A DAVID, STATUAIRE
La durée de Vœmre sur laqneUe f inscris votre nom, deux foU illustre dans ce siècle, et très nrohlématiijue ; tavdis que totts gravez le mien sur le bronze qui survit aux nations, ne fût-il frappé que par le vulgaire marteau du monnaycur^ Les numismates ne seront-ils pas embarrassés de tant de tries couronnées dans votre atelier, quand ils retrouveront parmi les cendres de Paris ces existences par vous perpétuées ait delà de la vie des peuples, et dans lesquelles ils voudront voir des dynasties ? A vous donc ce divin privilège, à moi la reconnaissance.
HONOKÉ DE BAUAC.
An commonconiciil do l'aulomno do TaniK^o 1820, l'ablié Bii'utlouu, priiicipui porsoniiagc de ccllo liisluiro, lui surpris par uno avcrso on rovcnant do la maison où il (Hait allé passer la soiréo. Il Iravcrsail donc aussi proinptemciil qiu! son otnbonpniiil pouvait lo lui pcriiicitrn , la po'ilo placo doscrli! iiommi'-o lo Cloitre, qui so trouvo dciriôro lo cliovcl d(! Saint-Cation, o Tours.
I,'al)t)rt UiroKcaii, polit lioinnio court, do conslilution npoplccti(|uo, [\<^,'' d'environ soixante ans, avait di'j?» subi plusieurs alla(pics de (;"iillo. Or, enlre (oiitrs les peliles misères do la vie liumaine, celle pourlaipielle li; bon prt^lro éprouvait le plus d'aversion, élail lo subit arrosonicnt do 80S souliers à larRes a^ralcis d'argent ol l'innnersion d(! leurs Mnnellos. Kri elli'l, rnal;,'n' l^s rlianssons do flanelle dons losipiols il s'etnp.Kjuelail en tout Irrniis les pieds avec lo soinquR les occ ésiasti(pies premienl d'eux inèrnes, il y Rainait toujours un peu d'liuniidit(' ; [mis, lo lemlemain,
la goutte lui dnnnail nd'ailhbli' ni ipieNpies preuves do
fw consluiico. No.uiMii>ins. coHune le pavé du ( lotire est toujours soc , ipio l'alibi- lliroll.'.'ni avail !;af,'n(> Iniis livres dix sous au wislli eli../. madame de l.islomère, il endura la pluie avec resiKualion depuis le nnliou de la place de l'Arrli((v<Vlir-. où elle avait nimmeneéi'i lumber enidiond uice. i:n 00 nioment, il caressait d'udleurs s«. binière, un désir vliy/i vieux do douze uns. un désir do préir.' ! un «lésjr rpii, i»K nvi,zAC. — II. i-;\ir.Mi .!■ Il c
formé fous les soirs, parais^^ail alors près do s'ncooînplir ; enfin, il s'enveloppa il trop bien dans l'aunnisse d'un canonirat vacant pour sentir les intempéries do l'air: pendant la soirée, les pi-rsonnes babiluellenienl réunies cboz madame do l.istomèro lui avaient |)res(pie par.inti sa nominalion h la place do dianoino, alore vacante au l'.liapitreinétroptilitain de Saint-Galion, en lui (irouvanl i)ue personne no lit niérilait nneux (|uo lui , dont les droits longtonips méconnus étaient incoideslahles. S'il erti perdu nu jeu. s'd oi1l appris ip»! l'abbé l'oirel, son concurr' ut. passait cban<iini', le bonbomme eiU alors Irouvi' la pluie bien froide, l'eut-élro elll-il inédil de l'existi'nco. Mais il s(\ trouvait dans une do ces rares circonstances de la vie où d'hiMirouses sensations font tout oublier, lîn liAtant lo pas, il obi-issait à un niouvomeul maclùnal, (>l la vérité, si ossentiello dans une histoire des moeurs, oblige h dire qu'il no pi'iisad ni h l'averse, ni h la Koutt(<.
Jadis il existait il.nis le Cloîlro, du ccMti do In Grnnd'llui', plusieurs maisons réunies par une cliMuro, appartenant h la l'albédrale et où loi^eaienl ipu'lques ilig:nilaires du C.bapilro. De|iuis l'uliiMialicMi dos biens du cloryi". la ville a lait du passade ipù M'pare ces maisons une rue, noinnu'o ru(< de la l'saUtle, et par laquelle on va du ( lotiro h la iirand'Ruo. i.e nom indique sui1ls<ininient ipie 1^ demeurait autrefois II' crand ( bantre, ses écoles et ceux qui 'o'iiMiV /m n !(/•«. 3 — G
DE BALZAC
vivaient sous sa dépendance. le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont les murs sont traversés par les arcs-boulans de Saint-Gatien qui sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser en doute si la Cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique iods. Mais en examinant les arabesques et la forme des fenêtres, le •cintre de la porte, et l'extérieur de cette maison brunie par le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait pai'tie du monument magnifique avec lequel elie est mariée. Un arjtiquaire, s'il y en avait à Tours, une des villes les moins littéraires de France, pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître, quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le porlail de ces habitations ecclésiastiques et qui devait sharmonier au caractère général de l'édifice. Située au nord de Saint-Gatien, celte maison se trouve continuellement dans les ombres projetées par cette grande cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir, imprimé ses rides, semé son froid liuuiide, ses mousses et ses hautes herbes. Aussi cette habiialion est-elle toujours enveloppée dans un profond silence, interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des ofSces qui franchit les murs de l'église, ou par les cris des choucas nichés dans le sommet dos clocliers. Cet endroit est un désert de pierres, une solitude pleine de physionomie, et qui no peut être habitée que par des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occuiiée par des abbés, et app;irtenaità une vieille fille nommée mademoiselle Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la Terreur, par le père de mademoiselle Gamard , comme depuis vingt ans celte vieille fille y logeait des prêtres, personne iie s'avisait de trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien national : peut être les gen-i religieux lui ."-upposaient-ils rinlention de le léguef au Cliapitro, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la desliuulion changée.
L'abbé Birolteau se dirigeait donc vers celte maison, où il d'Hieuraif depui; deux ans. Son appartement avait été, coiiirno l'élail alors le canonical, l'objcl de son envie et son hoc eral in votis pendant une donzainc d'années. Être le pensionnair.! de mademoiselle Gamard, et devenir chanoine, furent les deux grandi s dfl'aires de sa vie; et peutêtre résument-elles exaclemenl l'ambition d'un prêtre, qui, se considérant comme en voyage vers I éternité, ne peut souhaiter en ce monde qu'un bon gîte, une bonne table, dcii vêtemens propres, des souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la bête, et un canonical pour .';atisfdire l'amour-propre, ce sentiment indicible <|ui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y a des gru.ie.s puriiii les saints. Mais la convoitise do rap(>.irtement alors liahilé par l'abbé Dirotleau, co .sentiment minime aux yeux des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion pleine d'ob4)icles, et, comme If s plus criminelles passions, pleine d'espérances, de plaisirs el de remords.
La disli'ibulion inlérieuro et la conlenanco de .sa maison n'avaient pas permis h rnademoiselh! Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés. Or, environ douze ans avant le jour cil llirolleau devint In pensiotmaire de cette fille, elle s'éliiil cliaigéi! (l'enlreleiiir en joie l't eu .sant(! moii- ••'ieiir l'abbé Troulii'rl ri iiionsir>ur r.ihlii' Cliapeloud. L'iihhé TrouU-rl vivait. L'abln! Cli.ipriond était mort, el llirolleau lui avait imnii'yli.ilinieiil .succijdé.
rpu moiisii-ur i'al)lM'>(:ii,'ipi'l()u<l, on sou vivant chanoine de S.iifil-G.ilien, avait ét(! l'ami inlinKi du l'alilii' Dirot- U-aii. 'louli's li's fois qui! le vicaire élail cnlrt? chez le chanoine, il l'M avait admiré (oiisbiiMiiienl rapii.ulemenl, li'S iiieubk-.s et la liililiiillièque. DiM-t^lItMidmiralloii iwi(|uil un jour l'envie de pdssi'dcr itm belles rhosi's. Il avait été Im- (iii.vHiblu it l'abbi! Itiroltiau d'i-loulliT ce désir, tpii souvent II! III liurrilileiMi'nt NoullVir ijUiiml il M'iiait l'i piMisiT que la mort de suii iiifilleur ami pouvait m'ijIh salislairi' (;etli- ciipidili! uiclit'-e, mui.s qui niluil toujours croissant. L'iihlié
Chapeloud et son ami Birolteau n'étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien autre chose que les faibles émolumens accordés aux prêtres, et leurs minces économies furent employées à passer les temps malheureux de la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, fabbé Chapeloud fut nommé chanoine de Saiut- Galien, cl Birolteau devint vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez mademoiselle Gamard. Lorsque Birolteau vint visiter le chanoine dans sa nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué ; mais il n'y vit rien autre chose. Le débutde celle concupiscence mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que plus tard il aimera toujours.
Cet appartement, desservi par un escalier en pierres, se Irourait dans un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Trouberl occupait le rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage, du principal bâtiment situé sur la rue. Lorsque Chapeloud entra dans son logement, les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les chambranles des cheminées en pierro assez mal sculptée n'avaient jamais été points. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons. Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant laissé deux mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à l'emplette d'une bibliotlièque en chêne, provenant de la déinolilion d'un château dépecé par la Bande Noire, et remarquable par des sculptures dignes de l'admiration des artistes. L'abbé fit celle acquisifion, séduit moins par le bon marché que par la parfaite concordance qui .existait entre les dimensions do co meubl ; cl celles de la galerie. Ses écononiies lui permirent alors de restaurer enlièremeut la galerie jusque là pauvre et délaissée. Le parquet fui soigneusement frollé, lo plafond blanchi , et les boiseries furent peintes de manière à figurer les teintes et les nœuds du chêne. Une cheminée do marbre remplaça l'ancienno. Le chanoine oui assez de goût pour chercher et pour trouver de vieux fauteuils en bois do noyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles de Boullo achevèrent do donner à celte galerie une physionomie pleine do caractère. Dans l'espace de deux ans, les libéralités de plusieurs personnes dévoles , el des legs de ses pieuses pénitentes, quoique légers, remplirent do livres les rayons do la bibliothèque alors vide. Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien Oralorien, lui légua eu mourant une colleclion complète in-folio des Pères de l'Église, et plusieurs autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. Birolteau, surpris do plus en plus par les Iraiisformation^ successives de celle galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise. Il souhaita posséder co c;ibiiiel, .«i bien en rajiport avec la gravité des mœurs ecclésiastiques. Celle passion s'accrut du jour en jour. Occupé peiidanl des journées l'ulières ?i travailler dans cet asile, le vicaire put en appri''i:ier le silence et la paix, après (in avoir primiliv(!meiit admiré l'Iieureuse distribution. Pondant \m années suivantes, l'abbé Chapeloud fil do lu cellule un oratoire que ses dévoles amies se plurent à embellir. Plus tanl encore, une dame ofi'iit au chanoine pour sa cliaiubro un meuble en lapi^serie ipi'i'lle avail tiiilc'elle-iiiênm fiendanl longtemps sous les yi'ux de cet hoinme aimable s.ins qu'il en .sou|ii;oimâl la (li.sliiialion. Il en lut alors do la chambre a coucher comme do la galerie, elle éliloull le viciiiic. l'iilln, trois ans avant su morl,ral)hi" Chapcloinl avait ciinipli'li' Iccoml'orlableilesonappiulemenleii eu ilécoraiU le .salon. Quoique simpleiueiil garni de velours d'Utreclit rougi-, le meuble avait si-duil Birolteau. Depuis h\ jour oh \o camarade du chnnoine vil les rideaux di< lanifias rouge, lesmeiilili'S d'iii'ajou, li' tapis d'Auhusson qui oriiaieiil rotlo Vasir pii'Cr pi'inln l\ ni'lif, rappartiMiirul de Chapelonp deviiil |iiiur lui riibji't d'une inonoinaiiio scri'i'li'. Y di'iiii'iu'i'r, .siK oiH^'uT dans |i' lit ;'i giiiiiils rideaux de soie où coucIihII
LE CDRÉ DE TOURS
ie chanoine, et trouver toutes ses aises autour do lui, comme les trouvait Chapeloud, fut pour Birotteau io bonheur complet : il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra chez l'abbé Birotteau dans le sentiment secret et profond avec lequel il défij'rait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé Chapeloud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui conduit par une sincère alTeclion; mais, en apprenant l'indisposition du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait, malgré lui, dans le fond de son âme, mille pensées dont la formule la plus simple était foujours : — Si Chapeloud mourait, je pourrais avoir son logement. Cependant, comme Birotteau avait un cœur exjçellent, des idées élroites et une intelligence bornée, il
Ê "allait pas jusqu'à concevoir les moyens do se faire léguer bibliolhc que et les meubles de son ami.
L'abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent, de\ina l« passion de son ami, ce qui n'était pas difficile, et la lui pardonna, ce qui peut sembler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont l'amitié resta toujours la m6me, no ces.sa-l-il pas de so promener avec son ami tous les jours dans la mémo allée du mail de Tours, sans lui Jàire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années à celte promenade. Birotleau, qui considérait ses vœuJt involontaires comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand dévortm^'nt pour jjgbbé Chapeloud. Celui-ci paya sa dcife envers une fraternité si naïvement sinccM-o en disant, quelques jours avant sa mort au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne : — Pour cette fois, iv> auras l'appartement. Je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son testament, l'cibbé Chapeloud légua sa bibliothèque et son mobilier à Birotteau. La possession de ces choses, si vivement désirées, et la perspective d'étro pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent beaucoup la douleur que causait à Birotteau la porte do son ami le chanoine : il no l'aurait peut-ôiro pas ressuscité, mais il le pleura. Pendant quelquesjours il fut comme Gargantua, dont la femme étant morte en dccou(-hant do Pantagruel, ne savait s'il devait so réjouir do la naissanco do son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne lîad- Im-'C, et qui so trompait en se réjouissant do la mort do sa femme, et déplorant la naissance de Pantagruel.
L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil h vérifier les ouvrages do m bibliothèque, à so servir do fes meubles, à les examiner, en disant d'un Ion qui, mallieurousemenl, n'a pu Aire noté : — Pauvre ('li.ipiloud I Ijiiin sa joie et sa douleur l'occufiaient tint qu'il no rcsse^ilit aucune peine de voir donner à un aulrc la place do chanoine, dans laquelle feu Chapiîloud es[i('rait avoir Biroltean pnwr successcMir. Madi'moi^i-lle Gamard ay.int pris avec [)laisjr Io vicaire en pension, relui-ri participa dès lors à toutes les Célicilésde la vie malérii'lle que lui vantait le ilérmil chanoine. Inrulfulabli's avantages 1 A entendre feu l'abbé Chapeloud, aucun lie tous les prCIres qui lialiilaienl la ville <Jn Tours ne p()uvail Cire, sans en exci'pler I ArchovCqiu-, l'olijet de soins aussi d('li(als, aussi minutieux, (pie crux prodigués par niademoiselle G.unard à s(>s deux perisioiinniros. J/vs premiers mots (pio dis.iit le chanoine à son aiiii, en se promenant sur le Mail, avaient presque toujours liait au sncriijciil ilîrier qu'il venait de /iiire, et il était bien r.iro qu'>, (l'-iidanl les sept [iromenades de la semaine, il ne lui arrlvÂl pas de diri>au moins (pialor/e lois : — Cdlo excellonlo lllle a certes pour vocation In service eccli''siasli(|ii('.
— Pensez donc, disait l'abbé Chapeloud à Uirotleaii, que, pendant douz(> années consiTutives," linge blanc, aubes, suriilis, rabats, rien ne nr.i jamais mampie. Je trouve toujours chaque chose en plaide, en nombre sufi^sant, et sentant l'iris. Mes (iieulilessont Irotli'S, et toujours hi bien essuyés (pie, depuis loiiglemps, je ne connais (ijus la poussière, l'.n avez-vous vu un siiul grain chez moi? Jamais! Puis II) bois de chaulVage est bien i lioisi, les moindres choses .sont excellentes; bref, Il seiiible ijui- madeuiniNelj..
