ROSETTE
— On s'est trompé, docteur... elle s'appelait Yvonnette, dit-il.
Un jour, un ami du docteur le prévint qu'il lui amènerait le lendemain mademoiselle Aline B..., actrice fort connue sur les boulevards.
— Cette demoiselle est donc malade?
— Non, répondit son ami ; mais comme elle a un rôle de jeune homme fou par amour, elle veut étudier sur un sujet qui soit dans le même cas.
Le lendemain, mademoiselle Aline vint en effet à Saint- Germain. C'était une belle personne de vingt ans, dont la nature vive et pétulante semblait peu propre aux excentricités du drame. — La tirade éplorée devait être une anomalie étrange dans celte petite bouche en cœur où frétillait le frémissant sourire des soubrettes du vieux répertoire. Mademoiselle Aline était du reste une trèsaimable personne, qui faisait bon marché de la grande passion, et jetait son amour aux quatre vents de la fantaisie.
Au moment où elle entrait avec le docteur et son ami, Donatien était dans le jardinet faisait sécher au soleil la graine des fleurs jaunes qu'il avait cueillies. Il voulait semer cette graine sur la tombe delà petite Rosette. Depuis sa mort, c'était là sa grande préoccupation.
— Voici une dame qui vient vous voir, lui dit le docteur.
Donatien leva les yeux et regarda mademoiselle Aline ; il la salua respectueusement et lui dit :
— Vous ressemblez à Yvon nette. Madame ! A ce nom, l'actrice pâlit soudainement.
— C'est étrange, murmura-t-elle ; que veut-il dire?
Comment le nommez-vous, ce jeune homme? demandât-elle ensuite au docteur.
— Donatien ; il est Breton. — Et M. Morin raconta ce qu'il savait de l'histoire de Donatien ; il fit l'histoire de sa folie, et n'oublia pas de parler de Rosette. Mais, dit-il à mademoiselle Aline, vous l'avez connue cette petite ; c'était la fille de votre femme de chambre^ 'celle que jai mise à la tête de ma lingerie.
— Oui, je me rappelle, dit l'actrice toujours plus pensive. Elle demanda à voir la chambre de Donatien, curieuse de voir l'intérieur d'un fou par amour, — ce qui est déjà bien curieux, ajouta-t-elle en riant, — peut-être pour cacher son trouble.
La première chose qu'elle vit en entrant dans la chambre, ce fut le petit bouquet d'herbe sèche trempé dans un verre d'eau.
— Hélas ! dit-elle tout bas, je n'ai pas gardé sa médaille, moi ! — En effet, elle l'avait donnée à la fille de sa femme de chambre pour s'en faire un joujou.
Donatien ne s'occupait pas de ses visiteurs. Il s'était mis à la fenêtre et chantait un air breton, où le nom d'Yvonnette revenait au refrain.
— Vous voyez qu'il a une folie très-douce, dit le docteur à l'actrice, qui écoutait Donatien ; eh bien, continua M. Morin, j'aimerais mieux qu'il fût fou furieux, je le guérirais plus vite.
— Oh ! non, dit Yvonnette, — non, docteur , ne le guérissez pas.
Richard était venu à Paris pour faire son droit; mais comme, au bout de deux ans, l'étudiant n'avait pas mis quatre fois les pieds à l'école , son père, qui avait appris ce détail, lui envoya une malédiction en latin et un bon de trois cents francs sur la poste, en avertissant son fils que c'était le dernier argent qu'il aurait de lui. En recevant cette lettre, Richard alla consulter un homme de loi pour savoir si son père avait réellement le droit de lui suspendre sa pension. Le jurisconsulte répondit que oui. Cette réponse dégoûta Richard d'une profession qui protégeait de tels abus, et il renonça au barreau. Mais comme il lui fallait un état pour vivre, il se fit poëte. Richard était d'une grande ignorance en matière de vie pratique ; il eut la faiblesse d'acheter un mobilier , et commit cette imprudence au nez d'une douzaine decréan-
ciers qui se déclarèrent en insurrection. Tousles malins, Richard reçut des ballots de papier timbré, dans lesquels on lui demandait de l'argent, et où on allait même jusqu'à l'appeler négociant. Un jour, un monsieur très-mal mis, qui déclara être un huissier, accompagné de deux hommes maigres, se présenta chez Richard pour opérer une saisie. Comme il dressait procès- verbal, un autre monsieur, également mal mis, suivi de deux autres hommes maigres, se présenta également pour saisir. Voyant l'embarras dans lequel les deux huissiers se trouvaient, Richard leur offrit des cartes, et leur proposa de jouer à l'écarté lequel des deux ferait la saisie. Ils répondirent qu'ils savaient ce qu'ils avaient à faire, et se retirèrent. Un soir, en rentrant chez lui, Richard trouva, à la porte de sa maison, une petite affiche qui renfermait le programme de son mobilier, dont la vente était annoncée pour le lendemain. Le lendemain au matin, on vint, en effet, enlever ses meubles. Le propriétaire de la maison retint, en garantie de loyers les objets que la loi laissait à Richard, qui se trouva .dans la rue , avec un petit paquet contenant son linge, et un petit carton qui contenait des vers.
Il se ressouvint alors qu'il devait avoir une maîtresse quelque part, et courut chez elle. La belle, qu'il n'avait point vue depuis un mois, était partie depuis huit jours, et logeait on ne savait où. Richard courut chez tous ses amis, et n'en put rencontrer aucun. Ne sachant où aller, il passa la nuit à se promener dans la campagne. Le matin,
en rentrant en ville, comme il passait dans la rue de l'Ouest, qui lonf;ele jardin du Luxembourg, il vit tomber à ses pieds un joli mouchoir de batiste garni de dentelle, et presque au même instant il entendit un petit cri en Tair. Comme il relevait la tête après avoir ramassé le mouchoir, il aperçut au balcon d'un sixième étage une jeune femme qui lui faisait des signes, comme pour indiquer que l'objet lui appartenait.
— Il y aura sans doute une récompense, pensa Richard en entrant dans la maison.
— Où allez-vous? lui demanda le portier.
— Je vais chez madame ou mademoiselle M. V., répondit le jeune homme, qui avait examiné les initiales brodées au coin du mouchoir. Elle loge tout en haut, à côté de la girouette.
— Mademoiselle Madeleine, alors, dit le portier. C'est bien.
— Elle s'appelle Madeleine, murmura Richard; je lui proposerai de se repentir avec moi. Ce mouchoir a une
odeur d'aventure, ajouta-t-il.
Sur le carré du sixième étage, une jeune femme vint audevant de lui. Elle était vêtue d'un joli négligé printanier, et accueillit Richard avec un sourire qui semblait indiquer un aimable caractère.
Richard se préparait à répondre au gracieux remercîment qu'elle lui avait adressé, et déjà il avait exécuté une attitude, c'est-à-dire une certaine position qu'il prenait ordinairement devant les femmes; mais il ne pût point
conserver une gravité irréprochable. La rapidité avec laquelle il avait monté les six étages lui avait tellement coupé la respiration, qn'ilne put dire un motet fut obligé de s'arrêter pour souffler.
Par politesse, la jeune dame l'invita à entrer un moment chez elle pour se reposer. Elle n'avait pas achevé sa proposition, que Richard était déjà dans la chambre et se laissait tout d'une pièce tomber dans un fauteuil.
— Ah! s'écria-t-il avec un sourire de béatitude, Texcellent fauteuil que vous avez là ! Il est moelleux comme un nuage. Et, s'étendant avec nonchalance, il croisa ses jambes Tune sur l'autre, resta les yeux grands ouverts, sans direction arrêtée, et ne dit plus un mot.
La dame le regarda un instant avec étonnement.
— Il est sans gêne, ce monsieur, pensa-t-elle.
Et, comme pour fournir un sujet de rentrée dans la conversation, elle ouvrit son piano et frappa un formidable placage d'accords. Richard ne bougea pas.
La dame s'approcha de lui, impatientée, et le regarda bien en face.
— Ah ! c'est trop fort, dit-elle en remuant une chaise. Richard s'était endormi.
— Monsieur! s'écria la jeune femme en lui frappant sur l'épaule, monsieur !
Richard remua un peu, entr'ouvrit les yeux et murmura entre ses dents :
— Laissez-moi donc tranquille. Je vous ai déjà dit que je n'avais pas d'argent.
La jeune femme poussa un éclat de rire si bruyant, que Richard se réveilla.
