‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 13 sur 45 · J.-J. ROUGET · texte numérisé non relu

J.-J. ROUGET

— Le capitaine Carpentier et moi nous avons rencontré mon oncle qui faisait la .sottise d'aller h Vatan retrouver mademoiselle Brazier et le commandant Gilet, 'Ut avec une prolbnde ironie Pliilijipe ?i monsieur Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner têle bai'-sée dans un piège : ne s^ra-t-il pas abandonné par celte (illedèsqu'il lui aura si^rné la procuration qu'elle demande pour se vendre à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rentes ! En écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son toit, la belle fuyarde f... Jo promets de rendre mademoiselle Brazier .souple comme un jonc pour le reste do .ses jours, .si mon oncle veut me laisser prendre la place do monsieur Gilet, (|ui' je trouve plus que déplacé ici. Ai-je raison?... El mon onclo se lamente!

— Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris la meilleur moyen pour avoir lu paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous co qu'elle était dans les prenders jours.

— Non, car elle ne me pardomiera pas la peine que je vais lui luire, dit lo vieillard en pleurant, elle ne n)'aiuiera

pi U.S.

— Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.

— Mais ouvrez donc les yeuxT lit monsieur Horhon à Rouget. On veut vous ili-pouiller et vous abandonner...

— .Ah ! si j'en étals si1r !... .s'écria TmibiTile.

— Tenez, voici une lettre que Maxence a ('-crile î» mon pelit-lils Horniche, dit le vieil Hocl'on. lisez 1

— Quelle hcrreur ! .s'écria ( iirpeiilier en entendant la lecture de In lelire que Rouget m en pleurant.

— Est-ce» n^se* clair, mon oncle 'f demanda Plnlip[M\ Alli"z, tenez-moi cette lille par l'inlérêl, et vous ,\erei n.loré... comme vous pouvez l'être : moitui lil, moitié coton.

— r;lle nim« trop Maxence, ello me (|ulltern, (il lo vieillaril en paraissant t^pouvanU'.

— Mais, mon oncle, Maxence ou noi, nous ne l.iissoron ) pas npr>\s deiiiw'n i \c\ ^,.1 «îo Dos pieds sur le.v rh»niins d'Issoiiilun...

— l.li bien I allez, monsieur Carpentier, reprit le tH>nhomnie, si vous me promettez quelle reviendra, all««i

lae

DE BALZAC

Vous ?tps un honnête homme, dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...

— Lecapitainp Carpentipr lui soufrera dans l'oreille que }f fais vpnir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse retiendra ventre à terre!

Le capitainp partit en conduisant lui-mPme la vieille calèche, il fut acrompa?né de Benjamin à chpval, car on ne (rnuva plus Kouski. Quoique menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa filace, le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin d'annoncer à Maionce et à Flore le coup de mnin i!e leur adversaire. Aiirè"! avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.

En apprenant la fuite de Kou?ki, Philippe dit à Benjamin :

— Tu remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de primper derrière la calèche h l'insu de Flore, pour te trouver ici en mPme temps qu'elle.— Ça se destine, papa Hochon 1 fit le lieutenant colonel. Après-demain le banquet sera jovial.

— Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.

— Je viens de dire h Fario de m'y envoyer leufes mes aiïaires. Je coucherai dans la chambre dont la porte e?t sur le palier de l'appartement do Gilet, mon oncle y consent.

— Qu'arrivera-t-il de fout ceci? dit le bonhomme épouvante.

— Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre hf'urcs d'ici, douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.

— Dieu le veuille ! fît le bonhomme en essuyant ses larmes.

— Il e«l sept heures, dit Pliilippe, la reine do votre cœur sera vers onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas henreu-x comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philip[ie h l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'?! l'.irrivêe de cette sint.'e<;se, vous m'aiderez h maintenir le bonhomme dans sa "''solution ; puis, h nous deux, nous ferons comprendre ft mademoiselle la Rabouilleuse ses vrais inti'rêts.

Monsieur Ilocbon tint compnsnio h Philippe en reconnaissant la lustesse de sa demande ; mais ils eurent tous deut fort h faire, car le père noitf,'et se livrait h des lamentaiiiins d'enf.int qui ne cédèrent (jue devant ce raisonnement réi/'t!* dix fois fiar Philippe :

— Miin oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous reconnallrez que j'ai ou raison, Votis serez rhoyit, vous panterez vos rent"s, vous vous conduirez dépo'-Tii'i* p;<r mes conseils, et tout ira comme le Paradis.

Quand, h onze heures et demie, on entendit le bruit du lw»T|inco» dnns'a prnnde Naretle. la qneslinn fut de savoir si 1.1 voilure revenait [ileine ou vide. I.e visiipe de Roiipet ofTHl «lors l'expression d'une horrible nii?ois«e, qui fut remplaci'c jiar rabattement il'iine joln excessive lorsqu'il n(>'Tçut les deux femmrs nu moment où In vdltiire tourna fioiir entrer.

— Koihki, dit Philippe en donnant la mnin h Flore pour dosrrndre, vous n'(*li's plu» nu serv ice de monsieur Hou- Kei, vous ne coucherez pas (ci ce soir, ein^i futi-s vos paqiinls; Ileniamin, que voici, xoiis remplace.

— V(.iis /*i"i donc le maître? dit Florr» nvr'c ironie.

— Avec voire permission, répondit llnlippe en serrant In mnin de Flore dans In cienne comme rjnns un étnii. Venez î rioiis devons nous rabnuiUer le cœur, h nous deux.

Philippe emmena retle femme slopérnito h quelques pas de lA, Mir \t\ pince Sniiit-Jean.

— Mfl toute t«.||i., npn's-demnln Gilet srrn mis h l'omhre pnr ce hrns. dit le «uMidiiril en tendant In main dmile, ou le Mi'ti m'aura l.iil di--ciiMlrn |n (jnrile. SI je meurs, vous serez In mnliresw< rlnz mon pauvre imluVlln <l'onel#i I b«n^ lit I 8i Ji« r^iilo sur mes ijuilles, marchez droit,

et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, jn connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoulez-la bien ? H n'y a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel av.^c lui ; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. VoilS, ma biche I

Pmdant cetlo allocution. Flore trembla comme une personne prise par la fièvre.

— Tuer Max? .. dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.

— Allez, tenez, voilà mon oncle...

En effet, le père Rotiget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son trésor ; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.

— C'est aujourd'hui la Saint-Lambert, qui quitte sa place la perd, dit Benjamin au Polonais.

— Mon maître vous fermera le bec h tous, répondit Kouski en allant rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste.

Le lendemain, de neuf heures ?i onze heures, les femmes causaient entre elles h la porte des maisons. Dans toute la ville, i! n'était bruit que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.

— Que va-t-il se passer demain, au banquet du couronnement, entre Max et le colonel Bridau ?

Philippe dit à la Védie deux mois : « Six cents francs do rente viagère, ou chassée ! » qui la rendirent neutre pour le moment entre deux puissances aussi formidables que Philippe et Flore.

En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas I en amour, une tromperie intéressée est supérieure h la vérité, voilà pourquoi tant d'hommes payent si cher d'hnbiles trompeuses. La Rabouilleuse ne se montra qu'au moment du déjeuner, en descendant avec Rouget à qui elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant î) la place de Max le terrible soudard à l'ail d'un bleu somlire, à la figure froidement sinistre.

— Ou'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour h son oncle.

— Elle a, mon neveu, qu'elle no supporte pas l'idéode savoir que tu peux te battre avec le commandant Gilet.

— Je n'ai pas la moindre envie do tuer ce Gilet, répondit Philippe, il n'a qu"?i s'en aller d'Issoudun, s'embaripier pour rAmi'riqiie avec une pacotille, je serai le prem'er h vous conseiller de lui donner de quoi s'acheter les meilleures marchandises possibles, et h lui souhaiter bon voyage ! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable quo de faire les cent coups à Is.soudun la nuit, et lo diable dans votre maison.

— Eh bien I c'est gentil, cela I dit Rouget on regardant Floro.

— En A...mé...é,..Ti...)quol... répondit-elle on sanglotant.

— Il vaut mieux jouer des jambes fi New- York quo de pourrir dans une redinf^oto do sapin en France... Après O'Ia, vous me direz <|u*il est ndroit: il peut nio tuori flt observer lo colonel.

— Voulez- vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et Hoiimis en iinplornnl Philippe.

— C.erlainemeiil, il peu! bien venir chercher .ses atl'aires • je resterai cependant nvec mon oncle jiendnnt en temps-lh, rnr je ne quitte plus le bonhomme, répondit Ptiill[ipe.

— Vi'-die, rrin Flore, cours h In Poste, ma fille, et dis au rommnudnntque Jo le prie de...

UN MÉNAGE DE GARÇON

— De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la parole à Flore.

— Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je veux lui parler...

La terreur comprimait luUement la haine choz cette fille. In saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle s'accoutumait à pLer devant Philippe comme le pauvre Rouget s'ét.iit accoutumé à plier devant elle ; elle attendit avec auxiélé le retour de la Védie ; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hOlel de la Poste.

— Mo permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques Rouget.

— Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.

— ' Si mademoiselle n'est pus revenue à midi, vous me donnerez à une heure votre procur.ition pour vendre vos renies, dit Philippe en re^'ardanl I-lure. Allez avec la Védie pour sauver les apparences, niudemoi^elle. 11 faut désormais avoir soin de l'honneur do mon oncle.

Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au dé.-e»poir de s'être laissé di'tnisquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble en Amérique ; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du père Rouget, et qui ne voulait pas montier le fond do son cœur à celte (Jllo, persista dans son intention do tuer Philippe.

— Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous les troisà Paris, y passer l'hiver; mais comment imaginer, dès que nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient aill^iî II y a dans le cours des événemens une rapidité qui grise. J'ai pris le colonel pour un de ces sabrours qui n'ont pas deux idées : voilà ma faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre, maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant le colonel ; il m'a perdu dans l'opinion du la ville, ju ue puis me réhabihler que par sa mort...

— Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me débarrasser de ce sauvagc-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus sage...

— Que penserait-on do moi ? s'écria-t-il poussé par le préjugé des diaetles. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne me parait pas devoir fitre très (ort ; il e-it sorti de l'École pour aller à l'armée, il s'est toujours battu jusi|u'en 1815, il a voyagi'i depuis en Amérique ; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans uiut salli- d'armes, tandis qui! je suis sans égal au sabrer! Le sabre est son arme, j'aurai l'air généreux en l.i lui taisant oll'iir, car je lâcherai d'Clro l'insulté, el yi l'enfoncerai. Décidémenl cela vaut mieux. Rassure-loi : nous serons les mallres apràvdem<iiii.

