A MOINSIEUR LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT
. ' Mon cher Ferdinand , si les hasards { habent sua fata libelli ) du monde littéraire font de ces lignes un long souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison des peines que vous vous êtes données, vous le d Ilozter, le Chérin, le roi d'armes des Études de moeurs ; vous à qui les Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry, les d'Arthez, les Chaulieu, les d'Esgrignon, les Mortsauf, les Valois, les cent maisons nobles qui constituent l'aristocratie de la Comédie uumaine, doivent leurs belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi l'Arhobial des Études de moeurs inventé par Ferdinand de Gramont, gentilhomme, est-il une histoire complète du blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance du vieux langage féodal dans le : Pulchre sedens, melius agens ! des Beauséant t dans le : Des parlcm leonis I des d' Espard .' dans le : Ne se vend I des fandenesse I Enfin , quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante iconographie , qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé
> Votre vieil ami ,
DE Balzac.
■~si5~a(3CSg^=»-
Sur la lisière duBrrryso troiivo,nn bord do la Loire, une vlllo (jiii par sa siluati n attiro inniillihlcmont l'ail du voyagf'ur. Sanrerro orcupi' In point culminant d'uno cliaîno de petites montnKnes, (leniièrn ondulation des mouvemensdo terrain du Nivernais. La Loire inon<ln les terres au lias do res r,ollines, en y liiii^sanl un liinoii jannn qui les fertilise, quand il ne lesensahle [nis ii j.im.iis p.ir nno do res terribles crui'S(*nalement f.iniilii''n's/i In Vistidi", relte Loire du Nord. La montagne au sornmi't do la(|ui'||o sont KrouprW<s les maisons de Sanrern-, s'i- i>vn h une iivsez ffrandc dislane(< du fli'uve pour que le petit [lort di- S.nnt-Thihanlt puisse vivre di''Ja vie de Sanrerr<\ l.ft s'endiaripjer.t les vins, \h se diSlianpie le rni-rrain, erilin tonles les proveiianres de la Ilaulo et de la Basse Loire.
A r('()0(|ue oïl eelte histoire eut lieu, le pont de C.osne et relui do Saint-Tliili.iull, deux ponts sn^pendus, ('laiciit ronstruiLs. Les voya^i'iirs venant lU- Paris h Samcrrn par la route d'Ilidie ne Iravers.iieiit plus la Loire de Cosne h Saint-Tliibiiidl flans un har, n'esl-ee pas assez vous ilire (|ue lerlia>.s<'Z-(roisrz de IKTO avait eu lieu ; rar la maison d'Orli^ansn parloni elioyi^ |f>s iiiiiT/^(s inilériels, mais h peu prtXs roiniiiK res maris qui l'ont des ra.li-auji h leurs femmis avec l'ariri'iil de In dot.
Rxrepti- la partie di< Snnrerro qui orrupo lo plateau, les rues sont plus ou moins en pente, ol la ville est enveloppt'e
de rampes, dites les grands remparts, nom qui vous indique assez li's t;rands chemins de la ville, au delh de ce rempart s'éti'iid une ceinture de viRnohles. Le vin forme la principale in<lustrie et W plus considi'rahle commerce du pays, qui possède (ilusii'urscrusdc vins Rént^rcuT, pleins do hoNquet. et assez semblables aux produits de laBourf^o^ne pourcpi'.'i Paris les palais vul^'aires s'y trompent. Sancerre trouve donc dans les cabarets parisiens une rapide consommation, a.ssex iK^ccssaired'nilbuirs à des vins qui ne peurenl |>asseBarder plus de sept h huit ans. \u-dessons de la ville, sont assis quel- (|ues vill.ijics, Fontenay, Saint-Satur, (|ui rrsscinbli-nl h dci faoboiirns. et «lonl la situation rap|ielle 1rs ^.'ais vi^rnobles do Neufcbnii'l en Suisse. La ville a conservé (piel(]ues traits do son ancicimi" physionomie, s(>s rues sont ("Iroiles et (lavées en ciilloux pris au lit de la Loire, lin y voit encore do vieilles maisons. La tour, ce reste de la force militaire etdo lV|)oqiie li'odale , rappelK" l'un des sic;;es les plus terrddeJ dcniisKuerresde religion, et pemlant le.j'iel les calvinistM ont bien surpassi' 1rs faroucliesTnméroniens lie WulterScolt. La ville de Sancerre, riche d'un illustre passé, veuve do sa piussiiiie iinlilaire, est en (pielq\io sorte vouée A un avenir inrcriile, car le mouvement coinmercial apparlicnlà la rive droite de la Loire. l.n rapide description <)ue vous venez de lire prouve que l'isolement de Sancerre ira croissant, nial«ré les deux ponts qui la raltaclient .^ (osiie. SûU-
DR HAIZAC.
(Kxtrall lia \a CoitUdi* humuint.)