— Ah! parbleu, s'écria-t-il d'abord, voilà un délicieux fauteuil; et il commença une litanie d'excuses, semée de madrigaux, dont mademoiselle Madeleine ne parut pas se fâcher.
— Mais, dit-elle en souriant, vous étiez donc bien fatigué, monsieur?
— Voilà deux jours que je n'ai dormi, madame. C'est toute une histoire ; je vais vous la conter, ça ne sera pas long.
— Tant mieux, reprit Madeleine, car j'ai à sortir.
— Que je ne vous gêne point, madame, répliqua Richard, je vous conterai mon histoire quand vous reviendrez.
— Et si je ne revenais point?
— Alors, je vais vous la dire tout de suite.
Et il raconta ses aventures à Madeleine, qui rit comme une folle.
Au même instant, un violent coup de sonnette retentit à la porte.
— Ah! mon Dieu, fit Madeleine en devenant toute pâle. Je n'y pensais plus, c'est lui.
— Lui! ah 1 très-bien, j'y suis, dit Richard ; je vous gêne ; pardon, je me retire.
— Non, non, dit Madeleine ; entrez là-dedans pour un moment, je vous en prie ; il est si jaloux 1 hier encore, il m'a fait une scène horrible, parce qu'il m'avait rencontrée avec quelqu'un.
— C'est ridicule, fit Richard en entrant dans une seconde pièce.
— Je vais faire en sorte de le renvoyer bien vite, fit Madeleine ; dans dix minutes, vous aurez votre liberté. Et, fermant la porte de la chambre, où Richard était caché, elle alla ouvrir celle où Ton venait de sonner.
Un monsieur se précipita dans la chambre ; c'était un Othello pourpre, et il exécuta un solo de jalousie auprès duquel la terrible colère du Maure de Shakspeare n'eût été qu'un madrigal élégant. Madeleine le laissait dire, en limant très-tranquillement ses ongles avec un joli petit instrument; de temps en temps elle haussait les épaules.
— Mais défendez-vous donc, malheureuse 1 défendezvous donc ! criait le monsieur en faisant des gestes qui paraissaient inquiéter les objets d'art posés sur la cheminée ou accrochés au mur.
C'est le balcon de Jenny l'ouvrière...
chantonna Madeleine d'une voix claire en regardant fixement son jaloux.
— Ah !... non, dit celui-ci, vous ne pouvez plus vous défendre maintenant. Voici une preuve que vous me trompez ; et il montrait une canne oubliée par Richard.
— Est-ce que vous avez besoin de preuve pour en être sûr? répliqua Madeleine, dont le visage arborait une impertinence suprême. Mais regardez-vous donc un peu dans ma glace, mon cher, et vous verrez que vous n'êtes pas
bâti pour exiger fidélité, constance, etc.; et elle reprit sa chanson
C'est le balcon de Jenny l'ouvrière...
— Madeleine, dit le monsieur en hachant entre ses dents serrées sa moustache rousse, Madeleine, si vous ne me retenez pas, je m'en vais.
Au cœur content, qui vit de peu.
continua la jeune femme, et du doigt elle indiqua la porte.
— Il suffit, répliqua Tautre, et il sortit en prenant l'attitude d'un traître de mélodrame qui s'écrie ; « Dissimulons. ))
— Et vive la liberté ! s'écria Madeleine en allant ouvrir à Richard.
— Eh bien, lui dit-elle, vous m'avez conté votre histoire. Je n'ai pas besoin de vous dire la mienne. Qu'est-ce que vous en pensez?
Richard, un peu étonné, regarda Madeleine, qui avait levé sur lui ses yeux clairs. Il prit la jeune femme par la main et la conduisit sur le balcon, d'où l'on apercevait le jardin du Luxembourg. Un doux vent faisait bruire les feuillages, où chantaient des orchestres d'oiseaux, et de bonnes odeurs couraient dans l'air. Richard et Madeleine se regardaient toujours sans parler ; mais il leur avait suffi de quelques regards pour rédiger leur contrat de mariage.
— La vue est charmante ici. Je serai très-bien pour travailler, dit Richard.
Madeleine avait vingt ans, juste cinq ans de moins que son acte de naissance. C'était une charmante volage du pays d'outre-Seine, où elle avait acquis une célébrité, non point parmi les étudiants, qu'elle fréquentait peu, mais au milieu de cette population quasi-artistique et littéraire qui s'est réfugiée dans les pays ultra- pontins, sans doute à cause du bon marché de la vie et d'une certaine liberté d'allures qui ne serait point de mise de ce côté-ci de la Seine. En vivant avec des jeunes gens qui faisaient de l'art en guérillas, Madeleine avait appris ce langage particulier né dans les coulisses et les ateliers, et dont chaque phrase est une ménagerie de néologismes féroces, idiome réaliste dont les mots ont presque l'aspect des choses qu'ils expriment, et font le tourment des Saumaises préposés à la confection du dictionnaire. Madeleine était donc une amusante et spirituelle créature, ayant le rire facile de la gaieté sincère, et sachant parler d'autres choses que de chiffons, de bals ou d'amourettes. — Sa chambre était presque une académie, et son cœur un album. Lorsqu'on lui demandait le pourquoi de sa liaison avec les peintres, les poètes et les musiciens, elle répondait en souriant :
— Ah bah ! il faut bien encourager les arts.
Avec une franchise que les gens timorés eussent appelée du cynisme, elle avait prévenu Richard sur ses variations de sentiment.
— Rappelle-toi l'histoire du mouchoir, lui avait-elle dit.
— Que veux- tu I répondit Richard. Si tu n'étais pas ainsi, je ne t'aurais jamais connue. Je n'aurais point bon air à mcfàclier d'une chose dont j'ai proliié. S^'ulement, toutes les fois qu'il t'arrivera d'avoir une fantaisie, je préfère la franchise; ça t'épargnera d'ailleurs des frais de diplomatie.
— Ces choses-là sont toujours (iésagréabies à dire, fit Madeleine. Mais écoute, j'ai un moyen : nous aurons une tirelire, et toutes les fois que j'aurai un caprice, je mettrai un jeton dans la tirelire: un jeion blanc pour les caprices blonds, un jeton rouge pour les bruns.
Richard trouva l'idée originale.
— Nous casserons la tirelire tous les trois mois, et nous ferons nos comptes, dit Madeleine.
Richard riait de plus en plus.
— Ça te va-t-il ? dit Madeleine.
— C'est drôle. Ça me va !
Seulement Richard s'arrangea de façon à régulariser sa position. Il se procura un emploi qui pût le faire vivre.
Comme il racontait un jour à un de ses amis le singulier traité qu'il avait conclu avec Madeleine, son ami ne put s'empêcher de lui dire :
— Alors, tu n'en es pas amoureux.
— levais t' ouvrir mon cœur, répondit Richard : ce que j'aime dans Madeleine, c'est son fauteuil.
— Quelle est cette plaisanterie ? dit l'ami.
— C'est tfès-sérieux, dit Richard ; c'est le seul fauteuil dans lequel j'aie pu travailler. Pourquoi? je n'en sais rien, mais cela est ainsi. Dix fois j'ai voulu me fâcher avec Ma-
deleine et me séparer d'elle ; mais quand je voulais m'en aller, mes yeux tombaient sur le fauteuil, je m'asseyais dedans, et je restais.
Un autre ami, qui ne connaissait point Madeleine, ayant rencontré Richard, lui demanda s'il avait une maîtresse.
— Oui, répondit-il.
— Est-elle jolie !
— Très-jolie ; elle est en velours rouge, avec des clous dorés, et elle a un dossier qui représente des Chinois péchant à la ligne.
— Qu'est-ce que vous me chantez-là ? dit l'ami.
— Pardon, fit Richard, je pensais à son fauteuil. Son ami le crut fou.
Un jour, il lui prit la fantaisie de visiter la tirelire, pour voir où il en était avec Madeleine ; et, comme il ne voulait pas la casser, il fit sortir les jetons par la fente.
Il y en avait trois, deux blancs et un rouge.
— Les blonds ont la majorité, dit-il en riant, et il remit les jetons dans la tirelire.
Néanmoins, si cuirassé qu'il se crût, il ne put s'empêcher d'être un peu triste.
— Décidément, ça ne peut pas durer comme cela ; quand il y aura dix jetons, je m'en irai. Qu'est-ce qui pourrait me retenir ici ? je ne suis pas amoureux de Madeleine.
— Tu n'es pas amoureux, hein ? fit-il en se frappant la poitrine à l'endroit du cœur.
