t-il, que lui avais-je fait? Et il retomba anéanti sur la barre d'appui de la croisée.

Pendant ce temps, Raymond cachait les armes et le poison dans une armoire dont il prit la clef.

Félix se tordait toujours dans une an{i[oisse désespérée.

— Oh! que je souffre... La malheureuse !.... moi qui l'aimais tant!.... s'écriait-il.... c'esi un autre qu'elle préférait.

— La jalousie, murmura Raymond.

— Mais je les tuerai tous les deux, continuait Félix.

— La haine, murmura Raymond.

— Et pourtant, cet Edouard, il se disait aussi mon ami; je l'avais reçu dans ma maison.... à toute heure...

— La fausse amitié, murmura Raymond.

— Et elle, Céleste... qui pendant une année n'est pas restée une heure sans me dire trois fois : Je taimel — Ellemetrompait..

— Le faux amour, murmura Raymond.

— El je me croyais heureux... et je bénissais la bonté de Dieu... de Dieu... où est-il donc.

— Le doute! murmura Rnymond.

— Oh ! tu n'as jamais souffert tout ce que je souffre, disait Félix en écumant.

— Insensé, lui répondit celui-ci ; j'ai fait dix fois dans ma vie le tour des douleurs humaines, et me voilà encore...

El toulela nuit se passa ainsi dans les convulsions et dans le délire.

Au matin, Raymond heurta Félix, qui s'était accroupi dans un coin, — stupide, — brute.

— Et la vengeance! lui cria-t-il.

— Ah! oui ! dit Félix en faisant un bond de tigre, lls'em-

para des pistolets que Raymond avait remis sur la table après les avoir déchargés.

— Courons vile, reprit Raymond; ta femme est peutêtre partie avec son amant, le comte Edouard de Rrillon.

— Au bout du monde... je les retrouverai, répondit Félix en entraînant son ami avec lui.

Une heure après, ils arrivaient devant l'hôtel delà comtesse de Rrillon, veuve du général de ce nom. Une file de voitures de deuil encombrait la rue, et un riche catafalque était dressé sous le porche de l'hôtel.

— Qu'y a-l-il donc, et que veut dire tout cela? demanda Félix.

— Hélas! reprit un vieillard,.... vous étiez son ami, vous... mort... mort à 22 ans,— avec un si bel avenir!...

— Oui, reprit un autre, quel brave jeune homme !. ..

— Mais qui donc est mort, encore une fois ? demanda Félix.

— Hé ! monsieur, ne savez-vous pas qu'on enterre aujourd'hui le comte de Rrillon, tué en Afrique?

— Quand cela ?

— Il y a six semaines : sa mère a fait revenir son corps pour qu'il soit réuni aux membres défunts de sa famille.

Félix regarda Raymond... et relut la lettre de sa femme. Edouard est mort depuis six semaines et Céleste lui donnait rendez-vous pour ce soir ; qu'est-ce que cela veut dire ? — demanda-t-il .

Allons rejoindre ta femme, dit Raymond en riant : elle l'expliquera tout.

UNE VICTIME DU BONHEUR. 5î5

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