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L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les légumes, mis à part dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois autres plats : des œufs durs sur de l'oseille placés en face des légumes ; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de petits pots de crème où la vaniUe était remplacée par de l'avoine brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux extrémités, des radis.noirs et des cornichons complétaient ce service, qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe de tôle en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire : — Voilà les folies que vous me faites faire!...
Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en franches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil do sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la table.
— A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la table.
Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six heures du matin,'d'uno exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé son pain, et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha lentement uno clef dans le fond do la poche de sa redingote, ouvrit une armoire derrière kii, brandit le chanteau d'un pain de douze livres, en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la po.<a sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune peintre avec le silence et lo sang-froid d'un vieux soldat qui .se dit au commencement d'une bataille : « Allons, aujourd'hui, je puis élro tué. » Joseph prit la moitié de cette rouelle, et comprit qu'il ne devait plus redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de celte scène^si monstrueuse pour Jo- .seph. I,a conversation allait son train. Agathe apprit ijue la maison où elle était née, la maison de son père avant qu'il eût iK'riti' de celle des Uescoiiigs, avait été achetée par les Borniche, elle manil'esta le di'sir de la revoir.
— Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car nous aurons toute la ville, ipii voudra vous examiner, dit-elle à Joseph, et ils vous inviteront à venir cliez eux.
La servante apporta pour dessert lo fameux fromage mou de la Touraine et du Uerry, fait avec du lait do chèvre et «jui reproduit si bien en nielles les dessins des feuilles do vigne .sur l(<squelles on le .sert qu'il aurait dû taire inventer la gravure eu Touraine. De chaipie riMé de ces IK'lits fromages, Grille mit avec une .sorte do cérémoiiio des noix el des biscuits inamovibles.
— Allons donc. Grille, du fruit? dit madame Hochon.
— Mais, madame, n'y on a plus do pourri, ié|)ondil Grille.
Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier avec des camarades, car il C()m|iril loul à coup qun la prtMviulioii «le commencer par les l'ruiLs attaqués était dt''gi''iiérée en habitude.
— Bail I nous les mangerons tout ds môme, répondil-il avec l'iMilrain de galté d'un homme qui prend son parti.
— Mais va donc, monsieur Hochon I s'écria la vieille (lame.
MonsiiMir Hochon, tn\s scandalisé du mol de l'artiste, rap|i(irla des pèches do vigne, de.s poires el des pruiw's d(» Saiiile-( atlieriiii'.
— Aildiphine, va nous cueillir du raisin, dit nindamo Hochon à sa iM'Iite-llIle.
Joseph regorda lett deux jeiinex gens d'un air qui di-'ail
1,1 Comi'die huiiiiiinr. 3— H
DE BALZAC
— Est-ce à ce régime-là que vous devez vos figures prospères?...
Baruch comprit ce coup d'oeil incisif et .se prit à sourire, car son cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La rie au logis était assez indifférente à des gens qui soupaioDl trois fois par semaine chez la Cognette. D'ailleurs, avant îe dîner, Baruch avait reçu l'aris que l- grand-maître convoquait l'ordre au complet à minuit pour le traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de bienvenue oflTert à ses hôles par le vieil Hoclwn, explique combien les fcs'oiemens noclurnes chez la Cognette étaient nécessaires h falimentation de ces deux grands garçons bi«n endentés qui n'en manquaient pas un.
— Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première, elle put dire au peintre :
— Eh bien I mon pauvre garçon, ce dîner ne te donnera (las d'indigestion; mais j'ai ru bien de la peine h te l'obtenir. Tu fi'ras carême ici, tu ne mangera'; que ce qu'il faut pour vivre, cl voilà tout. Ainsi prends la table en patience...
I.a bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès à elle-mPme plut <i l'artiste.
— J'aurai vécu cin'iuantc ans avec cet lionmic-là, sans avoir entendu vingt ccuslallant dans ma bourse! Ohl s'il ne s'agissait pas do vous sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta n-,ère et toi, dans ma prison.
— Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.
— Ahl voilà, reprit-elle. Je prie.
Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, (]ui lui (rranlissait tellement cette vieille femme qu'il se reculade irui'i pis pour conlcrnplcr sa tiguro; il la trouva radieuse, empreinte d'une .sén'uilé si tendre qu'il lui dit :
— Je f rai votre portrait I...
— Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la lerr.' pour vouloir y rester en peinture I
l-ji disant fraiemenl celte triste parole, elle tirait d'une armiiire une liole contenant du cassis, une lli|ueur de ménage faite f>ar elle, car elle en arait eu la recette de cas si réiébreg riligieuses auxquelles on doit le gûteau d'Issou- «lun. l'une (tes plus grandes créations de la confilurerie française, et r^i'aiicun chef d'ofiice, cuisinier, pfllissier et ronliiuriern'a pu contrelaire. Monsieur do Rivière, oinhassaileiir à Constanlinoiile, en demandait tous les ans d'énormes ijuanlités pour le syrail de Walimouil. Adolphine tenait une assiette do laque pleine de ces vieux pfstits verres à jians gravés et dont le bord est doré; puis, h moaun- que sa grand'mère en nmiplissail un, elle allait l'oOrir.
— A la ronde, mon jière en aura I s'écria gaiomonl AKa'he il qui cette immuable cérémonie rappela .sa jeuness<'.
—Hochon va tout èriieuro usa société lire los journaux, nous aurons un petit moment à nous, lui dit tout bas lu vieille dame.
i;h elTel, dix minutes apris, les Irois fummcs cl Joseph se IrouvJTent seuil dans ce salon <lonl le par<iuet n'était jamiiK rrniié, rnitis venlement balayé; dont les la[>isseries ' ' • ■ , • de chêne à gorges et ft moulur :n(i|i' et presque jiorrdire ap[ia-
' ' l'i'lal où elle l'aviut laissi-. Im
I i:trq)ire, la Hesl.iuralion, «pii ' avalent res(iect(* celle salle où
'• " -,.■.. ...-I . .1 i. ui^ désastres ne laissaient pas In moindre Irne'».
— A'i ' rei niiirraine, nia vin n élé cruellement agitée ' n de In vAire, jtV'cria madame ^ridau sur-
uver juqu'A un (m rin, qu'elle avait connu
' i;e sur la ihi-min.'e entre |;i vieille pendule,
Irii nein lirai de cuivre et dt"< flombenux d'argent.
— Ah I ninii enlanl, répondd 1 1 vieilli- femnie, les nrage<i«.rit dann h- c«ur. l'hit nfT<-iis»nre ( i (^r.nile fut la ré-
signation, plus nous avons eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle on montrant |a salle de la maison Rouget.
— Ils se mettent à table, dit Adolphine.
Cette jeune fille, quasi récluse, regardait toujours par les fenêtres espérant saisir quelque lumière sur les énorniités imputées à Jlaxence Gilet, à la Rabouilleuse, Ji Jean-Jacques, et dont quelques mots arrivaient à ses oreilles quant on la renvoyait pour parler d'eux, La vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.
— Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issouiiun par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.
A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens Il'S événemens et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxenco Gilet, sans prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être présentés , mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et par les méchantes langues de la ville, qu'AdoIpliine vint annoncer lis Borniclie, les Beaussier, les Loustcau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.
— Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du loup...
— Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de nous le dépeindre, et une commère comme cette luronne-là, que ce doit être impossible, répondit Joseph. 11 nous faudrait rester à Issoudun au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur empire sur mon oncle... La fortune no vaut pas ces tracas-là, sans compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère n"a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux iiniiortans que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous, madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux I...
Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Mailame Hochon, (]uoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, no croyait pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la main.
— Ce Maxenco est le .second tomo de Philippe, dit Joseph à l'oreille de sa mère; mais avec plus de politique, avec [ihis de lemin (]ue non à Philippe. — Allons, madame I s'ocria-t-il tout haut, nous ne contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre .séjour ici t
— Ah I vous êtes jeune, vous ne savez rien du inonde, dit la vieille dame, lin quinze jours, avec un peu de politi- (]ue, on peut obtenir quelques résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.
— Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je mo sens d'une incapacité mirotiolaiite en fait de politiiiue domestique; etjenesais pas, par exemple, ce que Desrorhes lui-même nous dirait de f lire si, demain, mou oncle rcfu- .se de nous voir?
Mesdames llornichn, Godilet-Héreau , Beaussier, Lousteaii-Prangin et Fichet, ornécis de leurs époux, entrèrent. Après lis couiplinieiis d'usage, (piaml ces ipiatorze personnes fureid assises, madame Hochon ne put se dispens(>r de leurs présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph r(>sta sur un fauteuil ()cciq)é sournoisement .1 c^ludier les soixante ligures i|ui, de c,in(| heiiies (>t demie à neuf heures, vinrent poser devant lui ffradi, comme il le dit h sa mère. I.'ittlitiide de Josi'jdi pendant cette soirée en face des patriciens d'Issnudun ne (It pas changi-r ropinion do la peiili» ville sur son compte : chacun s'en alla saisi de .ses regards ninquiMirs, inquiet de ses sourires, ou ellrayé de cett(< ligure, sinistre piiiir des gens (|ul ne savaient pas reconnaître rélrai)^;i'ti* ilil Kénie.
A dix lieiu'es, qiianil tcMil le iruinde se coucha, la mar-
UN MÉNAGE DE GARÇON
raino garda sa filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'êtres seules, ces deoï femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, on écoutant les derniers retentissemens de cet esprit dont la destinée fut man'|ué<\ en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.
— Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-irioi mes fautes, et dites-moi ce que Dieu punit en moiî...
— 11 nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment oti minuit sonna.
A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient eu causant à voix basse.
— Que va-t-on faire ? fut la premièree parole de chacun en s'abordant.
— Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de nous régaler.
— Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui. Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...
— Ce serait assez gentil de les renvoyer.
— Mon grand-père, dit Baruch, déjh très effrayé d'avoir deux bouches de plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...
— Eh bien ! chevaliers 1 s'écria doucement Max en arrivant, poiirquoi regarder les étoiles? elles no nous distilleront pas du kirsch. Allons ! à la Cognetto 1 a la Cognette I
— A la Cognetto I
Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa sur la ville comme un hourra do troupes h l'assaut ; puis, le plus profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire h sa voisine : — Avez-vous entendu celte nuit, vers une heure, des cris alfreux? j'ai cru que le feu était ipielquo port.
Un souper digne delà Cognnllo égaya les regards dos vingt-deux convives, car rOnlro fut nu gran<l complet. A deux heures, au momi-nl oîi l'on commençait h niroter, mot du dictionnaire do la Désœuvrance et (jui peint assez bi(!n l'action de boire h polilos gorgées en dégustant le vin, Max prit la parole.
— Mes chers cnfans, ce matin, à prn|)ns du tour mémorable (|ue nous avons fait avec la charnîtle de l'ario, votre Grand-Maîlro a ('[(', si forteinent alU^nt dans son honneur par m vil marchand de'grnins, et de plus l'ispagnol 1... (ohl 1rs pontons!...), que j'ai résolu ûv. fnire sentir le poids de mn veiige/incci à ce dnMe, tout en restant dans les conditions d<! nos iimiisi'inciis. Après y avoir réllérhi priidaiil louto la jounuie. J'ai trouvis lo moyen do mcllni h cxéculion une oxcrllonln (nrce, une fiirce capable de je rendre fou. Tout en vengeant l'Ordro atteint en ma riersonne, nouH nourrirons des animaux vénén's par les fCgypiii-ns, do petites \AWh qui sont aiirès loul les créalurrs do Dieu, et que les hommi's persérulcnl injusli'nu'nl. l,o bleu est (Ils du mal, el le mal l'^t fils du bien ; telle est la loi supr/^mo I Jn vous ordoimn donc h tous, sous (leino d(( déplaire à votre lri''s-hunilil(( (ir.iud-Maltre, dn vous prururiT le plus clandcstincmii!! pni^ihli' clmcuii virii;l rais ou vingt raies pleines, HJ Dieu Id permet. Ayez rt'niiii voh'ec OMtin;;fnt dans l'espace do Irois jours. Si vous pouvi'z on prenilre davnnlogn, In surplus sera bien reçu, (iardex ces inléresitans rongeurs siius leur rien <loniier, car il est cssenlicl que ces chères [lelileshftics nient une fniin di'voranln. Kcnuir- (|ue/ que j'ncreptn pour rats, les sourisel les miiluts. Si nous multiplions vingt-deux [wr vingt nous aurons quatre cent Ot Uinl de complices (|ui, jAcluvs dans la vieille église des Capucins où l'.irio n mis tous les grains iju'il vieiii d'acheter, en coii».(iiiiincr(inl une rerir.ine ipi.iiilili'. Mais soyons agilos I Fario doit livrer une fyrlo pjirlie de grains dans
huit jours ; or, je veux que mon Espagnol, qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention, dit-il en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est une contrefaçon des renards de Samsoa dans la Bible. Mais Samson fut incendiaire, et conséquemment peu philanthrophe ; tandis que semblables aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées. Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.
— Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante rats à lui seul.
— Quoi ?
— Un écureuil.
— Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un novice.
— Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux.
— On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en lo faisant passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt plusieurs milliers do pigeons.
— Donc, pendant une semaine, le magasina Fario est à l'Ordre de Nuit, s'écria Gilet en souriant au grand Beaussicr fils. Vous savez qu'on se lève de bonnc! heure à Saint- Paterne. Quo personne n'y aille sans avoir mis au rebours les semelles de ses chaussons do lisière. Lo chevalier Ueaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je prendrai le soin do signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous, les marécliaux des logis do messieurs les rais. Si lo garçon do magasin couche aux Capucins, il faudra lo faire griser par des camarades, et adroitement, afin do l'emmener loin du théâtre do celle orgio olferto aux animaux rongeurs.
— Tu no nous dis rien des Parisiens? demanda lo fils Goddet.
— Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'oflio mon beau fusil do chasse (jui vient do l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture do Versailles, il vaut deux mille ft-ancs, h quiconque trouvera les moyens déjouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur ot madame llochon, qu'ils soient renvoyés par cesdeux vieil, lards, ou qu'ils s'en aillent d'eux mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux ancêtres do mes deux amis Baruch el François.
— Ça va! j'y songerai, dit lo fils Goddet, ((ui aimait la chasse à la passion.
— Si l'auteur de la farce no veut pas de mon fusil, il aura mon cheval I fit observer Maxence.
Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torluro pour ourdir une (rame conlro Agathe el son fils, en seconformanl à ce prou'r.uiHne. Mais le diable seul ou le h isanl pouvait n'-ussir, tant les condilloiis imposées n-udaient la chose difncile.
Le lendemain innlin, Agallio cl Joseph tlesccndirent un moment avant le second dijeuncr, qui se faisait à dix heures. On doniiail le nomdi' premier dc'-jeunerîi iini> lasso dd lait ai'r'oni|iagnéeiruiie tartine de pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. Vn allemlanl inadanu> llochon, (jui m ilgri' son flgo accouqilissait miiiulieusenu'ul toutes les i-i'UMiiiiliies que les duchesses du tein|>s de Louis XV faisiii(>id (I leur loilelte, Joseph vit sur 1.1 porte di' la maison en face Jeaii-.la(cpiosRou;ïet pliUllé sur ses deux pieds; il le montra nalurellenicnl à sa mère (pd ne put rccoiiiiat. Ire sou fi ère, laiil il ri'ssi'inblail si pi'u h ci> qu'il était quand clin Tavail iputlé.
— Voilà votro fri-H', dit Adolphino (pii duiuiail le liras A sa grand'nièro.
— Quel cn'iin I s'écria Joseph.
Agathe Joignil les iniilns el leva li>s y<Mit au ciel : -Dam
(juel état ra-t-on mis? Mon Dieu! est-ce là un homme de cinquante-sept ans? , .. ,
Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de ncii-'e et une poitrine éblouissante, soignée comme une cou'rtisane riche, portant une robe à corset en grenadine, une étoffe de soie alors do mode, à manches dites à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas : une scène évidemment calculée.
— Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle est laite, comme on dit, à peindre 1 Quelle carnation ! Oh ! les beaux tons ! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules t... C'est une magnifi.iue Cariatide 1 Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.
Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec ; mais Agathe, en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle était habituée à cet idiome.
— Vous trouvez belle une fdle qui vous enlève une fortune? dit madame Hochon.
— Ca ne l'empt^che pas d'être un beau modèle ! précisémeiît y^sez grasse, sans que les hanches et les formes soient gâtées...
— Mon ami, lu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est là...
— C'est \Tai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute la route, je n'ai vu que des guenons...
— Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon frère?... car s'il est avec cette créature...
— Bah ! dit Joseph, j'irai le voir, moi 1 Je ne le trouve plus si crétin du moment oîi il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus du Tilien.
— S'il n'était pas imbi'cile, dit monsieur Hochon qui survint, il se serait marié lranc|uillcment, il aurait eu des enfans, et vous n'auriez pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.
— Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à son oncle, dit madimie Hochon ; il lui fera entendre que, si vous vous présentez, il doit être seul.
— El vous froisserez inndemoiselle Brazier ? dit monsieur }loclion. Non, non, madame, avaleï cette douleur... Si vous n'avez pas la succession, lâchez d'avoir au moins un petit legs..
U-s Horhon n'él.iienl pas de force à lutler avec Maxence Gilet. Au millieu du déjcimer, le Polonais apporta, de la port de sr)n ni.'ittre, monsieur Uougel, une Ictire adressée à sa ^'MT madame Bridau. Voici cette lettre, que madame Hochon lit lire h son mari :
a Ma chère sœur, » J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun.
• Jo devine le motif qui vous n fait (iréférer la maison do » monsieur i-l madame Hochon à la miennne; mais, si » vous venez me voir, vous serez re(;uo chez moi comme » vous devez l'f'lre. Je serais alli'i le premier vous faire vi- » site si ma santé no me conlruignail en ce moment à res- » 1er AU logis. Jo vous présente mes alfeclueux regrets.