Il sentit son cœur qui battait légèrement.
— II dit non, j'en étais bien sûr.
Un mois après, il fit une nouvelle autopsie de la tirelire. Il y avait sept jetons, quatre rouges et trois blancs.
— Bon, dit Richard, les bruns ont repris l'avantage. Voyons, j'attendrai qu'il y en ait dix, et je parie pour les blonds.
Deux mois après, il trouva les dix jetons, cinq rouges et cinq blancs.
— C'est ennuyeux, murmura Richard ; j'aurais pourtant bien voulu savoir qui l'emporterait des rouges ou des blancs ; je vais attendre qu'il y ait une majorité.
Au bout de quelque temps, il consulta la tirelire : il avait gagné son pari. Les blonds avaient la majorité. — Maintenant, dit Richard, je vais m'en aller.
Il essaya de se lever du fauteuil où il était assis. Mais, dans le mouvement qu'il fit, il lui parut qu'un fil invisible lui tirait le cœur.
— Ah ! c'est trop fort ! dit Richard : qu'est-ce qui me retient donc là?
Une voix, qui paraissait sortir du fauteuil, répondit :
— C'est l'habitude.
C'était pendant une nuit de carnaval. Il y avait bal à l'Opéra, et le quartier latin était tout en émoi. A chaque instant, on entendait retentir les clameurs des mascarades qui passaient dans les rues éclairées par leslanternes multicolores des costumiers. Une heure du matin venait de sonnera l'horloge du palais de Justice.
Une femme qui, pendant toute une ptirtie delà soirée, s'était promenée dans l'allée du marché aux Fleurs, quitta le quai au moment où les derniers sons de l'horloge s'éteignaient dans l'air rendu opaque par le brouillard, et se dirigea rapidement vers le pont au Change. Arrivée au milieu du pont, et après avoir observé, et, pendant un instant, prêté l'oreille autour d'elle, comme pour s'assurer
de sa solitude, elle s'approcha du parapet faisant face à la pompe Notre-Dame, et les coudes posés sur la pierre, la lête appuyée dans ses mains, elle regarda l'eau qui grondait, plus étroitement resserrée entre les quais dans cet endroit, l'un des plus dangereux du bassin delà Seine.
Le temps était pluvieux et triste. Des troupeaux de nuages éperonnés par des rafales de vent galopaient dans le ciel, et se faisaient éventrer au passage par les rayons blafards d'une pleine lune, lugubre comme un astre apocalyptique...
Pendant un quart d'heure, et sans quitter son altitude, cette femme écouta le bruit lamentable de la rivière enflée, dont les flots bourbeux s'engouffraient sous les arches du pont, comme dans des gueules monstrueuses. Un bec de gaz, qui se trouvait à quelques pas, éclairait assez pour laisser distinguer le costume misérable et les traits de cette femme, qui paraissait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans.
Malgré le suicide qu'elle méditait évidemment, son visage ne trahissait aucun signe de la lutte qui devait l'agiter intérieurement. Elle n'était point jolie dans le sens vulgaire du mot, mais sa physionomie avait une irrégularité charmeresse que les bourgeois eussent appelée du piquant et les artistes du caractère. Le front surtout avait une fierté remarquable et semblait une enseigne d'intelligence. Les bandeaux de cheveux noirs qui l'encadraient faisaient une antithèse d'ébène avec sa blancheur éclatante, comme le ton de l'ivoire neuf. Les yeux, d'un bleu gris, pâle, pa-
reilà la fleur dos myosotis, avaient le rej^arJ pacifique et rêveur que les peintres allemands de l'école naïve donnent à leurs madones. Us éclairaient d'une lueur douce la tristesse résignée, mais parfaiiemont calme, empreinte sur le visage de celte créature que le désespoir sans doute penchait au -dessus d'un abîme; car il n'était pas besoin de l'examiner longtemps pour lire sur son front le martyrologe de son cœur...
Malgré les précautions qu'elle avait prises, la jeune femme avait un témoin qui, depuis dix minutes, caché derrière un des lampadaires du pont, épiait tous ses mouvements. Ce témoin était un jeune homme : il était vêtu d'un long manteau, dont les plis, en s'entr'ouvrant, laissaient voir un costume de Pierrot. Ses mains étaient irréprochablement gantées de blanc. Un nuage de farine étalé sur sa figure n'éteignait qu'à demi l'éclat d'une santé florissante. Il était chaussé d'escarpins en cuir verni blanc, et coiffé d'un grand bonnet conique, orné de plumes qui se tordaient au vent, pareilles à des flammes de punch. Un trio de petites sonnettes carillonnait au sommet de cette coiffure .
A l'instant où la jeune femme rompait enfin son immobilité, et s'apprêtait à retirer le méchant châle qui lui couvrait les épaules, le Pierrot, qui n'avait plus de doutes sur le dessein qu'elle méditait, profita d'un moment où la lune disparaissait sous un archipel de nuages noirs comme de l'encre, pour quitter sa cachette, et il s'approcha si rapidement et si doucement à la fois de la jeune femme, qu'il
l'avait éloignée du parapet où elle se penchait déjà sans qu'elle eût pu s'apercevoir de sa présence.
Aussi, en voyant un homme à ses côtés, elle poussa d'abord un cri d'étonnement, en même temps que ses yeux exprimaient un reproche.
— Que me voulez-vous, monsieur, dit-elle en essayant de dégager ses mains d'entre celles du jeune homme. Celuici ne répondit pas d'abord ; — il examinait la jeune femme avec l'attention inquiète d'un homme qui cherche à deviner une énigme.
— Je ne suis pourtant pas ivre, et je ne rêve pas, murmurait-il. Je connais cette femme...
Je vous connais, madame, ajouta-t-il tout haut en approchant son visage si près de celui de la jeune femme, que celle-ci se pencha en arrière, et, dans un mouvement brusque et inattendu, parvint à retirer ses mains
— Monsieur !... dit-elle d'une voix vibrante de colère; /aissez-moi ! Et, reculant de deux pas, elle s'adossa au parapet, croisa les bras sur sa poitrine, et dit d'un ton presque suppliant :
— Je vous en prie, monsieur , passez Laissezmoi....
— C'est sa voix. . . c'est sa voix ! . . . répéta le Pierrot. — Je la reconnais.
— Vous vous trompez, monsieur. Je vous assure, dit la jeune femme... vous vous trompez...
— Cette fois, je suis sur, reprit le jeune homme. Je vous connais, madame.... et je vais vous le prouver...
CHRTSTmE. 888
— Mais non, monsieur, répéta la jeune femme en haussant les épaules... vous ne me connaissez pas... et vous ne pouvez pas me connaître... heureusement, ajouta-t-elleà voix basse, comme si elle achevait une pensée.
— Et je vais vous le prouver, continua le Pierrot..
Je vais vous dire votre nom...
— Mon nom !.... Un tressaillement agita le corps de la jeune femme et un sourire de doute effleura ses lèvres. Monsieur, dit-elle doucement.... Laissez-moi, je vous en prie... Je vois à votre costume que vous allez au bal masqué, à ropéra sans doute.... Vous allez y chercher le plaisir, les aventures, les intrigues. Vous trouverez tout cela. Mais attendez que vous soyez à l'Opéra.... et cessez cette plaisanterie. Vous savez bien que vous ne pouvez pas me connaître pas, plus que je ne vous connais...
— Je ne plaisante pas, madame.... et je bénis le hasard qui m'a envoyé la pensée de vous suivre et de m'opposer à la tentative que vous méditiez, et que vous auriez sans doute accomplie sans ma présence. Je ne serais qu'un inconnu, j'aurais le droit de me placer entre vous et le désespoir qui vous amène à cette heure, en celte place, où je vous retrouve pâle et glacée, quand je vous croyais encore où je vous ai vue ce matin, où je vous vois tous les jours depuis un mois... — Ici près, dit le jeune homme en étendant le bras dans la direction des tours Notre-Dame, dont on apercevait confusément la masse gigantesque; là, à l'Hôtel-Dieu.
— A l'Hôtel-Dieu ! s'écria la jeune femme en s'appro-
chant à son tour. — Qui vous a dit, monsieur? Comment savez-vous?...
— Oui, à l'Hôtel-Dieu, où vous étiez ce matin, et où l'on vous nommait le n» 13 de la salle Sainte-Cécile. Eh bien, madame... nous ne sommes pas au bal, et vous voilà pourtant intriguée. Croyez-vous que je vous connaisse maintenant?
