A MONSIEUR CHARLES NODIER
Membre de l'Académie française, bibliothécaire de l'Arsenal.
Voiei, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits soustraits à l'action des lois par le huis-clos domeftigue ; mais oit le doigt de Dieu , si souvent appelé le hasard , supplée à la justice humaine, et oii la morale, pour être dite par un personnage moqueur, n'en est pas moins instructive et frappante. Il en résulte, à mon sens, de grands enseignemens et pour la famille et pour la maternité. Nous nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par la diminution de la puissance paternelle, gui ne cessait autrefois gu'à la mort du père, gui constituait le seul tribunal humain oii ressortissaient les crimes domestiques, et gui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir rogal pour faire exécuter ses arrêts. Quelgue tendre et bonne gue soit la mire, elle ne remplace pas plus cette royauté patriarcale gue la femme ne remplace un roi sur le trône ; et si cette exception arrive, il en résulte un être monstrueux. Peut-être n'ai-je pas dessiné de tableau gui montre plus gue celui-ci combien le mariage indissoluble est indispensable aux sociétés européennes , gucls tant les malheurs de la faiblesse féminine, et guels dangers comporte l'intérêt personnel guand il est sans frein. Puisse une société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent frémir en apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaitons d'un système gui déifie le sucrés en en graciant tous les moyens! Puisse-t-elle recourir promptement au catholicifme pour purifier les masses par le sentiment religieux et par une éducation autre que celle d'une ttniversité laïque. Asse: de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouemens brilleront dans les Scènes de la Vie militaire , pour qu'il m'ait été permis d'indiquer ici combien de dépravation causent les nécessités de la guerre chez certains esprits, qui dans la i ie privée osent agir comme sur les champs de bataille.
Vous avez jeté sur notre temps wn sagace coup d'nil dont la philosophie se trahit dans plus d'une amère réflexion gui perce à travers vos pages élégantes, et vous avez mieux que personne apprécié les dégâts produits dans l'esprit de notre pays par quatre systèmes politiques différens. Aussi ne pouvais-je mettre cette histoire sowi la protection d'une autorité plus compétente. Peut-être votre nom défendra-t-il cet ouvrage contre des accusations gui ne lui manqueront pas : oii est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui enlève l'appareil de ses plaies les plus vives ? Auplaiiir de vous dédier celte Scène te joint l'orgueil de trahir votre bienveillance pour celui qui se dit ici
Un de vos sincères admirateurs,
DB BALZAC
En 1792, In houri^ooisio d'Issouilun jouissait d'un nif'docin noiniiic' Hou^ct, <|ui passait pour un lioinnui prolDinlémcnl nialincux. Au diro di' ipidcpirs ki'hs li.inlis, il rendait sa fi'ninno assez nialhciirciisc, (pioiipic ce lill la plus belle feminn de la ville. I'eill-('^lre celle reiiiiiie ('liiilelle un pou soltc. Mal^ri^ riMi|uisition des amis, le cDTTiiner.ixe des indiiri^rens et les mi'-disances dos jaloux, l'inliTleiir île en mf^riane fut peu connu. Lo docteur Hou>;ol ('lait mi de ces honuiics do ipii l'un dit raniilièreini'iil : « // n'est pas commode, n Aussi, pendant sa vie, Karda-t-on In sdeiice sur lui, (d lui lll-on iiDiini; mine. Celle fiMuni', une di'inoisello Descoin^s, assi'Z m(din>;re di'jJi ipiandelle ('lait lllle (ce t'ul, disoil-on, une raison pour li' nn'deiin de l'i'pouse), eut d'abord un (Us, puis une (llle, qui, par hasard, vint dix ans après lo frère, rt à laiinello, disaii-on toujours, lo docleur no s'allcnddit point, cpioiijuo médecin. Culte lillo tani viv
nup, se nommait Agathe. Ces pplils faits sont si simples, si onlinaires, (pie rien n(< .semble juslilier un hi^torien d« les |)lacer en l(Me d'un riH-it ; mais, .s'ils n'('laient pas connus, un lidnnne de la trempe du docleur Roujjei .serait juge (omrne un in(in~lre, cofnini< un p('r(< denaluré ; tandis (pi'il olH'i.ssait loul bonnement h de mauvais pencli«ns(pm beaucoup de gens abritent sous ce lerritilo axiome: l'n homme doit avoir du caractère I l'.(ll(t nulle .sentence a cause l(^ malheur do bien des femmes. Ix-s l)(<,scoings , bi.'au-p("'re et lH'll(»-mèro du docU-ur, conmiissionnaires eu laine, se chargeaienl ('gaiement de vondn» pour les pro|)ri('tairesou d'acheler pour lis inarcbands les toisons d'or ou Uerry, et liraient des deux ciMi's un droit de connm.vMon. A ce iu(Mier, ils devinrent riches (>l furent avares : mur. de do bien des existences. Dcscoings ie llls, le cadet de inadamo Uougol, ne a» plut pas à Issoudun. Il alla chercher fortune
DE BALZAC
à Paris, et s'y établit épicier dans la rue Saint-Honoré. Ce fut sa perte. Mais, que voulez-vous? l'épicier est entraîné vers son commerce par une force attractive égale h la force de répulsion qui en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger, du moment où les flis ne succèdent pas lorcémenf au métier de leur père comme chez les Égyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez Descoings. Il s'était dit: « Et moi aussi, je serai épicier 1 » en se disant autre chose à l'aspect de sî patronne, fort belle créature de laquelle il devint éperdunient amoureux. Sans autre aide que la patience, et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mev'^. il épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur. En 1792, Doscoings passait pour faire d'excellentes affaires. Les vieux Descoings vivaient encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds à l'achat des biens nationaux : autre toison d'or 1 Leur gendre, à peu près sûr d'avoir bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à Paris, chez son beau- Irère, autant pour lui faire voir la capitale que par une pensée matoise. Descoings n'avait pas d'enfans. Madame Di'scoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait flirt bien ; mais elle était grasse comme une grive après la Vendange, et le rusé Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame Descoings, contrairement à la morale des contes de fées, seraient toujours heureux et n'auraient point d'enfans. Ce ménage pourrait se passionv.ov pour Agathe. Or le docteur Rouget voulait déshériter sa fille, et SI' flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune personne, alors la plus belle fille d'Issoudun, ne ressemblait ni à son père, ni sa mère. Sa naissance avait été la caus(> d'une brouille éternelle entre le docteur Rouget et .son ami intime, monsieur Lousieau, l'ancien Subdélégué qui vennitde quitter Issoudun. Quand une famille .s'expatrie, les naturels d'un pays aussi séduisant que l'est Issoudun ont 1h droit do chercher les rai.sons d'un acte si exorbitant. Au dire de queiijues fines langues, monsieur Rouget, liomine vindicatif, s'était écrié que Lousteau ne mourrait que de .sa main. Chez un médecin, le mol avait la portée d'un boulot de canon. Quand l'Assemblée Nationale eut supprime-les Subdéli'gués, Lousteau partit et ne revint jamais à I.s-ioudun. Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout son temi>s chez la propre .sœur <le l'ex-Subdi.'légué, madamfî Hochon, la marraine de sa fille vX la .seule personne à qui elle confiât ses peines. Aussi le peu que la ville d'Issoudun sut do la belle madame Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours a[)rès la mort du docteur.
Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d'envoyer Agathe à Paris, fut :
— Je ne reverrai plus ma filh;!
— Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame Hochon.
La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne démentit point les dires do ci'ux qui [irétehdaicnl ((ue Rouget la tuait h petit feu. Les fijç.ons de .son grand niais do fils devaient contribuer à rendre malheureuse c/-ttci mère injustement accusée. Peu retenu, peut-éiro encouragé par son père, ce garçon stupide, en tout point, n'avait ni les attentions ni les resfiects qu'ini llls doit à .sa mère. JrMtiJacipies Rouget ressemblait h son père, mais en mal, et le docteur n'était pasdéjfi très-bien ni au moral ni 8'i physique.
L'arrivée do In charmante Agathe Rouget ne porta point bonheur h son onde Descoings. Dans la .semaine, ou plutôt dans la d(*cade (la Ri'-publique était proclamée), il fut incnrcérAsur un mol (li> Rolierspierni h l'ouquii'r-Tinville. Descolngs. qui eut l'impiudence di' croire la famine factice, l'ut In sottise de r^)mnniniquer son opinion (il pensait que les opinions étaient libres) h plusieurs de ses clients el cliente', Ionien les servant. I,a cilnyinin' Duplay, femme du m'iiuisicr riiez 'pii ileincnr.iil Uolirr^pierri' el qui fais.nl Ir ménage do co grand citoyen, lionuruil, pur malheur pour
Doscoings, le magasin de ce Berrichon de sa pratique. Cette citoyenne regarda la croyance de l'épicier comme insultante pour Maximilien 1er. Déjà peu satisfaite des manières du ménage Descoings, cette illustre tricoteuse du club des Jacobins regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme une sorte d'aristocratie. Elle envenima les propos des Descoings en les répétant h son bon et doux maître. L'épicier fut arrêlé sous la vulgaire accusation d'accaparé ment. Descoings en prison, sa femme s'agita pour le faire mettre en liberté ; mais ses démarches furent si maladroites, qu'un observateur qui l'eût écoutée parlant aux arbitres de cette destinée aurait pu croire qu'elle voulait honnêtement se défaire de lui. Madame Descoings connaissait Bri Icau, l'un des secrétaires de Roland, Ministre de l'Intérieur, le bras droit de tous ceux qui se succédèrent à Ce Ministère. Elle mit en campagne Bridau pour sauver l'épicier. Le très-incorruplible Chef do Bureau, l'une de ces vertueuses dupes toujours si aJmirables de désintéressement, se garda bien do corrompre ceux de qui défiendait le sort de Descoings : il essaya de les éclairer? Éclairer les gens de ce temps-là, autant aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin, qui luttait alors contre Roberspierre, dit à Bridau : « De quoi te mêles-tu? » Tous ceux que l'honnnète chef sollicita lui répétèrent cette phrase atroce : «De quoi te mèles-tu?» Bridau conseilla sagement à madame Descoings de se tenir tranquille ; mais, au lieu de se concillier l'estime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme contre cette dénonciatrice ; elle alla voir un conventionnel, qui tremblait pour luimême, et qui lui dit: « J'en parlerai à Roberspierre. » La belle épii-ière s'endormil sur cette parole, et naturellement ce protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre, quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la citoyenne Duplay, auraient sauvé D.'scoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution, il est aussi dangereux d'employer h son salut des honnêtes gens que des coquins ; on ne doit compter que sur soi-même. Si Descoings périt, il eut du moins la gloire d'aller à l'échafauil en compagnie d'André de Chénier. Là, sans doute, l'Épicerie et la Poé.sie s'embrassèrent pour la première fois en personne, car elles avaient alors et auront toujours des relations secrètes. La mort de Descoings produisit beaucoup [ilus de seilsalion que celle d'.\ndré de Chénier. Il a fallu trente ans pour reconnaître que la Franco avait perdu plus à la mort do Chénier qu'à celle de Descoings. La mesure de Roberspierre eut cela de bon que, jusqu'en i830, les épiciers effrayés no se mêlèrent plus de politique. La bouticiuo de De.scoings était à cent pias du logement de Roberspierre. Le successeur do l'épicier y fil de mauvaises aU'aires. César Birotteau, le célèbre parfumeur, s'établit à cette place. Mais, comme si l'érhafaud y eût mis l'inexplicable conta gion du malheur, l'inventeur de la Double pâte dei Miltanei et de t'iùm carniinalhen'y ruina. La .solution do ce problème regarde les Sciences Occultes.
Pendant les quelques visites que le chef de bureau fil h la femme de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide, candide, d'Agathe Riuigel. Lors(|u'il vint consoler la veuve, ()ui fut assez inconsolable pour ne pas continuer le cominerce de son secoiul défunt, il finit par épouser celte charmante fille dans la décade, et après l'arrivée du père qui ne se fit jias attendre. Le médecin, ravi de voiries choses succédant au delà de ses .souhaits, puisqu(^ sa femme devenait .seule héritière des Descoings, accourut à Paris, moins pour assister au mariage d'Agathe que poiu" faire rédiger le contrat à sa guise. Le désintéressement et l'aiiour excessif du ciloyi'n Bridau Iais,s6rcnl carte biaiicUe à la perfidie du méilecin, (pd exploita l'aveuglenieiit de son gendre, comme la suit(^ de cette histoire vous le di'montrera. Madame Rouget, ou plus exactement le docteur, hérila donc do tous les biens meubles el imineublivs de monsieur et de madame Descoings pèro el mère, (pd moururent h deux ans l'uu d(> l'autre. Puis Rourel lind par avoir raison de .sa temme qui mourut au coiniiicncemenl do l'unute 17U'J. El il eut dos vignes, el il
UN MÉNAGE DE GARÇON
acheta des fermes, et il acquit des forges, et il eut des laines à vendre ! Son fils bien-aimé ne savait rien faire ; mais il le destinait à l'état de propriétaire, il le laissa croître en richesse et en sottise, sûr que cet enfant en saurait toujours autant que les plus savans en se laissant vivre et mourir. Df-s 1799 les calculateurs d'Issoudun donnaient dpjà trente mille livres de rente au père Rouget. Après la mort de sa femme, le docteur mena toujours une vie débauchée ; mais il la réa:la pour ainsi dire et la réduisit au huis-clos du chez soi. Ce médecin, plein de caractère, mourut en 1805. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget, que son pi'Te avait fini par tenir sévèrement en en reconnaissant la sottise, resta garçon par des raisons graves dont l'explication forme une partie importanle de cette histoire. Son célibat fui en partie causé par la faute du docteur, comme on le verra plus tard.
Maintenant il est nécessaire d'examiner les effets de la vengeance exf rcéo par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la .sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légiiimement. Personne à Issoudun n'avait remar(|ué l'un do ces accidens~ bizarres qui font de la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait h la (rièrc du docteur Rouget. De mémo qu", selon une observation vulgaire, la goutte saute par-dessus une généraiion, et va d'un grand-fière à un petit-fds, de môme il n'est pas rare do voir la ressemblance se comportant cominr la goutte.
Ainsi, l'aîné des enfans d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut tout le moral du doctmir Rouget, son grandpère. Léguons la solution do cet autre problème au vingtième siècle avec une belle nomenclature d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant de .sottises que nos Corps Savants en ont écrit déjà sur cette question ténébreuse.
Agathe Rouget se recommandait à l'admiration publique par une de ces figures destinées, comme celle de Marie, mère de Noire-Seigneur, à rester toujours vierges, même après N; mariage. Son portrait, qui existe encore dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, uno blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa chin'elure d'or. Plus d'un artiste, en observant co front pur, cette bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux yeux, et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin celte figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui h notre grand peintre : « Est-ce la copie d'une této de Raphaël î » Jamais homme no fut mieux inspiré (pie le Chef de bureau en épousant cette jeune lllle. Agathe réalisa l'idéal d(i la ménagère •*levée en province, et ([ui n'a jamais (luilti- sa nièn^ Pieuse sans (^Ire dévote, elle n'avait d'autre iustriirlion que cell(! donnée aux femmes par l'Église. Aussi fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire, car son igfioranco des choses de la vie engen<lra plus d'iui malheur. L'épitaphe d'une ci-'èbre Romaine ; ■( FCItr /il île la tapi'urrir pt garda la maiMii, » rend adinirablernent compte de crMle existence pure, simple et tranquille. Dès le (.unsuint, Dridau s'attacha fanatic|ueMienl <*i Napoh'on, i|ui le nomma Chef d'MliviMon en JSOi. un an avant la mort de Rouget. Riche de doii/e irnlle francs d'appoinlemens cl recevant de belles graldlealions, llridau fut trè-- irl^ounanl des honteux rtVsullals dr- la liquidation ipii se lit h Issoudun, et fiar laquelle Agathe n'eut rien. Six moisavani sa mort, le père Rouget avait vendu ?» siui fils une portion de ses biens dont In resli' fut attribué h Jean Jacipies, lanl h tilre de donation par prél'(>reiic,e i\\\'h lilie d'In-ritier. Une avanci> d'hoirie lie cent mille francs, faite A Agathe dans son contrat do mariage, représentait sa part dans la succession di' sa mère ri de son père. Idolftire do l'Knipereiir, Uridaii servit avec un dévouenient de séide les puissantes ronccplioiis de ce demi-dieu moderne, qui, trouvant tout détruit en Eranci', y voulut tout organiser. Jamais |p (hi.f d,, division ne disflil : Asse/!. Projets, mémoires, rnpporl-i, élu. les, il ac-
cepta les plus lourds fardeaux, tant il était heureux de seconder l'Empereur; il l'aimait comme homme, ill'adorait comme souverain, et ne souffrait pas la moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 180i à 180'^, le Chef de division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai Voltaire, à deux pas de .son Ministère et des Tuileries. Une cuisinière et un valet de chambre composèrent tout le domestique du ménage au temps de la splendeur do madame Bridau. Agathe, toujours levée la première, allait à la Halle aceompignée de sa cuisinière. Pendant que le domestique faisait l'apparlement, elle veillait au déjeuner. Bridau ne se rendait jamais au ministère que sur les onze heures. Tant que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fît avec plaisir. En toute saison, quelque temps qu'il fît lorsqu'il partait, Agathe regardait son mari allant au Minisière, et ne rentrait la tète que (]uarid il avait tourné la rue du Bac. Ello desservait alors elle-même, donnait son coup d'œil à l'apparlement ; puis elle s'habillait, jouait avec ses enfans, les promenait ou recevait ses visites en attendant le retour de Bridau. Quand le Chef de division rapportait des travaux urgens, elle s'installait auprès do sa table, dans son cabinet, muette comme une statue, et tricotant en le voyant travailler, veillant tant qu'il veillait, se couchant quehjues instans avant lui. Qnehiuefois les époux allaient au spectacle dans les lo'es du Ministère. Ces jours-là, le ménage <lînait ch 'z un restaurateur; et le spectacle que présentait le restaurant causait toujours à madame Bridau ce vif plaisir qu'il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on offrait au Chef tie division qui menait une portion du ministère de l'intérieur, et que Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes d'alors; mais elle quittait au retour avec joie cette richesse d'apparat, en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale. Une fois par seniaine, le jeudi, Briiiau recevait ses amis. Enfin il donnait un grand bal le mardi gras. Ce peu do mots est l'histoire de toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événcmens : la nais.sance de deux enfans, nés à trois ans de distance, et la mori de Bridau, qui périt, en 1808, tué par ses veilles, au moment où l'Empereurallait le nommerDirecteurgénéral,comte, et Conseiller d'État. En ce temps. Napoléon s'adonna spécialement aux alTaires de l'intérieur; il accabla Bridau de travail, et acheva do ruiner la santé de ce burcvaucrale intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais riiui d(>inandé, s'était ("nijuis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant que cet homme dévoué no possédait rien que sa place, il reconnu! une de C(>s Ames incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient son administration , et il voulut surprendre Bri<lau par d'iMlalaiiles récompenses, l.e di-sir de terminer un immense travail avant le départ de riMn|iereur [lour l'Espigiui tua le Chef de division, qui mourut d'une lièvre inllammatoire. A son relcuir, l'Empereur, qui vint préparer en quelques jours h Paris sa campagne de 1S09, dit en apprenant celte pi'rte : » Il y a des homnies (pi'on ne remplace jamais! » Erappi'" il'un dévouement (luen'altendail aucun do ces brillans témoignages ri'si'rvi'-s à ses soldats, l'Iùiipereur résolut de créer un Ordre ri( bernent rétribué pour lo civil comme il avait créé la l.(Vi:ion d'hnimeur pour le militaire. 1,'inipression produite sur lui par l.i mort de Hndau lui lit im.igiiier l'Ordre de la R ■union ; mais il n'eut pas lo temps d'aihever cette création aristocratique, dont le souvenir est si bien alxdi qu'au n >m di< cet Orilre éphémère la plupart des liTteurs se demanderont ipiid en l'tail l'insigne : il si< portait avec un riilian bleu. I.'l-'mpereur appela cet Ordre la Réiinitm dans la pensi'i» de ciuitondre l'ordre de la Toison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de In ToJsiMid'or de In cour d'Autriche, n l.n Proviili'ure, a dit un diplomali' prussiiii, a su empêcher cette prolaiiation. » l.'l'.mpereiir se III rendre compte de la silu.ili(Ui de mndnini' llridau. I.i's deux enfans eurent rliacim une Ivuirsn i-ntière nu lycé' imp-rial, et tljupereiir nul lous les (Vais
DE BALZAC
de leur éducalion à la charge de sa cassette. Puis il inscrivit madame Bridau pour une pension do quatre mille francs, en se réservant sans doute de veiller à la fortune des deux fi's. Depuis son mariage jusqu'à la mort de son mari, madame Bridau n'eut pas la moindre relation avec Issoudun. Elle était sur la point d'accoucher do son second fils au moment où elle perdit sa mère. Quand son père, de qui (.■Ile se savait peu aimée . mourut, il s'agissait du sacre de l'Empereur, et le couronnement donna tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari. Jean Jacques Itouget, son frère, ne lui avait pas écrit un mot depuis son départ d'Issoudun. Tout en s'affligeant de la tacite répudiation de sa famille, Agathe finit par penser très rarement à ceux qui ne pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre de sa marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans étudier les avis que cette exctHlente et pieuse fi>mme lui donnait à mots couverts. Quelque temps avant la mort du docteur Rouget, madame Hochon écrivit à sa filleule qu'elle n'aurait rien do son père si elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la spoliation était conforme au Droit et à la Coutume du Berry, soit que cet homme pur •'t juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférencr de sa femme en matière d'intérêt, il ne voulut point écouler Roguin, son notaire, qui lui conseillait de profiter de sa po- ."•ilion pour contester les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa part légitime. Les époux approuvèrent ce qui .so fit alors à Issoudun. Cependant , en ces circonstances, Roguin avait fait réfléchir le Chef de division sur les interdis compromis de sa femme. Cet homme sup.érieur pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut alors examiner l'état de ses affaires ; il trouva que, de 1793 à 1805, sa femme et lui avaient été forC'sde prendre envinju trente mille francs sur les cinquante mille francs effectifs que le vieux Rouget avait donnés à .sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant sur le Graml-Livrc. Les fonds étaient alors à quarante. Af-Mlhe eut donc environ deux mille livres do rente sur lEiat. Veuve, madame Bridau pouvait donc vivre honoraUi'menl avec six mille livres de n nto. Toujours femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de Bridau, ne garder que sa cuisinière, cl changer d'appartement ; mais son amie intime, (|ui prrsistait à se dire sa lante, madami' Descoings, vendit son mohilier, quilla son appartement, et vint demeurer avec Agathe, en faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves réunirent leurs revenus, et se virent à la tôle de douze mille francs do rente. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la vie n'exige plus d'attention que les choses qui paraissent nalurelles; on se défie toujours fisscz de l'e.xlraordinaire; aussi voyez-vous les hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les pr(^tres, allarhanl une i-norme imporlanre aux all'jires simples : on les trouve rn(Hiculeux. Le serpent sous les fl-'urs est un lir-s plus beaux mythes que l'Anliipiité nous ait l(!gués pour la conduite de nos alf lires. Combien de fo s les sots, pour s'excuser à leurs profires yeux et h ceux des outres, s'écrient : — a C'était si simjilo que tout lo monde y aurait été pris! »
En 1809, madame Descoings, qui no disait point son flge, avait .soixante-<'in(| ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elUi était une de ces lenwnes si rares i|uc lo temps respecte, et devait h une excellente conslitulion lo privili'ge de garder une beauté (|ui ni'aiimoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyeiini' taille, grasse, fraîche, elle, «voit (je belles (•(laule-;, un teint l(';,-èrement ros(''. Ses cheveux blonds, ijiii liraient sur le cliAlain, n'dlIVaient pas, malgré la ciitaslroplie de De.scuings, le nxinidre cbaiigemenl de couleur, lixcessivement friande, elle aimait h Ro foire de bfjns petits plais; mais, (|uoiqu'elle [uirftt beaucoup penser h la cuisine, elle jidorail aus.si h' spectacle et rultivail un vice enveloppi- p.ir elle dons le plus pmfnnil inysièro : elle melluil ù lu loterie 1 No serait co |ias cet
abîme que la mythologie nous a signalé par le tonneau des Danaides? La Descoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait à la loterie, dépensait peut-être un peu tropen toilette, comme toutes les femmes quiontle bonheur de rester jeunes longtemps ; mais, hormis ces légers défauts, elle était la femme la plus agréable à vivre. Toujours de l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle plaisait par une gaîté douce et communicative. Elle possédait surtout une qualité parisienne qui séduit les commis retraités et les vieux négocians : elle entendait la plaisanterie!... Si elle ne se remaria pas en troi.sièmcs noces, ce fut sans doute la faute de l'époque. Durant les guerres de l'Empire, les gens à marier trouvaient trop facilement des jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante ans. Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellens petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou. Hélas! elle lui avoua le terrible secret profondément gardé par elle, par défunt Descoingi et par son notaire. La jeune, l'élégante Descoings, qui so donnait trente-six ans, avait un fils de trente-cinq ans nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21o de ligne, qui périt colonel à Dresde en laissant un fils unique. La Descoings, qui ne voyait jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, le fai.sait passer pour le fils d'une première femme de son mari. Sa confidence fut un acte de prudence : le fils du colonel, élevé au lycée impérial avec les deux fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin et malicieux au lycée, s'est fait plus tard une grande réputation comme dessinateur et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plus rien au monde que ses enfans, et ne voulait plus vivre que pour eux ; elle se refusa à de secondes noces et par raison et par fidélité. Mais il est plus facile d'être bonne épouse que d'être bonne mère. Une veuve a deux tâches dont les obligations se contredisent : elle est mère et doit exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses vertus, fut-elle la cause innocente de bien dos malheurs. Par suite de son peu d'esprit et do la confiance à laquelle s'habituent les belles âmes, Agathe fui la victime de madame Descoings, qui la plongea dans un eflVoyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie ne faisait pas crédit à ses actionnaires. En gouvernant la maison, elle put employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta progressivement, dans l'espoir d'enrichir son polit-fils Bixiou, .sa chère Agalhe et les petit Bridau. Quand les dettes arrivèrent à dix mille francs, elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme du déficit. La dette monta dès lors rapidement. Arrivée au chilTre de vingt mille francs, la Descoings perdit la tête et ne gagna pas le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa nièce; mais Roguin, son notaire, lui di'iiionlra l'impossibililé de cet honnête dessein. Feu Rouget, à la mort de son beau frèn^ Descoings, en avait pris la succession en désintéressant madame Descoings par un usufruit (]ui grevait les biens de Jean-Jacques Rouget. Aucun usurier ne vouilrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-sept ans sur un usufruit d'environ quatre mille francs, dans une époque où les plaremons à dix pour cent abondaient. Un malin la Descoings alla .se jcUiT aux pieds de sa nièce, et, tout en sanglotant, avoua l'élut des choses : madame. Bridau no lui fil aucun re|iroclie, (<llo renvoya lo dotneslique et la cuisinière, vendit lo superflu de son mobilier, vendit les trois (|uails do son inscription sur lo (irand-l.ivre, paya tout, et donna congé de son appartement.
Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion (le la rue Mazarine, à partir de la rue Guén('gaiid jusqu'à l'endroit où elle se réunit à la rue de Seine, derrière le pidaisde l'Inslllul. Les liaules nuuailles gri.ses du collége el ili' lu bibliiilhèque (|iie l(< cardinal Ma/tarin oll'ril à lu ville de Paris, et où devait un jour so loger l'Académie
UN MÉNAGE DE GAhÇON.
fraiioaisp, jf'llpnt des ombres glaciales sur ce coin de rue; I le soleil s'y montre rarement, la bise du nord y souffle. La ! pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des maisons situées dans ce coin humiile, noir et froid. I Devant retle maison .s'élèvent les bûlimens de l'hi'^titnl, oîi .se trouvaient alors les loges des animaux féroees connus j sous le nom d'artistes par les bourgeois et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin, on pouvait en .sortir élève du gouvernement à Rome. C.etle opération ne ise faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année ofi l'on enfermait les concurrens dans ces loges. Pour (>lrc lauréats, ils devaient avoir (ait, dans un temps ' donné, qui sculpteur, le modèle en terre glaise d'une slajtuft; qui peintre, l'un des tableaux que vous pouv-ez voira J'école des lîeaux-Arts ; qui musicien, une cantate; qui arj chitecle, ut; projet de monument. Au moment où ces liirnes sont écrites, cette ménagerie a été transportée de ces bâlii mens sombres et froiils dans l'élégant palais des Beaux- JArts, h quelques pas de là. Des fenêtres de mailame Bridau, ra>il plongeait sur ces loges grillées, vue profondi-ment triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme île l'Institut. En remoidant la rue, les yeux ont pour toute récréation la file de fiacres qui stationnent dans le haut de j la rue Mazarine. Aussi la veuve finit-elle par mettre sur I ses fen<*lres trois caisses pleines de terre où elle cultiva ] l'un de ces jardins aériens (jue menacent les ordonnances de police, et dont les vi'gétations raréfient le jour et .'air. Celte maison, adossée » une autre qui donne rue de Seine, ; a nécessairement peu de profondeur, l'escalier y tourne sur lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fej nèlres, trois [lièces : une .salle à manger, un petit salon, I une chambre à coucher; et en face, de l'autre côté du palier, une petite cuisine au-dessus, deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination. Madame Bridau choisit ce logement fiour trois raisons : la modicité, il coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf jans; la proximité du colb-ge, elle était h peu do distance irtii lycée Impérial; enfin elle restait dans le quartier où !elle avait prisses habitudes. 1,'inlérieur de l'aftpartement lut en harmonie avec la maison. I.a salle à manger, lenjdue d'un petit ()a((ier jaune à fleurs vertes, et dont le car- Ireaurouire ne fut pas frotté-, n'eut que le strict nécessaire : «ne table, deux bulfets, six chaises, le tout provenant de I l'appartement ipiiltr-. I.e salon fut orné d'im tapis d'Aidiusson donné à liridau lors du renouvellement du mobilier au Ministère. I.a veuve y mit un de ces meutili's communs, en acajou, h lêtesi'gyptiennes, que.Iacob Pesmalter fabriquait par grosses en 1806, et garni il'une étoll'e en soie verte à rosaces blanches. An-dessus du canapr'", |r> portrait de liridau fait nu pastel par une main amie attirait aussil(M les regards. Quoique l'art prtt y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front la fermeté de ce grand citoyen obscur. I.a sérénité de ses yeux, à la (ois doux et fiers, y l'Uni bien rendue. I.n sagacité, de laquelle ses lèvres prndenli's ti'nuiiifnaient, et le souvenir franc, l'air de cet homme fie ipii l'I^mpereur dirait : Juatiim et tninrrm avaient éli- saisis, sinon avec talent, du moins avec exactitude. Kn considérant ce portrait, on voyait que l'homme avait toujours fait von devoir. Sa physionomie exprimait cette incorruplibihti' qu'on accorde ii plusir'urs honunes emplovés s<ius la Hépubliipie. En ri'gard r'I au-dessus d'une table ft jeu bnihiit le portrait île riùiiipereiir colorii', fait par \eniet, et où Napoléon passi< rafinleincnl 1\ cheval, suivi de son escorte. AK'alhe se doima deux grandes c.iges d'oi- »eniix, l'une fileine de sirins, l'autre il'oiseaux îles Indes. File s'ndonnail h ce goOl enfantin diqiuis la p<Tle, irréparnlile pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle avait l.iile. Quant h la rliamlire ilc li veuve, l'Ile fut, au bout de trois mois, ce qu'elle ilevail Aire jusqu'au jour III''rnsle oii elle Cul obligée de la quitter, un fouillis qu'aiiniiie descri|illon ne pourrait nielire en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les berbères; [es serins, mis parfois en liberté', y laissaient den virgules sur tous les iiieiiblos. Ia pauvre bonne vcuvo y posait pour eux du mblei DK iMi. \c. — II. Kxtrali lie l.i I
et du mouron en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des soucoupes écornées. Les hardes traînaient. Celte chambre sentait la province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun comprendra le culte touchant de eello femme d'après un seul détail. Elle avait enveloppé, cacheté une plume, et mis celle inscription sur l'enveloppe : « Dernière plume dont se soit servi mon cher mari. » La tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorsée était sous verre sur la cheminéi>. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus lard sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques. Depuis la mort de Bridau, il n'y avait [dus chez cette jeune veuve de trente-cinc] ans ni trace de coquetterie ni soin de femme. Séparée du seul homme qu'elle eLlt connu, estimé, aimé, ipii ne lui avait pas donné lo moindre chagrin, elle ne s'était plus .sentie femme, tout lui fut indifférent ; elle no s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus simple ni plus compl't que celte démi.ssion du bonheur conjugal et de la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de transporter leur moi dans un autre; et quand il leur est enlevé, la vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plusexistir que pour ses enfans, é()rouvait une tristesse infinie en voyant combien de privations sa ruine allait leur imposer. Depuis .son emménagement rue Mazarine, elle eut dans sa physionomie tine teinte de mélancolie qui la rendait touchante. Elle comptait bien un fieu sur l'Empereur, mais l'Iùiipereur ne pouvait rien faire di' plus que ce qu'il faisait pour le moment : sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant, outre la bourse.
Quant ,') la brillante Descoings, elle occupa, au second, un apparlemeid pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait h madame Bridau une délégation de mille écus à prendre par préfi'rence s\ir son usufruit. Boguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais il liillait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût ré[>aré le mal. Boguin, chargé de rétablir les quinze cents francs de rent(>, encaissait h mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite h douze cents francs, vivait |)elilement avec sa nièce. Ces deux honnêtes, mais faibles créatures, prirent pour le matin seulement une femme de ménage. I.a De.scoink's, qui aimait à cuisiner, fais.iit le dîner. Le SOT, (pi(dques amis, îles employés du Ministère autrefois placés par Bridau, venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings iiourri.ss.Tit toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, h ne pas .sortir. l'Ile espérait rendro d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forci'ment ("i .sa nièce. Elle aimait les deux pi'lits Bridau plus que son (letit-fils Bixiou, tant elle avait ie .sentiment de ses torts envers eux, et tant elle admirait la bonté de .sa nièce, qui, dans ses plus grandes .souIVrances, ne lui adre.s.sa jamais le moindre reproche. Au.ssi croyez que Joseph et Philippe étaient cboyi's [i.ir la Descoings. Semlilable à Imites les personnes qui ont un Tice h ,se faire pardonner, la vieillo actionnaire de la loterie inqiériale de France leur nrrunge lit de petits dîners chargés de friandi.ses. Plus lard, Joseph et Philippe pouvaient extraire avec la plus grande facihhy de sa poche quelipie argent, le cadet pour des (iivais, des crayons, du pap'er, des estompes ; l'aîné pour des chaussons luix pommes, (les billes, des (ii elles et des couleaux. Sa [tassioii j'jivait ameni'-e h se ronlenier de cinquniilo francs p.ir mois pour toutes ses dépenses, nlln do pouvoir
j()Uer le reste.
De son cêté, madame Bridau, par amour malernel, no laissnii pns su iMpeiise .s'élever !\ une somme plus consi,|(irable. Pour se punir de sa conllance, elle se reiranchnil liéioiqneiuenl ses petites jiiiiissiiiices. Comme chez beaucoup d'esprits timides el d'intelligence borni'e, un seul .sentiment finisse el sa déll.ince ri'veillée rauieiiaienl ,'l déployer si largement un di-fiiil, qu'il prenait la consisianco d'une vertu, ul/l'linpireur poiiviiil oublier, se ihsail-elle, || pouvait périr dans une balaille, .si pension rosserait nvnc 'omMir hiimitiiir. ;) — 0
elle. » Elle frémissait cn!voyant dos chancps pour que ses enfans restassent sans aucune fortune au monde. Incapable de comprendre les calculs do Roguin quand il essayait de lui démonirer qu'en S"pt ans une retenue de trois mille francs sur l'usufruit de madame Descoinss lui rétablirait les rentes vendues, elle ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni n i'Élat, elle ne comptait plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant ch.ique année do côté mille écus sur .sa pension, elle aurait trente mil e francs au tiout do dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents francs de rentes pour un de ses enfans. A trente-six ans, elle avait assez le dr^dt de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et, eu suivant ce système, elle devait donner à chacun d'eux le strict nécpssaire. Ainsi ces deux veuves étaient pa'^sécs d'une fausse opulence à une mi«ère volontaire, l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre sous les enseisnes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de celte hi'i'oire prise aux intérêts les plus ordinairos de la vie, mais dont la portée n'en sera p^ut être que plus étendue. La vue des loges, le frétillement des rapins dans la rue, la nécessité do regarder le ciel pour se consoler des effroyables perspectivi^si|ui cernent ce coin toujours humide, l'aspect de ce portrait nncoro plein d'Ame et de grandeur malgré le faire du peintre amateur, le sfiectacle des couleurs riches, irais vieillies et harmonieuse';, de cet intérieur dovx et calme, la végétation dos jirdins aériens, la pau\Teté de ce ménage, la préférence do la mère pour son aîné, son opposition aux goAts du cadet, enfin l'ensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule h cette his'oiro conlimt peut ôtrelos causes génératrices auxquelles nous devons Joseph Bridau, l'un des grands peintres de l'École française actuelle.
Philippe, l'aîné dos deux enfans do Bridau, ressemblait d'une manière frappante à sa mère. Quoique ce (ûl un garçon blond aux yeux bleus, il avait un air tapageur qui se [ironait facilemi'iif pour di' la vivacité, pour du courage. Le vieux Claparon, entré au Ministère en niAmo temps que Bridau, et l'un dos fidèles amis qui venaient le soir faire la partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe, en lui donnant \ino tape sur la joue. « Voilà un ()etil gaillard qui n'aura pas froid aux yeux! » L'enfant .stimulé prit, par fanfaronnade, une sorte de résolution. Celle pento une fois donnée 5 son caractère, il devint adroit h tous les exercices corporels. A force do se battre au lycé.', il contracta cette hardii'ss(> et Ci' ini'pris de la douleur qui engi'ndrn la vali'ur milllairo : mais naturi'llem'-nt il contracta la plus grande averion pour l'étude, car l'éducniion publique ne résoudra jamais le problème difllciledu dévelnppemenl simultané riu corps et de l'inlclligence. Agithccon' tuait do sa ressi'mlilance purement physique avec Phili[ifie h une concordance morale, cl croyait fermement retrouver un jour en hu sa délicatesse do senlimens agrandie [lar la force de riioinmo. Pliilippo avait quinze ans au moment oîi sa mère vint .s'établir dans le triste apparl'-meMl de la ruo Mazaiiuc, et li gentillesse dos enfans de cet Age condrinait alors les croyaucis matiM'ucl- Ics. Josrq)h, di' trois ans moins .Ij^iSri-sscmblait à son pèn>, mais en mal. D'abord, son abondaMie chevelure noin; était toujours mal (iciK'ui'o (|uoi (pi'on (îl ; tamlis (pie, malgré sa vivacili'-, sf)n frère restait toujours joli. Puis, .sans qu'on ftfti |)ar ipii'lli' fatalit('', mais une fatalité Irofi constante- devieiil une tiabdude, Josrqtli ni- [)i)nvail conserver aucun vélonietil propre : habilli- d(> Vf^leincns ii"uls, il eii faisait nussilôl (l(! vieux habits. L'ainé, par amour-propre, avait .soin do ses alTaires. Insensibli'ineiit, la mère s'accoutumait h gronder Joseph et l\ lui doiuier son frère pour «•xemple. Agillie ne montrait donc p:is loiijours le mémo visage b .ses deux i-nf.ins; et, cpiand elle les allait chercher, elle disait iU' Joseph : — Dans quel étal m'aur.i-l-il mis ses affaires? ('.es peijii.s choses pou <s;iieiil son cd'ur dans l'abîme de la préléreiicd malernellr'. Personne, parmi les Atres cxlr/^rnemeiil ordinaires (|ui l'ormaieul 1 1 soc.ji'lé des deux veuves, ni le |M"Te du llruel, ni le vieux Clap.iron, ni De- ro-
ches le père, ni môme l'abbé Loraux, le confesseur d'Agathe, ne remarqua la ponte de Joseph vers l'observation. Dominé par son goût, le futur coloriste ne faisait attention h rien do ce qui le concornait; et, peniiant .son enfance, celte disposition ressembla si bien à de la torpeur, que son père avait eu des inqaiéludes sur lui. La capacité extraordinaire de la tête, l'étendue du front, avaient tout d'abord fait craindre que l'enfant no f(U liydrocéphalc. Sa figure si tourmentée, et dont l'originalité peut passer pour do la laideur aux yetix do ceux qui ne connaissent pas la valeur morale d'une physionomie, fut pendant sa jeunesse assez rochlgnée. Les traits, qui plus lard se développèrent, semblaient être contractés, et la profonde attention que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flittait (lonc toutes les vanités do si mère à qui Jo-oph n'attirait pas le moindre compliment. H échappait à Philippe de ces mots heureux, de ces réparties qui font croire aux parons que leurs enfans seront des hommes remarquables, tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur Je-. seph. La prédisposition de Joseph pour l'Art fut développée par le fait le plus ordinaire. En 18!2, aux vacances de Pàq:!es, en revenant de se promener aux Tuileries avec son frère et maiiame Descoings, il vit un élève faisant sur le mur la caricature de quoique professeur, et l'admiration le cloua sur le pavé devant ce trait à la craie qui péliilail de malice. Le 1 ndemain, il se mit à la fenêtre, observa l'entrée des élèves pir la porte do la rue Mazarine, descendit furtivement et se cou a dans la longue cour do l'Institut, où il aperçut les statues, les bustes, les marbres commencés, les terres cuites, les pl3lres (^u'il contempla fiévreusement. Son instinct .se révélait, sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte était entr'ouverte, et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une statue. Son polit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet do mille plaisanteries.
— Petit, polit ! fil le premier .qui l'aperçut en prenant de la mie de pain et la lui jetant émietléc.
— A qui l'enfant?
— DiiHj I qu'il est laid I
Enfin, pewdaut un (juart d'Iieuro, Joseph essuya les charges de l'atelier du grand statuaire Cliaudet; mais, après s'être bien moqui' do lui, K's élèves furent frappés de .sa persistance, de sa physionomie, cl lui demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie do savoir dessiner ; et, là-dossus, chacun do l'encourager. L'enfant, pris à ce ton d'amitié, raconta comme quoi il était le lils de madame Bridau.
— Oh 1 dès que tu es le lils de madame Brid.iu 1 s'écriat-ou de tous les coins du l'atelier, tu peux devenir un grand hûinnie. Vivo le lils .'i madame Bridau ! l'ist-ille jolie, la nièn'.'Sil faut en juger sur l'échanldlon du taboulé, elle doit être un pou duquel
— Ah ! lu veux être artiste, dit le plus figé des élèves en i|uiltaut sa place et venant ft Jos(>ph pour lui faire une charge; mais .sais lu bien qu'il faut être ciAno et supporter de grandes nnsèiM^sV Oui, il y a di'S ('■preuves il vous casser bi'as et jambes. Tous ces crapauds qui» lu vois, eh bien I il n'y en a pas un ipii n'ait passé [lar les épre-eves. ('.(did-l?), tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si lu peux être un arlisi(!?
Il lui |irit un bras et le lui éleva droit en l'air; puis il pl.iç.i l'autn^ comme si Joseph avait h donner un coup do poing.
— Nous app(dons cela l'e^preuve du t('d(''grapho. reprit-il. Si lu reste «insi, sans baisser ni clianf,'er la position di>les membres, poiiilaiil un (juart d'heure, eb liii'ii! tu auras doiini' la preuve d'i''lro \m lier crrtne.
— Allons, fietd, du courage, dirent l(>s autres. Ah i danio ! il fuit soull'rir pour êlre artisie.
Joseph, dans su lionne foi denraut de Irei/e ans. demeura i'iuiuobile pendant euviriui cimi minutes, el Imis le.s ('li'ves le roKardaieiit seri(Misoniellt.
— Oh ! tu balsM's. disait l'un.
UN MÉNAGE DE GARÇON
— Eh I tiens-toi, saperlotte ! disait l'autre. L'empereur iNapoli'on est bien resté pendant un mois commis tu le vois là, dit un élève en montrant la belle slatue de Ctiaudet.
l'iinpereur, debout, tenait le sceptre impérial, et cette -Il lue l'ut abattue en 1814 de la colonne qu'elle couronnaii si bien. Au bout de dix minules, la sueur brillait en perles sur le front de Joseph. En ce moment, un petit iliomme chauve, pâle et maladif, entra. Le plus re.^pectueux silence régna dans l'alelicr.
— Eli bien ! gamins, que faites-vous? dit-il en regardant le martyr de l'alelicr.
— C'est un petit bonhomme qui pose, dit le grand élfive qui avait disposé Joseph.
— N'avez-vous [>as honle do torturer un pauvre enfant ainsi? dit Chaudet en atja^ssant les deux membres de Joseph. Depu's (]uand e.s-tu là? demanda-t-il à Joseph en lui donnant sur la joue une petite tape d'amitié.
— Depuis un ijuart d'heure.
— Et qui l'amène ici?
— Je voudrais être artiste.
— Et d'où .sors-tu, d'où viens-lu î
— De chez maman.
— Oh ! maman ! crièrent les élèves.
— Silence dans les cartons I cria Chaudet. Quo fait ta maman?
— C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami dn l'Empereur. Au^^i ILnipereur, si vous vouiez m'afpprendro à dessiner, payera-t-il tout ce que vous demanderez.