Ainsi II' (loiiil <riioniieur lut riiez Mal |iliis fort qun la saine polilique. Ilivemm h une heure chez elle, Flore s'enfernin dans s;i cliainbi-e pour y pleurer à .son «ise. Pendant toule c(^llii journée, les di^elten nllérenl leur trniii dans Issniiilun, où l'un regardait comme inévitable un duel cntn? Pliilip[(e el MaxencP.

— Ah I niiinsieur iloclioii, dit Mignonnel ocroiiipagné (lit Cai'penlier qui rene.dti lièrent li^ viellhird sur le bouli.'varil baron, nous sommes très inquiets, c«r Gilul est biuu tort è toule ariiio.

— N'importe, répumlil le vieux diplomale de province, l'bilippe II tiien mené celle nil'aii'i)... i^l je li'auiflis pas cm (pjii en grii^ •saiivgi'iiKi aurait si proinptemenl reii->si. Ces deux gaillards oui roulé l'un vers l'autio coinine deux orages...

— Oli I fil (jirpenlier, Plillippo est un homme prui.tnd, mi ciiiiduile h la Cour des Pairs ujil un chef d'œuvro de di-

ploIlKltll',

— Lli bi< Il I capiluiiie Heiiurd, ditiaii un bourgeois, un

disait qu'entre eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la vieille Garde.

— Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans s'occuper à quelque cliose 1

— Eulin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué leur jeu. Le colonel no devait-il pas venger son frère Joseph? Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.

— Bah! un artiste, dit Renard.

— Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dil que monsieur Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de renies, au moment où le colonel s'est établi chez son oncle.

— Gilet, voler des rentes à quelqu'un I... Tenez; ne dites pas cela, monsieur Ganivel, ailleurs qu'ici, s'écria Poiel, ou nous vous ferions avaler votre langue, et sans sauce 1

Dans toutes les maisons bourgeoises on fil des vœux pour le digne colonel Bridau.

Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix, en attendant Philippe Bridau. Le bau.^uet qui devait avoir lieu pour fîter le couroiinemeulélait indiqué pour cinq heures, heure niililaire. On cau.sail de l'affaire do Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir une réunion chez un marchand de vins sur la Place. Parmi les ofllciers, Potel et Renard lurent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.

— Est-ce que nous devons nous mêler do ce qui se passe entre deux héritiers, di.sait Renard.

— Max est faiblo avic les femmes, faisait observer le cynique Potel.

— Il y aura des sabres dégaînés sous peu, dit un ancien sous-lieutenani qui cultivait un marais danslellaut-Bailaii. Si monsieur Maxence Gilet a commis la .sottist^ devenir demeurer chez le bonhoniine Rouget, il serait un Iflclie de de s'en laisser cha»ser couimo un valet sans dcuiauder raison.

— Certes, répondit sèchement Mignonnct. Une sottise qui ne réussit pas* devient un crime.

M.ix, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors accueilli par nn silence assez signillcalil'. PoIel, Renard, prirent leur ami chacun par nn bras, et allèrent k quelques pas rausir avec lui. Fil ce moment, on vit venir de loin Plnbppe en grand»! tenue, il traînait sa canne d'un air iinperliirli.ible (]ui conlraslait avec la [irohiiiile atti'iilioii que Max élail forcé d'accorder aux discours de ses deux derniers nnijs. p|iilippi> reçut les poignwvs de main do Mignonnel, de Carpenlier el «le quelques aiilres. C.el iircueil, si dillérehl de Celui qu'on venait di> faire iiMax'-nce, (iclieva de diissiper dans l'espril de ce garçon quelque.s idi'es de cou«rdi-e, do .siKes.se .si vous voulez, que les in-, stances et surloul leslendrr.sses de Klon> avaient iuiluaiire, uni) fois qu'il s'élail trouvé seul avec lui -niéiiip.

— Nous nous battrons, dil-il ou capitaine Renard, vit) mort 1 Ainsi, nn mu parlez |ilus du rien, laissez-uioi bien jouer mon r(Me.

Aprè.s ro dernier mol prononcé il'uii Ion fébrile, les (rois bdiiaparli.sli'^ revinrent se nièler au groupu des ofdi'ier.v. Max, le premier, Nilua Philippe lliidau, (pu lui rendit son Kilul en CI liangeiinl avec lui le pins Iruid regard.

— Allons, nie.vsiiMirs, h table, lil lo coiiimandaiil l'olel.

— Iiinonsà lu K'oire iinpt'tri'-sjilile du pelil l'oirlii, qui inainlenanl usl dans lu païudis des Braves, s'ucria Reiiaiil.

\n sentant que l:i conleniinro serait moins emUirrn» santé à lab'e, cliacun compril rnilenlloii du petit rapilain > de voltigeurs. Ou bo piécipilu dans la longue tallo basse du

DE BALZAC

restaurant Lacroix, dont les fenêtres donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table, où, comme lavait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.

Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique lesdeux athlètes convrrasscnt, malgré l'eutrain apparent du dîner, une espèce d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle que, l'un et l'autre, ils devaient méditer. Philippe parut d'un admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.

Quand le dossert lut servi, Philippe dit : — Remplissez vos verres, mes amis? Je réclame la permission de porter la première santé.

— Il a dit mes amis, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille de Max.

Max se versa du vin.

— A la Grande-Armée I s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.

— A la Grande-Armée ! fut répété comme une seule acclamation par toutes les voix.

En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Koa-ki, qui répétèrent : —A la Grande-Armée J

— Entrez, mes enfans 1 on va boire à sa santé ! dit lo commandant Potel.

]jPs vieux soldais entrèrent et so placèrent tous debout derrière les ollkiers.

— Tu vois bien qu'ti n'est pas mortl dit Kouski à un ancien sergent qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée.

— Je réclame le second toast, fit lo commandant Mignonnet.

On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mig'ionnet se leva.

— A ceux qui ont tenté de rétablir Fon fils! dit-il. Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau en

lui tendant leurs verres.

— A moi, dit Max qui se leva.

— C'e>t Max I c'est Max ! disait-on au dehors.

Un profond silr'nce ri'gna dans la salle et sur la place, car le c^'iractèro de Gilet Dt croire, à une provocation.

— Puissions-nous tous nous retrouver ô pareil jour, l'an prochain !

Et il siilua Philippe avec ironie.

— Ça .se mas,se, dit Kouski h son voisin.

— I^ police h l'aris ne vous laissait pas faire des banquets comme celui-ci, dit lo commandant Potel h Philippe.

— Pourquoi, diable! vas-tu parler do polico au colonel UridaiiT dit insoleinmeiil Maxence Gilet.

— Lr C4jnimiiiiilnnl Potel n'y entendait pas malice, lui /... dit Philippe en souriant avec uiiiertuine.

I.e Mleiirc flevinl si profond, (jii'on aurait entendu voler di H mour.lies, 8*11 y l'ii avait eu.

— U (lolice me riMloule nssrz, reprit Philippe, pour rn'dvoir envoyé h Issoiidiin, |)oys où j'ai eu |c plni.sir do retrouver de vieux lapins ; mais, ovouoiis-le î il n'y a pas Iri de (frnndtdiverii>-.sefiK.nH. Pour un homme qui ne hniswul pas In baR. telle, Je suh ns.'ez |irivé. Eulin, je lirai de» économies pour ces denioi-elle», car je ne suis pas dn reiiTAqiii les IiIh de plume donnent des rentras, et Manellr du Krniid OpiVa ni'n cortlc îles sommes lollex.

— IM-ce pniir moi ipie vous dites cela, mon cher rolorifl T deiiiniiili Max en (lirigr./ml mit Philippu un reg.ird qui fut comme un courant eieclrii|ue.

— Prenez-le comme vou» lo voudrez, commandant Gi- Uil, r4p<ifidlt PbiUpfM.

— Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre demain, avec...

— Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.

— Maintenant, dit Max, continuons les santés I Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les écouta.

— Ah, çàl vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!... Pas un mot sur ce cjui vient do se passer. Ça doit rester entre la vieille garde.

— Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.

— Vive son petit I Puîsse-t-il régner sur la France 1 s'écria Potel.

— Blort à l'Anglais! s'écria Carpentier. Ce toast eut un succès prodigieux.

— Honte ë Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très bien, les libations furent très amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes ordinaires. Deux gentlemen ne .se seraient pas mieux conduits que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois groupés sur la place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert.

A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de l'église des Capucins, à huit heures du malin. Goldet, qui faisait partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoiqu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.

A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur llochon amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.

— Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, et je viens vous supplier de ne pas .sortir demain sans faire vos prières... Élevez votre âme à Dieu.

— Oui, madame, répondit Philippe ri qui lo vieil llochon fit un signe en se tenant derrière sa femme.

— Ce n'est pas tout I dit la marraine d'Agathe, je mo mets à la place de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi (le ce ipio j'avais de plus [m'cieux, tenez 1... Elle tendit il Philippe une dent fixée sur un velours noir bordé d'or, aii- (piel elle avait cousu deux rubans verts, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée. — C'est une relii|uo de .sainte Solange, la patronne du Uorry ; je l'ai .sauvée h la Révolution ; gardez cela sur votre poitrine demain matin.

— Est-ce qiK^ cela peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.

— Oui, répondit la vieille dame.

— Je ne peux pas plus avoir ce fourniiiient-li\ sur moi (ju'une cuirasse! s'écria le fils d'Agathe.

— Que dit-il? denianda madame llochon à -son mari.

— Il dit que ce n'est pas de j(>u, répondit lo vieil llochon.

— l'Ii bien! n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je firieral pour vous.

— Mais, madame, une prière et «n bon coup de pointe, ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste do percer le co'iir h iiiniisieur llDelum.

La vieille dame voulut eiiibra.sser Philippe sur le front. Puis en descen.lnnt, elle donna dix énis, tout ce (jii'ello possi'dnit d'argeiil, h Benjamin, [lour obtenir de lui (|u'il rniisîl la relique dans le goussetdu pantalon de.son iiiatlre. Ce que lit Ileujamiii, non qu'il crù\ h la vertu de celle ilcnl. car il dit que son maître eu avait une lueii nieilteiire niiitreilil.'t; mus pjrri' qu'il devait s'ai'iiuitter crime cdui-

UN MÉNAGE DE GARÇON

mission si chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte Solange.

A iiuit lieures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes respectives ; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne, et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit : — Allez I

— Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.

— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de brelteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des chemisas. Chacun, armé d'un sabre d'ordonnance choisi de mAme poids, environ trois livres, et de même longupur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre, et allendanl le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.

— C'est de fiers mâtinst

Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.