— Monsieur, dit la jeune femme, vous avez raison. Vous méconnaissez.... Je ne chercherai pas à le nier. J'étais venue ici pour mourir, vous l'avez deviné. Je ne le nierai donc point non plus. Le hasard étrange qui vous a poussé vers moi a pu retarder l'exécution de mon projet; mais je ne l'accomplirai pas moins.... J'allais mourir.... Tous mes sentiments étaient éteints. — Si malheureuse qu'elle ait été pour moi, je n'ai dans le cœur aucune rancune contre la vie que j'allais quitter. — Regardez-moi en face, monsieur, et vous ne verrez dans mes yeux aucun regret. — Il y a dix minutes, il n'y avait plus de vivant en moi que ma pensée de mourir. — Mais l'étrange révélation que vous venez de me faire y a réveillé un sentiment : — la curiosité — Je suis femme. — Qui êtes- vous, monsieur, et comment savez-vous les détails que vous venez de me rappeler?
— Je vous dirai tout... Christine, — dit à voix basse le jeune homme...
— Mon nom !... Vous savez aussi mon nom... C'est étrange, s'écria la jeune femme ; et, s'approchant à son tour du jeune homme, elle l'examina curieusement à la clarté du bec de gaz.
— Je ne sais si je vous ai vu, dit-elle... mais cela serait, que votre déguisement et ce blanc qui cache votre visage m'empêcheraient de vous reconnaître.
— Christine, dit le jeune homme, je demeure à deux pas d'ici, — sur le quai aux fleurs, où vous vous êtes promenée toute la soirée. — Je vous ai aperçue de ma fenêtre, mais sans vous reconnaître alors, et j'ai pensé que vous attendiez quelqu'un.
— J'attendais, au contraire, qu'il n'y eût plus personne dehors, répondit la jeune femme.
— Comme je descendais de chez moi, — je vous ai encore vue vous diriger sur ce pont, vous arrêter au milieu, et vous pencher sur le parapet. — J'ai compris alors que vous méditiez un suicide, et je vous ai guettée, me tenant prêt à vous retenir. — Ah ! dit le jeune homme, je m'explique maintenant l'attraction singulière qui m'attirait à ma fenêtre, et l'étrange inquiétude qui m'a agité toute la soirée. — C'était un pressentiment.
— Mais, monsieur, cela ne me dit pas encore qui vous êtes... et vous m'aviez promis....
— Ce lieu n'est pas convenable pour causer, dit le Pierrot. — Venez chez moi, madame ; — et là, je vous dirai tout. — Ah ! fii-il encore, — c'est Dieu qui a permis cette rencontre.
Toutes ces réticences, et l'animation du jeune homme, dans SOS gestes et ses paroles, ne firent qu'augmenter la curiosité de celle qu'il appelait Christine. Elle resta un moment silencieuse et pensive, les yeux fixés sur le Pier-
rot, rappelant tous ses souvenirs, et cherchant, mais en vain, à retrouver une figure connue, sous la pâleur funambulesque de ce visage.
— Ah ! dit le jeune homme, qui s'aperçut de cet examen, — vous ne me reconnaîtrez pas ici. — C'est inutile. Vous m'avez vu pourtant; ajouta-t-il d'un accent triste. — Vous m'avez vu souvent, mais comme on voit en passant dans la rue, sans me remarquer. — Chez moi, je vous dirai tout. Et il offrit son bras à la jeune femme.
— Eh bien, oui, dit-elle, — j'irai chez vous ; — mais c'est à la seule condition que j'y resterai seulement le temps de satisfaire un accès de curiosité qu'on pourrait presque appeler posthume, — ajouta Christine en souriant, car je vous le répète, monsieur, — j'ai encore toutes les apparences de la vie, — mais je suis morte.
— Ah ! ne dites pas cela, ne dites pas cela, s'écria le jeune homme avec une tendre inquiétude : nous vous sauverons.
— Ce n'est pas moi qu'il faut sauver, répondit Christine, comme si elle se fût parlé à elle-même. C'est un autre ; — et voilà pourquoi je dois mourir. — Il est une heure et demie, — ajouta-t-elle en entendant sonner l'horloge voisine. — A deux heures je sortirai de chez vous. A deux heures, cela est bien convenu ; et j'exige, en outre, la promesse qu'une fois partie, vous n'essayerez point de me suivre . — Si vous ne prenez pas cet engagement, — je renonce à vous accompagner.
Le Pierrot parut hésiter un moment.
— Si, après avoir entendu ce que j'ai à vous dire, vous
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persistez encore dans votre projet, — si je ne sais pas trouver un mot, un accent, un cri qui vous rattachent à la vie, vous serez libre, madame, dit le jeune homme.
— C'est bien, répliqua la jeune femme en s'emparant du bras de son compagnon. Maintenant, partons.
Au bout de quelques minutes, ils entraient dans une chambre confortablement meublée; elle était située au troisième étage, et les fenêtres ouvraient effectivement sur le quai aux Fleurs.
Une lampe était encore allumée sur un guéridon où se trouvaient les restes d'un souper, et un grand feu flambait dans la cheminée.
Pendant le trajet du pont à la maison, le jeune homme avait senti le bras de sa compagne trembler sous le sien ; et, en entrant dans la chambre, attiédie par une douce chaleur, elle ne put s'empêcher d'exprimer une expression de bien-être. — Et, malgré elle, peut-être, en apercevant ce beau feu clair qui rougissait l'âtre, — elle s'approcha de la cheminée, — avec la convoitise d'un affamé qui voit du pain, et lendit à la flamme ses mains meurtries par les morsures de la bise.
— Vous avez froid, Christine, dit le jeune homme en approchant un fauteuil. Asseyez- vous, dit-il, et reposezvous un moment.
— Merci, monsieur, répondit Christine. Je n'ai pas froid... je suis bien... mais nous n'avons qu'une demiheure, ne perdons pas de temps. — Parlez, je vous en prie; comment me connaissez-vous ? où m*avez-vous vue ?
— Mais vous voyez bien que vous tremblez... Vos vêtements, mouillés par le brouillard, fument encore. — Aussi quelle imprudence! pourquoi sortir de l'hôpital ? — Vous commenciez à mieux aller ; — C'est volontairement détruire en un jour l'œuvre d'un mois de soins.
— Volontairement, en effet, monsieur. — Mais il ne s'agit point de cela. — Vous êtes bon, jeune, plein de pitié, je le vois ; ma misère vous émeut peut-être, dit Christine en jetant un regard sur ses pauvres vêtements. — Vous voudriez m'empêcher de mourir, — me secourir, — à des conditions, — ou même sans conditions, ajouta-t-elle avec vivacité, pour réprimer un geste de protestation échappé au jeune homme. — Mais, je vous le répète, je ne suis point venue chez vous pour cela. Je vous remercie de vos soins, et des intentions charitables que vous pourriez avoir. — Je ne meurs pas à cause de ma misère, la mienne est volontaire. Je meurs parce qu'il le faut, c'est une nécessité. — Il est quelqu'un pour qui je suis un péril vivant. — Mais voyez, il est déjà deux heures moins un quart. — Que de temps perdu ! Finissons-en. — Parlez, je vous écoute. D'où et comment me connaissez-vous ?
— J'ai à vous dire des choses graves, Christine, répliqua le jeune homme. — Permettez-moi d'aller quitter ce déguisement. — Je reviens dans une seconde. Et il passa dans un cabinet voisin.
— D'où vient que je suis presque émue ? murmura Christine quand elle se trouva seule dans la chambre Est-ce bien seulement une vaine curiosité^qui m'a fait
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venir ici ? Alors pourquoi cette inquiétude, cette appréhension qui nragiient ? — Mon cœur bat, dit-elle en posant sa niiiin sur sa poitrine. — Mon cœur bat... et depuis que je suis entrée dans celte chambre un instinct de résistance s'élève en moi comme pour combattre cette résolution qui serait accomplie maintenant sans celte rencontre. — Cela est étrange : que va-t-il arriver? — Il n'importe, reprit-elle après un court silence. Et avec un gestedesouveraine volonté elle ajouta : quoi qu'il arrive,
— ce qui doit être sera.
Comme ses regards erraient machinalement autour d'elle, Christine aperçut sur la cheminée le brouillon d'une lettre entr'ouverte dont l'écriture la fit tressaillir.
— Ah! c'est étrange, dit-elle en approchant la lettre delà lampe, — et ellela parcourut rapidement du regard.
— Puis , tirant de sa poitrine un papier qui s'y trouvait caché, elle l'ouvrit et pai ut comparer l'écriture avec celle de la lettre.