— Sou père était chef do divis'on au miui.stt're de l'intérieur, s'écria Chaudet frappé d'un souvenir. Et lu veux ôlre artiste déjà?
— Oui, monsieur.
j — Viens ici tant quo (u voudra's, et l'on t'y amusera! Donnez-lui un carton, du papier, des crayons, et laissezle faire. Apprenez, drôles, dit le sculpteur, que son pèro |ni'a obligé. Tiens, Corde-à-Puils, va chercher des fr:ileaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant de la monnaie à l'élèvo (|ui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien si tu es un arlislo à la manière dont lu chi()ueras les h'gumes, reprit Chaudet en caressant le menton de Jcsepli.
Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompîik'm'' de l'iMifint qui regardait, (écoutait et tAchait de rompri'ndr(\ Les friandises arrivèrent. Tout l'atelier, le s<uliileur lui-irii"'nie et reniant donnèrent leur coup de denl. Joseph fut alors caressé tout aussi bien qu'il avait élé mysljlié. Celle .scène, où la plaisanlerie et h^ cœur des artistes s(! révélaient, et qu'il cotnprit Instinclivenient, lit une prodi'.iieuM' impression sur l'etiraiil. L'appaiilion de C.liau- (lel, sculpteur enlevii par une mort premalun'M', et qu(; la proirclion do l'Empen^ur signalait à lu (gloire, fut pcjur Jo- .sopli comme une vision. L'eid'ant ne dit rien <i .sa mère do Code escapade ; mais, tous les liicnanelies et lous les jeudis, il p.issii Iroi-i lieuns il l'^ilelier d<! Chaudet. La i)es- C()in«s, qui favori-ail les fantaisies des deu.x chéruliins, donna dès lors It Joseph des ciayuns, do la .sanguine, îles osloiiipes et du papier ft dessiner. Au Lycée impérial, lo futur «riisie croipiait ses maîtres, il detuiinuil ses raninrades. il clKirbdiinail les dortoirs, et fut d'une éloiinanlo nsslduili- il la cliis.se de dessin. I.emire, [irofesseur du Lycée Impérial, fr.ippi'- non-seulement des disposilions, milis des prwrès do Joseph, vint avertir madame Uridaii do la vocaciilioii lie .s()n llls. A'.atlie, eu femme île province ijui rompreiiail aussi peu les iiris qu'elle cou preiuiii bien le ménage, lut .stiisio de terreur. Lemire parti, la veuve se milft (ileuriT.
— Ah 1 dit-elle quninl In Descoings vint, jo.suis penlue ! Joseph, de qui jn voiil.iis Oiire un employi-, (|ui avait sa roule loiite tiniee nu luuiislère de riiiliMiriir oil, piolégii par romlire d" son imtc, il serait devrmi iliel de bureau l\ viiigl-ciiiq ans, eh laeii | i| veut se mellie peinln', un ét.il de va-iiu-|.ieds. Je prévoyais bien que cet enlunl-lù no nie doanuruil quedivs clidj^rius I
Madame Descoings avoua que, depuis plusieurs mois, elle encourageait la passion de Joseph, et couvrait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à l'Institut. Au Salon, où elle l'avait conduit, l'attention profonde que le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle.
— S'il comprend la peinture à treize ans, ma chère, ditelle, mais votre Joseph sera un homme de génie.
— Oui, voyez où le génie a conduit son père ! à mourir usé par le travail à quarante ans.
Dans les derniers jours de l'automne, au moment où Joseph allait entrer dans .sa quatorzième année, Agalho descendit, malgré les instances de la Descoings, chez Chaudet. pour .s'opposer à ce qu'on lui débauchât son fils. Ello trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue , il reçut presque mal la veuve de l'homme qui jadis l'avait servi dans une circonstance assez critique ; mais, allaquédéjà dans sa vie, il se débattait avec celle fougue à laquelle on doit de. taire en quelques niomens ce qu'il est ditûcile d'exécuter eu quelques mois: il renconirail uno chose longtemps cherchée, il maniait son ébauclioir et sa glaise par des mouvemens saccadés qui parurent à l'ignorante Agathe être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût mis à rire; mais, en entendant cette mère maudire les arts, se plaindre de la dcstiuée qu'on imposait à son fils, et demander qu'on ne le reçût plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur.
— J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitt(>r en encourageant son lils, eu veillant aux premiers pas do votre petit Jos pli dans la plus grande de toutes les carrières! s'écria-t-il. Oui, madame, apprenez, si vous ne lo savez pas, qu'un grand artiste est un roi, plus qu'un roi : d'abord il est plus heureux, il est indépenuaut, il vit à sa guise : puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or, votre fiis a le plus bel avenir! des dispositions comme bs siennes sont rares, elles ne so .sont dévoilées do .si bonne heure que chez lesOiotto. les Kaphaël, les Titien, les Uubeiis, les Murillo; car il me semble di-voirélre plutôt peintre (juo sculpteur. Jour de Dieu ! si j'avais un lils semblalile, je serais au.s.si heureux cpie l'Empereur l'est de s'être donné le roi de Rome ! Eiilin, vous êtes maîtresse du .sort de votre enfant. .41lez, mailame ! faite.s-eii un imbécile, un lioinmiM|ui ne fera (|u(! marcher en marchunt, un misérable «valte-papier : vous aurez commis un meurtre. J'es[)ère bien (pie, in.ilgré vos elforts, il sera toujours artiste. La vocation est plus forte que lous les obstacles par leipiels on s'oppose à ses elfets! La vocation, le mot veut dire l'appel, eli I c'est l'élection par Dieu 1 Seulement vous riMidri^z votre enfant malheureux ! Il jeta dans un baquet avec violence la glai.se dont il n'avait plus besoin, et dit alors à son modèle . — Assez pour aujourd'hui.
Agathe leva les yeux et vit une femme nue assise sur une escabello dans un coin do l'atelier où .son regard no s'était pas encore porté ; et ce .speclado la lit sortir avec horreur.
— Vous ne recevrez plus ici lo petit Bridau, vous au- Iri's, dit Chaudet à ses clèvcs. Cela contrario madame .si mère.
— Hue ! crièrent les élèves luand Agathe ferma la porte.
— 1:1 Joseph allait là ! si? dil la pauvre mère ell'rayeo de ce qu'elle aN.iil VU l'I entendu.
Iles que les élèves on sculpture et en peinture apprirent que madame llriduu ne voulait pas que son lils d> vint un artiste, intil leur bonlieur fut dallirer Joseph chez eux. Mal^^ri' Il pioiuesse que sa mère liia de lui de iii> plus aller h l'iiislilul, rriilaiil S" glissa souvent dans l'atelic-r ijneHegiiaiild y avait, et ou l'y eucouiageii h liarbuuiller des loilcs. Ouand la veiivo voulut .se plaindre, les élèves de Chaudet lui dirent i|Uo monsieur Iti'giinuld n'était pas Chaii'let ; elle ni' leur (ivail pas d'ailleurs donné monsieur son llls à garder, et nidte iiuires plalsTiileries. Ces jiirores rapins coiiipo-! reiil et chanlèreiil une chanson sur madame llridnii, en cent (renle-sepl couplet.s.
le soif i|i< rette triste jourui^e, Agflllio roni-w i|i> jouer, (.t ruilaUaiis lu bergère ou proio A uno si prolonde tri:»-
l)K BALZAC
tesse que parfois elle eut des Inrmes dans ses bea»ix ytux.
Qu'avez-vous, madame Bridau? lui dit le vieux Cla-
paron.
Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il
a la bosse de la peinture, dit la Descoings ; mais moi jo n'ai pas le plus léger souci pour l'avenir de mon beau-lils, le petit Bixiou, qui, lui aussi, a la fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer.
— M.idame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais pu, malgré ses lalens, devenir sous-chef. Moi je n'ai qu'un fils, heureusement; car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré, que serais-je deveim? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a vlnj,'l-cinq francs par mois et le déjeuner, je lui en donne autant : il dîne et il couciie à la maison : voilà tout, il faut bien qu'il aille, et il fera son chcnrin! Je taille à mon gaillard plus de besogne que s'il était au collège, et il sera quelque jour avoué ; quand jo lui paye un spectacle, il est heureux coiimie un roi, il m'embrasse, oh 1 je le tiens raide, il me rend compte de l'emploi de son argent. Vous êtes trop bonne ( our vos enfans. Si votre fils veut manger de la vache enragée, laissez-le faire 1 il deviendra quel(|ue chose.
— Moi, dit du Bruel, vieux chef de division qui venait de pnndre sa retraite, le mien n'a que seize ans, sa mère l'adore; mais je n'écouterais [jas une vocation iiui se déclarerait de si lionne heure. C'est alors pure fantaisie, un goût ipii doit passer 1 Selon moi, les garçons ont besoin d'être diriges...
— Vous, monsieur, vous êtes un homme et vous n'avez qu'un lits, (lit Agathe^
— Ma foi 1 reprit Claparon, les enfans sont nos tyrans (en cœur). Le iniiii me luit enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai liiii par ne plus m'en occuper du tout {indépendance). lih bien ! il en est plus heureux, et moi aussi. Le drôle est r^Tusn en partie de la mort de sa pauvre mère. Il s'est fait commis-voyageur, et il a bien trouvé son lot; il n'était pas plutôt h la maison qu'il en voulait sortir, il ne tenait jamais en place, il n'a rien voulu apprendre; tout ce que je demande! à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu uéNlionon r mon nom ! Ceux qui n'ont pas d'enfans ignorent bien des plaisirs, mais ils évitent aussi bien des souffrances.
— Voilà les pères I se dit Agathe en pleurant do nouveau.
— Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous luire voir qu'il faut liijs.->er votre enfant devenir pi'iiitre ; autrement, vous piTdrii'Z votre temps...
— Si vous étiez capable de li; morig(Mier, rejirit lApro Desroches, je vous dirais do vous opposer à ,s(!s goi)ts ; mais, l'uible comme jo vous vois avec oui, laissez-ic barbouiller, rrayonner.
— l'rrdu! dit (Japuron.
— I onnneni, perdu ? s'écria la pauvre mère.
— Eh ! oui, tiioii indépendance en cœur... celte allumette de Desroclies me lait toujours perdre.
— f>insolez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un ;^rand lionnne.
Apr^'s wlte discu.ssion, (jui ressemble à toutes les dis- ( us.-ijriii!» humaines, les amis d(^ lu veuve s(' réunirent au mêiiK^ avis, et cet avis ne mettiijl pas de terme h si!s piTplexilé.'*. On lui ( onseilla de laisser Joseph suivre su yoculioii.
— Si ce n'est pas un homme do génie, lui dit du Bruel qui rourlisjiil \'^u[\n;, vous pourn'z toujours le mettre dans l'adminlslnilion.
Sur le haut de l'escalier, lu Descoings, en reeondiiis/int Ica trois vieux iMnplo>és, les nomma des naycii de la (m ce.
— Kllu s<! lourminle iroj), dit du Bruel.
— Elle e.sl trop heuri'usc qui- bon lils veuille! faire cpiilrjiie chose, dit encori! l l.ip.iion.
— .si Dieu nous conserve rLni(MPur, dit Desroclus,
Joseph sera protégé d'ailleurs 1 ainsi de quoi s'inquièto-lelle?
— Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfans, répondit la Descoings. — Eh bien I bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore ?
— Ah I s'il s'agissait de Philippe, jo n'aurais aucune crainte. Vous ne savez pas ce qui se passe dans ces ateliers ! Les artistes y ont des femmes nue?.
— Mais ils y font du feu, j'espère, dit la Descoings. Quelques jours après, les malheurs de la déroute do
Moscou éclatèrent. Napoléon revint pour organiser do nouvelles forces et demander de nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée à bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée déplaisait, voulut absolument servir l'Empereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y fit Napoléon, et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce temps-là, la splendeur militaire, l'asfiect des uniformes, l'autorité des épaulettes, exerçaient d'irrési.->tibles séductions sur certains jeunes gens. Philippe se crut pour je service les dispositions (]ue son frère manifestait pour lès arts. A l'insu de sa mère, il écrivit à l'Empereur une pétition ainsi conçue :
« Sire, jo suis fils de votre Bridau, j'ai dix-huit ans, » cinq pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne con- » slitulion, et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame » voire protection pour outrer dans l'armée, etc. »
L'Empereur «nvoya Philippe du lycée Impérial à Saint- Cyr dans les vingt-quatre heures ; et, six mois après, en novembre 1813, il le fit sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta piMidnnt une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut montera cheval, il partit plein d'ardeur. Durant lu campagne de France, il devint lieutenant à une affaire d'avant-trarde où son impéluosilé sauva Sun colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille do La Fère-tJiaiiipenoise, où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Moiitereau. Tt'inoin des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle, le capitaine Pliilippe refusa de servir les Bourbons. Ouand il revint chez sa mère, en juillet 1811, il la trouva ruinée.' On supprima la bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était servie par la ca,ssettede l'Empereur sollicita vainement pour la faire in.scrire au Ministère de l'Intérieur. Joseph, plus [leintrc que jamais, enchanté do ces événemens, demandait à sa mère de le luisser aller chez monsieur Ue^'ii.iiild, et promettait de pouvoir gagner sa vie. Il si! disait assez fort élève do Seconde peur se pa.sser de sa Rhétorique. Capitaine à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir .servi d'aide de camp à l'Empereur sur deux champs de bataille, tlattait énormément i'amour-proprt! de sa mère; aussi, (pioicpie grossier, la|)ageur, et en réulittî sans aiitri! mérite qui! ei'hii de ta vulgaire bravoure du sabreur, fut-il pour (!llo l'hommo do génie; tandis (pie Josiqjh, petit, maigre, .soidrielenx, nu front .sauvage, aimant la |iaix, lu tranquilillé, levant la gloire do l'artislt!, ni! devait lui doniKir, si'loii elle, que des toiirmenset des iiiquietiidrs. L'hiver de IHl i à 181.") lu! luvoruble à Josi'ph. qui, .secri-temcnt proli'gi- (lur la Descoings et p.ir Dixiou, r(''lèvt! de (ïros, alla travailler dans ce célèbre atelier, d'où sortirent tant il(! taleiis dillereiis, et où Use lia très itroileineiit avec Srhlniier. I.i! 'JO murs ('clala, le (!a- |pil.iiiir Bild.iii. (pii rejoiKiiil l'ijnpereiir n Lyon et l'accompa;;na aux Tuileries, fut iioinini'' chef d'eMvidroii aux Dragons de lu (janle. A()iès la li,itaill(> de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais l(';;('remenl, et où il ga^nu la croix d'oflieier de la l.éxion-d'llonneur, il .se trouva près du maii-rhal Davoust à Saint-Denis et ii(! tit point p.irliode l'aniiéo de la Loire ; aussi, pur lu proteclioii du maréchal Davoust, .sjMToix d'ollicier et .son ^rade lui lurent-ils muintriius; maison le mil en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étiidiu durant celle pt-riode avec uno ardeur ijui plusiwurs
UN MÉNAGE DE GARÇON
fois le rendit malade au milieu de cet ouragan d evéae-
"!^'c'est rôdeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il devrait bien quitter un état si contraire a sa
"^Toutes les anxiétés d'Agatlie étaient alors pour son fils lelSant-colonel; elle le revit en 18.6, tomb« de ««uf mille francs environ d'appointemens que receNd.t un commandant des Dragons Oe la Garde I"'f V,f,^ ""^^^r '^ solde de trois cents francs pas mois ; elle lui fit ariangtr la mlnsanie au-dessus de la cuisine, et y employa quelqu..s économies. Pldlip|ie fut un des bonapartistes les plusassidusdu café Lemblin, vérilable Béolie constitutionnelle; 1 y prit V^bahiluies, les mamères. le style et la v.e des of- Ic^s à demi-solde ; cl comme eût fait tout jeeue homme de vingt et un ans, il les ouïra, voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia pmnt, et re u-a n>èuie les occasions qui se présentèrent d êlre employé dans la Ligne ave son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère, Philippe parut déployer un grand carac-
1ère.
— Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle. La demi-sold.! .sullîsait à Philippe, il ne coûtai rien à la maison, tandis que Joseph était enlièremen a la charge des deux veuves. Dès ce moment, la |.re,ld(clion d Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là celte preh-rruce lut un secret; n.ais la persécution exercée sur un lidele soldat de l'Empt'reur, le souvenir de la blessure reçue par ce fils chéri, son courage dans TadversUé, qu. Ij'.'-n qu<^ volonlaire, était pour elle une noble adversité, firent éclater a len<lresse d'Agathe. Ce mot : - U est malheureux I justi- Iimllout.Jos.ph, dont le caractère avait <•<>"« •"'"!^';*;« nui surabonde au déliut do la vie dans 1 ûme des artistes élevé d'ailleurs dans une certaine ailmiralion de son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la iusiili-iten partag.'anl ce cube pour un brave <iui avait norté les ordres de N;.poiï.oii d,.ns d.^ux batailles, |.our un bles^é de Waterloo. Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait vu dans le bel umlorme vert et or des Dragons de 1.-. Garde, commandant son escadron au Champ-de-Mail M.l;;n' sa pivlérence, Agathe se montra d'ailleurs excllenle mèiv : elleamiait Joseph, mais sans aveuglement ; elle ne le comprenait pas voila tout. Joseph adorait sa mère, tandis «lue Phili[.pese laissait adorer par elle. Cependant le dragon adoucissait pour elle sa brutalité soldaU^sque ; mais il ne dissimulait gaero son mépris pour Joseph, tout en Texprimant d un manière amicale. Ln voyant ce frèr(i domin.'^ par sa puissante tôle et maigri par un travail opiniAIre, tout chetil et malink're à dix-sepl ans, il l'appelait : « Moutard 1 » Ses manières toujours protectrices eussent été blessantes sans I msourianœ do l'artiste «lui croyait d'ailleurs a la honte cachée chez les soldats sous bnir air brutal. Joseidine savait pas encore, le pauvre enfant, que 1(!S militaire^ d un vrai talent sont doux et polis comme les autres gens supérieurs. Lo Kt-nie est en toute chose semblable h lui-m(^me.
Pauvre gareun I disait Philippe à sa mère, il no faut Da.s lo tracasser, laissez-le s'amuser.
Cn di'dain, aux yeux do la nièro, semblait une preuve (lo tendresse frateriii'lle.
— Philippe aimera toujours son frero ci lo [irolegera,
pciisail-elle. • • i
Eli 1HI6, Joseph obtint do sa niern la permission de (on. venir en atelier le KrennT conligu à sa mansarde et la D.-sroings lui donna .piclpu- aip'nt pour avoir les choses mdisp.M.sables au m<tin- ilc p<i„(rr ; car, dans !.• ménage di'S deux veuves, la peinture ii'el.iil qu'un métier. Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la voralioii, Joseph diipoMi tout lui-m(^me dans son pauvre atelier. I.e propiieluire, sollicité-par madame Deseoiiigs, lit ouvrir le loil, et y plaça un (.hàvsis. Ce «niiier «levinl une Ta^te .salle peinte par jôs<ph en couleur ehorolal ; il accroi lia sur les murs quelques .'sipiisses; Agathe y mit. non .sans reKiel, un petit poClo eu loulo, et Josei-h put travailler chez lui, .sans
négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le parti constitutionnel, soutenu surtout par les olliciers cn demi-solde et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour da la Cnambre au nom de la Charte, du laquelle personne ne voulait, et ourdit plusieurs conspiratious. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis relâche lauto do preuves ; mais le Ministre de la Guerre lui supprima sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par donner dans quelque piéjie tendu par les agens provocateurs. On parlait beaucoup alors des agens provocateurs. Pendant que Pliihppe jouait au billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait a hu-mer des petits verres de dilïérentes liqueurs, Agathe était dans des transes mortelles sur le grand homme de la taniille. Les trois sages de la Grèce s'étaient trop habitues a faire le même chemin tous les soirs, à monter l'escalier des •leux veuves, à les trouver les attendant et prêtes a leur demander leurs impressions du jour pour jamais les quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce peut salon vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurahons .l(| 181G, avait conservé Claparon, un de ces trembleurs (pu donnent à mi-voix les nouvelles du Moniteur en ajou an : « Ne me compromettez pas! » Desroches, mis a la retrailo quelque temps après le vieux du Bruel. ''i^P"''»;!.'^^." sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d Agdlht, lui donnèrent le conseil de faire voyager le colonel.
— On parle de conspirations, et voire fils, dû «iraclero dont il est, sera victime de quelque atlairc, car il y a toujours des traîtres, r • ■.
— Que diable 1 II est du bois dont son Empereur laisail les maréchaux, dit du Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas abandonner son état. Qu il aiUo servir dans l'Orient, aux Indes...
— Eisa hanté'? dit Agalhe. .
Pouniuoi ne piend-il pas une place? dit le vieux Desroches il se forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de bureau dans une Compagnie d'Assurances, dès que ma (leiision de reiraite sera leglee.
— Philippe est uu soldat, il n'aimo que la guerre, dil la belliqueuse Agathe.
— Il devrait alors être sage et demander à servir...
— Ceux-ci ? s'écria la veuve. Oh I ce n'est pas moi qui lo lui cons(!illerai jamais. .
— Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d être placé par lo duc de Navarreins. Les Bourbons soiU excel-lens pour ceux qui .se rallient sincèrenuni. Votre fils seraii nommé lieutenant-colonel .1 quelque n'>;imeiit.
— On ne veut que des nobles dans la cavalerie, cl il no sera jamais colonel, s'écria le Descoings.
Agathe ell'rayéo supplia Philippe de passer à l étranger et de s'y mettre au service d'une puissance «pielconque qui nccu.Mllerail toujours avec faveur uu officier d'ordoimanco de riJupereur.
— Servir les étrangers!... s'écria Philippe avec lior-
"^ Agathe embrassa .son fils avec cil'usion cn disant:— C'est tout SI m père. . . „ , __
Il a raiM)ii. dit Joseph, le Français est trop lier de sa Colonne pour aller s'eiicolonner ailleurs. Napoléon roviendra d'ailleurs peut-être encore une fois!
p(mr complaire h sa mère. Piiilippe eut alors la magmrmue idiv de rejoin.lre le général l.allemanl aux Etats-Uni.s, et .le coopérer à la fondation du Clianiii-.l'Asile, une de-s Dhis U rrihles mvslitic^ilioiis c.oimues sous le nom de NniscriplionsNaiionâles. Ajculhe doim idix mille francs pris sur .SCS économies, et dép.iisa mitl.» francs pour aller ciiauire et iMiihaniuerson fils au Havre. A la lin de IM i, Agallie sui vivr.' avec les .six cents iiams ipil lui reslaiml do son inscription sur leGrand livre; puis.j.arune heureuse inspirn- „„,,,. Il,, pinça sur le champ les dix mille (rancs qui ui restaient de .ses économies, et dont elle eut sept cents nul e.H nmics de renie. Joseph vouliil cooper.r A celle .ei.vivde divouement ; il alla mis comme un rccrs ; il porta de bi'ossou-
DE BALZAC
Hors, dos bas bleus ; il se refusa des gants et brflla du charbon de torre ; il vécut dn pain, de lait, de fromage de Brie. Le pauvre enfant ne recevait d'encouragemens que de la Yiellle Descoings et de Bixiou, son camarade de collège et son camarade dalelier, qui fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite place dans un minis- 'èrc.
