‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 11 sur 45 · L-N Jii:,.NAuE Dli GARÇON · texte numérisé non relu

L-N Jii:,.NAuE Dli GARÇON

loterie do la rue Vivienue, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant, qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna un congé de quinze jours.

— Ah I mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là, dit-elle à Joseph en se mettant au lit.

— Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph. Pendant que l'artiste conûait les inléiôls de son frère à

Dcsroclies, qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre autres à des Lupeaulx, alors secrélaire général d'un ministère, Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, celte fois, eut contiance en lui.

— Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera mis en liherté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de deux témoins.

— Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.

Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe. Si Rouget rclusait, elle pria madame Hochon do les lui prêter en s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle reçut la lettre suivante :

« Ma petite, quoique votre frère ait, bil et bien, qua- » rante mille livres de rentes, sans compter l'argent éco- » nomisé depuis dix-sept années, que monsieur Hochon » estime à plus de six cent mille francs, il ne donnera pas » deux liards pour des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant » à moi, vous ignorez que je ne disposerai pas de six lin vres tant que mon mari vivra. Hochon est le plus grand » avare d'Issuudun, j'ignore ce qu'il fait do son argent, il » ne donne pas vingt francs par an à ses petils-enfans ; » pour enq^runter, j'aurais besoin do son autorisation, et » il me la refuserait. Je n'ai pas mi'^me tenté de faire par- » 1er à voire frère, qui a chez lui une concubino do la- » quelle il est le très humblo serviteur. C'est pitié que de B voir comment le pauvre homme est trailé chez lui, » quand il a une su;ur et des neveux. Jo vous ai fait sous- » entendre à plusieurs reprises que voire présence à Isn soudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour vos » enfans, des grill'es de cette vermine, uno fortune de » quarante et peut-ôlrc soixante mille livres do rentes; » mais vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne » m'avoir jamais comprise. Aussi suis-je obligée de vous » écrir(3 aujounl'luii sans aucune précaution épistolalre. » J<! prends bien part au malheur qui vous arrive, maisjo i> ne puis que VOUS plaindre, ma chère mignoimo. Voici » pourquoi jo ne puis vous être bonne ti rii.'n : à tjualre- » vingt-cin(| ans, Hochon fait .ses qnnlro repas, mange de » la salade avec des œufs durs le soir, et court comme un » Ifipin. J aurai passé ma vie entière!, car il fera mon ejii- » tiiplie, sans avoir vu vingt livn s dans ma bouise. Si vous " vouli'Z venir à l>souiluu com.hailri' rinlhienco de la con- " ruhiiio sur voire lière, comfne il y a des laitons pour n que Itougel ne vous reçoive pas rlii-z lui, j'aurai déj/i " bien dn la peine à obtenir de mon mari la peniiis.iiuii do » vous avoir chez mol. Mais vous pouvez y venir, il m'on beira sur ce point. Je comiaisiiii iiioyi;ii d'olileiiir ce que » je veux de Ini, c'est de lui |i.irlerdi' mon U'slamenl. Cela » me semble si horrible que ji; n'y ai jamais eu recuuri ; » mais pour vous, je ferai l'impossible. J'espère (juo volro F> Philippe .s'en tirera, surtout si vous pn'iie/, un bon nvo- » nil ; mais arrivez le plus l(M possible à ls>ou(liin. Songez » qu'il ciiicjuanle-sept ans voire imbécile de lien- est plus » chi'iil i<t plus vieux i|ui! nionsii'ur Hnchoii. Ainsi, la cliose )■ presse. Un parle déjà d'un Irsiainent qui vous priverait 1. de la succession ; m.ii>, au dire de inonslfur HurlHiii, il « evt toujours temps de |i' l'iin- révoipier. Adii'il, ma pelile » Agallii', ipie Dieu vous aidi' I cl co:iipl< /. aussi sur Vijlie » marraine (|ui vous aime.

» MAXItlIMIN^U IIIICIION, née I Kl MKAU.

» P.-S. Mon neveu Etienne, qui écrit dans les journaux » et qui s'est hé, dit-on, avec votre fils Philippe, esl-il » venu vous rendre ses devoirs ? Mais venez, nous caiise- » rons de lui. »

Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à Joseph, à qui elle fut forcée do raconter la proposition do Giroudeau. L'artisie, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.

Frappés de la justesse do cette observation, le fils et la mère allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de Bussy. Cet avoué, sec comme défunt sou père, à la voix aigre, au teint âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite cl la proposition de Giroudeau.

— Ah çà ! mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fds? Ne donnez pas deux liards! Jo vous réponds de Philippe, c'estpoursauversonavenirque je liensà le laisser juger par la Cour des Pairs. Vous avez prur de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse oblenir une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune do vos enfans. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament en faveur de celte femme, et .si vous ne savez pas le faire révoquer... eh bien! rassemblez au moins les iléinens d'un procès en caplaliou, je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver les bases d'une instance de ce genre I Aux vacances, j'irai, moi ! à Issoudun... si je puis.

Ce : « J'irai, moi ! » lit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant, et il le garda pendant un moment seul.

— Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le drôle est si lin qu'on no peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre niais ou traître, choisissezlui un rôle. Il sera sans doule mis sous la surveillance do la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère, vous avez do l'esprit, tâchez de sauver celle succession.

— Allons, ma pauvre mère. Desroches a raison, dit-il en rejoignant Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes ileux tableaux, partons pour le Berry, puisque lu as quinze jours à toi.

Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée, A;j:athe et Joseph se mirent en roule le lendemain .soir pour Issoudun, nbaiidonnanl Philippe à .sa destinée. La diligence passa par lanied'lùilrr pour prendre l.i loule d'Orléans. Quand A;,-allie aperçul le Luxembourg où l'Iiilip(H' avait t-lé tianslei'é, elle ne |)Ul s'eiiq êcher de dire : — Sans les Alliés, il ne .'erHil pourlaiil pa> lit!

Ilieii des enfans auraient lait un iiiiuivemenl d'in<|Nitience, auraient souri de pilii'; m:<]> l'artisie, .;ui si' limivail seul avec .sa mère dans le cinipé, la shisil, la piessJi t oiilre son cieur, en disant : — O mère ! lu es mère comme liaphat-l éUiil peintre ! Et tu seras Ijujours une imbécile de mère !

Bientôt arrachw à .ses chagrins (lar lesdislniclioiis de la roiiU-, mailaiiie Bridau fut conlrainle h songer ou but <l(> son voy.ige. Nalurelleihenl. elle relut la lellre de matlaiiie llorhuu qui aval! si fort eiiiu l'aviiui' l)e>roches. Kra|>peii alors des .mots C(iHc«l)i;ie et ifiniiiie que la plume d'unii sepluai4)>naii'e aussi pieuse que res|icclable avait empl(>yM pour désigner la l'eimiie en train do dévoii r la forlunedit Jean-Jaccpies Rniiget traité liii-iiiêiiie d'imWri/», elle su deiiiaiidn commeiil elle ponv.iil, par sa présiMicti à Issoudun, s.iiiver une su( Cession. Joseph, c" pauvre artisie si désiiileri">Aé, .savait peu de (choses du Cudi>,eiri<xclainaliuii do sa mère le prooccuiM».

— Avant do nous envoyir s.iu\er une succession, iiolro

DE BALZAC

ami Dpsrorhfs aurait bien dû nous expli.juer les moyens par lesquels on s'en empare, s'ecria-t-il.

— Aillant que ma i^te, étourdie encore à l'idée desavoir Philippe en prison, sans tabac peut-être, sur le point de comp.iraîlre à la l'our des Pairs, me laisse de mémoire, r''p riil Ajrath>>. il me semble que le.jeune Décroches nous » dit de rassembler les éléniens d'un prot es en captatiou, pour ie cas ou mon frère aurait fait un testament en faveur d" Cette... cette... femme.

— Il est lion là. l)esroche.s 1... s'écria le peintre. Bah ! si nous n'y r-omprenons rien, je le prierai d'y aller.

— .Ne nous CH.-,sons pas la tête inutilement, dit Auathe. Quand nous serons à Issoudiin, ma marraine nous guidera.

Celle conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture h Orléans, m.idatne liridau et Jo-epli entraient en Sologne, indique assez riiicafiaeité du peintre et de sa mère à jouer le nMe auquel le tei rible maître Desroehes ks destinait. Mais en revenant h Issoudun après trente ans d'ati>ence. Agathe allait y trouver de tels changemens dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau de cette ville. Sans celte peinture, on comprendrait difiicilement l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa (îlleule. et l'étrange sitii.'ition de Jean-Jacques Rouiiet. Quoique le docteur eût fait considérer Asfathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un frère, quehjue chose d'un peu trop extraordinaire h rester trente ans sans donner signe i[f vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment sur des circonstances bizarres ()ue des parens autres que Joseph et Agathe auraient depuis longtemps voulu connaître. Entiii il existait entre l'éiat de la ville et les intérAts des Bridau cer- (airii rapports qui se reconnatlront dans le cours même du ré<it.

N'en déplaise Jl Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'empereur Probiis le Noé dus Gaules, César a parlé do rexi'i'llent vin de Champ- Fort (de Campo Forli), un des meili-iirs cloi» d'Issoudun. Rit'ord s'exprime sur le compte de u<>ll« ville en lerme.s qui ne laissent aucun doute sur sa irraiels population et sur son immense commerce. Mais r«<» d'u j léinoïKiiages a>'Si|7neraienl un Age asse^ médiocre h celte ville i-n comparaison de sa haute anllipilté. Hn effel. des fouilles réceriimenl opérées |jer un .savant urchéologui' de cette ville, M. Armand l'éri'met, ont t'ait découvrir wiu» la célèbre tour d'Issoiidun une l)i(sili(|ue du cinquième Kiècle. la suulr pritbalilement qui existe en France, Olte éuline gardn. daiiHKes inalériaiix même, la signature d une civilisiiiion antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain qu'idle u reiiifilacé. Ainsi, d'après les ri'chercliei de cet iinli'pi.ure, Isxiudun tomme lonles les vilIcH de France ilimt la lermiMaJson aiiriemie ou moderne rom(>orle lu |)un idimum), otVnraltdaiis sou nom le certi- Ib-nl d'une eiiHlenci! aiil(i('h|one. Ce mol liun, l'apanage de tiiule eiiiini lice CiillsaiTee pur le culte driliiliipie, ailnoM iTiiil un elHlili-semeiil iiiilitiiire et religieux ilest.eltes. Lea HomaiiiH auraient liAii sous le Uiiii de» (iaulois un templ« h UiH. Du 1^1, «fliiii Chaiimeau, le nom de la ville : l«-ioiift-l>un I In serait rdbreviiiliiiii d'Isin. Itichard Cieiirdi* l.ion M l)ii-n cerlaineiiieiil \iM\ la l'aiiieiise tour où II a lr«p|>â moniiuie, un d< k-os d'eni- hahili<|iie du ciiiqiiièine «lèc'e, le IrMisieme iiiniiiimeiil i|e In troisième reli;;i()M de celle vieilln ville. Il h'ititl nervi île rejli éuliso comme d'un |rfilii( d'arrèl nm eskinre a l'elliausiieiiii'iil du huii rempart, et l'a coicervéïi en la inuvraiil de M'ft rurlillrations lemla- Jim coiiiliM! d'un manteau. Issnudiui était alors le Méue iIh In piiihviiicii •iplii-méri) <li u lluiiliera eldeNi:<iitureaux, oonflolHuri que Henri II op|Msa fi son llls llichknl, lors de sa r>\'olle ciiiniiie criiiilii de l'oiluii. I.'lùsloire de l'Aquilaiiie, (|ul n'a \>ns Mi faiti' |t.ir les Kenèdicliiis, ne su fera baiia diiiitn p iliil, car II n'y n pliH d" lli'ilédictlns. Aussi iie.Haurail on trop étlaircir cen lénelneH nn'hi'iiliigiqueH ilans I liiilotro do no» iiiirurs, (oiib-H le» fMl^ ijiu- Im insioii a'en préw<nU). Il etMto un autre témoigii«Kr do l'imliquii puis-

sance dTssoudun dans la canalisation de la Tourneinine, petite rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg qui .s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue nommée, depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même s'appelle faubourg de Rome. Les habitans de ce faubourg, dont la race, le sang, la physionomie, ont d'ailleurs un cachet particulier, se disent deseendans des Romains. Ils sont presque tous vignerons et d'une remarquable raideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et peut-être à leur victoire sur les t'ottereaux et les Routiers, qu'ils ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun. qui fut terrible, dont les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord, les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et coulunies de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions indirectes, et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque réverbère : « C'est là que faut le pendre ! » Le pauvre homme fut arraché à ces furieux par la garde nationale, qui lui sauva la vie en le conduisant en prison, sous prétexte de lui faire son procès. Le général n'enlra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son colc^ut au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert à tailler les artires), et lui cria : « Pu d' connus, oit y a rin de fait l » Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la révolte à qui l'on promit de demander aux Chambres la suppression des rais de cave I...

Au quatorzième siècle, Issoudun avait encore seize h dix- S(>pt mille habitans, reste d'une population double au temps de Kigord. Charles VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jus(iu'au dix-huitième siècle sous le nom de Maison du Koy. Cette ville, alors le centre du comnierce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe, et febriquait sur une grande échelle des dr.ips, des chapeaux, et d'excellens gants de rhcvreautin. SoUs Louis XIV, Issoudun, h qui l'on dut Baron et Hourdaloue, était toujours citée comme une ville d'èlègance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitans d'Issoudun remarquables entre tous les Berrichons par leur finesse et par leur esprit naturel. Aujourd'hui cetti' splendeur et cet esprit ont disparu conqilétement. Issoudun, don! l'élendui" atteste l'ancienne importance, se donne douze mille flmes de population en y comprenant les vignerons de quatre énormes faubourgs : ceux do Saint-I'alerne, de Vilatlé, de Rome et des Alouettes, qui sont des [«Mites villes. La bourgeoisie, comme celle de Ver-ailles, est au large dans les rues. Issoipliin conserve encore le marchi' des laines ilu Berry. comnierce menacé par les amélidrations il(> la race ovine ipii s'iiitroduisi>nt partout et (pie l(> Berry n'adopte point. Les vlgqobles d'Is- S'indun proclujseni un vin ipii .se boi| dans deux déparleiiieiis, et ipii, s'il se fabriquait comme la Bourgogne et |a (;;iscngiie filiriqueiil le leur, deviendrait un des hieilleurs vins de France. Hélas ! faire rownie faisaient nos p^r«s, no rien innover, telle est la l(<i du pavs. Les vignerons continuent donc h laisser la rrtpe pendant la lerineniiitloii, ce qui rend détestable un vin ipii pourrait être la source de nouvelles ricliessi's et un objet d'activité pour le pays. Grflco !\ l'rtprelé (|ue In rrtpe lui coiiiuiuiijipie et qui, dit-on, ,so iModitle avec l'rtge, ce vin traverse un siècli». C.etle raison 'l'MiiK'e par le Vignoble est assez Importante en œnologio jMiiir être publiée. Ouillaume le Breton a d'ailleurs celé-

ON MÊS'AGE bE GARTON".

bré dans sa Philippide cette propriété par quel(iue vers.

La décadence d'Issoiidun s'explique danc par IV^prlt d'immobilisme poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul (ait fera comprendre. Quand on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la diriger de Vierzon surCliSteauroux, parI-;soudun. La route eût été plus courte lyi'im la dirigeant, comme elle \'(i-U par Vatan. Mais les notabilités du pays (t le conseil munucipal dFssoudun, dont la délilji'ralioti existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan. en ohjpctant ()ue, si la grande route traversait leur ville, les vivres augtnenleraient do prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets In-nt» sous. On no trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les contrées les plus sauvages di' la Sardaigne, pays si peuplé, si riche autrefois, aujourd'hui si désert. Quid le roi Charles Albert, dans une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, sel'onde capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, 1,1 st'ule qui existe dans cette savam; appelée la Sardaign'', le tracé direct exigeait qu'elle passAt par Bonorva, dis'rid habité par des gens insoumis, d'autant jjIuS comparables à nos tribus arabes qu'ils desr<'ndc'nt des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par la civihsaiion, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de délibérer, signifièrenl leur opposition au tracé. Le gouvernement ni! tilt aucun compte île cette opposilinn. Le (iremier iULfénieur qui vint planter le premier jalon recul une balle dans la tète et mourut sur son jalon. On ne (it aucune recherciie à ce sujet, et la route décrit une courbe qui l'allonge de huit lieues.