Oamard «it sans c«.'.vse un <i-il dans ma chamlire. Ju ne m»
souviens pas d'avoir sonné deux fois, en dix ans, pour demander quoi que ce fût. Voilà \i\Te ! N'avoir rien à chercher, pas môme ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin, mon soufilet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en suis pas plaint deux fois. Brst, le lendemain mademoiselle m'a donné un très joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me voyez tisonnant.
Birotteau, pour toute réponse, disait : — Sentant l'iris I Ce sentant Viris le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient un bonheur fantastique pour le pau\TO vicaire, à qui ses rabats et ses aubes faisaient tourner la tôle ; car il n'avait aucun ordre, et oubliait assez fréquemment de commander son dîner. Aussi, soit en quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle Gamard à Sainl-Galien, ne manquait-il jamais de lui jeter un regard doux et bienveillant, comme sainte Thérèse pouvait en jeter au ciel. Le bien-êfro que désire toute créature, et qu'il avait si souvent rêvé, lui était donc échu. Cependant, comme il est difficile à tout le monde, môme à un pn'^lre, de vivre sans un dada, depuis dix-huit mois, l'abbé Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait d'un canonicat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité do sa nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de Listomèro, lui tournaient-elles .si bien la tète qu'il ne se rappela y avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être môme, sans la pluie qui tombait alors à torrens, ne s'en serait-il pas souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait en lui-même fout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion, les personnes do la société de madame de Listomèro, vieille damn chez laquelle il passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement commo pour dire à la servante do no pas le faire attendre. Puis il so serra dans le coin do la porte, afin do se laisser arroser le moins possible ; mais l'eau qui tombait du toit coula précisément sur le bout do ses souliers, et le vent poussa par momens sur lui certaines bouffi'es do pluie assez semblables à des douches. Après avoir calculé Io temps nécessaire pour sortir do la cuisine et venir tirer le cordon placé sous la porte, il resonna encore de manière h produire un carillon très significatif. — Ils no peuvent«pas être sortis, se dit-il en n'entendant aucun mouvement dans l'inléiicur. Et pour la troisième fois il recommença sa sonnerie, ([ui retentit si ai.L'remeiU dans la maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la Cathédrale, qu'à co factieux tapage il ('lait impossible de ne pas .so réveiller. Aussi, quelques instans après, n'entemlil-il pas sans un certain plaisir inôié d'humeur les .sabots de la .servante qui claquaient sur le petit [lavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne linit pas aussiiiM qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Mnrianno fut oblige* d'ouvrir la serrure do la porto avec la grosso clof ot do déliiiro les verroux.
— (!oinment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil? ilil-il à Marianne.
— Miws, monsieur, vous voyez bien ((uo la porte élail fermi'-e. Tout le monde est coiiclKWIepuis lontitiMiips. les trois qii.irts de dix heures sont rionné.s. Mademoiselle aura cru (jiie vous n'i'liez pas .sorti.
— Mais vous m'avez bien vu parlir, vous! n'ailleursmadeniiiiselle sail bien que je vais chez madame de Lislomèro tous les nieicnvlis.
— Mo foi! nionsiour, j'ai fait co quo mademoiselle m'a commandé do faire, n'pondit Marianne m fermant Io porle.
Ces paroles perlèrent h l'abbé Birotleau un coup (jui lui l'ut d'autant plus .sensibhf (pii< sa rôveri(< l'avait rendu plus coinpli'lemenl heureux. Il wi tut. .suivit Marianne h la cuisiiii> |M)iir (ireudre son boutieoir, (pi'il Hup(iosnt y avoir mis. Mais au lieu d'entrer dans la euislne, M.inaniie iiieiin l'ahbi* chez lui, oii le vicaire aperrui son lioiip'Dir sur u«<^ table (jiii M) trouvait à la purlo du .salon ruuKo. duiis une es-
DE BALZAC
pèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de surprise, il entra promplemont dans sa chambre, n'y ^it pas de feu dans la cheminée, et appela Marianne qui n'avait pas encore eu le temps de descendre.
— Vous n'avez dcnc pas allumé de feu? dit-il.
— Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.
Birolteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était resté couvert depuis le malin.
— J"ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.
Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles, qu'il ne trouvait pas an milieu de son tapis do lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fit, sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations par lesquelles il lui fut démontré qu'elle ne sortait pas de son lit comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ quinze jours, il était sevTé de tous ces petits soins qui, pendant dis-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se li^Ta soudain à do très grandes réflexions sur ces quatre événemens, imperceptibles pour tout autre, mais qui pour lui constituaient quatre catastrophes. Il s'agissait évidemment de la perte entière de son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne relativement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir sur la table de rantichambro, et dans la station forcée qu'on lui avait ménagée, par la pluie, sur le seuil do la porte.
Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut allumée, et que Marianne l'eut quitté sans lui demander, comme elle le faisait jadis : — Monsieur a-t-il encore besoin do quelque chose? l'abbé Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d'an afl"reux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau cartel, sur la commode, sur les sièges, les rideaux, les tapis, le lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valenlin, sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette chambre ; et l'expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus tendre adieu qu'un amant ait jamais fait à SI première maîtresse, ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle Gamard, dont •es mauv.iisos intentions eussent sans doute été beaucoup (>lus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles tilles n'ont-cllcs pas toutes un certain talent pour accentuer les actions et les mots (jue la liaino leur suggère? Elles égratignent h la manière des chats. Puis, non seulement elles blessent, mais elles éprouvent du plaisir à blesser, et îi faire voir à leur victime qu'elles l'ont blessée. Là où un horiirne du inonde ne se serait pas laissé griffer deux fois, le bon Itirotti'au avait besoin de plusieurs coups do patte dans la llguro avant do croire à une intention méchante.
Aussitôt, avec celle .sa'.!acité questionneuse que contractent li;s prêtres habitui-s h diriger les consciences et h /rouwr dis riens au lond du confessionnal, l'ubhé IJirot- Icau so mit h (-lablir, comme s'il .s'agissait d'une controverse religieuse, la profiosition suivante : — lùi admettant que mademoiselle Gamard n'nil plus songé à la soiréi» do modartio do Li^loinèrc, (hk; Marianne ail oulilii; d(î faire mon fiMi, (jiin l'on m'ail cru rentri;; atli'uilu ipie j'ai descendu r,(! malin, et iiioi-mèmel vuin bfiuijefiirlll il est iinpossibli! r|iif> iiiadcnioisi'lle Gamard, en h; voyant clans son salon, ail pu me suppiiscr c()iiclir\ A'ri/o, inadcmoiselln Gamard a voulu nii^ laisser h la porte par la pluie; el, en fai-ant remonter mon bougeoir riiez moi, elle a eiirinlenlion de me faire coniiattre... — Quoi? dit-il lout haut, CDiporlé par la K^avili'! des circonstances, en .so levant
pour quitter ses habits mouillés, prendre sa robe do chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons difl'érens les phrases suivantes, qui toutes furent terminées d'une voix de fausset, comme pour remplacer des points d'interjection.
— Que diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a pas dû oublier mon feu I C'est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas l'allumer 1 II faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur do lui déplaire. Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud I II me sera impossible de vivre au milieu des tourmens que... A mon âge...
Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant deux ans, après l'avoir si longtemps désiré. Hélas 1 les secrets motifs du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être éternellement inconnus, non qu'ils fussent difficiles à deviner, mais parce que le pauvre homme manquait de cette bonno foi avec laquelle les grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger. Un homme de génie ou un intrigant seuls se disent : — J'ai eu tort. L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise, dont l'instrq^ion n'était en quelque sorte que plaquée à force de travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni do ses mœurs, et qui vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des pensionnais de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient, l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui la majeure partie des pratiques sociales était complètement étrangère. Seulement, l'égoïsme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé parl'égoïsme particulier au prêtre, et par celui de la vie éh'oito que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui, sans qu'il s'en doutât. Si quelqu'un eùl pu trouver assez d'intérêt à fouiller l'âme du vicaire pour lui démontrer que, dans les infiniment petits détails de son existence et dans les devoirs minimes do sa vie privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié de bonno foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous tiennent peu do compte do notre innocence, ils veulent et savent se venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il fftf, dut être soumis aux etl'cts de cette grande Justice distributive, qui va toujours cbargeant le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais les malheurs de la vie.
Il y eut cette diflércnco entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire, que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloud vint so mettre en pension chez mademoiselle Gamard, il sut parf.iitenient juger lo caractère do son hôtesse. Lo confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que lo inallKnirdo se trouver en dehors de la société met d'amertunio ou creur d'une vieille fille, il calcula donc sagement sa conduite chez mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors (]ue Irentehuit ans, gardait encore (|uelques |)rélenlions, (|ui, chez ces discrètes personnes, so changent plus lard en une haute estime d'elles mêmes. I.o chanoine coinpiit (|ue, pour bien vivre avec mademoiselle G.imard, il (h^valt lui toujours accorder les mêmes atlenlioiis et les mêmes soins, être plus infaillible que ne l'est le fiape. Pour obtenir ce résultat, il ne laissa s'établir entre elle el lui (pio les points do contact stiic tement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent nécessairement entre des pi'rsonnes vivant sons le même toit. Ainsi, quoicpio l'alibi^ Troiiliert <'t lui fissent régulièrement trois re|)as pur jour, il s'i'-liiil ahsteim de |iartager |e déjeuner commun, Cn liiihitii.int mademoiselle Gamard à lui envoyer dans .son lit une lasso do café à la crème. Puis, il avait év\U\ les en-
LE CUSÉ DE TOURS
nuis du soupor en prenant tous les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées. 11 voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la Journée que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instansavant l'heure fixée. Durant cette espèce do visite polie, il lui avait adressé, pendant les douze années qu'il passa sous son toit, les mômes questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait dormi mademoiselle Gamard durant la nuit, son déjeuner, les petits événemens domestiques, l'air de son visage, l'hygièno do sa personne, le temps qu'il faisait, la durée des offices, les incidens do la messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre, faisaient tous les frais de cotte conversation périodique. Pendant le dîner, il pi océdait toujours par des flatteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un poisson, du bon goût des assaisonnemens ou des qualités d'une sauce, aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de mai-on. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille fille en vanlant l'ai't avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures, ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, etautres inventions gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon jaune de son hôtesse sans dire que, dans aucune maison de Tours, on no prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster. Grâce à cette parfaite entente du caractère do mademoiselle Gamard, et à cette science d'existence 'professéo pendant douze années parle chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre point do disciplino intérieure. L'abhô Chapeloud avait tout d'abord reconnu les angles, les aspérités, le rêche de celte vieille fille, et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle que l'abbé Chapeloud était un homme très aimable, extrêmement facile à vivre, et de beaucoup d'esprit.
Quant h l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien. Complètement entré dans le mouvement do sa vie comme un salellito dans l'orbito do sa planète, Troubert était pour elle une sorte do créature inlormédiairo entre les individus do l'espèce lunnainc et ceux do l'esprco canine ; il se trouvait classé dans son cour innni''<lintenient avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin poussif qu'elle aimait tendrement ; elle le gouvernait enlièrement, et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien dos personnes, parmi celles do la société de mademoiselle Gamard , pen-aient (|ue l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune<ilo la vieille fille, se l'altachail insensiblement par une continuelle patience, ot la dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser apercevoir en lui le moindre désir de la mener.
Lors(|iie l'alibc; Chapoloup mourut, la vieille fille, qui voulait un ponsionnaire de inneurs douces, pensa natnnllcmentn\i vicaire. Le testament du chanoine n'était pas encore connu, quf! di'jà mademoiselle Gamard uu'Mlilait de donner le legi'nient ilu défunt à son lion abbé Troubert, qu'elle Irouv.iit fort mal nu rez-de-cliaussi-e. Mais quand l'ablH' Dirodcau vint siipulcr avec la vieille (ille les convonlions cliirograph.iiri's de sa pension, elle le vit si fort épris de cet a|iparlenii'nt pour lecpu'l il avait nourri si long. tcm[)S (les ih'wirs dont la violence pouvait alors être avoni'o, (ju'elle n'osa lui parler d'ini écliatiKe, et lit ci'-der l'all'eclion anx(^tlgenres de j'intcTêl. Pour consoler le bien-aimé chanoine, rnadf•uu)i^(■ll(• ri'rn(<lara l<'s larges briques blanchrs cid Châtenu-lli'gnaull qui formaient le cnirelngede rapporlemenl par un [lanjuet m point de Hongrie, et roconslruisil une clicniiiH'o qui IuumII.
L'ablté Dirolli'aii av.iit vu pr-udant douze nns son ami Chapeldup, snnsavttirJMinaJs eu la pcnsi'e de cherclierd'oil procédait rcxlrêino rjicon^perlion de si-s rapports avi c mndemoisrild Gamard. Vu venant dcnuMircr chez ri'lle sainte liljr. il so trouvait dans la siiualidu d'un aniiinl sur lo point d'êiro heureux. Quand il n'aurail pas été déjà n.iturolloment aveugle d'inlelligence, ses yeux ('•laienl trop
éblouis par le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard, et de réfléchir sur la mesure émettre dans ses relations journalières avec elle.
Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait une créature parfaite, une chrétienne accomplie , une personne essentiellement charitable, la femme de l'Évangile, la vierge sage, décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un céleste parfum. Aussi , avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient à un but longtemps souhaité, avecla eandeur d'un enfant et la niaise élourderie d'un vieillard sans expérience mondaine, entra-t-il dans la vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile d'une araignée. Ainsi, lo premier jour où il vint dîner et coucher chez la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis en interrompant une conversation pour sorfir. Il y resta donc pendant toute la soirée.
Une autre vieille fille, amie do Birotteau, nommée mademoiselle Salomon de Villenoix, vint le soir. Mademoiselle Gamard eut alors la joie d'organiser chez elle une partie de boslon. Lo vicaire trouva, en se couchant, qu'il avait passé une très agréable soirée. Ne connaissant encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert, il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Pou de personnes montrent tout d'abord leurs défauts à nu. Généralement, chacun tâche de se donner une écorce attrayante. L'abbé Birotteau conçut donc le charmant projet do consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard , au lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quel- (|ues années, enfanté un désir qui se reproduisait plus (ort do jour en jour. Ce désir , que forment les vieillards et môme les jolies femmes, était devenu chez elle une passion semblable à ccllo de Birotteau pour l'appartement do son ami Chapeloup, et tenait au cœur de la vieille fille par les sentimens d'orgueil et d'égoisme, d'envio et de vanité, qui préexistent chez les gens du monde. Cette histoire est (li; tous les temps : il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond du(|ucl vont agir ces personnages pour trouver la raison coefiicicnlo des événemens qui arrivent dans les sphères les plus élevées do la société.
Mademoiselle Gamard passait alternativement ses boirées dans six ou huit maisons dillérentes. Soit qu'elle reirrettât d'être oblig('e d'aller chercher lo monde otse crût en droit, h son âge, d'en exiger (|uelque retour; soit que son amourpropre eût été froissé do no point avoir de société à elle; soil enfin que sa vanité désirât les complimens et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition était de rendre son salon lo point d'une réunion vers laquelle chai|uo soir un certain nombre do personnes se dirigeassent avec plaifir. Quand Birotteau et son ainio madomoiselle Salomon eurent passé t|uel<iues soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient alibci Troubert ; un soir, iMi sortant do Sainl-Gali(n, mademoisello GanianI dit aux bonnes amies, de ipii elle se considérait roiume l'esclavo jus(|u'alors, que les piTsonnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir uno (ois par seniaino chez elle, où ello réunissait un nombre d'amis suflisanl pour l'aire une partie de hosldii ; elle ne de\ait pas laisser seul l'ahlié Ihrulteau, son nnuveau pensionnaire; mademoiselle Salouioii n'avait pa"i encore manqiK- une .seule .soirée do la sumaine; ello appartinait h ses amis, et ipie... et que... etc., Ole... t^cs paroles furent d'autant plus humblemnnt .litières et aboudanunenl iloncereuM's, i|ue niadenioiselle Salomon de Villenoix t.'nail à la société la plus anslocialique de Tours. Quoique maden)oiM>ll(< iNilumon vint uMii|uemenl par aniitii- piuir le vicaire, mademoiselle Ganiard Irionipliail do l'avoir ilansson salon, et .se vil, grâce .1 l'ahlK' llirolteaii, sur le piiuit il(t f.iiie n'-iissir son grand dessein de lormer un cercli' qui ilùl devenir !uissi nomlireuv, .lussi agri''ablo (lue l'étaient ceux «le inademoisello Merlin de Lu Dlotlièro
DE BALZAC
et autres dévotes en possession de recevoir la société pieuse de Tours.