Au moment où le signal : u Allez! » fut donné, Maxence aperçut la têtc^ sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers avaient fait au toit de l'églisi' pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et do vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit h son adversaire, en se mettant en garde de manière à .saisir l'avantage. Les experts datis l'art de tuer savent (jue, de deux adversaires, le plus habile pi'ut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende piir uno image l'i^llet do la garde haute. Cette pose, (jui (jc^rmet en quelque sorte de voir v(!nir, annonce .si bien un duelliste du premier ordre, que le .sentuiienl do son infériorité pénétra dans rame de Max, et y proiluisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors ijuc, devant un maîtri; ou devant un houmie heureux, il se trouble ou joue plus mal qu'à l'ordinaire.

— Ah ! le lascar, so dit Max, il est de première force, je suis perdu!

Max essaya d'im moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextc-rité de b.Monisle; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, alin de le di';sarmer; mais il s'oporrul nu premier choc que le coloiii'l avait un poignet de fer, et fli'xible comme un rossort d'acier. Maxcncu dut .songer ft autre chose, ol il voulut rellichir, le nuillieurcux ! t.'iiiilis qiiii Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux do leurs .salires, paraît toutes les attaipies avec le sang-froid d'un maître garni do son pla.stron dans un(ï salle.

Ivnlro des hommes aussi forts que les deux comballnns, il se passe un plii-nomèno h peu près semlilable h celui qui a lieu entre les gens du peuple un terrible combat dit delà iavale. Ia victoire! di'qiend d'un faux mouvement, d'une erreur do ce calcul, rafiide comme l'eclair, aucpiel on doit .se livrer insiinclivemenl. l'emlant un temps aussi ('(uirl pour les spectateurs cpi'll semble Ion),' aux adversaires, la lutin consiste en une eibservation OÙ s'absorbent les lorres do l'rtme el du corps, cachée .sous des feintes dont la lenteur et l'aiiparentn prudence seinbhuit faire croire qu'iiu-

cutl lies deux antagonistes ne veut se battre, (e ii leiil,

suivi d'une lulte rapide et décisive, est terrible puur li's coiuioisseiirs. A une mauvnisn parade do Max, lo colonel lui (Il .sauter le sabre des mains.

— Romassi'z-le I dit-il en .suspendant le combat, je ne suis jias liomiiie II luer un eniieitii ili'sarmé.

III nw,/\(:. — II. 1 xirali (!.' 1.1 I

Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il voulut réparer sa honteu.se défaite par une hardiesse. Il ne songea plus à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe chez son oncle.

Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité par la nature 'en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite, sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un ternie aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement do la ville d'issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.

— Ils auraient dû so tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût été un bon débarras pour lo gouvernement.

La situation de Flore Brazier eût été très embarrassinle, sans la crise aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse uccasioimée par les péripéties de ces trois journées ; si elle eût joui de sa santé, peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle, dans l'apparlemeiit do Max et dans les draps de Max, le meurtrier de Max. Elle fut onlro la vie vX la mort pendant trois mois, soignée par monsieur Goddet qui soignait également Philippe.

iJèsque Philippe put tenir une plumo, il écrivit les lettres suivantes :

» A Monsieur Desroches, avoué.

» J'ai déjà tué la plus venimmise des deux bêtes; ça n'n » [las été sans me l'aire ébri-chiT la tête par un coup desa- » bre, mais le driMe y allait heiireiisenienl de niain-morlo. » Il reste une autre vipère avec laquelle je vais tAclier de » m'enlendre, car mon oncle y tient autant qu'à son gé- » sier. J'avais peur <pie cette llatioiiilletise, (pu est di.ilijen meut belle, ne di'lalitt, car mon oncle l'aurait suivie ; » mais lo sai-issenient qui r,i prise eu un moment grave » l'a cloiii'e dans .son lil. Si Dieu v<iiilait me protéger, il » rappellerait rj>lle (Ime à lui pendant (pi'elle se repent do » .ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grAce à mon- » sieur llochon (ce vieux va ïiieni), le médi'cin, un nom- » mé (Miildel, bon apntri" qui conçoit (pii> l(>s iK'rilages des » oncles sDiil mieux places dans la main des neveux que » dans celle de ces driMesses. Monsieur lloclion a d'ailleurs I) de l'iiinuence sur un cerlain papa Ficliet dont la tille est » riche, et que (îoddet voudrait pour femme à .son llls; en » stirte cpi(> le billet île mille francs qu'on lui a l'ail enlre- » voir pour la guérison de ma raboche entre pour peu do B cho.se dans .son dévouemenl. Ce Goddi'l, ancien clnrur- » Kinii-major nu .3» régimenl de ligne, n de plus élé cliain-

* bré par mes amis, deux braves olllclers, Mignoiinol ol

• Carpi'iilier : eu sorte qu'il cafarde avec si inal.iilc

» — n y a un Dieu après tout, mon enfant, voyez- vous! » lui dit-il eu lui tâtant le pouls. Vous avez été la chuso » (l"un grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu » est dans ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire » au doigt de Dieu!). La religion est la religion ; soumet- » lez-vous, résignez -vous, ça vous calmera d'abord, ça » vous guérira presque autant que mes drogues. Surtout » restez ici, soignez votre maître. Enfin, oubliez, pardon- » nez, c'est la loi chrétienne.

» Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pen- » dant trois mois au lit. Insensiblement, celle lille s'habi- » tuera pi^ut-ôtre à ce que nous \'ivions sous le même toit. » J'ai mis la cuisinière dans mes intérêts. Celte abomina- » hie vieille a dit à sa maîtresse que Max lui aurait n^ndu » la vie bien dure. Elle a, dit-elle, entendu dire an défunt » qu'à la mort du bonhomme, s'il était obligé d'épouser » Flore, il ne comptait pas entraver son ambition par une » fille. Et cette cuisinière est arrivée à insinuer à sa maî- » tresse que Max se serait défait d'elle. Ainsi tout va bien. » Mon oncle, conseillé par le père Hochon, a déchiré son » testament. »

a A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle » Florentine), rue de Vendôme, au Marais.

» Mon vieux camarade,

» Informe-toi si co petit rat de Césarino est occupée, » et triche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je » la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par » courrier. Il s'agirait d'avoir une tenue honnête, desup- » primer tout ce qui sentirait les coulisses ; car il faut se » présenter dans le pays comme la fille d'un brave mili- » taire mort au champ d'honneur. Ainsi, beaucoup do » moeurs, des vôiemens de pensionnaire, et de la vcrlu » première qualité : tel sera l'ordre. Si j'ai besoin de Cé- » sarine, et si elle réussit, à la mort do mon oncle il y )i aura cinquante mille francs pour elle. Si elle est occu- » péo, expliijue mon afl'aire à Florentine, et à vous deux » trouv(!Z-Mioi quelque figurante capiible de jouer le rôle. » J'ai nu le crâne écorné dans mon duel avec mon man- » freur de succession, qui a tortillé de l'œil. Je te raconterai » co coup-là. Ah ! vieux, nous reverroiis de beaux jours, » i-l nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait pas » l'Autre. Si lu peux m'cnvoyer cinq cents cartouches, on » les déchirera. Adieu, mon lapin, et nllumo ion cignro » avec nia ledro. Ilest bien entendu que la fille do l'oflicier » viendra de CliAleiiiroux, et aura l'air do demander des « secours. J'espèrrî cependant ne pas avoir besoin de re- » courir h ci; moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux n du Muriulto et de Ijus nus amis. »

Aijallio, insiruito par une loltro de madame Hochon, accourut k Iti'.oudun, et fut reçue par son Irèro (|ui lui doiuia î'ulK'iiMine ( li.iud)!!! de l'Iiilippe. C(^ll(j (lauvrn ilièrc, qui retiouvii p.iur W)u (ils mnu<lil louto sa maternité, compta qiiejqiins jours lieureiix en entendant lu bourgeoisie do la \illo lui r.iire l't-loKH du colonel.

— Après loul, ma pilite, lui dit madamo Hochon le jour lie (Hili ariivéc, il faut que ji-uiiesse se pas-.!.-. Les U'gèrelés dii nidil.iirrs du leiiips de l'ijnprreur ne peuvent pas Ctro • iille*di'» lilu de fuiinlli) surveillés par lourii pères. Ahl si Mma mviiiz loul cr que ce misérable Max se permeliail ici, la uuill... IniouduM, nr&a: h voire III5, re-^pire (U dort en p'iix. La raison est arrivrît) à l'liilip(ie lui peu tard, mais ••lie cil vunui' ; rj)mme il nous le disait, trois mois de pri- .•Mjii uu LuieinlxjiirK meltenl du plomb dans la tête, linllii, M I oiiduile ici inrhante monsieur lloclion, et il y Jouil do lii r (,n,i,lirr/ilioii «énerulti. Si votre (ils (xiul rosier quoique l< nipH lom di'i li'UlaluiMN do l'uri.», il Unira par vous donner bien du roiiti'iih-iiii'nl.

lin «nlendanl cm idiisoInnIeM paroles, Agathe laissa voir n h» marraine dis yeux pir'ins de larmes heureuses.

i'Iiilippn m In bon apôtru avi r, su nièru, il avait besoin tl'ullo. Cas lin |ioliliquc no voulait recourir ù Césarino quo

dans le cas où il serait un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne, capable de so faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit à Louis XVIII do se coucher dans les draps de Nopoléon au lieu de donner une Charte, Pliilippe désirait rester couché dans les draps de Gilet ; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation qu'il venait de se faire en Berry. Or, continuer Max auprès de la Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de la sienne. Il pouvait .sans se déshonorer vivre chez son oncle et aux dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme ; mais il ne pouvait avoir Flore quo réhabilitée. Au milieu de tant de diflicultés, stimulé par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché, dit-il à sa.mère d'aller voir cette tîlle, et de lui témoigner quoique affection en la traitant comme une belle-sœur.

— J'avoue, ma chère mère, flt-il en prenant un air cafard, et regardant monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, etil lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon ? N'est-il pas plus simple d'acquérir par un contrat do mariage des droils définis que de menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis, mademoiselle Brazier serait heureuse en so voj'ant accueillie par vous comme une sœur, et par moi comme une tante.

Le lit do mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables sonlimens do Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme d'un homme excolli'iitot d'un beau caractère, à cause surtout do sa conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet père, son médecin, cet liomnio si puiss mt sur l'esprit d'un malade, la respectable madame Hochon, muo [)ar l'esprit religieux, Agalho si douce ol si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne et honnête bourgeoise, cllo désira vivement so rétablir [)Our célébrer co mariage, il ne fut p:is diliicile do lui faire coniprendio qu'elle no pouvait pus entrer dans lu vieille famille des Rouget en mettant Philippe h la porte.

— D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas h lui que vous devez cette haute forlune? Max no vous aurait jaiuiis laissée vous marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille,' si vous avez des enl'ans, no vongorez-vous pas Max '( car les llridau .seront déshérités.