A (ssoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre h bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés par les frais lie culture et par l'impôt ; de mOme que la ruine du commerce d s laines et du pays est préparée par l'impossibilité d'airiélinrer lu race ovine. Les gi'usde la campagne ont un'' horri'iir [irofoude pour loule espèce de chaiigemi ni. niAini- ()our n-lui qui leur paraît utile à leurs inlérfils. ijn Parisien trouve dans la campagne un ouvrier qui mangi'ait h dîner une énornii^ quantité de pain, de fromage et di' ir'gumes ; il lui prouve que, s'il substituait à celte nourriture uni- porlinri de viande, il si- muirrirait mieux, à meilleur inareiié, qu'il Iravadlerail davanlage, el n'useruii pis si ((romptement son capital d'existence. L(! Berrichon reconii.iil la justesse du ca cul. — Mais les disellen I nion-ii'ur, répondit-il. — Quoi, les dinetteK?... — Kh bien I oui, quoi qu'on dirait? — Il serait la fable de tout li' pays, lit observer le propriétaire sur les terres de ijui la scène avait lii'U, on le croirait t\i\u: comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion publique, il a peur d'fitri^ montré au dojgi, de passi'r pour un hmiuni' faible ou malade... Niiilà commi- nous sommes dans ci' [lays-ci 1 Beaiuoup de Imiirgroi^ disent cette deriiièri' plirii-e avrc un ^iiiliini'nt d'orgueil I iiché. Si ri«noraiiii' et la rnuliiu' sont invinilbles dans les campiigiies où l'on ntiandonne les paysans à pux-mémeH, la ville irissoudun est arrivéi' n une romplèto stagnation social". Obligi'edecomliailre bi di'gi'-ni'ieM'enro des lortunes par une économie si irifide, (-liaipie f.'iinjlh' vil chi'/ SOI. It'iidleurs, la socieli- s'y trouve à laiiMi-. (irivénle riinl.iuoiiisjMe qui donne du ton aux mn-iirs. La ville no eoiHiatl plus celle opposition de deux forces à laquellu un a liCi la vielles fctals italiens au moyen-Age. Is-.oiidun n'a plu.it di- nobles. Lis ColliriMiix, les Hiuiljer.^, la Jacquerie, les KiierreK lie religion el In Ki'volutiiin y ont tutalenienl siip- (a-iiné la nolilessi^ Lu ville esl lic-ljèie de ce liiiuiipho, Is'OiiiInn a rotisUimmenl refusé, toujours pour Miaiiili'iiir le bon itiaicbt'' di-s vivres, d'avoir nue garnison. IHlea perdu ce moyn de communicaiion avec le siècle en pirdanl aussi li's profils ipij m' lonl avec la Irniipe. AvunI i'i'm, Ishuudiin elait une des plus a^n'aliles villes de garnison lin drame jiidic.iire qui occupii loule la l'r/Mlce, r.'ilf.nre du lii'iilenaMl gener.il nu Hailliage l'oiilre le niarqulsi|i< Cliaplt dont lu llls, (illtcier do di'ugun.i, fut, h propuK de KOluiileri •. lusiemenl peul-<*lre nuiU Iratireuseineul mis h niori.

priva la ville de garnison à partir de celle époque. Le séjour de la 44e demi-brigade, imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les habitans avec la gi-nt militaire. Bourges, dont la population décroît tous les dix ans, est atteinte de la même maladie sociale. La viialdé déserte ces gratids corps. Certes, l'adminisfration esl coupable de ces malheurs. Le devoir d'un gouvernement esl d'apercevoir ces taches sur le corps politique, el d'y remédier en envoyant des hommes énirgiques dens ces l'icalJés malades pour y changer la iacedes riioses. Hélas! loin de là, on s'aiiplaudit de celle funeste el funèbre tranquillité. Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats capables? Qui de nos jours e.st soucieux d'aller s'enierrer en des arrondissemens où le bien à faire est sans éclat? Si. p.ir lias;ird, on y case des ambitieux étrangers au pays, ifs sont bientôt par ta force gagnés d'inerfie, et se inellenl au diapason de celle atroce vie de province. I.ssoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette .situation particulière, l'arrondisseminl d'Issondun étail, en 1822, administré par des hommi-s appartenant tous au Berry. L'autorité s'y trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naiurelleme^it très rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité patente. Le Procureur du Roi, monsieur iMouilleron, était le cousin de tout le moule, et .son Subslitut appartenait à une famille de la ville. Le Président du tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se rendit célèbre par un de ces mots ()ui en province coiffent pour foute sa vie un homme d'un lionnet d'Sne. Après avoir terminé l'instruction d'un procès criminel qui devait eiiliaîner la |ieine de mort, il dit à l'accusi': — « Mon pauvre Pierre, ton .iffaire est claire, tu auras le cou coupé. Que cela te serve de leçon. » Le commissaire de police, comniissaire depuis la Restauration, avait des pareus dans loul ^arrondissement, Knlln, non seufement l'influence de la religion eiait nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Celle bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des bi.s;oires plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre luanmeavec .sa servante. Les enfans n'en allaii'iil fias moins au catéchisme, et n'en faisaient pas moins leur première communion ; il n'y en avait pas moins un collège ; on disait bien la messe, on féîait toujours les fiM 's; on payait les contribiifioiis, .seule chose que Paris veuille de la province; enlin le m. lire y prenait des arrêtés ; mais ces actes de la v ie sociale s'accompliss dent par routine. Ainsi, la molless.' dt< l'administralion concordait admirableinenl h la siiuaiion inlellecluelle et morale du pays. Les événemens de cete histoire peindront d'ailleurs les ellets de cet élal de choses qui n'est pas si singuliir qu'on pourrait le rro re. Beauct»up de villes en rraiice, el particulièrement dans le Midi, ressemblent h Issoudun. L'état dans leqiud le triomphe de la Bourgeoisie a mis ce Cliefdieu d'arriuidissi'inent est celui qui altend loule la Fruiice el même Paris, si la Bourgeoisie roiitiiiue à rester maîtresse de la politique exiérieuro el iiilerii'iire de noire pays.

Maintenant, un mot de la lupographie. Issoudun .s'étale du nord au sud sur un colenu i|ul s'Hrrnndil vers la route de ChAteaiiroux. Au bas de celli< éminence, ou <■ jadis pratiqué pour les bi'soiiis des fabriques, ou pour inondur les douies des remparts au b'nips oii tlorissait la ville, un c.inal ap|>< lé malnleii.nit In Hiiirre-t'inr^f, el dont les eaux sont prises h la Tliéols. [M Kiviere-l''orcee forme un bras artiliciel qui SI* décharge dans la rivière naturelle, au did.'i du laiitiourg de Uiiine, au piimt oii s'y jiMleni /iiissi la Tourneiiiiiie el quelqiii'S autres couraiis. Ces petits cours d'eau vivi'. el les deux rivières, arrosent de.s prairies assp/êl<nilues que terrli'Ul de loules paris des colliiK-.s jaunAIres ou blancliet parsetui'es de points noirs. Tel esl ras|ii'cl des vignobles d'IssDiiduu pi'iida il s('()l mois de raniu'i'. Les viciieron, recèpi'iil In vigne tous U>s ans, el ne bussent qu'un nioit;Ni>n hideux el sans )''clialas au nulieu li un eiiionnoir. Aussi quand (Ml arrive de Vier/tm, de Vatan ou del.liAliMurouva l'œil atlrislé par des plaine.s muiioloiies e.sl-ilaKn'ubleni(ii surpris ji la vui' des prairies d'Ivsoudun, l'oasw de rello

DE BALZAC

partie du Bem-, qui fournil de légumes le pnys à dix lieues à la ronde. Au dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais entièrement cultivé en potagers et divisé en doux régions qui portent le nom de bas et de haut Ballan. Une vasie et longue avenue, ornée de deux contre-allées de peupliers, rflène de la ville au travers des prairies à un ancien couvent nommé Frapesie, dont les jardins anglais, uniques dans l'arrondissement, ont reru le nom ambitieux d"^ Tivoli. Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences. Nécessairement les traces de rancienne grandeur d'Issoudun se révèlent à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions de la rille. Le Chaieau, qui formait auti-elbis à lui seul une ville avec ses murailles et ses douve"!, constitue un quartier distinct où l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où Ton ne sort que par trois points jetés sur les hras des deux rivières, et qui seul a la physionomie d'une rieille ville. Les remparts montrent encore de place en place leurs formidables assi>es sur lesquelles s'élèvent des mais<jns. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui en était la forteresse. Le maître de la ville, éialée autour de ces deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La possesMon du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le faubourg de Sainl-Paleriie, qui décrit ■roiiime une palette au-delà de la Tour eu mordant sur la prairie, es! trop considérable pour ne pas avoir été dans les temps les plus n culés la ville elle-même. Depuis le moy.n-âge, Is«ouduii. comme Paris, aura gravi sa colline, ••l se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion lirait. en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la cliarmaiile église de Sainl-Palerne, récemment démolie yiar l'hériMiT de celui qui l'acheta de lu Nation. Cette •■gli=e, un di'.^ plus jolis nprcimen d'église romane que possi'd.'il la France, a péri sans que personne ail pris le dessin du poriail, dont la toiisirvalinii était parfaite. La seule voix qni s'éleva p uir sauver le monument ne trouva d'écho luill'' part, ni dans ia vilie, ni dans le département. Quoiqu'- le CliAli'au d'Is-ouduu ail le caractère d'un vieille ville ,ivee ses rues étroites et ses vieux logis, la ville proprement •lile, qui fui prise et brfllée plusieurs fois à dillérenles .•poques, noiammenl durant la Fronde où elle brûla tout ■ •ni'ère, n un .!S()etl iiioili-rne. Des rues spacieuses relativi-nienl h i'»'lat des autre.; villes, et des maisons bien bâties, ronnenl avec l'asprcl du Châti'au un contraste assez frapiwril (|iii vaiil k l-soudiiii, dans quelques géogniphies. le iiom de Jolie.

Iiiiiis une villi» ainsi constituée, sans aucune activité inclue ron'niercinlf. sjins gortl pour les arts, sans occiipa- 'iniiH wivnnli'S, où chacun reste dans son intérieur, il ile- •nil «rriver il il arriva, sous In Keslauralion. en 1Sl(i. • |iinnil la «iHTri- eut f.-'ssé, que, parmi les jeunes gens (le m vill«>, plusieurs n'eurent aucune carrière h suivre, et ne .nrefil <|im faire en atleni|an> leur mariage ou In succession in liMirt pnrrMi». Rnniiye^nii loi/is. ces jeunes gens ne Irntiv^r(•nl nui iiii élément de ilisiniclion en ville; e( comme, ^iinaiil un mut du pay«. il finit (pir jeiinetfe jetif pa f/ournii; il» MrenI leurs f.irces aux dépens de In ville ni<^ine. Il leur lui bien diKIrile d'ofii^rer en plein jour, ils eussent été re- ••onnu<i;el. In ''oiqie i|o leurs crieies une lois conibli-e, il» niir.>ieni (lui par Otre Irailuits, n In première peccadille lin |M'U Iriip furie, en police cnrrecliiiiiuelli' • ils choisireuf ■lonr HW'/ juilii'ieii<u>nienl In nuit pour luire leuismnuvniH lourn. Alnii, ilnn< ces vieux restes i|e (nul de civilisiilioiis ||ver«>4 ili«(>nriieH, brilln rotntue une dernière (hiiiiine un ,o*iifli> d" l'e«(iril de drôlerie qui dislinguail lesniiciennes fnoMir», (><i jeiifieii (fenit s'nrnu«èrenl coiimie jnilis s'aiiur dlenl (linrlei IX el «et courtl-jans, IP'nrl V e| ses cniuiinttioii». ri ronime on s'niniisM imliH dans bi>nuc(iu|i de villes In proviiire. Cne lois rnrileilén'-s par la n'>cessil(i ,|,. |^',.„ r*il|i|iT, «le M» iK-fendre, el d'iiiveiiler des loiir.H pinisnns, il !• rt«ivi'lnp(4i rhe/ cm, par I" rtmr iIi'h idiW'», ccIIk soiniiie

.le niallgmlé «| diiiporle l<i jriine.H,. d i|u| «'(iliM.rve

uwpie ilrtiis le- niiiinniix. la eoiili-cir-ialinn leur donna de i|iii |e^ (H-lil* pini-irs que prnnire le iriyslèie d'une coiispi

ration permanente. Ils se nommèrent les Chevaliers de la Béfocuvrance. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits saints, ih afleclaient tous d'être extrêmement tranquilles; et, d'ailleurs, ils dormaient assez lard après les nuits pendant lesquelles ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher et de clianger des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion d'une mine. A Issoudun comme dans beaucoup de villes, ou descend à la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas pour fiTmeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore sortis, vers la fin do 1816, des plaisanteries que font dans toutes les provinces les gamins el les jeunes gens. Mais, en janvier 1817, l'Ordre de la Désœu- \Tance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours qui, jusqu'en 1823. répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou du moins en tinrent les artisans el la bourgeoisie en de continuelles alarmes.

Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max. que ses antécédens, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau. dont la galanterie a laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, h propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien. être le fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à l'un ni h l'autre, car son père lut un charmant officier de dragons en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort heureusement pour l'enfant, le docteur et le Snh télégué se disputèrent constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'rlle transmit à son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 17S8, avait pendant longtemps désiré cette bénédiction du ciel, ipi'on eut la iiiiMliancelé d'attribuer h la galanterie des deux amis, .sans doute pour les animer l'un contre l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, lavorisait les désordres de sa femme par une collusion el une complnisan(*e qui ne sont pas sans exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son fils, la Gilel se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris, elle erttété millionnaire: h Issoudun, elle vécut tantôt h l'aise, tantôt mi- .sérablement, el h la longue méprisée. Madame lloclion, sœur de monsieur Lousteau. donna (]ueli]ue dix écus par au (loiir que Max allât à l'i'cole. t'ette litiéralité (pie madame Hnclion (''tait hors d'i'lat de se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement attribuée h .son frère, alors h Sancerre. (Jiiand le docteur Rouget, ipii n'('>- Inii pas heureux en gan.on, eut lernaripié la benuir- de Max. il paya jus(|u'cn 180.') la pension nu collège de celui qu'il appelait Ir jeune rinile. l'oiume le Subdélégiiii mourut en 1WI0. et qu'en payaMt pendant cinij ans la pension de Max, le dorleiir paraissait obéir h un sentiment d'amoiirpronre. In questuiii de paternité resta toujours indéii.se. Maxi'iice Gilel, texte de nulle plaisanteries fut d'ailleurs liieiiirti oublie. Voici cumiueiil. i:ii Isdti, un an après |n liinrl du docteur Uoiiget, ce garçon, qui semblait avoir ('le créé pour une vie hasardeuse, doui' d'ailleurs d'une force et d'une ngililé' remarquables, .se permettait une foule de inéinits plus ou moins dangereux h coiiinieltre. Il .s'entendait df'jh avec les pelits-llls de monsieur llnclion pourl'aire eriratcer les l'.pieiers de la ville, il ri'i-ollait les fruits avant les pro|irii''laire>.-, ne se «êiianl point piuir escalader des murailles. Ce rieiiKui n'avait pas son pareil aux exercices

UN MÉNAGE DE GARÇON

violens, il jouait aux barres en perfeclion, il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne do celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la cl'asse avec passion. Au lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait l'argent soustrait au vieux docteur ;i acheter de la poudre et des balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui avait do«né. Or, pendant l'automne de 180<5, Max, alors âgé de dix-sept ans, commit un meurtre involontaire en cftrayanl, à la tomi)ée de la nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit darasoB jardin où il allait voler des fruits. Menacé de la guillotine par .'^-în père le sabotier, qui voulait .sans doute se défaire de M, Max se sauva d'une seule traite jusqu'à Bourges, y rejoignit r^a régiment en roule pour l'Espagne, 3Î s'y engagea. '^^ affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite.

Un garçon du caraclèra de Max dcvp'^rse distinguer, et il se distingua si bien qu'en îrci? can',pignes il devint capilaine, c-ar le peu d'instruci;;! qi''// avait reçue le servit puissamment. En 1809, en Porlugar, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où .sa compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y mainlenir. Max, pris par les Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion d'Honneur et le grade de chef de bataillon ; mais l'Empereur était alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat (jui se faisaient sous ses yeux ; il n"aimnit pas ceux qui se laissaient prendre, et fut d'ailleurs a,ssez mécontent des aflairos do Portugal. Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant c((s quatre années, il s'y démoralisa complètement, car les pontons étaient le bagne, moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre et se défendre do la corruption qui ravageait ces ignobles prisons, indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel (on s'y battait en duel dans un espace do six pieds carrés) sept brelteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son adre.sse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des complaisans ijui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans. Dans celte école de douleur, où les caractères aigris ne rfivaieiU que vengeance, où les sophismos éclos dans ces cervelles entassées légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à l'ait. Il écouta les opinions dis ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, .sans reculer devant les r(''sultals d'une action criminelle, pourvu <ju'ello frtt accomplie sans preuves. E.ntin, h la paix, il sortit perverti ([uoique innocent, capable d'(^tre un grand politique dans une haute sphère, et un misérable dans la vie privée, .selon les circonstances do sa desliiiée. De retour h Issoudun, il apprit la d(''plorablo fin de son [)èro et do .sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs passions cl qui limt, .selon le [iroverbe, la vie courte et bonne, les Gilel étaient iiioris dans la plus affreuse iiiiligence, h l'hi^pital. Presquo aussitôt la nouvelle du débarquement d(! Napoléon à Cannes se répandit (lar toute la Franco. Max n'imt alors rien di' mieux h l'ain" ipie d'aller demander à Paris son gradi'de(;hef de b.ilalllon et sa croix. Le man'-cliul (jui eut alors le porlel'euille de la gui rro 80 souvint do la belle conduite du capKaine Gilel en Portui^al ; Il le plaça dans In (jarde coiiune capilaine, ce ipu lui dormait, dans la Li^ne, lu grade de chef dn baladliiti , mais il ik* |iiit lui olileiiir la croix. « l.'l'!inpcreur H dit (|ue vous .saurii'Z bien la gagner à la première alfain;, lui dit In maréchal, m l'jl ell'el, ri:iii|iereur nota le brave capilaine p(nir être di'coré le .soir du londial de l'Ieurus, oïl (iilel .se (il remarquer. Après la^inladle do Walerloii, Max .se retira sur la I.(iir(\ Au lieencienu'iil, le m/irëilial l'ellri" ne recoiuml à (iilel ni .siui «raili- ni .sa croix. !.(> soMal de Napoléoii revint à Issoudun dan'^ un élal d'exa' per.ilion assez facile }i concevoir, il ne voulait .servir (pi'avcc la croix el le grade de chef de balaillon. I e.s Hiireaux trouvèrent ces( nniliiiuns exorbilanlesclie/ un jeune iioiimie de vingt-cinq ans, sons non), et <|ui pouvait devn-

DR IIAI./»(.. — II. KOiall lie 1.1 '

nir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement appelé la demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une place de six cents francs d'ap;iointemens à la Mairie. Max, qui remf)lit celte place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à Napoléon. Déjà Grand- Maître de 1 Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières fiimilles do la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il était violente! redouté par tout le monde, même par les otficiers de l'ancienne armée qui refu.^èrent comme lui de servir, et qui revinrent planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des g(^ns nés à Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau qui précède. Aussi, relativement à son peu d'imporlance, y eut. il dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs. Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux. On comptait h Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur plut; à l'exception cependant de ce Carpenlier, son successeur, et d'un certain monsieur Mignonnet, ex-capitained'artillerie dans la Garde. Carpenlier, officier de cavalerie parvenu, .se maria tout d'abord, et appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville, les Borniche-Iléreau. Mignonne!, élevé à l'Ecole Polytechnique, avait servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances citez les militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour /cpc'?»)/), un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur dans leurs relations avec le Civil, ou no blâmaient pas trop ceux qui sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite de .son républicanisme peul-élre, n'adoptèrent pas celte doctrine, qui ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances : une France militaire et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine Renard, deux officiers du faubourg do Uomc dont les opinions sur les péquins ne varièrent pas, furent les amis quand même de Maxence Gilet, le commandant Mi;;tionnet et le capilaine Carpenlier se ran^ènnl du ciMi' de la boui'^,'eois;(>, en trouvant la conduite de Max indigne d'un homme d'honneur, l.e conmi.md.int Mignonnet, pelil homino .sec, plein de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur ollrail à résomlre, el vécut modestement en faisant .sa .snciétr- de monsieur et de madame ('arpentier. Ses moeurs douces el ses occupations .scienlifKjues lui méritèrent la considi'ralion de toute la ville. Aussi disjiil-on que messieurs Ml^riionnel et CarpcMtier étaient de tout autres» gens (|ue le commandant Potel et les capitaines Uenard, Maxence el autres habitués du café Militaire, qui c<inservaienl '.es mœurs soldatesques cl Icserr(>niens de J'IJupire.