DE BALZAC
cerre, l'orgueil de la rive gauche, a tout au plus trois mille cinq cents âmes, tandis qu'on en compte aujourd'hui plus desiï mille à Cosne. Depuis un demi-siècle, le rôle de ces deux ailles assises en face l'une de l'autre a complètement changé. Cependant l'avantage de la situation appartient à la ville historiqui', où de toutes parts l'on jouit d'un spectacle enchanteur, où l'air est d'une admirable pureté, la végétation magnifique, et où les habitans, en h.irmonie avec cette riante nature, sont affables, bons compagnons, et sans puritanisme, quoique les deux tiers de la population soient restés calvinistes.
Dans un pareil état de choses, si l'on subit 1rs inconvénieûs de la vie des petites villes, si l'on se trouve sous lo coup de ccito surveillance ofiicieuse qui fait de la vie privée une vie quasi publique; en revanche, le [latriotisme de localité, qui ne remplacera jamais l'esprit de famille, se déploie à un haut desrré. Aussi la ville de Sancerre est-elle très-fière d'avoir vu naîire une des gloires de la médecine moderne, Horace Bianchon, et un auteur du second ordre, Etienne Lousteau, l'un des feuilletonistes les plus distingués. L'arrondissement do Sancerre, choqué de se voir soumis à sept ou huit grands propriétaires, les haut barons de l'élection, essaya do secouer le joug électoral de la doctrine, qui en a fait son bourg-pourri. Celle conjuration de quelques amours- propres froissés échoua par la jalousie que causait aux coalisés l'élévation future d'un des conspirateurs. Quand le résultat eut montré le vice radical de l'entreprise, on voulut y remédier en prenant l'un des deux hommes qui représentent glorieusement Sancerre à Paris pour champion du pays aux prochaines élections.
Celte idée était eitrênriement avancée pour notre pays, où, depuis 1830, la nomination des notabilités de clochera fait lie tels progrès, que les hommes d'Etat deviennent de plu5 en plus rares h la chambre élective. Aussi ce projet, d'une réalisation assez hypothétique, fut-il conçu par la femme supérieure de l'arrondissement, dux femina facii, mais dans une pfnséo d'intérêt personnel. Otle pensée avait tant de racines dans le passé de ci'tto femme, et embrassait si bien son avenir, que, sans un vif et succinct récit de sa vie aniérieure, on la comprendrait difficilement. Sancerre s'enofjçucilfissait alors d'une femme supérieure, longtenfips incomprise, mais qui, vers 1836, jouissait d'une assez Jolie renommée déparmenlale. Cette époque fut aussi lo moment où les noms des deux Sancerrois atteignirent, à Paris, chacun dans leur sphère, au [dus haut degré l'un do ia gloire, l'autre de la mode. Etienne Lousteau, l'un des coll;ilioraieurs des Revues, signait le feuilleton d'un journal il huit mille abonnés; et Bianchon, déj.'i premier médecin d'un hOpiial, ofliricrde la Légion d'honneur et membre do l'Aramédie des science, venait d'obtenir sa chaire.
Si ce mol ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de bl.lme, on pourrait dire que Georgo Sand 0 crée le tandiftne, tant il est vrai (pie, inoralemrnt parlant, le bien est presque toujours double d'un mal. Cette lèpre .sentimentale a gflté heaiicou|i do nommes ijui, sans leurs préU-nlions au génie, eussent élécliarmanles. Lo .sandlsme a cependant cela de bon que la femme ijui en est «tlaquéo faisant (lortcr ses prétendues supériorib's sur des vntlmens méconnus, elle c.vl en qurique sorti' le bas-bleu du ruur : il en ri-siilte alors moins d'inmii, l'amour nentr.ili'wiiil lin peu la litléraliire. Or, l'illustr.ition de Georgo Sand a eu pour prinripal efTel de faire reconnaître ipie lu France possède un nombri' exorbitant de femmes supérieures, os.sez générengcH pour laisser jiis'iu'ft présent lo champ libre ft In pelilr'-llllc du maréchal lie Saxe.
La fi'mmo .supérieure de S.inn rre deineurnit h la Daudraye, m;ii»<jn de ville el de campagne it la fois, située h dix minute» de la ville, dans levjll.igr', ou, si vous voulez, le faubourg de Saint Saliir. Les la Daudraye d'aujourd'liui, comme il .si arrivé pour hi'aiicoii|, di> nKiiMms nobles, se VjhI Mil.sll'ué-, aux la nnudroyi- doulle nom brille aux croi- «ndcs el V! m<5le a/ix «rands événemens do rhisloiro bcrru^ftre. Oci veul une explieution.
Sous Louis XIV, unrerluin édievin nommé Milûiid, don
les ancêtres furent d'enragés calvinistes, se convertit lors de la révocation de l'édit de Nantes. Pour encourager ce mouvement dans l'un des sanctuaires du calvinisme, le roi nomma celtui Milaud à un poste élevé dans les eau.x et forêts, lui donna des armes et le titre de sire de la Baudraye en lui faisant présent du fief des vrais la Baudraye. Les héritiers du fameux capitaine la Baudraye tombèrent, hélas I dans l'un des piés:es tendus aux hérétiques par les ordonnances, et furent pendus, traitementindigne du grand roi. Sous Louis XV, Milaud de la Baudraye de simple écuyer devint chevalier, eteutassezde crédit pour placer son fils cornette dans les mousquetaires. Le cornette mourut à Pontenoy, laissant un enfant à qui le roi LouisXVI accorda plus lard un brevet de fermier général, en mémoire du cornette mort sur le champ de bataille.