— Avec quoi plaisir j'ai vu venir l'été de 1818 ! a dit souvent Bridau on racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du charbon.
D'jà tout aussi fort que Gros rn fait de couleur, il ne voyait plus son maître que pour le consulter ; il méditait alors de rompre en visière aux classiques, de briser les convenlions grecques et les lisières dans le«iiuolles on renftTmait un art à qui la nature appartient comme elle est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies. Joseph se préparait à sa lutte qui. dès le jour où il apparut au Salon, en 1823, ne ce.ssa plus. L'année fut tt^rrible; Roguin, le notaire de madame Descoings et de madame Bridau. disparut en emportant les retenues faites depuis .sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre, arriva do New-Vork une lettre de change de mille francs tirée par le «•(jlonel Chilip, e sur sa mère. Lo pauvre garçon, abusé comme tant d'autres, avait tout perdu au Cbamp-d'Asilc. Celte lettre, qui fit fondre en larmes Agathe, la Descoings el Joseph, parlait de délies contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le colonel.
— C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer 1 s'écria la pauvre mère ingénieuse à jusliûer les fautes de l'hi lippe.
— Je no vous conseille pas. dit la vieille Descoings à sa iiièw, de lui faire souvent faire des voyages do ce gcnrc-là.
Al.idamo Descoings était héroïque. Elle donnait toujours milli- écus b ma<lame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le mAmo terne qui, depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait A douter do la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le crut tr('s-c.'ipd)le du supprimer les trois num(''ros dans l'urno alin de provo|u<'r les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen des ressources, il parut impossible do faire mille francs f-ans vendre une portion de rente. Los deux femmes parlèrent d'engagi-r l'argenterie, une parlie du linu'e ou Ir; surplus de mol)ilier. Joseph, efl'rayé lio ce< propositions, alla trouver G('rard, lui exposa sa situation, fl le grand pciriln- lui obtint nu Ministère de hi Maison du Roi deux ropifs du portrait de Louis XVIII h r.d'-on do cinq cents francs chacune. Qu()i(|ue peu ilounarit. Gros met nn son élève chez son marchand de couleurs, auquel il dit de mettre sur st/U compte les lournilures nécessaires Jl Jow»ph. Mais les mille francs ne di'vaient Hrp payi's que les copier livri'es. Joseph fit alors qualri' ladlenux de clievali-t rn dix jours, h-s vendit h d'-s marchands, el npporla les nulle franct h sa mère qui put suider la lettre do change. Huit jonn nprèx, vint une autre ledrn, pnr laquelle le colonel nvisujl Ml mère de son dc'part sur un ipaqucl)i>t dont |i*fînpltiil(ii< le prenait sur sa parole. Philippe annonçait «voir Iwsojn d'/iu nions mille autres francs eu di'barquaiit nu Havre.
— Il<in. dit Jov>ph h m mhro, j'aurai (Ini mes cojiies, tu lui r ■' ' " '
1 1 tout en larmes Agathe en l'embrn . Tu l'aime» ilonc, ce pauvre persé-
cuté f il r.i ii:);ir K''>ire r-l tout nolfo avenir. SI jeune, si lirave el n\ ni.ilh.'ureiit I tout est contrn lui, soyons au inomt l(MM Irnii pour lui,
—<ru VOIS bien que la peinture «ert h quelipie choso I «'«Vrn l'rt-; Il ti'ir-tiT d'obtenir enllu do sa inèro lu porml' I arllnle.
M ' MU -devant de «nn bien-almé (Ils
1" < ' ,1 ' • fois au Havre, elle tiHn tous l(>s
ioumaii dein ne l.i lour ronde Idiie p,ir l"r;ineo|i l»r, allenooul lo |Mii|uelH)l américain, cl concvanl dé jour on Jour
de plus cruelles inquiétudes. Les mères seules savent combien ces sortes de souft'rances ravivent la maternité. Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819, sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus brute, l'air do la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se livra donc à une effusion desentimens qui fit penser à Agathe : « Ah I comme il m'aime, lui I » Hélas l'oflicier n'aimait plus qu'une seule personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses malheurs au Texas , son séjour à New-York, pays où la spéculation et l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voitcontrain de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant juge dans sa propre cause où la politesse n'existe pas ; enfin, les moindres événemens de ce voyage avaient développé chez Philippe les mauvais penchans du soudard : il était devenu brûlai, buveur, fumeur, personnel, imjioli ; la misère et les soutïiances physi(|iies l'avaient dépravé. D'ailleurs le colonel se regardait comme persécuté. L'effet de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs et intolérans. Pour Philippe, l'univers commençait à sa této et finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le sp'Ctacle de New-York, interprété par cet homme d'aclion, lui avait enlevé les moindres scrupules en fait do moralité. (~.liez les ôtres de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être : ou ils croient, ou ils no croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête homme, ou ils s'abandonnent à tontes les exigences de la nécessisé; puis ils s'.'iabituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque vouloir momentané do leurs passions en nécessité. Avec ce .système, on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'aiiparenco seulement, la rondeur, la franchise, lo laisseraller du militaire. Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingéim comme un enfant ; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait rien sans avoir réfféchi à ce (pi'il devait faire, autant qu'un rusé procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin; les paroles ne lui coûtaient rien, il en donnait autant (|u'on en voulait croire. Si, par malheur, quelqu'un s'avisait de no pas accepter les explications par lesquelles il justifiait hvs contfadiclions entre sa conduite el son langage, le colonel, qui tirait supérieurement lo pistolet, qui pouvait délier lo plus habile maître d'armes, et qui possédait le sang-froid de tous ceux aiixi]uels la vie est indiirérente, était [irêl à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant, il paraissait homme à se livrer f> des voies de fait, après lesi|uellos aucun arrangement n'est possibl(>. Sa stature imposante avait pris do la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas, il conservait son parler bref el le ton Iraiicliant do l'honnne obligé de ,so faire respecter au nnlieii de la populaliou de New-York. Ainsi l'ail, simiileineiit velu, le corps visiblement endurci par ses récentes misères, Philippe apparut fi sa pauvre mère comme un héros ; mais il était tout sim[)lement deveim co que le pi'U|)le nomme assez éner^'iqueinfiil un chenapan. Effrayée du di'Miuemeiit de son lilscluMi, niadaiiie llridau lui fit au ll.ivrc \\\w garde-rob(< complèle ; en écoulant le récit do .ses malheurs, elle n'eut pas la force de l'eiufiêclier de boire, de maiigiT et de s'amuser comme devait boire et s'amuser im hoinine ipii revenait ihi Champ d'Asile. C.erles, ce fut une lii'lli' rdiierpliiiii que celle de la coiii|iiêle du Te.tas par les re^li's de l'armée Impériale; mais elle manqua moins par l's choses que [lar les hommes, puisipraujourd'hui le Texas est une république pleine d'avenir, Celto expérience du libiTali^nK» soiisla Uestauralioii prouve énergiquenieiil que ses iiiir-iêls élajenl pliremeul i'';;oisles ot niilleuienl nalionaux, auloiir du pouvoir et non .lilleui's. Ni les hommes, tn les lieux, tu l'idéi", ni le di-vouement no llrenl faute ; mais bleu les écus et li>s secours d(( cet hypoerile p.irli qui dispiisail de siiiniiies énormes, el (|ui no doMiia rien quauil il s'.igis'-ait d'un empire rt reironver. 1/ :) uiéij'jjjèrcs du genre d'Agathooiil un boa sous qui lour
UN MÉNAGE DE GARÇON
fait deviner cps soitPs do tromperies politiques. La pauvre mère entrevit ;ilors la vérité d'après les récits de son fils ; car, dans l'intérêt du proscrit, eilo avait écoulé pendant son absence I^s pompeuses réclames des journaux conslitulioimels, et suivi le mouvement de celte fameuse souscription qui pro luisit à peine cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les chefs du libéralisme s'étaient [)romrit('m''nt aperçus qu'ils faisaient les ad'aires de Louis XVIH en exportant de France lesplorieux débris de nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoué-, les plus ardens, |r\s plus enthousiastes, ceux (jui s'avancèrent les premiers. Jamais Agathe ne put expliquer à .son fds comment il était beaucoup plus une dufio iju'un homme persécMli'-. Pans sa croyance en son idole, elle s'accusa d'i;rnorance et déplora le malheur des temps qui frappait Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de In chute de l'Empereur, de la duplicifi'' des Libéraux, et de l'acharnement des Riurhons contre les Bonapariistes. Elle n'O'^a pas, durant rette semaine passée au Ila'TC, semaine horriblement col^teuse, lui proposer de po réconcilier avec le pfouvernemenl royal, et de se présenter au ministre de la Guerre : elle eut assez à faire de le (jrer du Havre, où la vie est horriblement chère, et de le ramener h Paris quand elle n'eut plus cpe- ror^rent du voyage. La Descoings et Joseph, qui attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe.
— Ta mèri- a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings h Joseph au milieu des embrassades et [lendant qu'on déchargeait les deux malles.
— BrjiBjour, mère Descoings, fut le mot de lendresse du colonel pour la vieille épicièro que Joseph a[>pelait afl'ectueusement maman Descoings.
— Nous n'avons pas d'argent pour lo fiacre, dit Agathe d'une voix dolente.
— J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe couleur! s"('>cria-t-il îi l'a'ipect dePhili(i[ie.
— Oui, je me suis culoUé comme une pipe. Mais, loi, tu n'es pas changé, petit.
Alors Agé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis qui le soulinrent dans ses jours d'i'preuves, Jose[ih sentait sa force et avait la conscience de son talent ; il représentait, la peinture dans un réuaele formé par des
ieinies gens ilont la vie était adonni'e aux sciences, aux étires, à la politique et 11 philosophie; il fut ilouc blessé par l'expres'iion de mi'-pris que son frère marqua encore par un gesic ; Philippe lui lorlilla l'oreille comme ii un onfinl. Agathe observa l'espèce de froideur ipii succédait chez la I>escoings r-t chez Joseph à l'elVusion de leur lendres'^e ; mais elle répara tout en leur|iarlanl dessonll'rances endurées par Philipfie pendant son exil. La De>coiiigs, qui voulait Oiire un jour de fé(e du retour de renfml ([u'elle nonnnail prodi;.Mie, mais tout bas, avait pr pari! le nuil- Irurdlni-r possible, auquel élnienl souvii'-.; Ii> vieux Cl.qiaron el Di'sroches le (lère. Tous les amis de la miuson devaient venir, cl vinreni le soir. Josiqih avait averti Li'on Oiraud, d'ArlIiez, Miihcl dircsiien. I'idgeiir(< Uidal el Dianclioii, ses amis du O'-nacle. (.a Desf'oiugs dil à Hixiou, .-on |iri''teiidu bcau-llls, qu'on Cerail entre jeunes gens un ('carlé. De.sroi^lies le fils, devenu par la raide volonté de son père licencié en Droit, fui ans--] de la soirée. Du Druel, Claparon, Desroclies el l'abbi! I.oraux ('tudièreiif II' pro'icnldout les manières el la contenance grossières, la voix alti'p'e |iar l'usaai! des liipieurs, la pliras(''olo;^ie populaire el le regard |es elTrayèreul. Aussi, |)endHiil ijui' Jo-iepli arrangeait les lalit(«s di- jeu, les plus di'-voués eiilourèreul-ils Agallio on lui dis.nit ;
— yue comptez-vous faire de Philippe?
— Je ne snis pus, répondil-ello ; mais il no veut toujours pn<i servir les llourbonH.
— Il est bi< Il ddtirlle de lui trouver une jilace en Fiaiiee. •S'il ne rentre pas dans l'armée, il ne mi i jisera pas de sit.M dans r.idniini ir ili.iii. .Iil |.. vieux du llrihl. I erte", il Md'-
fit de l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de faire fortune avec des pièces de thé:1tre. Au mouvement d'yeux par le(piel Au^^the répomlil. chacun comprit combien l'avenir de Philippe Tinquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait de ressources h lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit, Desroches fils et Bixiou jouèrent à l'é arlé, jeu ijui faisait alors fureur.
— Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire Joseph h l'oreille de la bonne et excellente femme.
L'actionnaire de la Loterie Rojale alla chercher vingt francs et les remit à l'arti-le, qui les glissa secrètement dans la main df^ son frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux lable> de boston, et la soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Anrès avoir d'abord gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante francs à Desroches fils et à liixiou. Le tapage et les disputes d'^ la table d'écarté rd<onnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles joueurs de boulon, qui observèrent Philippe h la dérobée. Le proscrit donna les preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière querelle où Desroclies fils, (]u[ n'était pas non plus très bon, se trouvait nu^lé. Desroches père, quoique son filseût raison, lui donna tort el lui défi'ndit de jouer. IMadame Descoings en fil autant avec son pelit-lils. qui commençait à lancer des mots si spiriluels que Philippe ne les comprit pas, mais <|ui pouvaient mettre ce cruel railleur en pi'ril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée dans l'épaisse intelligence du colonel.
— Tu dois êlrc fatigué, dit Agathe à rorcillo de Philippe, viens to coucher.
— Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le colonel et madame Bridau furent sortis.
Joseph, (pii se levait au jour el se couchait de bonno heure, ne vil pas la fin de celle snrée. Le lendemain matin, Ai'alhe el la D(>scoings, en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher de pi'iiser que les soin'cs seraient excessivement chères, si Philippe continuait à jouer ce jeu l<'i, selon l'expression de la Descoings. Celle vieille femme, alors ilgo'o de soixante-seize ans, proposa de vendre son mobilier, de rendre son apparlenieni au second étage au proprii't.iire ijui ne ihvnandail pas mieux (pie de lo reprendre, de Oiiro sa chambre du salon d'Agathe, el de convertir la première pièce en un salon oii l'on mangerait. On économiserait ainsi sept C("nl Irancs par an. Ce retranchement dans la dépense permellrail dn donner cinipiante francs par mois fi Philippe eu attendant qu'il se plaeilt. Agathe accepta ce sacrifice. l.orsqui> le colonel descendit, cpiand sa mère lui i ùt dem..ndés'il .s'était trouvé tiien dans sa petite chanibri', l(>s deux veuves lui expo-èri'iit la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe possi'daieut, en n'unissmit leurs revenus, cinq mille trois ceiils francs de rentes, dont les quatre milli- de la Di'-coings élaienl via.'ères. La Desco ngs faisait six ceiils frincsile pension à Iljxjou, qu'elle nvoiMit pour son pellltlls depuis six mois, el six cents francs h Joseidi; le reste de son revenu passiiit, ainsi que celui d'Agathe, nu miinagi" et ii leur entretien. Toutes les écoiiomie.s avaient i-hS dévori''es.
— S'iyez tranquilles, dit le liinitenanl colonel, je vois chercher une place, je ne serai pas h votre charge, je no deinaiidi' pour le moment que la pAti>e el la niche.
Agathe embrassa son llls, el la Descoings glissa ci-nl fr.miM dans la main di> Philippe pour payer la délie du jeu laite la veille. V.i\ dix jours la vente du iiiobdier, la reniis(> de rap|iartemenl et le r hangemeni intérieur di> relui d'Agiiilie >e liienl avec Cette r«''|erilé qui ne .se voil qii'.'i l'.iris. l'i'iidniit ces dix jours, pliillppe di'-c;iiiipn ré/iilièrciiienl après le di'>jeuner, revint jiour ilîiier, s'en nlla le soir, el ne rentra se coucher ipie vers liiiniiil. Voici les liablliidivi <|ue ce militaire n'-fornié conlracta presipie iiiachiiialcnienl et (|ui s'cnraciiièn iil : Il faisait cirer ses bottes sur le l'onl- Neiifpour les d,ux sous qu'il eût douni'-s en prenant pur
DE BALZAC
le pont desArls pour gajrner le Palais-Royal, où il consommait doux petits verres d'eau-de-vie en lisant IcsjoiirnauT, occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait parla rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait alors la politique lihérale et où il jouait au billard avec d'anciens officiers. Tout en gagnant ou perlant, Philippe avalait toujours trois ou quatre petils verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de la régie en allant, revenant et flânant f/^r les rues. Aprt'>s avoir lumé quelques pipes le soir à l'Estaminet Hollandais, il montaii au jeu vers dix heures, le garçon de salle lui donnait une carie et une épingle ; il s'enquérait auprès de queli]ucs j'iueurs émêrites di' l'état de la Rouge et de la Noire, et jouait dix francs au moment le [)lus opportun, .«ans jouer jamais plus de trois coups, perte nu gain. Quand il avait gagné, ce qui arrivait presque toujours, il consommait i.n b '1 de punch et regagnait sa mansarde ; mais i' parlait alors d'assommer les L'Itras. les Garde^^-ducorps, et chantait dans les escaliers: Veillona a>i anliit de l'Empire'. Sa pau\Te mère, en l'entendant, disait : — Il est pai re soir, Plulippe; et elle moulait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs fétides du punch, des petits verres et du ta^lac.
— Tu dois ôlre contente de moi. ma chère mère? lui ditil vers la fin do janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.
Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades. Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs alfaires en parlant des espéranci-s (pie donnait la construction d'un bateau sous-marin pour la délivrance do l'Empereur. Parmi ses anciens camarades retrouvés, Phili|ipe afTeclioima particulièrement un vieux capitaine des I)r;)gons de la Garde, nommé Giroudeau, d.ms la compagnie duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause f|'.ie Philippe compléta ce que Rabelais appellerait l'équipage du diable, en ajoutant au peljt verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au commenremeni de février, niroudc.iu emmena Philippe, après dîner, à la Galle, dans une loge donnée à un priit journal de IhéAtre npparieriant ?i .son neveu Finol, ofi il ti-nait la caisse, les rcrilures, (lour leijuel il faisait et vérifiait les bandes. Velus, .selon la mode des officiers bonapartistes ajipartenant à l'opftovilion conslitulionnflle, d'une ample redingote ?i «•ollei carré, boulonnée jusi|u'au menton, tombant sur les talons et décorée de la ro-^elle, armi's d'un jonc à pomme plomhr-e qu'ils tenaient fiar un cordon de cuir tressé, les deux anciens troufiiers s'i'laienl, pdur employer une de leurs expressions, donné une cidnlle, et .s'ouvraient muluellemenl leurs rnr>ur-i en entrant dans la loge. A travers les Toppurs d'un certain nombre <le bouteilles oX de petils verres de divers<'.s liqueurs, Giroudea\i montra sur la scène h Philippe une I eiiie, grass" et aL-ile llgui intc nommée PlfTeniirioddnl l"sbnnn>sgr(Vese| ralfeclion lui venaient, iiiiisi que In lic'e, p.ir In toule-puis-ance du journal.
— MniH, (lit Pliih[)(ie, jusqu'où vont ces bonnes grrtcns pour un vieux troupier gris ponimidé comme toi?
— Dieu merci, réprinoit Giroude.iu. j" n'ai |ias abanfinnné l«"t vieilles doclriui s de notre glorieux uniforme | Je n'ai jomnJH dé|)erisé deux Marris [lour une fenmie.
— Oiuiin<'nl ! n'érrin Philippe en se meltani un doigt sur J'fpil Kduf lie.
— Oui. réi>ondil Giroiuleaii. Mais, entre nous, le journal y esl pour lienuroufi. D' main, dnns deux lignes, nous coiin/-illeroiis A rndmiulslrnlinn rie fnire dansr'r un pns ft mnrlemojM'lle rinrenliiM.Mn foi! mon cher enfant, jn suis très heiiPMii, (li((;jro<i<li'nii.
— Klil (x-nH;! Philip|>e, %\ ce re»peclrtbleGirourlr'nii, mnl- (n^ nnn rrflnn poli comme mon genou, ses ipiarante-bull nn^, witi gros vriiin-, sn figure di- vigneron et son nez en forme de poiiiiiir' r|i' Icrre, esl l'nmj d'une llgurantr», je rlois fire celui lie In première iiclrice dn p.iris. l)ù ça Sftlrouvel-il7ilil-il lr)iit hniit h Giriiiiilenit.
— Je W firni voir ce -oir le rnénnge<|n riorenllno. 0"olque rnn Duliinée n'nlt ipie rinrpinnle francs par mois «u
théâtre, grâce à un ancien marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par mois, elle est encore assez bien ficelée!
— Ehl mais?... dit le jaloux Philippe.
— Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle. A[irès le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez madc-
demoiselle Florentine, qui demeurait à deux pas du Théâtre, rue deCrussol.
— Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mèro ; tu comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne manque pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle, appelle-la madame, elle y tient.
Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et d'ailleurs élève de Vestrisqui lui prédisait les plus hautes destinées chorégraphi(iues. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter au Panorama- Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la protection d'un Premier Gentilhomme de la Chambre, à qui Veslris devait la présenterdepuis longtemps. Vesiris, encore vert à celte époque, ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambilieuse Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette ; mais son ambition fut d'ailleurs très louable. Elle avait un frère, clerc chez Derville. Orphelins et misérables, maiss'aimant tous deux, le frère et la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris : l'im voulait devenir avoué pour établir sa so^ur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de sa beauté que de ses jambes pour acheter une Élude à son frère. En liehors de leurs senlimens l'un pour l'autre, de leurs intén'^ts et (le leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les Romains et pour les Hébreux, barbare, élranger, ennemi. Celte amitié si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors au huitième étage d'une mai on de la Vieille rue du Temple. Mariette s'était mise à l'r'tude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize [irjnlemps. Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu, cachée sous un cachemire de poil (le lapin, montée sur des patins en fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait <^tre devinée que par les Parisiens adonnes à la chasse des grisettes et à la piste des beautés malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en Phili[ipe le commandant aux Dragons de la Garde, l'olfiiMer d'ordonnance de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans, et lo plaisir de so montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe sur (lirouileau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire lo bonheur de son camaraile, elle [)our doiuier un protecteur à son amie, (loussèrent Marielt(> et Philippe h f(ure un mariage en (li'trempe. Cette exfiression du langag(^ parisien éipiivaut h celle de mariage morganatique employée pour li'S rois et les reines. Philippe, ini sortant, confia sa misère h Giroud(\'iu ; mais le \ ieux roué le rassura beaucoup.
— .le parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau. Vois-tu, Pbilippr», le règne des piSjuins el des pbra- .ses est arrivé, .soumettons-nous. Aujourd'hui l'r'criloire fait tout. L'encre remplacrt la poudre, et la parole est substiliiée h la balle. Après tout, ces petils crafiauds de rédacteurs sont très ingénji'ux el assez bons enfans. Viens me voir demain au jouriuil, j'aurai dit deux mots de la [losition h mon ih-vimi. Dans ipielqu(< temps, tu auras une place d.ms un joiiriuil rpielconrpie. Mariette, ipii, dans ce moment (ii(> t'abuse pas), le prend parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibiliti- de débuter, el .'i qui j'ai dit rjuo lu allais être cuinnie nioi dnns un journal, Maiielh^ te prouvi'ra (pi'elle t'aime pour toi-mênie, et lu l(< croiras! F.iis comme moi, niaiiiliiiisla llguranle lanl (|ue lu pourras! J'i'dais si amoureux rpir<, dès rpie l''lon'ntin(>n voulu dans(<r .son pas, j'ai |iri('! Finot de demander son dr'-but; mais iiuin neveu m'/» «•" • n lille a rlii talent, n'est-ce pas? Eh bieiil
UN MÉNAGE DE GARÇON
le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de sa porte. » Ohl mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.