Mais, hélas ! l'abbé Birottoau fit avorter l'espoir de mademoiselle Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur \ie sont parvenus à jouir d'un bonheur souhaité longtemps, ont compris la joio que put avoir le vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis , entraînant avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse Gamard avait à peine recruté cinq à six personnes, dont l'assiduité fut (rè'i problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour constituer un bosfon. Elle fut donc forcée de faire amende honorable et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles fllles se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mAmes pour ne pas rechercher les agrémens équivoques de la société.
La cause de celle désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu de l'arrêt : Bienheureux les pauvres d'e'prit! il ne pouvait, comme beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient d'autres sols. Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus être amusés qu'ils s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes, jointe au besoin qu'ils éprouvent de divorcer perpétuellement avec eux-mêmes, produit cette passion pour le mouvement, cette nécessité d'êlre toujours là où il ne sont pas, qui les dislingue, ainsi que les êtres dépourvus de sensibilité, et ceux dont la destinée est manquée, ou qui .souffrent par leur faute.
Sans trop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans s'expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé Birolteau s'aperçut un peu tard, pour son malheur, des défauts qu'elle partageait avec toutes les vieilles filles et de ceux qui lui étaient particuliers. Le mal, chez autrui, tranche si vigoureusement sur le bien, qu'il nous frappo presque toujours la vue avant de nous blesser. l> phénomène moral justifierait, au besoin, la ponte (]ui nous porte plus ou moins vers la médisance. Il est, socialement parlant, si naiurel de ?emoi|uerdes impiTleclionsd'aulrui, que nous devrions pardonner le bavardage railleur que nos ridicules autorisent, et no nous étonner que do la calomnie. Mais les yeux du bon vicaire n'étaient jamais à ce point d'optique qui permet aux gens du monde de voir et d'iiviler promplemenl les nspérilésdu voisin ; il fut donc oliligi", pour reconnaître les défauts do son hôtesse, do subir l'avertissement que donne la nature à toutes ses créations, la douleur I
l.i's vieilles filles n'ayant pas '"ail plier leur caraclèro et leur vie /) une autre vie ni h d'autres caractères, comme l'exige la destinée de In femme, ont, pour la phqiart, la manie de vouloir tout faire [»lier autour d'elles. (Jiez mademoiselle Gamard, ce sentiment d(^générnit en despotisme ; mais en despotisme ne pouvait se pren<lrr! (pi'/i de petites choses. Ainsi, entre mille exenifiles, le panier do (irheset do jetons posé sur In table de boston pour l'abbii Birotteau devait rester h la plnc(> oti (die l'avait mis ; cl l'abbé la contrariai! vivement en h; dérangeant, ce <|ui iiirivail presque tous li'S soirs. D'oIj procéiloil ci.'ttii susceptibilité stupidement port('e sur des riens, et (jnel en était li; but? Personne n'eftl pu le dire, iii.idemoiselln G.unaid ne le savait pas p||e-inème. Quoique Ires inoulon de sa nature, le nouveau pciixionnaire n'aimait cependant pas (ilus ipie les brebis h Mindr trop souvenl In boulelle, surtout rpiaud elle est armée de (loinles. Sans s'explMpier la liante patience de ral)lH' Tniuberl, llirolleaii voulut se souslnijre au bonlieur <|ue mademoiselle (jainard pn-letulnit lui assaisoniuT à sa manière, car elle croyait qu'il en était du briiilieiir r/)mmndes<!K conlllures; niuis lu mallii'iireux s'y prit n^sez mnlndroiliimenl, par suite de la naïveté de son caractiTe, (i>Ue aéparatiun n'oul dune paît lieu sans bien dos liraill -
mens et des picoteries auxquels l'abbé Birotteau s'efTorça de ne pas se montrer sensible.
A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomère, trois chez mademoiselle Salomon, et les deux autres chez mademoiselle Merlin de La Elotlière. Ces personnes appartenaient à la partie aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard n'était point admise. Aussi l'hôtesse fut-elle vivement outragée par l'abandon de l'abbé Birotteau, qui lui faisait sentir son peu de valeur: toute espèce de choix impUqueun mépris pour l'objet refusé.
— Monsieur Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé Troubert aux amis do mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet 1 II lui faut du beau monde, du luxe, des conver.salions à saillies, les médisances de la ville.
Ces paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard h justilier l'excellence de son caractère aux dépens de Birotteau.
— Il n'a pas déjà tant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomère. Oh! j'ai bien [wrdu en perdant l'abbéChapeloud. Quel homme aimable et facile à vivre! Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre diflîculté ni le moindre désagrément avec lui.
Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocraliqne, pour un homme essentiellement difficultueux et très didicile à vivre. Puis la vieille fille eut, pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles disaient, ne cessèrent do lui répéter : — Comment vous, si douce et si bonne, avez-vous inspiré de la répugnance... Ou : — Consolez-vous, ma chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue que... etc.
Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître, l'endroit le plus désert, le plus sombre et le plus éloigné du centre qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire.
Entre personnes sans cesse en présence, la haine et l'amour vont tov^jours croissant : on trouve î» tout moment des raisons pour s'aimer ou se ha'ir mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à ntadeinoiselle Gamard. Dix-huit mois après^'avoir pris en pension, au moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le silence de In haine, et s'applaudissait d'avoir su très bien corder avec, la vieille fille, pour se servir do son expression, il fut pour elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement calculée. Les quatre circonstanciés capitales de la porte fermée, des pantoufles oubliées, du manque de f(>u, du bougeoir porté chez lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrilile dont les dernières conséquences no de\aient In frapiier qu'au moment où elles seraient irréparables. Tout en s'endormant, le bon vicaire .se creusait donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien vite le fond, pour .s'expliipier la conduite singulièremeul impolio de mademoiselle Gamard. l'u ell'et. ayant agi jadis très logiquement en obéissant aux lois naturelles do son égoïsme, il lui était impossible de deviner ses torts envers son liôtesso.
Si les choses grandes .sont simples h comprendre, faciles (I expriniiT, les petitesses do la vie veulent beaucoup do détails. Les événemens qui constituent en ipielqun .sorte l'avanl-scèno de ci^lramo bourgeois, mais où les passions si> reiroiiveiil tout aussi violentes ipie si elles étaient excitées par de grands juti-réts, exigeai(Uit celle longue inlroduilioii, et il efil («le difiicile à un liislorio» exact d'en resserrer les iiiiniilieux développeuiens.
I^ liMidi'imiin matin, en s'éveillant, DiroUeuu pensa si forloniont à .son caiionicat qu'il lie suu{{uail plu» aux qu«-
LE CUBÉ DE TOURS
tre circonstances dans lesquelles il avait aperçu, la veille, les sinistres pronostics d'un avenir plein de malheurs. Le vicaire nëtait pas homme à se lever sans feu, il sonna pour avertir Marianne do son réveil et la faire venir chez lui: puisil resta, selon son habitude, plongé dans les rêvasseries somnolescentes pendant lesquelles la servante avait coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à co dernier sommeil par les bourdonnemens de ses interpellations et de ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se passa sans que Marianne eût paru. Lo vicaire, à moitié ciianoine, allait sonner de nouveau, quand il lais.sa le cordon de sa sonnette en enlendamt lo bruit d'un pas d'homme dans lescalier. En eflet, l'dbbé Troubei-t, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur rinvitalion do Birotteau.
Celle visile, que les deux abbés se faisaient ass-z régulièrement une lois [lar mois l'un à l'autre, ne surprit point lo vicaire. Le ciianoine s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé lo feu de son quasi-collègue. Ij ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une voix rude, lui dit de venir chez Birotteau; puis, se 'retournant \ers son frère : — Si maiienioiselle apprenait quo vous n'avez pas de feu, elle gronderait M.irianne.
Après celte |)liiasc, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui lui lisent espérer d'èlre nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses démarches, et lui dit naïvement qui'lles étaient les personnes auprès desquelles madame de Listomère agissait, ignor.inl que Troubert n'avait jamais su pardonner à cette dame de ne pas l'avoir admis chez elle, lui, l'abbé Trouberi, déjà deux fois désigné pour être vicaire-général du diocèse.
11 était impossible de ninconlrer deux figures qui offrissent autant de contrastes qu'en présentaient celles do ces deux abbés. Troubirt, grand et suc, avait un teint jaune et bilieux, tandis qu(! le vicaire était ce qu'on appelle familièrem(!nt grassouillet. Bonde et rougeaude, la figure de Birotteau pi;innait une bonhomie sans idées ; tandis que celli! de Troubcrl, longue (t creusée par des rides profondes, roniraetaii eu certains niomens une cx|H'ession pleine d'ironie ou de dédain : mais il fallait cependant i'eiaminer dvi'C allonlion pour y découvrir ces deux senlimens. Lo chanoine restait habituellement dans un calme parfait, en Irinanl ses paupières f)n'sque toujours abaissées sur deux yeux orangi's dont lo regard devenait h son gré clair et perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physion(jmie. sans cesse obscurcie par lo voile; que do graves mi'dilations Jettent sur les traits*. Plusieurs personnes avaient pu d'alxjril le croire absorbé par une haute et prolonde ambition ; mais cdles (|ui prt'îtendiiicnt h; mieux connaître avaient fini pardi''lruire celte opinion en le montrant hébi-ti! par le despotismf! (b; mademoiselle Ganianl, ou fatigué par d(! trop longs jeûnes. Il p.irlait rarement et ne riait jamais. Quand il lui arrivait d'Aire agréablt'uirnt ému, il lui échappait un sourire laible qui se pcnlait dans les plis de son visage. Birotteau êlail, au coiitrnire, tout expansion, tout IVanebiscs aimait les bons morceaux, et d'ainusait d'une bagiilelle avec lu siniplicili! d'un lioninii) sans liel ni malice. L'abln'^ 'l'ioiitiei'l (aiisiill, à lu première vue, un .seiiliiiii'iit du terreur iiivolnilaire, tniidis (pie In vicaire arrarhail un sourire doux ii ceux (pii le vov.iient. yuuiid, i travers les areud(^s(!l les nets de Saint-liatien, lo liuiil chanoine marchait d'un pas soleiiiii'l, lehoiil iiieliiir>, l'ieil sévère, il excitait le respect : sa ligure cambn'e était en harmonie av(T. les vous.suresjauni'>de la (■atli(''drale, les (ih-< de .sa soiilaiiii avaiiMil ipielipiu rliosu de niomimeiilal, digue de la statuaire. Mjiis le lion vicaire y circiilail suis giavili', trottait, pieliiiait en paraissant roiiliT sur lui-mfinie. (es deux lioiniiie.s avaient iieanmoiiiH mm re--semblaiice. Ile iii(^iim ipie l'air aiiibitii-ux de TniubiTl, en donnant heu de le ri'doiller, avait Coiitriblié peiil-élle à leljiue coiidiiimier au rôle in^iKiiilianl de siiiiple rlmiioiiie, le caractèri- el la louriiiue de Birolteau hemhlaieiit le vouer éluriiclli'iiieiil au vicariat du lu calliédrale, Cepeiiduiit l'ab-
bé Troubert, arrivé à l'âge do cinquante ans, avait tout à fait dissipé, par la mesure de sa conduite, par l'apparence d'un manque total d'ambition, et par sa vie toute sainte, les craintes que sa capacité soupçonnée el son terrible extérieur avaient inspirées 5 ses supérieurs. Sa santé s'élant même gravement altérée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat-général de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, lo triple menton do Birotteau présentait aux concurrens qui lui disputaient son canonicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutle leur semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les iliQl'rcns chefs de la métropole, s'était toujours opposé, mais secrèlemenl et avec 'beaucoup d'esprit, h l'élévation do l'abbé Troubert ; il lui avait môme très adroitement interdit l'accès de tous les salons où se réunissait la meilleure société de Tours, quoique pendant sa vie Troubert l'eût traité sans cesse avec un grand respect, en lui témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Cette constante .soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine qui, pendant sa dernière promenade, disait encore à Birotleau : — Di'fiez-vous de ce grand sec de Troubert! C'est Sixto-Ouinl réduit aux proportions do l'Évèché. Tel était l'ami, le commen.sal de mademoiselle Gaillard, qui venait, h; lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré la guerre au pauvre Birolteau, lo visiter et lui donner des marques d'amitié.
— 11 faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je pense ([u'c^Ue a ronimenc(' par venir chez moi. Mon appartement est très humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit. Vous êtes très sainement ici, ajoutât-il en regardant les corniches.
— Oh I je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant.
— i'A moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre. «
— Oui, mais vous logerez bienlAl à l'Archevêché, dit lo bon prêtre qui voulait que tout le monde fût heureux.
— Oh I ou dans le cimetière. Mais que la vûlonlé de Diou soit fiite ! Vx Troubertleva les yeux au ciel par uti mouvement de résignation. — Je venais, ajoutà'-l-il, vous prier de me prêter le l'oiiillé des cvêques. Il n'y a que vous à Touri qui ayez cet ouvrage.
— Pienez-le dans ma bibliothèque, répondit Birolteau que la dernière phrase du chanoine fit ressouvenir do toutes les jouissances de sa vie.
I.(< grand chanoine passa dans la bihiiollièque, et y resta pendant le temps ijue l(> vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche (lu déjeuner so fit entendre, et le goutteux (lensant (|ue, sans la visite do Troubert, il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit : — C.'e-t im bon homme I
les deux prêlres desceiidireiil eiiM-mble, armés chacun d'un éiKMine iii-l'olio, qu'ils |)osèreiit sur uni» des consoles de la .salle h manger.
— Qu'est-ce que c'est (jue ça? demanda d'une voix nigre mailemois(^e Gamanl en s'adressiint l\ Birotleau. J'espère ipie vous ii*lle/ pas encombrer ma salle h manger de vos bouquins.
— C'esl des livres dont j'ai besoin, n'-pondil l'abbé Troubert, monsieur lo vicaire u lu comiilaisuue do me les prêter.
— J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un siiiirire de diiilaln. Monsieur Birotteau ne lit pas souvent dans ces Kfos livres-IA.
— ('.ommeiil vous porte/ vous, modemoi'Olloî rejirit lu pensioiiiiaiie d'une voix lliHi'c.
— Mais pas très bien, répiiiulil-elle MVIienioiil. Vim» Aie» cause que J'ai été réveillée hier peiictanl mon premier Hoinnii'il, et louU> mu nuit s'en est ressentie. Kn s'asseyaul,
DE BALZAC
madomoiselle Gamard ajoula : — Messieurs le lait va se refroidir.
Stupéfait d'être si aigrement accueilli par son hôtesse quand il en attendait des excuses, mais eflraj'é, comme le sont les gens timides, par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet, le pau\Te vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur apparente, il resta constamment en guerre avec sa raison, qui lui ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis que son caractère le portait à éviter une querelle. En proie à cette angoisse intérieure, Biroltcau commença par examiner sérieusement les grandes hachures vertes peintes sur le gros talTclas ciré que, par un usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses cicatrices de celte couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient établis, chacun dans un fauteuil de canne, en face l'un do l'autre, à chaque bout de cette table royalement carr.ée, dont le centre était occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger. Celle pièce et le salon commun étaient situés au rez-de-chauss'»e, sous la chambre et la snlon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu de mademoiselle Gamard sa tasse de café sucrée, il fut glacé du profond silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellemont gai de son déjeuner. Il n'osait regarder ni la figure aride dcTroubert, ni le visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du poêle, n'en liougeait jamais, trouvant toujours h sa gauche un petit plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire.