Deux mois ufirès le fatal événement, en février 18iJ3, lu malade, cou ■eilléo par tous ceux qui l'entouraient, priéo par Rougi"!, reçut donc Pliilipp(>, doul la cicatrice la lit pleurer, mais dont li.'s manières adoucies pour elle et presquii utfcclueuses la CÂihnèrenl. D'après le désir do Philippe, on le laissa seulo avec sa future tante.

— M.'i clièro Pillant, lui dit lo solilal, c'osl moi qui, dès lo principe, ai con.seillé votre mariage avec mon oncle; (d, .si vous y consentez, il uuru lieu dès que vous soroz rétablie...

— On me l'a dit, répondit- elle.

— H est naturel (pie, si l(«s circonstniicos m'ont contraint h vous faire du mal, je veuille vous faire lo plus de bien possIliJK. La fortiiiK», la coiisidéiatloii et une liunille, valent mieux qui' ce ipie vous avez peidu. Mon ourle mort, vous

'n'oiwsiez pas été loii^^tiMiips la femme de ce garçon, car j'ai .-.Il de .se-, amis (pi'il un vous ri^ervait pas un beau .sorl.'l'eluu, mu chère petite, (Milendons, nous vivrons tous heureux. Vous buroziua lanto, cl rien que ma tante; vous au-

UN IHÉNAGE DE GARÇON

rez soin que mon onclo ne m'oublie pas dans son testament ; de mon côté, vous Terrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage... Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les gens les plus sensés, toute la ville, vous conseille de faire cesser une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On comprend que dans la vie les IntérSts passent avant les sentimens. Vous serez, le jour de votre mariage, plus bnllo que vous n'avez jamais été. Votre indisposition, en vous pillissant, vous a rendu do la distinction. Si mon onclo ne vous aimait pas follement, parole d'honneur! dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la femme du colonel Bridau.

Philippe quitta la chambre on laissant dans l'Ame de Flore ce dernier mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds. Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard lit avec la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de celte scène monire que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et y dissipe le deuil le plus réel. Voilà comment dans la vie privée la Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble do l'Art; .son moyen, à elle, est l'intérêt, qui est lo génie de l'argent.

Au commencement du mois d'avril 1823, lo salle de Jean-Jacques Rouget oll'rit donc, sans que personne s'en étonnât. In speclade d'un superbo dîner donné pour Iri signature du contrat de mariage de; mademoiselle Tlore Brazier avec lo vieux célibataire. Les convives étaient monsieur Héron ; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpontier, Ilochon et Goddct père ; le maire et lo curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon et son aniîe madamo Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fiit-ellc très sensible h celle concession obtenue par Philippe «de ces dames, qui y virent une marque de protection nécessaire h donner h une tille repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis quinze jours ins- Iruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire faire lo lendi'main sa première communion. Ce mariage fut l'objet do cet article religieux imhlié dans lo Journal du Cher à Bourges, et dans le Journal de l'Indre à CliAlcauroux.

« Lo mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous » les amis do l'fOglise et les honnAtes gens ont lUé témoins » hier d'une cén-monio par laquelle un des principaux pro- » priélaires du pays n mis fin à iwie situation scandal{>use » et qui remontait à l'épociue où In religion élut sans (orcn » dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé des » eccli'sinsliques de nolr(\ ville, aura, nous l'espérons, dos » irniialcurs, et fera ccssiT les abus des mari.igi-s non cé- » lébrés, conlraclés aux é(ioquns li'S plus dé.sflslreusos du » ré«imn révolutionnaire.

» Il y H eu ci'Im d(! remorqualile dans le fait doni nous » parlons, (ju'il a élii provoqui- par les ins'nnccs d'un co- » loni'l a|)|iartennnti'i l'ancienne armée, <'nvoyédans notre n ville par l'arr/^t de la Cour des Pairs, et h (jui vfi i/in- » riagn peut faire perdre la Hucce.s.sion d" son oncle. Ce n di-siiiirTessemenl est assez rare do nos jours pour qu'on » lui donne de la publicité. »

Par lo contrat. Rouget reconnniss,iit A Flore cent mille francs de îlot, (>t il lui assurait un douaire viager do trente mille francs. Après la iioc-, qui fut somplueuse. Agathe relourna, la plus licurcuse d<» mères, h p.iris, où elle apprit à Jnst'pli ol l> Uesroclir-s ce qu'elle appela do bonnes nouvclli's.

— Voire flis est un hommo trop profond pour ne pas metiro la main sur crll/) .<ti)rci>ssi(m, lui n'pondil l'avuué «pianil il eut écouli'. madame Dridaii. Aussi vous (<l ( .pauvre Joseph ji'aurezvouH jamais un lianl de la forhiue de votre (rère.

— Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre garçon, dit la mère ; sa conduite à la Cour dos Pairs est celle d'un grand politique : il a réussi à sauver.bien des tètes !... Les erreurs do Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés ; mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un hommo qui veut parvenir, et il a de l'ambition, j'en suis sf^re. Aussi ne suis-jo pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que Philippe a de belles destinées.

— Oh ! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là vont vite, dit Desroches.

— Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnAles? demanda madame Bridau.

— Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame DescoLngs, le voleur domes'ique ; mais, soyez tranquille, il paraîtra très honnête à tout lo monde 1

Le lendemain du mariage, après lo déjeuner, Philippe prit madame Rouget par lo bras quand son oncle se fut lové pour aller s'habiller, car ces nouveaux époux étaient descendus. Flore en peignoir, le vieillard en robe de chambre.

— Ma belle tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée, vous ôtes maintenant de lu famille. Grûce à moi, tous les notaires y ont ii.issi-. A'i r:\ I pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu. Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée par moi mieux que par uno duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans me donner le bras, et vous ne me quitlerez point. Quant ù ce qui peut se passer h la maison , je m'y tiendrai, sacrebli'u! comme uno araignée au centre de sa toile. Voici (]ui vous prouvera que je pouvais, pendant que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte, vous faire mettre à la porto sans un sou. Lisez.

Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfailo :

« Mon cher enfant, Florenline, qui vient enfin do dé- » huler à l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de n trois avec .Marictlo et Tullia, n'a pas cessé de penser à » toi, ainsi que Florine, qui définitivement a lâché Lous- » teau pour prendre Nalhan. Ces deux maloi.'ies t'ont » trouvé la plus diMicieuse crf-ature du momie, une pe- « tite fille de dix-sept ans, belle comme une Anglaise, l'air » sage connno ime lady (|ui lait s^'s farces, rusiii' conuno » Desroches, fidèle connne Godeschal ; et Marirlle l'a .•■Ij- » lée en lo souhaitant bonne chance. Il n'y a pas de fennno » qui puisse tenir contre ce |)etil ange sons lequel se cache 1) un démon : elle saura jouer tous les rAlcs, oinpauiner » ton oncle, et le rendre fou d'amour. Elle a l'air ci-lesle » do la pauvre Coralie, l'Ile sait pleurer, elle a une voix n (|ui vous lire un billet de milN' francs du cieur lo plus » granitique, i^l la luronne sible mieux qn(> nous le vin de » Cliainpague. C'est un .sujet précieux ; elle ;i desobliga- » lions il Marii'lle, et d('sire .s'acquitter avec elle. Aprè.s » avoir lampiS 1^ fortune de deux Anglais, d'un Russe, et » il'nn prini'i' romain, mademoiselle l',.slhcr .se iroiive dans » la plus allieuse géno ; tu lui doiiucnis dix mille francs, n ellr ,M'ra CKiilcnIc. ICHi- vient di' dire eu ri.inl : « Tiens, » je n'ai jamais frica.s.sé de lidurKcois.y.i me fera In main.» 1) I\lle est bien connue cl(< Finol, do Hixiou, de des Lu- » peaiilx, di> tout notre mond(< inlin. Ali I s'il y avait das » fortunes en Fiance, ce .sérail la plus grande courli.sano » des l'iiips moilernes. Mii réda(ii(Ui sent N.illian, Uixiou, » Finol, qui son! à faire leurs bêtises nvei-, cette su.sdilo n Esther, dans le plus magiiill<pie appnrleineiil qu'on n puisse voir, el qui vient d'être arrangé A Florine par lo n vieux |(M'd Dildley, l'> vrai père de de Maisiv, que l,i » 8|>iriluelle actrice a fiiil, grAce au costume de sou ni>u- " venu rê|e. Tullln e.sl toulours avi'C l' duc de Illieioré,

«lanello chI toujours nvec le duc de MaufriKUeiisc ; iiin.sj.

DE BALZAC

n h elles deux, elles l'obtiendront une remise de ta sur- ■ vaillance à la fête du Roi. Tâclie d'avoir enterré ronde » sous les roses pour la prochaine Saint-Louis, reviens » avec l'hérilage, et tu en mangeras quelque chose avec » Eslher et tes vieux amis, qui signent en masse pour se » rappeler à ton souvenir :

» NATHAN, FLCRINE, BIXIOU, FINOT, MARIETTE, » FLORENTINE, GIROUDEAP, TUIXIA. »

La Içltre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait l'otTroi de son âme et de son corps. La \anle n'osa regarder son neveu, qui fixait sur elle deux >?ux d'une expression terrible.

— J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez ; mais je Vax di>relour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir mis épouser un jour. Vous valez bien Esther auprès de 9m oncle. Dans un an d'ici, nous devons être à Paris, le M) pays où la beauté puisse vivre. Vous vous y amuserez . î peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi,

rentrerai dans l'armée, je deviendrai général, et vous .< rz alors une grande dame. Voilà voire avenir, travaillez- ,... Mais je veux un gage de notre alliance. Vous me ferez AstJier, d'ici à un mois, la procuration générale de mon ior!?, sous prétexte de vous débarrasser ainsi que lui des loiiis de la fortune. Je veux, un mois après, une procuralion spéciale pour transférer son inscription. Une fois l'ins- 3ri(>lion en mon norn, nous aurons un intérêt égal à nous 'pouser un jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair, tolre nous, il ne faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma îante après un an de veuvage, tandis que je ne pouvais pas épouser une fdle déshonorée.

Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un qi/art d'heure après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse p31e et en moiteur, malgré la saison. More éprouvait la sensation d'une femme tombée au fond d'un précipice, elle no voyait que ténèbres dans son avenir ; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un toinlain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues, et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid hutnidn des souterrains. Elle avait instinctivement peur de ff'i homme, et néanmoins une voix lui criait qu'elle méifitait de l'avoir pour maître. Elle ne pouvait rien contre sa (^Mlinéo : Flore Brazier avait par décence un appartement l'.hez le père Rouget ; mais madam(> Rouget devait appar- .'pnir à son mari, elle .s<h voyait ainsi privéî du précieux ' Ihre arbitre que conserve une servante-maîtresse. Dans ;'horriblesiluJilion où elle se trouvait, elle conçut l'espoir (favoir un entant; mais, durant ces cinq dernières années, ii\i- avait rendu Jean- Jacqurs le plus caduc des vieiltrds. O mariage devait avoir pour le pauvre homme l'efiBt du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveil- 'Dnce diin homme tel que Philippe, qui n'avait rien h f'Mre, car il qiiiita sa pince, rendit toute vengeance imposf Ihle. Ileiij.imin était un espion innocent et dévoué. La Vé- ( ie tremblait devant l'Iiilipjie. More se voyait seule et sans (?conrsl Ijilin, elle craignait de mourir; sans savoir comment Philippe arriverait .'i la tuer, elle devinait (lu'une ; jossesse su^prcte serait son arnM de mort : lé .son de cette •foix, l'éclat voilé de re ngard de joueur, les moindres Iflouvemens de ce .soldat, ipii la traitait avec lu brutalité la 'iliiH polie, In taisaient Iri.ssonner. yu.mt h la procuration -lemiindé*' par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun •'Inil un héros, il l'eut dès qu'il la lui t;ilhit ; car KIore »'»mbn wiiiH In domination de cet lioiiiine coniiiie la Franco lliiil lomhH- NOUS celle de Njpoléon. Semblable nu [in- ■illlon qui (l'est [inn les palte.s dans In cire incandescente ■ttin" iKiiigie, Rouget dis.sipn rapidement ses dernières (irr-es.

En (lrô^ence de cette ngonie, lo nevrii rr'stait impassible Il (rodl comme les diplonmles, en 1814, [)endonllescoii- 'iiMonHde la Fr/inre impéniiln.

Philippe, qui ne rroy.iil guère en Napoléon II, écrivit -.lor^du minislr(M|M lu jjuerre lu leiire suivante (pie Ma- • ieile m n-iiiellrii par le dur de Mniilrigiieus) ;

« Monseigneur,

« Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après » lui avoir engagé mes sermens ; maintenant je suis libre 1 » d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence » daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le roi peu- » sera qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à » celles du royaume. Le roi, qui a trouvé naturel que sou » aide de camp, le général Rapp, pleurât son ancien maî- » Ire, aura sans doute de l'indulgence pour moi : Napo- » léon fut mon bienfaiteur.

I) Je supplie donc Voire Excellence de prendre en consi- » dération la demande que je lui adresse d'un emploi dans » mon grade, en l'assurant ici de mon entière soumission. » C'est assez vous dire. Monseigneur, que le roi trouvera » en moi le plus tidèle sujet.

» Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai » l'honneur d'être,

» De Votre Excellence, » Le très soumis et très humble serviteur,

» PHILIPPE BRIDAC,

Ancien chef d'escadron aux dragons de la garde, officier de la Légion d'honneur, en surveillance sous la haute police à Issoudun.

A cette lettre était jointe une demande en permission do séjour à Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa des lettres du maire, du sous-prélet et du commissaire de police d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.

Quinze jours après, au montent de l'Exposition, Philippe reçut la permission demandée, et une lettre où le ministre de la guerre lui annonçait que, d'après les ordres du roi, il était, pour première grâce, rétabli comme lieutenant colonel dans les cadres de l'armée.

Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena, trois jours après son arrivée, au Trésor, y .signer le transfert de l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes, des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des lUibouilleiises à en mourir. Giroudeau .se chargea de procurer au père Rouget l'agréable mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte, une des plus belles maichemes de l'Opéra, fut l'aimable assas.sin do ce vieillard. Rouget mourut ajirès un souper splendide donné par Florentine, il fut doiu; assez diflicile de savoir qui du souper, qui de mademoiselle Lololle avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'anivre do Strasbourg no pouvait repondre, il passe pour constant que le bonhomme est mort d'nidigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde excessive- , m»nt décollcl* comme dans .son élément; mais Philippe lui donna pour chaperon Mariette, tpii no laissa pas faire de .sottises à cette veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries.

En oclobro 1823, Philippe revint h Issoudun muni do In procuration de sa tante, pour liiiuiiler la succession do son oncle, opéralmn ipii se lit lapiilciiienl, car il était à Paris en janvier 182'i. avec sei/i^ cent iiiillo Irancs, produit net et li<|uid(i des biens de défunt .son oncle, sans comiiler les [irécieiix lalileniix qui n'avaient jamais ijuilté la maison du vieil llorhon. Philippe nuises fonds dans la maison Moiigeiiod l'I lils, où s(> Iroiivail 1(< jeune Uarucli-Boriii(lii\ et sur la solvabilité, sur la probité delaipielle le vieil lloclioii lui avait donné des rcnseignemens .satisfuisans. Cette mai- .son prit les seize cent mille francs h six pour cent d'intc'rèt par an, avec la <(inditioii d'éln; prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.

Un beau jour, Philippe vint prier sa ntèru d'assister h

UN MÉNAGE DE GARcOX.

son mariage, qui eut pour témoins Giioudcau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas ou elle décéderait sans enfans. Il n'y eut ni billets de faire part, ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins : il logea sa femme rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieu:?, et où l'époux mit rarement les pieds. A l'insude tout le monde, Philippe acheta pour doux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment où personne no soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour acquérir, un magniflque hôtel sur le prix duquel il donna cinquante mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus, il y dépensa des sommes énormes en arrangemens intérieurs et en mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Lps superbes tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de tout leur éclat.

L'avènement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant la famille du duc do Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré, voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche aînée do la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait précédemment donné de s'attacher les militaires <ie l'Empire. Philippe, qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820 et 1822, fut nommé lieutenant colo- • ne! dans le régiment du duc do Waulrigiieuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé do protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de ballet no fui pas étranger a cette nomination. On avait d ailleurs décidé dans la sagesse du conseil secret do Charles X de faire prendre à Monseigneur le Dauphin une légère couleur do libéralisme. Mons Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc préseulé non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine, à qui no déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur fidélité. Philippe jugea très bien le rôle du Dauphin, et il profita de la première mise en scène' de ce libéralisme postiche pour se faire nommer aide de camp d'un maréchal très bien en cour.

En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde royale lieutenant colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait alors, solficila la faveur d'être anobli. Sous In Restauration, l'anoblissenKnl devint un quasi-droit pour les roturiers ijui servaient dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de Hrambotirg, deinanila la (avi'urdo l'ériger en majorât au titre de jointe. Il obtint C(Hte grAc(! en niellant h profit ses liaisons dcuis la société la plus élevée, où il se produisait avec un (astode voitures cl ((e livrées, enfin dans une teiiuo de grand seigneur. Dès que Philippe, lieulenant colonel du plus beau rej;iiiienl de cavalerie de la Garde, se vil <lésigii('; dans l'Almiuiach sous le nom de conile do Brainhourg, il hanta beaucoup la maison du lieiitenaiit général d arfilleric^ l'onile de Soulaiiges, en faisant la cour /i la plus jeune* lille, inadeinoisello Amélie de Soulangi'S. Insatiable et appuyti par les matiresse.s de Ions les gens iiilluetis, Philippe soihiilail l'honneur d'être un des aides do camp de Munseigiieur In D.iuphin. Il eut l'audai'o d(* dirn n la jj.iupliini- u qu'un vieil (illi(;ier blesM- sur plusieurs champs d(\ bataille, cl qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'uclasion, iiMililo h Monseigiieiir. n Philippe, (pil sut prendre lo Ion de loules les courlisanrries, lui dans ce niondo Miperieur c^) (ju'il devait èlre, roiiiiiie il avad mi se faire Migiionuel d Issiiiidiii). Il eut d'ailleurs un train maKiilllqiie, il donna des lêies et des dîners spletulnles, en n'admellanl dauN .son liôlel aiiriin do ses anciens omis dont la posilioii eiU pu compronietirii son ovenir. Aussi ful- 11 impiloyablc- jniiir les compagnons tie ses di''baMihes. Il refusa net à llixiou de (uirler en f.iveiir de Gir(iiii|e,ni, (|ui voulut repreridri- du service (piaiid Miireiiline le liUlii.

— C'est un lioninm sans inaMirs 1 dit l'hihp|ie.

— Ah 1 voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai débarrassé de son oncle !

— Nous le repincerons, dit Bixiou.

Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir général, et commander un des régimens de la Garde royale. Il demanda tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de la Légion d'honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Phifippe passant en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin do son beau coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une couronne de comte, allant à une fête de rEl}'sée-Bourbon ; il éclaboussa sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.

— Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il devrait bien nous envoyer autre chose quo de la boue au visage.

— U est dans une si belle position, si haute, qu'il no faut pas lui en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En moulant une côte si rapide, il a lanld'obhgations à remplir, il a tant de sacrifices à faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.

— Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte do Brambourg, je suis sûr (pie votre demande sera prise en bonne part ; mais pour épouser Amélie de Soulanges, il fau'irail que vous fussiez libre. Qu'avez-vous fait do voire femme?...

— Ma femme!... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent qui furent devinés plus tard par Frederick Lemaître dans un doses plus terribles rôles. Hélas I j'ai la triste certitude de ne pas la conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah 1 mon cher duc, vous ignorez ce qu'est une mésalliance I une femme qui était cuisinière, qui a les goûts d'une cuisinière et qui mo déshonore, car je suis bien à plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million i|ue mon oncle avait laissé par testament à celle créature. Heureusement ma femme a donné dans les liqueurs ; à sa mort, je deviens maître d'un million confié à la maison Mongenod ; j'ai de plus trente mille francs dans lo cinq, et mon majorai qui vaul ipiaranle mille livres de renie. Si, comme loiil le lait su[iposer, monsieur de Soulanges a le bàloii de maréchal, je suis en mesure, avec le titre do comti! de Biainbourg, de devenir général et pair do France. Ce sera la retraite d'un aide do camp du Dauphin.

Après lo Salon du 1823, lo premier peintre du roi, l'un des plus excellons homnies de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph un bureau do loterie aux environs de la Halle. Plus lard, Agathe put fort heureusement permuter, sans avoir de soulle à payer, avec le titulaire d'un bureau sitiii'* rue de Seine, dans une maison où Joseph prit sou atelier. A son tour, la veuve» eut ungr-ranl et ne coiV.i jilus rien à son lils. Or, en 1828, quoiijuo directrice d'un excellent bureau de loterie qu'elle devait h l.i gloire de Joseph, madam(> Driilau ne croyait pas encore i\ ci'tte gloire, excessivement conleslée comme le sont bulles les vraies gloires. L(< grand peintre, toujours aux prises avec .'ies passions, avail d'éiiornies besoins ; il ne gagnait pas o.ssez pour soutenir le luxe aucpiel l'obligeaienl sesrelalioiis dnns le monde aii-si bien que sa position disliiigiiee uaiis la jeune Ecole, (juoupie puissainiuenl soutenu par ses amis du Cénacle, |iar nindemoi.selle des Tcuirhes, il ne plaisait pas au Hoiirgenis. Col flire, do <pii vient l'argent aujourd'hui, ne défie jamais les ronlons do sa bourse pour les laleiis nus eu ipiesiidii, et Joseph voyait contre lui les classepies, rilislitul, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances. iMilln, le comte de llramboiirg fais/iil l'éloiimi quand onluipnrlall de Jesepli. Ce cciurn;4eiix arlisie, quoi- (pie iiiipiivi^ par Cirns et p'ir Gérard, qui lui llreiil donner la iToix au Selnii de 1S27, avait peu de commandes. Si lo niiiiislète de l'Iiilei leur et la maisciii ilii roi prenaient dillicileinenl ses grandes toiles, les miirchaiids et les riches

DE BALZAC

élran?ers s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités dont profilent ses ennemis pour nier son tnlent.