• J(! serai rhiirmé de voir mon neveu, <)ue j'invite à dîner » avec mol aujouririiui ; rar les jeunes gens sont moins » siuH;eplil)les que Irs feinnies sur la rdinpiignie. Aussi nie » fern-l-il plaisir en veii.int iicrompaKné de messieurs Ba- » ruch Ikirniclie, i-l l'rnnrois Horlion.
» Votro oll'ectionné frère.
n J.-J. HoL'OKT. n
— Iiiien que nous s'inidiis à déjeuner, (|ue madame liri- «Inu r<*(K)nilrn tout h l'Iieure, cl (pie les itivilnlions sont ncrr«pléen, lit monsieur lltirlioil à s(i servmil(\
Kl In vK'ilinrd se mit un cloi^l (tur les lèvres (lour impovt (illenc<i A tout le monde. ynDnd In porte do la rue fui
fermée, monsieur Hochon, incapable de soupçonner l'amitié qui liait ses deux petits-ûls à Maxence, jeta sur sa femme et sur Agathe un de ses plus fins regards : — H a écrit cela comme je suis en état de donner vingt-cinq louis... c'est le soldat avec qui nous correspondrons.
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda madame Hochon. N'importe, nous répondrons. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-elle en regardant le peintre, allez-y dîner ; mais si
La vieille dame s'arrêta sous un regard de son mari. En reconnaissant combien était vive l'amitié de sa femme pour Agathe, le vieil Hochon craignit do lui voir faire J quelques legs à sa filleule, dans le cas où celle-ci perdrait I toute la succession de Rouget. Quoique plus âgé de quinze ans que sa femme, cet avare espérait hériter d'elle, et se voir un jour à la tète de tous les biens. Cette espérance était son idée fixe. Aussi madame Hochon avait-elle bien deviné lemoyend'obtenirde son mariquelques concessions, en le menaçant do faire un testament. Monsieur Hochon prit donc parti pour ses hôtes. H s'agissait d'ailleurs d'une succession énorme; et, par un esprit de justice sociale, il voulait la voir aller aux héritiers naturels au lieu d'être pillée par des étrangers indignes d'estime. Enfin, plus tôt cette question serait vidée, plus tôt ses hôtes parfiraient. Depuis que le combat entre les capteurs de la succession et les héritiers, jusqu'alors eu projet dans l'esprit de sa femme, se réalisait, l'activité d'esprit de monsieur Hochon, endormie par la vie de province, se réveilla. Madame Hochon fut assez agréablement surprise quand, le matin même, elle s'aperçut, à quelques mots d'aft'ection dits par le vieil Hochon sur sa filleule, que cet auxiliaire si compétent et si subtil était acquis aux Bridau.
Vers midi, les intelligences réunies de monsieur et madame Hochon, d'Agathe et de Joseph assez étonnés do voir les deux vieillards si scrupuleux dans le choix de leurs mots, avaient accouché de la réponse suivante, faite uniquement pour Flore et Maxence.
« Mon cher frère, » Si je suis restée trente ans sans revenir ici, sans y en- » tretenir do relations avec qui que ce soit, pas même » avec vous, la faute en est, non-seulement aux étranges » et fausses idées que mon père avait conçues contre moi, » mais encore aux malheurs, et aussi au bonheur de ma » vie à Paris ; car si Dieu fit la femme heureuse, il a bien » frappé la mère. Vous n'ignorez point que mon fils, voire » neveu Philippe, est sous le coup d'une accusation capi- » tdie, à cause de son dévouement à l'Empereur. Ainsi, » vous ne serez pas étonné d'apprendre qu'une veuve, » obligée pour vivre d'accepter un modique emploi dans » un bureau de loterie, soit venue chercher des eonsolaj> lions et des secours auprès do ceux ([ui l'ont vue naître. » L'état embrassé par relui do mes fils qui m"aicoinpagiie » est un de ceux (pii veulent le plus de talent, le plus de » sacrifices, le plus d'études avant d'offrir des résultats. » La gloire y précède la fortune. N'est-ce pas vous dire » que quand Joseph illustrera notre famille, il sera pauvre » en(;ore. Votre s(eur, mon rlier Jean-Jacques, aurait sup- » porté silencieusement les etl'ets de l'injustice paternelle; » mais pardonnez h la mère de vous rappeler que vous » avez deux neveux, l'un (pii portait les ordres de J'HImpe- » reur à la batndli^ de Montereau, (jm servait dans la Gardo i> impériiilo à Wa'.erloo, et qui maintenant est en prison ; » l'autre qui, depuis l'rtge de treize ans, est eniraîni' par » la vocation dans une carrière diflicile, mais gKirieuso. » Aussi vous remereié-je de votre liMIre, mon frère, avec » une vive elïusion de cuMir, et pour mon compte, et pour » ci'lui do Jose|ili, qui se rendra cerlaineinent h votre in- » vilalion. La maladui excuse tout, mon cher Jean-Jac- » ()ues, j'irai demi', vous voir chez vous. Un(< saniresl lou- » jours bien chez son frère, <)uelle (]uo soit la vie qu'il uit » odoplé(!. Je vous ombrasse avec tendres.so.
» AGATIIB ROVGin. »
Ux\ SIÉNAGE DE GARÇON.
— Voilà l'atfaire engagée. Quand vous irez, dit monsieur Hochon à la Parisienne, vous pourrez lui parler nettement de ses neveux...
La lettre fut portée par Gritte, qui revint dix minutes après rendre compte à ses maîtres de tout ce qu'elle avait appris ou pu voir, selon l'usage de la province.
— Madame, dit-elle, on a, depuis hier au soir, approprié toute la maison que madame laissait...
— Qui, madame? demanda le vieil Hochon.
— Mais on appelle ainsi dans la maison la Rabouilleuse, répondit Gritte. Elle laissait la salle et tout ce qui regardait monsieur Rouget dans un état à faire pitié ; mais, depuis hier, la maison est redevenue ce (ju'elle était avant l'arrivée de monsieur Maxeuce. On s'y mirerait. La Védie m'a raconté que Kouski est monté à cheval ce malin à cinq heures; il est revenu sur les neuf heures, apportant des provisions. Enfin, il y aura le meilleur dîner, un dîner comme pour l'archevêque de Bourges. On met les petits pots dans les grands, et tout est par places dans la cuisine : « Je veux fêter mon neveu, » qu'il dit le bonhomme en se faisant rendre compte de tout ! Il paraît que les Rouget ont été très flattés de la lettre. Madame est venue me le dire... Oh 1 elle a fait une tuilctle !... une toilette I Je n'ai rien vu de plus beau, quoi ! Aladame a deux diamans aux oreilles, deux diamans de chacun mille écus, m'a dit la Védie, et des dentelles ! et des anneaux dans les doigts, et des bracelets que vous diriez une vraie chûsse, et une robe de soie belle comme un devant d'autel !... Pour lors, qu'elle m'a dit : « Monsieur est charmé de savoir sa sœur si bonne enfant, ot j'espère qu'elle nous permetira de la fêter comme elle le mérite. Nous comptons sur la bonne opinion qu'elle aura de nous d'apiès l'aicueil que nous ferons à son tils... Monsieur est très impatient de voir son neveu. Madame avait des petits souliers do salin noir et des bus... nNoii, c'est des merveilles ! Il y a comme des fleurs dans la soie et dos trous (juo vous diriez une den'elle, on voit sa chair rose à travers, enfin elle est sur ses cinquante et un I avec un petit tablier si gentil d(^vant elle, ()ue la Védie m'a dit que ce tablier-là valait deux ani>ées de nos gages...
— Allons, il faut se ficeler, dit en souriant l'urtisle.
— Eh hienl à quoi penses-tu, monsieur Hochon?... dit la vieille dame quand Grille fut parli(>.
Madame Hochon monirait à sa lillcule son mari la lêto dans ses mains, le coude sur le bras de son fauteuil et plongé dans ses réflexions.
— Vous avez aft'airo à un maître Gonin 1 dit le vieillard. Avec vos idées, jeune homme, ajouta-t il en regardant Joseph, vous n'êtes pas do force à lutler contre un gaillard trempé comme IV'st Maxence. Quoi (pie je vous dise, vous ferez des sottises; mais au moins racontez-moi bien ce .soir tout ce que vous aurez vu, entendu et fait. Allez I... A la grflco de Dieu t T.lchez de vous trouver seul avec votre oncle. Si, malgré tout votre cspril, Vdus n'y |)arvenez point, 00 sera déjà ipielque hnniiTe sur li'ur plan ; mais si vous êt(?sun instant avec lui, seul, s.'ins être écouté, dame I.. il faut lui tirer les vers du nez sur sa sihialiun qui n'est pns heureuse, et pliiiilcr la rnuve «le votre mère...
A (pialni heures, Joseph passa ledi-troil ipii si-iiarail la mni^oii Hochon do la maison Rougel, ccllo es()ère d'allée do Idieuls soull'rnns, longue de ileux cenls pieds et large comme la grande Narelte. Quand le neveu se prt'senla, Kouski, en hotles circ'es, en [janl.ilon de drap iu)jr, en gil(!l blanc et en habit noir, le pn-eéda pour rannoricer. la tulile i'>liilt ili'ji'i mise dans la salle, et Josi'ph, ipii dislingua r<icilemeut son oncio, alla droit h lui, l'c ni brassa, salua l-'lore et Maxence.
— Nous ne nous somme» point vus depuis quo j'existe, mon cher oncle, dit gaiement le peintre ; mais vaut mieux tard <|uo Jamais.
— Vous Clés In bienvenu, mou ami, dit lo vieillard en rcganlant son neveu d'un air hebéli'.
— Madame, dit Joseph à Florn avec l'entrain d'un ortisle, j'enviais, ce malin, à mou oncle le plaisir qu'il a do pouvoir vous admirer tous les jours I
— N'est-ce pas qu'elle est belle î dit le vieillard dont les yeux ternis devinrent presque brillans.
— Belle à pouvoir servir de modèle à un peintre.
— Mon neveu, dit le père Rouget que Flore poussa par le coude, voici monsieur Masence Gilet, un homme qui a servi l'Empertur, comme ton frère, dans la Garde impériale.
Joseph se leva, s'inclina.
— Monsieur votre frère était dans les dragons, je crois, et moi j'étais dans les pousse-cailloux, dit Maxence.
— A cheval ou à pied, dit Flore, on n'en risquait pas moins sa peau !
Jeseph observait Max autant que Max observait Joseph. Max éiait mis comme les jeunes gens élégans se mettaient alors ; car il se faisait habiller à Paris. Uu pantalon de drap bleu de ciel, à gros plis très amples, faisait valoir ses pieds eu ne laissant voir que le bout do sa botte ornée d'éperons. Sa taille élait pincée par son gilet blanc à boutons d'or façonnés, ot lacé par derrière pour lui servir de ceinture. Ce gilet boutonné jusqu'au col dessinait bien sa large poitrine, et son col en satin noir l'obligeait à tenir la têto liaule, à la façon des militaires. Il portait un petit habit noir très bien coupé. Une jolie chaîne d'or pendait de la poche de sou gilet, où paraissait à peine une montre plate. Il jouait avec celte clef dite à cliquet, que Bréguet venait d'invenler.
— Ce garçon est très bien, se dit Josi'pli en admirant comme peintre la figure vive, l'air de force et les yeux gris spirituels que Max tenait de son père le gentilhomme. Mon oncle doit être bien embêlaut, cette belle lillo a cherché des compensations, et ils font ménage à trois. Ça se voit I
En ce moment Baruch et François arrivèrent.
— Vous n'èles pas encore allé voir la Tour d'Issoudun ? demanda Flore à Joseph. Si vous vouliez faire une petite promenade en attendant lo dîner, qui no sera servi quo dans une heure, nous vous monlrerions lu grande curiosité de la ville?...
— Volontiers? dit l'artiste incapable d'apercevoir en ceci lo moindre inconvénient.
Pendant que Flore alla mettre son chapeau, ses gants et son chûle do cachemire, Joseph se leva .soudain à la vue des tableaux, comme si quelque enchauteur l'eût touché de sa bagu(^lle.
— Ah! vous avez des tableaux, mon oncloî dit-il en examinant celui qui l'avait frappé.
— Oui, répondit lo bonhomme, ça nous vient des Descoings ([ui, pendant la Révolulion, ont acheté la défroquo des maisons religieuses et des églises du Uerry.
Joseph n'écoulait plus, il admirait cluuiue tableau.
— Magniliipie 1 s'écriait-il. Oh I mais voilà une toile... Celui-là ne les gAlait pas 1 Allons, do plus fort en plus fort, comme chez Nicolet...
— Il y en a sefit ou huit très grands qui sont dans lo grenier, et qu'on a gardés à cause di's radies, dit Gilet.
— Allons les voir I lit l'arlisle (|ue Maxence coiiiluisit dans le grenier.
Joseph redescendit enlliousiasnu^. Max dit uu mot à l'oreille dit la llaiiouilleuse, qui prit le hoiilioiuiiu< Rouget dans l'einbiasiire de la croisi-e, et Joseph enteiulit celle phrase dilo à voix liasse, mais de manière «lu'ello no fût pas perdue pour lui :
— \ olre neveu est [)eiiilrr, vous ne frre»rien do ces tableaux, soyez doue, geiilll pour lui, doiilie/-les-lui.
— Il parait, dit le boiilioinme qui s'appuya sur le bi.is de Flore pour venir à l'endroit oii son neveu se trouvai! en pxiaso devant un Albaiu», Il paraît que tu es peinlroY...
— Je lie suiseiicon» qu'un rapin, dit Joseph...
— Que (|un c'est que r,i î dit Flore.
— Un coiiiniençant, i(''|Mindit Jo'-epli.
— Eh bien ! dit Jean-Jacques, si ces lablenux peuvent lo .servir à (luelque chose dans Ion élnl, je le les donne... Mais sans les cadres, dhl les cadres sont dor«'s, et puis il.s .sont di(Mes; j'y inetirai...
— Parbleu I mon oncle, s'brrio Joseph enchanté, vous
DE BALZAC
y mettrez les copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension...
— Mais cela vous prendra du temps, et il faudra des toiles, des couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont énormes et qui doivent être payés double... mettez pour le tout quatre mille francs... Oui. votre oncle peut bien vous payer les copies quatre mille francs, puisqu'il garde les cadres ! Knfin, il vous faudra di s cadres, et on dit que les cadres valent pins que les tableaux; il y a de l'or I... — Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras du bonhomme. Hein?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fiTa payer quatre mille fraHCs dos tableaux tout neufs à la place do vos vieux... C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manièie honnête de lui donner quatre mille francs, il ne me paraît pas très calé...
— Eh bien ! mon neveu, jo te payerai quaire mille francs pour les copies...
— Non, non, dit l'honnête Joseph, quatre mille francs et les tableaux, c'est trop ; car, voyez-vous, les tableaux ont (ft; la valeur.
— Mais acceptez donc, godiche l lui dit Flore, puisque c'est votre onclo...
— Eh bien I j'accepte, dit Joseph étourdi de l'affaire qu'il venait do faire, car il reconnaissait un tableau du Pérugin.
Aussi l'artiste eut-il un air joyeux en sortant et en donnant le bras à la Rabouilleuse, ce qui servit admirablement les desseins de Maxence. Ni Flore, ni Rouget, ni Max, ni personne h Issoudun ne pouvait connaître la valeur des tableaux, et le rusé Max crut avoir acheté pour une bagatelle le triomphe de Flore, (]ui se promena très orgueilleusement au bras du neveu de son mallrc, en bonne intelligence avec lui, devant toute la ville (''baliie. On se mit aux portes pour voir le triomphe do lu Rabouilleuse sur la famille. Ce fait exorbitant lit une sensation profonde sur laqui'llo Max comptait. Aussi, quand l'oncle et le neveu renirèreni vers les cinq heures, on ne parlait dans tous les ménages que do l'accord parfait de Max et de Kloro avec le neveu du père Rouget. Eiilin, l'anerdute du cadeau des tabkaux et des quatre mille francs circulait déjh Le dîner, auqui-l assi>ia Loustcau, l'un des jugis du Iribuiml, elle maire d'Issoudun, fut splendide. Ce (\it un do ces dîners de provincf! i|ui durent cinq lu-ures. Les vins les plus exquis animèrent In convcr-iilion. Au dessert, à neuf heures, le p(!lnlr<', assis enire Flore et M.ix vis-à-vis d(! son oncle, éliijt dc'vi-uu qunsi-camarnde uvic l'oHlcier, (lu'il trouvait |(; meilleur enfant dn la terre. Joseph revint h onze heures a peu prî'.s gris. Quant au bonhomme Rouget, Konski lo port.1 iinm »on lit ivre-morl, il avait mangi! cotnino un ac- U'ur for.jifiel lui roiiiiiie bs sahli's du désert.
— lié bien ! dit Max (|ui n-sla si^ul h minuit av(!c Flore, ceci ne vaut-Il pas mieux ipie do leur faire la mouo? Les iiridnu seront bien reçus, il» nuioiil do (lellls cadeaux, et, e.oint;l('"( de faveurs, ils n» pourront ijue chiuter nos louan- Kei ! IIh N'en iront bien Irnnqiiilles en nous laissnnt tranquilles aussi. Demain matin, h nous deux Kouski, nous déferons loMli'H ces toiles, nous les enverrons au [icintro pour qu'il les ail h son nHr-il, nous mellrons les cadres au Krefijer, et rions rriiDuvelleroiis la tenture de la «aile en y leiiilaiil di! ceH papir-rs vernis oii il y a des .scènes de 'léléniafjiir, comme J'en ni vu chez monsieur Mouillerou.
—Tiens I r« Bnrn i)len plus joli 1 s'é( ria h'iore.
l/y Inti'lemiiin, Jusi-pli ne s'i-veilla pas avant midi. De son lit, Il ;i|M'rçul U-H loili'S nuses le.s iinen sur les antres, et np- IKirlées sans qu'il eftt rieu entendu, l'endanl qu'il examiminnit de nouveau les tfllileniix et qu'il y reconnaiswiit ries chcf»-d'ii'uvre en éi.iliinl la manière (|»!h peintres et reclierchiinl leurs , nière élail allée remircKjr
mm fr'TM l'i le \. ,,r |„ vii.|| Hdrlmn qui, sa-
chant louto» les MiTK U, vriiin |,„r lo peintre,
dés«sp«!rail de la rau'e ilr-, llriiiini.