Le lenilemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Seniier, dans un petit entrosol où 11 aperçut Giroudeau encagé comme un animal féroce dans une espèce de poulaillier à chatière où se trouvaient un petit poêle, une petite table, deux petiteschaist's,eldepetitesbûches. Cetapparoi! était relevé par ces mots magiques : Bureau d'abonnement, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mol Caisse écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du mur qui faisait face à l'élablissi'ment du capitaine s'étendait une banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne do sa figure.
— Joli 1 dit Philippe en exôminant cette pièce. Qae faistu là, toi qui as été do la charge du pauvre colonel Chahert h Eylau ? Nom de nom ! Mille noms de nom, des ofûciers supérieurs!...
— Eh bien I oui 1 — broum I broum ! — un officier supérieur faisant des quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie noire, et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farccs-15, dit-il en montrant le journal.
— Et moi qui .suis allé en Egypte, je vais maintenant au Timbre, dit l'invalide.
— Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmira'l.
— Présent ! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui mo manque.
— Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu.
Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune honmie à l'œil pA!e et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea pas, tout eu offrant des cigares à son oncle et à l'ami de .son oncle.
— Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce bravo chef d'escadron do la Garde impériale do qui je t'ai parlé.
— Eh bien 1 dit Finot on toisant Pliilippe qui perdit toute son énergie comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.
— Mon cher enfani, dit Giroudeau qui tachait de so poser en oncle, le colonel revient du Texas.
— Ah 1 vous avez doimé dans lo Texas, dans le Champd'Asile. Vous étiez cependant encore bien jeune pour vous faire Soldai Laboureur.
L'arcrhilé iii; cctli- [)laisanterio ne peut être comprise quo de ceux qui se souvionnent du déluge de t'ravures, de paravens, de pcndulrs, de hronzo et d(> pli^tres auxquelles iliinria lieu l'idcM; du Soldiit Laboureur, grandie iniiige du snrt de Nii|i(jlé()n et de ses braves qui u fini |iar eii^'iiidrer plusieurs vaudeville^. Celte idi'-e a proiluit au nuiins un million. Vous trouvez eneore des Sdidals laboureurs sur di'H [tnpiiTs de teiilurr, au fond des provinces Si ce jeune homme n'efll pas ('Mé le neveu de (iirou Icau, Philippe lui flurail appllipii- une p.iire de soulllels.
— (lui, j'ai ddiini- là-ded.ins, j'y ui perdu douze mille Irawcs cl mon temps, reprit Philippe en essuyant de grimacer un sourire.
— El vous aimez toujours l'Empereur '/ dit Fiiiol.
— Il est mon Dieu, reprit Philippe Hridau.
— Vous Aies libéral T
— Je serai toujours de l'Opposition consliliiliomiclle. Oh! Foy I oh I Manuel I oh I Laflitte I voilji des humilies ! Ils iKuis dc^barrasseront de ces misérables revenus ù la suite de l'élraiiger I
— i:ii lie II I reprit froidement Finol. Il laut tirer parti de votre iii.ilheur, car vous file.s une vu tmie des Libéraux, mon cher ! Uestez libéral ni vou.s tenez à votre opinion ; mais menacez les Libéraux do di''voilcr les .sultises de Titus.
I»K nAL/\c. — II. I jirnii i|> 1.1 I i
Vous n'avez pas eu deux liards de la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh bien ! vous Clés dans une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui vous arrivera : il se crée un nouveau journal d'Opposition, sous le patronage des Députés de la Gauche ; vous en serez le caissier, à mille écus d'appointemcns, une place éternelle. Il suffit de vous procurer vingt mille francs de cautionnement ; trouvez-les, vous serez ca.>-é dans huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous eu vous fai.sant offrir la place ; mais criez, et criez fort !
Giroudeau laissa descendre quelques marches à Pbilifipe, qui se confondait en remercîmens, et dit à son neveu : — Eh bien I tu es encore drôle, loi !... tu me gardes ici à douze cents francs.
— Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela pour toi.
— Nom de nom ! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas une ganache, ton neveu ! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma position.
Le soir, au café Leniblin, au café Minerve, le colonel Philippe déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions, qui vous envoyait au Texas, qui |iarlail hypocritement des Soldats laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la niisère, après li'ur avoir mangé des vingt mille francs et l(?s avoir promenés pendant deux ans.
— Je vais demander compte de la souscription pour lo Champ-d'Asile, dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des journalistes de la Gauche.
Philippe no rentra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer la nouvelle de sa coopération future a un journal qui devait avoir dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégra[ihi(]ues seraient chaudement appuyées. Agathe et la Ue.-,coings attendirent Pliilippe eu se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assa.ssiné. Le lendemain, le colonel arriva quelques in.slaiis après le déjeuner ; quand sa mère lui témoigna les imjuiéludes que son absence lui avait causées, il so mit en colère, il demanda .s'il était majeur.
— Nom do nom ! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air do calafali|ues. Le duc de Berry est iiiorl, eh bien! tant mieux ! c'est un do moins. Moi, je vais élro caissier d'un journal à mille écus d'appoiiiteniens, et vous voilà tirées d'emliarras pour ce qui me concerne.
— Est-ce possible? dit Agathe.
— Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs do cautionnement; il ne .s'agit que de déposer votre inscription de treize cenls francs de rente, vous toucherez tuut de mf'ine vos semestres.
Depuis (près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher ce que faisait Philippe, où et comment lo placer, lurent si heureuses de cette perspeclive, iju'elles ne pensèrent plus aux diverses catastrophes du moiiiriit. Le soir, le vieux du llruel, tluparon(|ui .se mourait, ei l'iiiflexible Desroches père, i cs'.suges do la Grèce turent unanimes : ils roliselllèreilt tousà la veuve de eauliolilier.soii (ils. Le jouriÉal,ci)iistilui! très heureusement u>aiit l'assissiiiat du duc de Derry, évita l(« couii qui lut alors porlt' par iiiuiisieur Di'cazeà la Pre.vse. I/iiiscri|ilion de Inize cents fniiics de la veuve llridau fut alVedée au cauliomieiiimt de Philippe, iioiiimé eai.ssier. (.e bon lils promit ausslll^l de donner ciiil fiaiiis par mois aux deux veuves pour son logement, pour .sa nourrilure, et fui proclamé le meilleur des enfaiis. Ceux qui avaient mal auguré do lui félicitèrent Agiitlie.
— Nous l'avions mal jugé, diront-ils.
Le pau\re Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya de se sulilre h liii-ni<yiiiu, ol y p.irvint. Trois mois après, le roloiiel. qui niiingeiiil cl buvait comme quatre, qui laisail le ihIVu'ile et eniratiiait, sous preli'tte de .sa pen.sloll. les deux veines à des dépenses do t^ible, n'.iwiil
pas ciMoii' donné deux liants. Ni .si mère, ni la Descoings ne voulaient, p.ir d«'liralesM>, lui rappeler .sa pruine.s.s«> L'année .se passa sans qu'une seule d« c«"s pièees. >| éner-
>mé>Uf hummnr. 3 — 10
DE BALZAC
giijupment appelées par Léon Gozian vn tigre à cinq griffes, eût pasî'é de la pocho de Philippe dans le ménage. Il tîsl vrai qu"à ret égard le colonel avait calmé les scrupules de sa conscience : il dînait rarement à la maison.
— Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place !
Par l'iiiDuéncp du réhillétbn tjbe rédigeait Verhou, luii des ami*; de b.iïiou. de t"iiiol et de Girciideau, Mariette débuta, non pas au Panohlua Draniaiiiiiie, mais à la Porte- Saint-Martin, où elle eut du succès à côté de la Bégrand. Parmi les dinTl<'iirs de ce th^'âtre, se trouvait alors un riche et fj^tueux o'Ti< ier général amoureiix dune acbrice, et qui s'était fait imprésario pour elle. A Paris, il se rencontre toujours dis g>'ns é. ris (i'àclric'es, de danseuses bu dé canlatiices qui se ifi.'tleht directeurs Hé ihéâirés par amour. O'I oflicicr gi-néral c innnissait Ptiilippc et Gifoudéau. Le petit journal dé t'ini^H et celui de Philippe y aidant, le début de ' ârielte Fut une aflaire d'autant plus pronipteini tit arrangée ''rijre les trois olïiciers, qu'il semble qjje lè.'î passions soient toutes solidanes en fait de foiiics. Le malicli'ù* Bi.viouéppril bientôt à sa grand'mf're et à la dévole A>rà!lie que le caissier Philippe", le brave des braves, aiinaii Jiàrietté, la célèbre danseuse de la Porti>- ^ini-3Iai-liii. (-étie vieille nOuVelle (ut conmie un Coup de foudrt» piinr 1"-* «Ifux veuves : d'abord lés senlimmis religieux d'Agathe lui t'aisaifut re;;arder les femmes de thé&lre comnu^ des liions d'eiiiï-r ; puis il leur semblait à toutes deux qiii> ces feuiriii s vivaient d'or, buvaient dés perles, et ruinaii nt les plu- gi"ànd<'s fortunes.
— Eli bien ! dit Joseph à sa hière, croyez-Vous que mon Irère soil a.s^ez imbécile pour donner d" l'argimt à sa Mariette ? O-s l' tliines-j.'i no ruiuihl que hs riches.
— On pArledéji d'c'iigag.r Mariette à l'Opéra, dit Bixibu. M;lis n'ayez pas peUr, iiiridame Bridau, le eôlps diploilialique se montri- h la Porl(^Sa;n!-.Vartin, cette b'ile fille no Sf-rn pas lougtclilps avec votre (ils. On parle d'un ambassadeur «miiureux-foii de Mariette. Autl-e nouvelle! Lé pète Cla(i.îron «■simorl, on l'eiileire d'emain, cl sort (ils, devenu baiiqiiii-r. qui r^ule sur l'or et sur l'iig.nt, a nmmiandé lin convoi de d<rn){>re tlassc. C" garçon Inanquo d'éducation. Ça ne si> nassi' pas ainsi eii t.hine !
Miililipe pr()pi)«a, ilans uile uéiisiM» cupide, S la d<iWsell«e db l'épfiUVer; nijiis, h la veillé d'entrer S l'Opi-ra. HidiiémoiM-Jle C.ideschal te ieru>^a. .«blliiu'elleertt ilivim- li's irlleniions du loluMil, .suit qu'cllh éOl cbmiTls civmbieii son Indépendance était nécessaire à .sa IV)itUhe. l>i'ndald le W-ste de relie aimée, Philippe vint tout au plus Volt sa mère deux foi"» ) nr mois. Ou l-tail-llf A sa caissi-, Au llii'atre ou «liez Manette. Aucune lumière Sut- stl conduite' ho tron«pini d'an-, li- riu'na5;e. de In rue Mazarine. Cihiudi au, Piilot, Bixiiiu, veiiKiu, LiUisti'au, lui voyaient meiil'r uho vie de |i|ais:rs l'iiillppe iMait de toutes les piirlles de Tullin, l'un de> pr. miers sujets de l'Opéra, do Fion'iiliho qui r<>mpla((j Marielle h M Porle-SHint-MnrIin, de Florine «•( de Moiilji. de Ciiralie et de Cnmiisfil. A partir deqii.iint heup's, nii. nient (lîi \\ qii ttait sa rai>se, il s'iiniusait juSqu'îi minuit; car II y avait toujours une partie de liée la veille, lin l"iu dîner donné par quelqu'un, une soirtV- de Jr-n, un nouper. Philippe VI cul nlorK coimne dans soit éliminent. Ce r;iriiaval, qui ilurii dit-hiill lU' is, n'alla pas snns soucis. M belle V.irelle, lorn de son ili'but h l'Opéra, en janvier IH'JI, -«i.umjl h 'a |.a l'un les ducs les p'ns brillaiisde la riiur >le Loin- XMll. Philippe essaya de lutier niiitre lu rfur : tiirtl-, rti.iljjré ipi- Iqiii- hnnheiir nu Jeu, nu retlouvel- Ifmeiit du nioe» d'aviil il lui obliKé par sa (lassion do puiser doMH la caK«^ ilii Ji>i)rnrtl. An mois de mal, Il devait Oii/e mille fV.itir, D.iUs ce mois r/iKil, Mariette partit pour I nr, fn-, y rt- l,,;', r le, ImpU |>end.ilil le leiup^ qu'on b,1- ' "iri' de lOpern, dans l'hôlel Choiseiil,
' ninllieiiretix l'liilip|M> en rtinit «rrivé,
' ■■ 1 niiner M. Miette mnlgrrt ses pn-
lenii»* tnndii n'auui Jamais vu dans ce jîar-
ron (pi'iiii II , ' e| vins esprit, un premier éihiw
lon sUr I< qui 1 I iv m viMilall pa» irmïjlnmps rester. \\\\M,
prévoyant le inomeirt où Philippe n'aurait plus d'argent, la danseuse avait-elle SU conquérir des appuis dans le journalisme qui la, dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle eut la retonnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de l'horrible carrière du théâtre. Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre, Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions, et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y (it de somlires réflexions en se couchant et .«o levant. Il sentit en lui-même l'impossibllilé de vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait chez Marielte; les dîners et les soupers, la soirée dans les coulissés, l'ériiraih des gens d'esprit et des journalistes^ l'espèce de bruit qui se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour les sens et pour la vanité} cetle vie, qui ne se trouve d'ailleurs qu'à Paris, et qUielTre chaque jour qiielque chose dé neuf, était devenue plus qii'tme habitude pour Philippe : elle constituait une nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnutil qu'il ne pouvait' pas vivi-e sans ces continuelles jouissances. L'idée dii suicide lui passa par la ti^te, non pas à Cause du déFicil qu'on allait reconnaître dans sa caisse, mais h cahse de l'impossibilité de vivre avec Mariette et d.Jiis l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait depuis un an. Plein de ces àortibfés idées, il vint pour la première fois dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, ëh bloilsé bleue, à copier un tcibleau pour un marchand.
— Voici donc comment se Ibnt les tableaux? dit Philippe pour entrer en matière.
— Noîii réfiotldit Joseph, mais voilà comment ils se copient.
— t'ohibitm le paye-t-oti cela î
— lié ! jamais assez, deux cent cinquante francs ; mais j'étudie la manière des maîtres, j'y gigne de l'insiruction, je surprends les secrets du métier. 'V'oilà l'un do mes tableaux, lui dit-il en lui indiquant du b lut de sa brosse une esquisse dont les couleurs élaient ei^i'ore humides.
— Ml que niets-tu dans ton snc pal' année, maintenant t
— Malheureuselileiil je iu> mu^ ciicure connu que des peintres. Je suis appuyé par .Si liiiinér, qui doit me procurer des travaux au château de l'resles, où j'irai vers octobre faire des at-abesques, des encadreméns, des orneiiiens très bien payés par le comte de Sél'izy. Avec ces brocantes-là, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais faire dix-huit cents à deux mille francs, toiis frais payés. Bah ! à l'Exposition prochaine, je présenterai ce tabl(-au-lfi ; s'il est fçoiité, mon affaire sera faite : mes amis en sont conlens.
— .le ne m'y connais pas, dit Pliilippe d'une Voix douce qui força .loseph h le regarder.
— Qu'as-tu? demanda l'artiste en trouvant son l'rèi-e prtli.
— Je voudrais Savoir en combien do temps tu l'erais mon porirtiit.
— Mais eu travaillant toujours, .si le temps est clair, en trois ou (juatie jours j'aurai fini.
— C'i'St trop de iiiutis, je n'ai qoo la journéo à te dentier. Ma pauvre mère m'aime tant que je voulais lui lai4ser ma n >seiMlilau('.e. N'en païUins plus.
— Eh bien 1 est-ce (jue lu t'en vas encore T
— Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air l'iiussemeiit gai.
— Ah rfi I Philippe, nion ami, qu'as-tu î Si c'est quelque chose lU' grave, je suis un homme, je ne suis pas un niais ; je m'apprête h do rudes cunibats ; et, s'il faut do la discri''tinn, l'en aurai.
— Est cesrtrT
— Sur mon honneur I
— 'lu ne diras rien li qui «pie c(( .soit au mondot
— A personne,
— I II bien I Je vais me nrnier In cervelle.
— Toil lu vas donc te battruY
— Je vais me tuer.
DN MÉNAGE DE GAKCON
— Et pourquoi î
— J'ai pris onze mil'.e francs dans ma caisse, et je dois rendre mes comples demain, mon caulionnement sera diminué de raoiiié ; notre pauvre mère sera réduite à six cents francs de renie. Ça 1 ce n'est rien, je pourrais lui rendre plus tard une fortune ; mais je suis déshonoré ! Je ne veux pas vivre dans le déshonneur.
— Tu ne S'Tas pas déshonoré pour avoir restitué, mais (u perdras ta place ; il ne te restera plus que l'S cinq cents francs de ta croix, et avec cinq cents francs on peut vivre.
— Adieu I dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien entendre.
Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner ; mais la confidence de Philippe lui avait ôté l'apiiélit. Il prit la Descoings à part, et lui dit l'alTreuse nouvelle. La vieille femme fit une épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait h la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations en exclamations, la fatale vérité fut avouée a la mère.
— Lui ! manquer à l'honneur 1 le fils de Bridau prendre dans la caisse qui lui e';t confiée I
La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s^agrandirent, d''vinrent fixes, elle s'assit et tondit en larmes.
— Où est-il? s'écriii-t-elle au milieu do ses sanglots. Peut-être s'est-il jeté dans la î^eine 1
— Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elli^ lui a fait fuire des folies. Mon Dieu! rela se voit .souvent. Pliili[)pe a eu jusqu'à son retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux et aimé, qu'il ne faut pas s'élonner de sa pa.ssion pour cette créature. Toutes les passions mènent à dos excès 1 J'ai dans ma vie un re[irof ho de ce genre h me faire, et je me crois cependant une honnMe femme ! Une seule faute no fwit pas le vice 1 F,t puis, après tout, il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas !
Le désespoir d'Agathe l'nc ablait tellement que la Desroirigs el Joseph furent obligés de diminuer la l'auto de Philippe en lui disant que dans toutes les familles il arrivait de ces sortes d'alfaires.
— Mais il a vingt-huit ans, s'«>criait Agathe, et co n'e.st plus un enfant 1
Xlot terrible, et ijui révèle combien la pauvre femme pensiiil h la eoniluile de son fils.
— Ma mère, je l'assun^ qu'il ne songeait qu'îi la i)eiiii> et nu lort qu'il te f'ail, lui dit Joseph.
— Oh mon Dieu I qu'il revienne! qu'il vive, et je lui pardonne tout 1 s'écria la pauvre mère, h l'esprit de laquelle s'olTrlt riiorrit)le tableau de Philippe retiré mort de l'eau.
Un sombre silence régna pendant quelipies instans. La journi'e se pa^M dnn^ les plus cruelles .illernnlives. Tons |e^ trois ils s'i^lnuÇHlent h la fenAIre ilu .saliui nu iixiin'lre bruit, et sr' Ijvr.iienl h une foule de riMijeclures. Pciiil.iril le temps oh sji fiiuiille se diKolait, ('bilqipe iinMInit iTiintpMlleiiieni Idiil en ordre k sa caisse. Il eul l'audace de rondre ses oniples en disant que, craigii.iiil ipn'lipie malhi'ur. ll.jvnit li's onze mille franc* chez lui. Le driMe sortit H ipialre hi-iirei en pren ml cinq ceiilM fraïu's de plus ft s,i caisse, et monl'i tninleinetil au jeu, od il u'élail [uis .dli> depuis rpi'ii orriipait sa [iliice. car il av.iil bien cuinpiis qu'un cais-i>'r ne peut pus bailler les iii.iisdiis di> jeu. l'.e garçon ne rn.iiiqu.iil pis île calcul. Si roiidiiile posierieure prouvera d'ailleurs ipi'il tenait plus du son nii>iil Hmiget que do "on vérliieiix pèro. peiil-')lre eillil lait un lion général ; mais, dans su vie privée, il M un de ces proruiids scélérats qui abiileni leurs eii(re|irises et leurs niaiiv. lises Bcliuiis denlère le piirav>'utde la leg;ilit«el sous le loilih--crot do la l'amille. Philip|ie giiriln tout son Haiiglr<nd ilnns relie siipréuie entreprise. Il g'ign,i ifubord el alla jii.siprà une mas.se desit mille fraiir.«; iimis i| ho laissa éblouir |iar In désir de lormiiier son Inrerlilude d^uii coup, il quill.i In
Trente-el-qjarauic eu apprenant qu'à la Roulette la Noire veaait de passer seize fois ; il alla jouer cin'i mille francs sur la Rùuye, et la Noire .sorlit encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors son billet de mille francs sur la Noire et gagna. Malgré celte étonnante entente du hasard. il avait la léie fatiguée ; et, quoiqu'il le sentît, il voubd continuer; mais le sens divinatoire qu'écou'ent les joueurs et qui procède par éclairs était aliéré déjà. Vinrent des Intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que les rayoï.s du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite ; elle ne dcvi- e qu'à la condition de ne pas rompre son regard : elle se trouble dans les .saulillemens de la chance. Pliilippe perdit tout. Après de .si l'ortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus intrépide s'affai.ssse. Aussi, eu revi liant chez lui. Piiiiippe pen-sait-il d'autant moins à sa prome.s.se de suicide qu'il n'avait jamais voulu se tuer. Il ne songeait plus ni à .s.^ place perdue, ni à .son cautionnement entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de .sa ruine; il allait macnin.ilemeiil. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Oescoings el son frère lui saulèrenl au cou, l'embrassèrent, et le portèrent avec joie au coin du feu. »
— Tiens 1 pensa-t-il. l'annonce a fait son etfet.
Ce monstre prit alors d'autant mie«x une ligure de circonstance que la séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant .son atroce Benj-miin p^ile el dé ait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les mains, se le.s mit sur le cœur, el le regarda longtemps les yeux pleins de larmes.
— Philippe, lui dil-elle d'une voix étouffée, promels-moi de ne pas te tuer, nous outillerons tout !
Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à l'oeil ; il se dit à lui-même : — C'est de bonnes gensi 11 prii alors sa mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui dit à l'oreille en l'embrassant : — Tu me doimes une seconde fois la viet
La Oescoings trouva lt< moyen de servir un excellent dîner, d'y joindre deux tiouteiiles de vieux vin. et un peu de liqueur des îles, trésor provenant de .son ancien fonds.