— 1.3 grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou, qui faisait des croules au goût de la Bourgeoisie, dont les appartemens se refusent aux grandes toiles.

— II te faudrait toutoune cathédrale à peindre, lui répétait Schinner; tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre.

Ces proposîeffrayans pour la bonne Agathe corroboraient le jugement qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Ptiilippe. Les faits donnaient raison à celte femme restée provinciale : Philippe, son enfant préféré, n'étai(-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie ; Joseph, de qui les productions \n trouvaient insensible, car elle les voyait trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissiit pas plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent, il pliait sous le poids de .ses dettes, il avait pris un état ingrat, gui ne rapportait rien. Enûn, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fî?tes de Madame, ce brillant colonel qui, dans les revues ou dans les corléges défilait revêtu d'un magnifique costume et rliamarré de deux cordons rouges, réalisait les nVes maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique, Philippe avait efl'acé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai de l'École, en passant devant sa mère au mPme endroit, en avant du Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant d'or et do fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce do sœur grise dévouée, Agathe ne ffi sentait mère que pour l'audacieux aide do camp do Son Altesse royale Monseigneur le Dauphin ! Fière do Philippe, elle lui devrait bienliM l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont elle vivait lui venait do Joseph.

Un jour, Afrathe vit son pauvre artiste si tourmtiiité par In total du mémoire do son marchand de'Vouleurs, que, tout en maudissant les Arts, elle voulut le libérer do ses dettes. \ja pauvre femme, qui tenait la maison avec les pains de son bureau de loterie, se gardait bien de jamais demander un lianl h Joseph. Aussi n'avail-elle pas d'argent; mais elle complaît sur le bon cœ\ir et sur la bourse de Phill[)pe. Elle attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite <le son fils ; elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par nvancn du plaisir (|u'elle nnrail A la donner fi Josi'pli, dont l'ofjinion sur Philippe était toujours aussi invariable que celle de Di^sroclres.

A l'insu do Joseph, elle écrivit donc h Pliili()))e la Icllro suivante :

A MONsiF.i n r,K coMTi; nE DRAMnounc.

« Mon cher Philippe, tu n'ns pas accordé le plus polit » souvenir Ji In niern en cinrj ens I <"o n'est pas bien. Tu ■ devrais le r.qipehr im peu le passé, ne Iftl-en qu'fi cause » «jeton eici-llenl frère. Avijourd'hui, Jose(ih est dans In » bev)in. tandis rpii- lu nn^'-s dans l'opuli-iice; il travaille » |M-nd.inl que lu voli'.s de Cèles en fèlos. Tu possèdes h loi » (W'iij lu lorlune il" mon frère. Kiilin, lu aurais. » enlen- » dre le pelil Itoniirlie, ilciix cent mille livres de renies, » Kli hieni vii'fi» voir JoHcpli? l'eiidanl In visite, melsdnns » la lAli' (!'• mort une vinglaim^ de billels de mille francs : » (u nout |("* dois. l'Iiilipi»' ; néiinniiiius. Ion Irère secroira » Ion obllg''', Nins compter le plaisir que lu feras h \n n nièr"

» Af^nllin DuiDAK, néeRougot. n

I)ent jours npr^s. In ïervanlenp[inrlndnnsl'nle1ior, oli In piuvre Aifatlie vnnnll dn déjeimcr iivrc Joseph, In terrible inllro KMlvnnt/- ;

« Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amé- » lie de Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, » quand, sous le nom de comte de Brambourg, il y a ce^ » lui de

» Votre fils, « PHILIPPE BRIDAU. »

En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant, et la sourde mais horriblo exclamation d'Agalhe, causèrent un sursaut à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait avec rage une esquisse, il pencha la tête en liehors do sa toile pour voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lAcha palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre I II prit Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et envoya chercher son ami Bianchon parla servante. Aussitôt (jue Joseph put questionner sa mère, elle avoua sa letlre h Philippe et la réponse qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser celte réponse dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines quo dura, non pas la maladie, mais l'agonie de celle pauvrt^ femme. En effet, Bianclion, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.

— A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où la mère va se trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort la moins amère possible.

Agat he se sen t i t d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama, le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui, quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.

— En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? No l'aimé-jo jias de toute mon Ame ? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute? Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps de la réparer ?

— Non, dit le vieillard d'une voix douce. Iléias ! votre vie paraît Pire pure et votre 8me semble êiro sans tache ; mais l'œil do Dieu, pauvre créature affligée I est plus pénétrant que celui de ses ministres. J'y vois clair un peu trop lard, car vous m'avez abusé moi-même.

En entendant ces mois prononcés par une boucho qui n'avait eu jusqu'alors que des paroles do paix et de miel pour elle, Agathe se dressa sur sou lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et d'inquiétude.

— Dites, dites! s'écria-t-elle.

— Consolez-vous! reprit lo vieux prêtre. A la manière dont vous êtes punie, on peut prévoir l(> pardon. Dieu n'est .sévère ici-bas que pour ses élus. Malheur ù ceux dont les méfaits trouvent des hasards favoraliles, ils seront repétris dans rilumanit('' jiis(|m','i ce qu'ils soient durement punis Jt leur jour pour de simples erreurs, quand ils arriveront ?i la maluriti- des fruits ci'Iestes. Votre vie, ma fille, n'a été «pi'ime longue fnnie. Vous tombez dans la fosse quo vous vous êtes criMisée, car nous ne manipions que par le côh^ (|ue nous avons all'ailili en nous. Vous avez doinii' voire cœur h un nionsire en qui vous avez vu voire gloire, et vous avez méconnu celui do vos enfans en (pii (vst votre gloire véritable! Vous avez été si profondément Injuste ()U0 vous n'avez p.is remar(pié ce contraste si frappant : vous tenez votre existences do Jo;epli, tandis (pie votre nuirez llls vous a C(Uistnmment pilli'e. Le fils pauvre, (lui vous aime sans être récompense^ par une tendresse ('gale, vous apporte voire pain (piotidien; tandis quo lo riche, (pii n'a jamais .songé h vous et ijui vous méprise, souliuito votre mort.

— Oh 7 pour ccln t... dit-ello.

-- Oui, reprit le prêtre, vous gênez par voire liumblo

UN MÉNAGE DE GARÇON

condition les espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes 1 Femme, vos souffrances et vos tourmens vous annoncent que vous jouirez de la paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a jamais été diminuée par les injustices de votre préférence malernelle, aimez-le donc bien I donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers jours ; enfin, priez pour lui, moi jo vais aller prier pour vous.

Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère embrassèrent par un regard rélrospeclif le cours de sa vie. Eclairée par ce Irait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit en larmes. Le vieux prôiro so sentit tellement ému par le spectacle de ce repentir d'une créature en faute uniquement par ignorance, qu'il sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. 11 était allé ciioz un de ses anus emprunter l'argent nécessaireau payement de ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, eu croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans être vu do la malade.

Un sanglot entrecoupé par ces mois : — Mo pardonnera-t-il ? lit lover Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au délire qui précède la mort.

— Qu'as-tu, ma mère ? lui dit-il ell'rayé do voir les yeux rougis d'' pleurs et la figure accablée de la malade.

— Ah ! Joseph ! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écriat-elio.

— Eh I quoi î dit l'artiste.

— Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais do l'elre.

— En Voilà une charge ? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?... Depuis sept ans no vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma Icinmo do ménage? Est-ce quejo ne te vois pas tous les jours? Est-ce que jo n'entends pas la voii? Est-ce que lu n'es pas la douce et l'indulgente compagne d(i ma vie misérable? Tu no comprends pas la peinture?... Ehl mais ça nu se donne pas! Kl moi qui disais hier à Grassou : « O qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une bonne mèro ; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, clli) a soin do tout, cllo veille à mes besoins malériels sans lairo le moindre embarras... u

— Non, Joseph, non, tu m'aimais, loi I et je no te rendais pas tendresse pour tendresse. Ah I comme je voudrais Tivrct... dornic-moi la main?...

AKalhe prit la m^in de son lils, la baisa, la garda sur son cœur, et lo contempla pendant long temps en lui montrant l'azur do ses yeux resplendissanl do la tendresse qu'elle avait réwrvéi) jusqu'alors h Philippe. Le [(cinlre, qui so connaissait «n expression, fui si frappé do cochanKemonl, il vit .si bien (jue le ca;ur do sa mèro s'ouvrait pour lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pondant quelques iiistans xerréo, eu dittaul comme un iuseusé : — U ma mère I ma mère!

— Ah I je me sens pardonnéel dil-cllo. Dieu doit confirmer le pardon d'un (uil'ant ù sa mère I

— Il te faut du ralmo. ne (o tuiinnonto pas, voilà qui osl dit: je mo .sons aimé pondiiiil ce iiiuiiii'iit pour loul le pas- .sé, s'écria Joseph en repluranl sa mèrc^ sur l'i^rnllir.

Pendant lus doux soiiiainos ijuo dura Ut combat enlr« la vioet In mort chez ci^tlo sainte criNilure, ellti eut pour Joseph dos rogardK, dos mouvomomons d'rtirio cl des go.\tos où éclatait tant d'amour (pi'il .siMuiilait (|uo, dans chai iino (le H«s (Ml'll^lo^s, il y t'M loul uni) vio.... La moro no pon- .snll plus qu'à sou llls, elle so com[)tail pour rioii ; et, ,m)uli'iiun par koii amour, elle no hontait pluH nos .soull'ranc.ivs. Elli^ «ut do ce» mots nail'ti comme on ont los i-nlans. D'Arllio/, Michi'l (^lirosUoii, Eulgoncn Hidal, l'iorrci (iiasstiu, Uianrlioii, vi-nnionl tenir cnmpagiiio à Jo^opii, oldisculaienl .souvent à voix lMis.>to dans In cluiniliro do la maindo.

— Oh! coiimii' jo voudrais H(i voir (;o que c'est (|uo la con- Inurl 8*écria-l-e!lo un soir ou enlemlant une discussion sur un tahlonu.