— Vou» arec \tout udvi>rs.ilres di< IIium mouchiw. I)«ii>
toute ma vie je n'ai pas vu pareille tenue à celle de ce soldat : il paraît que la guerre forme les jeunes gens. Joseph s'est laissé pincer I II s'est promené donnant le bras à la Rabouilleuse I On lui a sans doute fermé la bouche avec du vin, de méchantes toiles, et quatre mille francs. Votre artiste n'a pas coûté cher à Maxence I
Le perspicace vieillard avait tracé la conduite à tenir à la filleule de sa femme, en lui disant d'entrer dans les idées de Maxence, et de cajoler Flore, afin d'arriver à une espèce d'intimité avec elle, pour obtenir de petits momens d'entretien avec Jean-Jacques. Madame Bridau fut reçue à merveille par son frère à qui Flore avait fait la leçon. Le vieillard était au lit, malade des excès de la veille. Comme dans les premiers momens Agathe no pouvait pas aborder de questions sérieuses, Max avait ju^^é convenable et magnanime de laisser seuls le frère et la sœur. Ce fut un calcul juste. La pauvre Agathe trouva son frère si mal qu'elle ne voulut pas le priver des soins de madame Brazier.
— Je veux, d'ailleurs, dit-elle au vieux garçon, connaître une personne à qui ja suis redevable du bonheur de mon frère.
Ces paroles tirent un plaisir évident au bonhomme, qui sonna pour demander mailame Brazier. Flore n'était pas loin, comme on peut le penser. Les deux antagonistes femelles se saluèrent. La Rabouilleuse déploya les soins de la plus servile, do la plus attentive tendresse; elle trouva que monsieur avait la tête trop bas, elle replaça les oreillers, elle fut comme une épouse d'hier. Aussi le vieux garçon eut-il une explosion de sensibilité.
— Nous vous devons, mademoisplle, dit Agathe, beaucoup de reconnaissance pour les marques d'attachement que vous avez données à mon frère depuis si longtemps, et pour la manière dont vous veillez à son bonheur.
— C'est vrai, ma chère Agathe, dit le bonhomme, elle m'a fait connaîtra l(> bonheur, et c'est d'ailleurs une femme pleine d'excellentes qualités.
— Aussi, mon frère, sauriez-vous trop en récompenser mademoiselle, vous auriez dû en faire votre femme. Oui l jo suis trop pieuse pour ne pas souhaiter do vous voir obéir aux préceptes de la religion. Vous seriez l'un et l'autre plus tranquilles en ne vous mettiint pas en guerre avec les lois et la morale. Je suis venue, mon frère, vous demander secours au milieu d'une grande affliction, mais ne croyez point que nous pensions à vous faire la moindre observation sur la manière dont vous disposerez de votre fortune...
— Madame, dit Flore, nous savons que monsieur votre père fut injuste envers vous. Monsieur votre tVèro peut vous le dire, (It-clle on regardant fixement sa victime, les seules querelles que nous avons eues, c'est h votre sujet. Je soutiens h monsieur (]u'il vous doit la part do fortune dont vous a fait tort mon pauvre bienfaiteur, car il a été mon bienfaileur, votre père (elle (irit un Ion larmoyant), je m'en «cuviendrai toujours... Mais votre frère, madame, û entendu raison...
— Oui, dit lo bonhomme Rouget, ipiand jo ftral mon testament, vous no serez pas oubliés...
— Ne |)arlons point de tout ceci, mon fVère, vous no connaissez pas encore (|uel est mon caraclèro.
D'après ce début, on imaginera facili>ment comment se passa cette [ireinière visite. Rouget invita sa soîur h dîner fiour le surlendeniain.
l'endanl ci-s trois jours, les Chevaliers do la Désœuvranco prirent une imnienso (pianlilé de rais, d" souris et do mulols, cpii, \my une belle nuit, furent mis en plein grain et allâmes, au iKinibre do qualn^ cent In-nlo-six. dont plusieurs mères pleines. Non conleiis d'avoir iirocun'ces pensioniwiires .'i Fario, les Chevaliers Iroiièrent In couverluro de l'i-gli^e des Cupucins, et y mirent une dizaine de pigi'ons pris en dix l'ermis dillérentes. Ces niiiinaiiT tirent d'autant plus trani|uilleinenl noces et festins (pin le garçon de magn in de Kario fut débaufli(( par un mauvais drrtie, avec lequel il sr grisa du iiinllii jusiprnu soir, sans prendre aucun soin de,s grains do son iiinUre.
UN MENAGE DE GARÇON
Madame Bridau, contrairement à l'opinion du vieil Hochon, crut que son frère n'avait pas encore fait son testament ; elle comptait lui demander quelles étaient s^^s intentions à l'égard de mademoiselle Brazier, au premier moment où elle pourrait se promener seule avec lui, car Flore et Maxence la leurraient de cet espoir qui devait toujours être déçu.
Quoique les Chevaliers cherchassent tous un moyen de mettre les doux Parisiens en fuite, ils ne trouvaient que des folies .mpossibles.
Après une semaine, la moitié du temps que les Parisiens devaient rester à Issoudun, ils no se trouvaient donc pas [ilus avancés que le premier jour.
— Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Iloclion à madame Bridau. Ce que vous venez y faire no se fait ni en quinze jours ni en quinze mois ; il faudrait ne pas (luitter votre frère, et pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà mon avis, cl il est temps de s'y prenilre.
— Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le clergé.
— Oh I s'écria le vieillard, vous voWh, vous autres dévotes I
— Dieu ne bénirait pas une entreprise qui reposerait sur un sacrilège, dit madame Bridau. Faire servir la religion h de pareils... Oh I mais nous serions plus criminelles que Flore.
Cette conversation avait eu lieu pendant le déjeuner, -et François aussi bien que Baruch écoutaient de toutes leurs oreilles.
— Sacrilège 1 s'écria le vieil Hochon. Mais si quelque bon abbé, spirituel comme j'en ai connu quelques-uns, savait en quel embarras vous êtes, il no verrait point de sacrilège à faire revenir h Dieu Tûmo égarée do votre frère, h lui inspirer un vrai repentir do ses fautes, b lui faire renvoyer la femme qui cause le scandale, tout en lui assurant un sort ; .'i lui d('montrer qu'il aurait la consriencc en repos en donnant i|uelques mille livres de rente pour le petit séminaire do l'archovôque, et laissant sa forlune h ses héritiers naturels...
L'obéissance passive ([uo le vieil avaro avait obtenue dans sa maison d" la part do ses enfans et transmise à ses f)etits-enfm';, soumis d'ailleurs à .sa tutelle et auxquels il .imassiit une belle fortune, en faisant, disait-il, pour eux comme il faisait pour lui, ne [H'rmit pas h Ilaruch et à l'ranrois la moituln! mari[ue d'(Honnement ni de désapprobation ; mais ils éi-hanj^'rrent un regard signiflcalif en se disant ainsi combien il-, trouvaient colle idée nuisible cl falnio aux inlérêls ile Max.
— 1,0 fait est, madame, <lil Baruch, que si vous voulez avoir la succession de voire frère, voilà le seul et vrai moyen ; il faut rester à Issoudun tout lo temps nécessaire pour ri'mjiloyer...
— Ma mère , dit Joseph , vous feriez bien d'écrire h Dcsroehes sur tout ceci. Quant h mol, je ne prétends rien de plus do mon oncle que ce qu'il o bien voulu me donner...
Après avoir reconnu la grande valeur des trente-neuf tableaux, Joseph les iivail soigneusement décloués, il nvail appliipii'' du papicT dessus en l'y collant avec de la rolli» ordinaire ; il les avait superposés les uns aux autres, avait assujetti leur masse dans une immense boile, et l'avait adressée [lar le roulage h Desroche-i, h qui il .se proposait d'écriro une loltre d'avis. Celle précieuse rargnisoii élail partie In veuille.
— Vous Oies content à bon marelK-, <lil monsieur llo- I hou.
— Mais j() ne serais pus embarrassé de Inaiver cenl cincpuint't mille friuics des tableaux.
— Mi-e de peintre I lit monsieur Hochon on regardant Jos"ph d'une cerlaine manière.
— Écoule, dit Joseph en s'ndressanl b .sa mère, je vais écrire à Dosrochos en lui expliquant l'étntdes ehost>s ici. Si
Desroches te conseille de rester, tu resteras. Quant à fa place, nous en trouverons toujours l'équivalent.
— Mon cher, dit madame Hochon à Joseph en sortant de table, je ne sais pas ce que sont les tableaux de votre oncle, mais ils doivent être bons, à en juger par les endroits d'où ils viennent. S'ils valent seulement quarante mille francs, mille francs par tableau, n'en dites rien à personne. Quoique mes petits-enfans soient discrets et bien élevés, ils pourraient .sans y entendre malice parler de cette prétendue trouvaille, tout Issoudun le saurait, et il ne faut pas que nos adversaires s'en doutent. Vous vous conduisez comme un enfant !...
En effet, à midi, bien des personnes dans Issoudun, et surfout Maxence Gilet, furent instruits de cette opinion, qui eut pour eiïet de faire rechercher tous les vieux tableaux auxquels on no songeait pas, et de faire mettre en évidence des croûtes exécrables. Max se repentit d'avoir poussé le vieillard à donner lestableaui, et sa rage contre les héritiers, en apprenant le plan du vieil Hochon, s'accrut de ce qu'il appela sa hctise. L'influence religieuse sur un être faible était la seule chose à craindre. Aussi l'avis donné par ses deux amis confirma-t-il Maxence Gilet dans sa résolution de capitaliser tous les contrats de Rouget, et d'emprunter sur ses propriétés afin d'opérer le plus promptement possible un placement dans la rente; mais il regarda comme plus urgent encore de renvoyer les Parisiens. Or le génie des Mascarille et des Scapin n'eût pas facilement résolu ce problème.
Flore, conseillée par Max, prétendit que monsieur se fatiguait beaucoup trop dans ses promenades h pied, il devait à son âge aller en voiture, ''e prétexte fut néressité par l'obligation de se rendre, h l'insu du pays, à Bourges, h Vierzon. à Clifiteauroux, à Vatan, dans tous les endroits où le [)rojctde réaliser les placemensdu bonhomme forrerait Rouget, Flore et Max à se transporter. A la fin de celte semaine donc, tout Issoudun fut surpris en apprenant que le bonhomme Rouget élait allé chercher une voiture a Bourges, mesure qui fut justifii'c par les Chevaliers de la Désœuvrancedans un sens favorable h la Rabouilleuse. Flore et Rouget achetèrent un effroyable berlingot à vitrages fallacieux, h rideaux de cuir crevassés, .Igé de vingt-deux ans et de neuf campagnes, provenant d'une vente après le décès d'un colonel ami du grand-mnréchal Berirand. et qui, pendant l'absence de ce fidèle compagnon de l'Fmpereur, s'était chargé d'en surveiller les propriétés en Berry. Ce berlinpol, peint en gros vert, ressemblait assez à une calèche, mais le brancard avait été modifié de manièri' à pouvoir y atteler un seul cheval. Il appartenait donc fi ce genre de voitures que la diniinulion des fortunes a si fort mis ■'i la mode, et qui s'a[>pelait alors lumiiêtement une ilemi-fitrfuiip, car à leur origine on nomma ces voitures des.'criH-
Le drap de celle demi-fortune, vendue pour calèche, élfiit rongi! par les vers ; ses pas-sementeries resM-mblaient h des chevrons d'invaliiie, elle sonnait la ferr.iill(> ; mais elle ne coûta que cpialre cenl c'iiquante frnius ; et Max acheta (lu ri'^'iiuent alors en garnisdu h Hom-ges une benne grosse jument rérnrmée pour la traîner. 11 lit repeindre In voilure en brun foncé, eut un assez bon harnais d'occjision, et toute la ville d'Is^oudun fut remuée de fond en comble en allendaiil l'équipage au père Rouget I La première l'ois (pi(> le bohhiiuurie se servit de sa calè( lie, le bruit lit .sortir Ions les ménages .sur leurs jiortos, et il n'y eut pas de croisée ()ui ne fût garnie de curieux. I^ secomle fois, le célibataire alla Jusqu';"! Bourges, où, pour .s'éviter les soins do l'opi-ralion cnuseillée, ou, si vous voulez, ordouni'e parFlorellni/.ier.il signa chez un notaire une pr<icuraliou.'i M.i\eme fiilel, h l'elVet de Iraiisporlir tous les cnn- Ir^ilsquifurenldésignésdaiisla procuialioii. l'lor<>ser('serv(i de, liipiider avec monsieur l(>s plareniens faits à l.sM)Uilun et dans I vs rauloiis environiians. Le principal n<ilaire de IVuirges reçut la visjle de Hnugel. qui le pria de lui trouver cenl quaranU" mille fiaiics à einprunler sur .ses propriéUVs. On ne sut rien h Issoudun de ces déiimrrhes si discrète-
DE BALZAC
ment el si habilement faites. Maxenre, en bon cavalier, pouvait a'ier à Bourges et en revenir de cinq heures du matin à cinq heures du soir, avec son cheval, et Flore ne quitta plus le vieux f^arron. Le père Rouget avait consenti sans difiiculté à l'opération que Flore lui soumit ; mais il voulut que l'inscription de cinquante mille francs de rente fût au nom de mademoiselle Brazier comme usufruit, et en son nom, à lui Rouget, comme nue propriété. La ténacité que le vieillard déploj-a dans la lutte intérieure que cette affaire souleva causa dos inquiétudes à Max, qui crut y entrevoir déjà des réfli>ïions inspiiées par la vue des héritiers naturels.
Au milieu de ces grands mouvcmens, que Maxence voulait dérober aux yeux de la xitie, il oublia le marchand de grains. Fario se mit en devoir d'opérer ses lii-raisons, après des manœuvTes et des voyages qui avaient eu pour but de faire hausser lo prix des céréales. Or, le lendemain de son arrivée, il aperçut le toit de l'église des Capucins noir de pigeons, car il demeurait en face. Il se maudit lui-même pour avoir négligé de faire visiter la couverture, et alla promptement à son magasin, où il trouva la moitié de son grain dévoré. Des milliers do crottes do souris, de rats et de mulots éparpillées lui révélèrent une .seconde cause de ruine. L'église était une arche de Noé. Mais la fureur rendit l'Espagnol blanc comme de la liatisto quand, en cs- .sayanl de reconnaître l'étendue de .ses portes et du dé,-;ât, il remarqua tout le grain de dessous quasi germé par une certaine quantité de pots d'eau que Max avait eu l'idée d'introduire, au moyen d'un tube en ferblanc, au cœur des tas de blé. Les pigeons, les rats, s'expliquaient par l'inslinct animal ; mais la main de l'homme .se révélait dans ce dernier Irait de perversité. Fario .s'assit sur la marche d'un autel dans une chapelle, et resta la tête dans ses mains. Après une demi-heure de réflexions espagnoles, il vit l'écureuil que le fils Goddet avait tenu à lui donner pour pensionnaire jou.int avec sa queue lo long de la poutre transversal; sur le milieu do laquelle reposait l'arbre (lu toit. L'Espagnol se levi froidement en montrant h son garçon do magasin une figure calme comme colle d'un Arabe. Fario no se plaignit pas : il rentra dans sa maison, il alla louer que|(jucs ouvriers pour ensacher le bon grain, étendre au soleil les bids mouillés afin d'en sauver le plus pos'-ible; puis il .s'occupa de ses livraisons, après avoir estimé .sa perle aux trois cinquièmes. M lis ses manœuvres nyanl op<'!ré une hausse, il perdit encore en raclielanl les trois rinipiièmos manquans; ainsi sa perle fut do plus de moitié. L'Kspagnul, qui n'avait pas d'ennemis, attribua, sans se tromper, cette vengeance h Gilet. Il lui lut (trouvé que .M'ix et quelques autres, les seuls aut'urs des farc'S iiocturnrs, avaient bien certainement niont(' sa charrette »ur la Tour, et s'étaient amusés à le ruiner : il s'agissait (>n effet lie mille écus, presque tout h; capital péniblenic . gagné (i/ir Kario depuis lu paix. Inspiré par la vengeant. , fcl homme il('|il()y(i |,i persistance et In tlnes.se d'un espion h qui l'op (I promis une forte rt'conipense. limbusqué la nuit dans Issoudun, il finit pur acquérir la preuve di-s déj)orlem' Ms de» (.hevuliers de lu l)r's(r'uvraiici' : il les vit, il jet coinpli, il épia li'urs rendez-vous el leurs banquets chez la (.ognoiie; puis il sr- cacha [lour être le témoin d'un de leurs tours, cl se mil au fail de leurs mours noc- Inrncs.
Malgré hcs course.! nt hos préoccupations, Maxcnco no voulait pas iiéglig'T les aff<iires de nuil, d'abord pour no pan laisser pémUnT lo serrel delà grande o|iéi'ation qui .se pr'iiifpi'iil siir la fortune du père Rouget, puis pour loujoiirs tenir M"- omis eu lialeine. Or, le, chevaliers étaient convenu» de faire un de ces tours dont on p-irlait pendant tUvt aiini'-es ciilières. Il; di-vaieiit donner, dans une seule nuit, des boiilelteH /l loilH les rliinns de K'irile de la ville ('t iloH TauliourKH; Fnrin len enteiiilit, un horlir ilu bouchon h la ('o;;iielli>, .s'applaudl>^'^lltlt par iivnnne du siirrès ciu'obliendrail reitc f'urce, et du di'iiil giMii'ral ipie causerait ce nouveau massacre de» Iniioci'ns. Puis quelle ajijirélienklou no (uiufterail |ias reiio exiV-iillon en annonçant dis
desseins sinistres sur les maisons privées de leurs gardiens î
— Cela fera peut-être oublier la charrette à Fariol dit le fils Goddet.