Ce financier, bel esprit occupé de charades, de bouts rimes, de bouquets à Chloris, vécut dans le beau monde, hanla la société du duc de Nivernois, el se crut obligé de suivre la noblesse en exil ; mais il eut soin d'emporter ses capitaux. Aussi le riche émigré soutinl-il alors plus d'une grande maison noble. Fatigué d'espérer et peut-être aussi de prêter, il revint à Sancerre en 1800, et racheta la Baudraye par un sentiment d'amour-propre et de vanité nobiliaire explicable chez un petit-fils d'échevin, mais qui, sous le Consulat, avait d'autant moins d'avenir, que l'exfermier général comptait peu sur son héritier pour continuer les nouveaux la Baudraye. Jean-Athanase-Melchior Milaud de la Baudraye, unique enfant du financier, né plus que chétif, était bien le fruit d'un sang épuisé de bonne heure par les plaisifs exagérés auxquels se livrent tous les gens riches qui se marient h l'aurore d'une vieillesse prématurée, et finissent ainsi par abâtardir les sommités sociales.
Pendant l'émigration, madame de la Bau()raye, jeune fille sans aucune fortune et qui fut épousée à cause de Sa nobleî^se, avait eu la patience d'élever cet enfant jaune et malingre auquel elle portait l'amour excessif que les mères ont dans lo cœur pour les avortons. La mort de cette femme, une demoiselle de Castéran la Tour, contribua beaucoup à la rentrée en France do monsieur de la Baudraye. Ce Lucullus des Milaud mourut en léguant à son fils le fief sans lods et ventes, mais orné de girouettes à ses armes, millo louis d'or, somme assez considérable en 1802, et ses créances sur les plus illustres émigrés, contenues dans le portefeuille de ses poésies avec cette inscription : Vanilas vani~ latiim et omnia vanitas 1
Si le jeune la Baudraye vécut, il le dut à des habitudes d'une régularité monastique, à cette économie do mouvement que Fonlenelle prêchait comme la religion des valétudinaires, el surtout à l'air do Sancerre, ù l'influence do ce silo admirable d'où se découvre un panorama de quaranle lieues dans le val do la Loire. Do 1802 à ISL"), le petit la Baudraye augmenta sou ex-ûel de plusieurs clos, els'adoiina beaucoup à la culture des vignes. Au début, la Kestaiiralion lui parut si chancelante, qu'il n'osa pas trop aller h Paris y faire ses n'clamations ; mais après la mort do Napoléon il es.saya de monnayer la poésie ilo son père, car i\ ne comprit pas la profonde [iliilosophie accusée par ce mélange d(!S créances el des charades. Le vi^jneron perdil tant de temps h so faire recounaîtro do messieiiis les ducs do Navarreins i'\ autres (telle était son expression), qu'il revint ■"i Sancerre, appelé par ses chères vendanges, sons avoir rien obtenu que desoll'res de services. La Ueslaiiralioii rendit assez do lustre h la imblessi^ pour que la Baudraye désir.1l donner un .sens ii son ambition en se doniianl uu héritier. Ce bénéfico coiiju;;al lui parai,s.sail assez problématii|ue ; autrement, il n'eût pas tant lardé ; mais, vers la lin (le 1823, en .se voyant encore sur .ses jambes ù quaranleirois ans, rtge qu'aucun iiiéd("cin, nslrolo^'ue ou s.ij;e feiiiiiio n'eût (isi- lui pr(''dire, il esp(''ra trouver la réininiiense du. sa vertu f()r((''c. N(''anin()ins, smi choix iiidi(|iia, reliiliveiin'iil h mi chi'llve coiislilulioii, uu si grand défaut du [irudtuice, qu'il fut im(iossllile do n'y pas voir un |>rofoiiil calcul.
A Celte éjioque, Son Emiiienco monseigneur l'uichevû-
LA MUSE DD pÉPARTEMENT.
que de Bourges venait de convertir au calholicisme une Jeune personne appartenant à l'une de ces familles bourgeoises qui furent les premiers appuis du calvinisme, et qui, grâce à leur position obscure, ou à des accommodemens avec le ciel , échappèrent aux persécutions de Louis XIV. Artisans au seizième siècle, les Piédefer, dont le nom révèle un de ces surnoms bizarres que se donnèrent les soldats de la Réforme, étaient devenus d'honnAtcs rJrapiers. Sous le règne de Louis XVI, Abraham Piédef(>r fit de si mauvaises afl'uires, qu'il laissa, veff 1786, époque de sa mort, ses deux enfans dans un état voisin de la misère. L'un des deux, Tobie Piédefcr partit pour les Imies en abandonnant le modique héritage à son aîné. Pendant la Révolution, Moïse Piédefor acheta des biens nationaux, abattit des abbayes et des églisesà l'instar de ses ancêtres, et se maria. Chose étrange, avec une catholique, fille unique d'un conventionnel mort sur l'échafaud. Cet ambitieiix Piédefer Ihourut en 1819, laissant à sa femme une fortune comproînise pai' des spéculations agricoles, et unc^ petite fille de iâouze ans, d'une beauté surprenante. Elevée dans la religion calviniste, cette enfant avait été nommée Dinah, suivant l'usage en vertu duquel les religionnaires prenaient leurs noms dans la Bible, pour n'avoir rien de commun avec les saints de l'Eglise romaine.