1)0 son cùti', Jovpli fut sublimo pour «a mère ; il nn quit-

ta pas la chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette tendresse par une tendresse égaie. Ce fut pour les amis de ce grand peintre ua de ces beaux spectacles qui ne, s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être : des anges qui priaient, qui pleuraient av(c lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs, mais en s'unissant à lui par la pensée et par l'action. En artiste aussi grand par lo sentiment que par le talent, Joseph devina, par quelques regards de .sa mère, un désir enfoui d^ns ce cœur, et dit un jour à d'Arthez : — Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou qui se trouvait lancé dans le monde bohémien que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet iulàme parvenu qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin d'envelopper le cœur de celle pauvre mère dans un linceul bro'ié d'illusions. En sa qualité d'ob.servateur et de railleur misanthrope, Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comlo de Brambourg, qui le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le colonel se mita rire.

— Eh 1 que diable veut-lu que j'aille faire là î s'écria-lil. Le seul service que puisse me rendre la i?onne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec mademoi.scllo de Soulauges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera ma position. Tu comprends trè.s-bien que jo voudrais enterrer le nom de Bridau sous tous les uionumonts funéraires du Père-Lachai- .sel.... Mon frère m'assassine en produisant mon vrai nom augrandjour! Tu as trop d'esprit pour nepasôtreà la hauteur do ma situation, loi 1 Voyons?... si lu devenais député, tu as une fièro platine, tu serais craint comme Cha.ivelin, et lu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'inèro Descoings vivait oncoro, d'avo r à tes côtés celte bravo femme qui ressemblait à une madame Saint-Léon ? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la présenterais-tu à la famille noble où tu lachorerais alors d'entrer? Tu souhaiterais, sacrebleu ! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée dans un(> chemise de plomb. Tiens, iléjcune avec moi. el parlons d'aulro clio.so. Je suis un parvenu, mon cher, je lo .sais. Je no veux pas lai-sser voir mes langes!... Mon fils, lui, sem plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Lo drôle souhaitera ma mort, jo m'y attends bien, ou il no sera pas mon lils.

Il .sonna, vint lo valet do chambre auipiel il dit : — Mon ami déjeune avec moi, sers-nous un petit déjeuner fin.

— Le beau monde ne lo verrait pourtant pas dans la chambre do la mèr(>, roinit Bixiou. Qu'e.st-co (]uo cola te coillorait d'avoir l'air d'aimer la pauvre femme pendant quelques heures?...

— Ouilchl dil Philippe on clignant de \'œ\\, lu viens do leur part. Jo suis un vieux chameau qui se connntt on génuflexions. Ma mèro veut, h propos do son dernier soupir, mo lirer uiio carotte pour Joseph I... Merci.

Quand Hixiou raconta celle s«-èno à Joseph, le pauvre pi-in- Iro eut froid jusipio dans l'rtme.

— Philippe sail-il quo jo suis malade? dil Agallio d'uno voix dolenlo lo soir mOmo du jour où UixiouTenditromplo do sa mission.

Joseph .sortit éloutfii par ses larmes. L'abbé Lornux. qui so trouvait nu c.hovel dn sa pénitente, lui pril la main, la lui serra, puis il répondit : — Ilélas I mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un flls !...

En enteiidanl co mol qu'elle compril, Agallio eut une cri- M< pir l.iqiiello commença son agonie. Elle mourut vingl heures après.

D.m^ lo délire qui précéda sa niorl, co mol :— Do qui donc Philippe lient- il?... lui échappa.

Jo.scph ineiin soûl lo convoi do «i nu^ro. riiilippo (*lnil .illé, pour .ilVairo do serv.ce, h OrliMiis, chnvsiidn Ptri'' \n\r

la lettre suivante que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir :

« Monstre, ma pau\Te mère est morte du saisissement » que la lettre lui a causé ; prends le deuil, mais fais-toi » malade : je ne veux pas que son assassin soit à mes cô- » tés devant son cercueil.

» Joseph B. »

Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique peut-être sa profonde douleur exigeât ("espèce de distraction mécanique apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le convoi, partie des amis groupés dans l'alelier. En ce moment, la servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée, dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le portier.

o Monsieur, » Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois » m'adresser à vous , ne fût-ce qu'à cause du nom que je » porte...

Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto. Ces mots : cotntesse Flore de Brambourg, le Jirent frissonner, car il pressentit quelque horreur inventée par son frère.

— Ce brigand-lci, dit-il, ferait le diable au même 1 Et ça passe pour un homme d'honneur 1 Et ça se met un tas do coquillages autour du con ! Et ça fait la roue à la Cour au lieu d'éire étendu sur la roue 1 Et ce roué se nomme monsieur le comte !

— Et il y en a beaucoup comme ça ? dit Bixiou.

— Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait couper le cou comme à un poulet, sans dire o II est innocf'nt!.. »

Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et la lut à haute voix.

» Est-il convenable que madame la comtesse Bridau do » Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mou-

> rir à riiùpilall Si tel est mon destin, si telle est la volon- » té de monsieur lo comte et la vôtre, qu'elle s'accomplis- » se; mais alors, vous qui êtes l'nmi du docteur Binnclion, » obtenez-moi sa protection pour (-nlrcr dans un hôpital. » L'i personne qui vous ajiportera cette lettre, monsieur, >i est allée onze jours de suiti! à l'hiMel de Brambourg, rue » duClichy, sans pouvoir obl(!nir un .secours do mon ina- » ri. L'élut dans lequel je suis ne me permet pas de faire » appeler un avoué- alin rIVntreprendre d'obtenir judieiai- )i renient ce (|ui m'est dil [lour mourir en paix. D'ailleurs, >> rien ne peut me sauver, je le .sais. Aussi, dans U^ cas où » vous ne voudriez pas vous occuper de votre malheureu- » se bejle-wj'ur, di)nn(!Z-moi Inrtçent nécessaire |)our avoir » de ipioj inetlre lin h nies jours; car, je l(! vois, iiionsi(^ur p voire frère veut ma mort, il l'a toujours voulue, guoi- » qu'il m'ait du qu'il avait Injis moyens .sûrs pour tuer une » feinine, je ti'oi (MIS cu l'intelligcnco do prévoir celui dont » Il H'e.sl MTvi.

» Dans le casoii vous voudriez m'honorer d'un secours,

> <•! ju^er par vous-nii^nie de In misère où je suis, je de- » meure rue du lloussiiy, nu ( oiii de |,'i rue Clianlereine, nu ■ cillqul^(ne Si demain je ne paye pas mes loyers nrrii'-rés, » il faut .sortir I lit où aller, monsleurï.. Puis-jo me dire

» Votre belle-su'ur, * ComlO<i.S4< FUilIR DR hllAMUOURO. »

— Ouello (os.t»f pleino d'infuir.ieH t dit J^twi^jh, ipi'esl-ce qu'il y II KiiicHMtUNT

— Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de l'histoire, dit Bixiou.

Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mois : » des guenillesqui marchent 1 » C'etai l, en ell'et, un tas de linge et do vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un affreux foulard usé jusque dans ses plis.

— Votre nom î dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée sur un parapluie de l'an ii de la République.

— Madame Groget, pour vous servir. J'ai éeu des rentes, mon petit monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois 1 ofl'ensa. Si ma pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais autrement que me voilà. Elle s'estjetée à l'eau, sous votre respect, ma pôv'Ida! J'ai donc évu la bêtise de nourrir un quaterne ; c'est pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les malades à raison de dix sous par jour, et nourrie...

— Pas habillée 1 dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle ! en nourrissant son petit bonhomme de terne.

— Mais, sur mes dix sous, il l;iut payer un garni...

— Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez?

— Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours, voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera morte; pourlorsxe.ielm ai donc avancé tout ce que j'avais. ..mais je n'ai plus rien : j'ai mis tous mes effets au mau pi-é-té!,. Elle me doit quaranle-sept francs douze .sous, oulre mes trente francs de garde ; et, comme elle veut se faire périr avec du charbon: «Ça n'est pas bien, que je lui dis... nméme que j"ai dit à la portière do la veiller pendant que je m'ab- .senle, parce qu'elle est capabe do se jeter par la croisée.

— Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.

— Ah ! monsieur, le médecin des .sœurs est venu, mais rapport à la maladie, lit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel.

— Nous y allons, fit Bixiou.

— Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.

Après avoir plongé dans la fameuse tête de mort pour prendre toute .sa monnaie, le peintre alla rue Mazarîne, monta dans un liacre, et se rendit chez Bianclion, qu'il trouva très heureusement chez lui ; jiendant que, do son côté, Bixiou courait ruedn liussy chercher leur ami Desroches. Les quatre amis si^ r(^ll•ouvèl•el)t une heure après rue du Uoussay.

— Ce Mépliislophélès à cheval nomiué Philippe Bridau, dit Bixiou h ses trois amis on montant l'escalier, a drôienient mené sa bar(ine pour .se débarrasser de sa fomnie. Vous savez (jue notre ami t.ousteau. très heureux d(> recevoir un billei de mille francs par mois de Philippe, a maintenu madame Uridau dans la sociélé de Florine, de Manette, de Tullia, de la Val Noble. Quand Philippe a vu .sa Ralionilleuse liabilui'i! h la toiletht et aux plaisirs collleux, il ne lui a plus donné ii'ar«enl. et l'a lais.sée s'en procurer... vous conqireni^z comuKwil'J Philippe, au bout de dix-liuil mois, a lait ainsi desii'ndic sa lèiiimi^ de trimestre en Irilueslre, toujours un peu plus bas; enlin, au moyen d'un jeune sous-olVic^ier superbe, il lui a donné le goiU des liqueurs. A mesure (|u'il selevnil, sa foinmu descendait, et la comtesse e.st mninlenani dans la boue. Celto lUle, née aux champs, a la vie dure, je ne .sais pus coinmenl Pliili|ipe .s'y est pris pour se di-barrasser d'elle. Je suis curieux d'eludii'r ce petit drnine-la, car j'ai l'i me venger du camarade. lli>l'isi mes amis I dit Ilixiou d'un ton (pii lai.s.saitses trois cunipa^noiis dans le doiile s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusemeiil, il sull'il de livrer un homme h un vice [lour se ileiairede loi. /■,'//(• (liiiiiiil Ir iji If bat et c'eut ce i/iii l'a liivcl... u dit Hugo. Voilai Ma grnnd'mèro aimait la loterie el Philip-

DN MÉNAGE DE GARÇON

pe l'a tuée par la loferio! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué I Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui !... Le Vice ! le Vice ! mes amis I... Savez-vous ce qu'est le Vice ? c'est le Bonneau de la Mort !

— Tu mourras donc d'une plaisanterie 1 dit en souriant Desroches à Bixiou.