— Eh bien ! mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café?
Ce personnage, l'un des plus importans au logis, mais pou gênant en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse, leva sur Birotteau S(!S petits yeux perdus sons les plis formés dans son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. l'onrcomiirendre la sonlIVance du pauvre vicaire, il est nécessaire do dire que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la digestion. Mademoiselle, qui partageait celle doctrine hygiimiquc, n'avait pUs encore manqué, malgré leur mésinlelligencc, à causer pendant les repas : mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait usé vainement son intelligence h lui faire des questions insidieuses pour parvenir h lui délier la langue. Si les bornes ëtroites dans lesquelles so renferme celtq liistoiro avaient permis do rapporter une seule de ces conversations, qui excitaient presque toujours le sourire amer et sardoniquc"^e l'abbé Trouberl, elle eût oll'ert une peinture aclicvéo do la vie béotienne des provinciaux. Ou'''ques gens d'esprit n'apprendraient peul-êlro pas sans plaisir les étranges dév(!lop[iemens (juc l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient .'i leurs Ofiinions personnelles sur la politique, la religion cl la lilléralurc. Il y aurait certes quelque chose de comique h exposer : soit les raisons qu'ils avaient tous deux do ('outcr i-érieusement, en 182G, de la raort de Napoléon ; soit les cor)jectures ((ui les faisaient croire h l'existence de Louis XVII, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'eût pas ri de les cnlendrn établissant, par des raisons bien évidfirnrnenl à eux, quo le roi de France di.sposail seul d(! tous les impôts, (|uo les Chambics étaient ns- «eriiblées pour tli-lruirn le clcrf-'é, (ju'il élnit mort [)lus do treize cent mille personnes sur r(''clinf uid [lendiint la Ui'-volulimi 7 Puis, ils p.irlaieiil de la Presse .sans connaître lo nombre (les journaux, .sans avoir la moindrci iilée do co rju'étail cet insIriiMii'iit iiKidiTtie. l'.nlin, monsieur liirnlleau éeoutait avec alli-nliiiri inadcriKiiselle Gamard, quand elle disait (|u'iin liornine nourri d'un <ruf cbaqui' matin devait iiifiilhblenieiil iiionrir h la lin de l'inuK'e, il que
cela s'était vu ; qu'un petit pain mollet, mangé sans boiro pendant quelques jours, guérissait do la scialique ; que tous les ouvriers qui avaient travaillé à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace do six mois ; que certain préfet avait fait tout son possible, sous Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et mille autres contes absurdes.
Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce silence dangereux pour son estomac et dit hardiment : — Voilà du café excellent I Cet acte de courage fut complètement inutile. Après avoir regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin, les deux arcs-boutans noirs de Saint-Gatien, lo vicaire eut encore le courage de dire : — Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier...
A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta do jeter la plus gracieuse do ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les siens.
Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille ; mais, pour bien peindre un être don! le caractère prête un intérêt immense aux petits évé nemens de ce drame, et à la vie antérieure des personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille : la vie habituelle fait l'ame, et l'ànie fait la physionomie. Si tout, dans la société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a certes ici-bas quelques existences dont le but et l'utilité.sont inexplicables. La morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre autour de lui ni bien ni mal ; car lo mal est sans doute un bien dont li'S résultats no se manifestent pas immédiatement. Il est rare que les vieilles filles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de ces êtres improductifs. Or, si la conscience do son travail donne à l'être agissant un seniiment de satisfaction qui l'aide à supporter la vie, la certitude d'être à charge ou r.iênie inutile doit produire un elTet contraire, et inspirer pour lui-même à l'être inerto le mépris iiu'il excite chez les autres. Cette dure réprobation sociale est une des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent i'i mettre dans leurs âmes lo chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans leijuel il y a du vrui peut-être jette constamment partout, et en Franco encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec latjuelle personne n'a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la vie. Or, il ariive pour les filles un âge où le monde, à tort ou h raison, les conilamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections do la naluie; jolies, leur niallieur a dû être fondé sur des causes graves. Ou ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d"indé[)endance, ni les hommes, ni les mères ne leur pardonneiil d'avoir menti au dévouement de la femme, en s'élanl refusées aux passions qui rendent leur sexe si touchant : n^noncer à .ses doCileurs, c'est en abdi(iuer la poésiCi et no plus mi-riler b's douces consolations auxquelles une mère a toujours d'inccinîestables droits. Puis les sentimens g('néreiix, les (jualités exqui.ses de la femme ne se di'vel0|)penl (jne par leur constant exercice; en restant lille, une cn'aturodu sexe féminin n'est plus qu'un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet arrêt implacablQ est mallieureiisoment lro[) juste pour «p.e les vieilles filles en innoicnt les motifs. Ces idées f;ernirnt dans leur cu-ur aussi iiaturelli'menl cpie l(>s ellets de li'ur triste vie .se reproduisent dans IfMM's traits. Donc, elles se flétri.ssent, parco (]u(\ l'expansion conslanio ou le bonheur (pii «''panouit la (iKuri' des femmes et jelli' tant di' inolirsse dans leiu'smouv< mens n'a jamois exisli^ cliez elles. Puis elles deviennent âpres et chagrines, parce (pi'un être qui a m.inqné .sa vocation est malheureux; il soull'r(<, el la sonlIVaiice en-
LE CURE DE TOURS
gendre la méchanceté. En effet, avant de s'en prendre à elle-même de son isolement, une fille en accuse longtemps le monde. De Taccusation à un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce répandue sur leurs personnes est encore un résultat nécessaire de leur vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon goût leur restent étrangers. Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes. Ce sentiment les porte insensiblement à choish les choses qui leur sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir. La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins. Les vieilles filles sont donc jalouses à vide, et ne connaissent que les malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe parce qu'elle les flatte. Ainsi, torturées dans tous leurs vœux, obligées de se refuser aux développemcns de leur nature, les vieilles filles éprouvent toujours une gêne mtérieure à laquelle elles ne s'habituent jamais. N'est-il pas dur à tout Sge, surtout pour une femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il toujours oblique, moins par raodeslie que par peur et honte. Ces êtres ne pardonnent pas à la société leur posilion fausse, parce qu'ils no se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne perpétuellement on guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie, de laisser les autres en paix, et de no pas envier leur bonheur. Ce monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient bordés accusait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de sa tête et do ses joues, avait les caractères la rigidité, de la si^chcrcsse. Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces couvraient h peine des dents jrop longues qui ne manquaient pas de blancheur. Brune, ses cheveux jadis noirs avaient été blanchis par d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour ; mais no sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance, il existait souvent do légers interstices entre le bord do son bonnet et le cordon noir qui soutenait cette demi-perruque assez mal bouclée. Sa robe, do taffetas en été, do imirinos en hiver, mais toujours do couleur carmélite, serrait un peu trop sa taille dii^grijcieusc et ses bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou dont la peau rougeatro était aussi artistement rayée que peut l'être une feuille dé chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez bien les malheurs do sa conformation. Elle était fille d'un marchand do bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit nn<, elle avait pu être (ralchc et grasse, niais il ne lui restait aucune lrac<! ni do la blancheur diî teint ni des jolies couleurs ([u'clle m; vantail d'avoir eues. Les tons de .s;i chair nvnlenl contraclé la teinte blafarde assez conimune chez les dévotes. Son nez ncpiilin était celui dt- tous les liailsdo sa figure qui contribuait |m plus l\ exprimer In d(>spotisme do .ses idées, do mémo i|ui- la Ibrnio plate de son front trahis.sait l'élroilessi' <lc son i-spril. Ses muuvenieiis avaient une soudaineté bizarre (|ul exrlunit tuulo grAc(*; et riiii qu'à la voir tirant son mouchoir do son sac pour se moucher h graml bruit, vous eussiez ileviné son caraclèriM'l W'M nuiurs. D'une laillo ossez éh-vi-e, elle no li-iinil (tes droit, cl justifiait l'oiiservalion d'un naturolislo qui a physiquement expliqut'' Iji d(''fiiarchi< do joutes lesvirillcs Ijllis l'n préicndaiit que leurs jointures se soudent, lille marchait sans (|un \l^ niouvcnunt x» distribortl éK'ilenicnt dans sa persormo de muniéro h produire ces ondidalions si Kracieus<'s, si nllraynnlos chez lis femmes; elle allait, pour ainsi dire, d'une seule pièce, en paraissant surK'ir h chaque pas comme In sialue du Commandeur. Dans ses ukimens do bonne humeur, elle doiinoil h entendre, rornine
l>K IIAI./.tC. — II.
le font toutes les vieilles filles, qu'elles aurait bien pu se marier, mais elle s'était heureusement aperçue à temps de la mauvaise foi de son amant, et faisait ainsi, sans le savoir, le procès à son cœur en faveur de son esprit de calcul.
Cette figure typique du genre vieille fille était très bien encadrée par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des paysages turcs qui ornaient les murs de la salle à manger. Mademoiselle Gamard se tenait habituellement dans cette pièce décorée de deux conso'es et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se trouvait un petit coussin en tapisserie dont les couleurs étaient passées. Le salon commun oîi elle recevait était digne d'elle. Il sera bientôt connu en faisant observer qu'il se nommante salon jaune: les draperies en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes ; sur la cheminée, garnie d'une glace à cadre doré, des flambeaux et une pendule en cristal jetaient un éclat dura l'œil. Quant au logement particulier de mademoiselle Gamard, il n'avait été permis à personne d'y pénétrer. L'on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chift'ons, de ces meubles usés, do ces espèces de haillons dont s'entourent toutes les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant.
Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur les derniers jours de l'abbé Birotteau.
Faute d'exercer selon les vœux de la nature l'activité donnée à la femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille fille l'avait transportée dans les intrigues mesquines, les caquetages de province, et les combinaisons égoïstes dont finissent par s'occuper exclusivement toutes les vieilles filles. Birotteau, pour son malheur, avait développé chez Sophie Gamard les seuls scntiniciis qu'il fût possible à cette pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine qui, latens jusqu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de ces gens qui sont prédestinés à tout souflir, parce que, ne sachant rien voir, ils ne peuvent rien éviter : tout leur arrive.
— Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine qui parut sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse.
Birotteau, efi'rayé du temps qui s'écoula entre la demande et la répon.se, car il avait, pour la première fuis de sa vie, pris .son café sans parler, quitta la .stIIo <i manger où son cœur était serré comme dans un étau. Sentant sa tasse de caftî pesante sur son cstoniao, il alla .se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant, a[)rès le premier tour (ju'il y fil, il vit sur le .seuil de la porte du sal(>ii mademoiselle (iamaid et l'nblié Trouberl|)lantés silencieusement : lui, les bras croisés,et iunnobile comme la statuo d'un tombeau; elle, appuyc-e sur la porte-|iersienne. Tous deux semblaienl, en le regarilaiit, compter le niPinlirede ses pas. Bien n'est déjà plus {;ênanl pour une ( réalure iiaturelleuienl limiile que d'être l'ubjet (l'un examen curieux ; mais .s'il est l'nil [inr les yeux de la haine, l'espèce de soulfrance ((u'il caus<i se changi» en un martyre intolérable. BienlAt l'alihi'! Birotteau s'imagina qu'il empêcliiiil mademoiselle Gamard et le chanoine (le .se promener. Celte idée, iîispir(''e tout îl la fois p,ir l.i crainte et (lar la bontt'. prit un tel accroissement (ju'dle lui lit abandonner la place. Il s'(>n alla, ne pensiuit tit'jfi plus h son canoiiical. tant il était absorbé par la di''.sespéranle lyraniiie de la vieille fille. Il trouva par lias.'ird, et heureusement piiiir lui, bc'iucoup d'occopalion A Saint Catien, où il y eut plusieurs enlerreinens, un mariage et deux ba|)têmes. Il put alors oublier ses chagrins. Quand .son estomac lui aniioni.a l'heure du diner, il ne lira pas sa montre .«vins effroi en Vdvant cpialre heures et (|(iel()ues iiiinules. Il roiiiiaissiili la p(inrtiiuhl('> de inadenioisetle Gamard, il se liAln donc de se rendre au lugis.
Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi.
DE BALZAC
Puis, quand il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie de trouver son pensionnaire en faute : — Il est quatre heures et demie, monsieur Biroltcau. Vous savez que nous no devons pas nous attendre. Le \'icaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont élait posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière lui prouva que son hôtesse l'avait remonlé pendant la matinée, en se donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Gaiien. Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du soupçon conçu par le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux ju-tifléo dos explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sCit, comme toutes les femmes de sa classe, ftîire jaillir en pareil cas. Les mille et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître, ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La manière dont elle se plaisait à ourdir sfs conspirations contre le bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître avoir tort.
Huit jours après le moment oîi co récit commence, l'habitation de cette maison, et les relations que labbé Birotttau avait avec mademoiselle Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que lo vicaire avait pu s'entretenir volon'nirement dans l'erreur, en refusant de croire à des intentions malveillanlrs, le mal moral avait fait peu de progrès chez lui. Mais, depuis l'aftaire du bougeoir remonlé, de la pendule avancée, Birotteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût sous l'cminre d'une haine fiont l'œil était toujours ouvert sur lui. Il arriva dès lors rapidement au désespoir, en apercevant, îi toute heure, les doigts crochus et eftilés de mademoiselle Gamard prêts à s'enfoiiccr dans son cœur. Heureuse de vivi'O par un sentiment aussi fertile en émotions que l'est celui de la vengeance , la vieille fillo .^o plaisait à planer, h peser sur le vicaire, comme un oiseau do proie piano et pèse sur un mulot avant de lo dévorer. Elle avait conçu depuis longl^mps un plan que le prêtre abasourdi no pouvait deviner, o( <ju'elle m- larda pas à dérouler, en montrant le génio que savent déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'unie, inhabile h .sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les minuties do la dévotion. DiTiiièrc mais aflVeuse aggravation de peine I La nature do ses chagrins interdisait il Birolteau, homme d'expansion, aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter h ses amis. Le peu de tact qu'il devait h sa timidité lui faisait redouter de paraître ridicule en s'occup.mt de paredlis niaiseries. Et cependant ces niaiseries conqiosaienl toute son existence, sa chère existence pleine d'occiip.ilions dans le vide et do vido dans les occupations ; vie leriie et grise oîi les sentimens trop forts élaienl dos malheurs, où l'absence do toute émotion élait uno félicité. Le paradis du pauvre prêtre se clian;.;ea donc subitement en l'iifer. linliii, SCS soutl'rances devinrent intoléi'ables. La terreur que lui causait In perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut do jour en Jour ; et le malheur wcrel (pii llélrissait les heures do sa vieillesse altéra ha winlé. 'Jn matin, r'u nu'ilant ses bas bleus chinés, il recuimul uni! pi'ilrde huit lignes ilans la circonférence do bon riiollct. SliipL'Iail de n^ diagnostic si cruellement irrécutiible, il ri'solut de f.ure une lenlative aiqirès de l'abbé Troiilif-rl, pour h^ pri'T d'iiilervenir olUcieusemenl entre inadenKiist'Ili! G.'iiii.'inl et lui.