— Ag.ithe. il fuit lin laisser fumer ses cigares ! dit-elle au dess('rl. Kt elle ollrit des cigares h Pliiiippe.
Les deux pauvres cn-alures avaient imaginé qu'en laissant pren'lre loiiles .ses aises à ce garçon, il aimirail la maison et s'y tiendrait, el toutes deux essayèrent de s'habituera la fumée du tabac ipi'elles exécraient ('e| inimeii.se sacrifice ne fut pas même nperçu par l'iiilipiie. Le lendeniain Agathe avait vieilli de dix ans Une fusses inquiéindes (^aimées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put fermer l'ofil pendant celle liiirrible nuit. Etb" allai! >*lre rMuile ,'i six ciMils francs de rente. Ciptiinie Imites les léinmes grasses el friandes, la llevi-nin ;s. dnuee d'une tnux Catarrliale opiu'.ltre, devenait lourde ; son pas. ijiins les escaliers, relenlissnil comme des coiqis de biiche ; elle pouviiil donc mourir de moment en momeni : avec elle disparatlrnieiil qei're mi le IVaiics. N'i'tail-il pas ridimle ().■ compler sur eeile ressource? Que faire ' q'ii' devenir? Décidée à .se inellre A (larder des malades plniôi ipie il être h chiir^.'"> A ses enfans, Agathe ne .sungeaii pis a elle. Mais que lérail Philippe réduit aux cinq cents francs de sa croix d'ol'llcier de l.i Légion d'honneur Y Depuis onze uns. la Descoings, en don- Tianl milld écns cliaipie aiini'e, aiail payé |iresijue deux fois su ilelle. el ronlinuail /i immoler les interdis de soi) pelil-IIN II ceux de la lainille Kndaii. Quoique Ions les seiilliiieiis probes et riiionreux d'Ag.ltlie li usent Irolssés nu milieu do ni désaftlie liornliie, p|ii> se disait : — Pauvre garçon, esl-co sa faille Y il l'sl lidèle A ses sermen». Moi, j ai eu lorl de ne pns le marier. 8i je lui avais trouvé une lémme, il ne si> serait pns lié aror celle danseuse. Il i"st ^l l'orleiiienl roiistiliié !...
La vieill iiiimerçnnie avili aussi r<*néehl, pendant la
nuit, h la manière de sdiivor l'honneur de In rainllle. Au jour, elle quitta son lit el vint <Uiis In chami re de son oniia.
DE liALZAC.
— Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette aliaire délicate, lui dit-elle. Si nos deux vieux ami.«, Claparon et du Bruel sont morts, il nous reste le père Desroclies qui a "une bonr* judiciaire, et je vais aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime de sa confiance dans un ami ; que sa faiblesse en ce genre le rend tout tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission : il ne sera donc pas renvoyé.
Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings , qui sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil des justes.
— Elle est rusée, la vieille ! dit-il en souriant quand Agathe apprit à son fils pourquoi leur déjeuner était retardé.
Le vieux Desroches. le dernier ami de ces deux pau\Tes li-mmes, et qui. malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été placi- par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission délicate que lui confia la Descoings. Il vint dîner avec la famille, avertir Agathe d'aller signer le lendetnain au Trésor, rue Vivienne, le transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de six cents francs qui lui ri\slait. Le vieil employé ne quitta pas cette maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au ministre de la guerre par laquelle^il demandait sa réintégration dans les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la pétition dans les bureaux de la guerre, et de profiler du triomphe du duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand seigneur.
— Avant trois mois, il sera lieutenant colonel dans le régiment du duc de Maufrigneuse, et vous serez débarrass<'es de lui.
De.sroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de Joseph. Quant nu journal, deux mois après, selon les prévisions de Kinot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut dans le momie au( une [wrtée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus profciiule blessure. Sa <royance en son (ils une fois ébranlée, elle vécut dès lors en des transes perpé'tuelles, mêlées de satisfactions quand elle voyait ses .sinistres appréhensions trompées.
Lorviue les liomrnes doués du cuurage (ihysique, mais lilchen et iffnobl'-snu moral comiiie l'était Philippe, ont vu la nature «les choses reprenant son cours autour d'eux après une catastrophe oii leur moralité- s'est à peu près fii'rdue, cette complaisance de la lamillo ou des amitiés est (lOiir eux une prune (|t'iici)urav;i'riient. Ils comptent «iirl impunité: leur esprit faussé», leurs passions satisfaites, \i^ porir-nt n étudier comment ils ont ri'ussi ft louriier |f^ |oi<i sociales , et lis deviennent alors horrilileinent adroit», yuinze jours aiirès, Pliili(>pr, redevenu l'Iiommo nlMf. ennuyé, reprit flonc f.ilaleinent .sa vie de café, .ses KlAlinni enilM'Ilies de polils verres, ses longues pnrlies do hilinrd nu puneli, .sa st'-ance de nuit au jeu, lu'i il risquait à propos uni- l.iibln mise, et ré-alisait un petit train qui sulllMila l'entretien de Ron désordre, lin apparence l'conome, f»our Hiieiix lrom(HTsn mère et la Dcscoiuks, il portait un rhnpeau pre^qiio rni^wiix, pelé sur le tour et aux bords, flen UillPH rapiécées, une rediiik'ote rApée où brillait h frfin" •>» roviii- roiiKe, bninii- par un lnn« séjuur à la boulunnierr-, et ville (wir di's gouttes di- liqueur ou de calé. S<'H g iniH Vcrdfltrei en peau de daim lui duraient longli-mps. rfitin II n'abandoiinul son col de salin qu'au moment nJi II ri-*-enitil,iil h (|(. In Uiurre. Mariette lut le seul amour rie n- (.'irriiu ; nii^«.| In trnhlson ib' retli' iI/iiisimisk lui endurrit-< Ile iM-imroup le co-iir. (,)uniid par liawird il réaliviii d"s Kains ini->.piiré<, ou s'il soiipait avec son vieux camarade (Jiroudenu. pliilippe s'arlnssait l\ \n Vi'nus des carrefours par une norle de ili'<ilnin brutal pour le sexe entier. Régulier «railleurs, il déjeunait, dînait au loK'is, el n-ntrait loiilo* jeu iiiiiIk ver» une heure. Troi.s moi» do
cette vie horrible rendirent quelque confiance à la [auvre Agathe. Quant à Joseph, qui travaillaitau tableau magnifique auquel il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait au peintre des soins maternels ; elle lui portait à déjeuner le malin, elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses botles. Le peintre ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soimême, et à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte, n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de craintes soulevées, de terreurs apaisées, qui sont un peu la vie des sentimens, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour. Desroches, qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de .son ancien chef et ami, lui donnait des espérances : le duc de Maufrigneuse avait demandé Philippe dans son régiment, le ministre de la guerre se faisait faire un rapport ; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait sûr aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait .sa lettre de service et de réintégration. Pour réussir. Desroches avait mis toutes ses connaissances en mouvement ; ses inlormatioiis à la préfecture de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs au jeu, et il jugea nécessaire do confier ce secret à la Descoings seulement, en l'engageant à surveiller le futur lieutenant colonel, car un éclat pouvait tout perdre; pour le moment, le minisire de la guerre n'irait pas recherclier si Philippe était joueur. Or, une fois sous les drapeaux, le lieutenant colonel abandonnerait une passion née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne, lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se tirait les cartes, s'expliquait ses rêves, et appliquait les règles do la cabale à ses mLiies. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais un tirage : elle poursuivait .son terne, qui n'était pas encore sorti. Ce terne allait avoir vingt et un ans. il atteignait à sa majorité. La vieille aclioiinaire fondait beaucoup d'espoir sur celte puérile circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues depuis la création de la loterie ; aussi la Descoings chargeait-elle énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres. Le dernier matelas de son lit servait de dépAt aux économies de la pauvre vieille; elle le dt-coiisait, y mettait la pièce d'or conqui.se sur se^ besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Klle voidaii, au dernier tirage de Paris, risquer toutes .ses économies sur les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si iiuiverselleiiient condamnée, n'a jamais élé l'Iuilii'e. Personne n'y a vu l'opiiiinde la misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle pas des espéraniTs magiques? Le coup do roulette qui faisait voir aux joueurs ues masses d'or et de jouissances ne durait que ce ipie dure un éclair. Quelle est aujourd'hui la [uiissance sociale ipii peut, pour quarante sous, vous reietre heureux pendant cinq jours, et vous livrer iiléaleiiieiit tous les lionheiirs de la civili-ation? Le tabac, imp(M mille fois plus immoral ipie le jeu, détruit le corps, attaque l'inlellijience; il hébété une nation, tandis que la lol(<rie ne causait pas le moindre malheur de c(> genre. Celle passion élait d'ailleurs forcée de se régler, et par la distanr-e qui .séparait les tirages, et [lar la roue que chaque joueur nireeliomiail. I.n Descoings ne mettait c|iio .sur la roue de Paris. D«ns l'espoir de voir triompher ce terno nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise l'i d'énormes priv/itions pour iiouvnir faire en toute liberté .sa mise du dernier tirage de f'aiiiM'e. Quand elle avait des rêves cabalisliqiir's, car tous les rêves ne correspiiudaient point aux nombres di' la loterie, elle allait les raconter h Josefih, car il était le seul être ipii l'écoiitAl, non seulement .sans la gronder, mais en lui disiint de ces douces paroles par lesquelles les artistes con«olenl les folies de l'esprit. Tous les
UN MENAGE DE GARÇON
grands lalens respectent et comprennent les passions vraies, ils se les expliquent et en reirouvent les racines dans le cœur ou dans la tête. Selon Josi pli, son fr^re aimait le tabac et les liqueurs, sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu, Desroches fils aimait les procès. Desroches père aimait la pêche à la ligne ; tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. 11 aimait, lui, le beau idéal en tout ; il aimait la poésie de Byron, la peinture de Géricaull, la nnisique de Rossini, les romans do Walter Scott. —, Chacun son goftt, maman I »'écria-t-il. Seulement, votre terne lanterne beaucoup.
— Il sortira, tu seras riche, et mon petit Bixiou aussi !
— Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites comme vous vous voudrez 1
— Hé I s'il sort, j'en aurai assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu auras un bel atelier, tu ne le priveras pas d'aller aux Italiens pour payer tes modèles et (ou marchand de couleurs. Sais-tu. mon enfant, lui dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce (ableau-là?
Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son ma;;nitique tableau d'une jeune courtisane amené;j par une viedte femme chez un sénateur vénitien, (^e tableau, un des chefs-d'œuvre de la pinnlure nio<lerne. pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara merveilleusement les Jeunes ariistes à reconnaître et à proclamer la supériorité de Joseph au salon de 1823.
— Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, luiTépondit-il gaî(nent,el pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui ne vous connaissent pas?
Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans la pl(^nitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux, pleins de vie, semblaient animi's par unti pensée encore jeune et vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité qu'il y a toujours quelque! chose de cupide chez le joueur. Son visage grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une arrière-pensée enterrée au fond du coeur. Sa passion exigeait le secret. Klle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme (]ue vousconnai'^sez, l'œil pouvait-il s'y tromfier. lillo pn-senlait donc un admirable modèle de la vieille ferrurie (jiie Bridan voulait peimlre. Coralie, jeune actrice d'une bcaulc" sublime, morte h la Heur de l'dge, la maîtresse d'un jeune poète, un ami d(! liridau, Lucien de Rubenifiré, lui avait ilonné l'idé(î de ce lableau. On acciis.i ri'lti^ belle toili! d'être un pastiche, quoiqu'elle lût une spleiuliilri nnsi! en scène rie trois portraits. Michel Chreslien, un des jeunes gens du <>'ti;icle. avait prôtf'; pour le si'-nati'ur sa lêie républicaine, sur laquelle Joseph jeln quel.jiies tons de matiirit(', de même qu'il força l'ex|iression du vi.sag(> de la l)escoin;:s. Ce griuul tableau qui devait fiire tant de bruit, et qui suscita tant de liaiur's, liint de jaldusics et d'adiuirnlioii ft Jo'^epli, était étinurln'; mais eiuitr.iiul d'en interrompre rex"''ciilioii pour l'/iin> des travaux de commande nlln de vivre, il ropiail les lableaux <ies vii-ux maîtres en se [ii^iielrnnl do leurs firorédés ; aussi sa tirosse- est-elle une îles plus savantes. Son lion sens d'artiste lui avait siiggi'n'' l'idi'-e de cacher /i In Descoings et à sa mère les gams qu'il comniençait l\ récolter, en liur voyant il l'une et h l'autre une eaiisn de ruine ilaiis Philippe et dans la lolr-rie. L'espèce de s;ing-frniil dé-ployé par le soldiit dans sa cilaslroplic, le calcul raclii' sous le pri'leiidii suicide, et que Joseph tlt-couvrlt, l(t souvenir des tantes commises dans une carrière ipi'il n'aurait pfis dû abaniloiiner, enlin les moindres ili'-tails de la conduite do son l'ière. avaient ||m par dessiller les yeux de Joseph, (.rite (lerspicacili'- manque r.ireinenl aux peintres: occupés pendant des jouriir>es entières, diins l>t sdenci- de leurs ateliers, h des Irnviiiix qui laissiMil jusipi'.'i iiii cerlan point lu pellM'e libre, ils ressemblelll lUI peu aux l'enillies; leur esprit peut tourner autour des peins laits dr< la vie et en pénétrer le serts c.iclié. Jos(>pli avait nelielé un de ees linhulH mngnlllques, nlnri* Ignorés de In mode, pour en dé-
corer un coin de son .atelier où se portait la lumière, qui
papillollait dans les bas-reliefs en donnant tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de prévoyance. Avec la confiance naturelle aux VTais artistes, il mettait habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans une tète de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le chilfre de ses dépenses et celui de cette somme. Les cent francs du mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. Eu ne trouvant rien, après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une première fois : «Il [laraît (jue mon argent a pris la poste! » Une seconde fois, il fil attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme Robei l-Macairc, .seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva point. En s'apeicevant, pour la troisième fois, d'une plus forte erreur, il communiiiua ce sujet de peine à la vieille Desciiings, par laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant, crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, (|uelque bonne (ju'clle fût, et tout aussi nécessaire aux cominencemens de l'artiste que les .soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A elle seule il pouvait confier ses horribles soupçons. Il était sûr de .ses amis comme do lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien pour mettre h la loterie ; et, à cette iiiee qu'il exprima, la pauvre femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce petit vol domestique.
— Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin T s'écria Joseph en prenant de la couleur sur sa paleite et brouillant tous les tons sans s'en apercevoir. Lui rel'u-erais-je do l'argent?
— Mais c'est dépouiller un enfant ! s'écria la Descoing.s dont le visage exprima la plus profonde horreur.
— Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la sienne; mais il devrait m'avertir.
— .Mets ce matin une somme lixe en monnaie et n'y louche pas, lui dit la Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et, s'il n'y a que lui qui y soil entré, lu auras une cerlilude.
Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts tiin'és que lui faisait son frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Jose[)h n y était (las, 1 1 y prenait les petites sommes qui lui manquaient. L'artiste Iremlila pour son petit tn-sor.
— Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard, ditil h la Descoings en riant.
— l'^t tu feras bien; nous devons le corriger, c-ar je ne suis pas non plus sans trouver «luidquefois du déliril dans ma bourse. .Mais le pauvre garçon, il lui l'aiil du taliac. il en a Ihabitiide.
— Pauvre parçon, pauvre garçon, reprit l'arti-te, jntiiis un peu de l'avis ili- piili^ence et di- Hixiou : Plidippe nous tir<i constamment aux jambes; lantcM il s(> fourre dans les ('meutes et il taiil l'envoyer en Amérique, il C(Mlte alors douze mille francs h notre mère; il ne sait rien trouver dans les lorêts du Nouvciii-Monde, et son retour coûte autant que S{in départ. Sous pietexie d'avoir repelé deux mots de Napoléon h un général, Philippe se croit un grand militaire el oli|ig<i| de faite la grimace aux Bourbons; en atlendani, il s'amuse, il voyage, il voit du pays; moi, je nu donne pas dans la colU» de ses inallienrs, il n'a pas In mine d'un lioiiinie (1 ne pas être au mieux partout! On trouve Il mon K'Ollard une excellente pince, il mèni< une Me de Sarilanapale avec une lille d'Opéra, mange la gn'iioiiille d'un journal, el coûte encore lioiize mille francs îi notn> mère. Certes, pour ce qui me regirde, je m'en bas I'omI ; mais Philippe mettra la pauvre temiiie sur la parle. Il me re;;,irde Comme rien du loiit, parce qiiejen'fii pas eti' dans les Dra);oiis de la Garde 1 l'.l c.cst peut-être moi qui leiai vivre cette bonne chère mère dans ses vieux jours, landis que, s'il coiiliniie, ci> soudard linira je ne sais rommenl. liixiou me iiisAil ; « C'esl un fameux farceur. Ion fri'n' I »
DE BALZAC
Eb ! bipn. voirp p!>!it-fils a rai'^on : Philippe inventera quel- «lio H•asl^ue oii l'Iionneur de la famille sera compromis, et il faudra trouver encore des dix ou douze miMe francs! Il joue tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre soûl comme un templier, des caries piquées qui lui ont servi à marquer les tours de la Rouge et de la Noire. Le père Dusrochos se remue pour faire rentrer Philippe d; IIS l'armée, et moi je crois qu'il serait, ma parole d'iionui-ur! au désespoir de reservir. Auriez-vous cru qu'un tçarçon qui a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard, tournerait au sacripan?
.Malgré la sa^'esse et le saug-tYoid avec lesquels Philippe jouait ses masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs appellent des lessives. Poussé par l'irrésisiibledé^ir d'avoir l'enjeu de sà soirée, dix francs, il (aibail alors main-basse dans le ménage .sur l'argent de son frère, sur celui que la De.scoings laissait traîner, ou sur celui d'Agithe. Une fois déjà l.i pauvre veuve avait eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision : Philippe était entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poclws de sa rol»e tout l'argent qui s'y trouvait. Agatlie avait frint do dormir, mais elle avait pa.ssé le reste de la nuit à pleurer, lîlley voyait clair. «Une faute n'ost'pas le vice», avait dit la D scoings; mais, après de constantes récidives, le vice l'ut vjsihio. Agathe n'en pouvait plus douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le lendemain de O'tte affreuse vision, après le iléjeuiier. avant que Philippe no partît, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier, avei'- le ton de la .supplication, de lui demander l'argent qui lui serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors .si .souvent que, depuis quinze jours, Agatlie avait épuisé toutes ses économies. Elle .se trouvait sans un liard, elle pensait <i Irnvailler; elle avait peiiilant plusieurs soirées discuté avec la Descoinsrs les moyens de gagner do l'rtigent p irson travail. Oéj?) la pauvre mère était allé denaaiider de la tapisserie h reniphr au Père de Famille, ouvra,w qui donne environ vingt sons par jour. Milgré la profonile discrétion do sa nièce, la Descoings avait bien deviné le motif de cetti; envie de gagner de largerit par un iravrtil de femme. Les cliangeiuens de la physionomio d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloqiiens : sou frais visage se desséchait, la pe.iu se collait aux lenqies, aux pommettes, et lo front .se ri lait ; Itis yeux perdaient de leur limpidité ; évidi-nnnent quelque feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuil;'iiiais ce qui causait le plus do ravciges était la nécessité d' taire ses douleurs, ses soiif- Irances, >es appréhensions. Klle ne s'endormait jamais avant (pu- Philippe ne fût reulié, elle l'atlemlait dans la rue, elle avait étudie les varialiuns de sa voix, de sa démirche, lu langage de sa canne traînée sur le pavé. Kilo n'ijiiorail rien : elle savait h quel degré d'ivresse Philippe éi.iii arrivé, elie tremblait en l'entendant Iréiuicher dans Inh e.M dliers, elle y )iv;,ii uni! unit innii'ssi^ «les > ièces d'or h l'cn^iroil oh il h'éi.iil laii-sé ti inber ; quand il avait bu et Kgm', S.I voix était enrouée, sn canne iraînaîl; mais qiiitiel II avait perdu, .son pas avait qu' Iqiie chose de .sen, de ne|. de furieux ; Il cliaiilo, niait d'une voix claire, et leii.iii sa r.iiine en I air, au port d'arme : au di-jeuniT, ipiand Il avait g.i|/né, (ta ooiitenanee était gaie et presipie all'ec- •uMiHi! ; il liailinait avec grossièreté, mais il badinait avec U IW'sriiiiiuH, avec JoH-pli et aven .sa mère; sombre, au l'oiilr lire, qiwind il avait perdu, sa (larole brève et sireadée, M,M regard dur, sa tristesse ellrayaient. Celle vie do ,(,;i, rut' ei l'liabitui|<> lies liqueurs cliangenienl de joiiren
}" " mie jadis vj belln. Les veines du visage
'■ - de «•(iiig, les traits grossissaient, les yeux
I • ■ •• 'ils et M'.less'cliaieiil. Iviillii, peu soigneux
i\" M pcr-onil". Philippe exhalait les niiasiins de l'estaniihM. lin- «>("iir de boilcH boueuses ipii, pour un élranj;er, ' '"'■ "nu de 1.1 crapule.
"Zbieii, dit II liescoIngH /i Pli lippe dans I' • I ■ us iti' iji'.'eiiibre, vous fniro faire des vèle-
mi'll» lielili. ■le In lAln nu% pii'its.
— Ht qui Int payviët r<<if<ondil-ll d'un*» voli aigre. Ma
pauvre mère n'a plus le sou ; mol j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an do ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois ans...
— Et pourquoi? dit Joseph.
— Une dette d'honneur. Gfroudeau avait pris mille francs à Florentine pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai ; mnis quand on pense que Napoléon est à Sainte- Hélène et vend son arge&terie pour vivre, les soldatsqui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit.
— Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentimens.
— On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un va-nu-pieds !
— Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu lais ce que tu veux, toi I tandis qu'il n'est certes pas à .sa place.
— Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'il y ait les punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si ces chitlons sont français? La France est la France I Je peindrais pour le diable, moi I Un soldat doit se baitre, s'il est soldat, pour l'amour de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait général anjouririiui...
— Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consente rentrer dans l'armée ! Dieu connaît lo chagrin que cause à ton frère ce qu'il regarde comme une Irahison.
Joseph se leva pour iiionler à son atelier ; mais Agathe lo prit par la main, et lui dit : — Sois bon pour ton frère, il est si malheureux I
Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer combien elle changeait, et combien de soutVrances intérieures ce chan^;ement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand élonnement.
— Joseph, mon ^>etit, lui dil-il d'un air dégagé, j'ai bieo besoin d'argent. Nom d'une pipe I je dois pour trente francs de cigares à mon bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique .sans les payer. Voici dix fois que je les promets.
— Eh bien I j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.
— Mais j'ai tout pris, hier soir, après lo dîner.
— Il y avait quarante-cinq francs...
— Eh I oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvé-. Ai-je mal fait? reprit-il.
— Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais comme toi; seulement, avant de prendre, ja te demanderais si cela teconvienl.