A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph, qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste, il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture, et suLun lit de sangle dont le maigre matelas élait rempli de bourre peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avantsamort. Co radavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves (■'tait rouge, et les paupières étaient comme des pellicules (l'œuf. Quant à co corps, jadis si ravissant, il n'en restait iiu'uni! ignoble ostéologie. A l'aspect des visiteurs, Fltue serra sur sa poitrine un lambeau de mousscliiKs qui avait dû être un pitit rideau do croisée, car il était bordé do rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pDur tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une chandelle élait fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur le carreau, 'et un fourneau de terre dans lo coin d'une cheminée sans feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée on commun. Lo mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif nexisto pas et avec lequel il faudrait expriiiii-r l'impression causée par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

— liUo peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un pou dnMc : des larmes sorlant d'un jeu de dominos I Ça nousexpliiiuo le miracle de Moise,

— Est-elle ass(!Z desséchée?... dit Josi'ph.

— Au feu du repentir, dit Flore, lih I je ne |)cux pus avoir de prêtre, je n'ai rien, pas mémo un crucilix pour voir l'image do Dieu 1... Ah 1. monsieur, s'écria-t-ello en levant SCS bras (jui ressemblaient il deux morceaux do buisbcidjplé, jo suis bien rxjupabl'', mais iJicu n'a jumais puni pcr.-iinine comme je le suisl... Philippe a tué Max qui ni'avait conseillé des choses horribles, et il mo lue aus.-.i. Dieu se sert d(; lui connue d'un Héau I... Conduisez- vous bien, car nous avons tous notre Philippe.

— Laissez-moi si;ul avec elle, dîl Biauchon, quo je sache si la maladie est guérissable.'

— Si on la guiTissait, Philippe Bridau crèverait de rag(!, dit Desroches : aussi vais-je lairo constater l'étal dans lequel se trouve sa femme ; il ne l'a pas fait condiinua'r comme ndultt^re, clin jouit dc^ (pus tcsilroit d't'pouse; il aura |i^ .scandale d'un proies. Nous allons d'auord lau'e (liuisporter madame la comlcsse dans la maison de santé du douleur Dubois, rue du Faubourg-Saint -Denis ; ello y sera . soigiH-e avec luxe. Pui-i.je vais assigner lecomtuenréinti^gra-

lon du domicile conjugal.

— Bravo, De.sn.clicsl s'écria Bixiou. Quel plaisir d'inven- U^r du bien (jui fera tant do iiuiJ I

Dix minutes aprè^, Dianchuu desamdil ci dit II ses deux omis:

— Jo cours chrz Des|ilein, il p(nit sauver celle feunne par une opéralion. Ah ! il va bien la faire .soigner, car l'alms (les li(|neur,M a développé chez elle une nuignili(|ue nialadi(( «lu'oii rioynil perdue.

— Farceur do mtSIccin, val Est-ce qu'il n'y a qu'une nia- Mwt demanda lllxiuu.

Mais Biani'lion était d(''jh dans la «oiir, lanl il avait liAtu (raniiiincer à licsplcin culle Kraiidn iii.uvello. Deux heures apics, ta niallieiireusii belle .scuur do Joseph lui conduilo tians riiosiiice décent aw par le iloclnur Dubois, el (|iii lui

plus tard acheté jjar la Ville de Paris. Trois semaines après, la Gazelle des Hôpitaux contenait le récit d'une des plus audacicu-es tentatives de la chirurgie moderne sur une malade désiguéo par les initiales F. B. Le sujet succomba, bien plus à cause de lelat de faiblesse où l'avait mis la misère que par les suites de l'opération. Aussitôt, le colonel comte de Brambourg alla voir le comte de Soulanges, en grand deuil, et l'instruisit de la pei-te douloureuse qu'il venait de faire. On se dit à l'oreille dans le grand monde que le comte de Soulanges mariait sa tille à un parvenu de grand mérite qui devait être nommé maréchal-de-camp et colonel d'un régiment de la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac, qui en causa dans un souper auRocher-de-Cancale où se trouvait Bixiou.

— Cela ne se fera pas I se dit en lui-môme lo spirituel artiste.

Si, parmi les amis (|ue Philippe méconnut, quelques-uns, comme Giroudeau, no pouvaient se venger, il avait ou la maladresse de blesser Bixiou, (|ui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui no pardonnait guère. En plein Rocherde-Cancale, devant des gens sérieux qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou qui lui demandait à venir à l'hôtel de Brambourg:— Tu viendras chez moi quand lu seras ministre!...

— Faut-il me faire protestant pour aller ciiez toi? répondit Bixiou en badinant ; mais il se dit en lui-même : — Si tu es un Goliath, j'ai ma fronde et je ne manque pas de cailloux.

Le lendemain, le mystiticateur s'habilla chez un acteur de ses amis, et fut métamorphosé par ta toute-puissance du costume en un prêtre à lunettes vertes (jui se serait sécularisé; puis, il prit un remise et se fit conduire à l'hôtel do Soulanges. Bixiou, traité de farceur par Philippe, voulait lui jouer une farce. .Admis par monsieur de Soulanges, sur son insistance à vouloir parler d'une affaire grave, Bixiou joua le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importans. Il raconta d'un son de voix factice l'histoiro de la maladie de la comtesse morte, dont l'Iionible secret lui avait été confié parBianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du bonhomme Rouget dont s'étaitvanté lo comte de Bramliourg, l'histoire de la mort de la Descoings, l'histoiro de remprunlfait à la caisse du journal et l'histoire des mœurs do Philippe dans ses mauvais jours.

~ Monsieur lu comte, ne lui donnez votre lillo qu'après avoir pris tous vos reuseiguenicns ; interrogez ses anciens camarades, Bixiou, lo capitaine Giroudeau, etc.

Trois mois apnXs, le coluncl comte de Brambourg domiait il souper chez lui il du Tillet, à Nucingen, à Rasiigiiiic, à Maxane de Trailles et ;") de Mar-ay. L'iimphitryon acceptait tiès-insouciamment les propos h demi consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur .sa rupture avec la maison do Soulangc's.

— Tu peux trouver mieux, lui disait Maxime.

— Quelle fortune faudrait-il pour épouser une demoiselle de Grandiieu ? (demanda Philippe i\ di> Miirs,'iy.

— A vous?... on ne doniierail pas la plus laide des six Ji moins de dix millions, l'i'pondil insoleinmcnt do Marsay.

— Hall! dit Raslignac, avec deux cent mille livres de rente, vous auriez inademoi.srilo d(^ Langeais, la lille du mar()uis; elle est liiidc, elle a trente ans, el pas un .sou do dot: ça doit vous aller.

— J'aurai dix millions dans deux ans d'ici, répondit Philippe Bridau.

— Nous .sommes au 16 janvier i829î s'écria du Tillel en souriant. J(< lravaill(< depuis dix ans, et j(< iiiWesai pas, iiioil

— Nous nous ciiiis(-illerons l'un l'autre, el vous verre ((Miimeiit j'(Milends les tinances, répondit Uridau.

— - Que po.ssédoz-vous, en tout? demanda NurinKen.

— lin vendant mes rentes, en exceptant ma terre el mon ImMcI i|ii(^ je ii(< puis el nu veux pas riscpier, car ils suiil compris ilans mon majorai, jit feiai bien une ma^sc de trois milliiuis...

Nuciniien et du Tillel .«■« regardèrent ; puis. nprè.s co llii reg.ird, duTill.'l dit h Philippe:

Exlrnll (le II CnmMii- Irimntpr.

»-lR

DE BALZAC

— Mon cher comte, nous Iravaillerons ensemble si vous voulez.

De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé a Nijcingon ot qui signifiait : — A nous les millions.

En eflel, ces deux personnages de la haute banque étaient placés au cœur des aflaires politiques de manière à pouvoir jouer à la Bourse, dans un temps donné, comme à coup sûr. fonlro Philippe, quand toutes les probabilités lui semblerai'-nt être en sî faveur, tandis qu'elles seraient pour eux. El le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et Nucingen avaient déjà fait gagner quinze cent mille francs an comte de Branihjurg, qui ne se défia plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon conseil. Philippe, parvenu par la ftiveur delà U'stauralion, trompé surtout par son profond mépris pourles Péquins, crutà la réussite des ordonnauceset voulut jouer à la hausse; tanJis que Nucingen et du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte do Bramboursj, et eurent l'air de partager ses convictions, ils lui donnèrent l'espoir d(^ doubler ses millions, et se mirent en mesure de les lui gagner. Philip, le se battit comme un homme pour qui la victoire valait quatre millions. Son dévoui-ment fut si remorqué, qu'il reçut l'ordre de revenir à Saint-C.loud avec le duc de Maufrigneusepour y tenir conseil. Celte marque de faveur sauva Philippe; car .il voulait, le 28 juillet, faire un charge pour balayer les boulevards, et il eût sans doute reçu quelque balle envoyée par son ami Giroudeau, qui commandait une division d'as.saillans.

Un mois aprè?, le colonel Bridau ne possédait pins do son immense forturn,' que son liôiel, sa terre, ses tableaux l'ison mobilier. Il commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de la branche aînée, à laquelle il fut fidèle jusqu'en 1834. En voyant Giroudeau colonel, une jalousie assez com|)n'hi'iisib e (it ivpreiiiire du service k Philippi'.qui, malheurenseniriil, obliiil en 1835 un légiinent dans l'Algérie où il resta trois ans au i osto le plus péril-

leux, espérant obtenir les épaulettes de général ; mais une influence malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur, Philippe outra la sévérité du service, et fut délesté, malgré sa bravoure à la Mural. Au commencement de la fatale année 1839, en faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant des forées supérieures, il s'élança contre l'enemi, suivi seulement d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel était corné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent ces mots : m Votre colonel l à moi l un colonel de VEm/nre !» suivis de hurlemens atïreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché par les yatagans.

Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita do l'hôtel et de la terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait cependant à le priver de sa succession. Ce qui fil le plus de plaisir au peintr», fut la belle collecUon de tableaux. Joseph, à qui son beau-père, espèce deHochon rustique, amasse tous les jours des écus. possède déjà soixante mille francs derenlo. Quoiqu'il peigne de magnifiques toiles et rende de grands services aux artistes, il n'est pas eurore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection du majorât, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le lait souvent pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier.

— Les hons comtes ont les bons halits, lui dit alors son ami Léon do Lora, qui, malgré sa céli>brité comme peintre do paysiigi>, n'a pas renoncé à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui l'éponilit à Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs do la destinée: « Bail 1 la pépie vient en mangeant. »

Paris, novembre 1851.

FIN d'un UÉNAGB de GAK^ON.

Iiii|irliiii'rlc J. Vui vdiul, 10, ruo du Groluank

Scèiteô ïre \à Vit ire tïrobhtte»

LA

MUSE DU DÉPARTEMENT

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