En w". trouvant en pri-sencn do l'imposant chanoine, (pii, pour lo rec<'Vi)ir dans une chambre nno, ipiilla promptenient un cnblnra plein de piq)lerH où il Iravaillnit sans < Ci.'H!, et où ne pénelniit prT.soiine, li- vicaire eul presipie lionle de parl<T des laqulnr'rles di? mnilemoiseili< GamJinl à un honniie (pii lui paraissait si .'«''riciiMMiient occupé. MjiIs 'iprè.s avoir subi toiles 1rs anginsses diMies ilélib<''ralions
intérieures que les gens humbles, indécis ou faibles éprouvent même pour des choses sans importance , il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert. Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain, de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les émotions d'un contentement intime à des yeux inlelligens. Uno flamme parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peigint. avec l'éloquence que donniait les sentimens vi'ais, la constante amertume dont il était abreuvé ; mais Troubert mit la main au-dessus de ses yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de dignité qui lui élait habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler, il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la ligure de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentimens qu'il avait dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté pendant un moment silencieux , le chanoine fit une de ces réponses dont toutes les paroles devaient être longtemps étudiées pour que leur portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux gens réfléchis l'étonnante profondeur de sou âme et la. puissance de son esprit. Enfiù, il accabla Birotteau en lui disant : que « ces choses l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la confession de son frère; il attribuait ce délaut d'intelligence à ses occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails do la vie. » H lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances méritaient son respect, que «jadis les solitaires songeaient rarement à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaïdes où ils se livraient à de saintes contemplations,» et que, « de nos jours, le prêtre pouvait par la pensée .se faire partout une thébaido. » Puis, revenant à Birotteau, il ajouta: (]ue «ces discussions étaient toutes nouvelles pmr lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Chapèloud. Quant à lui, sans doule, il pouvait bien, ajouta-t-il, devenir l'arbitre entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle no dépas.sait pas les bornes imposées par les lois de l'Éùliso h ses fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendît aussi mademoi.sellc Gamard. » — Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé on elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi ; qu'il s'était volonîiers soumis h quelques-mis de ses caprices, sachant que cette respectable demoi.selle élait la bonté, la douceur même ; qu'il fallait atlribuer les légers changemens de son lumieur aux .soulTrances causées par une pulmonio dont elle ne pariait pas, h laquelle elle so résignait en vraie chrétienne ..Il finit en disant au vicaire, que « pour pi>u qu'il restât encore quelipios années auprès do mademoiselle, il .saurait mieux l'apprécier, et reconnaître les trésors do cet excellent caractère. »
L'abbé Birotteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il .se trouvait de ne prendre conseil que de lui-mênve, il jugea mademoiselle Gamard d'après lui. Le bonhomme crut,('n .s'abscnlanl pendaul quelques jours, éteindre, l'auto d'aliment, la haine que lui iiortail cette lille. Donc il nVsoliit d'aller, comme jadis, pa.ss(>r plusieurs jours h une campagne où madame de Lislomère so rendait à la lin de l'autoinnis époque fi laijuelle le ciel est ordinairement pur et deux en Toiiraino. Pauvre homme 1 il accomplissait préci.sément les vieux .secrets de sa terrible emiemie, dont les [irojets ne pouvaient être déjoués que par une patience do moine; mais, ne devinant rien, ne sachant point srs propres allaires. il devait succomber, comme un agneau .sous le premier rou[) du bouclier.
SituiM- sur lit leviM^ (pu se Irouvi^ eniro la ville do Tours et les hauteurs du S«iul-(icorgi>s , exposée nu midi, entourée de rochers. In proprii'li'^ de madami» de l.istoinère oll'rail les agréinens <lo In rampnj;ne et tous li'S (ilaisirs de la ville. En ell'el. il lie l.ill.iil pas plus de dix iiihiutc.s pour vi'llir
LE CURÉ DE TOURS
du pont de Tours à la porte de cette maison, nommée V Alouette; avantage précieux dans un pays oii personne no veut se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir. L'abbé Birolteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que monsieur Caron désirait lui parler. Monsieur Caron était un avocat chargé des affaires de mademoiselle Gamard. Birolteau no s'en souvenant pas et ne se connaissant aucun point litigieux à dâméler avec qui que ce fût au monde, quitta la table en proie h une sorte d'anxiété pour chercher l'avocat : il le trouva moilestement assis sur la balustrade d'une terrasse.
— L'intention où vous êtes de no plus loger chez mademoiselle Gamard étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires.
— Eh ! monsieur, s'écria l'abbé Birolteau en interrompant, je n'ai jamais pensé à la quitter.
— Cependant, monsieur, reprit l'avocat, il faut bien que vous vous soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à la fin de savoir si vous restez longtemps à la campagne. Le cas d'une longue absence n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner matière à contestation. Or, mademoiselle Gamaid entendant que votre pension...
— Monsieur, dit Birolteau surpris et interrompant encore l'avocat, je no croyais pas qu'il fftt nécessaire d'employer des voies prow^uc judiciaires pour...
— Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difûcullé, dit monsieur Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous.
— Eh bien I si vous voulez avoir la complaisance do revenir demain, reprit encore l'abbé Birolteau, j'aurai consulté de mon ràiè.
— Soil, dit Caron en saluant.
Et le rongo-papicrs se retira. Le pauvre vicaire, épouvanté de la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait, n;ntra dans la sallo à manger do madame de Listomère, en offrant une figuro bouleversée. A son aspect, chacun do lui demander ; — Que vous arrivct-il donc, monsieur Birolteau?...
L'abbé, désoli', s'assit sans répondre, tant il était frappé par les vagues images de son malheur. Mais, après lo déjeuner, quand plusieurs de ses amis furent réunis dans lu salon devant un bon fi'u, Birolteau leur raconta naïvement les détails de son av('iitnri'. Ses auditeurs, qui commençaient à s'ennuyer de leur séjour à la campagne, s'intéressèrent vivement à celto intrigue, si bien eu harmonie avec la vie de province. Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fdie.
— Comment! lui dit madame do Lisloraère, no voyezvous pas clairement que l'ubbô Troubcrl veut votre logeiTientî
Ici, l'historien serait en droit do crayonner lo portrait do colin damo; mais il a [lonsé que ceux mOnies auxquels le syslt-mo île cognitmologif de Slerni; est iu( onnu ne puniraient pas prouDiuicr ces trois mots : uaua.vI': nii Lisro- Mt'.nEl sans se la peioilro nobhî, digne, lempéraul les ri- (.'uciirs de la piélé par In vieille élétrauce des nju.'urs mo- 'itques el classiques, par des manières polies; bonne, . un pc'U raide; h'gèienu'nt uasiilardi^ S(! pr'ntietlaiil ■luri' de la Nouvelle lléloise, la romédic!, et se codlaut II' en cheveux.
Il ne idiii pns quo l'abbé Birolloau ciMo ft celle vu'illo
i ' issière! s'écrin monsieur de Listomère, lieulenaul do
V M eau venu en congé chez .sa tante. Si le vicaire a du
■ II- et veut suivre mes avis, il aura bienliH conquis sa
luillilé.
lin, chacun .se mil h analyser lesnclions de made-
elleGuinnrd avec la perspicacité parlirulièro aux gens
roviiiie, uilxqiM'Is iiii ne pL'Ul refuser le talent de M-
1 inellre \\ nu l(!S motifs les plus secrets des actions liu-
111 unes.
- Vous n'y Oies pa-s, dit un vieux propriétaire qui i onii.iis.>ull In pays ; il y a Ift-desaoas quelque chose de t?ra\e
que je ne saisis pas encore. L'abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptemenl. Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord, sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à Troubert? J'en doute. — Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intention de vous mettre hors de chez elle... Eh bien ! vous en sortirez bon gré mal gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à coup sûr.
Ce vieux gentilhomme, nommé monsieur de Bourbonne, résumait toutes les idées de la province aussi complètement que Voltaire a résumé l'esprit de son époque. Ce vieillard sec et maigre professait en matière d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur territoriale est cotée dans lo département. Sa physionomie, tannée par le soleil de la Touraine, élait moins spirituelle quo fine. Habitué à peser ses paroles, à combiner ses actions. il cachait sa profonde circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la plus légère suffisaif-elle pour apercevoir que, semblable à un paysan do Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires. Il était très supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux. Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des lais do la Loire, on évitant tout procès avec lÊtat. Ce bon tour le faisait passer pour un homme de talent. Si, charmé par la conversation de monsieur de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque Tourangeau : — Ohl c'est un vieux malin i eût été la réponse proverbiale do tous ses jaloux, et il en avait beaucoup. En Touraine, la jalousie forme, comme dans la plupart des provinces, te fond de la langue.
L'observation de monsieur do Bourbonne occasionna mompnlanément un silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité parurent réfléchir. Sur ces enlrefaites, mademoisello Salomon de Villenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utilo h Birolteau, elle arrivait do Tours, et les nouvelles qu'elle on apportait changèrent complètement la lace des affaires. Au moment de son arrivée, chacun, sauf lo propriétaire, conseillait A Birolteau de guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société aristocratique qui devait le protéger.
— Lo vicaire-général, auquel le travail du personnel est remis, dit mademoiselle Salomon. vient do tomber malade, cl l'urchevêque a commis à sa place monsieur l'ahbé Troub(U-|. iilaiiitenant, la nomination au canonicat dé|)end donc cntièrenu'nl do lui. Or, hier, chez nmdemoisellp de l.a lilotlière, l'abbé Poirel a parlé des désayréniens que l'ahbé Birolteau causait à mademoiselle Gamard, de manière h vouluirjusldier la disgrâce dont sera trappi- notre bon abbé : « L'abbé Dirolle^u esl un homme auquel l'alihéChapelond était bu'U nécessaire, disail-il ; et depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que... » Les suppositions, les calonmies, se sont succédé. Vnii^ comprenez?
—Troubert sera vicaire-gi'néral,ilil solennellement monsieur de Boiu'boime.
— Voyons I sé<"ria madame de Listotnèrn en regardant Birolieaii, que prélerez-vous • être chanoine, ou rester cliex madeiniii-ille Gamard?
— Elre ehanoiuol fut un cri pOnéral.
— i;h bien ! reprit ma lame de I.istmnère, il fanl donnet gain de cause h l'abbé l'rouherl el .1 mndenioiselle {Jainard. Ne vous liwil-ils pas savoir iudirecliMuent, par la visite de ( aron, qii(> si vous consentez A Irs quitter vous serez chnnonie ? i>nimaiil, donnant 1
( haïuii se récria sur la llnesse et la sfigacité de m^damo de I islnmère, excepté le Imron de l.isliiinèn» son neveu, (jui dit d'un ton cotmi|ue à monsieur de lliuirlionue :
— J'aurais voulu lo couilalcnln- la Uamurd tAloltiroltcau.
Mais, pour lo malheur du virairo, les l'or»'» n'élnienl pas l'gales entre les gens du monde (>t la Meille lille s<inlemie |Nii' l'abl)('ni-uuU>rl. l.o luoiiieni arriva bienUM uù la lulli»
DE BALZAC
lierait se dessiner plus franchement, s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame de Listomère et de la plupart de ses adtiérens, qui commençaient à se passionner pour cette intrigue jetée dans le vide de leur vie provinciale, un valet fut expédié à monsieur Caron. L'homme d'affaires revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que monsieur de Bourbonne.
— Ajournons toute décision jusqu'à plus ample informé, lut l'avis de ce Fabius en robe do chamhre auquel de profondes réflexions révélaient les hautes combinaisons de l'Échiquier tourangeau.
Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse du vieux malin ne servait pas les passions du moment : il n'obtint qu'une légère attention. La conférence entre l'avocat et Birotteau dura peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant :
— Il me demande un écrit qui constate mon retrait.
— Quel est ce mot ef&oyable? dit le lieutenant de vaisseau.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame do Listomère.
— Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter la maison de mademoiselle Gamard, répondit monsieur de Bourbonne en prenant une prise do tabac.
— N'est-ce que cela? Signez! dit madame do Listomère en regardant Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté.
La volonté de Birotteau !
— Cela est juste, dit monsieur de Bourbonne en fermant sa tabatière par un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était tout un langage. — Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire.
Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes ses idées, par la rapidité des événemens qui le surprenaient sans défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme perdu dans la lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à comprendre le .sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait. Il prit l'écrit do monsieur Cnron et le lut, comme si le libellé de l'avocat allait être l'objet do son attention ; mais ce fut un mouvement machinal. Et il signa celle pièce, par laquelle il reconnaissait renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et lui demanda dans quel endroit sa cliento devait faire remettre les choses h lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame do Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'nhbé pour quelques jours, no doutant pas qu'il no fût bientôt nommé chanoine. Le vieux propriétaire voulut voir celte espèce d'acte do renonciation, cl monsieur Cnron le lui apporta.
— Eh bieni demnnda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? oii sont-elles? quelles en sont les stipulations?
— L'acio est chez moi, répondit Birotleau.
— i:n connai.s.scz-vous la teneur? demanda lo proiiriélaire h l'avocat.
— Non, monsieur, dit monsieur Caron on tendant la main pour reprendre le pa[iier falal.
— Ah I se dit en lui-mftmo lo vieux propriétaire, loi, nionsji'ur l'ovocjil, lu s. ils sans doute tout ce (|uo cet octo contienl; mais lu n'fs p.ÉS [).'iyé pour nous lo dire.
El monsieur do Bourbonne rendit la renoncialion h l'avocat.
— Où vai.Hn mettre tous mes mout)lesî s'f'cria Birotleau, et me.s livres, ma belle liililiothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, endn tout mon nioliilierl
El le dé,Hespoir du pauvre homme, ipii sn trouvait déplanté pour ainsi dire, avait quelque clioso du si nuif ; il
peignait si bien la pureté de ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère et mademoiselle Salomon lui dirent pour le consoler, en prenant lo ton employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs enfans : — N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide, moins noire que celle de mademoiselle Gamard. S'il no se rencontre pas de logement qui vous plaise, eh bien! l'une de nous vous prendra chez ello en pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir monsieur l'abbé Troubert pour lui demander un appui, et vous verrez comme vous serez bien reçu par lui I
Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés. Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur qu'il avait si longtemps désiré, dont il avait si délicieusement joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme pour qui le fracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était sa galerie. En voyant ses livres errans, ses meubles disloqués et son ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, et la seconde si cruelle. Et toujours son aventure était un puits sans fond où tombait sa raison. Lo canonicat ne lui semblait plus une compensation suffisante à tant do malheurs, et il comparait sa vie à un bas dont uno seule maille échappée faisait déchirer toute la trame. Mademoiselle Salomon lui restait. Mais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre prôlre n'osait plus croire à une jeune amitié.
Dans la citta dolente des vieilles filles, il s'en rencontre beaucoup, surtout en France, dont la vie est un sacrifice noblement otl'ert tous les jours à de nobles sentiniens. Les unes demeurent fièrement fidèles à un cœur que la mort leur a trop promptement ravi : martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'âme. Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit à notre honte, cl se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux orphelins : celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles filles alteignenlau plus haut héroisnio do leur sexe, en consacrant tous les sentimens féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la figure do la femme, en renonçant aux récompenses de sa dcstinéo et n'en acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées do la splendeur rie leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la lêlo devant leurs traits flétris. Madonioisclle de Sombreuil n'a été ni femme ni fille; elle fut et sera toujours une vivante poésie. Mademoiselle Salomon apparlenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après avoir été uno souffrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut aimée, elle aima ; son prclendu perdit la raison. Pendant cinq années, elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur mécani(jue de co malheureux, do (|ui elle avait si bien épousé la folie qu'elle ne le croyait point fou. C'était, du reste, uno personne simple de manières, franche en son langage, cl dont lo visage pAlo ne m.anquail pas do physionomie, malgré la r(''giilarité de ses traits. i;ile ne parlait jamais des évéïiomens do .sa vie. Seulement, parfois, les tressaillemens .soudains qui lui échappaient en entendant le récif d'uiH» aventure allVeuse, ou Iristo, révc'laiciil enellr les bellesqualilcs que (lévelop|)enl les grandes douleurs. i;lle était venue habiter Tours après avoir perdu lo compagnon de sa vie. Ello ne pouvait y être appréciée il .sa juste valeur, et passait pour uiK^ bonne personne. V\V^ fai.saif beaucoup de bien, et s'attachait, pargoftl, aux êtres faibles. A ce titre, l<^ pauvro vicains lui avoit inspiré naturellement un profond intérêt.
Mademoiselle do Villenoix, qui alloit ft la ville dès lo matin, y emmena Birolteau, lo mil sur lo quai do la Catlié-
LE CURE DE TOURS
drale, et le laissa s'acheminant vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour sauver au moins le canonicat du naufrage, et veiller à l'enlèvement do son mobilier. Il ne sonna pas sans éprouver do violentes palpitations de cœur à la porto de cette maison où il avait l'habitude de venir depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait .s'exiler à jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire. Il lui dit qu'il venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-do-chaussée où demeurait le chanoine ; mais Marianne lui cria :
— L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans voire ancien logement.
Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicairo ijui comprit enfin le caractère de Troubert, et la profon • iliur d'une vengeance si lentement calculée, en le trouvant ('■Inbli dans la bibliothèque do Cbapeloup , assis dans le licau fauteuil gothique do Chapeloud, couchant sans doute ilaus le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au cœur do Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant enfm l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si longtemps, lavait parqué chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui fermant les salons do Tours.
Par quel coup de baguette magique celte métamorphose avait-elle eu lieu? Tout cela n'appartenait-il donc plus à Birolteau?.Certes, en voyant l'air sardonique avec lequel Troubert contemplait cette bibliothèque, le pauvre Birotleau jugea que le vicaire-général était sûr de posséder toujours la dépouille do ceux qu'il avait si cruellement hais, Chapeloud comme un ennemi, et Birotteau , parce qu'en lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet aspect, dans le cœur du bonhomme, et le plongèrent dans une sorte de songe. Il resta immobile et comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le regardait fixement.
— Je ne pense pas monsieur, dit enfin Birotteau, quo vous vouliez me priver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu ôlrc impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez juste pour mo laisser lo temps do reconnaître mes livres et d'enlever mes meubles.
— Monsieur, dit froidement l'abbé Troubert en no laissant paraître sur son visago aucune marque d'émotion, mademoiselle Gamard m'a instruit hier de voiro départ, dont la cause m'est encore inconnue. Si elle m'a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l'abbé Toircl a pris mon appartement. J'ignore si les choses qui sont dans ce logomont appartiennent ou non h mademoiselle; mais, si elles sontt» vous, vous connaissez sa bonne foi : la sainteté do sa vie est une garantie do sa probité. Quant à moi , vous n'ignorez pas la siraplicilédo mes nio'urs. J'ai couché pendant quinze années dans une chambre nuo sans faire attention h riiumidité qui m'a tué à la longue, ('cpondant, si vous vouliez habiter do nouveau cet a[)parlement, je vous le cédi'rais volontiers.
lin entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'afTiiiro du rononicat, il descendit avec la firomplitudo d'un jeune hommo pour chercher mademoiselli! Gamard , et In rencontra au bas de l'escalier sur le large [lalier dallé qui unissait les deux cor()s do logis.
— Madomoisfille, dit-il en la saluant et .sans faire attention ni nu .sourire niRremenl moqueur qu'elle avait sur les lèvres rti h la flammi; exlrnonlinaire (jui donnailh ses yeux In clarté dn ceux des ligrr's, jo ne m'cxpli(|uo pas comment vous n'avez pas oltendu quo j'oio enlevé mes meubles, pour...
— Quoil lui dil-ello en l'interrompant. Tst-ro quo tous vos ellcLs n'auraient pas él<* remis chez madame do Lislomère 1
— Mais, mon mobilier?
— Vous n'avez donc pns lu votre aile? dit la vieille (illo d'un Ion qu'il faudrait pouvoir écrire nnisiraleinent pour faire compremlre eondiicii la liniuc sut nutlro do nuunce.s dons l'accenlunlion do chaque mol.
Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore, et son visage s'épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir. L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un volume in-folio, Birotteau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gamard lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son d'une trompette, les phrases suivantes :
— N'est-il pas convenu, au cas où vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m'apparUendrait, pour m'indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre pension et celle du respectable abbé Chapeloud? Or, monsieur l'abbé Poirel ayant été nommé chanoine...
En entendant ces derniers mots, Birotteau .s'inclina faiblement, comme pour prendre congé delà vieille fdle; puis il sortit précipitamment. 11 avait peur, en restant plus longtemps, de tomber en défaillance, et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis. Marchant comme un homme i\Te, il gagna la maison de madame do Listomère, où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtemens et ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son mobilier, le malheureux prêtre s'assit, et se cacha le visage dans ses mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans mobilier! Heureusement , mademoiselle Salomon vint à passer en voilure. Lo concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme, fit un signe au cocher. Puis, après quelques mots échangés entre la vieille fille et le concierge, le vicairo se laissa condidre demi-mort près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans suite. Mademoiselle Salomon , effrayée du dérangement momentané d'uno tôlo déjà si faible , l'emmena sur-lechamp à l'Alouette, en attribuant ce commencement d'aliénation mentale à l'efTet qu'avait dû produire sur lui la nomination do l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en ignorait lui-même l'étendue. Et comme il est dans la nature que le comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les étranges réponses de Birotteau firent presi}uc sourire mademoiselle Salomon.
— Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre!
— Qui? demandait-elle.
— Chapeloud. li m'a tout pris.
— Poirel donc?
— Non, Troubert.
Eufin, ils arrivèrent à l'Alouclle, où les amis du prêlro lui prodiguèrent des soins si empresses, que, vers le soir, ils le calmèrent, et purent obtenir do lui lo récit do ce qui s'élait passé pendant la matinée.
Lo flegmatique propriétaire demanda naliirellemenl à voir l'aclo qui, depuis la vieille, lui paraissait contenir lo mot de l'énigme. Birotteau lira lo fatal papier timbré de sa poche, le tendit à monsieur de Bourbonne, qui lo lut rapidement et arriva bi('nt(H h une clause ainsi conçue :
« Comme il fe trouve une différence de huit crnfii » franc.i par an cuire la pcnfion que payait feu monsieur n Chapeloud et celle pour laquelle ladite Sophie (iamard » consent à prendre chez elle, aux conditions ci-ilcfsus slin pulées. ledit François llirotleau; attendu que le soussigné » l'rançiiis Hirotleau reronnail surabondamment rire hors n d'état de douner pendant plusieurs années le pri.v payé » par les pen>i'innaircs de la demoiselle Gamard, et notam- » ment pur l'alibé Troubert; enfin, eu égard à diverses n avances faites par ladite Sophie llamard snussigiire, ledit » llirotleau s'engage à lui laisser à lilrc d'indemnité le mn- » hilier dont il se trouvera posscsfeur à son déch, ou lors- » que, par quelque eaufc que ce puisse être. Il riendrail à » quitter rolontairement, et à quelque époque que ce soit, » les lieux à lui présentement loués, et à ne plus profiler de* n avantages stipulés dans les engagemeni pris par maden mademoitcUo liamard envers lui, ci-dessus... »
— Tudieu, (|uelle gro.ssel .s'éciia le propriclairc, cl do q\u'lles prilfes est armée ladite Sophie» Ganinnl I
Ui pauvre llirolteau, n'maginaut' dans .sa cervelio d'en-
DE BALZAC
fant aucune cause qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir chez elle. Il n'avait aucun souvenir de cette clause , dont les termes ne furent pas m'me discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste, lorsque, dans son désir d'appartenir à la vieille fille, il aurait signé lous les parchemins qu'on lui aurait présentés. Cette innocence était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce ; le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable, et sa faiblesse In rendait si touchant, que, dans un premier moment d'indignation, madame de Listomère s'écria :
— Je suis cause de la signature do l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur dont je vous ai privé.
— Mais, dit le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a matière à procès...
— Eli bien! Birotteau plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans. S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère.
— S'il veut plaider, reprit froidement monsieur de Bourbonne, je lui conseille de se démettre d'abord de son vicariat.
— Nous consulterons des avocats, reprit madame do Listomère, et nous plaiderons s'il faut plaider. Mais cette affaire est trop honteuse pour mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert, pour que nous n'obtenions pas quelque transaction.
Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé Birotteau dans la lutte qui allait s'engager entre lui et lous les adhérens de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard et Troubert. Mais aucun do ceux qui se trouvaient alors chez madame de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de l'imporlance d'un semblable combat. Monsieur do Bourbonno attira dans un coin 1(î pauvre abbé.
— Des (juatorze personnes qui sont ici, lui dit-il à voix basse, il n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin d'appeler quelqu'un h voire secours, vous ne trouverez peut-ôlre alors que moi d'assez liardi pour oser prendre votre défense, parce que je connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les intérrtsi Mais tous vos amis, quoique pleins do bonnes intentions, vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tirer. Ecoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat de Saint-Galien, quittez Tours. Ne dites pas où vous irez, mais allez chercher quelque cure éloignée où Troubert no puisse pas vous rencontrer.
— Abandonner Tours^ s'écria lo vicaire avec un effroi indescriptible.
C'était pour lui une .sorte do mort. N'était-ce pas briser toutes les racines par lesquelles il s'('tait planté dans lo monde. I>>s célibataires reniplaci'nl les seiitinieiis par des hahitules. Lorsqu'h ce sysièrne moral, qui les fait moins vivre que traverser la vie, se joint un caraclère faible, les choses exiérifures prennent sur eux un (^infiiro étonnant, kussi Birotteau élait-il devenu somblalilo h (pielqiie végékil : le traiisplanlcr, c'était en risquer rinuocenlci frucliliealion. De inf'mo que, pour vivre, un arbre doit relrouver h toutn heure les «n'ornes sucs, et toi jours avoir ses chevelus rians le ni<^me li'rrain, Birotteau devait toujours trotter dans Saiiit-fîulien , touj(jm's piétiner dans l'endroit du Mail où il so promenait habiluellement, sans cesse parcourir les rue» par le*pie||es il passait, et r.onliuuer d'aller dans les trois salons où il jouait, jiondant chaque .soirée, au wislh ou nu trictrac.
— Ali I je n'y pensais pas, répondit monsieur de Bourbonno en regardant le pn'^lre av('c une espèce de pitié.
Tout lo monde sut dieiitiM, dans la ville de Tours, que madame la baronne de Listomère, veuve d'un lieulenant- Kénéral, re4>,uei||ail l'abbi'i Biroli'au, viraire do Saint-Galien. '.(' l'.iii, (|ii(i t)e4ui<'<)U|i de gen.s n'^vuipiaient en di)Uli'. trancliii nettement toub^s lus quo.sliuîis, et dessina lps ;iar-
tis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la première, parler de dol et de procès. Avec la vanité subtile qui distingue les vieilles filles, et le fanatisme de p(»rsonnalifé qui les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du parfi que prenait madame de Listomère. La baronne était une f 'mme de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les manières polies, la piété ne pouvaient être contestés. Elle donnait, en recueillant Birotteau, le démenti lo plus formel à toutes les asserUons de mademoiselle Gamard, en censurait indirectement la conduite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son ancienne hôtesse.
Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'expliquer ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel les vieilles femmes se rendent compte des actions d'aulnii prêtaient de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où so réunissaient une douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et par l'analogie de leur situation. C'était un ou deux vieillards qui épousaient les passions et les caquetages do leurs servantes ; cinq ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à Inmiser les paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés audessus ou au-dessous d'elles dans la société ; puis, enfin, plusieurs femmes Sgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à tenir un registre exact de toutes les fortunes, à contrôler les actions des autres : elles pronosti ■ quaieni les mariages et blâmaient la conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies. Ces personnes, logées toutes dans la ville do manière à y figurer les vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage, les pompaient et les transmetlaient machinalement à l'abbé Troubert, comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu'elles ont absorliée. Done, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce besoin d'émotion qui so retrouve chez tous les individus, ces bonnes dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la vill(>, avec une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police armée do cette espèce d'espionnage à coup sûr quo créent les passions. Puis, quand elles avaient deviné la raison .secrète d'un événement, leur amour-propro les portait fi .s'approprier la .sagesse de leur sanhédrin, pour donner lo ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette et parlant sans cesse, possédait alors une influence quo sa nullité rendait en apparence peu nuisible, mais (jui cependant dm'enait tirriblo quand ello était animée par un intérêt majeur. Or, il y availbien longtemps qu'il ne s'était présenlédans la sphère de leurs existences un (événement aussi grave et aussi généralement itnporlant pour chacune d'elles que Tintait la lutl(î de Birolleau, sculenu par mndaiiie do Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard.
En effet, les trois .salons do mesdames do Lislomèro, Merlin de la Blottière elde Villenoix étantconsidérés commo ennemis par ceux où allait mademoiselle Gamard, il y avait au tond de celt(> (pierelle l'esprit do corps et tontes .ses vaniti's. C'i'lail le comliatdu peuple et du sénat romain dans uni^ lauiiinièie, ou une tempfite dans un verre d'eau, connue l'a ilit Montescjuieii en parlant d(> la républi(|ue do Sainl-Marin, dont les charges puhliipies ne duraient (pi'un jour, (ani ta tyrannie y élait la<ile h saisir. Mais celte temp(^le (b'Veloppail nt-anmoins dans les àuies autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les (ilus grands intiTêt.s sociaux. N'est-ce pas une erreur do croire quo lo leiiips ne soit rapide que pour lesconirs en proie aux vastes proji'ls ipii troublent la vi(( et la font liouillonner. Les lioiintH de l'abbiiTrouberl coulaient aussi animées, s'enfuyaieiil (Oiar-ées de pensées lou» aussi soiH'ieuses, élaienl rii|('es \mr des diVsesjioils et des espérances aussi profondes que iiouvaienl l'ûtri* les lioures cruelle* do l'ambitieux,
LE CURÉ DE TOURS
du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret de l'éneig:ie que nous coûtent les triomphes occuUeraent remportés sur les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatif^rues du voyage. Seulement, s'il est permis à l'hislorien de quitter le drame qu'il raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous convie à jeter un coup d'œil sur les existences do ces vieilli's filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans leur essence ; il vous sera peutêtre démontré qu'il est nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des quaUtés qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent l'égoisme naturel à toutes les créatures.
Madame do Listoméro revint en ville sans savoir que, depuis cinq on six jours, plusieurs de ses amis élaient obligés de réfuter une opinion, accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût connue, et qui supposait à son afTi'ction pour son neveu des causes presque criminelles. Elle mena l'abbé Birotteau chez son avocat, à qui le procès no parut pas chose facile. Les amis du vicaire, animés par le sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou pari.'sseux pour un procès qui no leur était pas personnel, avaii-nt remis le commencement de l'instunce au jour où ils reviendraient à Tours. Les amis de mademoiselle Gamard purent donc prendre les devans, et ."iurent raconter l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birotteau.
Donc l'homme de loi, dont la clienlMe se composait exolusivemeul des gens pieux de la ville, é'.onna beaucoup madame de Lislomère en lui consei'l.-ml de ne pas s'embanpier dans un sr^mblable procès, et il termina la conférence en disant : que, d'ailleurs, il ne s'en chargerait pas, parce que, aux termes de l'acte, rnadcfiioiselle G^mard Avait r.iison en Droit: qu'en Équité, c'est-à-dire en dehors do la justice, l'abbé Birotteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux de* honnêtes gens, mamjuer au caraclère do p;iix, de conciliation et h la mansur'lud(! (ju'on lui avait Mipposés jusqu'alors ; que mademoiselle Ganiard, connue pour une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birotteau en lui prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels avait donné lieu le testament de Chapelond, sans lui rn demander lo reru ; que Birotteau n'était pas d'âge et de caractère h signer un acte sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en conn dire l'imporlance ; et que s'il avait quitlé mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation, (piand son ami Chapeloud élait resté chez elle pendant douze ans, et Troiib^Tt pendant (juiiize, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet .'i lui connu ; que lo procès serait donc jugé comini! un acte d'ingratitude, etc.
Après avoir laiss'- Birotteau marcher en avant vers l'escalier, l'avoué [irit madame de I.istomèro h part, on la reconduisant, et l'eri'-'ngea, au nom de son repos, îi ne pas so mêli-r de cette iill'aire.
r.epetulanl, le soir, le pauvre vicaire, qui so tourmentait niiiant «ju'un condaiiiné ii mort dans le cabanon de Bir*^lr(! quand il y altiiid |c ré^ultat de son [iiiurvei eu cassaliou, ne [iilt se(np''*rlierd'a[)|irendre ?l ses amis le résu'lat de sa visite au motnenl où, avant l'heure de faire les parlies, II) cercle se formait diwant la chi.'minéo do madame «l« Llslomère.