Mademoiselle Dinah Piédefer, mise par sa mère dans un des meilleurs pensionnats de Bourges, relui des den:ioisp|ies Chamarolles, y devint aussi célèbre par les q\mlités do son esprit que par sa beauté ; mais elle s'y trouva primée par des jeunes filles nobles, riches, et qui devaient plus tard jouer dans le monde un rAlo beaucoup plus beau que celui d'une roturière dont la mère attendait b's réjiultats de la liquidation Piédefer. Afirès avoir su s'élever momentanément au-dessus do ses compagnes, Dinah Voulut aussi se trouver de plam-pied avec elles dans la vie. Elle inventa donc d'atijurer le calvinisme, en espérant que le cjjrdinal protégerait sa conquête spirituelle cl s'occuperait do son avenir. Vous pouvez juger déjà dc\ la supériorité de maiiemoiselle Dinah, qui, dès T'igo de dix-sept ans, s(> convertissait uniquement par ambition. L'arrhevê(}uo, imbu de l'idée que Dinah Piédcfi'r devait faire l'ornement du monde, essaya de la marier. Toutes les familles auxiiudles s'adressa le prélat s'effrayèrent d'une flllo doui'c d'une prestance de princesse, qui passait pour la plus .spiriluello des jeunes personnes élevées chez les demoisollis de Clianlnrolles, et qui, dans les solennités »m peu tliéAtrales des distributions do (irix. jouait toujours les jirerniers riMes. A.ssurément mille écus do rentes, que [)ouvait rap()orter le d<iniain(! do la llautoy, indivis entre la fdlo et' la mère, étaient [lou de chose en comparaison des d(!penses aiixipiellcs les avantages pensonncls d'un créature si siiiriluello entraîneraient un mari.
Dès que le petit Melchior do la Baudraye apprit ces détails, dont parlaient toutes les soci(''l(''s du département du Cher, il se rendit ?i Bourges, au moini-nt où madame Piédefer, dévote h grandes heures, était h peu près détermini'O, ainsi que sa fille, h prendre, selon ['(expression du ilerry, le premier cldi'n coiiïé venu. Si le cardmal lut Irès-heureui d« rencontrer monsieur de la Bauiiraye, monsieur de la Baudrayo fut encore plus lieureui d'arcoplpr une femme de la main du cardinal. Le petit hoinnKï exige.) de Son l'.iriirienee la promess(t formelle de s;j protection au()rès du présiilent lin conseil, h ^'Itc fin de paljier les cré.iuces sur les durs de Navarreins et antres en saisissant leurs indemnités. Ce moyen parut un peu trop vif /i l'habile ministre du pavillon Marsan, il fit savoir an vigneron (|u'on s'occuperait de Inicn temps et lien. l'Ii.irun peulse figurer le l.ipage produit dans In SanciTrois par lo inariaj[e insensô de monsieur la Ilandraye.
— i'.<'la s'etpDqun, dit lo président Dolrougo, lo petit hoiiitr.e aurait, m'n-f-ofi dit. M Ifès-clioqué d'avoir enlendii, sur In Mail, le beau mgnsii'.nr Mil.md, lesubslilut de Nevers, disant h monsieur de Clu-ny, en lui moiilr.int les loiirelles de la Raudrayi' :
— Cela nie reviendra I
T- Mais, a répondu notre procureur ^u roi, il peut je marier et avoir des enfans.
— Ça lui est défendu ! Vous pouvéZ imaginer la hainô qu'un avorton comnie le petit la Bau(Jrayo a dû vouer à c« colosse do Milaud.
Il existait à Novers une branche roturière des Milaud, qui s'était assez enrichie dans le com-morce de la coutellerie pour que le représentant de cette branche eût abordé la carrière du ministère public, dans laquelle il fut protégé par feu Marchangy.
Peut-être convient-U d'écheniller cette histoire, où le moral Joue un grand rôle, des vils intérêts matériels dont sp préoccupait exclusivemi^nt monsieur do la Braudraye, ai} racontant avec brièveté les résullals de ses négociations à Paris. Ceci d'ailleurs expliquera plusieurs parties mystgrieuses de l'histoire contemporaine, cl les difticultés sousrjacentes que rencontraient les mîni'^trcs, pendant la Rqst tauration, sur le terrain politiiiue. Les promesses ministérielles eurent si peu de réalité, que monsieur do la Baudraye .se rendjt à Paris au mortieht où le cafdip^l y fut appelé par la session des Chambres.
Voici comment le duc de Navarreins, le premier créancier menacé par monsieur de la Baudraye, se tira d'affaire. Le Sancerrois vit arriver un matin à l'hôtel de Mayencc, oC} il .s'était logé rue SainMIonoré, jirès de la plac(< Vendôme, un confident des ministres qui se connaissait en liquida-r lions, ("et élégant personnage, sorti d'un élégant cabriolei, et vêtu do la façon le plus élégante, fut obligé de mouler au numéro 37, c'est-à-dire au troisième étage, dans une petite chambre où il surprit le provincial s© cuisinant au feu de sa cheminée une lasse de café.