Fario n'avait déjà plus besoin de ce mot qui confirmait ses soupçons ; et d'ailleurs son parti était pris.
Agathe, après trois semaines de séjour, reconn lissait, ainsi que madame Hochon, la vérité des réflexions du vieil avare : il fallait plusieurs années pour détruire l'influence acquise sur sou frère par la Rabouilleuse et par Max. Agathe n'avait fait aucun progrès dans la confiance de Jean-Jacques, avec qui jamais elle n'avait pu se trouver seule. Au contraire, mademoiselle Brazier triomphait des héritiers en menant promener Agathe dans la calèche, assise au fond près d'elle, ayant monsieur Rouget et son neveu sur le devant. La mère et le fils attendaient avec impatience une réponse à la lettre confidentielle écrite à Desroches. Or, la veille du jour où les chiens devaient être empoisonnés, Joseph, qui s'ennuyait à périr à Issoudun, reçut deux lettres, la première du grand peintre Schinner dont l'âge lui permettait une liaison plus étroite, plus intime, qu'avec Gros, leur maître, et la seconde de Desroches.
Voici la première, timbrée de Beaumont-sur-Oise :
« Mon cher Joseph, j'ai achevé pour le comte de Sérizy » les principales pointures du château de Pre.sle. J'ai » laissé les encadremens, les peintures d'ornement ; et je » t'ai si bien recommandé, soit au comte, soit à Grindot » l'architecte, que tu n'as qu'à prendre les brosses et à » venir. Les prix sont faits de manière à te contenter, .le » pars pour l'Italie avec ma femme, tu peux donc prendre » Mistigris qui t'aidera. Ce jeune drôle a du talent, je l'ai » mis à la disposition. Il frétille déjà comme un piorrol en » pensant à .s'amuser au château de Presle. Adieu, mon » cher Josepli ; si je suis absent, si je no mets rien à l'Ex- » position prochaine, lu me remplaceras! Oui, cher Jojo, » ton tableau, j'en ai la certitude, est un ehef-d'anivre ; » mais un chef-d'oMivrc qui fera crier au romantisme, el lu » l'apprêtes une existence de diable dans un bénitier. » Après tout, comme dit ce farceur do Mistigris, qui re- » tourne ou calembourdi.so tous les proverbes, la vie est » wi qu'on bat. Quo fais-tu donc à Issoudun? Adieu. » Ton ami,
» SCHINNEn. »
Voici celle de Desroches ;
« Mon cher Joseph, ce monsieur llochon me semble un » vieillard plein de sons, el lu m'as donné la plus haute » idée de ses moyens : il a complolemcnl raison. Aussi, » mon avis, puis((uo lu me le demandes, est-il que la mère » reste h Issoudun chez madame llochon, en y payant une » modique pension, ( omme quatre cents lianes par an, » pour indemniser .ses hôtes do sa nourrilure. Madame » Bridau doit, selon moi, s'abandonner aux con.seils do » monsieur llochon. Mais ton excellente nièro aura bien )> des scrupules en présonco de gens qui n'en ont pas du » tout, et dont la conduite est un cliel'-d'oeuvre de polili- » (|uo. Ce MaxiMice est dangereux, el lu as liien raison : jo » voiseii lui un honinie nulreiiieut forl (jiu» l'Iiilippe. Co » dnMe fait servir ses vitres îi sa l'orluue, et ne s'amuse pas » (/rnJi'x, comme ton frère, doiil li>s folies n'avaient rien » d'utile. Tout Cl» i|uo lu me dis m'épouvtinle, ciir ji> no 1) ferais pas gr.ind'ehose en allant ("i Issoudun. Monsieur » llochon, caché ilorrière la mère, vous sera plus utile' » (pie moi. (,)uanl à toi, tu peux revenir, lu n'es lion à » rien dans uiii> all'.iire qui reelanio uiio attention coiili- » nuelle, une observalion minutieuse, des atlenl ions sei- » viles, une disrri'tion dans la parole et une dissinuilalion M dans li>s gestes toul à l'ait (uitqiathiipies aux arlisliw. Si « l'on vous a dit qu'il n'y avait pas (1(« testaiiienl de lait, ils » eu ont un depuis longtemps, croyez-le bien. Mais l(^s Il lestamens .sont ri'Vocables, et Innique ton inilH'cile d'on-
UN MÉNAGE DE GARÇON
» cle vivra, certes il est susceptible d'être travaillé par les n remords et par la religion. Votre fortune sera le résul-
V tat d'un combat entre l'Eglise et la Rabouilleuse. Il vien- » dra certainement un moment oîi cette femme sera sans s force sur le bonhomme, et où la religion sera toute e puissante. Tant que ton oncle n'aura pas fait de dona- » tion entre-vifs, ni changé la nature de ses biens, tout
V sera possible à l'heure où la religion aura le dessus. » Aussi dois-tu prier monsieur Hochon de surveiller, au- » tant qu'il le pourra, la fortune de ton oncle. Il s'agit de » savoir si les propriétés sont hypothéquées, comment et » au nom de qui sont faits les placeniens. Il est si facile » d'inspirer à un vieillard des craintes sur sa vie, au cas » où il se dépouille de ses biens en faveurs d'étrangers, » qu'un héritier tant soit peu rusé pourrait arrêter une » spoliation dès son commencement. Mais est-ce ta mère i> avec son ignorance du monde, son désintéressement, ses » idées religieuses, qui saura mener une semblable ma- » chine?... Enfin, je ne puis que vous éclairer. Tout ce » que vous avez fait jusqu'à présent a dû donner l'alar- » me ! et peut-être vos antagonistes se mettent-ils en » règle!... »
— Voilà ce que j'appelle une consultation en bonne forme, s'écria monsieur Hochon fier d'être apprécié par un avoué de Paris.
— Oh 1 Desroches est un fameux gars, répendit Joseph.
— Il no serait pas inutile de faire lire cette lettre à ces deux femmes, reprit le vieil avare.
— La voici, dit l'artiste en remettant la lettre au vieillard. Quant à moi, je veux partir dès demain, et vais aller faire mes adieux à mon oncle.
— Ahl dit monsieur Hochon, monsieur Desroches vOus prie, par post-scriptum, de briller la lettre.
— Vous la brûlerez après l'avoir montrée à ma mère, dit le peintre.
Joseph Bridau s'habilla, traversa la petite place et se présenta chez son oncle, (lui précisément achevait son déjeuner. Max et Flore étaient à table.
— No vous dérangez pas, mon cher oncle, je viens vous faire mes adieux.
— Vous parlez? Ot Max en échangeant un regard avec Flore.
— Oui, j'ai des travaux au chAteau do monsieur de Sérizy, je suis d'autant plus pressé d'y aller qu'il a les bras assez lonsrs pour rendre service à mon pauvre frère, à la Chambre ries Pairs.
— Eh bien! travaille, dit d'un air niais le bonhomme Rouget, qui parut à Joseph extraordinairemcnl changé. Faut travailler... je suis fâché ijuc vous vous en alliez...
— Oh! ma mère reste encore quelque temps, reprit Joseph.
Max fil un mouvement de lèvres <iue remarqua la gouvernante cl qui signifiait : — Ils vont .suivre le plan don m'a [inrlé Ilanich.
— J(> suis bien heureux d'ôtro venu, dit Joseph, car jai eu In plaisir de f/iire connaissance avec vous, et vous avez enrichi mon atelier...
— Oui, dit In Itnbouilleuse, nu lieu d'éclnirer votre ourle sur la valeur do ses lablt'aux iju'on esliiMo à plus de cent mille frniu's, vous les avez bien lestement envoyés h Paris... Pauvre cher hoinme, c'est romni(> un enl'nnll... On vient de nous dire à Hourges qu'il y a un petit poulet. comment donc? un Poussin qui était avant la Révolution dans le clurur do In cathédrale, et qui vaut à lui seul IrenUi mille francs...
— Ça n'cKl pns bien, mon n<-veu, dit le vieillard à un .signe d" Mar <pin Joseph ne put apercevoir.
— I,à, l'ninchemenl, reprit le sdldal en rinnt ; sur voire hiintiiMir I que rroyez-vous que valent vos lalileauxY P.,ibleu I vous avez tiré um< «nrotle à vitlre niu-le. vous |i|ie/ dans voire droit, un onrjn phi (inl pour êire pillé I l,n imliiri> m'n refusé des oncles; mais, sjicrebitu I .si J'en nvuis eu, je ne les aurais pns éfinr^nés.
I>K lUI/.u;. — II. K»lrnil île l.i l
— Saviez-vous, monsieur, dit Flore à Rouget, ce que vos tableaux valaient... Combien avez-vous dit, monsieur Joseph ?
— Mais, répondit le peintre qui devint rouge comme une betterave, les tableaux valent quelque chose.
— On dit que vous les avez estimés à cent cinquante mille francs à monsieur Hochon, dit Flore. Est-ce vrai?
— Oui, dit le peintre qui avait une loyauté d'enfant.
— Et aviez vous l'inienlion, dit Flore au bonhomme, de donner cent cinquante mille francs à votre neveu !...
— Jamais, jamais I répondit le vieillard que Flore avait regardé fixement.
— Il y a une manière d'arranger tout cela, dit le peintre, c'est de vous les rendre, mon oncle! ..
— Non, non, gardez-les, dit le vieillard.
— Je vous les renverrai, mon omie, répondit Joseph blessé du silence ofl'ensant de Maxence Gilet et de Flore Brazier'. J'ai dans mon pinceau de quoi faire ma fortune, sans avoir rien à personne, pas même à mon oncle... Je vous salue, mademoiselle, bien le bonjour, monsieur...
Et Joseph traversa la place dans un état d'irritation que les artistes peuvent se peindre. Toute la famille Hochon était alors dans le salon. En voyant Joseph qui gesticulait et se parlait à lui-même, en lui demanda ce qu'il avait. Devant Baruch et François, le peintre, franc comme l'osier, raconta la scène qu'il venait d'avoir, et qui, dans deux heures, devint la conversation di; toute la ville, où chacun la broda de circonslances plus ou moins drAles. Quelquesuns soutenaient que le peintre avait été malmené par Max, d'antres qu'il s'était mal conduit avec mademoiselle Brazier, et que Max l'avait mis à la porte.
— Quel enfant que votre enfant!... disait Hochon à madame Bridau. Le nigaud a été la dupe d'une scène qu'on lui réservait pour le jour de ses adieux. Il y a (]uinze jours que Max et la Rabouilleuse savaient la valeur des tableaux quand il a eu la sottise de le dire ici devant mes petits-<'nftns, qui n'ont eu rien de plus chaud que d'en parler à tout le monde. Votre artiste aurait dû partir h l'improviste.
— Mon fils fait bien de rendre les tableaux s'ils ont tant de valeur, dit Asathc.
— S'ils valent, selon lui, deux cent mille francs, dit le vieil Ho( bon, c'est une bêtise que de s'être mis dans le cas de les rendre ; car vous auriez du moins eu cela de cette Succession, tandis qu'à la manière dont vont les choses vous n'en aurez rien !... Et voilà presque une raison pour votre frère de ne plus vous voir...
Entre minuit et une heure, les Chevaliers de la Désœuvrance commencèrent leur distribulion gratuite do comestibles aux chiens de la ville. Cette mémorable expédition rte fut terminée (]u'à trois heures du matin, heure à laquelle ces mauvais ilrAles allèrent souper chez la Cognetle. A quatre heures et demie, au iTr>|iuscul(>, ils rentrèrent chez eux. Au uionienl où Max teurnaii la rue del'Avenier pour entrer dans la Graiid'rue, Fario, qui se tenait en embuscade dans un renfoncement, lui porta un coup de couteau, droit nu cir'ur, relira la laine, el .s(> .sjiuvn par les lossés de Villnle (111 il essnyï son coule.iu dans son mouchoir. L'Espagnol alla laver son niourhoir à la Rivièrf-Forri'e. et revint tranquillement h Sniiil-Paleme où il sn recoixhn, en escaladant une fenêtre qu'il avait Inissi'i» enlr'oiiverle, el il l'ut rt'veillé par son nouveau garçon ijui le trouva dormant du plus profond sommeil.
l'in lonilinnt, Max jeta un cri terrible, auquel personn'.' ne pouvait se méprendre. l.ousIeau-PrinKin, le fils d'un juge, parent éloigné de la famille de l\ini'ien Siibili''légui''. el le (Ils Coddel qui ilenieurnit dans le Uis de la (ir^^nd'rue, rernoiilèreul mu insd(< course eu se disant : «On tue MnxI... nu secours! » Mnis aucun rliien n'aboya, el personne, nu l'ail des ruses des coureurs de nuit, ne se leva. Quand les deux (lievaliersarrixèienl, Max était cyniioiii. Il Lillut aller éveiller iii(insieur(iodd"l le père. Max avait bien riTonnu Fario; inaisi|uand, il cinq heuiesdu nintiii. il cul bien repris .ses sens, qu'il se vil entouré de plnsieurs {HTsimnes qu'il sentit que .sa blessure n'était pus mortelle, il wnsa imi'ilir hiimiiinr. 3 — 1.''»
HA
DE BALZAC
tout à coup à tirer parti de cet assassinat, et, d'une voix lamentable, il s"écria :
— J'ai cru voir les yeux et la figure de ce maudit peintre I...
Là-dessus, Lousteau-Prangin courut chez son père le juge d'instruction. Max fut transporté chez lui par le p^re Cognet, par le fils Goddet, et par deux personnes qu'on fit lever. La Cognettc et Goddet père étaient aux côtés de Max couché sur un matelas qui reposait sur deux bâtons. Monsieur Goddet ne voulait rien faire que Max ne fût au lit. Ceux qui portaient le blessé regardèrent naturellement la porte de monsieur Hochon pendant que Kouski se levait, et virent la .servante de monsieur Hochon qui balayait. Chez le bonhomme comme dans la plupart des maisons de province, on ouvTail la porte de très bonne heure. Le seul mot prononcé par Max avait éveillé les soupçons, et monsieur Goddet père cria :
— Gritte, monsieur Joseph Bridau est-il couché 1
— Ah bien I dit-elle, il est sorti dès quatre heures et demif , il s'est promené toute la nuit dans sa chambre, jo ne sais pas ce qui le tenait.
Celte naïve réponse excita des murmures d'horreur et des exciamalions qui firent venir cette fille, assez curieuse de savoir ce qu'on amenait chez le père Koug-'t.
— fch bii-n i il est propre, votre peintre ! lui dit-on.
Et le cortège entra, laissant la servante ébahie : elle avait vu Max étendu sur le matelas, sa chemise ensanglantée, et mourant.
Ce qui tenait Joseph et l'avait agité pendant toute la nuit, las artistes le devinent : il se voyait ta table des bourgeois d'Issoudun, on le prenait pour un tire-laino, pour tout autre chose que ce qu'il voulait être, un loyal gaTn)n. un brave artiste! Ahl il aurait donné son tableau pour pouvoir voler rx)mme une hirondelle à Paris, et jeter au ni'Z de Max le.s tableaux de son oncle. Etre le spolié, passer pour le spoliateur !... quelle diirision ! Aussi dès le matin s'était-il lancé dans l'allée de pciupliers qui mène h Tivoli pour donner carrière à son agitation. Pendant que cet innocent jeune homme se promettait, comme consolation, de ne jamais revenir dans ce pays. Max lui préparait une avaiii"' borriblH pour les âmes délicates. Quand monsieur Go<ldel père eut soiulo la plaie et reconnu que le couteau, (lélouroe par un petit porti'feuille, avait heureusement dévié, luut en faiMnl uue all'reusi! blessure, il fil ce que font lou» II'» médecins et particulièrement le.s chirur^riens do provinci' ; il .se donna de l'importance en ne répondant pas encore de Max ; puis il sortit après avoir [lanvé lu malicieux himiiiiT'i. L'arrêt de la hi.n'.ncc avait éti'> communiqué par GOddel père k la Rabouilleuse, k Je^n-Jacquus Rouget, à Koii.ski et h la Védie. La llabouilleiisi' revint clii-z son cher Max, tout en lormi-s, pendant que Kouski et la Védie apprenaient aux tceus rassemblés .Mjus la porte ipie le cominandaiil éluil a p<-u près condamné. Cettn nouvelle eut |)our résultat de faire venir environ deux cuiits personnes group'>i-Hsiir l'i |ilaui Saint Ji'jin et dans les deux Nnretti^s.
— Ju n'eu ai pan pour un niuis h rester au lit, el jo sais qui u lait le coup, dit Max h la Itabouilleuse. M.fis nous allons priilller de cela pour noua dé'liarnisspf des Parisiens. J'ai d>-|'i dil «piii ji« eroyai^ avoir reconnu le pelntro ainsi !»l)p^Jo^e^, que je raiH mourir, et lAi hez (pie Joseph liridau .v)it arr'^lé, nous lui fiToiis manKer de la pris<jii priiil.'inl lieux jours. Je crois eoniinllre a^s«»z la mère, pour rtire sftre qu'elle »'<!ii ira il'flrrn d'arre à Paris aveo huii peintre. Ainti, non» n'aurons pItiN h craindre les prCires qu'on ovai^ l'intention de Liiicr-r sur notre inibiMilo.
Quand H»ro llriuler desi'.enilit, ello trouva la Ibule très di'<|xi*ée h Huivre Ii<h iinpreshiont qu'elle vuul.'iit lui donner; l'Ile »!• niotilrn les larmes aux yeux, et lit nbsorver m san- «loi.mt que In peintre, tjai tuait une figure à (vi d'allleiir», s'elull In vi'ille i||s|)ul(» i'.liiiu<leiiii'iil iiyrr Max k propo.s des liibliMiiiK qu'il avait chiftpr» im pAre HouKet.
— Cn brigand, car il n') t, !|u'/i lu regarder jKiur en /'tre si1r. mut que hI Miix n'exist.ill pins son oiii'ji- lui lalvserail la tortune; Ci)inine hI, dil-olle, un frère ne nous était pas
plus proche parent qu'un neveu 1 Max est le fils du docteur Rouget. Le vieux me l'a dit natxint de mourir I...