— C'est bien de lui celte lettre, fit-elle tout bas.
— Mais comment celte lettre, qui m'est destinée, se trouve-t-elle ici ? — Ce jeune homme connaît donc M. Lucien?
— Oh! mon Dieu, pourvu que cenesoit pas Lucien luimême! — Celte fois encore la fatalité serait la plus foi te.
— Et Christine se laissa tomber comme anéantie dans un fauteuil.
En ce moment le jeunehomme sortait du cabinet où il avaitetechangerdecostume.il s'avança doucement auprès
de Christine, qui avait détourné la tête de son côté, et se plaçant dans le rayon lumineux de la lampe, comme pour se mettre en vue, il garda un momçnt le silence, sans doute pour laisser à sa compagne le temps de Texaminer et de le reconnaître.
Au premier coup d'oeil qu'elle avait j( té sur lui, — Christine parut toute bouleversée.
— Je me rappelle maintenant, — je me rappelle, ditelle à demi-voix...
— Vous me reconnaissez donc? dit le jeune homme, dont le regard rayonna d'un éclair de joie.
— Monsieur, dit Christine — en montrant le billet qu'elle avait trouvé sur la cheminée, — avant votre retour, cette lettre qui est tombée sous mes yeux m'avait fait soupçonner chez qui j'étais. — C'est bien vous qui avez écrit cette lettre? demanda-t-elle avec un accent qui exprimait encore un dernier doute.
Le jeune homme fit un signe de tête affirmatif.
— Vous êtes monsieur Lucien?
— Oui..
— Alors, dit Christine en se levant de son fauteuil, il n'y a plus de mystère. — Puisque vous êtes monsieur Lucien, ajouta-t-elle, reprenons chacun notre chemin.
— Vous, Lucien, allez au bal, — et moi j'irai où j'allais quand vous m'avez rencontrée. Je ne m'étonne plus que vous connaissiez les détails qui avaient pu tout à l'heure éveiller ma curiosité quand je vous croyais un inconnu.
— Nous n'avons rien à nous apprendre, monsieur; —
CHRISTINE. 5fi5
et inaintenant, surtout, l'I^oureest plus que jamais venue de noys séparer.
— Mais, demanda Lucien, où voulez-vous donc aller?
— Où j'allais (^uand vous m'ayez rencontrée, dit-elle froidement.
— Et vous croyez que je vous laisserai partir? dit le jeune homme en cherchant à prendre ses mains dans les siennes.
— Avez-You:^ oublié la promesse que vous m'avez faite? répondit Christine, et aurai-je à ipe repentir de m'être fiée à vous?
— Je voi^s laisserai partir, si vous l'exigez, répliqua ^ucien, — mais quand vous m'aurez assuré que vous renoncez à votre fatal projet. — Vous, inourir! s'écriat-il avec une exaltation croissante, vous, mourir! ... Je vous aurais rencontrée , amenée chez moi , et je vous laisserais partir quand vous me dites que vous sortez d'ici pour retourner à la mort! — Quand vous me dites cela à moi, — à moi qui vous aime I
— C'en parce que vous m'aimez, monsieur, qu'il faut que je meure, dit Christine.
— C'est étrange, pensa Lucien — en regardant la jeune femme. — Le docteur L... a raison, — il y a de la folie dans son mal.
— Mais, lui demanda-t-il doucement après qu'il l'eut obligée à se rasseoir... comment se fait-il, qu'après vous avoir vue, ce matin, à l'Hôtel-Dieu, couchée dans le lit n'^ 15 de la salle Sainte-Cécile, — comment se fait-il que je vous ai retrouvée, ce soir, sur le pont?
— Quel grave événement a pu vous faire quitter l'hôpital...Vous n'étiez pas guérie, Christine; vous le savez bien, puisque ce matin, en passant sa visite, le docteur vous a dit que vous en aviez au moins pour un mois encore;
— je ne sais même pas comment vous avez pu marcher étant aussi faible que vous paraissiez l'être. — Mais comment donc vous a-t-on permis de partir? — En vérité, cela est incroyable. — J'étais encore à trois heures à l'Hôtel- Dieu, où j'avais été retenu par un cours; et, comme je passais dans votre salle, je vous ai aperçue dans votre lit: c'est donc depuis ce temps-là seulement que vous avez pu quitter l'hospice; — mais pourquoi? grand Dieu ! pourquoi? —voilà qui me confond.
— Écoutez, monsieur Lucien, dit Christine, puisque vous m'interrogez, je vais répondre. — - Une demi-confidence ne servirait à rien. — Aussi — vous dirai-je tout.
— Je sais que vous direz comme le docteur L..., qu'il y a de la folie dans mon mal ; — mais tout ce que vous pourrez dire pour me convaincre sera inutile; ce qui doit être sera , — répéta de nouveau la jeune femme avec une grande énergie d'accent et de regard. — Vous me demandez pourquoi j'ai quitté l'Hôtel-Dieu aujourd'hui :— reconnaissez-vous celte lettre? dit-elle en tirant de son sein le billet auquel elle avait précédemment comparé la lettre trouvée sur la cheminée.
— Oui, dit Lucien... c'est le billet que je vous ai fait remettre tantôt par l'infirmière de votre salle.
— A trois heures... n'est-ce pas ?..
— A trois heures, en effet, répondit Lucien.
— Eh bien, dit Christine, à quatre heures, j'avais quitté l'Hôtel-Dieu, et c'est votre lettre qui m'en a fait sortir.
— C'est ma lettre qui vous a fait sortir... répéta machinalement Lucien. — C'est à cause de moi que, dans l'état où vous étiez, pouvant marcher à peine, vous avez quitté l'hôpital. — Mais celte lettre, vous l'aurez mal lue.... mal comprise, — vous m'avez mal jugé, Christine, dit le jeune homme, écrasé par cette révélation. — Ce que mes lettres précédentes vous disaient, celle ci le répétait,
— Je vous aime, — je vous aime.
— C'est parce que vous m'aimez que je suis partie, répondit Christine.
— Mais pourquoi voulez-vous mourir ? répliqua vivement Lucien en jetant sur la jeune femme un regard tellement interrogateur, qu'une aurore rosée empourpra subitement la pâleur de son front.
— Pourquoi je veux mourir ? dit^elle à voix basse.
— Pourquoi? — Écoutez- moi, monsieur Lucien, et promettez-moi de répondre avec franchise aux demandes que je vais vous faire. — Ensuite ma sincérité répondra à la vôtre. Quel âge avez-vous?
— J'ai vingt-trois ans.
— Depuis quand croyez-vous m'aimer? — Depuis quand m'aimez- vous ?
— Depuis le jour où, suivant la visite du docteur L..., je vous ai rencontrée à l'Hôtel-Dieu. Il y avait dans toute votre personne une étrangeté attractive dont je n'ai pu
me défendre. En vous voyant étendue sur ce lit de la charité publique, j'ai pensé qu'il fallait que vous fussiez bien malheureuse ; et, lorsque j'ai appris ensuite que vous ne receviez point de visite comme les autres malades, cet abandon dans lequel vous étiez, rn'a ému le cœur d'une profonde pitié, et je vous aimai, Christine. — Cet amour n'a aucune ressemblance avec les caprices ou les fantaisies plus ou moins durables qu'ont pu m'inspirer les femmes que j'ai connues jusqu'ici. C'est un sentiment sérieux, une passion profondément enracinée, qui aura, je le crois, une {>rande influence sur mon existence. — Je l'ai reconnu dès son origine. — Habitué à vivre parmi des jeunes gens qui ont pour habitude de traiter fort légèrement l'amour, je ne suis ordinairement ni timide ni embarrassé avec les femme;:;. — Pointant, je me suis trouve tout autre en face de vous. — J'osais à peine vous regarder, et encore moins vous parler ; aussi, bien que je sois passé tous les jours devant votre lit, je m'explique parfaitement que vous ayez ignoré mon amour et que vous ayez peut-être attribué à un autre les leiires que je vous écrivais, et que je n'osais point vous i-emotlre moi-même. Cependant, Christine, si vous m'aviez aimé, vous, — malgré tous mes soins, malgré ma discrétion, il est impossible qu'un instinct révélateur ne m'eût pas trahi, — et au fugitif regard que mes yeux jetaient sur vous, chaque matin, vous auriez deviné d'où venaient les lettres que vous receviez, et que vous iie lisiez pas peut-être. — Je les ai lues, répondit Christine; — mais eii shppo-
sant que j'eusse voulu y répondre, je n'aurais point pu le faire, puisque ces lettres ne m'indicjuaient aucun moyen pour cela, et qu'elles étaient déposées sur ma table pendant mon sommeil.