— Est-co à monsieur Milaud de la Baudraye que j'ai l'honneur...
— Oui, répondit le petit homme en se drapant dans sa robe de chambre.
Après avoir lorgné ce produit incestueux .d'un ancien pardessus chiné de madame Piédi'fer cl d'une robt^ de fci^ madame de la Haudniye, le ni'goeiateur trouva rhoninie, la robe de cbiimlire et le petit fourneau de terre fù houLl-r lait le lait dans une ca.sserole de ferblanc, si caractwisitiques, (pi'il jugea les finasseries inutiles.
— Je parie, monsieur, dil-i! audaciousement, que voul dînez à quaiante sous, chez Hurbain, au Palais-Royal.
— Et jiourijuoi'?...
— Oh I je vous reconnais pour vous y avoir vu, répliqua le Parisien en gardant son sérieux. Tous les créanciers de» princes y dincnl. Vous.saviu qu'on trouvo h peine dix poiif cent des créances sur les plus grands soigneurs... Je nu vous donnerais pas cinq pour cent d'une créance sur lofe» duc d'Orléans... ot mûme sur... (il baissa la voii) sur Mohi
SIEUB...
— Vous venez m'aclioter mes titres... dit le viyneroi», qui se crut spirituel.
— Acheter I... fil lo négociateur, |v>ur qui me prenez vousV... Je suis monsieur Di's Lu|H'aulx, maître des r(v quAlt'R, seiTOlaire gem'ral du miin.stère, et je vien.s »-ou« proposer une transaction. ^
— laipielle?
— Vous n'ignorez pas, mon.sleur, In position df> vfifT^ débiteur...
— De mes débiteurs...
— Eh bicnl mon.sii'ur, vous connaissez la situation do vos ih'bilcurs, ils sont dans les bonne.s grûccidu roi, iimu ils sont .sans argent, et obligés A une grando re|>résin talion... Vous n'ignorez pas les diflicultis do la jiolilique : l'arislocralie est h reconstruire, v\ pré-senco d'iiu tiers état fonniilalile, \a ju-u.sée du roi, que la l'rancu jugn lr("i,s uial, est ili< créer dai.s lu pairie une inslitulioa nalionalo, analo;.;ue à celle de rAiiKlelerre, Pour réabsi'r celle KMl.do piiiM'e, il iioui» faut des «nuées el des millions.., Noblewm oblixe : le duc de Navarreins, qui, vous le .saver , est pri>iiner geniilhoinmo de la chambre, no nio p«ii sa deiio, mais il ne peut pas... (viyez rai.soni.nblol Ju^M la («ulkli-
qoe 1 Nous sortons de l'abîme des révolutions. Vous êtes noble aussi 1 ) donc il ne peut pas vous payer...
— Monsieur...
Vous êtes vif, dit Des Lupeaulx ; écoutez... il ne peut
pas vous payer en argent; eh bien I en homme d'esprit que vous êtes, payez-vous en faveurs... royales ou ministérielles.
— Quoil mon père aura donné en 1793 cent mille...
— Mon cher monsieur, ne récriminez pas I Ecoutez une proposition d'arithmétique politique : La recette de Sancerre est vacante, un ancien payeur général des armées y a droit, mais il n'a pas de chances ; vous avez des chances et vous n'y avez aucun droit; vous obtiendrez la recette. Vous exercerez pendant un trimestre, vous donnerez votre démission, et monsieur Gravier vous donnera vingt mille francs. De plus, vous serez décoré de l'ordre royal de la Légion d'honneur.
— C'est quelque chose, dit le vigneron, beaucoup plus appâté par la somme que par le ruban.
— Mais, reprit Des Lupeaulx, vous reconnaîtrez les bontés de Son Excellence en rendant à Sa Seigneurie le duc de Navarreins tous vos litres...
Le vigneron rennt à Sancerre en qualité de receveur des contributions. Six moisapr&s, il fut remplacé par monsieur Gravier, qui passait pour l'un des hommes les plus aimables de la finance sous l'Empire, et qui naturellement fut présenté par monsieur do la Baudraye à sa femme.
Dès qu'il ne fut plus receveur, monsieur do la Baudraye revint à Paris s'expliquer avec d'autres débiteurs. Cette fois, il fut nommé référendaire au sceau, baron, et ofdcier de la Légion d'honneur. Aprf-s avoir vendu la charge do référenilaire au sceau, le baron do la Baudraye fit quelques visites à ses derniers débiteurs, et n-parut à Sancerre avec le titre de maître des requêtes, avec une place de commissaire du roi près d'une compagnie anonyme établie en Nivernais, aux appointemens de six mille francs, une vraie sinécure. I^ bonhomme; la Baudraye, qui passa pour avoir fait uni> folie, financièrement parlant, fit donc une excellente affaire en épousant sa femme.