— Hxccplé l'avoué des Libéraux, je ne connais à Tours un liounue de cliiraiie qui vouirtt .sechargiT île ce firii-
^ sans avoir l'itileniion de vous le faire perdre, s'i'cria i Monsieur de Uourbomie, cl je ne vous conseille pas de vous V l'Uibarqtier.
— Ili' bien I c'est uni' infamie, dit In lieutenant de va\soi. Moi, je conduli'al r.ibbé chez cet avoili-.
— Alji'z-y lorsqiijl t'rrn nuit, dit monsieur de Bourbonne 'Il riiili'rrotn[iinit.
— l\[ pourquoi?
— Je viens d'appreiiilre qui< rabbi' Troiiberl est nomiiii- vicaire géni'ral, h la pince de celui (pii est mort av.nitluer.
— Je me nuiqui' bien de l'alilM^ Troiibert !
Malheureusement, le baron de Listomère, homme de trenfe-si* ans, ne vit pas le signe que lui fît monsieur de Bourbonne, pour lui recommander de peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, ami de Trouberl. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc :
— Si monsieur l'abbé Troubert est un fripon...
— Oh! dit monsieur de Bourbonne en l'interrompanl. pourquoi mettre l'abbé Troubert dans une afl'aire à laquelle il est complètement étrauger?...
— Mais, reprit le baron, ne jouit-il pas des meubles de l'abbé Birolteau? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?... Croyez-vous que mou • sieur Birotteau ait eu l'ialenlion de donner, pour deux ans d'Iiabilatioii chez celte Gamard, dix mille francs, quand déjà la bibliothèque el les meubles valent à peu près celte somme?
L'abbé Birotleau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possi'dé un capital si énorme. Et le baron, poursuivant avec chileur, ajouta :
— Par Dieu ! monsieur Salinon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa belle-mère. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour le prier d'estimer les tableaux. D3 là je le mènerai chez l'avoué.
Di'tix Jours après cctlc conversation, le procès avait pris consistance. L'avoué des Libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait beaucoup de délaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposés au gouvernement, et ceux (jui élaient connus pour ne pas aimer l.s prêtres ou la religion, deux clioses que beaucoup de gens confondent, s'emparc'rent de cite afffiire, et toute la ville on parla. L'ancien expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge du Valmlin elle Christ de Lebrun, morceauxd'une beauté capitale. Quant à la biblioUuniue et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait de jour en jour à Paris pour ces sortes de clioses leur donnait momenlanéinenl une valeur de douze mille francs. Enfin, l'expert, vérification liule, évalua le mobilier entière dix mille écus. Or, il était évidint que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle Gamard celte somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir en verlu de la soull,stipulée, il y avait, judiciairenienl parlant, lieu h réformer liMirs conventions; autrement la vieille fille eût été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des Libéraux entama donc l'affaire en lançant un exploit introduclif d'inst<mce à mademoiselle Gamard. Quoique très acerbe, celte pièce, fortifiée par des citations d'arrêts souverains, et corroborée par (pielques arlicles du Code, n'en était pas moins un ch f-d'ceuvrc d." lot^iquo judiciaire, et coiulanmait si évidemment la vieille fille que trente ou quarante copies en furent méchamment distribuées dans la ville par l'Opposition.
Quelques jours après le commencement des hostilités entre la vi edlo fill • el Biroîteau, le baron de Listomère, qui espi'-rait être com[iris, en qualité de capitaine de corvello dans la prendère, promotion annumée depuis (|uelqiie temps au Minisière ili- la marine, recul une lellre par la(|uclle l'un de ses amis lui aiinoneait ipi'il était question dans les bureaux de le tnetire hors du cadre d'aelivilé. Kirangement surfirls de cette nouvell', il partit immi'ilialcmeid pour Paris, et vint à la première soirée du ministre, ^iii eu |ianit forl ('•tonni* lui niême. el se prit à rire en appiiiiaiit les craintes dont lui fil jiarl le baron <le Listomère. Le lendemain, nonobstant U parole du uiiuislrc, le baron coiisulla les Bureaux. Par une indNcrélioii (jue conams chi'fs coîumitlcnl assez ordinairement pour leui^ anus, un seeiétaire lui montra un li'a\ad tout pri''|iari'-. mais que la maladie il'un directi'ur avait empêché ju.squ'alors d'être sounns au mini.slre, el qui c(Millrniait la laUile nouvill''- Aussitûl, le baron do Listomère alla chez un de .ses luicles, lequel, en s.i qualité de di'puté, pouvait voir inuiii'dlatenienl le iniidstre .'i la chambre, cl il b- pria de .sonder les dispositions de Son Excellence, car il s"agi.ss.iil pour lui de la perle de son avenir. Aussi attcmlKil avec la plus vive
DE BALZAC
anxiété, dans la voitui-e de son oncle, la fin de la séance. Le déoulé sortit bien avant la clôture, et dit à son neveu pendant le chemin qu'il Oten se rendant à son hôtel :
— Comment, diabl'' ! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres ? Le minisire a commencé par m'apprendre que tu fêlais mis à la tête des Libéraux à Tours! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que s'il parlait encore à la Chambre. Alors je lui ai dit : — Ah 1 çà, entendons-nous? Sou Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignemens à mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé Troubert, simple vicaire général, mais le personnage le plus important de la province, où il représente la congrégation. J'ai répondu de toi corps pour corps au ministre. Monsieurnion neveu, si tu veux faire ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours, fais-y ta paix avec ce diable de vicaire-général. Apprends que les vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre en paix. Morbleu ! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion, il est slupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine, de déconsidérer les prêtres. Si lu ne te racommodes pas avec l'abbé Troubert, ne compte plus sur moi : je te renierai. Le ministre des Affaires Ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme d'un futur cvèque. Si Troubert prenait noire famille en haine, il pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée (les pairs. Comprends-tu?
Ces paroles cx,)liquèrenl au lieutenant de vaisseau les secrètes occupations do Troubert, de qui Birolteau disait niaisement:
— Je ne sais pDsà.quoi lui sert de passer les nuits.
La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si subtilement la police de la province, et sa capacité personnelle, l'avaient fuit choisir par la Congrégation, entre tous les ecclésiastiques de la ville, pour êUv! le proconsul inconnu de laTouraino. Archevêque, général, préfet, grands cl petits, étaient sous son occulte domination. Le baron de Listomèrc eut bientôt pris son parti.
— Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée ecclésiastique dans mos œuvres-vives.
Trois jours après cette conférence diplomatique entre l'oncle cl le neveu, le marin, subitement revenu par la niallc-posle à Tours, révélait à .sa tante, le soir mùiue de .son arrivée, les dangers que couraient les plus chères espéranrx's de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient l'un el l'aulre h soutenir cet imbécile de liirotkau. Le baron a\-ail retenu monsieur de Bourbonue au moment où le vieux gentilhomme prenait sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie d ; wisth. Les lumières du vieux malin (•l;iient indispensables pour éclairer 1(!S écuiMJs dans Irsijuelssi! trouvaient eiiga,,'és li'S I islomère, cl h; vieux malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau i|u(! pour .se faire dire à l'oreillo : — Ileslcz, nous avons à causer.
Le prompt retour du baron, son air de conlenlenienl, en désaccord avec la gravité peinte en certains momenssursa figure, avaient accusé vaguement à monsit'urdoBourbonne quelques l'cliecs reçus piir le lieutenant dans sa croisière contre Gauiurd el Troubert. Il ne marqua point dosupri.so en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du vK raire-gi'iHTal congrég.inisle.
— J(! le savais, dit-il.
— 11"! bieni s'écria la baronne, pouniuoi ne pas nous avoir nvi-riisV
— Madame, répondit il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible inllucnr,i< de ce (irt^lre, el j'oubliiTai (pie vous la connoissez également. Si nous ne nous gardions pas le secrel, nous passerions pour ses (^ompli(!es : nous serions reduiilés (<l liais. Iniilez-nuii : fi'ignit/ d'être une dupe; mais Nichez bien où vous niellez U'siiieds. Ji: vous en avais assez dit, vous ne me cunipretiiez point, et je w. voulais pas 1110 coniproinellre.
— Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron.
Abandonner Birotteau n'était pas une question, et ce fut une première condition sous-entendue par les trois conseillers.
— Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne. Pliez devant Troubert : si sa haine est moins forte que sa vanité, vous vous en ferez un allié ; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur le ventre ; car
Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Éslise,
a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert s'il sait le wisth, il vous dira oui. Priez-le de venir faire une partie dans ce salon, où il veut être reçu ; certes, il y viendra. Vous êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron sera capitaine (le vaisseau, son oncle pair de France, Troubert évêque, vous pourrez faire Birolteau chanoine tout à votre aise. Jusque-là pliez; mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera; vous vous entendrez à merveille. D'ailleurs, marchez la sonde eu main , marin I
— Ce pauvre Birolteau! dit la baronne.
— Oh ! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant. Si quelque libéral adroit s'emparait do cette tête vide, il vous causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous pardonner d'avoir entamé le combat; mais, après une défaite, il serait iuqjlacable. J'ai dit.
Il ht claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et partit.
Le lendemain malin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec le vicaire, el lui dit, non sans un visible embarras : — Mou cher monsieur Birolteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous, d'abord éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant do vos prétentions, puis quitter ma maison. En entendant ces mois le pauvre prêtre pûlit. — Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos malheurs, el .sais que .sans mon neveu vous n'eussii'z pis intenté le procès qui maintenant fait voire chagrin cl le iiôlre. Mais écoulez?
Elle lui déroula succincteinent riinmcnso étendue de celte affaire el lui (expliqua la gravité do ses suit(«. Ses méditations lui avaient l'ait deviner pendant la nuit les antécédeiis probables do la vie de Troubert : elle put alors, sans se tromper, déuuuitrcr ù Birolteau la trame dans laquelle l'avait envelopi)é cc^lte vengeance si habilement ourdie, lui révéler la liaulo capacité, le pouvoir de sononpemi en lui en dévoilant la haine, on lui on apprenant les canses, n\ le lui monlrant coïK'hé durant douze aimées devant Chapeloud, ri dévorant C.hapeloud, cl persécutant encore f.hapeloud dans son ami. L'innocent Birolteau joignit ses niaiiis comme pour prier cl pleura do chagrin h l'aspect d'horreurs iiumaiiies (pie son flmo puro s'avait jamais sou[)çonni''es. Ans^i ell'rayé que s'il se fût trouvé sur le boi'il d'un abîme, il (■coûtait, les yeux lixcs et humides, mais sans exprimer aucune idée, le discours de .sa bienfaitrice, (pii lui dit en leriiiinant : — Je .sais tout ce qu'il y a de mal h vous abandonner ; mais, mon cher abbé, livs de> voirs do famille fiassent avant ceux de l'aniilié. Cédez, coninie je le jais, à c.(^l orage, je vous en prouverai toutd ma reconnai.ssance. Ji^ ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en ciiarge. Vous serez hors d(> loule iinjuiélude pour votre exisleiice. Par rentrciiiise de Itnnrlionne, tpii saura sauver les npparences, je ferai en sorle qii(> rien ne vous iiiampie. iMnii ami, diniuc/ moi Je ilruil di' vous trahir. Jo
LE CURÉ DE TOUMS
•e.slerai votre amie, tout en me conformant aux maximes Ju monde. Décidez.
Le pauvre abbé stupéfait s'écria: — Chapeloud avait lonc raison en disant que, si Troubert pouvait tenir le tirer jar les pieds dans la tombe, il le ferait ! Il couche dans le lit de Chapeloud.
— Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame do Listomère, nous avons peu de temps à nous. Voyons 1
Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes crises, au dévouement irréfléchi du premier moment. Mais d'ailleurs sa vie n'était déjà plus qu'une agonie. Il dit, en jetant à sa protectrice un regard désespérant qui la navra : — Je me confie à vous. Je ne suis plus qu'un hourrier de la rue !
Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin de paille. Mais il va de jolis brins do paille, jaunes, polis, rayonnans, qui font le bonheur des enfans ; tandis que le bourrier est le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé par la lempête, tordu par les pieds du passant.
— Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le portrait de Chapeloud; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste.
— Eh bien ! dit madame deLislomère, j'irai chez made moiselle Gamard. Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que faisait la baronne do Li>liimèro en s'abaissnnt à flatter l'orgueil de la vieille (îlle. — Et, ajoula-t-elle, je lâcherai de tout arranger. A peine osé-je l'espérer. Allez voir monsieur d(; Bourbonne, qu'il minulo votre désistement en bonne forme, apportez m'en l'acte bien en règle ; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être pourrons-nous en finir.
Birotteau sortit épouvanté. Troubert avait pris à ses yeux les dimensions d'une pyramide d'Egypte. Les mains de cet homme étaient à Paris et ses coudes dans le cloître Suint- Galien.
— Lui, se dit-il, empêcher monsieur le marquis de Lis- (omèro de devenir pair de France?... lit peut-être, avec le lecotirs de monseigneur l'archevêque, pourra-t-on en finir l
En prisimce do si grands inli'rêts, Birotteau se trouvait comme un ciron : il se IJiisail justice.
La nouvelle du déménagement de Birotteau fut d'autant plus étonnante que la cause en était impénétrable. Madame do Listomèro disait que, son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin, pour agrandir son appartement, do celui du vicaire. Personne ne connaissait encore le désistement do Birotteau. Ainsi les instructions de monsieur de Bourbonne (■taienl sagement exéruléos. Ces deux nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand vicaire, devaient flatter son amour-[)ropre en lui apprenant que, si ell(! ne capitulait (las, la famille d(^ I.istomère restai! au moins neutr(\ (H reconnaissait Licitement le pouvoir occulte (le la Congrégation : le recnnnatire, n'était-re pas s'y soumettre? Mais le procrs derneurail tout entier siibjiuticc. N'élail-co pas h la fois [)li('r cl nieu.icer?
I,e» Lislomère avaient donc [pris dans celte lutte une nllitude exoclement semblable .'v celle du grand vicaire : ils so tenaient en dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événeiiienl grave survint et rendil encore plus dlllicile la rôussilfMles desseins mi'dihVs par mi)nsi<Mir de Bourbonne Ol par les Ijslonièro pour apaiser le parti Oainard el Troubert. Ij» veille, mademoiselli'Oanianl avait pri" du Iroid en Korlanl de la ralhi-drale, s'i-lait mise au lit el passait pour flre dangereuseineni malade. Toute la ville retenlissail de pininlex excitées par uik- .'Yi'isse commiséralioii. « I a seii- » sibililé (In mademoiselle (iamaril n'avait pu risislerau n srnndnin de ce prorés. Malgré son bon droil, elle allait
» mourir de chagrin. Birotteau tuait sa birnlallrice n
Toile (liait la sulislaiiciMles phrases jeb'es en avant par les lliyaux capillaires du grand (•onciliabule femelle, el coinplaisainment n-pélées par la ville de Tours.
Madame de l.islonu'Te eut la honte d'(Mr() venue che/ la Viejllo nile sans rcueillir le friiil de sa visite. Elledeniainla
fort poliment à parlera monsieur le vicaire général. Flatté peut-être de recevoir dans la bibliothèque de Chapeloud, et au coin do cette cheminée ornée des deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été méconnu, Troubert fît attendre la baronne un moment ; puis il consentit à lui donner audience. Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur que n'en liéployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se trouvèrent tous les deux en scène.
Semblable au parrain qui, dans le moyen-âge, armait le champion et en fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait en lice, le vieux malin avait dit à la baronne : — N'oubliiez pas votre rijle, vous êtes conciliairire et non partie intéressée. Troubert est également un médiateur. Pesez vos mots ! étudiez les inflexions de la voix du vicaire-général. S'il se caresse le menton, vous l'aurez séduit.
Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le contraste fréquent qui existe entre ce que l'on dit el ce que l'on peme. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence insignifiantes. Madame de Listomèrc commença par témoigner le chagrin ijue lui causait le procès de Birotteau, puis clic parla du désir qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la salisfaclion des deux parties.
— Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse mademoiselle Gamard se meurt. (Je ne m'intéresse pas plus à celle sotte fille qu'au Prètre-Jean, pensait-il; mais je voudrais bien vous mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous êtes assez niais pour en prendre du souci.)