Au moment où madame Bridau revenait h Issoudun, Max était doiK'. (>xcliis du mond(> hourLreois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice» en ne .se [irésenlaiii point à la Sncii'té cfite le Cercle, el ne .se plaignant jamais de la triste ri'>proliiili(m dont il (''tait l'objet, quoicpi'il lill lejeuni» boinnie |i> plus (Mi''s.'anl, le nneux mis d(< loul Issoudun, qu'il y fil une ^iraiide dépense, el ipi'il l'ùl, par exception, un cheval, cho^e au.ssi étrange à Issoudun ipie ci'Iui do lord II)ron à Venise. On \t\ voir comment, pauvre el wins ressourci'>i, Maxence fut mis en élal d'être le fashiimnblo d'Issouiluii ; car les moyens lionlenx qui lui valurent l» inéplis des gens tinuirês ou reliKieux tiennenl aux inleiêls qui amenaiiMil Agathe el Joseph h ls.soudun. A l'audace de .son mainlien, à l'expreysion de sji physinnoniie, Max paraissait se soucier fnrl pou de l'opinion publique; il complaît .Mins doute prendri' un jour sa nvani lie, el légniTsiir 'om*dif humaine. J— \'J,

DE BALZAC

eeux-là mômes qui le méprisaient. D'ailleurs, si la bourgeoisie mésestimait Mas, l'admiration que son caractère picilait parmi le peuple formait un contrepoids à retle opinion ; son courage, sa prestance, sa décision, devaient piiire à la masse, à qui sa dépravation fut d'ailleurs inconconnue, et que les bourgeois ne soupronnaienl même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun un nMe fir.^sque semblable à celui du Forperon dans la Jolie fille de PerthyH y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On comptait sur lui comme les bourg.'ois de Perlh romptaient sur Smith dans les grandes occa-^ions. Une aft.iire mit surtout en relief le héros et la Tictime des Cent- Jours.

En 1819, un bataillon commandé par des of ûciers royalis'es, jeunes gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoutjun en allant h Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une rillo aussi constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le temps au Café MiKIaire. Dm-t tonies les villes do province, il existe un ("afé Militaire. Celui d'Issouiiun, bâti dans un coin du rempart sur la place d'.^rmes, et tenu par la veuve d'un ancien offtcier, servait nainrellementde club aux Bonaparlistes de la ville, ouT ofliciers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions (?« Max, et à qui l'e-prit de la vilte piTineltait l'expression do leur culte pouf l'Empereur. Dès 1816, il .se fit à Issoudun, tous les ans, un repas pour fêler l'anniversaire du couronnement de Napoléon. Les trois premiers royalistes qui vinrrnt demandèrent les journaux, et entre autres la Quotidienne, le Drapeau blanc. Les opinions d'Is- .soudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point de jojinaux royalistes. Le café n'avait ijue le Comtnfrrf. nom que le roH.'.-<//M<(onnc/, supprimé par un arrêt, lui forcé de prenitre pendant quelques années. Mais comm<', en paraissant pour la primière fois sous ce tiire. il commença si>n pre^nier-Paris par ces mots : Le Commerce eti e'ftntieUement Constitutionnel, on continuait à l'appeler le ConffitKlionnel. Tous les abonnés faisirent le calembour pli'iti d'oppi:-ition et de malico par le<^uel on les priait de ne pns faire attention h l'etiseiguo, le vin devant Pire toujours le même. Du haut de son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes (]u'(lle n'avait pas les journiiiix demandés. — Quels journaux recevez-vous donc ? fit un des ollii'iers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme f n veste de drap hieu, etorné d'un laolier de grosse •oil'-, apport"» In Commerce. — Ah I c'est là voire journal, en nvez-vous un autre? — Non, dit Ifl garçon, c'est le .seul. Le capitaine di'chire la l'cMillo de l'Oppusition, la jette en morceaux, et craehc- dessus en disant : — Des dominos I Kn dix mmnle«!, l,i nouvlli' de l'insulle faite Jj l'Opposition ronsliliilioimi-lle ei au lilii-ralism'' dans la personne du snrro-ajnt Journ.'rt qui ntlaquait les r'réires avec le roiu'age «'l l'esprit qui- vous ^iv' z, courut par 1rs rurs, se répandit rnmmi- la luimère dans li'S maisons ; on ,sc In conla do pj.ifc en pince. Le m<>me mot fut h la fnjs dans toutes les lionchis: u Averlissnn-, Miix ! » Max sut hienliM l'atl'aire. 1.1-H odlriers n'avaient pas (lui leur partie de dominos ipie Max, riccompairné du commandant l'olel H du capitaine Hennrd, suivi dr' Irr-nlc jiiuii's gens curieux de voir la fin «le n-llc averiliire, el qui presque tous nslèrent Kroiq.és .Mir la (lime dArni<"<, entra d.ms le café, le café fut lii. rilAt r.l«-iti. — f;nrron, mon journal? dit Max d'uiui voix douce. On joun une peiii.. comédie. h\ grosse Temme, d'un air rnnntif el com'iliiitfiiT. dil : — ( jipilaine, jn {'ni prêté.

— All'-z II' chiTchiT, Vérria un de. anus de Max. — Ne («^Hivea-vouH p,M fous p.Tser du juurrnlï dil le garçon, nouH w VnsDM plus. I.cs ji'imeMolilcicrf riaient el jei.i'ient rl<H rei^nrdt en RoiiIkmi wir le.s bourgeoin, — On l'a dérhiff"') Véin/i un Jeuim homme de la vi||i. cri regardant nut (.(odt dn jnune capiliiiu" rov.disl-. Qini donc, s'rsl piTmiH di' di'cliircr lejourn/dY lii'm uida Max d'un" voix tonnnnle, \,-% yux enlLimMiiH, et *r. levant Ii's bras croisés.

— Kl miusavoiiH crnilié dessus, répondirent les trois jeunes oniciern CM m> lnviint el rtHardanl Max. — Vous avez niiUlU» loul" In vilh-, dit Mnx dcy.nu blême. — Kh |,i„n \

après ?... demanda le plus jeune ofticier. Avec uBe adresse, une audace et une rapidité que ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit : — Comprenezvous le français? On alla se battre dans l'allée deFrapesle, trois contre trois. Polel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homfrie. Le commandant Potel blessa si grièvement le sien que le malheureux, un fils de famille, mourut le lendemain h l'hôpital où il fut transporté. Quant au troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée, et bles.sa le capitaine Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la- nuit. Cette alïaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement Maxence Gilet en héros.

Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eut^ loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un tel chef, l'Oi'dre fit des merveilles. A partir du mois de janvier 1817, il ne se passa pas da semaine que la ville ne fût mise en émoi par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers certaines condilions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent alertes comme des élèves d'Anfiorosv hardis comme des mdans, habiles à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs. Ils se perfectionnèrent dans le méfier de grimper sur les toits, d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher du plâiro et de condamm^r une porte. Ils ement un arsenal de cordes, d'échelles, d'outils, de déguisemeiis. Aussi tes chevaliers de la Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement dans l'exécution mais encore dans la conception de li urs tour'' Ils finirent par avoir ce génie du mal qui réjoui.ssait tant Panurge, qui provoque le rire et qui rend la victime si ridiculequ'elle n'ose se plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des intelligences qui leur permettaient d'oblenir les renseignemens utiles à la perpétration de leurs attentats.

Par un grand froid, ces diables incarnés transporteient très bien un poêle de la .s;dle dans la cour, et le bourraiivit de bois do manière à ce que le feu dunlt encore au matin. On apprenait alors par la ville que monsieur un tel (un avare I) avait essayé de chaull'er sa cour.

Ils se mettaient quelque fois Ions en embuscade dans la. Graiid'-Rue ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme tes deux artères de la vdio, et où dôboucheni beaucoup de petites rues h-ansversales. Tapis chacim à l'anglw d'un mur, au coin d'iinci de ces petites rues, et la têle au vent, au milieu du premier sommeil de chaque méMag(v ils criaient d'une voix elVarée,d<> porte en porte, d'un bout de la ville h l'autre : « Eh bien! ([u'est-coî... qii'esl-reî» Ces demamles répi^tées éveillaien» (es bourgeois, qui .SO montraient en chemise et en bonnet de coton, ime lunitèr» û la main, en s'interrogi'anl Ions, en tàisani les plus élranges colloques et les plus curieuses faces du monde.

il y avait un pauvre relieur, très vieux, (pii croyait aut démons. Comme presque tous les artisans de prorince, il travaillait dans une petite boutique basse. Les chevaliers, ilégiiisés endiablés, envaliis.saient sa bouti(iue ft la nuit, le mellaienl dans .son cdllre aux rogniuTs. et le laissaient criant h luiscuil ctuinne trois hrillt's. !,(< pinivre homme réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions do I.Mcder, («t les voisins ne pouvaient guère le dt'tromper. Ce relieur faillit devenir fou.

Au milti'u d'un rud(» hiver, les chevaliers di'molirenl la flienii!.!''!' du cabini'l du receveur des coniribulions, et la lui rcb.l tirent en ime mût, pnrfait(^ment .semblable, .sans fairi' de bruit, sans avoir laissé la moindre trace de leur Irav/iil. Cette cheminée ('lail int(Vieurement nrrang('e do miinièrn henlumer ra[)part(unenl. Le receveur fut d(MiT mois h sonlVrir avant de recoiniaîlre pourquoi sa cheminéi-, ipii allait si bien, de Inquelle il él;ut .si content, lui

UN MÉNAGE DE GARÇON

jouait de pareils tours, et il fut obligé de la reconstruire.

Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers huilés dans la clieminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques chevaliers de la Désœuvrancê, ils inondèrent la maison de la vieille femme à laquelle ils ûrent peur do la noyade après lui avoir donné la terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.

Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre anonyme pour le prévenir qu"il devait être volé ; puis ils allaient un à un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups de «fQet.

Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville, oîi il se raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mol qui leur annonçait sa mort en les invitant n être exacts pour l'heure ovi les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes eirviron arrivèrent de Vatan, de Saint-Horent, de Vierzon et des environs, tous en grand deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec leurs fils, les cnfans avec leurs pères, qui dans une carriole, qui dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante chan'elle. Imaginez les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers arrivés? puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une émeute dans Is>oudun.

Enfin, un jour, le sous- préfet s"avi*n de trouver cet ordre de choses d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes gens ; mais comme la garde nationale était alors purement nominale à Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se faisait pas do patrouilles, il était inipnssible d'avoir S?a preuves. Le sous-préfet fut mis h l'Ordre de nuit, et pris aussitiM pour bêle noire. C.^ fonctionnaire avait l'habitude do déjeuner do deux œufs frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie de manger des CBufs frais celle de vouloir les faire cuircî lui-même. Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, no savait cuire un œuf comme il faut ; il n^ganlail à sa montre, et sa vantait de l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis deux ans avec im succès qui luj méritait mille plais.mteries. On enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs do ses poules, auxipiels on en subslilua do durs. Le fous-firéfel y perdit son latin et .sa réputation de toun-pr^fel à l'œuf. Il finit par diyeuner autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désaïuvrancn, dont le tour était trop bien fait. Max inventa do lui graisw-'r los tuyaux do ses poAles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs si féliiteii, i|u'il était im|iossiftible de tenir eliex lui. Ce ne fut pas nuisez : un jiuir, sa femme, eu voulant aller h la messe, trouva son chiUe inlériourement eollé par une substaiiro si tenace, qu'elle fut obligée de s'en passer. Le sous-pn'frl demanda son cliangomcnt. La couardisn et la soumission de ce (nnctionn.ure établiront délJnilivi'uu'nt l'autorité dr<Matiquo et occulte de» Chevaliers du la Désu'uvrance.

linlrn la ruo des Minimes et la place Misère, il existait alors une portion de (piarticr encadri-e par !<• bras de la rivière Forcée vers le bas, et en haut par le rempart, h («rlir de la place d'Armi's jusipi'au niarclu' i\ la Poterie. Ollo espiîen de carré informe était rempli par des maisons d'un aspect misérable, prewii'-i's Ira \\m\n contre les autres ni dlviM.M«s pur des rues si élroili's, qu'd est impossibli> d'y p.iHsor d(>iix h la fois, i d fndroil do la ville, espèce de cour clés Miracles, était occupé par des gi'Us pauvres ou exerçant des prolc.ssioiiH peu iucraliveh, loKésilaiis ces laudi» ri dans des lu((is al piltorus^uenien* appelés, en

langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car une de ces rues se nomme la rue du Bourriau. Il est constant que le bourreau de la ville y eut sa maison à porte rouge pendant plus de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châleauroux y demeure encore, s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit jamais. Les vignerons enlretiennent seuls des relations avec cet être mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le dou de guérir les fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs, puis des fripiers dont l'éialage empeste, enfin cette population apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes les villes, et où dominent un ou deuxjuifs. Au coin a'uno de ces rues sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à 1823, et peut-être plus lard, un bouchon tenu par une femme appelée la mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie en chaînes de pierre blanche, dont les intervalles étaient remplis de moellons et do monier, élev<'e d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze do Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle, et où se voyait au-dessous de ces mots ; Bos>e bière de MAES, un soldat offrant à une fi^mme très décolletée un jet de mousse, qui se rend du cruchon au verre qu'elle tend en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense salle servant à la fois de cuisine et de .salle à manger, aux solives do laipielle pen laient accrochées à des clous les provisions nécessaires h l'exploitation de w commerce. Derrière cette salle, un escalier de meunier me naità l'étage supérieur ; mais au [lied de cet escalier .s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur une de ces cours de [irovinco qui ressemblent cl un tuyau de cheminée, tant elles sont étroites noires et hautes. Cachée par un appenlis et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle servait aux Mauvais-Garçons d'Issouduii à tenir leur cour plénière. Ostensiblement lu père Cognel In-bergeait les gens dn la campagne aux jours de marché; mais s(>crèlnment il était l'hôtelier des Chevaliers delà Désnpuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans (iue|(|ue maison riche, avait fini par épon.ser la Cognolfe, une ancienne cuisinière de bonne maison.. Le faubourg de Uome continue, comme en Italie et en Pologne, à féminiser, .'i la manière latine, le nom du mari pour la femme. Iji réunissant leurs économies, le père Cognet et s<» femme avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette, remnio d'environ ipiaranle ans, .le haute taille, grassouillette, ayant In nrz ii la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais, les yeux brous, ronds et vils, un iiir intelligent et rieur, fut choisie par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre. <i Ciiuso de 8on caractère et lie .ses lalens en cuisine. Le pt-re CokhcI pouvait avoir cini|uanle-six ans , il était trapu , souiiiis à sa femme, el, .si'lun la plaisanterie incessauimi-nt répétée par ell(>, il n(( poff\'ail voir les choses que d'un bon n-il, car il était borgne. En sept ans. de (816 ii 18:23, ni le mari ni la l'eiiiine nu commirent la plus légèn^ iniliscri'liun sur cequi.se inanifeslail nuitamment rluz eux ou sur ce qui s'y ('(iiiiplolail, et ils eurent toujours la plus vive atV'Otion piuir tous les Chevaliers ; «piaut ji leur >lévc)Ui'inrnt, il elait absolu; mais peul-étro le Irouvera-t-ou mouis beau, si l'on vient /i songer ipie leur iiilértU cnulioiuiail leur silence et leur atreclion. A quelque heure de nuil que les Chevaliers loiiibassiMil riiez la Cognette, en l'rapiianl d'iiiio certaine manière, le père iiiguel, avi'rli |nr ce siKiial. sn levait, alluinail le fi'U el de» chandelles, innrail la porte, allait clii'rclier ft bi c^vo des vins achetés yxprès jiour l'Ordre, et la Cognette Inurcuisiuail un exquis !,<>u|M<r, »oii

DE BALZAC

avant, soit après les expéditions résolues ou la veHle, ou pendant la journée.

Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les Chevaliers de la Désœu\Tanco préparèrent un de leurs meilleurs leurs. Un vieil Espagnol, anrien prisonnier de guerre, et qui, lors de la paix, était resté dans lo pars, où il faisait un petit commerce de grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette question faite à voix basse :

— Queferons-nous cette nuit?

— La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser le nez dessus, montons-la d'abord sur la bulte de la Tour, nous verrons après.

Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il a été dit , sur les ruines de la basilique assise à la place du temple romain et du Dun celtique. Ces ruines, qui représentaeint chacune une longue période do siècles, lV)rmèrent une montagne grosso des monumens do trois âges. La tour de Richard -Cœur -de -Lion se trouve donc au sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également raide, et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque de Luxor .sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui recelait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de la villi- quatre-vingts pieds de hauteur. En uno heure, la charrette fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au passage du mont Saini-Beniard. On remit la charrette en état, et l'on fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant fdim et soif, revinrent tons chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la petite salle basse, où ils riaient par avance de la ligure que ferait lo Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.

Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les nuits. Le génie des Sganarello, des Mascarlllo et des Scapins r('unis, n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année. D'abord les circonstances no s'y prêtaient pas toujours : il faisait un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens sages ; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez la C.ognelte, ils se rencontraient penilanl la journée, et se livrniont ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou di'S vrndiingcsen autonuie.el du patin en hivi'r. U'ins c'tte réunion île vingt jeunes gens de la ville c|ui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en trouva quelqui'suns plus étroitement liés que 'es aulH'S avec Max, ou ipii tirent de lui leur idole. Un pareil rarnrièri' fanaliM- souvent la jeuiinsse. Or, les deux petitsfil» de mndnrue Ilochon, Fraiirois llochnu et It.iruch Bornirh»', ('•laii'nl les séiclcs dct Max. Ces deux garçons rcgardoif-nl .Max pn-sque comme li'ur cousin, en admettant l'opinion du pnys sur sa («.ircnti! de In main gauche avec les Loiist''nu. Max pr'^lait rl'nilleurs géiKTiMiseini'nt h ces diMit jciinfs gfiis l'argcnl <|Uf leur grand-père Ilochon refiis/iil h l'-iirs plaisirs; ils 1rs einnK'iiait à la chasse, il les forfiinil ; il excrrail enlln sur eux iiiu- inniienc.e bien su- [«■'rieuri- I» Cf'lle de la famille. Orphelins tous deux, ces di'ui jfiines gi-ns rcstnit-nt, quoique majeurs, sous la lulelle de rnonMi'ur H'ulion, l<'iir grand-père, à cause de cirronilnnceii qui wroiil i-X|iliqiiéc.sau iiioiiicnt uù le fameux monsieur Ilnchoii paraîtra dans cette scène.

Kn ce nioineni, l'rnneois e| Uaruch (nommons-les par leurs prénoms pour la clurti' de celle! Iiislojre) étaient, lun h droite, l'aiilre Ix gaiulio di' M'ix, au milieu de la table nsvz mnl éclairée par lu lueur l'iiligineuse de i|iiiilre chandelles des liiiil A II livre. On avait liu dou/.e fi (|uinze bouteill#»<i dn viiiM dillereiis, cor In réunion no comptait pas

plus de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié toutes les langues : —Tu vas te trouver menacé dans ton centre...

— Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max.

— Mais, ma grand-mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma grand'mère a faitarranger hier deux chambres pour les recevoir.

— Eh I qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le vidant d'un trait, et le remettant sur la table par un geste comique.

Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais. Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires que nos ancêtres appclàieni les cinq pointes. Malgré ces brusques oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très douce qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche d'une petite-maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max était admirablement bien proportionné, ni gras ni maigre. Si ses mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il ei\t certes fait un magnifique général de division ; il avait dos épaules à porter une fortune do maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvemens Enfin, né gracieux, comme presque tous les enfans de l'amour, la noblesse de son vrai père éclalait en lui.

— Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table lo fils d'un ancien chirurgien-major appelé Goddct, le meilleur médecin de la ville, que la filleule de madame Ilochon est la sœur do Rouget ? Si elle vient avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession du bonhomme, et adieu ta vendange...

Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage en visage autour de la table, il examina l'effet [)roduit par cette apostrophe sur les esprits, et il répondit encore : — Qu'est-ce que ça me fait?

— Mais, reprit François, il mo semble que si lo vieux Rouget révoquait son testament, dans lo cas où il en aurait fait un au profit do la Rabouilleuse...

Ici Max coupa la parole ù son séide par ces mots : — Quand, en venant ici, je vous ai entendu nonnner un des ciiK/ lluchonsi, suivant le calembour <|u'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie, devant moi du moins 1 Et voilà comment tu t'acquittes avec moi : tu te sers d'un surnom mi'prisant pour désigner une feinnie à laipiello on nie sait allarhé.

Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la persoiiiie à ipii François venait de donner le surnom sous lecpu^l elle était connue à Issoudun. L'ancien prisonnier clés pontons avait assez d'expérience, l(> comniaihlant des grenadiers de la ^'arili< savait assez ce qu'e^t riioniieur, pour deviner d'iu'i venait la mésestime d(< la ville. Aussi ii'avait-il jamais laissé <pii (|ue ce liU lui diriMin mot au sujet de mademoiselle Flore Urazier, celte servante-maîtresse do Jean Jacques Uiiuget si ('iierglipiemeiit appelée rrrmine par la respectable inadaiiie llixjion. IVailleiirs chacun connaissait Max trop chatoiiilliMix pour lui parler ft en ►uj(it sans (ju'il c.omiiieiiç;U, et il n'avait jamais commencé. Enfin, il était trop dangereux d'encourir In colèro

UN MENAGE DE GARÇON

de Max ou de le fâcher pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu : — S'il est le frère naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y demeure? — D'aiileurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette fille est un morceau de roi, et quand il l'aimerait, où est le mal?... Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille en récompense de cette corvée ?

Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses idées ; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec douceur : — Continue...

— Ma foi non ! s'écria François.

— Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'cst-il pas convenu que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait ? Toute !a ville désigne Flore Brazier sous le siirnom de la Rabouilleuse; si ce surnom a par mégarde échappé à François, est-ce un crime contre la Défœiarance?

— Non, dit Max, mais contre noire amitié particulière. La réflexion m'est venue, j'ai pensé que nous étions en défWHvrance, et je lui ai dit : Continue...

Un profond silence s'établit. La paus(> fut si gênante pour tout le monde, que Max s'écria : — Je vais continuer pour lui (sensation), pour vous tous (étoniiemenl) !... et vous dire ce que vous pensez (profonde sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux garçon (|ui n'aura jamais d'enf;ms! vous pensez, dis-je, que celte ft^mme fournit, depuis mon retour d'Issoudun, à tous mes besoins. Si je puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous, je prends les écus dans la bourse de madcmoiselli! Brazii r? Kh bien ! ouil (profonde sensation) Sacrcbleu, ouil mille fois oui I.... Oui, mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...

— Kilo l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son coin.

— Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot <lu fils Goddet, que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget, et <iu'alors celte sœur et son fils, do qui j'entends parler pour la première fois, vont mettre mon avenir en péril.

— C'est cela ! s'écria François.

— Voilà ro que pensent tous ceux qui sont autour do la table, dit Raruch.

— lili bien ! soyez calme, mes amis, répondit Max, un homme averti en vaut dcuxl Maintenant, je m'adresse aux Cliovaliers (1(! la l)és(pnvranf:e. Si, pour renvoyer ces l'.nisjens, jai besoin d(! l'Ordre, me prèlcra-t-on la main?... Oh! diins la limite ipio nous nous sommes imposée pour faire nos farces, jijiiula-t-il vin-unTit en apercevant ini mouvi'ment K<''ni''ral. Croyez-vous qucje veuille les tuiT, les ernpoisoimer?... Dieu merci ! je ni' suis pas un imbécile. Kl, après tout, Ifs Itridaii réiissiraii'iil. Flore n'aurait que et' (|u'elle ;i, ji' m'en ciiiiliMiterais, cnlendez-vous? Jn l'iiimii assez pour la pn-lercr ft mademoiselle Fiche!, si mademoi selle Fichel voulait de moi !...

Mademoiselld l'n hct l'-lait la plus riche hérilièro dTssnuliiiii, et la m^iiii dn bi llllc (•nlrait |iour bisiiiciiup dans la (lassidii du lils (Joildi'l pour la mère L.i l'raiicliise a tant ili' prix, (juo les onze (Jie\ allers se Unèrcnt comme un seul liommo.

— Tu es un brave garçon, Max I

— Voilà imrlcr, Max, nous serons les Chevaliers do la ni'livriiiici'.

— Bran pour les Dridau I

— Nous les briderons, Ips Bridau I

— Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères I

— Que diable l le père Lousleau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il pas moins de mal à aimer une gouvernante libre et sans fers?

— Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en familfe.

— Les opinions sont libres !

— Vive Max I

— A bas les hypocrites !

— Buvons à la santé de la belle Flore ?

Telles furent les onze réponses, acclamations ou toast que poussèrent les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max en se faisant le grand-maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se leva gracieusement, brandit son verre plein do vin de Bordeaux, et l'on atlendit son allocution.

— Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parens, je n'ai pour le moment aucune crainte ; et pour l'avenir, nous verrons!...

— N'oublions pas la charrette à Fario !...

— Parbleu ! elle est en sûreté, dit le fils Goddet. '

— Oh ! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au marché de bonne heure, et venez m'avertir quand lo bonhomme cherchera sa brouette...

On entendit sonner trois heures et demie du matin. Les Chevaliers sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient de chaussons de lisières. Max regagna lenlemfnt la place Saint-Jean, située dans la parUe haute de la ville, entre la porte Saint-Jean et le porte Villaie, le quartier des riches bourgeois. Le commandant Gilet avait déguisé ses craintes; mais celle nouvelle l'atteignait au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds do terre que possédait le père Rouget, constituaient la passion do Gilet pour Flore Brazier, croyez-le bien. A la manière dont il se conduisait, il est facile d'apercevoir combien do sécurité la Rabouilleuse avait su lui inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes était do nature à ébranler la foi de Max dans lo pouvoir de Flore. Les économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de Roug(>t. Or, si le testament, que Flore disait avoir éti" fait depuis longtemps en sa f<iveur, so révoquait, ces économies pouvaient du moins être sauvées on les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier.

— Cette imbécile do fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des neveux et de la sœur ! s'écria Max en tournant do la rue Marnioiis(< dims In rue l'Avenier. Sept c<Mil cinquante mille francs phici's dans dix ou dix douze éludes dill'éreiiles, il Bourges, h Virrzon, h ChAleaunuix. ne peuvent ni so réaliser ni se placer sur rfilat en une semaine, et sans qu'on le sache dans un pays fi (lifftlff I Avant tout, il faut s(> di'harrasser do la parenté ; mais une fois qui" nous en serons délivres, nous nous dépêcherons do réaliser cette fortuiH<. l'^nfln, j'y songerai...

Max était fatigué. A l'aide do .son passe-partout, il rentra chez le père Rouget, et se coifbhn sans taire do bruit, en se (lisant : — Demain, mes idées seront nettes.

Il n'e^t pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la [ilace Siinl-Jean ce surniun de Uabonilleusi'. et connnont elle s'i'tait impatronist'o dans la mais(ui Rouget.

En avatu;ant en flge, lo vieux médecin, pèro de Jean- Jacques et de madame Bridau, s'a|ierçul de In niillilé «le son tils;il le tint alors assez durement, aliii de le jeter dans une routine ipii lui servit de .s,igrsso ; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, A subir li> joug d(< la première tyrannie i|ui pourrait lui passer un licou. Up

DE BALZAC

jour, en revenant de ?a fournée , ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une petite flilo ravissante au bord des prairies dans l'avenue de Tivoli. Au bruit du ciièval, l'enfant se dressa du fond d'un des-ruisseaux qui, vus' du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain au docteur une des plus belles lêles de vierge que jamais un peintre ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait une méchante jupo courte troui'e et déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine aUernativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de gros papier attachée par un brin d'osier lui sr-rvait de coiffure. Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui juslifiait bien son nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne h peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu souhaiter une fille d'Eve. Sa jolie poitrine hûlée, son cou h peine couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des places blanches au-dessous du hSle. La jupe, passée entre les jambes, reli'vée à micorps et attachée par une grosso épingle, faisait assez l'effet d'un caleçon de nigeur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne de la statuaire au moyen-âge. Cn charmant corps exposé au soleil avait un ton rougeâtrp qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin, rptto nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont lo regard eût fait tomber à genoux un peintre et un poète- Le médecin, assez analomislo pour reconnaîtro une taille délicieuse, comprit tout ce que les arts perdraient si co charmant modèle se détruisait au travail des champs.

— D'ob es-tu, ma petite? Je ne l'ai jamais vue, dit le vieux mf'decin alors flgé de soixante-dix ans.

Celte scène se passait au mois de septembre de l'année 179».

— Je suis do Vatan, ré[)ondit la fille

En entendant la voix d'un bourg(>ois, un homme do mauvaise mine, placé h deux cents pas do Ih, dans le cours supérieur du ruissi au, leva la tAle.

— Ehl bien, qu'as-tu donc. Flore? cria-t-il, lu causes au lieu de raJbimiUer, la marchandise s'en ira 1

— El (lue vjeiis-tu faire do Vatan, ici? demanda le médecin s-'ins s'inquiéter do l'aiioslroplie.

— Je rabouille pour mon onclii Brazier quo voilà.

R'ibouilliT est un mot berrichon (|ui [leint admirablement Cl qu'il veut ex()rimer : l'action do troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner h l'uido d'une KTos'ic hranrlio d'arbre dont les rameaux sont disposés en forinede raijurtte. Les(''crevjsses,ell'rnyées par celto opéralion dont lu «ms leur ée.happe, remontent précipitamment le cours d'eau, et dans leur Iroiibln su ji'llenl au milieu des oii((iii.sqii() le pAclieur a placés b \Uii: dist.nico coiivenabln. Flore Hrazier i-nait 1\ la mnin son ratoi(i//oir avec la grAco luitnrclle à l'iiinocenco.

— Mai)) Ion oncio o-t-il la permission do pftrher dos écrfîvisse.H?

— Kh, bien ! no sommeH-nous plus sous In Itépubliquo une ol iniliviHilileT rrin rie Ha [ilaen l'onele Drazier.

— Nous sommes sous h- Dirrctoiro, dit le rm-ilecin, et je rM« rniiimiH ]inn de loi «pii permi-lte l\ un homnin de Vainn d# venir (i^rher sur le terriioiro do la commune d'Issoudun. As-lu In niÎTi', mn f>elileT

— Non, monsiiMir. et mon |i^rn est h rhos|ijre de Bourgr»l il ml flevenu fou h la suite d'un coup dn soleil iprij «1 reçu dnn« le» thniupi, wir la lêlo...

— (Jw K/i^ne^t-luT

— Cinq iMiiiH p,ir jour [«'ndiinl loiilo In «al<on du rnt)Ouill(i(P', J'allons rAlMiiiilJKr jumpie dans In Ur.ilsne. Durant In molM<ui. Jn glan". L'hivir, Jo Itln.

— Tu rnj «or douto nns...

— Oui, monslour...

— Veux-tu venir avec moi ? tu seras bien nourrie, bien habillée, et lu auras de jolis souliers...

— Non, non. ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant léz-houmes, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous I

Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil, découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une figure noire et creusée, oh la bouche, le nez et les yeux formaient quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.

— Je suis lo docteur Rouget, dit le médecin ; et puisque tu es le tuteur de cette enfant, amène-la chez moi, place Saint-Jean, tu n'auras pas tait une mauvaise journée, ni elle non plus...

Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui l'oncle Brazier avec la jolie rabouilleuse, le docteur Rouget piqua dos deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et lajîitoycnne Brazier.

— Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et h la nièce. Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la

salle du docteur avec des yeux hébétés. Vofci pourquoi.

La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de la place Saint-Jean, espèce de carré long et très étroit, planté de quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus belles. Cette maison, située cn face de celle de monsieur Hochon, a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-dechaussée une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar ofi l'on faisait la lessive, une écurie pour deux chevaux, et uno remise, au-dessus desquels il y a de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait alors le domestiiiuo du docteur. La salle si fort admirée par la petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie sculptée coiiimo on sculptait sous Louis XV et peinte cn gris, une belle rheniinée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée était dorée. Sur cette boiserie, do distance on distaiiciv; se voyaient queNpies tableaux, dé[iouilles di>s abbayes de IVols, d'Issoudun, do Saint-Gildas, do la Prée, de ChézalBenoîl, de Saint-Sulpice, des^ couvons de Bourges et d'Issouilun, (pie la libéralité de nos rois et dos (idiMes avaient enrichis de dons précieux et des [)lus belles œuvres dues h la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservi's |iar les Descoings et passés aux Rouffel, se trouvait-il une Saiitle Famille de l'AIbane, un Saint Ji'rAnie du l)omJni(niiiK un(> tête de Christ de Jean Belliii, uni' Vierge de Li'onard de Vinci, un Portfment do Croi.v du Titien ipii venait du manjuis de Belabre, celui (pii soutint un si(ige ot eut la t(M(^ ti-ancli('o sous Louis XIII ; un iMsare de Paul Véron(\s(>, un Mariai)» de la Vierf/e du [irêlre génois, doux tableaux d'('glis(^ dc> Uubens i>\ une copie d'un tableau du l'énigin faite par le IN'rugin ou pur Raphaid ; (Miliii, deux Corri^KC et un André del Sarto. Les DesroiiiKS avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux (l'('Klise, sans en connnUrt' In valeur, et (>n les choisissant uuicpiemeiit d'après leur conservaliim. Plusieurs avaient non-seulement des cailres maginli(pies, mais enrore (pielqurs uns étaient sous viM-rn. Ce fut à ruiisn de la braiité lies cadres et de In valeur (|iie livs vitre» semblaient auDunoor quo les UuscuinKs K'irdèrout c*aB tuilas. Losmeu-

DN MÉNAGE DE GARÇON

blés de celle salle ne manquaient doue pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors sans aucun prix à Issoudun. L'horloge, placée sur la cheminé8 entre deux superbes chandeliers d'argent à six branches, se recommandait par une magaiflcence abbatiale qui annonçait BouUe. Les fauteuils en bois do chêne sculplé, garnis tous eu tapisserie due à la dévotion de quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car ils élaicnt tous surmonlis de couronnes et d'armes. Entre les deux croisées, il existait une riche console venue d'un châleau, et sur le marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur mettait son tabac. Ni le médecin, ni saa,fils, ni la cuisinière, ni le domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer d'une exquise déiioatosse dont les moulures doréi's étaient jaspées de vert-degris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, do points noirs quj attestaient la liberté dont jouissai(>nt les mouches. Les Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocalelle arrachés au lit de quelque abbé commendalair(^ A gauche de la porte, un bahut, d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.

— Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et donnez-nous du chenu.

Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette pour ftlro la medieure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque curiosité chez elle.

— Que vaut un arpmt de vigne dans ton pays? dit le médecin en vers.mt un verre au grand Brazier.

— Cint écuS en argent...

— Eh, bii'ii! laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de gag(;s, cl, en ta qualité do tuteur, tu loucheras les cent écus...

— Tous les eiiis ?... fit Brazier en ouvrant des yeux qui devinrent grands comme des soucoupes.

— Je lai>M' la chose à ta conscience, répondit Je doctrur. elle est orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, Flore n'a rien à voir aux receltes.

— A va su douze eing, ça ferait donc six arpens do vigne, dit l'onrlc. 3fè ail et ben gimtille, douce couine un igiiPiiu, ben faite, et ben agile, et ben olK'issaMte... Upûcr' crialure, ail élait lu joie edz'yeux de mein pôcr'freire I

— Et je paye une année d'avance, fii le mi'decin.

— Ah ma loi ! dit alors l'oncle, mettez deux eins, et je vous la lairrons, car ail sera nlieux chez vous <|ue chez nous, (|ue ma /âme la bal, ail ne peut ne pas la souffri... 11 n'y a que moi qui \à proutigcm, ect sainte crialure ^u'osl innucinte cmtme {'infant qui vient de nettre.

Eu entendanl celle; dernière phrase, h^médecin, frappé parce mot ^'innocente, fil un signe h l'onrlt; Brazier et sorlil avec lui dans la cour et di- là dans le jardin, laissant la llaliouilleuse devant la (able servie entre Fancliette et Jean-Jacques <pii la (piesfiomièrent, et ù qui elle raconlu iiaivenu'ul sa rencontre avec le docteur.

— Allons. clK'ie pelile nii^noniie, ailien, fil l'oncle Brazier eu nvenanl endirasser flore au Iront, lu peux bien iliri! (|uo j'ai /? Ion boidieur en te plaçant chez ce brave et di^çue père des iriiligens, faut lui ob(''ir cnunic h mi^... suis ben saK(<, ben-Kenlille, el fv (nul co t/ui voudra...

— Vous arrangerez la cbandire au-di'ssusdo la miemte, dit le itnMlecni h Fancbelte. Celle petite Flore, <pij certes est bien iKjnunée, y coutdiera dès ce soir. IhMniiin, iioiis ferons venir pour elle le cordonider et la couliu'ière. Mettez lui sur-le-champ uu couvert, elle Vii nous tenir coinpak-nie.

\r soir, dans tout Issoudun, il ne fut (|ueittiun que de ['(■■lablissement d'une (lelito rahonilleuse chez le docteur Uoii^el. Ce surnoiu resta iU\i\s un pays de mo.pierie a madeniDi^elle Bra/ier, nvrtnt, pendant et iiprès sa lorluin'.

I.e medei m \oulail sans doute f.iire en peljl poin- More lirazier ce que Louis XV III en Krund pour mademoiselie de llouians; mais il s'y pr< naittrop lard : Louis XV élait en coro jeune, tandis que le doi leur se liuinail h la Heur de

la vieillesse. De douze à quatorze ans, la charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager ses études; car elle eut un maîire chargé de lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que le docteur en resta là de cette éducation. Ses de>seins à l'é-'ard de celle enfani, qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins d'autant plus louchans qu'on le croyait incapable de tendresse, furent diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont les dt- «e/tes accréditaient, comme à propos de a naissance de Max et d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des peliies villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des comuTiitaires contradictoires, età travers toutes les supposilions auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme aulrelois les politiques de la pelile Provence! aux Tuileries, veut tout expliquer, el finit par tout savoir. Mais chacun tient à 11 face qu'il alTeclionne dans l'événement ; il y voit lo vrai, le démontre, et tient sa version pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indiflerenle, ou rimparlialité que l'historien et l'homme supérieur prennent eu se plaçant à uu point de vue élevé.

— Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son 3go d'une petite fille de quinze ans? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.

— Vous avez raison, répondait-on, il y a longtemps qu'ils sont passés, ses jours de fête...

— Mon cher, le docteur est révollé do la stupidité do son nu, et il persiste dans sa haine contre sa flile Ai^alhe: dans cet embarras, peul-éire n'a-l-il vécu si .sigemenl depuis deux ans que pour épouser celle petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé, bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.

— Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu'après avoir mené la vie que Lousleau cl Rouget ont faile (le 1770 ft 1787, on peut avoir des enfans à soixante-douze ans? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'ancien Testament, ne lûl-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi David réchaulïaii sa vieillesse... Voilà tout, bourgeois !

— On dil que Brazier, (piand il est gris, se vaille, à Vatan, de l'avoir volé ! s'i'criait un de ces gens qui croient plus parliculièreinenl au mal.

— Eh mon Dieu ! voisin, (|ue ne dil-on pas h Issoudun ? De 180O à 1805, peiidaiil cinq ans, le docteur rut les

plaisirs de réducalion de Flore, .sans les ennuis que rninliiliiin l'I les prélenMiiiis do mademoiselle d ' Roni.ins ilonnèrent, dit-on. h Louis le Bien-Aimé. la petite Rabouilleuse élait si conleiilt-, en comparant sa situation «liez le docteur à la vie qu'elle eftt menée avec son oncle Brazier, qu'elle se [ilin sans doute aux exiceiices de son m,iîire, coiiimo ei1l l'ait une esi'Iave en Orient. N'en <lé(ihiise aux l'ai^eiirv d'idylles nu aux pliilanthropi-s, les gens de la campagne ont peu de noiions sur certaines vertus : el, chez eux, les srni()ules vieniieiil d'une pensi'O Inléresséf, ol non d'nn senbineiil du bien OU du beau ; élevés en vue de la piiuvrel.', du travail cinisliinl, de la misère, celle pfrspeclive leur l'ail considérer loiil ce qui peut les tirer de l'enfer di> la failli et du l.dieiir éternel cumine per.iiis, surluul quand la loi ne .s'y npiiose (loinl. S'il y a di\s («xceptioiis, elle> stml rares. La vertu, sori^ileineiil parlant, esi la coiiip.iyiie du liieii-êlre. el c.oiniiieiice à l'iiislnicliiin. Aussi la Ralioiiil- Icuse élail-elli- un objel d'envie pour loiiles li>s filles i\ du lieui's il la ronde, qiioi(|iie sa conduite lOl, aux )eux de In reliKion , soiiveraiiiemeul lépréhensllile. More, iii-e en 17h7, lut élevée uu iiillieii des .sjiUiriia'es de 17ti;l <l ilo 17<J«, doiil les refiels eclairèrenl ces caiiipa^'ues privées ilo prêlres, de cillle, d'autels, de c/'remonieM ivliyieiise». oj» le mari.igo élait uu uccouploumullé^ul. el où les laaxiiuii*

DE BALZAC

révolution Daires laissèrent de profondes empreintes, a Issoudun surtout, pays où la révolte est traditionnelle. En 1802. le culte catholique était à peineTélabli. Ce fut pour l'Empereur une œuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un Clergé décimé par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802, rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La ron-cience ne devait-elle pas f tro plus faible que l'intérêt chez la pupille de l'oncle BraziiT ? Si, comme tout le fit supposer, le C3-nique docteur fut forcé par son âge do respecter une enfant de quinze ans, la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très délurée, un mot du pays. Néanmoins, quelques personnes voulurent voir pour elle un certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie plus que du refroidissement.

Le vieux Rouget avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin ; or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque chose en faveur de celte jeune fille, alors âgée de dix-sept aus.

— Eh bien 1 émancipons-la, dit-il.

Ce mot peint ce vieillard, qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes de la profession même de celui à qui il répondait. En cou\Tanl d'esprit ses mauvaises actions, irso les faisait pardonner dans un pays où l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine fonccntrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs do la débauche, une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant amour. Celle opinion fut en quelque sorte conlirmte par l'enlôloment du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un sourire amer : « Elle est bien assez riche de .sa beauté I » quand le notaire insista do nouveau sur ce sujet.

Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le vieux médecin avait rendu .son fils très malheureux, surtout depuis sa majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791 : tandis qu'il avait douné à la petite pay- .sanne le bonlieur matc-riel i)ui, pour les gens de la campagne, est ridé<jl du bonheur. Quand, après l'enterrement du di-Muril, Fanrhette dit il Flore:» Eli bien I qu'allez-vous devr'nir maintenant ijue monsieur n'est plus? » Jean Jac- (ju"-s eut des rayons dans les yeux, et pour la premièrefois .sa figure immobile .s'anima, parut s'éclairer aux rayons d'une pensée, et peignit un senlimenl.

— l-oisspz-nous, dit-il h Fanchetto qui desservait alors 1(1 lal>l<'.

A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse do taille el (le irnits, celte distinction de beauli! qui .séduisit le (Ifx-leur, elqufles lèrnmesdu monde.savent conserver, mais qui .V tani'iil iliez les paysarnics aussi rapidement (jue la fleur ili-Hcliamps. Ce()eiidiml, celti- tendance l\ l'embonpoint qui gn«iie loules les belli's campagnardes (juand elles ne mènent pas aux champset au soleil leur vie Je travail el de privntioMH, w» f/iisait i\i\h remnrqui'r eu ellfi. Son corsage «liait développé. Srs <'paides crasses el blanitbes dessinaient «let plfins ticlu's l'i Ji.'irnionii'usi'miMil ratlach('s h .son cou qui (M' piitsjiil déj.i. Mais le conlour de .sa (Igun- restait pur, «1 !'• iiH'iiliiii était encore (In.

— Flon-, dit Jean-J.H'qiies d'une voix émue, vous êtes bien linblluéc b celle maison?...

— Oui, iiionsieur Jean...

Au moment de fdire s/i déclaration, riiérlljer se sentit la hiigui- glart'f par le souvenir du mort enterré si fratrliem<'nl, Il M. demanda Jusqu'où lu bienfaivimc de son père éinjl «liée. Flore, (|ui regarda sim iiouvejui maître sans |>ouvoir en W)u|rfdniier la slnqiljnlé, alieudil (Mn l.mt ipiel-

que lempHque Jimu Jaf.|ues reprit la parole; liuiiselle le quitta HM Midianl que |K-iiserdii Mieiiçe obstiné (pril garda, guello que fftl ré-lurallon que In nal*ouilleuHc> (ennit du dtK leur, Il (levnil <«• pasM-r plus d'un jour avant qu'elle

connût le caractère de Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots.

A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi timide el soumis à la discipline palernelle que peut l'être un enfant de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une situation pire que celle de la Rabouilleu.se. Il y a deux timidités : la timidité d'esprit , la timidité de nerfs ; une timidité physique, et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et courageux, el vice vcrsâ. Ceci donne la clef de bien de bizarreries morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il sera nul pendant toute sa vfe. Celte timidité complète est celle des gens dont nous disons : « C'est un imbécile. » Il se cache souvent dans cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à celte double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase. Cette malheureuse disposition phy.sique et morale est produite aussi bien par la perfection des organes et par celle de rânie que par des défauts encore inobservés. La timiditéde Jean-Jacques venait d'un certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un chirurgien comme Despiein, eussent réveillées. Chez lui, comme chez les crétins, le .sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité qui manquait à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de sens pour se conduire dans la vie. La violence do sa passion, dénuée de l'idéal où elle .s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression famihère, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune homme de moyenne taille, d'attitude pleine do honte et de mauvaise grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle el saillans eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme annulait en efi'et ce pauvre garçon, (jui se sentait poussé par la passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idi'-es dd h son éducation. Immobile entj'e deux forces égales, il no savait alors que dire, el tremblait d'être interrogé, tant il avait pour d'être obligé de répondre 1 Le désir, qui délie si promptemenl la langue, lui glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha la .«olilude en no .s'y trouvant pas gêné'. Le docb'ur aperçut, trop tard pour y remédier, les ravages produits pas ce tompéramenl et par ce caractère. H aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il s'agissait de le livrer à une doniinalioii qui deviendrait absolue, il dut hé-siler. N'était-ce |ias abandonner le maniemcnl de sa fortune à une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est difficile d'avoir des [irévisions exactes sur le moral de la femme, en (■ludiaiil la jeune fille. Au.ssi, tout en cherchant une iiersoiine dont l'educition ou les .sentimens lui olIVissenl des garanties, essaya-t-il de jeter .son lils dans In voie do l'avarice. A défaut d'intelligence, il espérait ainsi donner !\ ce niais inio sorte d'uisliuct. Il l'habitua d'abord à une vie mécanicpie, el lui légua des idées arrêli'es pour le placement ili' .ses revenus; puis il lui évita les pruicipales dinicullés de l'admiiiislralion d'une fortune territoriale, en lui laissant des terres en bon élal el louées par de longs baux. Le fait cpii devait dominer la vie de co pauvre être échappa cependant h la perspicacité do co vieillard si llu. La timidité ress(>nible ii la dissimulation, elle en a loiile la prolbudeur. Jejiii-Jacques aima passionm'iniMit la llaliiuiilleuse. Rien d(< plus naturel d'.'iilleurs. Flore fut la seule femme qui restât près d(ï ce garçon, la .seule qu'il pûl voir h son aise, en la conleniplaut en secret, en l'eludiaiil /i toute heure; j'jore ilhiinina pour lui la maison palernelle, elle .seule donna .sans le saioir les seuls plaisirs nui lui dorèreiil sa jeunesse. Loin d'être ja-

UN MÉNAGE DE GARÇON

loux de son père, il fut enchanté de l'éducation qu'il donnaitàFlore: ne lui fallait-il pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire? La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner aux niais, aux sots, aux imbéciles, une sorte d'intelligence, surtout pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre toujours l'instinct animaj dont la persistance ressemble à une pensée.

Le lendemain. Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire des réflexions, s'atteniit à quelque communication importante; mais, quoiqu'/l tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire. Enfin, au moment du dessert, le maître recommença la scène do la veille.

— Vous vous trouvez bien ici ? dit-il à Flore.

— Oui, monsieur Jean.

— Eh bien ! restez-y.

— Merci, monsieur Jean.

Celte situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit ne troublait le silence. Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut eflrayéc en reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui, sans doute, avait fait lui-mémo un trou par en bas pour voir dans la chambre.

— Il m'aime, pensa-t-elle ; mais il attrapera des rhumatismes à ce métier-là.

Le lendemain. Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour muet et [ires(jue instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce pauvre niais dont les tom[)cs et le front chargés de boulons semblables à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs gâtés.

— Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'estce pas? lui dit Jenn-Jacqui'S quand ils so trouvèrent seuls.

— Pourquoi me denianilez-vous cela? dit-elle en le regardant.

— Pour le savoir, fit Rouget en devenant do la couleur des homards cuits.

— Est-ce que vous voulez m'y renvover ? dcnianda-lelle.

— Non, mademoiselle.

— Eh bien 1 que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison?...

— Oui, je voudrais savoir...

— Quoi ? dit Flore.

— Vous ne me le diriez pas I fit Rouget.

— Si, foi d'honnéle fille I...

— Ah ! voilh, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honniMe fille...

— l'nrdè I

— L?i, vrai?...

— Quand je vous le dis...

— Voyons? Ktes-vous la m<)me (|ue quand vous étiez là, pieds nus, aineiiéi; par voire oncle?

— Belle (|ueslioM I ma foi I répondit Flore eu rougissant.

L'Iiérilicr nllerré baissa la tfilo et no la releva plus. Flore, .stupéfaitn do voir une réponse .si noltcuso pour un homme accueillie par une somblablo consternation, so relira.

Trois jours après, nu m<^me moment, car l'un i-t l'autre ils semblaient se désigner le dessert comme leur clianip de balaille. Flore dit la première à son nuiitrr : — lisl-ce que vous avez quelque chose contre moi?...

— Non, mademoiselle, ré|ioiidil-il, non... (une pause). Au ( onlraire.

— \ OMS iivez paru conlrarié hier de savoir que j'i'lais une boiint^le fille...

— Non, je voulais wïulemenl savoir... (autre pause). Mais vous n(' ini? le diriez pas...

— Ma loi I reprit-elle, jo vous dirai toute In vérilé...

— Toute 1,1 \vrM sur... mon père... drmanda-l-il d'une voix étranglée.

1>K IIAIVAC. — II.

Kilrnll (le 1.1 I

— Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son maître, était un brave homme... Il aimait à rire... quoi 1... un brin... mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui manquait... EnSn, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des intentions... oh ! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire, quoi !... Voilà... Après ?...

— Eh bien ! Flore, dit l'héritier en prenant la main de la Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien...