GrScP à sa sordide économie, h l'indi^mnité qu'il reçut peur les biens do son pèro nationalement vendus en 1793, le petit homme réalisa, vers 1827, le rêve île toute sa vie!.. En donnant quatre wnt mille francs comptant et prenant des en^'agorncns qui le condamnaient à vivre pendant six ans, selon son expression, do l'air du temps, il put acheter, sur les bords do la Loire, k deux lieues au-d"ssus de Sancerre, la terri' d'Anzy, dont le magnifique ch.lteau hati par Philil)fTt do Lorme est l'objet <le In jusio admiration des connaisseurs. Il fut enfin compté parmi les grands propriétaires <lu pays! Il n'est pas sûr que la joio causée par l'érection d'un ninjor.it composé de la terre d'Anzy, du fief de la Baudraye et du domaine do la Hnutoy, en vertu de lellrf^s i>atiTiles en date de dér^'mbro 1829, ait compensé les chagrins (11) Dinah, qui se vit alors réduite .'i une secrète indigence jusqu'en 183.'>. Le (irudent la Baudraye no permit pa.s h sa fein;no d'habiter Aiizy et d'y lairo le moindre rhangemenl avant le dernier paiement du prix.
Ce r/ju() d'feil sur la politique du premier baron do la Baudraye expliijue l'homme en entier. Ceux à qui les manie.s det gens do province ,sf)nt familières, reconnaîtront en lui la pairi'in de la terre, passion dévorante, [lassion exrlimvo, os|)èr<( il'avarico étalée au soleil, ('t qui souvc^nl mène h la ruino [lar un défaut d'equilihro entre les intérêts hjpolliéraire-, el les [irodiiilH territoriaux. I^'S gens qui, de 1802 >\ 1827, se moquaient du petit la llainlrayo en le vr)yanl Initier /i Soint-Tliiliault, et s'y occuper de ses affairei avec mprelé d'un bourgeois vivant de un vigne, rrut qui ne rimiprenalent pas scm dédain do la faveur h laquelle il avait dft v\ plures nuvsilAl (|iiittées qu'oblenues, eurent enfin le mol de léniKine quand co formic/i-léo siiuta «iir fui proie, après «voir miendii le moment où les prodigaliUH do In durliewi do MaulriRneuso iimeuèrenl la viMito tin rnite UTTo magnillquo, depuis trois cents ans dans la mauon d'UielIca.
Madame Piédefer vint vivre avec sa fille. Les fortunes réunies de monsieur de la Baudraye et de sa belle-mère, qui s'était contentée d'une rente viagère de douze cents francs en abandonnant à .son gendre le domaine de la Hautoy, composèrent un revenu visible d'environ quinze mille francs.
Pendant les premiers jours de son mariage, Dinah obtint des changemens qui rendirent la Baudraye une maison très agréable. Elle fi* un jardin anglais d'une cour immense en y abattant des celliers, des pressoirs et des communs ignobles. Elle ménagea derrière le manoir, petite construction à tourelles et à pignons qui ne manquait pas de caractère, un second jardin à massifs, à fleurs, à gazons, et le sépara des vignes par un mur qu'elle cacha sous des plantes grimpantes. Enfin, elle introduisit daas la vie intérieure autant de comfort que l'exiguité des revenus le permit. Pour ne pas se laisser dévorer par une jeune personne aussi supérieure que Dinah paraissait l'être, monsiiur de la Baudraye eut l'adresse de se taire sur les recouvremens qu'il faisait à Paris. Ce profond secret gardé sur ses intérêts donna je ne sais quoi de mystérieux à son caractère, et le grandit aux yeux de sa femme pendant les premières années de son mariage, tant le silence a de majesté!...
Les changemens opérés à la Baudraye inspirèrent un désir d'autant plus vif do voir la jeune mariée, que Dinah ne voulut pas se montrer, ni recevoir, avant d'avoir conquis toutes ses aises , étudié le pays, et surtout le silencieux la Baudraye. Quand, par une matinée de printemps, en 1825, on vit, sur le Mail, la belle madame de la Baudraye en robe de velours bleu, sa mère en robe de velours noir, une grande clameur s'éleva dans Sancerre. Cette toilette confirma la supériorité de cette jeune femme, élevée dans la capitale du Berry. On craignit, en recevant ce phénix borruyer, de ne pas dire des choses assez spirituelles, et naturellement on se gourma devant madame de la Baudraye, qui produisit une espèce de terreur parmi la gent femelle. Lorsqu'on admira dans le salon de la Baudraye un tapis façonné comme un cachemire, un meuble pompadour à bois dorés, des rideaux do brocatelle aux fenêtres, et sur une table ronde un cornet japonais plein de fleurs au milieu de queliiues livres nouveaux ; lorsqu'on entendit la belle Dinah jouant à livre ouvert sans exécuter la moindre cérémonie pour se mettre au piano, l'idée qu'on se faisait de sa supériorité prit de grandes proportions. Pour ne jamais .se laisser gagner par l'incurie et par le mauvais goût, Dinah avait résolu do se tenir au courant des modes et des moindres révolutions du luxe, en entretenant une active correspondance avec Anna Grossotête, son amie de C(eur au pensionnat Chamarolles. Fille uni- (jue du receveur général do Bourges, Anna, grâco à sa fortune, avait épousé le troisième fils du comto de Fontaine. Les femmes, en venant h la Baudraye, y furent