— En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai exigé-de monsieur le vicaire un désistement que j'apportais à cette sainte fille. (Je te devine, rusé coquin ! pensait-elle ; mais nous voilà mis à l'abri de Is calomnies. Quant à toi, si lu prends le désistement, lu t'enferreras, lu avoueras ainsi la complicité.)
Il se lit un moment de silence.
— Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard no me concernent pas, dil enfin h; prêtre en abaissant ses larges paupières sur .ses yeux d'aigle pour voiler ses émotions. (Oh ! oh! vous ne me compromettrez pas! Mais Dieu soit lou('' ! les damni's avocats ne plaideront [>as une all'aire qui pouvait me salir. Que veulent donc les Lislomère, pour se faire ainsi mes serviteurs?)
— Monsieur, répondit la baronne, les afTaires de monsieur Birotteau me sonl au-si étr.ngères que vous le sont les ihtiTêls de mademoi-elle Gamard ; mais malheureusement la religion peul .souffrir de l(<urs di'bals, el je ne vois en vous (|u'un médiateur, là où moi-même j'agis en cimxciiialrice... (Nous ne nous abiLserons ni l'un ni l'autre, monsieur Tmulierl, [leiisail-elle. Senlez-vous le tour éplgramniali(|ue de celle réponse?)
— La religion soullrir, madame? dil le prand-viraire. I.a religion est Irop haut située pour(]ue les hommes puissent y porter alleinle. (La religion, c'est moi, pen.s;iil-il.) — Dieu nous jugera .sans erreur, madame, ajoula-l-il, jo no reconnais (|ue son tribunal.
— lli^ bieiil inoiiNieur, répondil-ello, lAchons d'accorder les jiigemeiis des hommes avec les jugemens do Dieu. (Oui, la religion, c'est toi.)
L'alil'é Troubert changea de Ion : — Monsieur votre neveu n'esl-il |iasalli'>ii Paris? (Vous avez eu là de mes nouvelles, pensait-il. Je puis vous t'cra.scr, vous (pii m'avez m(''pris(*. Vous venez capituler.)
— Oui, monsieur, j(> vous remercie de l'inti'Têl <|ue vous prenez à lui. Il retourne ce soir à Piris, il esl mandé par le miiiislre, (|ui est parfait pour nous, el voudrait ne |>jis lui Miu' quiller le .service. (Jésuite, lu ne nous érra^era.s pa-i. |ii iisait-clle, et la plaisanlcrie esl comprise.) l'n mu-
ni: nu /ic — II.
l^xtrnil lie la CnmMie humiinr.
DE BALZAC
mcnl de silence. — Je no trouve pas sa conduite convenable dans cette affaire, reprit-elle, mais il faut pardonner à un marin de ne pas se connaître en Droit. — (Faisons alliance, pensait-elle. Nous ne gagnerons rien à guer- I oyer.)
Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visige :
— Il nous aura rendu le service de nous apprendre la «aleur de ces deux peintures, dit-il en regar<iant les tableaux, elles seront un bel ornement pour la chapelle de la Vierge. (Vous m'avez lancé une épigramme, pensait-il ; ( n voici deux, nous sommes quilles, madame.)
— Si vous les donniez à Saint-Gatien, je vous demandelais de me laisser offrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre. (Je voudrais bien te faire avouer que tu convoitais les meubles do Birotteau, pensait-elle.)
— Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur ses gardes.
— Mais voici, dit madame do Lislomère, un acte qui éteint toute discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement sur la table. (Voyez, monsieur, pensait-elle, combien j'ai de confiance en vous.) — Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle, digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens; quoique je prenne maintenant peu d'intérêt à monsieur Birotteau...
— Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant.
— Non, monsieur, il n'est plus chez moi. (La pairie de mon beau-frère et le grade do mon neveu mo font faire bien des lûchctés, pensait-elle.)
L'abbé demeura impassible, mais son altitude calme était l'indice des émotions les plus violentes. Monsieur de Bourboniie avait seul deviné le secret de cette paix apparente. Le prêtre triomphait !
— Pourquoi êtes-vous donc chargée do son désistement? demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une femme à se faire répéter des complimens.
— Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau, dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée do voir mademoiselle Gamard, afin d'obtenir pour prix de sa renonciation h...
L'abbél'ronça ses sourcils.
— ... A des droits reconnus par des avocats distingués, le portrait...
Le prêtre regarda madame de Lislomère.
— ... Le portrait do Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse le juge de sa prétenlion... (Tu serais condamné .si tu voulais plaider, pensait-elle.)
L'accent que prit la baroime pour prononcer les mois tnocats dhtinguéii fit voir au firêtr(! (lu'ellc connaissait le lurl et le faible de ri'nncmi. Madami^ de Lislomère montra tant de talent à ce connaisseur éni(;rite ilans le cours do «elle coii\ersalion, qui se maintint longtemps sur coton, <|M0 l'alibé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller clPTclier .sa réponse à la transaction proposée.
Il revint bientôt.
— Madame, voici les paroles de la fiauvrc mourante : a Monsieur l'abbé Chapi'loud m'a ti^moigné trop d'amitié, n in'a-t-ellc dit, pour que je me si-parii de son portrait. » (.jii.ml .'i moi, ri'prit-il, s'il m'apparlcnail, j(! ne le ci'dcrais il [jrrsonnc J'ai porté des sentiinens trop conslans nu cher di'funt pour n(! (las me croire le droit de disputer son image <i tout le monde.
— Monsieur, ne nom hrouillom pas pour une mauvaise [iiNnlnre. (Je m'en moque autant que vous vous en nioiuc/ voiis-mêm's pen.sail-elle.) — (;ardez-la, nous en ferons (iiire une copie. Je m'applaudis d'avoir assoupi ce tristi! et (lepiorible (irocès, ('Ij'y aurai personnell(!iiient gagné le |il usir d<^ vous rr)rui.illrc. J'ai entendu parler de volnv Inl'iil nu wi-lli. Vous par(loMn(Tez h une l(!nim(Mrêlr(\ c.url'iisc, dil-elle en souriant. Si vous vouliez venir jouer qui'lqui'fiiis chez iilui, vous ne pouvez pas douter de l'ac- (• M'jl (|u<' vous y rrci.'vrez.
Troubirt .se rarc.s,su lo moiilon.
(11 est pris 1 Bourbonne avait raison, pensait-elle, il a sa dose de vanité.)
En effet, le grand-vicaire éprouvait on ce moment la sensation délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait pas se défendre, quand, aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte cochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui.
— Madame, répondit-il, j'ai do trop grandes occupations pour aller dans le monde : mais pour vous, que ne feraiton pas? (La vieille fdle va crever, j'entamerai les Lislomère, et les servirai s'ils me servent ! pensait-il. Il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis.)
Madame do Lislomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque consommerait une œuvre de paix si heureu-: sèment commencée. Mais Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement. Madame do Lislomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le teslament de la vieille fille ouvert, personne ne lut surpris en apprenant qu'elle avait fait l'abbé Troubert son légataire universel. Sa fortune fut estimée à cent mille écus. Le vicaire-général envoya deux billets d'invitation pour le service et le convoi do son amie chez madame de Listomère : l'un pour elle, l'autre pour son neveu.
— Il faut y aller, dit-elle.
— Ça no veut pas dire autre chose, s'écria monsieur de Bourbonne. C'est une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron, allez jusqu'au cimetière, ajoula-t-il en se tournant vers le lieutenant de vaisseau qui, pour son malheur, n'avait pas quitté Tours.
Le service eut lieu, et fut d'iuio grande magnificence ecclésiastique. Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau, qui, seul dans une chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupahle de cette mort, et pria sincèrement pour l'âme de la défunte, en déplorant avec amertume de n'avoir pas obtenu d'elle lo pardon de ïes torts.
L'abbé Troubert accompagna le corps de son amie jusqu'à la fosse oîi elle devait être enterrée. Arrivé sur le bord, il prononça un discours oii, grâce à son talent, le tableau de la vie étroite menée par la testatrice prit des pi'Oportions moaumenlales. Les assistans remarquèrent ces paroles dans la péroraison :
« Cette vio pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, celte vie que décorent tant de belles actions failes dans le silence, tant de vertus modrsics et ignorées, fut brisée par une douleur (|ue nous apprllcrions inuuérilée, si, au bord d(ï l'élernilé, nous pouvions oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les nombreux amis de celle sainte tille, connaissant la noblesse et la candeur do son Anie, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter, hormis des sou|içuns (|ui flt'trissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la Providence l'a-l-elle emmenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos misères. Heureux ceux qui peuvent reposer ici-bas, eu paix avec eux-mêmes, comme Sophie rei)()so maintenant au séjour des bienheureux dans sa robe d'umocence I »
— Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit monsieur do Bourbonne qui raconta les circon.stances do l'enterrement à madame do Lislomère au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent seuls avec le baron ; ligurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI on soutane, donnant ainsi lo dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.
Monsieur do Bourbonne prit la pincetto, et imita si bien le geslo de rabhi" Troubert, que lo baron et sa lanlo no piM'i'ul s'empêcher de .scuu'ire.
— Là .si'uli'iiienl, reprit In vieux propriétaire, il s'est dénuuili. Jusi|u'alors, sa (•(intenauce avait ét('^ parfaite; mais il lui a .sans donliM-lé iiupussihle, en callcnlraul pour toujours t'('tlo vieille lille cpi'il méprisait souveraineiuenl et bais.sail peut-être n\ilant (pi'il a d(Ueslé Chapeloup, de no pas laisser percer s.i joie dans un f;esle.
Le lenileuiaiii malin, ma.lenKiisclle Saleniou vint (léj(>uner chez niailauio de LisUmière, el. eu arrivanl. lui dil tout émue : — Nuire pauvre abbéllirolleaua reçu loulà l'heure
LE CURE DE TOURS
lin coup affreux, qui annonce les calculs les plus étudiés df la iiaine. 11 est nommé curé de Saint-Symphorien.
Painl-Symphorien est un faujjourg de Tours situé au- (Ifià du pont. Ce pont, un des plus beaux nionumens de rnrcidiecture française, a dix-neuf cents pieds de long, et 1rs deux places qui le terminent à chaque bout sont absolument pareilles.
— Comprenez-vous? reprit-elle aprèsuno pause, et tout (•l'innée de la froideur que marquait madame do Listoiiii^re en apprenant cette nouvelle. L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de tout. N'estce pas un exil d'autant plus afùeux qu'il est arraché à uno ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à |i 'ine marcher, serait obligé do faire une lieue pour nous Miir. En ce moment, le malheureux est au lit, il a la fièvre. I c- presbytère de Saint-Symphorien est froid, humide et la laroisse n'est pas assez riche pour le répan-r. Le [lauvre vieillard va donc se trouver enten'c dans un véritable sépulcre. Quelle atroce combinaison !
Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette liistoire, de rapporter simplement quelques événemens, et d'esquisser un dernier tableau.
Cinq mois après, le vicaire-général fut nommé évêquo. Madame de Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par testament à l'abbé Birotteau. Le jour où le testament de la baronne fut connu, monseijrneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point de quitter la ville de Tours pour aller résider dans sou diocèse ; mais il retarda son départ. Furieux d'avoir été joué par uno femme à la(|uello il avait donné la main tandis qu'elle tendait secrètement la sienne à un homme qu'il regardait comme son ennemi, Troubert menaça do nouveau l'avenir du baron et la pairie du marquis de Listomère. Il dit on pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un do CCS mots ecclésiastiques gros de vengeance et pleins do mielleuse mansuétude. L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implac-ible, (]ui lui dicta s ins doute de dures conditions, car la conduite du bi;< ; altosia le plus entier dévouement aux volorit(':s du terrible congréganiste. Le nouvel évCijue rendit, par un acte authenti(|ue, la maison do mademoiselle Gamard au chapitre de la ratliédrale, il donna la bibliothè(|ue et les livres de Cha[)oloup au petit séminaire, il dédia les deux tableaux contestés à la cliapollo de la Vierge ; mais il garda le portrait do Chapeloup. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total do la succession de mad(MMoisello Gamard. Monsieur de Bourbonno supposa que l'évêque en conservait secrètement la parlio li(|uide, olin d'être h même de tenir avec honiu'ur.son rang h i'aris, s'il était porté au banc des l'ivêpies dans la rbambro haute. Enfin, la veille du df'part de moiiseigneurTroubert, le vieux malin litiil par deviner le dernier calcul (juo CacliAt cette action, coup de grûce donné par la plus persistante de toutes les vengeances <'i la plus faible de toutes les viclimes. I.(! legs de madame do Listomère h Itirolleau futfittatpié par le baron ili' I.islnmèie s()u> pri'texle de rapliilion! Quejipies joursaprès rexploitintrodu<'llf d'nislancn, le baron fut nonnné capilalne di- vaisseau. Car une mesure diMiplinains le curé de Saint-Sympliorien élait interdit. Les .supérieurs cccli'siasiiques jugeaient le procès par avance. L'assa.ssin do feu Sophie Gainant était donc un fripon I Si monsttigneur Troubert avait conservé lu succ^'ssion de la vieille fille, il eût été diflicilu du faire censurer Uirulteau.
Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise de poste, le long du quai Saint- Symphorien, pour se rendre à Paris, le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil, au soleil, au-dessus d'une terrasse. Ce curé frappé par l'archevêque était pâle et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie jetait sur ses yeux, naivement animés autrefois par les plaisirs de la bonne chère et dénués d'idées pesante,s, un voile qui simulait une pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L'évêque lui lança un regard de mépris et de pitié; puis, il consentit à l'oublier, et passa.
Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrandt ou Alexandre VI. Aujourd'hui l'Iiglis' n'est plus une puissance politique, et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat ofire donc alors ce \ ice capital que, faisant conver,:,'er les qualités de Ihonime sur uno seule passion, l'égo'isme, il rend les célibataires ou nuisibles ou inufiles. Nous vivons à uno épo|uo où le défaut des gûuverncmens est d'avoir moins fait la Société pour l'Homme, que l'Homme pour la Société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu contre le système qui veut l'oxploilcr et qu'il lâche d'exploiter à son profit ; landis quo jadis l'homme réellement plus libre se montrait plus généreux pour la cho>e publique. Le cercle au milieu duquel s'agitent les hommes s'est iiisensiblemenl élar.L'i : l'Ame qui peut en embras.ser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception; car, habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en intensité ce qu'il gagne en étendue. La Société ne doit pas se basersur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et .simplement père, et son cœur battit cliaudemcnt, concentré dans lo rayon de sa famille. Plus lard, il vécut pour un clan ou pour uno petite république : de l?i, les grands dévouemens histori((ues de la Grèce ou de Rome. Puis, il liit riiommo d'une casto ou d'une religion pour les grandeurs de laquelle il se montra souvent sublime ; mais \h , le champ do .ses inl('rôts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui, .sa vie est attachée fi celle d'une immense patrie; bienlôt, sa famille sera, dit-on, le monde entier. Ce co.smopolilismo moral, espoir de 'a Rome cliiéticnne, no serait-il pas une sublime erreur? Il est .si nalurel de croire h la réali-sation d'une noble chimère, à la fraternité des hommes! Mais, hélas! la machine humaine n'a [las de si divines proportions. Les flmes assez vastes pour épouser uno sentimentalité réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pen.sent que lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se res.serrer. Erreur l L'égoismo apparent des hommes ipii portent uno .science, une nation, ou des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, ri en (|uelque sorte, la maiernilii des masses : [lour enfanter des peuples neufs iiu peur produire des idc'es nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têles las mamelles do la fennne à la force do Dieu? L'iiistiiire des Innocent III, des Pierre-li'-Grand, et do tous les mrnein-sd(> siècle ou de nislioii, prouverait au besoin, dans un ordre très l'Ievi', cette immense pensi-e quo Troubert représentait au fond «lu cloître Siiint-Gatien.
Painl-l'irniiii, avili 18ii.
riN DU CUIIL l>K TOl'BS.
gtèiicâ Ï!c In ¥it sïc î^rolniuc
Y>¥.S C¥.\.\^VlK\T?t¥.S.
UN MÉNAGE DE GARÇON