— Et de quoi voulez-vous qu'il me fût?... s'écria-t-elle en fille offensée d'une supposition injurieuse.

— Eh bien ! écoutez donc?

— Il était mon Inenfaiteur, voilà tout. Ah I il aurait bien voulu que je fusse sa femme... mais...

— Mais, dit Rouget en reprenant la main que Flore lui avait retirée, puisqu'il ne vous a rien élé, vous pourriez rester ici avec moi?...

— Si vous voulez, répondit-elle en baissant les yeux.

— Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez être... la maîtresse. Tout ce qui est ici sera pour vous, vous y prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je vous aime, et vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes entrée ici, là, pieds nus.

Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gPjiant, Jean-Jac(|ues inventa cet argument horrible : — Voyons, cela no vaut-il pas mieux que de retourner aux champs? lui demaiula-t-il avec une visible ardeur.

— Dame ! monsieur Jean, comme vous voudrez, répondit-elle.

Néanmoins, malgré ce comme vous voudrez l le pauvre Rouget ne se trouva pas plus avancé. Les hommes d<; ce caractère ont besoin de certitude. L'cfl'ort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et leur coûte tant, qu'ils se .savent hors d'état de le recommencer. De là vient leur attachement à la i)remière femme <pii les accepte. On ne peut présumer lesévénemens que parle résultat. Dix mois après la mort de son père, Jean-Jacques changea complètement : son visage pâle et plombé, di'gradé par des boulons aux tempes et au front, s'éclaircit, se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin s-a physionomie respira le boniieur. Flore exigea que son maître prît dessoins minutieux de .sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il i'ùi bien mis; elle le regardait .s'en allant à la promenade en restant sur It; pas de la porte, jusqu'à ce qu'elle no le vît [iliis. Toute la ville remarqua ces changemens, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme.

— Savez-vous la nouvelle? se disait-on dans Issoudun.

— Eh bien ! «pioi ?

— Jean-Jac(|ues a tout hérité do son père, mOmela Rabouilleuse...

— Est-ce que vous no croyez pas feu lo docteur a.«sez malin pour avoir laissé une gouvernante à sou fils?

— C'est un trésor |)our Rouget, c'est vrai, fut lo cri g^ néral.

— C'est une flnaudo? elle est bien belle, elle so fera épouser.

— Celte fille-là a-l-ello eu de la chance l

— C'est une chance <]ui n'arrive (pi'nux belles filles.

— Ah bail! vous croyez cel;i, mais j'ai eu mon oncle Dorniche-lléreau. Eh bien 1 vous avez entendu parler de mademoiselle Ganiv(>t, elle était laide comme les sepl ih-cliés capitaux, elle n'en u pas monis eu de lui mille écus de renie...

— U:ihl c'était en 1T78I

— (.'est égal. Rouget a tort, .son père lui lai^s(> quaraiile lionnes mille livres de renie, il aurait pu se marier avec llUidemoiselle lléreau...

— Le docteur a essayé, pllo n'en u pas voulu, Uougel est (rop Wlo...

— Trop b(»te ! les femmes sont bien heureuses avec les gvm de cet nc^ibil.

— Votre femme est-(<llo heureuse?

Tel fut lo sens dos propos qui couruimt dans Issoaimi'tlie htimiiiiir. .1 — 1.1

DE BALZAC

dun. Si l'on commenfia, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévouée à co pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement de la maison Rougfl, de père en fils, selon l'expression du fils Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce gouvernement pour l'instruction des célibataires.

La vieille Fanchelle fut la seule dans Issoudun à trouver mauvais que Flore Brazier devînt la reine chez Jean-Jacques Rouget, elle prolesta contre l'immoralité de cette combinaison, et prit le parti de la morale outragée, il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir pour maîtresse une rabouilleuse, une petite lille venne pieds nus dans la maison. Fanchette possédait trois cents francs de rente dans les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies ; feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date n'indique-telle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore cessa d'être une honnête fille?

La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette, car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui faisaient do Fanchette un cordon bleu digne de servir un médecin. En fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province, le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité do l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas aussi luxueusement en province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités, étudiés. Au fond desjjrovinws, il existe des Carême en jupon, génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du hochement do tôle par lequel Rossini accueille une chose parfaitement réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les cours de chimie do Rouelle, et il lui en était resté des notions qui timmèrent au profit do la chimie culinaire. Il est célèbre h Lssoudun par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berry. Il a découvert que l'omelelte était beaucoup plus délicate quand on no battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brulalit.i (|uo les cuisinières mettent à cette opiTulion. On devait, w-lon lui, faire arriver le blanc h l'état de mousse, y introduire par degrés le jaune, et ne pas se servir d'une poêli!, mais d'un cagnard on porcelaine ou de laience. Le cagnard est une espèce de; plat épuis qui n (piatrc pieds, afin qur-, mis sur le fourneau, l'air, en circulant, empêcht^ le feu de le faire éclater. EnTouraine, le cagnunl s'a[)[)ell(> un (viuqiiemarre. Ilabelais, je crois, parle de ce eaiiijiicriiarre h ruiro U;» Cic^ucslgrucs, eu qui diMnontre la haute anliquit<! do f<'l usiensile. Lo docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'flcrelé des roux ; mal."» <m secret, que (i.ii nmlliiurd re-trei;,'iiilà sa cuisine, a été perdu.

Flore, née fruitière et rAlis^euse, |p.s deux qunlil(>s qui no peuvent .s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, suffiiis^a Fanchetln en peu d(! temps. En devenant cordon bleu, elle pensait au bonheur de Jean-Jariiues; mais elle liiiiil.iiissj, i||v)fH-|e, piis-,/ililenienl^Muriniinde. IlorsdV'tal, roMJtiie jeH personnes s<ins iiislruelinu, de .s'occuper par la cervelln, elle déploy.i son nclivllé dans le fnénnge. \>.\V\ IrollA les mcubleA, leur rendit leur luslre, et tint tout nu loxiH dans une proprelé dJKiie de la llollaiidi-. lillo dirigea ces (ivaintitlies de htigo sale et ces déluges (|u'oti nfipelle les lessivcN, l'I i|ui, selon l'usat^o des provinces, ne se (ont que trois fols par au. Elle observa le luii^e d'un «eil de miSn.iKiTe, el le rfi(T.iiiiiiiii,i|,i. Puis, jalouse de .s'initier par de/ré^ nui serrels de In fortune, elle s'asHinijjn je peu de '•eiii'- des ntr.iires <Jue Havait Ituuxet, et l'auginenla (iMp dr, l'iiirellen^ nvec, je rioyilre ilu fiMi docteur, monsieur llémn. AushI donna l-e||e d'etii liens conseils h son petit Je.'iii-Jiiripie, Sllre d'être toujours In lunllressc, elle l'ul

(iuur \m intéi^Ut du w gardon outuut de lendreK.e 1 1 ,r,i.

vidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre les exigences de son oncle. Deux mois avant la mort du docteur, Brazier était mort d'une chu'.e eu sortant du cabaret où, depuis sa fortune, il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit doue son maître avec toute l'affection que devait avoir une orpheline heureuse de se faire une famille et de trouver un intérêt dans la vie.

Cetle époque fut le paradis pour lo pauvre Jean-Jacques, qui prit les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce do régularité monastique. 11 dormait la grasse matinée. Flore, qui, dès le matin, allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son maître de façon à ce qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait fini sa toilette. Après lo déjeuner, sur les onze heures, Jean-Jacques se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait à trois heures pour lire les journaux, celui du déparlement et un journal do Paris qu'il recevait trois jours après leur publication, gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les nez à tabac qui s'y étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui racontait les hisloires de la ville, les caquctages qui couraient et qu'elle avait récoltés. Vers huit heures, les lumières s'éteijrnaient. Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de feu très pratiquée en province, mais qui contribue à l'hébétement des gens par les abus du lit. "Trop de sommeil alourdit et encrasse l'intelligence.

Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois pleine et vide, où les grands événemens furent quelques voyages à Bourges, à Vierzon, à Châleauroux, ou plus loin quand ni les notaires de ces villes, ni monsieur Héron n'avaii'nt do placcmens hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la lemn-ie quand le prêteur élail marié. Jamais il no donnait plus du tiers de la valeur réelle des biens, cl il se faisait faire des billets à son ordre qui représentaient un supplément d'intérêt do deux et demi pour cent échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois quo son père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur l'ambition des paysans, diH'ore les canqiagnes. Ce (aux de sept et demi pour cent paraissait donc si raisonnable, que Jenn- Juc(|ues Rouget choisi-ssait les afi'aires; car les notaires, qui .se faisaient allouer do belles commissions par les gens aux(i!iels ils procuraient do l'argent ù si bon compte, prévenaient lo vieux garçon.

Durant ces neni' années, Floro prit à la longue, insensiblem 'iil et sans lo vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord Jeun-Jacques très familièrement : puis, sans lui manquer do respect, elle le prima par tanl de supériortlé, d'intelligence et de force, ipi'il devint lo serviteur de sa servante. Co grand enlanl alla de lui -mémo au-devant do cette domination, en se lai.ssant rendre tant de soins, quo Floro fut avec lui comme une mère est avec son lils. Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir [)0ur l'Ioro lo sentiment (|ul rend nécessaire h un enfant la protecllon inaleinelle. ^'l!lis il y eut entre eux des nonuls bien aulreiiienl .sern's ! D'abord, Flore faisait les all'aires el conduisait la midson. Jean-Jacques se reposait si bien sur elle de toul(( espèce de gestion, (pui sans elle la vie lui eût pain, non (ins di:lirile, mais impossible. Puis celte femme (Hait devenue un besoin d(> son existence, elle caressait toutes ses liinlalsjes, elles les connaissait si bien I II aimait h voir cette llKure heureuse ipii lui souriait toujours, la seule (pii lui l'Ill souri. In .seule où devait se trouver un sourire |iour lui I Ce bonheur, purement inalériel, exprimé pardesmols vidKiiires (|ui sont le fond do la lnn:;ue dnns les mén.iLres lieiriclioiK, el peint sur ii'lle niiigiiili lue physionomie, était en quelque sorte lo refiel de son Ininheiir/i lui. L'état dans lequel l'ut Jean-J«e(pies lorsipi'il vil Flore assombrie par quelques coiilrar.élé.s révéla l'cteiiduu do .son pouvoir

UN MÉNAGE DE GARgON.

à celte fille, qui, pour s'en assurer, voulut en user. User, chez les femmes de celle sorte, veut toujours dire abuser. La Rahouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont Otway a donné lo modèle au milieu de sa tragédie de Venise sauiée, entre le Sénateur et Aqiiilina, scène qui réalise lo magnifique et rtiorrihlel l'^ore se vit alors si certaine de son empire, qu'elle ne sonsrea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se faire épouser.

Vers la fin de 1815, h vingt-sept ans. Flore était arrivée à l'entier dévelop|iemenl de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une fermière du Bessin, elle oll'rait bien l'Idéal de ce que nos ancêtres appelaient rtne belle commdre. Sa beauté, qui tenait do celle d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait ressrmbler, noblesse impériale h part, à mademoiselle Georges dans son beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatans, cette plénitude de formes, cette pulpe satinée, ces contours atlrayans, mais moins sévères que ceux do l'aclrice. L'expression de Flore était la tendresse et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect comme ci'lui do la plus belle Agrippine qui, depuis celle do Racine, ait foulé les planches du TliéiMre-Franrais, il invitait h la grosso joie.

En 1816, le Rabouilleuse vit Jlaxence Gilet, et s'éprit de lui à la première vue. Elle reçut à travers le cœur celte flèche mythologique, admirable expression d'un effet naturel que les Grecs devaient ainsi représenter, eux (pii ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal et mélancolique, enfanté par le Christianisme. Flore était alors trop belle pour que lAiux di'^daigiiàt cette conquôle. La Rabouilleuse connut donc à vingt-huit ans le véritable amour, l'amour idol,1lr(>, infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de Guinare et celle de Rlédora. Dès (pie l'officier sans fortune apprit la situation ropnctive de Flore et de Jean-.Iac(pies Rouget, il vit mieux (ju'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour bien assurer son avenir, ne demanda-t-il pas mieux que de logi'r cliiv Rouget, eu reconnaissant la débil(> nature de ce garçon. La pa^ision de Floriî influa ni'cnssairerement sur la vie et sur l'intérieur do Jean-.liC(jues. Tendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit terrible, mofne et maussade, le visngn si riant et si amical do Flore. Il subit les éclats d'iuie mauvaise humeur cnlcul(;e, absoluiMcnl c.omuKi uu lioinme marié dont l'épouse mc'dite une inlid('lil(«. Quand, au milieu des plus cruelles rebul'ades, lo pauvre garçon s'enlinnlilà demander à Flore la cause dn ce clianf^ement, (>lle eut dans lo regard des flammes chargées do haine, et dans la voix des tons ai^rcssifs et méprisans que lo pauvre Jean- Jacques n'avaltjaiBHis entendus ni reçus.

— Parbleu 1 dit-elle, vous n'avez ni cœurni Ame. VoilJ» seize ans qiu^ je donne ici ma jeunesse, et jo no m'étaiH pas aperçue (jue vous aviez unn pierre, lii... lil-elle m se l'rnppiiiil .sur lo co-ur. Depuis deu\ mois, vous voyez venir ici ce brave coriunaudaiit, une vidinie des Uou^bun^, qui était l'ail pour Tdro g('-iii'Tal, (il qu'est dans la di'biue, oii nié dans un trou de pays où la foriune n'a pas de (puii se promener. Il r'st obligé (le rester sur une (•.l^li^e loule utu; jo irnée, h la Mimicipalité. pourga;.'iier... (luol ?... six cents misérabl'-i Cniiics, la belle poussi'e! Et vous, (ju'avez six cent cinqiHHile-ncuf mille livres do iducrus, suixanto mille francs (lo roule, cl (pii, grAco Ji moi, no dépensez pas plus do mille ocus par an, (oui compris, ml^mc mes jupes, rnllii tout, vous ne pensez (las ^1 lui oiïrir un logis ici, ofl loul lo deuxièino est vidi^l Vous aimez mieux (juo les souris et los rais y diinsout pliiWl (puï d'y melire ini humain, enfin im garçon (pie voire pèro a toujours pris pour son nisi... Vdulez-yous savoir re (pie vous éles? JC vais vous lo dire : Vous éles un fialricide 1 Après ('cln, je sais bien pounpioi I Vous avez vu (pie Je lui por'nis Inir-iét, el r,i vous chicane I yuoiipie Vou.s (laraisslez bOle, vous avez plus dn malico (pi" les autri>s dans ce (iiie vous Mes... Kh bien I oui, je lui porto inlérèl, pi nn vif encore...

— Mais, Flore...

— Oh ! il n'y a pas de maif: Flore qui tienne. Ah ! vous pouvez bien en chercher une autre Flore (si vous en trouvez une!), car je veux que ce verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas \h votro baraque de maison I Je ne vous aurai, Dieu merci I rien coûté pendant les douze ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché. Partout ailleurs j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici : savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin au soir... Eh bien ! voilà ma récompense...

— Mais, Flore...

— Oui, Flore, vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous avez, et que vous vous portez très mal, et que vous baissez que c'en est efi'rayant, jo le sais bien I Puis, avec ça que vous n'êtes pas amusant...

— Mais, Flore...

— Laissez-moi tranquille !

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la maison cl parut l'ébranler sur ses fondemens. Jean-Jacques Rouget ouvrit fout doucement la porte, et alla plus doucement encore dans la cuisine, où Flore grommelait toujours.

— Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la prcmiète nouvelle que j'ai de ton désir, comment sais-lu si jo lo voui ou si je ne lo veux pas...

— D'abord, reprit-elle, il y n besoin d'un homme dans la maison. On sait que vous avez des dix, des (|uinze, des vingt mille francs; et si l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie pas du tout do me réveiller un beau malin coupée en (piaire morceaux, comme on a fait de celte pauvre servante qu'a eu la biMise de défendre son maître ! Eh bien ! si l'on nous voit chez nous un homme brave comme (.(isar, et (jui ne se mouche pas du pi(>d... Max avalerait trois voleurs, l(> temps de le dire... eh bien ! je dormirais phi'* tramiuille. On vous dira peut- ^tre des bélises... ipie je l'aime par-ci, que je l'adore [)fir- Ih I... Savez-voiis ce que vous direz?... eh bien I vous répondrez (pie vous le savez, mais que voire père vous avait recommandé son pauvre Max h son lit de mort. Tout lo monile se taira, car les pavés d'Issoudun vous diront ipi'il lui payait .sa pension au collège, na\ Voilà neuf ans (pie jo mange votre pain...

— l'Iore, Flore...

— Il y en a en par la ville plus d'un (jui m'a lait la coiir, dat On in'ofl'rait des chaînes d'or par-ci. des montres par-là... « Ma [letllo Flore, si lu veux quitter col imbécile de père Rouget ... » car voilà C(< ipi'on me diviiil de \(nis. «Moi. Ie(piitler?ahbien ! plus souvent, un iniioeeni comme ça! (p)i' (pli (levieiidrail? » ai-je toujours n'pondu. Non, non, où la chèvre est attachée, il faut (lu'elle broiilo...

— Oui, Flore, je n'ai (pie loi au monde, el je suis trop heureiix... Si çii le fait pliii'^ir, mon enlinil. eh bien I nous aurons ici Maxenco flilel. Il mandera avec nous...

— l'arlileii I Je res|KNre bien...

— I.n, la, ne le frtche pas...