alors constamment blessées par la priorité que Dinah sut s'attribuer en fait do modes ; et, quoî qu'elles fissent, elles se virent toujours en arrière, ou, comme disent les amateurs de courses, distancées. Si toutes c(;s petites choses causèrent une maligne envie chez les femmes de Sancerre, la conversation et l'esprit do Dinah engendrèrent une véritable aversion. Dans ht désir d'entretenir son intelligence au niveau du mouvement parisien, madame do la Baudraye ne soiilfril chez personne ni propos vides, ni galanterie arriérée, ni phrases sans valeur ; elle .se refusa net nu clabaudago (les petites nouvclUvs, h cette médisanco do bas él.iKo (jui l'ait le fond île la langue en province. Aimant à parler des découvertes dans la .scienre ou dans les arts, des leuvres frnîchemiMit écloses au tlK'.ltn», en poésie, elle parut remuer des pensées en remuant les mots h lu modo,
L'nhlié Diirel, curé do Sancerre, vieillard do l'ancien clergé do Franco, homme do bonne compagnie h ()ui lo jeu no déplaisait pas, n'osait se livr(^r h son penchant dans un pays aussi lihéral ipio Sancerre ; il l'ut (Jonc très heureux do l'arrivéfMlo inndanie di^ la Itauilrayo, avec laipiello il s'eutendit udmirubleinent. Le sous-préfet, un vicomto do
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
Chargebœuf, fut enchanté de trouver dans le salon de madame de la Baudraye une espèce d'oasis où l'on faisait trêve à la vie de province. Quant à monsieur de Claguy, le procureur du roi, son admiration pour la belle Dinah le cloua dans Sancerre. Ce passionné magistrat refusa tout avancement, et se mit à aimer pieusement cet ange de grâce et de beauté. C'était un grand Jiomme sec, à figure patibulaire ornée de deux yeux terribles, à orbites charbonnées, surmontées de deux sourcils énormes, et dont l'éloquence, bien difl'érente de son amour, ne manquait pas de mordant.
Monsieur Gravier était un petit homme gros et gras qui, sous l'Empire, chantait admirablement la romance, et qui dut à ce talent le poste éminent de payeur général d'armée. Mêlé à de grands intérêts en Espagne avec certains généraux en chef appartenant alors à l'opposition, il sut mettre à proQt ces liaisons parlementaires auprès du ministre, qui, par égard à sa position perdue, lui promit la recette de Sancerre, et finit par la lui laisser acheter. L'esprit léger, le ton du temps de l'Empire s'était alourdi chez monsieur Gravier, il ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la différence énorme qui sépara les mœurs de la Restauration de celles de l'Empire ; mais il se croyait bien supérieur à monsieur de Clagny, sa tenue était de meilleur goût, il suivait les modes, il se montrait en gilet jaune, en pantalon gris, en petites redingotes serrées, il avait au cou des cravates de soieries à la modo ornées de bagues à diamans, tandis que le procureur du roi nu sortait pas de l'habit, du [lantalon et du gilet noirs, souvent râpés.
Ces quatre personnages s'extasièrent, les premiers, sur l'instruction, le bon goût, la finesse de Dinah, et la proclamèrent une femme de la plus haute intelligence. Les femmes se dirent alors entre elles : « Madame de la Baudraye doit joliment se moquer do nous... » Cette opinion, plus ou moins juste, eut pour résultat d'empêcher les femmes d'aller h la Baudraye. Atteinte et convaincue do pédantismo parce qu'elle parlait correctement, Dinah fut Surnommée la S»()ho de Saint-Satur. Chacun finit par se moquer effrontément des prétendues grandes qualités do celle qui devint ainsi l'ennemie des Sancerroises. Enfin, on alla jusiju'à nier une supériorité, purement relative d'ailleurs, qui relevait les ignorances et no leur pardonnait point. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité ; Dinah fut donc regardée comme monstrueuse et dangeriiise, l't U- désert si^ lit autour d'elle. Etonnée! de ne voir li's femmes, malgré ses avances, qu'à do lonxs intervalles et pendant des visites de (juelques minutes, Dinah demanda la raison de ce phénomène à monsieur de Clagny.
— Vous Hi's une f(!mmo trop supérieure pour (|uo les autres femmes vous aiment, réuondit le procureur du roi.
Monsieur Gravier, que la pauvre délaisséo interrogea, so flt énormément prier pour lui dire :
— Mais, hi'lle dame, vous ne vous contentez pas d'être rliarmarite, vous avez de 1 esprit, vous êtes instruite, vous êtes «u fait de tout rv ipil s'é<'ril, vous aimez la poi'sie, vous êtes nuisieienne, et vous avez une (conversation ravivMinte : les femmes ne {lardunncnt pas tant de supériorités t.. .
U's hommes clir(^nl A monsieur de la Baudraye :
— Vous, (pli arrz une femme supérieure, voiisêh'sbien lieiireut... la il Unit pur dire :
— Moi, ijiii ai une fenniie w.J.lSficure, jo suis bien, etc. MiiddUK! ri(''defer, ll.illée (li'.bs lia BWi^, "'i permit aussi do
dire des choses dans ce K<'are :
— Ma lllle, (|iii est une femme Iréu Aipérloure, écrivait hier h Miiiiiaiiie de huiii.unn MU'», tell .s choses.