— C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux le voir prenant comme moi, sans rien dire : il y a plus «le confiance. A l'armée, un camarade meurt, il a uni" bonne paire do bottes, on en a une mauvaise, on change avec lui.
— Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant!
— Ohl des petitesses, reprit Pliilifipe en haiis.sant les épaules. Aiii.si. tu n'as pasd'argeni?
— Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachelle.
— Oans quelques jours nous .serons riches, dit la fiescol ngs.
— (lui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, nu liiMge de Paris. Il faudra ipio vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous enrleliir tous.
— Un terne ,sec de deux cents francs donne trois millions, sans cniiipler les ainbes (>l les extraits déterminés.
— A quinze iimIIi- lois la mise, oui, c'est juste deux ceiils francs ipTil voms faut! s'i'i-ria Philippe.^
I.n Descoifij.'s ^e inonlit les lèvres, elle avait dil un mot Imprudent, l'in ell'el, Philippe 'redemandait dans l'escalier : — 0(l celle vieille sorcière p^iil-elle cairher l'argent de sa miwTC'eAt de l'arRent iienlu, je l'emploierais .si bien (
DN MÉNAGE DE GARÇON
Avec quatre masses de cinquante francs on peut gagner deux cent mille francs ! Et c'est un peu plus sûr que la réussile d'un terne 1 II cherchait en lui-même la cacheKe probable do la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et y restait longtefnps. elle se confessait sans doute et se préparait à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait néce'-sairement aller acheter quelques frianilises pour le réveillon : mais aussi pput-êlre ferait-elle en même temps sa mise. La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roiips de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le 25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 21 h minuit. Le soldat étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi, Philippe revint au logis, d'où ia Di'scoings était sortie; mais elle en avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit d'avoir oublié (juelqui" chose, et pria la portière d'aller chercher elle-même un serrurier qui dcmeurîiit à deux pas, rue Giiénégaud, et qui vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le lit : il le défit, tâla les matelas avant d"inlerro;^er le bois ; et, au dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées iie papier. Il eut bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons ; puis, sans prcn'Ire la peine do recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté pour que la Descoiugs no s'aperçilt do rien.
Le joueur détala d'un pied asile, en se proposant de jouer h trois reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois penilanl dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 178G, époque h laquelle li s jeux pidilirs furent inventés, les grands joueurs que l'administration redoutait, et qui ont maiiKé, selon l'expression des tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement, mais avant d'obtenir cette expérienci', on piTilalt des fortunes. Toute la philoso[)hio des fermiers etleurpain venaient de l'impassibilité de leur caisse, des coups égaux appelés te refait, dont la moitié restait acquise à la Banoue, et do l'insigne mauvaise foi autorisée par le gouvernement qui fonsiilait à ne tenir, h ne payer que facultativement les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la parlie (lu joueur riche et de san^ç-froid. dévorait la fortune du joueur assez sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de rette marhine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient pres<iu(! aussi vile (pie la Roulette. Phili(>pe avait fini par acquérir ce sans-froid (1(> ^(inéral eu clief qui ponncl de conserver l'O'il rl.ijr et l'intclligence nette au milieu du lourbilhm des choses. Il était arrivé h celle haute piilitiquiîdu jeu qui, dison«-le en passant, faisait vivre à Piris un millier do personnes assez fortes pour contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige Avec .ses (pia Ire cents francs, Philippe n'-solut do faire fortune dans cette journée. Il mil en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda deux cents francs dans sa poche. A trois heure-;, il vint nu .silon maintenant occupé par le llii'fllre du Palais-Royal, oîi les b luquiers tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une deiui-heiire flfirès riche de sept mille iraiics. Il alla voir Floreniim', ft laquelle il devait cinq cent-, francs, il les lui rendit, et lui proposa do souper au Iloclier-de-Cancale après le spectacle. En revenant, il passa rue du Senljer, au bureiiii du journal, prévenir sou ami Giroudeau du g.ila projel(''. A six heures, Philippe pagra viti,Lrt-(jiii| niillg francs, et sortit au bout de dix minutes fn se ten.iut p.irole. Le soir, h dix heures, il avait (,'Jigiié soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fui inai;nili(iue, ivre el nuillani, plijlilipc revint au jeu vers minuit. A rencunlre de la loi (ju'il .s'éiiiil linpos(^e, il joua («'ndanl une heure, el doubla sii foituiM». Les banquiers l\ ijiii, pir sa manière d(> .jouer, i/ uvail exliriié cenl cinquanli! niillu Iraïus, le regard<nenl avec l'iiriosilé.
— Sorlira-l-il, rastéra-t-ii T se dlsalonl-ils \mt un regard. S'il reste, il e-.l perdu.
Phili(ip(^ crut être daii-i une veiiu' d« bonheur, el resta. Vers trois heuresdu mutin, les cent rluipiaul" mille Irunc»
étaient rentrés dans la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog en jouant, sortit dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut saisi porta au plus haut degré ; mais un garçon de salle le suivit, le r.imassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte desquelles se lisent ces mots sur un révcrbi^-re : Ici, on loge à la nuit. Le gar(;on p.iya pour le joueur ruiné, qui fut mis Jont habillé sur un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe ne s'éveilla qii'â .sept beures, ta bouche p/lieuse, la figure enfli>e, et en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit de gagner à [lied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir, mis le deuil, la désolation, latnisère et la mort.
La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à tibl'^ (pi 'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures; mais comme elle voulait assister y la messe de minuit, elle alla se coucher aussit(5t après Je dîner. La Deseoings et Joseph rt^stèrènt seuls au coin du feu. dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille femme le pria de lui calculer .sa laineuse mise, sa mise monstre, sur le célèbre terne. Elle voulait jouer |es ambes et les extraits déterminés, enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poé.sie de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la certitude du gain, en ne s'inipiii-tant que de la difficulté de soutenir un pareil bonheur, de l'atlenàre depuis minuit jusipi'au lendemain dix heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de la mi.se, s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien salon, devenu .sa chambre.
— Tu vas voir! dit-(d;e.
La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux pour découdre le matelas, elle [iril .ses lunettes, examina la toile, la vit d('riile et Iflcha le matelas. En entendant jeter à cetie vieille femme un soupir veqli des prol(mdeiirs de la poitrine et con4nie étranglé par le sane- qui .se porta au canir, Joseph lendit instinctivement les bras à la vieille actionnaire de la Loterie, et le mit sur un fauteuil évanouie en criant h sa mère de venir. A,i;allie .se leva, mit sa robe de chambre, accourut; et, Ji la lueur d'une chandelle, elle lit ?i sa tante évanouie li s remèdes vulgaires : de l'eau de Cologne aux lempes, de l'eau froide au front ; elle lui brûla une plumo sous le nez, et la vit enfin revenir à la vie.
— Ils y étaient ce matin ; mais il les a pris, lo monstro 1
— Quoi? dit Joseph.
— J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans, Phili(ipe seul a pu les prendre...
— Mais quan I ? s'écria la pauvre mère accablée, il n*ésl pas ri-veiiu depuis le di'jeiiner.
— Je vou'liais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais, re matui, dans l'idelier de Joseph, ipiand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un pressenlimeiil ; j'iu eu tort de ne pasd(\s. cen.lpi preddre mon petit .sainllrusquiu pour fi'ire ma mise h l'inslaiil. Je le voulais, el je ne .s.iis plus re qui m'eli ii e1Ilp(^chée. Oli 1 mon Dieu I Jo suis allée lui aciieter des cigares 1
— Mais, (lit J(V(>ph, l'appartement él.iil fermé. I^'ailleufs c'est si in'rtnie que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espioiiuée, il aurait décousu votre matel.is, il aurait préii.i'dité... non !
— Je les al sentis cé m.iliii eh Taisaiil mon lit, après le dc'jeuner, lépéla la Descoings,
Agatlie ('ipouvanti-e desi cnilll, demanda .si Philippe élàil revenu p. iidaul la journée, el lu portière lui raconta le roman de Philippe. La mère, frappée pu cd-ur, revint eiilièremellt eliaii;;i'e. Aussi blaMi lie (pie la pi r(ale de .si ( liemise, elle marchait comme on se ligure (pie doiveiil ii.<ircher les s|)i( 1res, saus bruit, leiitemeni, il p.ir 1.11(1 d'uiit' puls.saiu'i< stirhuiiKiino Ot cependant presijuo mécaniquô.
DE BALZAC
Elle tenait ion bougeoir à la main qui l'éclairait en plein, et montra ses yeui fixes dhoiTeur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux sciaient éparpillés par un mouvement de ses mains sur son front ; et celle circonstance la rendait si belle iriiorreur, que Joseph resta cloué [ar l'apparîlion de ce rr mords, par la vision de cette statue de l'Epouvante et du Désespoir.
— Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait voire somme, car je l'ai priie pour Philippe, j'ai tru pouvoir la remettre avant que vous ne vous eu aperçu ?siez. Oh ! j'ai bien soufl'erl.
Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèreut alors un peu. .
— C'est lui qui a l'ait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.
— Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont inutiles, nous mangeons avec les vôtres.
Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère, l'ouvrit, et y vit une reconnaissance du Mont-de^iéié. La pauvre mère jela un horrible cri. Joseph et la Descoings a coururent, regardèrent la boîte, et II' sublime men>o)ige de la mère devint inutile. Tous trois restèrent silencieux en évitant do se jeler un regard. En re moment, [)ar un geste presque fou. Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils revinrent devant le feu dans le salon.
— Tenez, mes enfans, s'écria la Descoings, je suis trappée au cœur : mon terne sortira, j'en suis sftre. Je ne pen»,' plus a moi, mais à vous deux ! Philippe, dit-elle à sa nièc<', est un monstre; il ne vous aime point malgré ioul ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez pas de prét-auiions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille. Promettez-moi de vendre vos renies, d'en réaliser le capital et de le placer en viager. Joseph a un bon élat qui lo fi'ra vivre. En prenant ce parti, ma petite, vous ne sitcz jamais à la charge de Joseph. Monsieur Desruclifs vi nt établir son liLs. Le petit Di'>roclies (il avait alors vingt-six an>) a trouvé une Etude, il vous prendra vos douze mille Irani-s h rente viagère.
'Joseph saisit le bougioir do sa mère et monta précipitamriii ni » son atelier, il eu revint avec trois cents francs :
— Tenez, maman D.'scoings, dit il l'n lui oll'rant son pécule, nous n'avons pas il rechercher ce (jue vous faites do votre urgent, nous vous devons ci'lui qui vous manque, et le voiei preMjui- i-n entier I
— Prendre ion pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me fuiil lant.soullVir ! Ks-tu fou, Joseph'? s'c'iria la vieille ar.lionnuire d(! la loleri)' royale; de Eiance visilil^meiit parla^'ée entre sJi loi brulalu en sou Urne et celle action qui lui si-mblail un sjicrilége.
— Oh! failes-en ce que vous voudrez, dit Agathe quo lo niouvenieni de son vrai UN (•mut aux larmes.
I.a Descoiiigs prit Joseph par la télé et le hai.sa sur le Iront :
— Mon enfaiil, ne me h^nte pas. Tiens, je perdrais ('urore. C'.vsl lies bAljvs, la loleriel
Jamais rien de si lieroiipio n'a iHii dit dans tes draines mroniMM de la vie privée. Kl, en ell'et, n'est-ce pas l'alfeciion Iriomplinntil'un vire invt't'Ti'ï En ce muinent, les clovAusi de la messe de miniill .somièn'iil.
— Et puis il n'est pluH temps, reprit la De.sc(jings.
— Oh ! dil Joseph, voilil vos calculs de cabale. U-g''néreiix ariislc s.mla sur les numéros, .s'i-lanru dan»
l'eTiilierel coiiiul faire la mise. Quand Joseph ne fut plus la, Axatlie el la l)eseoiiii.'s fi^iidireiit en l/irnies,
— Il y va, le cher aiiionr, sV'criail la joneusn. Mais co Mtra tout pour lin, car l'esl .son argent |
Mnlhenreuseiiieni Jo^'ph ignorait enliiTement la situalion (Iph bureaux di' liilerie que, daim co temps, les linhi- (iiés ronnnls<jileiil dans p.nis coniine aujourd'hui les liiriieurs connaissent len délul.s de Uilmc. b< peintre nlla cuinrnn un fou regard.ml le<i lanieinis. birsqii'il deniamln
à des passans de lui enseigner un bureau de loterie, on lu répondit qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers je Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.
— Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant ces singulières paroles : — Douze cents francs pour quarante sousl et offrant des billets tout faits.
A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des numéros de la De.scoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait do lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta s"és disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas lieu. La Desccings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut piét qu'à onze heures et demie. Vers celte heure, des cadres oblongs ap pendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait a lée à neuf heures et demie rue Neuve-des- Petils-Champs savoir son sort, qui se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Venladour. Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de cet hôtel un allroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de vieillards, qui, dans co temps, formait un spt clacle aussi curieux quo celui de la queue des rentiers le jour du payement des renies au Trésor.
— Eh bien! vous voilà richissime I s'écria le vieux De.sroches en entrant au moment où la Descoings savourait sa dernièri' gorgée de calé.
— C.onimenl? s'écria la pauvre Agathe.
— Son terne est sorli, dil-il en présentant la liste des numéros écrits sur un petit papier et que les buralistes niellaient par centaines dans une si'bile sur leurs comptoirs- Joseph lui la liste. Agathe lut la liste. La Descoings ne
lut rien, elle lut renversée comme par un coup de foudre; au chan^-'emenl de son vi.sage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la porlèrent sur son lil. Agathe alla clienher un médecin. L'apo[ilexle foudroyait la pauvre femme, qui ne reprit .sa connaissance ([ue vers les ipiatre heures du .soir; le vieil llaudry, son médecin, annonça (jue, malgré ce mieux, elle devait penser à ses affaires el à .son salut. Elle n'avait prononcé qu'un seul mot': — Trois millions!...
Desroches lo pèro, mis au fait des circon.stancos, mais avec les réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaii'iit parfalalilé oublié défaire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup devait être niortrl quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait daiiscepeiit appartement (<l où la malade, gardée par Joseph el par .sa mère, assis l'un au pied, laulre au chevet du lit. allendail son petit-lils que le vieux Di'sroches était allt' chercher, le bruit des pas ^0 Philipjiu el celui du sa canne relentiivnt dans l'escalier.
— Le voilà ! le voilà I .s'écria la De.scoings ipii .so mit sur .son .se.iiil et piil ri'inner .sa Liliane paraly.sée.
Agathe et Joseph furent ini|ires ionné jiar le iiiouveiiienl d'horieiir qui agilait si vivement la malade. Leur pi'mble alleiile fut entièremi'nt jnslillée par le speclacle do la llgnre bleufiire el (l(''i'oin|i()>ée de Philippe, par sa détiMiche clnineelnnle, par IT'Iat liorniile île ses yeux profondi'iiieiil ceriK's, ternes, et neannniins hagards; il avait un violent liissiiii de lièvri", ses deiils cliquaient.
— Mi.sere en Prussel s'écria-t-il. Ni pain ni pAle, nt j'ai lo gosier en feu. lih bien! (|u'y u-t-ilî Le diable se in^le
UN MKNAGE DE GARÇON
toujours de nos affaires. Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des soucoupes...
— Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au moins le malheur que vous avez causé.
— Ohl monsieur?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère, ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon?
— Etes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez vous plus de ce que vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans l'étal où vous êtes, il est bien difficile...
— De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le mélodrame du Fî'/s 6aH?î?? TiensI tiens! voilà comment vous prenez les choses? Eh bieni vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime? Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas .ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. El voilai...
— Mon Dieu ! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.
— Tais-loi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la main sur la bouche.
— Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre! répliqua Piiili[ipe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il fit tourner et tomber sur une bergère. On ne louche pas comme ça h la moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale.
— Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela no regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous êtes un monstre.
— Je la tue?
— Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de sa mise.
— Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la lue, répondit l'ivrogne.
— Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices! Mon Dieu I est-ce mon fils?
Un rAle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru l'irritation d'Agathe.
— Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui i^tesla cause de tous mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez ù la porte, un jour di' Noël, jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Ji'susl Ou'avie/vous fiit à grandpapa Rou^jet, à votre père, [lour qu'il vous «'hass.li cl vous désIiérilAi? Si vous ne lui aviez pas clé(ilu. nous aurions été richr'S et je n'aurais pas été réduit h la dernière des misères. Qu'avez-vous fait ti votre père, vous qui Oies une bonne femme? Vous voyez bien que je puis Àtre un bon garçon et tout dn mftme être mis A la porte; moi, In gloire de la l.imillel
— I.a honte 1 cria In Desroings.
— Tu sortiras ou tu me tueras ! .s'écria Joseph qui s'élança sur son frère avec une fureur <le lion.
— Miiii Dieul mon l)ieu! dit Agathe en se levanl et voulant si'parer les deux frères.
l'ji ce nioniciii liixiou et llaiidry le nu^dccin enirèrenl. Jos4'ph avait ternisse son frère cl l'avait niiicbc jmr terre.
— (>'csl uno vraie bote fi^roco I dil-il. Ne parle pas, où je le...
— Je me souviendrai de rein, beuglait Philippe.
— Une exphciiliDU en famille? dit liixiou.
— Helcv(v-le, (ht le iiicilrcin, il est nussi malade que la bonne femme, ilésliabillez-le, cuucliez-lu, et tirez-lui .ses tiotles.
— C'est facile h dire, s'écrin Rixiou; mai.s il faut les lui couper, ses janibes sont trop eiifli'es ..
Agallic jirit une paire de ci^iMux. Onaiid elle eut fendu les lioltes, qui dans ce temps se portaient par-dessus dcv
pantalons collans, dix pièces d'or roulaifnt sur le carreau.
— Ee voilà, .«on argent, dit Philippe en murmurant. Satané bêle que je suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune!
Le délire d'une horrible flèvre sai.sit Philippe, qui se mit à extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire craindre que Philippe ne .se tuât : il devint furieux. A neuf heures, le calme .se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante, elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné; Joseph et la Descoiugs connaissaient seuls la profondeur et l'étendue de sa plaie intérieure.
— Il se corrigera, ma mère, dit enfln Joseph quand Desroches père et Bixiou furent partis.
— Ohl s'écria la veuve, Philippe a raison : mon père m'a maudite. Je n'ai pas le droit de... Le voil.'i, l'argent, dit-elle à la Descoings en réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs trouvés .sur Philippe. Va voir .s'il ne faut pas à boire à Ion frère, dit-elle à Joseph.
— Tiendrez-voiis une promesse fdite à un lit de mort? dit la Descoings qui sentait son intelligence près de lui échapper.
— Oui, ma tante.
— Eli bien! jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches. Ma rente va vous manquer, et, d'après ce (juc je vous entends dire, vous vous lais.seriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...
— Je vous le jure, ma tante.
La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu l'horrible coup que le vieux Desroi'hes lui avait innocemment porté. Les cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent à peine à payer les frais de l'en'errement de la veuve Descoinsrs. Elle ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut donnée à son pelit-bls p.ir madame liridau. Réduile à huit cents francs de rente vi.tgère que lui fit Desroches fils qui traita détlnitivement d'un litre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit alors ce capital de douze mille francs. Agathe rendit au propriétaire son apparlcnieiit au lioisième ('■l.iLre, et vendit tout le mobilier inutile. Quand, au bout d'un mois, lenialacfe entra en oonvalcscencp, Agathe lui expliiiua froidement que l(>s frais de la maladie avant absorbé tout l'argent comptant, elle .serait dé.sormais obligée de travailler pour vivre, elle l'enga gea dcnc de la manière la pUisatïecttieuse h reprendre du .servici^ et à se suflire à lui-même.
— Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant .sa mère d'un œû qu'une com[ilèle indilVérence rendait froid. J'ai bien vu (|ue m vous m mon frère vous ne m'ailliez plus. Je suis maintenant seul nu monile ; j'aime mieux cela I
— Reiide/-vous digne d'ntl'ection, répondit la pauvre mère atleinle jusqu'au Ibiiil ilu cœur, et nous vous rendrons la ncMre.
— Des bêti.sesl .s'érrin-l-il en l'interrompant.
Il prit .son vieux chapeau pelé sur les bords, .sa canne, .so mit le chapeau sur l'oreille et descendit les e.scnliers en .sif-
n.iiit.
— Philippe! où vas-tu snns argent T lui cria .sa mère ijiii ne put réprimer .ses larmes. Tiens...
I\lle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier. Philippe remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'aigcnt.
— Eh tiieiil tu ne m'embrasses pas? <lit-elle en fondant on larmes.
Il serra su nière sur son cn-ur, mais sans cette eirusion de senlinieiil qui iloiiiie seule du pi IX à un Imiser.
— Et où vas-lii? lui dit AKalhe.
DR ItM.T.M.. — II.
I vU.iil cil- la rmii'ihr liiii,
te
DE BaL2à(
— Chez Florenlitie, la iriàître'-se à Girbudeàu. En voilà, des anii=i ! r^pondit-il brutalemont.
Il desceniiit. Agathe rentra, les jarhbës Iremblan'e^, lés yeux obscurcis, le cœur serré. EIIps»^ jeta & gpiioiix. pria Dieu dp prrndre cet enfant dènatul-ë sous sa proteclion,et abdiqua sa pt^sante maternité.