— Quand il y n pour un, il y a bioii pour doux, répondll-elle ('Il riniil. Mais si vous élcs geiilll. .savez-vous co (pie vou«; ferez, iium bichon ?... N'ous Irex vous iiroineiier aux environs de la mairie, h (piaire li(>nres, (<l vous vous arrangerez pour reiiconlrer moii'.ieiir le coinmaiidaut (îilel, (|iie vous Invllerez à dîner. S'il lait dos raç(nis. vous lui diroK ipie ça me fera plaisir, il est Irop giilniil pour re- Aisrr. Pour lors, eiilrc» la poire el le rroma«e, s'il vous parle di" ses malheurs, des poulons, (]Ul^ vous aurez bien l'esprit de le niellr«« Ih-di-ssii", vous lui oITrlrer. dn deincu» rer ici... S'il trouve ipielqiie rli(>s(> à n'dire, soye« Irnn- (|ullle, je saiirnl bien le lUVermiiicr...

En se promeii.inl aV(>c. lenteur sur lo boulevard H.iron,

10 ci'lihal.iire nMh'eliil, niitaul (|u'll le pouvait, à cel éviW nrmenl. S'il .■to si-piirali de More... (à cdlu iil(V. il n'v vo.v.iil t '"S ol.iir) quelle autre li'nimo relrotivernil-il ^.. Se iiia-

1 1 I T... A son Akc, il sorail ('>|iousé pour sa fortune, el eu-

core plus cruellement esploilé par sa femme légitime que par Flore. D'ailleurs, la pensée d'être privé do cette tendresse, fût-elle illusoire, lui ca'jsait une horrible angoisse. Il fut donc pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi que Flore le désirait, l'invitalion fut faite devant témoins, afln de ménager l'honneur de Maxence.

La réconciliation se fit entre Flore et son maître ; mais, depuis cette journée, Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit pendant une ijuinzaino de jours, chez les fournisseurs, au marché, près des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de monsieur Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui. Mais personne ne fut la dupe do cette comédie, et Flore fut regardée comme une créature excessivement fine et retorse.

Le père Rouget se trouva très heureux de l'impatronisalion de Max au logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait, et se promenait quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé, Flore ne voulut plus être cuisinière. La cuisine, dit-elle, lui gâtait les insins. Sur le désir du grand-maître de l'Ordre, la Coxnetlo indiqua l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé, venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière, qui serait dévouée à la vie à la mort à Flore et à Max. D'ailleurs, la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une rente de trois cents livres, après dix ans do bons, loyaux, discrets et probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquat)lo par une figure ravagée par la petite vérole, et d'une laideur convenable. Après l'entrée en fonctions de la Védie, la Rabouilleuse devint madame Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en belles élolfes do laine et de coton suivant les .saisons 1 Elle eut des collerettes, des fichus fort chers, dos bonnets brodés, des gorgerettes do dentelles, se chaus.sa do brodequins, et se maintint dans une élégance et une richesse do mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle voulait faire iionneur à Max. A la fin do la première année, en 1817, rllo lit venir do Bourges un cheval, dit anglais, pour lo pauvre commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racrolé dans les environs un ancien lancier do la garde im|jérialo, un Polonais nommé Kouski, tombé dans la misiTc, qui ne demanda pas mieux que d'eniror chez monsieur Rouget en qualité do domeslicjun du commandant. Max fut l'idole de. Kouski, surtout après lo duel des trois royidislcs. A compter do 1817, la maison du père Itoiigcl fut donc composée do cinq personnes, dont trois maîtres, et la ilépen.so .s'éleva environ h huit mille francs par an.

Au moment oii madame Bridaurevenailà [ssoudun pour, selon l'expression de maître Desroclies, sauver une sucu'ssioM si si-rieiisement compromise, lo père Rouget était nrrivi- par lU-f^n'-s tt un lUat quasi- vi-gélalif. D'abord, dès rim(xilronisnlion de Max, iriademniselle DraziiT mit la table sur un pii'd épiscopal. Rouget, jeté- dans la voie de la bonne chère, mongea toujours davantage, cmporti- par les exceljenn plal.s que faisnil la Vi'-die. Molgré celte exi)ui.so et abondante nourriture, Il engraiss4i peu. Di' jour en jour, il s'uffalsHJi comme nu homme fatigué, (i.ir ses dij,'eslions peut- ^tre, et vs yeux M) renièrent lorlemeiit. Mais si, |iendanl nos promi-nndes, des bourgeois l'inlerrugeaient sur .sa winlé: « JamiiiH,(ll.snil-il, il nr» s'était mieux porté.» Comme Il ovait loujourit possé pour <^tre d'une inlellinencn excessivement Imrnée, un ne rem/irqua point la di-presslon coiis- Inrile de ses faciilles. Son amour pour Flore (Hait lo .seul «enliminl qui le faisoit vivre. Il n'existait (|ue par elle ; .sa faihleiHo nvrr r-llo n'avait point alors do bornes, il obéis- Knil h un ri'gard, il gueiljiji Irs mouveinens de celln cri'atiirfi comme un rlni'ii guette les moindres k'sIis du Hon mallro. Enlln, selon ^eIp^(^ssiun do madame llu- I

chon, à cinquante-sept ans, le père Rouget semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.

Chacun imagine arec raison que l'appartement de Max était digne de ce charmant garçon. En etfet, en six ans le commandant avait, d'année en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le comfort d'Lssoudun : des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture as.sez élégans, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence, mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun que les détaillans de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas ; aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne. Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres nocturnes des Chevaliers do la Désœuvrance.

Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles, les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la chambre de Max , mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le Ut.

— Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut avoir un fier tempérament pour résister à ces amusemens-là. Est-il fort, cet amour d'homme !... Qu'aurontils fait celte nuit ?

— Tiensl te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière des militaires accoutumés par les événemens de la guerre à trouver leurs idées au complet et leur sangfroid au réveil, quelque subit qu'il soit.

— Tu dors, je m'en vais...

— Non, reste, il y a des choses graves...

— Vous avez fait quelque sottise cette nuit?...

— Ah I ouin 1... 11 s'agit de nous et de cette vieille bêle. Ah çJi, lu ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh bien! elle arrive ici, la famille, sans doute pour nous tailler des croupières..,

— Ah 1 je m'en vais le secouer, dit Flore.

— Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop .sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le prendrai dans mon lit, où je vais .songer à la conduite que nous devons tenir... Reviens h neuf heures, nous cau.serons. En attendant, fais comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son café ; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit au grand-mattro : — Fario cherche sa brouette 1...

En cinq minutes, Max l\it habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de llAner, il gagna lo bas do la tour, où il vit un ra.'semblement assez considérable.

— Qu'est-ce? lit Max en perç^int la foule et pénétrant jusqu'à l'Espagnol.

Fario, petit lionimo .sec, était d'une biideur comparable h celle d'un grand d'Espagne. Des yeux de fou conuno percés avec une vrille, et très rapproclH's du nez, l'eussent l'ail passer h Naples pour un jeteur de .sorts. Ce petit liomnio paraissait doux parce (ju'il était grave, calme, lent d.ins .ses mouv(>niens. Aussi lo noimnail-on le bonliommo Fario. Mais son t(>int couleur de pain d'épice et .sa ibiuceiir déf^uisaient aux ignorans et annonçaient à l'observateur le caiaclèro h demi inaurilain d'un pay.san de Grenade (jue rien n'avait encore fait sortir de son flegme et de .sa pares,se.

— Rte.wous sftr, lui dit Max après avoir écouté les dob'anres du marchand de grains, d'avoir omené votre voilure 't car il n'y a, Dieu merci I pas do voleurs îi Issoudun...

— Elle était l/i...

UX MENAGE Dii GAIU.ON.

toi

— Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture ?

— Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bute harnachée à trente pas de là.

Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afln de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied do la tour, car le rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que le drôle voulait.

— Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches ? cria François.

— Allons, fouillez-vous ! dit B.iruch.

Des éclats de rire partirent do tous côtés. Fario jura. Chez un Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré do la colère.

— Est-elle légère, <a voiture? ditM.ix.

— Légère I... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi lavaient sur les pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.

— Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en montrant la tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots tous les yeux se levèrent, et il y en eut un instant comme une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les langues étaient en mouvement.

— Le diable protège les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils Goddet au marchand stupéfait, il a voulu l'apprendre à no pas laisser traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cotte apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait pour avare.

— Allons, mon brave homme, dit Max, il no faut pas perdre courage. Nous allons monter à la tour pour savoir comment ta brouette est venue là. Nom d'un canon 1 nous te donnerons un coup de main. Viens-tu, Baruch? — Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais ranger le monde, et «ju'il n'y ait personne au bas do la butte quand lu nous y verras.

Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour. Pendant celte ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario qu'il n'existait ni dégûts ni traces qui indi(iuassent le passage de la charrette. Aussi Fario croyaitil à quelque sortilège, il avait la léto perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fuit parut sérieusement impossible.

— Comment que j'ailons la descendre ?... dit l'Espagnol dont Irs petits yeux noirs exprimaient pour la première lois l'épouvante, et dont la figure jaune et creuse, ((ui paraissait ne devoir jamais changer do couleur, pâlit.

— Comment ! dit Max, mais celu no me paraît pas difli-

Et, profitant de la stupéfaction du marchand do grains, il mania de ses bras robustes la charrette par les doux brniicnnls, de manière à la lancer; puis, au moment où elle «levait lui éclia(ipor, il cria d'uno voix tonnante :

— Gare là-dessous I...

Mais il no pouvait y avoir aucun inconvénient : le rassrmblement, averti (lar Baruch et pris do curiosité, s'('lait retiré sur la place à la distance nécossaire pour voir ce qui so passerait sur la bulle. La charrette se brisa do la manière la plus pittoresque en un nombre inlini do morceaux.

— La voilà descendue, dit Baruch.

— Ahl brigands! uli 1 omaillesl s'écria Fario, c'est peutftlrn vous autres (|ui l'avez monlt'o ici...

M.ix, llaruch et leurs trois compagnons so mirent à riro di's injuros do l'Espagnol.

— On n voulu to rendre service, dit (Yoidemenl Max, J'ai failli, en nianii'uvranl ta damnée charrette, Olro emporlé avec elle, <l voilà comment tu nous remercies?... De <iuel pays es-tu donc?,..

— Je suis il'uii pays où l'on ne pardonne pat, n'-pliqun Fnrio qui Iri'iiililail do Tutfi'. Ma eliarrelto vous scrvna tlo cabriolet pour aller nu dinble .'... à moins, dil-il en deic-

nant doux comme un mouton, que vous ne vouliez me la remplacer par une neuve?

— Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ils furent au bas de la Tour, et en rejoignant les premiers groupes de rieurs, Max prit Fario par un boulon de sa veste et lui dit :

— Oui, mon brave père Fario, je le ferai cadeau d'une magnifique charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs ; mais je ne garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de conclure un marché.

— Dame ! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père Rouget.

J'ax pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario ; mais Baruch, qui savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol, enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max :

— Ne va pas faire des bêtises I

Le commandant, rappelé à l'ordre, so mit à rire et répondit à fario :

— Si je t'ai parmégarde, fracassé ta charrette, lu essaies de me calomnier, nous sommes quittes.

— Pax Corel dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir ce que valait ma charrette!

— Ah I Max, lu trouves à qui parler! dit un témoin do celle scène qui n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrancc.

— Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et disparaissant au milieu d'un hourra.

— On vous gardera le fer des cercles I... lui cria un charron venu pour contempler l'efi'el de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait paie 'A pensif, atteint au cœur par la phrase do l'Espagnol. On parla pendant cinq jours à Issoudun do la charrette à Fario. Elle était destinée à voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fil le tour du Berry où l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui lut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après l'événement la fable de trois Départcmens, et le sujet de toutes les disettes. Max et la Babouilleuse. à propos des terribles réponses du vindicatif Espagnol, furent aussi l«> sujet de mille commentaires qu'on se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vaian, à Vierzon et à CliAteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays pour deviner combien ces propos devaient èireenveninu-s.

— On no pourra pas les empêcher do causer, pensait-il. Ah ! j'ai fait là un mauvais coup.

— Hé bien ! Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent ce soir...

— Qui?...

— Les llridau I Ma grand'mère vu>nt do rerevoir une lettre do sa lllleule.

— Ecoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai rélltTlii profondément à cette ad'aire. Flore ni moi. nous ne iIonoiis pas paraître en vouloir aux liridau. Si les liérlliers(|uilleiit Issoudun, c'est vous autres, les lloclioii, ipn di've/ les renvoyer. I'!\amiue bien ces Parisiens; et, quand je les aurai loisi's, demaui, chez la Cognelti», nous verrons ce (jue nous |)ourr<)ns leur (aire et cumulent les ineKro mal avec ton grand-|ière?...

— L'Espagnol à trouvé le di'-faul de la cuirasse à Max, dit llarueh à son cousin Fraiicoisen renlranl chez monsieur llochoii et rcgarilant leur ami qui rentrai! chez lui.

Pemlant ipii> Max faisait son coup, Flore, malgré les recominandalioiis d)< son commensd, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoirs! elle en servait ou si elle en dérangeait lis plans, elle (■clatail contre le pauvre ei'lili.ilain'. Quand Jean-Jacipies (<ncour.iit In colèie d(> sa bonne, on lui siipprimail tout il'uii coup les soins el Ks eliallerics vulgaires i|ui faisaient su joie. Liilln, Flo|-o iiirttail sou

DE BALZAC

maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'aflf-^cfion dont elle ornait Is conversation avec des tonalités difl^renteset des regards plus ou moins tendres : — mon pe-

jjt chat, mon gros bichon, — mon bibi, — mon chou,

— mon rat, etc.. Un vous sec et froid, ironiquement respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme une lame de couteau. Ce vous servait de déclaralion de guerre. Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses aflTaires, de prévoir ses désirs, do le regarder avec cette espèce d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle est gro.s.sière, plus elle charm'-. en lui disant : — Vous êtes frais comme une rosel — Allons, vous vous porlei à merveille. — Que tu es beau, vieux Jean 1 — enfin au lieu de le régaler pendant son lever des drôleries et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait .s'habiller tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de l'escalier : — Khîje ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez grand garçon pour vous habiller tout seul?

— Mon Dieu I que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en reciivant une de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la barbe.

— Védie, montez de l'eau chaude h mon.sieur, cria Flore.

— Védieî... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par Kouski et par Max.

— Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément alfecté. Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et vous pouvez me dire •juojon'ai quo faire de fourrer le nez dans vos affaires ; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes do la terre, comme ce roi de l'Ecriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à madame. Vous devriez baiser la marque de .ses pas par où elle passe... Damel si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à vous-m(^mol Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda dans l'espace comme un fou mélancolifjue, ot oublia do faire sa barbe. Ces niternntives de tendros.se et do froideur opéraient sur cet /^tre faible, qui no vivait que par l.i fibre anioun^u.se, les edrts morbides produits sur In corps par le passage subit d'une chaleur tropicale h un froid polaire. C'étaient autant de pleurésies morales qui l'usaient comme autant de maladies. Flore, seule nu monde, pouvait agir ainsi sur lui; c;jr, uniquement pour elle, il était aussi bon <|u"il était niais.

— Hé bien! vous n'avez pas fait votre barbo? dit-elle en 80 montrant sur In fiorto.

Elle anisa le plus violent sursaut ùu pèro Rouget qui, de prtiect rl(':r,iit, devint rouge pour un moment .sans aser se plaindre de cet ass<-mt.

— Votre déjeuner vous attend I Mais vous pouvez bien d(!Scendro en rot* de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.

lit, wiMS attendre de réponse, elln disparut. I.nisser le Iwnhomme déjeuner seul était celle de .ses pénitiiKes qui lui muwill l(> plus de cliiigrin : il nimnit h causer <<n mnngeiint. En arrivant «u b/i.s de l'escidier, Itougel fut pris par imeipiinte, rvir l'émotinn avait réveillé .son catarrhe.

— Tousse I tousse! dit l'Inre dans la cuisine, sans s'in- (juiéler d'fllni ou non entendue par son nintire. l'ardè, le vient Hcélérnl est anse/, fort pour rédsler sanscpi'on s'inf|uii'ili' dn lui. S'il tousse jamais wjn rttnn, felui-l?i, co nn n'TB qu'aprt'H n'iim...

THIeséinleni leumiénilés «iiio In HnlMiiiilInu.so adressait /i RoiiKet en se» motnenn iln colèro. I.e pauvre homino .s'assit dan» unn profonile IrJHteHw, nu milieu de la willi', nu coin de In taille, ol regnrrin >u^•^ vli-ux meubles, ses vieux tableaux d'un nlr désoli'.

— Vous nuriez bien pu meltre une rravati», dit Flore

en entrant. Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus rouge, plus ridé que celui d'un dindon.

— Mais quo vous ai-je fait? demanda-t-il en lovant ses gros yeux vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide.

— Ce que vous avez fait?... dit-elle. Vous no le savez pas! En voilà un hypocrite?... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis celle do la Tour d'issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre do doux sous, et viennent vous voir...

— Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun ?... dit-il tout .stupéfait.

— Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous no leur avez pas écrit de venir? C'te malice cousue de fil blanc ! Soyez tranquille, nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus do poussière. Max et moi nous .serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament, je le déchirerai en quntre morceaux, à volro nez et à votre barbe, entendez-vous... Vous laisserez votre bien i^ volro famille» puisque nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous êtes aimé pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, qui no vous ont même jamais vu ! C'est pas votre sœur qui me remplacera I Une dévote à trente-six carats!

— N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, so montra tout h coup en disant d'un ton de maître :

— Qu'ya-t-il?...

— Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du .soldat, qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le parti de Rouget, je jure par co qu'il y a do plus sacré que je viens d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur : mon pèro m'a fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, do lo donner

plutôt h l'église. . Enfin, je no recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fds.