— Ah I il aura voulu faire ce coup-là en s'en allant, il a bien combiné son affaire, il part aujourd'hui, dit un des Chevaliers de la Désoeuvrance.
— Max n'a pas un seul ennemi à Issoudun, dit un autre.
— D'ailleurs, Mas a reconnu le peintre, dit la Rabouilleuse.
— Où est-il, ce sacré Parisien?.,. Trouvons-le I.., cria-t-on.
— Le trouver ?... répondit-on, il est sorti de chez mousieur Hochon au petit jour.
Un Chevalier de la Désoeuvrance courut aussitôt ehex monsieur Mouilleron. La foule augmentait toujours, et le bruit des voix devenait menaçant. Des groupes animés occupaient toute la grande Narette. D'autres stafionnaient devant l'église Saint-Jean. Un rassemblement occupait la porte Villate, endroit où finit la petite Narette. On ne pouvait plus passer au-dessus et au-dessous de la place Saint- Jean. Vous eussiez dit la queue d'une procession. Aussi messieurs Lousteau-Prangin et Mouilleron, le commissaire de police, le lieutenant de gendarmerie et son brigadier accompagné de deux gendarmes, eurent-ils quelque peine à se rendre à la place Saint-Jean, où ils arrivèrent entre deux haies de gens dont les exclamations et les cris pouvaient et devaient les prévenir contre le Parisien si injustement accusé, mais contre qui les circonstances plaidaient.
Après une conférence entre Max et les magistrats, mon- •sieur Mouilleron détacha le commissaire de police et le brigadier avec un gendarme pour examiner ce que dans la langue du Mini>lère public on nomme le théâtre du crime. Puis me.s.sieurs Mouilleron et Lousteau-Prangin, accompagnés du lieutenant de gendarmerie, passèrent de chez le père Rouget à la maison Hochon, qui fut gardée au bout du jardin par deux gendarmes et par deux autres à la [lorte. La foule croissait toujours. Toute .'a ville était en émoi dans la Graiid'riie.
Grille s'était déjà précipitée chez son maître tout effarée et lui avait dit :
— Monsieur, on va vous piller!... Toute la ville est en révolution, monsieur Maxenre Gilet est assassiné, il va trépasser!... et l'on dit que c'est monsieur Joseph qui a fait le coup !
Monsieur Hochon s'habilla promptement el deseendit ; mais, devant une populace furieu.se, il était reuiré subitement en verrouillant sa porte. Après avoir questionné Gritte, il sut que son hAte était sorti depuis le petit jour, .s'i'tait promené toute la nuit dans une grande agitation, el ne rentrait pas. Elliayé, il alla chez nindaiiie Hochon que le bruit venait d'éveiller, et à laquell(> il apprit l'elfroyable nouvelle qui, vraie ou fausse, anunitait tout Issoudun sur la place Saint-Jean.
— I! est certainement innocent! dit madame Hochon.
— Mais, en attendant que son innoeence soit reconnue, on peut entrer ici, nous piller, dit monsieur Hochon devenu blême (il avait do l'or dans sa cave).
— Kl Agathe?
— lîlle dort commo une marmotte I
— Ah ! tant mieux, dit madame Hochon, je voudrais qu'elle doniitt pendant le temps qui> cette affaire s'éclalrcira. Un pareil assuut tuerait cette pauvre p(^lite !
Mais Agathe s'iWeilla, desci'lldit fl peine habillée, car le.s réticences de Orille ipi'elle questionna lui avaient houleversé" la tAt(( el le co'ur. Klle trouva nuelame Hochon p.llo (■l les yi'iix pleins de larmes à l'une dos fenfllres de la salle, avec, son mari.
— iMi coiir.ige, ma |ietit(>, Dieu nous envoie nos affliclions, dit la vieille femme. On accuse Joseph 1...
— De (pioi?
— D'une mauvaise action qu'il ne peut pas avoir commise, r(>|JOMdit niailanie Hochon.
V.n eiiieiidant ce mol el voyant entrer le lieiili'ii.int île pendarnierie, messieurs Mouilleron et Lousteau-I'rangin, Analhe s'evanoiiil.
— Telle/, dit monsieur Hoclion h sa femme (>t ."i Gritte,
UN MÉNAGE DE GARÇON
emmenez madame Bridau, les femmes no peuvent être que gênantes dans de pareilles circonstances. Retirez-vous toutes les deux avec elle dans votre chambre. Asseyez-vous, messieurs, fit le vieillard. La méprise qui nous vaut votre visite ne tardera pas, .je l'espère, à s'éclaircir.
Quand il y aurait méprise, dit monsieur Mouilleron.
l'pxasfrération est si forte dans cette foule, et les tôles sont tellement montées, que Je rrains pour l'inculpé... Je voudrais le tenir au Palais et donner satisfaction aux esprits.
— Qui se serait douté de l'aftection que monsieur Maxence Gilet a inspirée?... dit Lousteau-Prangin.
— Il débouche en ce moment douze cents personnes du faubourg de Home, vient de me dire un do mes homme.i, fit observer le lieutenant de gendarmerie, et ils poussent des cris de mort.
— Où donc est votre hôte? dit monsieur Mouilleron à monsieur Hoclicn.
— Il est allé se promener dans la campagne, je crois...
— Rappelez Gritte, dit gravement le juge d'instruction, .j'espérais que monsieur Bridau n'avait pas quille la mai- .son. Vous n'ignorez pas .sans doute que le crime a été commis h quelques pas d'ici, au petit jour?
Pendant que monsieur Hnchon alla chercher Grilte, les trois fonclionhaires échangèrent des regards significatifs.
— La figure de ce peintre ne m'est jamais revenue, dit lé lieutenant k monsieur Mouilleron.
— Ma fille, demanda le juge h Grilte en la voyant entrer, vous avez vu, dil-on, sortir, ce malin, monsieur Jo- .së()h Bridau?
— oui, monsieur, répondit-elle en tremblant comme une fouille.
— A quelle heure?
— Dès que je me suis levée, car il s'est promené pendant la nuit dans sa chambre, et il était habillé quand jo suis descendue.
— Faisait-il jour?
— Petit jour.
— Il avait l'air agité?...
— Oui, dame! il m'a paru tout chose.
— Envoyez chercher mon greffier par un de vos hommes, dit Lousle.iu-Prangin au lieulenant, ol iiu'il vienne avec des mandats de...
— Mon Dieu ! no vous pressez pas, dit monsieur Ilochon. L'agitation do ce jeune homme est explicable autrement que par la prémc'ditalion d'un crime : il part aujourd'hui pour Paris, h cause d'ime affaire où Gilet et mademoiselle Flore Hrazier av.iieni suspecté sa [irobiti^.
— Oui, l'affaire des tableaux, dit mfmsieur Mouilleron. O fut hier le sujet d'une querelle fort vive, et les artistes ont, comme on dit, la tAte bien près du l)0imet.
— Qui, dans tout Issoudim, avait intérêt h fiier Maxence? demanda l.ousieau. Personne; ni in.iri jaloux, ni qui i|uo ce soit, car ce g.irçou n'a jamais fait de tort It i|iielqn'iin.
— Mais que fiii'ait donc monsieur Gilel h ipiiilp» lii'ures et demie dans les rues d'Issomlnn? dit monsieur Ilorlinn.
— Tetir'Z, miiusiciu' lldclion, laissez-nous faim notre mélirr, répondit Mouilleroii, fou» ne savez pns tout : Max a recoimu voire peintre...
En ce inomeni, une clameur partit d'un bout de la ville et grandit eu suivant le cours de In grande Nnrelte, comme le bruit d'un coup de toniierri'.
— Le voil/t !... le voll.'i... il est arrAt(^ I...
Ces mots se di'iarliaieni tieltement sur \h baste-lnllle d'une etVroyablc rumeur |iopnl.iiro. Kn elTel, le pauvre .lnficph Bridau, (|iii reven.iil tranquillement par le nioidin de LandriMe fionr s(Mrouver h l'Iieure du déjeuner, fut aperni, (|iirtnd II «lli'igiill In [place Misère, (lar tous les ^Toiqies h la fuis. IleureMsi-menl (loiir lui, deux gendarmes arrivèrent nu pas de conr^e piiur l'arracher aux gens du laubuurg de Hiune qui l'avineut dé)/i pris sans ménne(>ment par les bnii, en poussant <|es cris de morl.
— PlacMiI placel dirent les gendarmes ipii np|ielèrent deux nulri«( de |eiir«( rompaijrnon» pour en mt'llro un en av.int (^t un en arrière de Bridau,
— Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient, il s'agit en ce moment de notre peau comme de la vôtre. Innocent ou coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause l'assassinat du commandant Gilet; et ce peuple ne s'en tient pas à vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Monsieur Gilet e.st adoré de ces gens-là, qui, regardez-les, ont bien la mine de vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant en 1830 le casaquin aux employés des Contributions, qui n'étaient pas à la noce, allez I
Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces pour pouvoir marcher.
— Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons!...
Et il eut son portement do croix, l'artiste! U recueillit des huées, des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la place Misère à la place Sainl-Jeau. Les gendarmes furent obligés de tirer le sabre contre la foule furieuse qui leur jeta des pierres. On faillit ble'sser les gendarmes, et quelques projectiles atteignirent les jambes, les épaules et le chapeau de Joseph.
— Nous voil?i ! dit l'un des gendarmes en entrant dans la salle de monsieur Hochon, et ce n'est pas sans peine, mon lieulenant.
— Maintenant, il .s'Agit de dissiper ce ras-semblemeiil, et je ne vois qu'une manière, messieurs, <lit l'officier aux magistrats, l'.e serait de conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut réponilre de rien quand on se trouve en présence do six mille furieux...
— Vous avec rai.son, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour sou or.
— Si c'est la meilleure manière de proléger l'innocenc à Issoudun, répondit Joseph, je vous en fais mon compli" ment. J'ai déjà failli être lapidé...
— Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre bOle? dit le lieutenant. Est-ce avec nos .-abres quo nous résisterons à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités, et qui ne connaissent pas les formes de la justice?...
— Oh 1 allons, messieurs, nous nous expliijuerons après, dit Joseph qui recouvra tout. son .sang-froid.
— Place ! mes amis, dit le lieulenant, il est arrêté, nous le conduisons au Palais I
— Respect à la justice I mes amis, dit monsieur Mouilleron.
— N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner ? disait un des gendarmes h un groupe menaçant.
— Oui I oui, fil un furieux, on le gnillolinera
— On va le guillotiner, n'péièrent des femmes.
Au bout de la grande Naretie, on se disait o —On l'emmène pour le guillotiner, on lui a trouvé le couteau 1 — Oh I le gridiul — Voilîi les Pari.siens. — Celui-là portait bien le crime sur sa ti;,'iire t »
Quoique .iDscfili cOi tout le sang h la lêle, il lit le Irajet de la pince S.iint-.lcau au l'.dais en ((ardnni un oalin)* et un npidinb reuiarquidilc^. NtMomuins, il fut assez heureux de se trouver dans li> cabinet do nionsieur Lousteau- Prangin.
— Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que j(( suis innocent, dil-il en s'adres'-Rul à monsieur Mouilleron, ,'i miin-.ieur louNtciu-Prangin et an grelticr, je ne puis que vous prier de m'aider à prouver mou inn(.)cence. Je ne iiis rien de l'ad'.iire...
Quand lejUK'e eut ileiluil h Jo-eph loliles les présomptions qui pesaient sur lui, en ttiinmanl par la déclaration de Max, Joseph lui atterré.
— Mais, dit-il, Je suis sorti do In maison après cinq heures; j'ai pris par In Grand' Hue, et h cinq heunvs el demie je reparlais la haçnile (Ii> votre parcusM' de Siinl-' yr. J'y ai cause avec le sonneur qui renaît .soniiei- Viiiiurlu', en lui deinaiidnnl de» renscignemeiis sur l'edillce qui mn semhlH bizarre et inachevé. Puis j'ni travers»' le inarclid Mit Légumes "ù il y avait des femmes. De la, p.ir In plan»
DE BALZAC
Misère, j'ai ga?né, par le pont aux Anes, le moulin de Lanorôle, où j"ai regardé Iranquilloment des canards pendant cinq à six minutes, et les garçons meuniers ont dû me remarquer. Jai vu des femmes allant au lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans les grimaces il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la grande allée jusqu'à Tivoli, oii j'ai causé avec le jardinier... Faites vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que vous soyez convaincus de mon innocence.
Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.
— Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc, dans voire intérêt, à rester au secret au Palais.
— Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre femme... Ohl vous lirez la lettre.
Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph écrivit ce petit mot :
< N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur dont » je suis victime sera facilement reconnue, et j'en ai donné » les moyens. Demain, ou [loul-SIre ce soir, je serai libre. » Je t'embrasse, et dis à monsieur et madame Hochoncom- » bien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne suis » pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne com- » prends pas encore. »
Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire prendre par gorgées étaient impuissantes. Aus>i la lecture de cette lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba dans l'abattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir (juilté Paris.
— Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne dcvais-je pas me confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession de mon frère I...
— Madame, si votre fils est innocent, Maxenco est un profond scélérat, lui dit h l'oreille monsieur Huclion, et nous ne serons pas les plus forts dans cette affaire ; ainsi, relournf'Z à Paris.
— Kli bien ! dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur Gilel?
— Mais, quoique (frave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois de soins, ce sera Uni. Je l'ai laissé écrivant h i?ionsieur Mouilleron pour lui dimandiT la mise en liiKTlé de votre fils, mailame, dit-il à sa malade. Oli 1 Max est un brave xarçnn. Je lui ai dit dans quel état vous ('liez, Il s'est alors rajipelé um? circonstance du vêtement de son aysassiri (|iii lui n prouvé (pie ce ne pouvait pas êde voiro fil.1 : le meurlrier portail des chaussons do lisière, cl il est bien rerlrtin <pic monsieur voire flis est sorli en bottes...
— Ah 1 >\w Dmu lui iiiirdoiini' U; mal (pi'il m'a faitl...
A In nuil, un homme avait apiiorlé pour Gilel une lettre «'rrlle en rarnclèri's moulés el ainsi coni.'uo :
« 1.0 capilalne Gilol no devrnil pas lai.sser un innocent » <nlr>' les mains do la justice. Celui qui n fait le coup » promet de lie plus reeoinmenier, si monsieur (Jilet d('- • livre monsieur Josejph bridau sans désigner le cou- » puble. »
Apre» avoir lu c.eUe lellre et l'nvoir hrftiée, Max écrivit k monsieur MoiulliTon ime lettre i|u| conieiiiiii l'observalion rn(ip()rlée (mr monsieur Goddet, en le priant de meltre Josejili en Jil.erlé, et rie venir le voir allli qu'il lui ex- (iliqiifll l'alfaire. Au moment (n'i (elle lellre pnrvinlà monkii'iir Uouillcron, Ixjusleau-I'ran^iu nvalt di'-j/i pu neun-
naître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle, et du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé, que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme le mari de la fable de Lafonlaine au voleur, d'une contrariété qui lui valait ces preuves d'affection.
— Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de suite, à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous étiez innocent ; mais, malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener comme nous l'avons fait. Ah 1 vous aviez une fière contenance.
— Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un matin, par une, populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de 1793... Enfin je me disais : « Gredin I tu n'as que ce que tu mérites en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton atelier...»
— Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que vous prêtera le maître de poste, et vous retournerez à Paris par la diligence de Bourges.
— C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir do voir partir son liôle.
— Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame Hochon. Et quand vous revcrrai-je?...
— Ah I ma petite, nous no nous reverrons plus que làhaut!... Nous avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici- bas pour que Dieu nous prenne en pitié.
Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritto étonna beaucoup madame el monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.
— Ah ! vos tableaux nous ont fait bien du mal I lui dit Agathe.
— Gardez-les, ma .sœur, répondit le bonhomme, qui ne croyait pas encore à la valeur des tableaux.
— Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus .sûrs défen.sours sont nos parons, surtout quand ils ressemblent h votre sœur Agathe et à votre neveu Joseph 1
— C'est po.ssible, répondit le vieillard hébélé.
— Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.
— Ah 1 Jean-Jacipies, lit Agathe, quelle journée I
— Acceptez-vous ma voilure? demanda Uouget.
— Non, mon frère, répondit madame Bridau, jo vous remercie et vous souhaite une bonne saiili" I
Rouget .se laissa embrasser par sa su'iir et par .son ne veu, puis .1 .sortit ajirès leur avoir dit un adieu .sans tendresse. Sur un mol de son ^rand-père, Baruch élnit allé |ir()iiij)tement à la poste. A onze heures du soir, li's deux l'arisiens, niclu's dans nu cabriolet d'osier alleli' d'un cheval et meni- par un postillon, qnillèient Issoiulun. Adolphine et macl.uu(^ lloclioii avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrellaienl Agathe et Josefdi.
— Ils sont partis, dit François lloclioii en oiilranl avec la Rabouilleuse dans la cluimïire d(i Max.
— Ih- hieii 1 le tour e>t lait, répondit Max abattu par la lièvre.
— Mais (|u'as-lu dit au père Mouilleron? lui demanda Fraiiçiiis.
LN MENAGE DK GAUCON.
— Je lui ai dit (jue j'avais presque donné le droit à mon assassin de m'altendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on poursuivait l'afwire, à me tuer comme un chien avant d être arrêté. En conséquence, j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tramjuille, à moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
— J'espère, Ma^, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous tenir tranquille la nuit.
— Enfin, nous sommes déliiTés des Parisiens! s'écria Max. Celui qui m'a frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et réfervées qui parl.igeaient les opinions de monsieur et madame Ilochon. le dépari des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la province contre Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte drsBridan.
— Eh bien ! ces Parisiens s'imaginaient que nous sorames des imbéciles, et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des successions!...
— Ils étaient venus chercher do la laine, mais ils s'en retournent tondus; car le neveu n'est pas du goût de l'oncle.
— Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué do Paris...
— Ah I ils avaient formé un plan ?
— Mais oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les Parisiens ne j-e sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas des Berrichons...