— Pardonnez-moi si j'en ai agi ainsi, reprit le jeune homme. — Mais, comme je le disais, j'espérais qu'un pressentiment secret viendrait vous avertir. — Cela vous semble puéril, sansdouie; — mais voyez-vous, Christine, je suis jeune encore. — j'ai foi et respect pour toutes les mystérieuses délicatesses de la passion ; — et, par cela même que j'aimais et que c'était vous qui étiez aimée de moi, il me semblait que vous deviez lire mon amour sur mon front. — Vous êtes, je le répète, le premier amour sérieux de ma vie. — Jusqu'ici, ma jeunesse n'a eu encore quedevagueséveilsauxquelsmoncœurrestaitétranger ; — mais, aujourd'hui, je sens mon cœur battre : et, si vous mourez, Christine, hélas 1 mon cœur aussi vous suivra dans la mort.
La jeune femme avait écouté dans une attitude recueillie ces paroles toutes chaudes d'enthousiasme et de passion sincères, prononcées avec un accent qui ne peut se feindre et une grande exaltation.
— Votre amour est réel, dit-elle; — et c'est un malheur,— un grand malheur; mieux vaudrait cent fois que vous ne m'eussiez pas rencontrée — Mon Dieu, j'ai pourtant fait ce que je devais faire ; — je n'ai point encouragé ce dangereux amour, qui est un trésor d'enthousiasme, de tendresse, et qui renferme toutes les belles poésies de
votre âge. — Ah! je vous l'avoue, un instant, Lucien, j'ai été tentée. — Mais, Dieu merci, j'ai su résistera la tentation, — et j'y résisterai. — J'ai dit: — A d'autres tous ces trésors, à d'autres toutes ces tendresses, à d'autres tout ce bonheur, à celles qui peuvent les augmenter en les partageant. — C'était bien du courage. — Mais c'était aussi mon devoir, et je suis partie pour ne pas vous voir ; car jusqu'alors, je ne vous connaissais pas. — Mon Dieu ! s'écria Christine en joignant les mains, vous savez bien que je ne voulais pas le voir ! — pourquoi donc, alors, m'avez-vous mise en face de lui juste à ce moment même où j'allais mourir ?
— Mais, dit Lucien en serrant dans les siennes les mains de sa compagne, qui n'<isa pas les retirer, — pourquoi êtes-vous partie ? — pourquoi voulez -vous mourir ? que signifient toutes ces mystérieuses réticences que je remarque dans vos paroles?
— Pourquoi je veux mourir ? s'écria Christine ; — c'est pour que vous ne mouriez pas, vous.
— Pour que je ne meure pas, — fit Lucien en se redressant. — Que voulez-vous dire?
— Je veux dire, répliqua Christine en cachant sa tête dans ses mains, — que je ne veux pas que vous alliez rejoindre les autres. — Ah! s'écria-t-elle tout à coup avec un accent de terreur, — je les vois les fantômes, — les voilà tous les cinq qui viennent me crier d'une lamentable voix: — Femme, qu'as-tu fait de notre jeunesse? Pâle figure aux yeux clairs, pourquoi nous as-tu souri puisque
tu te savais fatale? — Pourquoi nous as-tu permis de t'aimer, puisque tu savais (|ue !e baiser mis sur nos fronts par tes lèvres devait y appeler la mort? puisque tu savais que chaque pas que tu faisais à nos côtés nous approchait de la tombe? — Sois maudite, — maudite, — maudite 1
— Christine, — Christine ! qu'avez-vous? s'écria Lucien épouvanté, — tandis que la jeune femme, qui s'était redressée sur son fauteuil, jetait des cris décliirants, et repoussait du geste l'approche des spectres imajjinaires.
— Tenez, dit-elle en étendant les bras, — voyez-vous là derrière? — c'est le {groupe des mères, des sœurs et des fiancées, qui touies s'écrient : Sois maudite, — toi qui as causé leur mort ! — maudite, toi qui nous as vêtues de deuil ; — maudite, toi qui nous agenouilles sur la pierre des sépulcres ! — maudite, maudite, maudite!
— Grand Dieu ! — mais c'est delà folie, dit Lucien.
— De la folie, répondit Christine en lui prenant la main; — non, c'est vrai, Lucien; — c'est vrai tout ce que j'ai dit. N'allez point croire que ce soit delà folie, — c'est mon histoire. — Malheureux, s'écria-t-elle en le repoussant, — vous m'aimez? — mais vous voulez donc aller joindre les autres? ceux qui sont morts ayant à peine mis le pied dans la vie. — Mais vous ne corn prenez donc pas? — Mon Dieu !
comment lui faire comprendre ? Lucien, écoutez, —
dit-elle, — si impossible que cela vous paraisse, — tout cela est vrai; — je ne suis pas une femme ordinaire, cet être de consolation et d'amour que chantent les poètes. — Je suis une créature dangereuse, que la fatalité a choisie
pour une mission sinistre. — Je suis condamnée à être aimée sans aimer jamais, et l'amour que j'inspire est mortel.— Tous ceux qui m'ont aimée sont morts. — Tous ceux qui m'aiment meurent. Tous ceux qui m'aimeront.... mourront; — c'est ma destinée. — Le chemin de mes souvenirs est bordé de tombeaux. — J'ai vingt-cinq ans, et, jusqu'ici, ce que les hommes appellent ma beauté a été un instrument meurtrier. Oui, Lucien, tous ceux qui m'ont aimée sont morts. — Et ces mains pâles que vous voyez-là, tremblantes dans les vôtres, ces blanches mains ont ouvert les cercueils de ceux qui les ont baisées. — Tous étaient pourtant jeunes, souriants, pleins de santé, et tous sont partis, au midi de leur jeunesse, en face de l'avenir qui s'ouvrait devant eux, tous sont morts, de mort violente, — et sanglante.
L'un s'est noyé sous mes yeux dans une partie de plaisir. — Trois fois je l'ai vu reparaître sur l'eau, ayant encore aux lèvres un sourire d'amour pour moi. — Un autre, un mois après m'avoir connue, a été tué par son père à la chasse. — Il m'a envoyé pour souvenir une branche de bruyère tachée de son sang. — Le troisième, un adolescent, beau comme l'idéal d'un rêve de jeune fille, s'est empoisonné dans un moment de jalousie. Un autre s'est fait soldat à cause de moi, et a été tué huit jours après son débarquement en Afrique. Il est mort en jetant mon nom aux échos de l'Atlas. — Le dernier, un poëte, Lucien, — un esprit choisi, une âme divine, — un homme attendu par la gloire, et dont toutes les femmes eussent été fîères,
— celui-là aussi est mort à cause de moi. — Pour moi il avait renié toutes les muses inspiratrices de son génie. — Esprit indolent et léveur, pour moi il est descendu dans un travail aride et ingrat ; et, après une lutte héroïque, il est mort de fatigue et de misère. — Ce fut le dernier, et, sur sa tombe, j'ai juré que je quitterais la vie dès qu'un homme me parlerait d'amour. — Alors j'ai cloîtré ma jeunesse dans la réclusion. J'ai vécu solitaire, cachée comme un malfaiteur, dans le silence et dans la misère. Puis, un jour la maladie est venue s'abattre sur moi, — et un matin je me suis réveillée dans ce lit d'iiùpital où vous m'avez rencontrée. — Vous m'avez aimée, Lucien. — Et c'est alors que j'ai fui pour accomplir mon serment et pour que vous ne puissiez jamais me retrouver. — Vous m'avez retrouvée pourtant. — Et voilà pourquoi il faut que je meure ; parce que, je vous le répète, moi vivante, votre amour est mortel, et vous tuerait comme il a tué les autres.
Cette étrange révélation laissa Lucien silencieux et rêveur. Il regarda attentivement Christine, et ne trouva rien dans sa physionomie qui put indiquer un oubli passager de la raison. Eile était, au contraire, redevenue calme, et une sérénité limpide brillaii dans l'azur de ses yeux, qui semblaient des astres de mélancolique douceur.
— Christine, dit Lucien, laissez-moi vous aider à chasser ces pénibles idées qui épouvantent votre imagination. Toutes vos terreurs sont des chimères, et il n'y a rien de
raisonnablement possible dans ce que vous m'avez dit. — Je ne mets pas en doute la vérité de votre récit ; — ceux qui vous aimèrent sont morts, — c'est là un des mystères de la fatalité. — Mais c'est folie de vous attribuer cette terrible influence; — le hasard a tout fait...