— Votre pèro avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus tort encore, répondit Max. Votro pèro avait ses raisons, il est mort, sa haine doit mourir avec lui... Votre .sœur est votro sœur, vos neveux sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et à nous aussi. Que dirait-on dans l.ssoudun?... S.,, tonnerre I j'en ai as.sez sur le dos, il no manquerait plus quo de m'entendre dire quo nous vous .séquesirons, que vous n'êtes pas libre, que nous vousaVonsanimo contre vos héritiers, que nous captons votro succession... Quo lo diablo m'emporte si je no dé.serle pas lo camp h la seconde calomnie! Et c'est assez d'une I Déjeunons.

Flore, redevenuo doiire comme une hermine, aidn la Vt'ilie à mettre lo couvert. Lo père Rouget, plein d'admiration [lour Max, lo prit par les mains, l'emmena dans reinbrasuri> d'une de<: croisées et là lui dit h voix basse :

— Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que je t'ainie. Et Flore avait raison : fi vous deux, vous (Mes ma familli>... Tn as de l'honneur, Max, et tout co que tu viens de dire est très bien.

— Vous devez fêter votro sœur et votro neveu, mais ne rien changer h vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez ainsi votro père ot lo mondn...

— Eh bien 1 mes chers petits amours, s'écria l'Iore d'un ton gai, le salmis va se relVnldir. Tiens, mon vieux rat, voilii une aile, dit-elle en souriant h Jean-Jaci|ues Rouget.

A co mol. In figure chevaline du bonlioninu» perdit ses teintes cinlavi'reuses; il eut, sur ses lèvri's prmdnntes, «n sourire de lliéii;dil; mais la toux le ri'pril, car le liiinlieur de rentrer eu grrtce lui diuniail une eniotiiin aussi violenlo ', M' cx!llu d'Ctru ou pénileucu. Fluru so lovu, s'arracha do

DN MKNAGE DE GARÇON

dessus les épaules un petit châle de cachemire, et le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant :

— C'est bête de se faire du mal comme ça pour des rions. Tenez, vieil imbécile 1 ça vous fera du bien, c'était sur mon cœur...

— Quelle bonne créature I dit Rouget à Max pendant que Flore alla chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque chauve du célibataire.

— Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on les éclats du caractère do la Rabouilleuse empreints de ce vrai que le peintre doit laisser dans l'ombre ? Hé bien I cette scène, cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type do celles que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques, à leurs yeux tous les moyens sont" légitimés par la fin. Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus ricbo bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a do différences que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et aux milieux oii elles vivent. Les bouilcries do la grande dame remplacent les violences do la Rabouilleuse. Atout étage, les amères plaisanteries, des moiiuerics spirituelles, un froid dédain, des plaintes hypocrites, do fausses querelles, obtiennent le même succès que les propos populaciers de cette madame Everard d'Issoudun.

Max se mit à raconter si drôlement l'histoire de Fario, qu'il (It rire le bonhomme. Védio et Kouski, venus pour «•ntendre ce récit, éclatèrent dans le couloir. Quant h F'Iore, elle fut prise du fou- rire. Après le déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était abuiuié au Cointilutionnel et à la Pandore, Max emmena Floriichez lui.

— Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas fait quelque autre testament?

— Il n'a pas do (|uoi écrire, répondit-elle.

— Il a pu en dicter un à quelque notaire, lit Max. S'il no l'a pas fait, il faut prévoir ce; cas-lè. Donc, accueillons h merveille les Bridau, mais tûcbonsdo réaliser, etpromptemcnl, tous les placemens hypolbécairos. Nos notaires ne ilemondcronl [)8S mieux (|ue de faire des transports : ils y trouvent il boire et à manger. Les rentes montent tous les jours; on vn conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand VII d(! ses Certes: ainsi, l'/innéo prochaine, les renies dépasseront peul-AIn! le pair. C'est donc une bonne affaire (|uc d(^ mettre les sept cent cin(|uante mille francs du bordiomine sur le Gr«nd-livr(^ nSOI... Seulement essjiie (lo les faire mettre en ton nom. O' sera toujours cela de sauvé I

— Une fameuse idée, dit Flore.

— !',t, comme on aura cinquante mille francs de renies pour huit (i-nt qu.ilnî-vingl-dix mille fnuics, il Cmdiait lui faire enqtrurder cent quarante niill(« francs [lourdmix ans, à rendni par moitié. En deux ans, nous toucherons cent mille francs de Paris, cl quatre-vingt-dix ici, nous ne risquons donc rien.

— Suns loi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.

— Oh t demain soir, chez In Cognette, après avoir vu les l'.irisifiis, j(- trouverai les moyens de les f(nre congédier par les lloc.lion eux-mAnies.

— Ah-Iu du l'esprit, mon ungel Tiens, tu rs un amour d'Iioinme.

I.a place Salnt-Jenn est .sKuée au milieu d'une ruo appelée Griinile-Narette dans sa (inrlie supérieure, et Pi-lilc-Narelle .Inns lliilérieiire. En «erry. Ir mol Narelle cxpriini' la niOmn situation do terrain que In mol ^-énnis falila, c'e l- /i-dire nue rue en peut., rni.le. |^i Nnrelte est IrèKnqiide tie la place Saint-lean /i l.i porto Vllalte. I.u niaison du

vieux monsieur Hochon est en face de celle où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des fenêtres do la salle où se tenait madame Hochon, ce qui so passait chez le père Rouget, et vice versa, quand les rideaux étaient tirés ou que les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en Berry, né d'ailleurs à Lssoudun, était revenu s'y marier avec la sœur du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place do Selles contre la recelte d'Lssoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra d'ailleurs pleinement, comme tous les honnêtes gens qui hurlent avec les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait passa réputation de grand avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre? Un des traits d'avarici; qui le rendirent célèbre suffira sans doute pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.

Lors du mariage de sa fdie, alors morte, et qui épousait un Borniche, il fallut donner à dînera la famille Boriuche. I.o prétendu, ([ui devait hériter d'une grande fortune, mourut de cliagrin d'avoir fait de mauvaises aû'aires, et surtout du refus do ses père et mère qui ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle, ù cause de la dot de sa fdIe qu'il se fit fort de sauver. Le jour do la signature du contrat, les grands pareils des deux familles étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche do l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinit le entre et demande h monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler un diiuie, partie essentielle du repas. L'ancien receveur des Tailles lire du fond de la pocho de sa redingote un bout de ticello qui sans doute avait déjà servi ù quel(|ue paijuet, il le donna; mais avant que la servante eût atteint la porte, il lui cria : — Grille, tu me le rendras!...

Gritlo est en Berry l'abréviation usitée do Marguerite. 'Vous comprenez dès lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par la ville sur celle famille composée du père, de la mère et de trois enfans : les cinq Hochon I

D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux, plus soigneux, et il avait en ce moment quntrovingt-cinq ans I II ap[iarlenait à ce genre d'honinies (|ui so baissent au milieu d'une rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en disant : « Voilà la jourm'e d'une femme! » et qui piiiuent l'i-pingle au parement do leurmanclie. H se plaignait très bi(>n de la mauvaise fabrication des draps modernes, en faisant observer que s-a redingote ne lui avait duré ipie dix ans. Grand, sec, maigre, à leint jaune, parlant peu, lisant peu, noso fatiguant point, obsirvaleur des formes comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande sobrii-li^ mesurant li^ boire cl le nian;;er h sa famille, d'ailleurs assez nombreux', et coinpost'e d(> sa femme, ni-e Lousteau, de son petil-llls Baruch cl de sa soeur Adolpbine, hi'-riliers des vieux BorniclK", cnlln do son autre pelil-iils François Hochon.

Hochon, son llls atné, pris en 181.1 par celte réquivilion d'enfans de faniillo échappés h la conscription el appeU's /ffji (/i/rrfM d'/io/iHei<r, /ivail péri au combat illlanau. Col lii'rilier présonqilif avait «'pouM- de liés bonne heure uii)< l( mine riche, alin de no pas Aire n-pris par une consiriplioii quelconipie; mais alors il mangea toute sa forluno eu prévoyant ^a lin. Sa femme, qui suivit do loin l'urmée fr.iiiçiiivc, mourut ("i Strasbourg en 18U, y laissml des d<-ltes ipie le vieil Hochon ne pay.i poiiil, en opposant aux (•re.inciers cet nxioine île l'ancienne jurisprudoiue : /.«.« femme» fonl de» inineiim.

On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque celle maison si< composait encore de Irois pelils enfans ol •les deux grands pareils. Aussi la plalsiinterie Uuroil-olle

DE BALZAC

lûuiûurs. car aucune plaisanterie ne vieillit en province. Grille, alors âgée de soixante ans, suffisait à tout.

La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait très bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits accompagnés cbacun d'eux d'un \ieux fauteuil en bois naturel et garnis en tapisserie, d'une table en noyer .'-ur laquele ligurait un pol 5 eau du genre dit Gueulard, dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard metlait sa récolle do pommes et de poires d'hiver, de nèlles et de coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats et les souris ; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris. Madame Horhon y fil tout nelloyer : le papier décollé par places fut recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits rideaux qu'elle tailla dans de vieux fourreaux de mousseline à elle. Puis, sur le refus de son mari d'acheter de p.Hits lapis en lisière, elle donna m descente de lit à sa petite Agathe, en di-ant de celle mère de quaranles"pt ans sonnés : pauvre pclile I Madame Hochon emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très aiidacieuseinenl chez un fripier, le voisin de la Cognetle, deux vieilles rommodes à poignées de cuivre. Elle conservait deux paires .le flambeaux en bois précieux, tournés par son propre |,ère qui avait la manie du tour. De 1770 à 1780, ce fut un Ion chez les gens riches d'apprendre un métier, et mon- .sieiir Lousleau le père, ancien premier commis des aides, fut tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ses flambeaux avaient pour garnitures des cercles en racines de rosier, de pPcher, d'abricotier. Madame Hochon risqua ces jirécieuses reliques !... Ces préparatifs et ce sacrifice redoublèrent la gravité do monsieur Hochon, qui ne croyait pas l'neore h l'arrivée des Bridau.

Le malin mOme de celle journée illustrée par le tour fait a Fario, madame Horhon dit après le déjeuner à son mari : — J'r'Spère, Hochon, que vous rece\Tez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après s'être assurée que .ses pelits-enfans étaient partis, elle ajouta : — Je suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe dans mon leslamenl de quel juo mauvais accueil.

— Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge je ne connaisse pas la civilité puérile et liunnôle.

— Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois, .'^oyez aimable pour nos hôles, et souvenez-vous combien j'aime Ag.ithe...

— Vous aimiez aussi Maxenco Gillet, qui va dévorer une succession due h votre ehère Agathe I... Ah I vous avez récliiiuiré l'i uti serpent dans votnî sein; mais, après tout, l'arj^eiii de» Ilougot devait appartenir à un Lousleau quelconque.

Aprè.s celle allusion h la naissance présumée d'Agathe et de Mnx, Hochon voulut sortir; mais la vif^ille madame Mucliou, femmi' encore droite et .sf'che, coill'<''e d'un bonne! rond à coques cl poudréi?, ayant une jupe de lull'elas Korgc do pig<;on, à manches justes, i;l les piecis dans des niuie.s, posa sa labalièrc sur su petite table, el dit : — Ln vérité, ('i)mmeiil un homme d'esprit coirmie vous, inoii- Meur llo( lion, pi-ul-il ri'pi'iei- des nlaisfrics ()uj, nicillieiiiruM-menl, i^iil coûté l(! repos ii mn pauvre nmie et la forluno di- son |*ri" h ma pauvre lill"'uleï Max Gilel n'esl pas l*- lil.t de mon frère, h ipii j'ai bien conseillé dans lo lumps d'éfiar^n'-r s's (tus. Ijillrr, vous savez aussi bii'n que moi que ni.id'iiiM- IloiiKi'l l'iiiit lu vertu tiiéirn'...

— i:i i;i mil- isi diKui- di' lu mère, car elle me pnraU bien li/>te. Après «voir pfrdu loute su fortune, elle a si bien iWevé WH eiifjns, qu'en voil.i un en prison sous le coup d'un proci» iriniinil/i lu r.oiir des Pairs, pour lu full d'une ronspirollun h lu IJ. rion. (.luuiil h l'uiitre, il esl duns mie dilunlion (iln-, il est peinlrr !... ^i vos protégés restent ici ju<i<)u'4 Cil qu'il» un lit ilépéiré cet imlnrile de llougel des Kfillf» de la llubouilleuse cl de Oiloi nous mungeroiis plus d'un iiiiiiul d<' sj'l nvi'c eut.

— Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...

Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge l'empêchait d'aller tous les jours à l'église : elle avait de la peine à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait reçu la réponse d'Agalhe, elle ajoutait à ses prières habituelles une prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jeau- Jacques Rouget, de bénir Agalhe, et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle l'avait poussée. En se cachant de ses doux petits cufans, à qui elle reprochait d'être des;;rt>-paiUots, elle avait prié le curé do dire, pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite -fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par procuration.

Adolphine, alors âgée de dix-huitans, et qui, depuis sept ans, travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus vif inlén''t à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce jeune Parisien.

Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de famille, approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon ; et leurs vœux en faveur de sa filleule et de ses cnfans étaient d'accord avec le mépris secret que leur inspirait depuis longtemps la conduite de Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun : celui de la haute et vieille bourgeoisie, qui devait se coutenler de faire des vœux et de regarder les événemens sans y aider; celui des Chevaliers delà Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient capables do commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère, au bui-eau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame Bridau se sentit rajeunie à l'aspect do .son pays natal, oîi elle reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes. Madame Hochon alla sur lo pas de sa porte pour recevoir sa filleule, et l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfans, morts tous malheureux, elle s'était fait une sorte do maternité factice pour une jeune personne qu'elle avait eue, selon une expression, dans ses poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la [irovince, elle avait caressé cette vieille amitié, celte enfance el ses souvenirs, comme si Agalhe eût été présente ; aussi s'était-elle pussioniiéo pour les intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe tians la .sallo où lo digne monsieur Hoclion resta froid comme un four miné.

— Voili"! monsieur Hochon, conimonl le trouvos-lu? dit la marraine à sa filleule.

— Mais ubsolumeiil coinmi» (jiiaiid je l'ai quitté, dit lu Parisienne.

— Ahl l'on voit (|ue vous venez do Paris, vous files roniplimeiiteiise, dit le vieillard.

I.es présentations eurent lieu ; celle du |)elil Daruch Borniche, grand jeune honiine do vingt-deux uns; celle du petit l'raiiçois Hochon, âgiMle vingl-ipiiitre ans, et celle de la pelile Adolphine, qui rougissait, ne savait (jue faire de .ses bras el suitoiil de ses v'ux ; car elle ne voulait pas avoir ruirdere^;aiderJosepli llridau, curicnisemeiit observé par les deux jruiii's gens el par le vieux Hochon, mais ù des points de vue dill'ereiis. L'avare .so disait : — H sort do l'IiApit.il, il doit avoir faiiti comme un convalescent. L(!s

UN MÉNAGE DE GARÇON

doux jeunes gens se disaient : —Quel brigand 1 quelle têtel il nous donnera bien du fil à retordre.

— Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph ! dit enfin Agathe en montrant l'artiste.

Il y eut dans l'accent du mot bon un effort oîi se révélait tout le cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.

— 11 a l'air malade, s'écria madame Rochon, il ne te ressemble pas.

— Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je ressemble à mon père, et en lai.l encore.

Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un regard. Ce geste, ce regard voulaient dire :

— Ah! je conçois bien, mon enfant, que lu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.

— Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix madame Hochon ; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnait de vos nouvelles dans les derniers temps.

— Du talent 1 fit l'artiste, pas encore ; mais, avec le temps et la patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune.

— En peignant?... dit monsieur Hochon arec une profonde ironie.

— Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dtner.

— Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.

— Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à François.

Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois. heures et demie, B.iriich alla dans la ville y donner dos nouvelles do la famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph, dont la figure ravagée, maladive, et si caraclériséo ressemblait au portrait idéal quo l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là, Joseph défraya la conversation.

— Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant .sa grossesse un regard de quelque singe, disait-on ; son flis ressemble à un macaque. — Il a une figure de brigand, et des yeux do basilic. — On dit qu'il est curieux ti voir, effrayant. — Tous les artistes à Paris sont comme cela. —

— Ils sont médians comme des ânes rouges, et malicieux comme des singes.— C'est mémo dans leur état. — Je viens de voir monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit au coin d'un bois ; il l'a vu ù la diligence. — Il a dans la figure des salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou. — Ce garçon-l.'i paraît fitro capable do tout ; c'est lui qui peul-élre est cause quo son frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné. — La pauvre madame Bridau n'a pas l'air d'ôlro heureuse avec lui.— Si nous profilions doco qu'il est ici pour faire tirer nos portraits.

Il résulta do ces opinions, .semées comme par le vent dans la ville, une excessive curiosité. Tous ceux qui avaient lo droit d'aller voir les Ilo(^lion se (iromirent ilo leur taire visite lo soir même pour examiner les Parisiens. 1,'arrivéo do ces doux personnages ('quivalait dans uno ville slagnanlo comme Issoudun à la solivo tombée au milieu des grenouilles.

Après avoir mis les elTrLs de sa mère et les .siens dans les doux chambres en niaiisanle (sl les avoir examinées, Joseph ot)S(>rva civile maison silencieuses où les innrs, l'escalier, li'.s boiseries, ('•laiciit sjins oriinneiil rt dislillaii'ut le froid, où II n'y «voit en tout que lnslricl nécessaire. Il fut alors saisi do celte brus(iii« Iransilion du poi-lique Paris h l.i muette et .sècho [irovince. Mais <|Man.l, en (Icseendanl, il apcrriil monsieur Hochon coupant lui-niOrni> pour eliariiii des Iramlirs de pain, il roniprit, pour lu première fois de .sa vie, llarpiiKon de Molière.

— Nous aurions mieux fait d'ullor ft l'auborgo, se dit-il (Il Iui-m6mu.

I>K nvl.ZAC. — II.

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