— Savez- vous que c'est abominable?...
— Voilà les gens de Paris I...
— La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
— Et elle a joliment bien fait...
Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers : on leur prêterait Max et Flore.
On peut imaginer la satisfaclinn avec laquelle Agathe et Joseph rentrèrent dans leur petit logement di; la rue Wazarine, après cette campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la scène de sbii arrestation et par vingt heures de mise au secret ; mais il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins fariliMiimt de ses émotions, que la Cour des Pairs allait conniienrer le procès de la conspiration mililaire. La conduite de Philippe, malgré l'habilelé de son défenseur conseillé par Desroclies. excitait des soupçons peu favorables h son ciracirre. Aussi, dès qu'il eut mis Uesrochis au fait de ce (pii se [passait à Issoudun, Josefih emmeni l-i ' •ironiflemenl Misligris.au chAteau du comli' de Sérizj . p i r ne / oint entendre parler de ce (irorès tpil dura vingt ( > \ >.
Il est iniilile de revenir ici sur \' ■ i il s acquis à l'Iiisloire conlcTuporaiiie. Soit qu'il eût , \ {<> (^^ Hque rAle ronverni, soit qu'il IrtI un di's révi'lalen, , , 1 Iqipe resta sous le poids d'une iimdiimnalion à cinc '■ ées de .surveillanco sous la haute police, et obligé di ^ ' 'Ir le jour mémo lie sa mise en liberlé pour Aiilun. v, ' pie le directeur général île la police du royaume lui dési;; in pour lieu de séjour pendant les ci!i(| années. Celle [ii me ('quivalail h une détention semblable h celle des [irisi.n.iiers sur parole à qui l'on douiie iino ville pour prison. In apprenant que le comte de SiTizv, l'un des pairs disigues par la Ctiambre (lour faire l'insinieiion du procè-., employai! Joseph à roriiemenl de sou clirtle.iii de j'resle, l)i siorhes sollicita de ce ministre d'Iitat une audience, et trouva le comte dn Sérizy dans les meideiires iljspositioiis pour Joscpb, avec qui par hasard il avait fait comiaissiinre. Disroclies expliqua 1,1 position Onaiicière des deux frères en r.ippi tant les services reiiiliiH par leur père, et l'oubli qu'en avait lait la Reslaiiratii'ii.
— De telles inJAistires, monseigneur, dit l'avoué, sont do» causes permaufiilr.s d'irrilnlionel de mérotitenlcment 1
Vous avez connu le père, mettez au moins les enfans dans le cas de faire fortune !
Et il peignit succinctement la situation des afTaircs de la famille à Issoudun, en demandant au tout puissant viceprésident du conseil d'État do faire une démarche auprès du directeur général de la police, afin de changer d'.4utun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il parla do la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de soixante francs par mois que le ministère de la guerre devait donner, par pudeur, à un ancien lieutenant colonel.
— J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste, dit le ministre d'État.
Trois jours après. Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez lui, rue do Béthizy. Là, le jeuno avoué fit à l'aflVeux soudard un de ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses à leur vérilable valeur, en se servant de termes crus pour estimer la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression les sentimens des cliens auxquels ils s'intéressent assez pour les sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Fmpereur en lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses h Issoudun, en les lui éclairant à sa manière, et pénétrant à fond dans le plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.
Doué d'une compréhension très alerte en ce genre, lo condamné politique écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroclies que la première.
— Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné lo coup do la mort; mais vous seul pouvez...
— Et comment faire? demanda Philippe.
— J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu d'Autun.
Le visage de Philippe si amaigri, devenu i.resque sinistre, labouré par les maladies, par les souffrances cl par les privations, fut rapidement illuminé par uh éclair do joie.
— Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession do voire onde Rouget, déjîipeut-ôlre à moilié dans la gueule de ce loup nommé Gilet, reprit Oesroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant d'agir en conséquence. Je ne vous trace point do plan, je n'ai pas d'idée à ci; sujet ; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain.- Vous avez atVaire h forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre pauvre frère, annoncent un adversaire capable d(> tout. Ainsi, soyez prudent, et Iflchez d'être sage par calcul, si vous ne poiive/ pas liMre par te,i.pt'Ti.meiit. Sans en rien dire h Joseph dont la fierté d'arlisl- se serait révolti'-e, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Ilochon en lui ('crivaiit île ne les remettre qu'à vou.s. Ce M.ixence Gilet est brave...
— faut mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce driMe pour reu.s»ir, car un lAclie s'en irait d'Is- .suiidiin.
— lié bien I pensez à votre mère qui, pour vous, esl d'une adorabin tendresse, à votre trèn> do qui vous avez lait votre vache h lait...
— Ah ! il vous a parlé de ces bi^lises!... s'écria Philipiie.
— Allons, ne suis-je (vis l'ami de la famille, et n'en saisje pas plus qu'eux sur vous?...
— (.lue savi z-vous? dit Philippe.
— Vous avez Iralii vos camarades...
— Moi! s'i'iria Philippe. Moll l'olllcier d'ordonnance dr« ITiiipereurl lji chatte !... Nous avons mis dedaii'^la ('bambre des Pairs. Injustice, letiouvernemeiil et toute la sacr6(» boutique. Les giiis du Roi n'y ont vu que du feu I, .
DE BALZAC
— Très bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué ; mais, voyez- Totis, les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont ''Europe pour eus, et vous devrier songer à faire votre paix avec le minisire de la guerre... oh ! vous la ferez quflnd vous vous trouverez riche. Pour vous enrichir, vous et voire fK're, emparez-vous de votre oncle. Si vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habilelé, de discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinj ans...
— Non, non, dit Philippe, il laut aller vite en besogne, ce Gilf't pourrait dénaturer la fortune do mon oncle, la mettre au nom de cette liile, et tout serait perdu.
— Enfin, monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est faite, venez dîner?
— Je ne possî?de que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son affreuse redingote bleue ; mais il me manque trois choses que vous prierez Giroudcau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer : c'est mon sabre, mon épée et mes pistolets!...
— Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour vous vêtir décemment.
— Tiens, te vodà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
— Oui, je suis avec moHsieur Desroches depuis deux mois.
— 11 y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite d'une Charge.
— Et Mariette I dit Philippe ému par ses souvenirs.
— Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
— Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, do faire lever rnn consigne... Enfin, comme elle voudrai
Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
Le 2 novembre, lo jour des Morts, Philippe Dridau se présenta chez le commissaire de police d'Issoudun pour idire viser sur sa feuille le jour de son arrivée ; puis il alla .se logcT, d'après li'S avis de ce fonctionnaire, rue de l'Aveikier. Aussitôt la nouvelle de lu déportation d'un des oflicier» compromis dans la dernière conspiration se i('|tandit à Issouduii, et y fit d'autant plus do sensation qu'on apprit cjue rx'l ofiitier était le frère du peintre si iHJusti'nienl accusé. .Maxence Gil'-l, alors cntièrcinenl guéri de sa blessure, avilit Icriiiiné l'opiTatiuii si dil'iicile de la réalis;ition des loiiils hypolliécains du piTe Ilouget, et leur pliicenicnl en uni; in-siTiption sur lo Giaud-Livre. L'emprunt de cent quarante mille francs fiiil pbr ce vieillard sur yes propriétés prudui^iit une grande .-«ensalion, car tout se sait en proviiic:e. Dans l'intérAt des llrid lu, monsieur lloclion, ému do co «b'-s-islro, qucntioiinna le vieux monsieur Héron, le nolain^ du Kougct, sur l'objet de ce monvonient de fonds.
— l/L'H hérili.Ts du père Hongil, si lo père Rongct change d'avis, lun (levmnt une belle cliandelln 1 s'écria nionjiinur Héron, San» moi, le bonhomme aurait laissé mettre Ib'i niiiquiinlit nulle francs de renies au nom do Maxenco Gilel... J'.ii dit /( niJidenii.iM'IJM Kr.izier qu'elle devait s'en li'iiiruu leslimeiit, sons piini» il'avuir un pmrès en spoliation, vu les preuves noiiilireiises ipie le» dilléreiis trans- [lorts faits de tous i/iiiVs donneraient de leurs maïueuvres. J'ai con.^nillé, pour gagner du temps, h Maxenco et h sa ra«llre.s»e do faire oublur ce changemciil hi subit dans les hiibiliides du lionliofnnie.
— Soyez l'avucal et je prolerleur den llridau, car ils n'ont rien, dit h monsieur Héron monsieur Hoi^lion qui no pardoniutil pOH h (jilei les (iiik'filsses qu'il avait eu(>s en cruigiutnt In iHIlav" de m\ iniii-nti.
Maiencii (.dit et llom llii/ier, hors do Inule ntteinlo, (ilaiMMièreut donc vu apprenuiit l'arrivée du sucvud n«>-
veu du père ttouget. A la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer l'inscription, soit à Maxonce, soit à Flore. Si le testament se révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une liypolhèquo de cent quarante mille francs.
Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle. Flore Brazier éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié latente ou d'un danger à venir.
Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à celte exjiression. Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au col par do tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles cnlrrbâillées. Le chapeau " gris que le colonel tenait à la main oft'rait aux regards une coitTe horriblement grasse. La canne en jonc, dont le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête presque semblable à celle que se fait Fréiiérick Lemaître au dernier acte de la vie d'un Joueur-, et ou l'épuisement d'un homme encore vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup de nuits au jeu : les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les paupières sont plutôt rougies que rOuges; enfin, le front est menaçant par toutes les ruines qu'il accusé. Chez Piiilippe, à peino remis de son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. 11 montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yevix si brillans avait pris les teintes froides do l'acier.
— Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre neveu Philippe Bridau. Voilà comment les lîourbons Ir.iilenl un lieutenant colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les ordres de l'Empereur h la bataille de Montereau. Je serais honteux si ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est la loi du jeu. Nous avons voulu recounnencer la partie, et nous avons perdu 1- J'habite voire ville par ordre de la police, avec une haute paye do .soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas il craindre que je fasse augmenter lo prix des consommations. Je vois que vous ôles en bonne ol belle compagnie.
— Ah I lu es mon neveu, dit Joan-Jacqnos...
— Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.
— Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je me couperais plutôt la main que de demander un morc('au de pain ou un ci iilinie ;"i mon oncle, après ce qui s'est passé dans ^•,ett(^ villi^ h propos de mon frère et do ma mère... Seulement il ne me p.iraît p,is convenable <|ue je ^).^te ù Issondun sans lui tirer ma révéri'ruio de temps en lenips. Vous pouvez bien d'ailletirs, dit-il en offiaut h son oncle sa main dans laquelle Kougel mit la sienne qu'il .serona, vous pouvez faire tout ce qui vous plaira : je n'y Iroiivenii laiiMisrienù redire, pourvu que l'Iionnfiur des llridau suit .sauf...
(«ilel pouvait regarder le lieutenant colonel .'i son «iso, car Philippe l'ivilail do jeter les yeux sur lui avec uni» alTeclaliiiil vi'ible. ()ii(ii(pie le s.ing lui lioudlonnflt dans les veines, Max avait un trop grand intérêt è se conduire avec ( (lie prudeiu o des grand» polili quos, qui rossoinblo pw-
UN MENAGE DE GARÇON
ll'i
fois H la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme ; il resta donc calme et froid.
— Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante francs par mois à la harbe de votre oncle qui a quarante mille livres de rente, et qui s'est d^jà si bien conduit avec monsieur le commandant Gilet, son parent par nature, que voilà...
— Oui, Philippe , reprit le bonhomme, nous verrons cela...
Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque craintif avec Gilet.
— Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou l'autre.
Après avoir dit ces dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel Philippe Bridau sortit. Celte visite laissa dans l'âme de Flore et aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle chez les Hochon.
— Quel chenapan l dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'oeil.
— Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les armées de l'Empereur ; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit Gilet.
— J'espère bien, Max. que vous ne chercherez pas dispuli> à celui-ci. dit mademoiselle Brazior.
— Oh I celui-là répondit Max, est un chien galeux qui veut ut\ os, reprit il en s'adressent au père Rouget. Si son oncle a conliance en moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera pas tranquille, papa Rouget.
- Il sentait bien le tabac, fit lo vieillard.
— Il sentait vos écus aussi, fit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.
— Je no demande pas mieux, répondit Rouget.
— Monsieur, »lil Gritte en entrant dans la chambre oh toute la famille Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous parliez.
Philippe fil son entrée avec polilesso, au milieu d'un profond silcncn causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémilde la l(^to aux pieds en afierccvant l'auti'urdo tous les chagrins d'Agathe et l'assassin de la bonne femme Desooiiigs. Adolphine eut au«si (juelque eflroi. Bnruch et Françoiséchangèrent un regard de surprise. Le vieil Hochon conserva son sang-froid et oflril un siège ou flisde madame Bridau.
— Jo viens, monsieur, dit Philippe, mo recommander 5 vous ; car j'ai besoin do prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pnys-ci, pendant cinq ans, avec soixante francs par mois ((ue me donne la France.
— C.i'lu se |)eut, répondit l'oclogénaire.
l'liili(ppe jmrla do rhoM-s indifférentes en se tenant pnrfiiilenient bien. Il présenta couinin un ai|.'le le journaliste, I.Diislean, neveu de In viiilledanic, doiil les benni'S grflcos lui fnri-nt acquises quand elle l'entendit nnnonrer que le ijiiiii dis l.ouslcau deviendrait ci'Iclire. l'ni-, il n'Iii-siln point h reroimatlni les fautes de sa vie. A un reproche amical ipii lui adressa «nailanie Hochon h voix basse, il dit avoir fait bien des réflexions dans la prison, et lui promit d'f^lre à l'avenir nn ton! anlre homme.
Sur un mot cpie lui ilji pliiliiipc, nionsieur Hochon sortit avec lui. Quand l'avare el le soldat lurent sur le boulevanl Haroii, Il une pini-o où fursoniM» ne pouvait les entendre, le roloiiel dit au vieillard : — Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons Jamais d'alTaires ni des personnes autrement ipi'ru nous proiiien.ini dans la campagne, ou (lmis<leH endroits oh nou'- paurnuis causer sans Otre entendus. Mntire De^roi lies m'a très bien ex|.|i<|Ué I innuenee des rommi'TH'îes dnin une iielitc viHi». Jo ni- veux doue p.is que vous .si.ye/ soupçonne de ni'nider do vos conseils, quoique Desruches m'ait dit de vou.<< lu.s demander, ot (]u<<
je vous prie de ne pas me les épargner. Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment ou vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un lieu de promenade que vous m'indiquerez.
— Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le vieillard.
— Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.
— Il y a d'abord un capitaine d'artillerie do la Garde, monsieur Mignonnet, un homme sorti de l'École polytechnique, âgé de quarante ans, et qui vit modestement ; il est plein d'honneur, et s'est prononcé contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.
— Bon ! fit le lieutenant colonel.
— H n'y a pas beaucoup de militaires de celte trempe, reprit monsieur Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.
— C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde?
— Oui, reprit monsieur Hochon. Carpi^ntier était en 1810 maréchal-des-logis-chef dans les dragons; il en est sorti pour entrer sous-lieutenant dans la ligne, el il y est devenu capitaine.
— Giroudeau le connaîtra peutêlre, se dit Philippe.
— Ce monsieur Carpenlier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à la Mairie, elil est l'ami du commandanl Mignonnet.
— Que puis-je faire ici pour gagner ma vieî...
— On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance mutuelle du déparlement du Cher, el vous poui^ riez y trouver une place ; mais ce sera tout au plus cinquante francs par mois...
— Cela me suffira.
Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon el un gilet neufs en bon drap bleu d'HIbeuf, achetés à créilit et payables h tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim el un chapeau. Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, sesarmes, el une lettre pouri'ar(ienlier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine des dragons, (^ette lettre valut à Philippe le dévouement de CarpentiiT, ipii présenta Philippe au commandanl Mignonnet comme un homme du plus haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta radiniralion de ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration jugée, qui fut, comme on sait, la deriiièri^ lenlaliveil(> l'ancienne «irmée contre les Bourbons, car le pmcès des sergensde l.n Rorlielle apparlinl h un autre ordre d'idées.
A partir de 1822, éclairi's par le sort de la conspiration du 19 aoOt 182<>, par lesnlVaires Bertim elCaron. les militaires se conlenlO'renl d'iittendn- les événemeiis. Celle dernière conspiration. In c^idetl<> de celle du T.) nortl. fut la même, reprise avec de meilleurs élémens. Comme l'nulr?, elle resta compUilement inconnue au gouvernenicnt royaL Encore une lois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de ri'iliiire leur vaste enlre[iri.se aux proporlions mes- (piines d'un complot de caserne. Celte conspiralion. ft l,i- (pielle ndhérnienl plusieurs rétiniens de cavalerie, dlnliinterie el d'artillerie, avait le nord de In France pour lover. On devait pieniln> d'un seul rouj) les places fortes de \n frontière. i:n cas de succès, les traités de 181,% eussetil élé brisés [i,tr une l'édérnlion subite de In llelgiipie, enlevée ."i la Saillie-Alliance, pr.1c(< h un pacte militaire fnil entre sol- <l.ils. lieux Irrtnes s'abîmaient en nn moment dans ce rafiide onra;;ati. Au Ikmi de ce fomiidable pl.in conçu par do fortes télés, el dans lequel tn-mpaieni bien des |.er-oiinage», on ne livra qu'un délai! A la Cour des Pairs. Philip[>o BriiUni consentit h couvrir cescheis, qui dufmrolssolent nu
DE BALZAC
moment où les complots se découvraient, soit par quelque trahison, soit par un effet da hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du gouvernement. Dire le plan que. depuis 1830, les aveux des Libéraux ont déployé dans toute sa profondeur et dans ses ramifications immenses dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire el se jeter dans une trop longue digression ; cet aperçu suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien ofiicier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration, el occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord. Philip['e fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire ; l'cflYoyable dénûment dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle convenait à la situation précaire de Cl' joueur sans principes. En se sentant à cheval sur dfux partis, le rusé Phili|ipo fit le bon a[HMrc avec le gouvernement royal, el conserva l'esiimc des gens haut placés de son parti ; mais en se promettant bien de se jeter plus lard dans celle des deux voies où il trouverait le plus d'avantages.
Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux de Carpimtier et de Misnonnet, un homme de la plus haute distinction, car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours lanii des deux officiers donl !a considération dut rejaillir .sur lui. Il eut au.ssitôl, par la recommandation do niessieur.i Mignonnel <l Carpenlier, la pkur indiquée par lo vieil Hochon h l'Assuraiici' mului-lle du défditemenl du Cher. Chargé de tenir des registres comme chez un percepteur, de remplir de noms el de chiffres des lettres tout imprimées et de les expédier, de faire des polices d'assu- Miraiice, il no fui pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnel el Car(jentii'r lircnt .idineltrc l'hùle d'issûudun è leur Cercle, où son altitude el .ses manières, en liarmoni»> d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnel elCarp<iitier doimaient de ce chef de complot, lui méritèrent le ri-.(». cl qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs.
Philippe, donl la conduite fui profondément méditée, uv.iil réfliVhi (lendanl .sa prison sur les inconvéniens d'une vie débraillée. Il n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Dcsroche.s pour comprendre la néce.'-silé do se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie honnête, déifiile cl rangée. ( harmé do faire la .satire de Max en se ('«.iihluisanl il la Migiiotuir'l, il voulait endormir Maxetico Cl. le trompant sur son caraclènf. Il tenait h .si fain^ prendre pour un niai» en .se moiitnint g'-néreux et ih'siiilére'vsé, tout en enveloppant .son adversaire et convoitant la KU'ceKsion do son oncle ; Uindis que sa mère el .son frère, Ai réellement désinli-ressés, giinéreux et grands, avaient «•II- luxén de calcul en agis.saiil avec une nuive simpiicilé. L.i riipiililé de Plidippe s'était allumée en rai.^Oll de la Torlune de .son oncle, que monsieur lloclion lui avait détaillée. Dans la première conversation qu'il eut .secrèleu\> ni avec. rocUi;.'<'iiaire, ils (•laieril tous deux lomhésd'accurd Mir rohllKalinii où .stt Iroiivail Phinppc de ne pas ♦•vi'illiT la défiance de Max; car Ujul sei.ul perdu si Flore et Mox eiiiiiii-iwiji'iit leur vicliiiie, .seuleinenl h lioiirges. Vw fois par M'inaiiic, |i< colonel dîna chez le capiiaiii(> llicnoiinet, une nuire lois chez (jirpi'iilier, el lo ji iidi rie / iiioiisieur lli» lion. Ilieiiiôl invili* dans deux ou trois lil.iiMiiis, iipre.H trois heniKini'.s de séjour, il n'avait guère que son d"j" unir h |«i)er. Nulle |i,irl il ne purla ni de son nnrli', ni de la Ilaliiiiulleuse, ni ili' (;i|)'t, h moins qu'il ne llU que.sljon d'«|i(.|inilre qui'|i|iit< chose reliilivelileiil nu Hrjour do Mjn frère el de NI inèfc. lùiiiii lis irols onicier.t, |i>». wjIh (|Uj fii»s<nl décores, il pnrmi le.M|iiels l'Iiilippo uvuil l'avaiilugu de la loM'lle, ce qui lui donnait aiix yeux
de tous une supériorité très remarquée en province, se promenaient ensemble à la nitoe heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire, bande à part. Celte attitude, cette réserve, cette tranquillité produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adliérens do Max virent en Philippe un salreur, expression par laquelle les militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.
— C'est un liommo bien honorable, disait Goddet père à Max.
— Bah ! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs annonce une dupe ou un mouchard; et il est, comme vous le dites, assez niais pour avoir été la dupo des gros joueurs.
Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des disettes du pays, voulut dérober le plus possible la connaissance do certaines choses à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du faubourg Saint-Paterne, et à laquelle aliénait un très grand jardin. 11 put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la garde. Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe apprit de Carpenfier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre un adversaire de la première force. Il se mil alors à tirer le pistolet avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour faire croire à Maxence qu'il coofptait, en cas de duel, sur celle arme.
Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, el répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière, comme lait un colonel qui répond au salut d'un soldai. Maxence Gilet ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognelte, où lise faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couleau de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus. Au bout d'un certain temps, le méprla du lieutenant-colonel Bridau pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entreliurent entre eux quelquesuns des Chevaliers do la Uésœuvrance qui n'étaient pas aussi étroitement liés avec Maxence que Barucli, que François el trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent, le fougueux Max se rondui.sanl avec une pareille réserve. Aucune personne à Issoudun, pas même Polel ou Renard, n'osa traiter ce point délicat avec Gilet. Potel, assez afi'ectéde celte mésintellii;i'nce publiqueentre deux braves de la Giii'de impi'riale, présentait Max comme très cajiable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon l'otel, on pouvait. s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max avait fait pour cha.sser le frère et la mère, c;ir l'an'iiiro de Fario n'étail plus un mystère. M(msieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer aux vieilles léles de la vilUi la ruse alroce deGilel. D'ailleurs monsieur Mouilleron, le héros d'uw dùelte bourgeoise, avait dit en confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne lûl-ce quo [)our rcclurcher les causes de l'inimitié de Fario contre Max. afin de tenir la justice éveillée sur dos événemeiis fulurs.
En causant sur la situnlion du lieutenant-colonel vis-àvis de Max, el en cherchant h deviner ce qui jaillirait de cet anlagonisnie, la villi^ les posa donc, par avance, en nilvers.iires. Philippe, qui reclierchail avec sollicitude les détails de l'arreslalion île son frère, les aiilécédeiis de Gilet el ceux lie la Hahoiiilleuse, finit [uir entrer en relations assez inlinies avec iNirio, son voisin. Après avoir bien r-tiidié rilspaxiiol, Pliilipp(> criil pouvoir se lier h un liomino ili- celle lreiii|ie. Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien il l'unisson, ipie Fario se mit h la disposition de l'Iiili|ipe en lui racontant loul ce ipi'il .savait sur les Chevaliers delà De^U'iivranie. Pliilippi», dans le cas où "il ri'ussirait h prenilre sur .son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à r'ario de rindenini.ser de .ses pertes, et s'en fil ainsi un séide.
UN MÉNAGH DE GARÇON
IM
Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon le mot du pays, à qui parler. Animée par ses disettes, la ville d'Issoudun pressentait un combat entre CCS personnages qui, remarquez-le, se méprisaient mutuellement.
Vers la fin de novembre, un malin, dans la grande allée do Frapesle, vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit : — J'ai découvert que vos deux pelils-fils Barucli et François sont les amis intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce qui se disait chez vous quand mon frèro et ma mère y séjournaient.
— Et cx)mment avez-vous eu la preuve de ces horreurs î...
— Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. Vos deux petits-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable a dit à ces pauvres enfans de tâcher de découvrir quelles sont nos intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de rerner mon oncle par la prêlraille, il leur a|ditque vous seul éliezcapable de me diriger, car il me prend heureusement pour un .sabreur.
— Comment, mes petits-enfansl...
— Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons do vin do ("hampagne, et en compagnie de Maxence...
— Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.
— Fario m'a donné des renseignemens sur leur existence noclurno, reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le peu do paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfans. Je .soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de chipper les cinquante mille francs de rente sur le Grand- Livro, et de s'en aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile h leur pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage do mon oncle; mais je no sais comment faire.
— J'y penserai, dit le vieillard.
Philippe cl monsieur Hochon so séparèrent en voyant venir quelques personnes.
Jamais , en aucun moment do sa vie , Jean-Jacques Rouget ne .souOVit autant que def)uis la première visite do son iK'veu Philippe. Florn épouvantée avait lo pressr'nlimenl d'un danger qui menaçait Maxence. Lasso de son maître, cl crai'/nant (ju'il ne vécût très vieux, en le voyant résster si longtemps ft ses criminelles praliqui's, elic! inventa lo |)lan très simple de quitter le pays et d'iiller ('pouser Maxence h Paris, après s'èln^ fait ilunni>r Tin'-cripliiin d(( ciriqiianle mille livres de rente sur le Grand Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par inlérAt pour ses héritiers ni par avarice [)ersoiiiiell«, mais par sa [lav'.if)!!, se reliis'Ml h donner l'iiiscriplion h i'iore, en lui ohjrrldnl qu'elle était son unique lii-rilière. Le nialheuri'ux siv.iil h quel point More annait Maxence, et ilso voyiiil abandoiini' dès qu'elle Serait assez riche pour se marier, yiiand Flore, a|>rès avoir employé les cajoleries les plus tendres, se vil refusiN", elle (l(''|i|iiyii ses rigueurs : elle ne p.irl.iil plus h son m.iître, elle le faisait servir par la Véilie ipii vil ce vieilliird, un matin, les yeux tout rouges d'avoir pleuré peiid/int lu niiil. Ilepuis uih^ semaine, le père Hougel dtSjeiiniiii soûl, ei Dieu sail comme I
Or, le lenileinaiii dr> sa < luivirsalion avec monsieur llocliiiti, l'InlipiM-, ipii voulut f lire une seconde visite t\ son oni::e, le Iroiiva Irè.s r.liniigé. Flore reslii près du vjiilliird, lui jeta des reininls Hiri'cluriix, lui parla tendremeiil, cl joua si bien la cotriédle, que Philippe devina le pi-ril d" la siliiJilioii par l.iiit de sollicitude deplnyi'-e eu sa pn'seiiei». Gilet, dont la p>ilili<|Ue consistnit .'i fiur toute e<i|M>re de colliMon aM'c l'liili|)pe, ne ,se niiiiiira point. Apiès iivoir olini ii\i./.4i:. — II. ËKirait >lo li (
serve le père Rouget et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un grand coup.
— Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui trahissait l'intention de sortir.
— Oh ! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe ?
— Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.
— Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. n n'a pas voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajoula-telle en se tournant vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte les fous.
Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la regarda tout aussi fixement qu'elle venait do regarder sa vielime.
— Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard, mon oncle no serait pas libre de se promener seul avec moi ?
— îlais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre chose.
— Hé bien ! venez, mon oncle î Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne et son chapeau...
— Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'estce pas, monsieur?
— Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...
— Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.
— Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre ses deux tyrans d'accord.
— Mon oncle, vous viendrez à [lied et avec moi, ou je no reviens plus; car alors la ville d'Issoudun aurait raison : vous seriez sous la domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime, très-bien I repritil en arrêtant sur Flore Brazier un regard de plomb. Quo vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que tous rendiez le bonhomme malheureux ?... liallo là ! Quand on veut ono succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...
Philippe vit alors une hésitation cruelle so peignant sur la figure de ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.
— Ah I c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh bien! adieu, mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.
Il se retourna vivement quand il lut h la porte, et surprit encore uno fois un gesto de menace do Flore ft son oncle.
— Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je vous trouverai à votre porle ; je v.iis faire à monsieur Iloihon uno visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, jo me char(,'e d'envoyer promener bien du monde...
El Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.
Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Pliilippe h monsieur Hochon avait préparée dans cette l'ainille. A neuf heures, le vieux monsieur lli'ron se présenta, mini de papiers, et trouva dans la salli" du feu que le vieillard avait l'ait allumer contre son habitud<\ ll.ibilléo h c,elt(> heure indue, madame Hochon occup.Til son fauteuil nu coin de la chemiiK^e. Les deux peliis-lils, prévenus p.ir Ailolphine d'un orage nmassi* depuis la veille sur leurs lèles, nvaieiitélé consignés au logis. Manili's |);ir Grille, ils luniil s'iisi.s de l'espèce d'appareil déployé par leurs grands-pnrens, dont la fVoideur et la colère grondaient sur eux di puis vingl-qu.'ilre heures.
— Ne vous l(<ve/. pis pour eux, dit l'oclogénairo h monsieur Héron, lar vous vo>ez deux mi.sérables indignes do pardon.
— Oh ! grand-papa I dil François.
— T.iisez-vous, reprit lo solennel vieillard, je connais volri» vie iiorliiriie el VOS liaisons avec iiionsieiir M.nenc^ Gilet ; nuis voms n'ire/ plus le retrouver ihez la (ognelln h une heure du malin, cjir vous ne Mitlinz d'ici tous deux
ini''lif liiim ilin. 3 IQ
DE BALZAC
que pour vous rendre à vos destinations respectives. Ah I vous avez ruiné Fario ! Ah ! vous avez plusieurs fois failli aller en Cour d'assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maience, qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille et do ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et ce qui se fait iri.,. Pour mille écus vous devenez espions, à dix millî' écus vous assassineriez sans doute?... .Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau ? car monsieur Gilet savait très bien que Fario lui avait lionne le coup de couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hoir. Joseph B;idau. Si ce gibier do potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris par vous l'intention où était madame Agathe de rosier ici. Vous ! mes petitsliN, les espions d'un tel homme 1 Vous, des maraudeurs!... Ne saviez-vous pas que voire digne chef, au dériul de son métier, a déjh tué en 1806 une pauvre jeune créature 1 Jo ne veux pas av .lir dos assassins ou des voleurs dans ma famille ; vous ferez vos paquets, et vous irez vous faire pendre ailleurs!
Les deux jf'unes gens de>ii]rent blancs et immobiles comme des statues de plâtre.
— Allez, monsi ur Héron, dit l'avare au notaire.
Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait quo la fortune cl. lire et liquide des deux enfans Borniche était de soixante dix mille francs, somme qui représ'^nîail la dot de leur mère ; mais monsieur Hoclion avait fait prêter h sa (lllc des sommes assez fortes, et se trouvait, sous le nom di-s prôt. urs, m;i!tro d'une portion do la fortune do ses petits-eiifan-î Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldat par vingt mille francs.
•— Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune, et marche tout seul ! Moi, je reste maîiru de donner mon bien et Cilui de madame Hochon, qui partage en ce moment toutes mis idées, h qui je veux, è notre chère Adolptiine; oui, nous lui ferons épouser le fiU d'un pair do France, si nous le voulons, car el e aura tous nos capitaux !...
— Une tr^.s-bclle fortune ! dit monsieur Héron.
— Monsieur Maxeuco Gilet vous indemnisera, dit madame Hocîion.
— Amassez donc des pièces do vingt sous pour do pareils garm-mensl... s'écria monsieur Hochon.
— l'anlon! dit D.iruch en Imlbuliant.
— Pardon, el ferai pUt», répéta railleusement le vieillard en imitant la voix ili-. enfans. Si je vous pardonne, vous iri'Z prévenir mon^ii-ur Maxence do ce qui vous arrive, pO'ir qu'il s<; Ijcniir sur ses gardes... Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moy<ns de savoir connnont vous vous conduirez. Comme vous ferez, je fierai. Ce ne sera point par une bonne conduit»; d'un jour ni crile d'un mois qiie je vous jugerai, mais par celle du plusieurs années!... J'ai lion pii'd, bon œil, bonne santé. J'espère vivre encore nssi'Z pour savoir dans quel chemin vous mettrez les pieds. El dnl)ord, vou^ irez, vous, monsieur le capitaliste, h Paris éludiiT In Unqiin chez monsieur Moiigenod. Malheur Il voiiH, M vous n'allez pas droit : on y aura l'oiil sur vous, VoH fonds «ont chez messieurs Mongenod el (Ils; voici sur cui un bon de pareille somme. Ainsi, libiTez-nioi, en siglinnl voire roMiple de tutelle qui se h-rniine par une quit- Ifthie. dll-il en prenant le comi;to des mains do Héron, et le tendant /i Djiiui b.
— (juanl /i vous, François llocliun, vous me redev<!Z do l'/irgenl nu lieu d'en avoir li loucher, dit le vieillard en re- ♦tardiinl mn autre |M'iil-lll«. Monsieur Héron, lisez-lui «on compte, il es' clair... très clair.
La ierlure mi lit (mr un profond silence.
— Voui Ire/ nvec M\ c. lits limes par nn ft Poitiers f.iire Voirn Dioll. ilil le Krnn.l-p.'re ipi.iiid le noinirn eut fini. Je vou* pri'paralH utiu belle exLslenit ; nialiilenani, il l.ml
vous faire avocat pour gagner votre vie. Ah I mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans? apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper : j'ai dos bottes de sept lieues.
Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes signés, Gritte annonça monsieur ie colonel Philippe Bridau. Madame Hochon sortit en emmenant ses deux pelits-fils dans sa chambre afin de les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, el savoir quel effet cette scène avait produit sur eux.
Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre, et parlèrent à voix basse.
— J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être vendue que par le titulaire lui-môme ou par un mandataire ; or, depuis votre séiour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune étude ; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu signer ailleurs. SU donne une procuration ici, nous le saurons à l'instant ; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il faut l'enregistrer, et le d gne monsieur Héron a les moyens d'en Atro averti. Si donc le lioiihomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre 00 qu'il aura fait.
— La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne ; et— elle— ne— se— don— ne— ra— pas , s'écria lo soudard en voyant son oncle sur le pas de sa porto et le montrant à monsieur Hochon, à qui il expliqua succicntement les événemens, si petits et à la fois si grands^ de sa visite. — Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter Mignonne! m'a dit que tous les ofliciers de la vieille armée fêtaient chaque aimée à Issoudun l'anniversaire du couronnement dû l'Empereur ; eh bien ! dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.
— S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la poste pour aller à Paris, et laissera très-bien l'anniversaire...
— Bon, il s'agit de chambrer mon oncle ; mais j'ai le regard qui plombe les imbéciles, dit Philippe eu faisant trembler monsieur Hochon par un coup d'œil atroce.
— S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute dérouvert un moyeu de gagner la partie, fit observer le vieil avare.
— Oh I Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller. Cet Espagnol m'a découvert aux environs do Valan un de mes anciens soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Binjamin Bourdel est aux ordr's de mon Espagnol, qui lui-même a mis un do ses chevaux à la disposition de Benjamin.
— Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petitsenfans, vous ferez certes une bonne action.
— Aujourd'hui, giAco à moi, l'on sait dans tout Issoudtm ce que monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répoiiilit Phili|ip(>. Kl les disetten, selon votre expres- .sion, vont leur train sur lui. Moralement, il est perdu !...