— Oh! dit Christine en secouant la tête, — n'essayez pas de me convaincre, Lucien, c'est inutile. — Je sais quelle est ma destinéo; toute jeune encore, elle m'a été prédite, et la prédiction s'est bien accomplie.
— Que voulez-vous dire? demanda Lucien.
— C'est un souvenir de ma première jeunesse que je vais vous raconter. — Il y a bien longtemps, — j'avais quinze ans, et je sortais du couvent, où mon tuteur m'avait placée. — Une de mes amies que j'avais retrouvée dans le monde, et à qui sa famille laissait toute la liberté que les mœurs anglaises permettent aux jeunes personnes, vint un jour me chercher, et m'emmena avec elle sous le prétexte de faire des emplettes dans les magasins. — Mais au milieu du chemin, elle m'avoua que c'était pour une autre raison qu'elle désirait que je l'accompagnasse. — Elle mourait d'envie d'aller consulter une célèbre bohémienne espagnole, et me supplia de la conduire chez elle. — J'y consentis, non sans quelque répugnance, et nous arrivâmes à la demeure delà devineresse, (|ui avait alors une grande réputation. — Après avoir achevé sa consultation, mon amie me demanda si je n'étais point curieuse de savoir ma destinée, — et je cédai à ses instances. — Je ne prêtai d'abord qu'une attention assez indifférente aux prophéties
que la sorcière lisait dans les cartes. — Mais à la fin, elle me prédit des choses si terribles que je fus un instant épouvantée. — La bohémienne, qui était elle-même dans une grande agitation, — me fit tendre la main ; — mais, après y avoir jeté un rapide coup d'oeil, — elle me repoussa presque avec effroi en murmurant des mots que je n'entendais qu'à demi, mais qui me parurent effrayants.
— Je dus presque la forcer à s'expliquer. — El c'est alors qu'elle me fit celte sinistre prédiction, qui ne s'est que trop accomplie : — Vous serez aimée souvent, et tous ceux que vous aimerez mourront, me dit-elle. — Puis un jour vous aimerez un homme, et vous mourrez aussi de mort vioienle et cruelle.
Et, demanda Lucien, ceux qui sont morts, les aimiezvous?
— J'ai vingt-cinq ans, répondit Christine, — et je n'ai jamais aimé comme j'ai été aimée par ceux qui ne sont plus.
— Je les ai regrettés et pleures comme s'ils eussent été des frères, des amis. — Mais c'est là tout, — et je mourrai sans avoir aimé; car vous comprenez bien qu'il faut que je meure, — n'est-ce pas, Lucien? dit tristement la jeune femme. Pourtant... ajouta-t-elle, ce doit être bon d'aimer....
— Non, Christine, s'écria avec vivacité Lucien ; — vous ne mourrez point, — cela est impossible. — Ce n'est pas sans dessein que le hasard m'a conduit sur vos pas ce soir.
— Après tout ce que vous m'avez dit, je comprends votre superstition. — Mais, ajouta le jeune homme, puisque vous
ajoutez foi à cette prédiction qui vous a été faite jadis, il faut y croire jusqu'au bout. La bohémienne a dit : — Vous aimerez un jour à votre tour.
— Et vous mourrez après, murmura Christine, elle a dit cela.
— Eh bien, reprit Lucien, il faut m'aimer, moi. — Cette fois notre amour rompra la fatalité, — et quand même, dit-il avec exallaiion, quand je devrais mourir comme les autres, — en fussé-je assuré d'avance, Christine, que je vous dirais encore : — Je vous aime, il faut m'aimer vous.
— Taisez-vous, dit Christine en mettant la main sur la bouche du jeune homme, taisez- vous, Lucien. — Je vous écouterais.
Lucien s'empara de ses mains et les couvrit de baisers.
Lucien, je vous en prie, laissez-moi, murmura faiblement Christine.
Mais, en se débattant, son visage se trouva si près de celui du jeune homme, qu'elle sentit ses cheveux effleurer ses joues. Un nuage passa devant ses yeux; elle étendit la main, et se laissa tomber dans le fauteuil.
Q latre heures du matin sonnaient à l'horloge du Palais de Justice.
Huit jours après, un samedi, Christine et Lucien allé-
rent ensemble au bal masqué de l'Opéra. Comme ils traversaient la salle de danse où ils étaient descendus un moment, un formidable galop les sépara ; et ils se mirent mutuellement à la recherche l'un de l'autre. Pendant que Christine s'était réfugiée au foyer, Lucien y monta. — Comme il entrait dans l'un dos petits salons où quelques personnes se trouvaient seulement, Lucien fui heurté brutalement par deux jeunes gens qui sortaient, et qui ne lui adressèrent aucune excuse.
— Lucien fit ui\je observation. Mais aux paroles qu'il avait dites, l'un des deux jeunes gens se retourna, et, s'approchant de Lucien, lui demanda avec un ton plus qu'impertinent ce qu'il réclamait.
A cette riposte inattendue, Lucien répliqua très-vivement, — et une de ces insultes qui appellent de sanglantes représailles tomba sur la joue de Lucien.
— On intervint entre les deux jeunes gens, — qui échangèrent leurs cartes.
Au moment où Lucien quittait le groupe qui s'était formé autour de lui pendant sa querelle, il retrouva Christine.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-elle en désignant le cercle d'où elle venait de voir son amant sortir.
— Rien, répondit-il tranquillement, une querelle, je crois. — Et, bien qu'arrivés au bal depuis fort peu de temps , Lucien proposa à Christine de se retirer.
Le lendemain de très-bonne heure, — contre son habitude, — Lucien se leva et se prépara à sortir. — Comme
Christine, très-surprise, lui demandait où il allait aussi matin, il répondit, avec un embarras qui n'échappa point à sa maîtresse, qu'une affaire importante l'appelait au dehors.
Christine resta tourmentée par une vague inquiétude, — que le retour de Lucien augmenta, au lieu de la dissiper.
Pendant la journée, Lucien avait trouvé deux témoins qu'il avait chargés de régler les conditions de sa rencontre avec la personne qui l'avait insulté au bal de l'Opéra. Les choses n'avaient point traîné en longueur. Les seconds des deux partis s'étaient entendus presque sans discussion, et le duel devait avoir lieu le lendemain matin. — Lucien, qui n'avait jamais touché à aucune arme, avait demandé le pistolet.
Afin de cacher son duel à sa maîtresse, Lucien était convenu avec les deux amis qui lui servaient de témoins qu'il passerait chez eux la nuit qui devait précéder sa rencontre; et, pour tromper Christine par un prétexte, l'un de ces jeunes gens vint, le soir, chez Lucien.
— Qu'est-ce qui t'amène chez nous? demanda à son ami celui-ci en feignant la surprise.
— Je viens t'enlever aux douceurs du foyer, répondit familièrement le jeune homme.
— M'enlever, répliqua Lucien ; — je ne sors pas ce soir, — il fait trop mauvais temps.
— Il faut pourtant bien que tu viennes, dit l'autre; — et, voyant que Christine devenait attentive, l'ami de Lucien se tourna vers elle en disant :
— Soyez sans crainte, madnme, ce n'est point pour le débaucher que je veux l'emmener. — C'est un f;rand service que je veux te demander, dit-il ensuite à Lucien.
— Il faut que tu me sacrifies ta nuit. -•— Je passe demain un examen, — et je compte sur toi pour me faire répéter, et m'éclaircir sur certaines questions qui sont encore très-obscures pour moi. — Tu es savant comme une bibliothèque ; — c'est pourquoi je t'ai choisi de préférence.
— Tu ne pourrais pas remettre ton examen à un autre jour? demanda négligemment Lucien.
— Impossible, dit son ami. — Je demande bien pardon à madame, ajouta le jeune homme en s'adressant à Christine; — mais, au lieu delà contrariété qu'il croyait trouver empreinte sur son visage, — il y rencontra presque de l'effroi.
— Cependant, elle dit doucement à Lucien en lui tendant la main:
— Allez donc, mon ami !
Lucien mit son chapeau, — et s'enveloppa dans un long manteau ; — puis s'approchant de Christine, il l'embrassa ; — mais, quoi qu'il fît en ce moment pour conserver tout son sang-froid, son agitation intérieure se trahit dans ce baiser. — Ce n'était point la caresse familière et tranquille qu'on échange en se disant au revoir :
— c'était le baiser de l'adieu.