En février 1822, madame Bridau s'piait établie dàiis la rlHmb'-ê iiférn.lemmentooiiupép par pliinppe. et située audecsus de la cuii-ine de son ;incifn aiiparlein^tit. L'atelier et la chambre du peintre se trouvaient en face, de l'auM-ë (••Mé de IVscalier. Fn voyant sa mère réduite fi ir-e point, Joseph av.iil voulu du moins qu'elle fill le mieux possible. AprP's le départ de son frère, il s" iiir-la de l'arrangement de la mansarde, à laquelle il impfiiila le cachet des artistes. Il y mit un lapis. Le lit, disposé simiilenieiit.mai'iàvefc un gotlt exquis, sut un caradère de siiripiicilé mohH>.titjue. Les murs.' tendus d'une percaline à bon marché, bien choisie, d'un" couleur en hahlionië avec le mobilier remis à neuf, rendirent cet intérieur élég.mt et 'prop'-f'. Il ajouta sur le carré une double porté et à rihlérienr line portière. Li ft-nPIre fut cachée par un store qui doimail un jour doux. 5i la vie de cette pauvre mèi^e se fe-trêignait à la plus sim()le expression que puis<^o prendre à Paris la vie d'uno femme. Àp-alhe fut d\i hibins mieux que qui que ce soit dans une sltùalion pareille, Rrâce à son Fils. Poùl- éfrih^r a sa mère le.s éfinuis lés plus cruels di-s ménages parisiens, Joseph l'eniiiiena tous l(s jours dîner à une table d'Iiôte de la rue de Bedune où se trouvaient des femmes comme 11 faut, dés députés, dés gens titrés, ei qui, pour chaque |wrsonné, coîllait (jualfé vingt-dix francs par mois Chargée unltjucment du déjeuner, Agathe repiit pour le fils rh.ibiluile que jadis elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonge- de Joseph, elle finit par savoir que Son dîner coûtait ertviroii ci-nt fràhcs par riib's. Epouvantée par tVhormité de celle dépense, et b'imàgihaiît pa§ que son (1!s j)rtl gagruT hèriui'()u[) d'ili-genl h peindre des fenrmes tiiies, e'Ie obtilil, grflce !^ l'abbé Loraux, son confe seiif, une place de Sept cinis francs par an dans un bureau de lobMie appirlèhAht fi la cohiie-se de Bauvaii, ta TRUif d'un chef (le rhiJliàns. Les buivilux di- loterie, ie lot de* veuves prfili'î^iV-s, faisàil'iil .n-^sez ordinairement vivre une l'aiidll' tjlll .OMUi.IHyall h la g-raiice. Mais, sous la Iles'aïuaiioii, la dilllcullé di- ré( oriiprnser. dails les limites du gouvernement con-lilutionriel, lOus les services t'cnd'.s, lit rlomier h des f 'mines titrée liialheurousis. non pas un, mais di'u* buraux de lijierio, dont les irecelles vii- Iflierit drt .lit A dix mille frdncs. lians ce cas, la vcuvii dd tii-itf-TM >iu du tt'lie 11 n^i prol.'g'e rfrt litiail pas ses bureaux ellc-iilfime, (die flvail d'.s é'i'nius inli'n"-sés. Oùand (■•s g-raiis étaient Kir(;ons, Ils ne pouvaient se di-pensir d'axiir .ivcc iiix un l'ujployi': car le bureau deifait lo'ijours n-leroiiViTldi-puls 1' nlatin Jusqu'.'i miiuiit,i-tlesécri!urcs exig '(siliar II- nliniAiftre di's linances éialenl d'dllleurs cunhiilérahles. Li cicnl" s-e de Bauv'in, h qui j'ablié Loraux cxp|i(|uu la posilluii d>> In V('Uve itrldiiu, proniii, au cas Oi'i .•.on K'T'Uil s", n ir.iil, la iirviv.uii-i- pour Ag.lllie ; tnai<« i'n aUi-ndaiit, elle Hlipuia pour In viuive six cents l'ntnc.s d'appointemrnK. t)tiliK('e d'(^irn au buH'iiu di's dix lieilnvs du mutin, la pnuvri' Ag.itbe eût ii pi'ine le tcuips do dîner, lill») ntwrnail l\ M-pl heures du ^<dr ou bureau, il'oii elle ne sorl;iil |M avant nnuuil. Jamais JuM-pli, peinlinii deui ans, no l'adlil un Ki'ul |Our tt venir cln-rclnT su miu'i; le soir pour |a i.iiiHiier rue .Ma/arliie, ei sonvenl il j'allai! prendre pour iJtiier ; M-s flinis lui virent quilte'r l'Opéra, les ll.iliens et les plus liriiliiUN saliiiiH, pour htf liuuviT uvanl uiinuit nui Vue nue.
At^allitt CdMlrurlii liienlAt ri*ilo inviioloiie ré;;ularilii d'eti^ti'iici<diiiis|.i>pie|le l('.H per.siiiiiies alteilites par ilt'sciiiijjnns viol'ris Irouvriil uii pidflt d'appui. I.e matin, après avoir Uni >>.i ch mbre, où il n'y uvaii plusniclinlsni peiil.s (iiseaiix, cl pre|iaii* le ijeji-uner au ciiin de Ml clietinnéi', l'Ile lo portail daiin l'iileler oli elle di^iuiialt avec son IIU. I ll<' arr.iJ.Ke.lll la chambre di' Ji<s< ph, éliiguni! le l'i'u clie/ ulle, vtuiail lr«v»iller dans l'iileller pr^s du pelil p<l(^|(. m
fonte, et sorlail àhs qù'ii venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle rie comprît rieii à l'Art ni à ses moviMis. le silence profond de l'atilier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès, elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait hâivemenl de voir l'importahce qii'bh altacliait à là couleur, à la composition, au dessin. Quand un des amis du (iénacle ou quelque peintre aiiii de Josenh, coinmè Schinner, Pierre GrassQii, ],Mi\ de Lora. très jeune rapin qu'on appelait alors iviistigiis.disçulaiènl, elle venait regar^lei- avec aifetilion, et iie dérouvf'ait rien dé ce qui donnait Ijeli h ces grands mots et à ces chaudes dispute-;. Elle faisait le linge de .son fds, lui ràcconimodëit .ses bas, ses chaussettes ? elle ari'iva jusqu'à lui nettoyer sa palette, à lui ramasser des linge-: pour essuyer ses brosses, à tout tnellre en ordre dans l'atelier. Eh voyant sa mère avoir l'intelligence de ces [letiis détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le ïiU ne s'entendaient point en fait (i'Art, ils s'unirent admirablement par la tendresse. La mère avait son proji't. QUand Agathe éUt amadoué Joseph, un matin, pendant qu'il es(|uissait un immense tableau, réalisé plus tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut : — Mon Dieu 1 que fait-il?
— Qui ?
— Philippe!
— Ah danie ! ce garçon-là mange de la vache enragée, il se formt-ra.
— Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la itiisèro qui nous Ta changé. S'il était heureux, il serait bon...
— Tu crois, ma chère mère, qu'il a soutl'ert dans son voyage 1 Mais tu te trouipes, il a fait le caruaval à New- Yorcli connn.o il le fait encore ici...
— S'il soutirait cependant près do nous, ce serait afft'éiix. .
— Oin, répondit Joseph. Quant à ce qui me rei;aid(!, je donniTais volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir : il a tué la paUvré Descoings.
— Ainsi, reprit Agatlie, tu ne ferais pas son portrait î
— t^our loi. ma mère, je souffrirais le mai tyre. Je puis bien ne me souvenir d'une chose, c'est ipi'il est liion frèri;.
— S'iu portrait eu capitaine de dragons à cheval ?
— Oui. jai là un beau cheval d'uprè^ Gros, et je ne suis û quoi l'uliliser.
— Eh bien ! va donc .savoir chez son ami ce qu'il duvient.
— J'irai.
Agitlio se leva : ses ciseaux, fout tomba (lar terre; elle vint erubra,ss('r Joseph .sur la tèlCj et cacha deux larmes dans ses cheveux.
— C'est ta passion, à toi, ce garçon 1 dit-il, el nous avons lous notre passion malheureuse.
1,1^ soir Joseph alla rue du Sentier, et y iroiiva, vers ()uati-e heures, soii fière qui remplaçait (iiroudeau. Lo vii'ux capilaiiui iU' dragons était pa.ssé caissieià un journal lii'h lomadaire entrepris par son neveu. Quoique Finot rcsiAl proprii'laire du petit journal qu'il avait nus en aclion.A, et dont toutes li's actions ('•taient eniro ses mains, le pro|iriélairi' et le ri'dai-lenr en i-lief visiliK^ élail un do ses amis niiinmr' Louslcau, pr(''cis('nient le fils du sulnii'legiit' d'Issoudun lie qui le giahd-|ièi'e do Bridau avait \oulu M- veii>;er, el con-si-quemment le ni.'vuu de inadaïue llncbon Pour Otre agri'able à son oncle, Finot lui avait doiiiii' l*liilip|te pour ii'iupl.içaul. eu diiiiiiiuaiit toutefois du liKUlieles afipitiiilemeiis Puis, tous lesjours, à cinq heures, (iiKiudeau vi'iiliait la caisse d ruiporialt l'argent de Ja reci'tte jonriialièro. i;oloqiiinle, l'invalide qui servait (ItJ gal(;(m do bufenu (d qui lai.'^ait les courses, surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe si» i'orn[iorlail bien d'ailleurs. Six ci.'iils l'iain s d'appcniiteiiiens el cuiq cents fi-aiics de sa rrnix le faisaient d'autant mieux vivre, qno, c.iiaiiiré peiiilanl la joiiiiiéo et passant .ses soiri'es aux tliéàtics tiii 11 ulliiil (gratis, il n'avait qu*à penser à .su nourrilure el h soil lo^jerhent. Coloquinte partait avec du
UN MENAlitî DE GARÇON.
papier liinlîré, sur- la t^lc, et Philippe brossait ^es fc|u§^es manches en toile verte quand .To^oph i-ntra.
— Tiens, voilà le rnoutanJ, dit Philippe. Eh bien I nous, allons dîner ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge. J'y vais avec Girouduau, lu en seras, et lu feras connaissance avec Nathan.
Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.
— Jo ne puis pas profiter do ton invitation, j'ai notTi< raère à cpnduire ; nous dînons à table d'hôtt;.
■rr Eh bitin I comment va-t-elle , cette pauvre bonne feqime?
rr- Mais ellp ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait de notre père et celui de nutre- tapto po'^cpings. J'ai fini le mien, et je vpudraisdonne^- à notre mèje le tien en uniforme des dragons de la ganie impériale.
— Bien!
-rr Mai.'j il fai)t venir poser...
•rr. Je suis tenu d'êlre, tous l<\s jours, dans çetto cage à poulet depuis lu-uf heures jusqu'à cinq heures...
— Deux (liniiinrhes suffiront.
— CviU^eiiii, petit, reprit l'ancien officier d'ord()i\nanco ds Napoléon lu allumant son cigare à la lampe du portier.
Quand Jaseph expliqua la position de Philippe n sa mère çn allant dîner rue di; Urautie, il lui sentit irèinhler le hras sur le sien, la joie illumiim ce vi^age passé; lu pauvre fçmme respira comme une personne débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut [lour Jt^senh ijes attentions que son bonfieur et^la reconnaissance lui inspirèreiît, elle Iqi garnit son atelier de flmirs et lui acheta deux jardinières. I.e premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agailn- eut soin dn préparer dans l'atelier ijD déjeqner exqgis. Elle mit tout sur la talile, sans ouhliiT un llacon d'eau-de-vie (|ui n'était qu'à moitié plein. Elle r^Jita derrière un paravent auquel elle fit un trou. L'exdratfon avait envoyé la yi-illc son uniforme, qu'elle ne put s'einpôcher d'euitirasser. Quand Philippe posa tout hiihillé sur un dp, ces chevaiix empaillés qu'ont les selliers et que Jaseph avait loué, Agathe fut obligi'e, poi^r ne pas so trahir, do coplopdrt! le léger bruit de ses larnies a,\cc la eonversation di"s deux frères. Philippe fiosa i|i'ux heures avant et deux heures après |e déjeuner. A trois heures après midi, le dragon reprit ses liahits ordinaires, et, tout en funiant un cigare, il proposa pour la seeom^p fois à son f^ère ij'iiller dîner ensemble uu Palais -Royal. Il lit sonner <Jp l'or dar(s son gousset.
-p Non, répuntjit Joseph, tu ni'e(rrjn'es qyqnd je te vois 4o l'or.
-3- Ah çà I vous aurez donc toujours mauvaise opinioti do fiioi ici ? s'éiTia le lieutenant-colotiej d'une voi.x lonnflple. On no peut dope pas faire des économies |
— Non, non, répondit Agathe en sortant do sa cnchetla e\ venant embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.
Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena vers la rue Montorgueil, au Ki)i'her-ile-i'.an-: r^jo, où il leur donna \\u i|Iqer :;|i|endidH dont |u ca||e s'iir lev;i jusqu'à cent Iïmiks.
— Diantre I dit Jost;pti inquii'l, avi>c onze cents francs d'nppoinieiiiens, ||i lais comme Ponchard dans la [hm^ manche, lies (icfliioniies /i pouvoir «rheter des leffes,
-r- Uah ! jo .sijis fi) veine, ré|iopdit le dra^fon qui nvaii «'norniérneni bu.
Eh eiiieii'laiil en mot dit sur le pas do la |iqrle e) fivanl dp monter eu voiture pour aljer nu ,spec,ln<le. car piiilinpe n)e(mit ,sn mère aq Cirque-Olynipique, seul tliéAtrn m Kon conCesseur lui permit d'aller, Josepl) wrra le hra>) de s,i mère qui feignit aussiliM d'f(ire iiidis|iosée, e| qui refusi le sperluile. Piiili[(p(i recnnduisil alors si mère <'l son fière rue Mafarinii, où, qiMud elle se Irnnva seule «ver Jnsepli dans wi nijinsardo, (i||o res^iB proliindémenl silenejeuse. !,o diniaiiclie suivuiil, |>liill|q|e vm) [)us,.r. Cette fois sji mère (j^slstu visililenieiil à lu »eai|i:e, j.lle ^■r\\\ le doii.'uner et put queslKiiiinr le; (liagon. idl.c apprit alors i|i|e le ncM i| (|p lij VipillQ m/|d*!m>,i flurhuu, j'^ilpie 'de .sj mère, Jeu.ni
un certain rôle, dans la mtérature. Pliilippe et son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes, d'î^ctrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de caissiers. Phifippp, qui buvait toujours du kirsch en posapt après le déjeuner, eut la lansue déliée. Il se vanta de redevi'nirun personnage avant p"u de temps. Mais, sur une question de Jose,ih ndative à ses moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en finir, proposa Je venir poser le lendeniain. Joseph lui représenta que l'époque du Salon approchait : il n'avait pas l'argent dçs deu:ç cadres pour ses tableaux, et n" pouvait se le procurer qu'en achevant la copie d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nonnné Magus. L'originaj appartenait à un riçlie banqiier suisse qui ne l'avait prêté que pour dix jours; la jourflée de demain était la derniérf, il fallait (lotjc absolument remeltVa la séance k\\ prochain dimanche.
— C'est ça? dit Philippe en re!?ardant le tableau de Rubens posé sur un chevalet.
— Oui, répondit Jos.eph. Cela Yau{ vin^t x^\\\ç francs. Vpilà ce que peut le 'génie. \\ ya des morceaux de foije qui valent des cent mil'e. francs,
— Moi, j'aime mieux ta copie, dit le, dragon^
— Elle est plus jiuine, dit Jps 'ph en riant ; mais ma copie ne vaut que mille friiiir s. Il aie faut deinair) npur lui donner toqs les tons 4fi l'or|§inal e( \% Y'çilli.r ijfin uu'oiq ne les recoiinijisse pas.
— Adieu, ma mère, dit Philippe en embi assaut Agathe. A dimanche proihain.
Le lendemain, Klie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de Joseph , qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapiier, Joseph Bridau mil sa copia vernie avec uu vernis particulier à la (ilace de l'm-iginal, et plaça l'original sur .son chev<det. Il mystitia cqmplètv»-: rneiit Pierre. Griissou dv Fou,gères, qqi fut émerveillé do ce tour do fofct),
— yromporais-tu Ip y\n\ Élio Magus? lui dit Picrro G|'(issi)u.
— .Nous aHons voir, dit Joseph.
Le niarçhi\nd ne vint pas. Il était lard ; Agathe dînîijf ch(iz mailame De-iroclies i|uj venait de perdre son mari. Jo,iph proposa d.ine. .'i Pierre Gras^iou d** venir à s£( table d'hi\le. En (jesieudant il laissa, suivant ses habitudes, lu clerde .son ati'bi'r A la portière.
— Je dois poser cq soir, dit Philippe à la portière une heure après le départ de son frère. Joseph va revenir, et ja vais l'aflendro dans l'atelicir.
La portière donna la clef. Philip|ie monta, prit la copia en croyant prendre lo lahleaii, puis il redescendit, remit la clef à la portière en paraissant «voir oublié quelqun chose, et nll I vendrez le Itiitiens Imis mille francs. Il avait eu la pi-i'caiilion de prévenir Ètie Maiius iU> la part de son l'rère .le ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph, qui rniiipuait sa mère de riiez inadaqie veuve D srorhes. rentra, ht portier lui parla du la luhie dp son frèro, qui Mh\\ aiiKsjl^l .sorti qu'entré.
— Je suis pefclii s'il n'a pas eu la déliiiiliisso de na prendre que In copie) s'tieria le pmntre en devinant lu vol. Il monta rapidement les trois é',ij;o-, m> précipita dans son atelier, et dit i — Dioii «oit loué I il a été on qu'il sera loujoiirs, un vil ooqiiin !
A« l'Ile, qui aveit suivi Jo-eph. ne comprenait rien à ( elle (larole ; niais quand son llls la lui eiU explic|uée. elle resta delioiil sans larmtis aux y(<u.t.
— Je n'ni donc nlu; qu'un llls, dil-elle d'une vo \ iltjble.
— NoijH p'dyoïi.s pas voulu le déshonorer aux yux des l'drau^ers, riqiril Ji>sepli ; mais maiiitenaul il l'aiif le consi«iier chez |i> portier. Ilésormais nous garcleroiis nos ciels. J'achèverai s.) mniidiie ll){ure de inéuioire, il v mani|nn I 0 de chose.
T Uisse Ifl r()|||t)i!> f|!ç j^j, i| i|jp ferait In^i <l > mnl h
[»E BALZAC
voir, répondit la mère atteinte au fond du cœur, et slupélaite de tant de lârheté.
Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il connaissait l'abîme nù il plongeait son frère, et n'avait rien respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus dn Philippe. Sa figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré ; une pensée la tuait.
— Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les tribunaux !
Deux mois après, au moment oii Agathe allait entrer dans son bureau de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe et amené par une affaire urgente.
Quand Gi rondeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'aulanl plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre frais, oflraient je ne sais quoi d'éraillé, do libidineux. 11 portait une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de la Lé/ion d'honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec de fortes épaules. Son torse reposait sur de pehtes jambes grêles. Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie joyeuse. \ji bas des joues, fûrlement ridé, débordait un col de velours noir usé. Entre autres enjolivemens, l'ex-dragou avait d'énormes boucles d'or aux oreilles,
— Quel noceur I se dit Joseph en employant une expression populaire passée dans les ateliers.
— Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre lils se trouve dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de no pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur impose ; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle Florentine do la Porte-Saiiit-Marlin le loge chez elle, rue de Vendôme, dans une pauvre mansarde. I'lillip()e est mourant ; si son frt're et vous vous ne pouvez pa}er le médecin et les remèdes, nous allons êin; forcés, dans l'inlcrét nràme de sa guérison, de le faire transporter aux Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions : il lui faut atfsoluineiit une {jarde, il sort le soir pendant que niademois<-lle Flon-ntine est au théâtre ; il prend alors des choM's irritantes, contraire-i h ^u nialiidie et h son trailemcnl ; cl comme nous l'aimons, il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé .sa pension pour trois ans, il csl rt'mfilacé provisoirement au journal et n'a plus rii-n ; mais il va se tuer, madaint', si nous ne le mettons fias .'i la maison do santé du docli-ur Dubois. Cet liospi(<' décj'nl coûtera dix franc» par jour. Nous f(«rons, l'Iun-iitmc et moi, la moitié diiii mois, faites Taulre'/... All.z! il n'i-n aura guèm qui! pour deux mois I
— Monsieur, il e-l diliicilo qu'une iiÉi'-re ne vous soit pas i;liTn''lli'mi'iit ri'connaK>aiili! de ce que vous fûtes pour son lils, rf|)oiiilil Agatlii' ; mais ce lils est retranché de mon ((i;ur; et, quant à de l'argi-nl, jn n'en ai point. Pour ne |>.is (■'ifi! h la (li.irxe ili? mon lils,»cjue voici, qui travaille iiuil l'i Jour, qui se lue et qui mérite tout l'amour do sa mèrr, j'i'iiiro liana un bureau do lotoriu comme sous-géruiili-. A iiioii Agu t
— El vous, ji-uni' homme, dit le vieux dragon h Joseph, vo>oiis7 Ne (.•ri'i;-vi)iis pii^ pour votri) Irem ce que loiil uiir pauvre uonseu-sc de lu Porle-Saiut-Murliii et uu vieux iiiililaireT. .
— Ii'iioz, voulez-vous, dit Joseph impatienté, (juo je Vous exprime en langage d'urlisir l'objet de votre vi>ili)ï Eh l)i<-ii ! Vous VfiH'z nous lirer une carotte.
— Deiiiuui, donc, votre Irèm ira Ii llu^pital du Midi.
— Il y Mira très bien, ropnUosepli. Si jumol» j'étais en pareil uiH, j'irai-, moi.
Uiruudrau w rrliru liJ-s désappointé, mnis aussi lièsM-n'UM'iiii ni liuiiiilii! il'avijir l\ mettre aux Capucins un homme qui «vall («irl<> les ordres de lliiipintir pi ikI.uiI
la bataille de Monfereau. Trois mois après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de donner le sou du pont des Arts, aperçut le long des boutiques du quai de l'Ecole, où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée do la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement : elle lui trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en etiet à Paris trois ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les apparences et à qui l'avenir appartient : misère des jeunes gens, des artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus exercé. Ces gens constituent l'ordre équestre de la misère, ils vont encore en cabriolet. Dans le second ordre se trouvent les vieillards à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de la Légion d'honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des vieux rentiers, des vieux employés (|ui vivent à Sainte- Périne, et qui du vêtement extérieur ne se soucient guère. Enfin la misère tn haillons, ^ la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que Cal- ' lot,qu'Hogarth, que Murillo, Charlet, Ratïet. Gavarni, Meissonnier, que l'Art adorent et cultivent, au carnaval surtout I L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux derniers ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées étaient eu parfaite harmonie avec des poches usées et un collet crasseux. Des vestiges do duvet disaient assez que, si la redingote contenait quelque chose, ce ne pouvait être que do la poussière. L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve, diraient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa reilingote bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. Aussi les passans regardaient- ils co brave, sans doute une victime du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié ; car la rosette inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes honorables pour la Légion d'honneur. En ce temps, quoiqu'on ei1t essayé de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans Irein, il n'y avait pas en Franco cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce fils, elle pouvait encore beaucoup soull'rir par lui. Alleinle par un dernier rayon do maternité, elle pleura quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de riMnpi^reiir le geste d'entrer dans un débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur lo seuil : il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traveu'sa rapidement le i|uai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, el se sauva comme si elle venait diM'ominellro un crime. F-lle resta deux jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux l'Iiornblo ligure de son flis mourant de faim dans Paris.
— Après avoir ('puisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera? pensait- elle. Giroudeau ne nous trompail pas: Philippin sort de l'hôpitiil.
i;ile ne voyait plus l'assassin de sa pauvre lanlo, le fléau de la famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le iléli.iiirlié de liasi'tage; elle voyait un conv.deseeiit mourant de liiiiii, un fumeur sans labac. Ivlle ileviiil, ft ()uar.iiite-sept ans, comme une femiiie de soi.xante-dix ans. Sivs yeux .se ternirent alors dans les larmes et la prière. Mais ( () ne fui pas le dernier coup que ce lils dcivait lui perler, el sa pri'vision la plus hornbli' fut réalisée. On dériiuvril alors uui> conspiration d'ofliciers au sein de l'armi-e, el l'on cria par les rues l'extrait du Moniteur qui conleiiail des dé'lails sur les arrestations.
Agathe entendit du fond de m rage, dons lu bureau do