Dès (pie Philippe sortit do chez son oncle, Flore entra ilnus la chambre de Mnxeneo pour lui raconter les moindres détails de lu visite que venait do faire l'audacieux neveu.
— Que faire? dit-elle.
— Avant d'arriver nu dernier moyen, qui sera de me battre avec ce grand cadavrelà, répondit MaxiMice, il faut jouer quitte ou double en essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec, son neveu I
— Mais co grand mfllin-lh ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore : il lui nommera les choses par leur nom.
— Iv'onte-moi donc, dit Maxencn d'un son do voix strident. (Tois-lu que je n'aie pas (S'oulé aux portes et refléclii h notre posiiion? Demande nn ctieval et on elwir-hbancs nu père Cognel, il les l'aul h l'inslaiit ! tout doit être
UN MÉNAGE DE GARÇON
pari en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes affaires, emmène la Védie, et cours à Vatan. Installe-loi là comme une femme qui veut y demeurer ; emporte les vinprt mille francs qu'il a dans son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai sur Paris ppndant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il voudra courir après toi... Eh bien I moi, je me charge alors de lui parler...
Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras dessous, et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.
— Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt dix mille livres de rente.
— Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous avez diablement raison : elle est sucrement belle ! Au lieu de vous citouchnûter, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout simple ; ello voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser Maxence, qu'elle adore....
— Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout do même.
— Eh bieni par les entrailles do ma mère! qui est bien votre smur, reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple comme mon gfint, et telle qu'elle devait Atre avant que ce polisson, indigne d'avoir servi dans la garde impériale, no vînt se caser dans votre ménage...
•— Oh ! si tu faisais cela? dit le vieillard.
— C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole h son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une condition, (Il le soudard.
— Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air héb('té.
— No signez pas la procuration ([u'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque-l.'i. Cos deux carcans veulent la permission do vendre vo> cinquante niillo francs de rente uniqupnient pour s'en aller se marier à Paris, et y faire la noce avec votrn millien...
— J'en ai bien peur, rt^pondit Rouget.
— Ili", bien ! quoi qu'on vous fasse, remettez la procuralion à la semaine prorhaine.
— Ont. mais quand Flore me parle, ello me remue l'flme h me faire perdre la raison. Tiens, quand ello me re;,'ardo d'une corlain" façon, ses yeux lilens me spmtilent le parailis, ot JK un suis plus mon iii.iiin', surtout quand il y a (piclqups jours iju'elln mn lient rltfiieur.
— lié tiien I si elle fait la sucréi', <'()nlenlez-vous de lui promettre la procurnlion, et (irt'veuezmoi la veille de la KJsrnnlnrt'. Ola me suftira : Maxence ne sera pas votre mandalalr<», ou bien il m'aura lui'». Si je In tue, vous mo firendrez chez vou<t à sa plare, je vous ferai ni.irrher alors cette jolie fllln au doigt et à l'eed. Oui, Flon^ vous nimen, tonnerre do Dieu I ou si vous n'Aies pas content d'elle, j(t la cravacherai.
— Oh I |n ne souffrirai jamols cela. Un coup frappé sur Flore uratteindrail au cneur.
— Mais c.'i'^t pourtaid la seule manière de gouverner les femmes et les cliev.iux. Un hemme se fait niu'-i craindre, aimer et respecter. Voifi ce que je voulais vous dire dans In tuyau de l'oreille. — Ilonjour, mensieurs, dit-il h Mi^'Udnnel et h t'arpeiilier, je promène mon ourle, comme vous voyez, et jn l/lch" de In former, car nous sommes dans un Hiècln oit les enfuis 5ont Obligés do fairo l'édacatioii lie leurs urands-p.irens.
On se salua rniippcliveinnnl.
— Vous voyez dans mou cher oncle les otTels d'une passion miillieiireuse, reprit le colonel. On veut li< dépiiiiiler de sa fortune, et le lnls«er \h comme liai» i ; vus siive/i il" qui je veux parler. Le bonhomme n'igiiuro piis le complut,
et il n'a pas la force de se passer de nanan pendant quelques jours pour le déjouer.
Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.
— Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux manières de délivrer mon oncle ; il faut que le colonel Bridau tue le comm.indant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous pour arranger les places au bam^uet de manière à ce que je sois en lace du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes témoins.
— Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme vice-président, sera votre vis-àvis, dit Alignonnet.
— Ohl ce drôle aura pour lui le commandant Potcl et le capitaine Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ses incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déià ses seconds, ils lui seront fidèles...
— Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela sa mitonne; ainsi ne signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre, heureux, aimé de Flore, cl sans voire Cour des Aides.
— Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence a tué neuf hommes en duel.
— Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler, répondit Philippe.
— Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnel.
— Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse, vous vivrez ensemble comme des coeurs à la fleur d'orange, une fois son deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle (bndra en larmes; mais... laissez couler l'eau 1
Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et s'efforcèrent de donner du (tt'ur au [lère Rouget, avec lequel ils .se promenèrent pendant environ deux heures. Enfin, Philippe ramena son oncle, auquel il dit :— Ne prenez aucune détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a coûié plus cher que Flore ne vous roiltera jamais 1... Aussi m'a-l-ello appris à me conduire comme il faut i>our le reste do mes jours avec le beau sexe. Les femmes sont des en fan s méchans, c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en fairo craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là I
Il était environ deux heures après midi quand le bonhoiiime rentra chez lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins, d'après les ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.
— Qu'y a-t-il ? ilemanda Jean-.Iacque!».
— Ali 1 monsieur, madame o'-l |i.iriie avec la Védin !
— l'...artie?... dit le vieillnrd d'un son d(< voix élranirlé. Le coii(i fut si violent i|im Rouget .s'a^sil .«.ur une îles
marches do son escalier. Un moment après, il se releva. r<'garda dans la salle, dans la cuisine, monta dans sou ap|iartenienl, alla iians toutes les chambres, revint dans la salle, KO jota dans un fauteuil et se mil à fondre eu larmes.
— Oii csl-elloî criait-il en .sanglotant. Od est-elle t Où rsl Max ?
— Jn ne sais pas, répondit Kouski, le commandant esl jorli sans me rien dire.
(iilet, en très habile polilii]ue, avait jugé nécessaire d'aller fllner par la ville. En laissant le vieilliird seul à .sou di'sespoir, il lui taisait sentir son abandon et In rendait par là docil(< à .ses conseils. M. us pour em|ièclier (jue Philippe n'assistât son oncle dans celle cri<e, Max avait recommandé à Kouski de n'iuivrir la porte à personne. Flore ahseut(>, le vieillard était .sans fndn ni mors, et In siluatiou devenail alors excessivement critique. Pendant .sa tournée eu ville, M.ueu.-e Ciilet fut iHùli^ par lir.iucoiip do geus(|nl, la veille, eus-inl été très euipresM^s à venir lui «orror la main. Une réaction gt'uér.de se fais,i)t contre lui,
PE CAIZAC.
Les œuvres des Chevaliers de la D€? -uvrance occupaient toutes les langues. Lhisioire de l'arrêà aiion de Joseph Biidau, mainlenani éclaircie, déshonorais Max, dont la vie et les œuvres recevaient en un jour tout leur prix. Gilet renconlra le commandant Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.
— Qu'as-tu, Potel?
— Mon cher, la Garde impériale est polissonnée dans toute la ville!... Les péquins t'embêtent, et, par contre- Coup, ça me touche à fond de co^ur.
— De quoi se plaignent-ils? repuuJit Max.
— De ce que tu leur faisais les nuits.
— Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peuT...
— Ceci n'est rien, dit Potel.
Potel appartenait à ce genre d'ofBeiers qui répondaient h un bourguemeslre : a Eh ! on vous la payera, votre ville, si on la brûle I » Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.
— Quoi, encore ? dit Gilet.
— La Girdc est contre la Garde I voilà ce qui me crève le cœur. C'e-t Bridau qui a déchaîné tous ces bourgeois sur toi. La Garde contre la Garde I... non, ça n'est pas bien 1 Tu ne peux pas reculer, Max, et il faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie do chercher querelle à cette grande canaille-là, et de le descendre ; car alors les bourgeois n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je no dis pas : deux braves de la Garde ont une querelle, ou se bat, il n'y a pas là de péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans la Garde. Un homme de la Garde no doit pas se conduire ainsi, devant des bourgeois, contre un autre homme de la Garde I Ah I la Garde est embt^tée, et à Issoudun, encore 1 où elle était honorée 1...
— Allons, Potel, no t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même lu ne me verrais pas au banquet do l'aDDiversaire...
— Tu ne serais pas chez Lacroix après demain?... s'écria Potel en interrompant son ami. Mais lu veux donc passer pour un lâche, avoir l'uir do fuir Bridau ? Non, non. Les grenadiers à pied do la Garde no doivent pus reculer devant N-s iJr.igons de la Garde. Arrange tes alluires autrement, et sois là!...
— Kncore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis m'y trouver et faire aussi mes ail'aires! Car, se dit-il en lui-même, il ne faut pas que la procuration soil à mon nom. Comme l'a dit le vieux Héron, ça prendrait trop la lournure d'un vol.
Ce lion, empêtré dans les lilels ourdis par Piiilippc Bridau, frémit eniro ses dcnls; il évita les regards do tous Cf'ux qu'il rcnronirail, et revint pur le boulevard Vilatle en «î parlant h lui-même : u Avant de me battre, j'aurai les renti'S, se disail-il. Si ji; meurs, au ni ins celte inscription 110 M'ra pas h (<: Philippe, j(! l'aurai fait mettre au nom do Flore. D'après mes i:istruclioris, l'ciilanl ira droit à Paris, cl pourra, si elle le veut, épouser le lilsde quelque maréchal de ri:mpire qui sera dégomme. Je ferai donner la procuralion au nom do Darucli, qui ne transférera l'inscnplion que sur mon ordre. »
Max, il faut lui nndro niio justice, n'élail jamais plus calme en opp/irenceipio quand son sang el ses i>lées houilloniiau lit. Aus.si jamais ne vit-on h un si haut degri-, réuni<H chez un militaire, les qiialilés (jui l'ont le giaïul gé- Di'T.il. S'il n'eût pos été arrêU' dans .s<i carrière p,ir la r^p. livilé, riTles, l'cmpcnur aurait eu dans «c «aiçim un de ces homiiMs si riéi css.iirc, h de vastes ciilreprises. V.n entrant ilan» In Ballet où plcurail loujours la victime de toutrs CCS scène» b lu fois cianiques cl lr.igi(|uis, Max demanda la raiifw d«cflle dévjlalion : il ill réloiiiié, il no .savait rien, il apprit avec, une surprise hiiri joiii-e le déport do flore, il quesiinniin Kou'-ki pruir oiiiriiir qu('lques lumières sur le Lut ili' c<i voyage inexpliralilc.
— Modamu m'a dit coinmi' ra, lllKouski,dedire h iiionsieiir qu'elh' avait pn» tlam lo itecrélairu lot» vingt miUo
(rancs em or qui"s'y trouvaient, en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses gages, depuis vingt-deux ans.
— Ses gages?... dit Rouget.
— Oui, reprit Kou^ki. — « Ah ! je ne reviendrai plus, » qu'elle s'en allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée à monsieur, faisait des représentations à madame). « Non 1 non 1 qu'elle disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu me traiter comme la deruièro des dernières 1 » Et elle pleurait!... à chaudes larmes.
— Eh 1 je me moque bien de Philippe I s'écria le vieillard que Maxence observait. Où est Flore ? Comment peuton savoir où elle est?
— Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit froidement Maxence.
— Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?... Il n'y a que loi, mon bon Max, qui sauras trouver Flore, elle te suivra, tu me la ramèneras...
— Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.
— Parbleu 1 s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te tuer.
— Ah 1 s'écria Gilet en riant, nous verrons...
— Mon ami, dit le vieillard,retrouveFlore, et dis-lui que je ferai tout ce qu'elle voudia I...
— On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à Kouski ; sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va l'informer, de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a prise mademoiselle Brazier.
Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait comme la cause do tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion comme celle de Rouget pour Flore ressemble étonnamment à l'enfance. A six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.
— Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.
— Voulez-vous venir ce soir à Vatan ? dit Max au vieillard, la route est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux voire raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.
— ■ Parlons 1 s'écria Rouget.
— Mets lout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. S(,îllo mon cheval, j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.
Monsieur llochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle Brazier h Philippe Bridau, qui se leva de lubie chez monsieur Mignonnel pour courir h la [ilaee Suiiit- Jeaii ; car il devina parfaileiiient le but de celle liubile slralégie. Quand l'hilippo se présenta pour entrer chez .son oncle, Kouski lui ré|)oudit par une croisée du premier étage que monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne. *
— Fario, dit l'Iiilippeà l'Espagnol (|uiso promenait dans la grunlo Nurelle, va dire à Benjamin de monter à cheval ; il est urgent quo je sache co quo deviendront mon oncle et Muxence.
— On atlello h cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la maison de Rouget.
— S'ils vont h Vatan, repondit Philippe, Irouve-moi un .second cheval, et reviens avec Rei>jamin chez monsieur Mignoiinel.
— Quo comptez-vous faire? dit monsieur llochon qu> sorlil do sa maison en voyant Philippe et Fario sur la place.
— I.o (aient d'un néiu'rul, mon cher monsieur llochon, consiste, non seulnnenlà bien observer les inouvemi>ns de reiiiii'ini, mais eii( ore à drviiier ses intentions par ses iiiDuvcmens, et /i toujours iiiodilier son plan à mesure quo i'uiinemi le dérange par une marche imprévue. Tenez, si
UN MÉNAGE DE GAUCON
mon onclo et Maxence sortent ensf mlile dans lo tr-rlingot, ils vont à Vafan; Maxence lui a promis de le réconcijier avec Flore, qui fugit ad calices I car cette manœuvre est du général Virgile. Si cela se joue ainsi, je ne sais pas ce que je ferai ; mais j'aurai la nuit à moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, les notaires sont couchés. Si, comme les piafTemens du second cheval me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant mon oncle, ce qui parait nécessaire et vraisemblable, le drôle est perdu 1 Vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la succession, nous autres vieux soldais... Et, comme pour ce dernier coup de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet, alin de m'y entendre avec mon ami Carpentier.
Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la petite Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa curiosilé de vieillard fut alors si pui'^samment excitée, qu'il rc-la debout à la feiiâtre de la salle, attendant le bruit de la vieille demi fortune, qui ne se fit pasatlendre. L'impatience de Jeau-Jac^ ques lui fit suivre Maxence à vmgt minutes de distance. Kouski, sans doute sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.
— S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.
En ce moment, un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux [ictlts-tils du vieillard, penauds depuis le malin, s'étaient coiisif,'tiés d'eux-mêmes chez leur grandpère. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient reconnu combien ils devaient ménager leurs grands parens. Baruch ne pouvait guère igncrrrrinfluiMiL-e qu'exerçait son grandpère Hoclion sur son grand|jère et sa grand'mère lioruiche ; nionsie\ir Hochon ne manquerait pas de (aire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand mariage dont on l'avait menacé le maiin même. Plus riche que François, Baruch avait beaucoup à perdn^ ; Il fut donc pour une soumission absolue, en n'y mellant pas d'autres conditions ijue W payement des dettes conirnctécs avec Max. (Juant h François, son avenir élail entre les mains de son grand-père ; il n'espérail de forlune cjue de lui, puisque, d'après le coinpt(( de tutelle, il devenait son débiteur. Dk soli'iuielles promesses furent alors faites par les deux ji'uni's gens dont le repentir fut slimulii |iar leurs intérêts compnimi.s, et niailame Hochon les rassura sur leurs dettes envers Maxence.
— Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une conduite sage, et monsieur lloi bon s'ap.iisera.
Aussi, (juand François eut lu la lelire par-dessus l'i-fiaulo deliaruch, lui dit-il à l'oreille:— Demande conseil à grandpapa 7
— Tenez, lit Baruch en apportant la lettre au vieillard.
— Lisez-la moi, jo n'ai pas mes lunelles.
« Mon cher ami, • J'espère (jue (u n'hésiteras pas, dans les circonstances r graves 011 je nn' Inuve, h nw rendre service en accrp- !■ lanl d'être Ici fondé do pouvoir de monsieur Houj;et. '< Ainsi, SOIS /( Vntaii di'main It neuf heures. Je l'enverrai ■> sans doute A P.iris; mais sois lrani|uille. je lo donnerai * rartçenl du voyage et te rejoindrai pioinplemenl, car je •) suis ;i [K'u près SÛT d'êlre forcé de i|uitier hsoiidun le n .'I di'ceinbri'. Adieu, ju Compte sur ton amitié, compte v\ :ur celle do ton ami
« IUA\i:>CB. ■
— Dieu soitlouA! (Il monsieur lloe.hon. In succj's;,Jon de cet inilH'irle est sauvi'e des «rdles de ces diiible.vl/l !
— Cela sera si vous le dites, lil madame Hochon, et j'en remercie Dieu, ipii sans doute nuM i xamé im s prières. Lo Irionipho tles médians est toujours jwas««er.
— Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Ruuaot.dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris ; mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge de roulier...
— Ah bien ! fit François que le bruit d'une voilure dans la grande Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau : le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemb'edans la calèche, Benjamin et Carpentier les suivent à cheval !...
— J'y vais ! s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur tout autre sentiment.
Monsieur Horhon trouva lo vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette lettre que son neveu lui dictait :
« Mademoi.selle, » Si vous ne parlez pas, aussitôt cette lettre reçue, poŒP » revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingra- » litude pour mes bontés, que je révoquerai le testament » fait en votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu y> Philippe. Vous comprenez aussi que monsieur Gilet no » doit plus être mon commensal, dès qu'il se trouve avec « vous à Vatan. Je charge monsieur le capitaine ("arpen- » lier de vous remettre la présente, et j'espère que vous » écouterez ses conseils, car il vous parlera comme le » ferait votre atfeclionné,