— Lucien me trompe, dit Christine quand elle fut seule.
— Il se passe quelque chose qu'on me cache. — Celte visite
est une comédie arrangée. — D'ailleurs, depuis hier, j'ai l'esprit inquiet, le cœur agité par de tristes pressentiments. Serait-ce que je suis jalouse? — Mon inquiétude est-elle le résultat d'un soupçon? Non, dit-elle. Je suis sûre de Lucien, ce n'est pas cela. — Et comme elle était retombée dans sa rêverie, elle aperçut sur la cheminée un petit paquet enveloppé de papier gris, — qu'elle ouvrit machinalement.
Plusieurs balles en plomb roulèrent sur le marbre de la cheminée et tombèrent sur le tapis.
— Ah ! je comprends; je sais tout maintenant, s'écria Christine en apercevant une poire à poudre sous l'enveloppe qu'elle venait d'ouvrir. — Ce plomb, cette poudre,
— c'est l'ami de Lucien qui vient de les oublier. — Il tenait ce paquet à la main quand il est entré. — Lucien va se battre, j'en suis sûre; il va se battre; c'est-à-dire il va mourir.
Christine mit en toute hâte son chapeau, et sortit de la chambre, à peu près comme Lucien et son ami sortaient de la maison; — car, étant dans l'escalier, elle entendit la porte qu'ils refermaient derrière eux. — Arrivée dans la rue, elle les aperçut à une courte distance d'elle, et les suivit de loin. — lis entraient dans un hôtel garni de la rue des Grès. — Christine eut d'abord l'idée de les suivre.
— Mais elle y renonça, et prit un autre parti. Elle voulut seulement s'assurer si cette maison était bien celle où habitait l'ami qui était venu chercher Lucien. Et après être entrée s'en assurer chez le portier, elle retourna rapidement
au logement de Lucien. — Christine était ,^ pou près de la môme taille que son amant ; elle mit des vêtements de Lucien, et sut déjjuiser assez habilement son sexe, pour autoriser une méprise.
Sous ce costume, on pouvait facilement la prendre, en effet, pour un jeune homme de seize ou dix-sept ans.
Un quart d'heure après, elle était dans la rue des Grès, — se promenant devant la maison où elle avait vu entrer Lucien et son ami.
Mais elle ne tarda point à faire cette réflexion que Lucien ne sortirait probablement que le matin , et que la promenade qu'elle ferait toute la nuit pourrait paraître suspecte à la sentinelle d'un corps de garde voisin. — En outre, une froide pluie d'hiver commençait à tomber, menaçant de durer toute la nuit.
Christine entra dans un hôtel garni, mitoyen avec celui où se trouvait Lucien. Elle prit avec l'hôtesse le ton libre et dégagé d'un jeune étudiant en bonne fortune ; et parmi les chambres qu'on lui montra, elle eut soin d'en choisir une qui donnât sur la rue. — Puis, après avoir payé la location d'avance, elle prévint qu'elle aurait peut-être besi in de sortir de grand matin, et qu'on lui ouvrît la porte.
Christine n'avait point de parti pris; elle ne savait pas au juste ce qu'elle allait faire. L'embarras qu'elle avaii remarqué chez Lucien depuis deux jours, la préoccupation qu'il ne pouvait parvenir à dissimuler, mille détails qui lui avaient échappé d'abord, et dont elle avait maintenant
la signification, mais, surtout, l'absence nocturne de Lucien, et la découverte de la poudre et fies balles, avaient suffisamment convaincu Christine.
— II va se battre, murmurait-elle, mais ce ne sera pas un duel, ce sera un assassinat. — Lucien sera tué. Mon Dieu ! mon Dieu î comment empêcher cette fatale rencontre ? — et elle se tordait les mains avec désespoir.
Pendant toute la nuit, elle fit le guet à la fenêtre pour voir si, par hasard, Lucien ne sortirait pas de la maison voisine, car alors elle serait descendue et l'aurait suivi ; — car c'était là la seule idée arrêtée qu'elle eût dans l'esprit : elle voulait suivre Lucien sans qu'il la vît, l'accompagner sur le terrain ; et là elle se fiait à une inspiration soudaine pour empêcher le combat.
Bien qu'on fût aux jours les plus courts de l'année, à six heures du matin, une aube grisâtre avait déjà paru, et personne n'était encore sorti delà maison voisine.
Vers les sept heures et demie, Christine, qui n'avait point quitté des yeux les alentours, entendit fermer une porte, — et vit paraître Lucien accompagné de ses deux amis.
La jeune femme s'enveloppa dans son manteau, sortit de sa chambre, descendit rapidement l'escalier, et, la porte de l'hôtel étant déjà ouverte, elle put sortir sans être vue. — A dix pas d'elle, dans la rue, elle aperçut les trois jeunes gens ; et, en les suivant toujours à distance, elle les vit se diriger vers une place où quelques voitures stationnaient déjà. — Comme ils venaient de monter dans
un fiacre, Christine se fit ouvrir une citadine, et donna ordre au cocher de suivre le fiacre à distance sans trop se faire remarquer.
— Où faudra-t-il que j'arrête? demanda le cocher.
— A une cinquantaine de pas de l'endroit où le fiacre s'arrêtera, répondit Christine.
Au bout d'une heure et demie de course, Lucien et ses lémoinsdescendirentàla porieFleury,au boisdeMeudon.
A cinquante pas derière eux descendit Christine, qui les suivit à petits pas.
Les jeunes gens suivirent une route qui conduit à l'étang de yillebon,où ils arrivèrent après vingt minutes de marche.
L'adversaire de Lucien et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.
Christine se glissa derrière un taillis, à portée de voix des jeunes gens ; et, cachée derrière le tronc d'un chêne gigantesque, elle pouvait tout voir sans être vue.
Venue d'abord dans l'intention d'empêcher la rencontre, Christine résolut ensuite de rester simple spectatrice. — Elle avait réfléchi que toute lutte contre la fatalité serait impossible, — et elle attendit le résultat du combat.
Cette fois, du moins, murmura-t-elle en jetant un regard sur l'étang gonflé par les pluies, je n'aui ai pas loin à aller.
Après quelques paroles échangées entre les témoins, et durant lesquelles les deux adversaires restèrent isolés l'un de l'autre, — on régla les distances et on chargea les ar-
mes. Puis, Lucien et son adversaire furent placés à vingt pas l'un de l'autre — A cause d'une inégalité de terrain, les places avaient été tirées au sort, et Lucien se trouva placé à quatre pieds de l'arbre derrière lequel Christine était cachée.
Après un signal donné par les témoins, les deux adversaires pouvaient tirer à volonté, après avoir fait chacun trois pas.
Sans bouger de sa place, Lucien tira le premier et manqua son adversaire, qui s'avança alors jusqu'à la limite indiquée par un mouchoir jeté à terre.
En s'effaçant, Lucien, qui avait détourné la tête du côté de l'arbre, aperçut une forme se mouvoir. D'un coup d'œil, et malgré le déguisement de celle-ci, il reconnut sa maîtresse.
Son adversaire, qui avait fait ses trois pas, le visait depuis quelques secondes.
Lucien leva le bras en l'air, — en même temps qu'il s'écria : Ne tirez pas, — car il venait alors d'apercevoir Christine qui quittait sa cachette, et qui fut dans un bond auprès de lui.
Mais au même instant le coup de pistolet de l'adversaire de Lucien était parti, — et Christine, frappée au cœur, était tombée mourante dans les bras de Lucien.
Cette triple scène s'était passée dans la durée de quelques secondes.
Les témoins s'empressèrent autour de Lucien et de Christine,
Elle agonisait déjc^.
— La prédiction s'est réalisée, miirmura-t-elle à l'oreille de son amant. — Tu sais ce que m'a dit la bohémienne... Ceux que vous aimerez mourront. — Puis, un jour, vous aimerez un homme, et vous aussi vous mourrez de mort violente, et san^^lante — Je t'ai aimé, et je meurs ; — mais tu vis. Je suis heureuse.
— Adieu, mon Lucien! — Adieu.
— Christine ! Christine ! s'écria Lucien éperdu, en mettant la main sur la poitrine de sa maîtresse.
Mais il retira sa main en poussant un cri terrible.
Le cœur de Christine avait cessé de battre.
Au même instant, un gai rayon de soleil perça la brume qui couvrait le bois, et un rouge-gorge se mit à chanter sur une branche d'arbre.