Pour i|iii idimiilt le monde. In Fr» ,re, Paris, n'est-il pas vr.ii que li(Muioii|i (lecAléliril»V» se .', jnt élnt)li(>s ainsi V
Au bout de deux mw, veri la (1- (hi laum'e IHi"), Dinah de la llaiidrave fut ficr.uaée dn m vouloir recevoir que des
horniiies; pins, on lui Ut un ( ,ime de son éloigne nt
piii.r les leiniiies. P.iMiiie ,|i. ^ i ,|(im,inlics, même l.i pli, s indill'éroiile, ne pussent sans ôlro criliquOo ou déiiuluioo.
Après avoir fait tous les sacrifices qu'une femme bien élevée pouvait faire, et avoir mis les procédés de son côté, madame de la Baudraye eut le tort de répondre à une fausse amie qui vint déplorer son isolement :
— J'aime mieux mon écuelle vide que rien dedans 1
Cette phrase produisit des effets terribles dans Sancerre, et fut plus tard cruellement retournée contre la Sapho de Saint-Satur, quand, en la voyant sans enfans après cinq ans de mariage, on se moqua du petit la Baudraye.
Pour faire comprendre cette plaisanterie de province, il est nécessaire de rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu le bailli de Ferrette, de qui l'on disait qu'il était l'homme le plus courageux de l'Europe parce qu'il osait marcher sur ses deux jambes, et qu'on accusait aussi de mettre du plomb dans ses souliers pour ne pas être emporté par le vent. Monsieur de la Baudraye, petit homme jaune et quasi diaphane, ciH été pris par le bailli de Ferrette pour premier gentilhomme de sa chambre, si ce diplomate eût été quelque peu grand-duc de Bade au lieu d'en être l'envoyé. Monsieur de la Baudraye, dont les jambes étaient si grêles qu'il mettait par décence de faux mollets, dont les cuisses ressemblaient aux bras d'un homm(! bien constitué, dont le torse ligurait assez bien le corps d'un hanneton, eût été pour le bailli de Ferrette une flatterie perpétuelle. En marchant, le petit vigneron retournait souvent ses mollets sur le tibia, tant il en faisait peu mystère, et remerciait ceux qui l'avertissaient de ce léger contre-sens. Il conserva les culottes courtes, les basdesoie noirs et le gilet blanc jusqu'en 1824. Après son mariage, i porta des pantalons bleus et des bottes à talons, ce qui fit dire à tout Sancerre qu'il s'était donné deux pouces pour atteindre au menton de sa fenune. On lui vit pondant div ans la môme petite redingote vert-bouleille, à grands boutons de métal blanc, et une cravate noiro qui faisait ressortir sa ligure froide et chafouine, éclairée par des yeux d'un gris bleu, fins et calmes comme des yeux do chat. Doux comme tous les gens qui suivent un plan de conduite, il paraissait rendre sa femme très heureuse en ayant l'air de ne jamais la contrarier, il lui laissait la parole, et se contentait d'agir avec la lenteur mais avec la ténacité d'un insecte.
Adorée pour sa beauté sans rivale, admirée pour son esprit par Ic5 hommes tes plus comme il faut de Sancerre, Dinah entretint cette adnnralion par des conversations auxquelles, dit-on plus tard, elle .se préparait. Ensevo>ant écoutée avec extase, elle s'habitua (lar degrés à s'écouti r aussi, prit plaisir à pi'rorer, et finit par regarder ses amis comme autant do conlidens de tra^'cdie destinés à lui donner la réplique. Elle so procura d'ailleurs une fort belle collection do phrases et d'idées, soit par ses l(!ctures, soit en s'assiiiiilant les pensi'es de .ses habitués, et devint ainsi un(t espèce de serin(nt(! dont les airs partaient dès (ju'iin accident de la conversation en accrochait la d('tcnle. Altérée de savoir, r(;iidoiis-liii cette justice, Dinah lut tout, jusqu'à des livres de iiK-decine, do st.tlislii)iie, de science, de jurisprudence , Ciir elle ne .savait à quoi employer ses nialiiK'es, nprès «voir inissi! ses Heurs en revue et donné .ses ordri'S ou jardini(>r. Douée d'une belle iiUMiioire, et de ce talent avec lequel certaines lemmes se .servent du nuil propre, elle pouvait parler sur toute chose iivec l.i lucidit(' d'un style étudié. Aussi, d(>CoMie, de la Chante, de Nevers sur la rive droite, et il(( l.t'ré, de Vailly, d'Argent, de Ulanc^ifort, d'Aubigiiy sur la riv(< gauche, venait un se laire pii'seiiter h m.idame de la llaudriiye, comme en Suisse on se laisiiit présenter à madame de Staël. Ceux (jui n'entendaient ()u'une seule fuis l(V> airs do celte tabatière siiisM', s'en allaient ("tourdis, et disaient de Dinah des choses merveilleuses (pii rendirent k's femmes jalouses à dix lieues i la ronde.
Il existe dans l'admiration ()u'on inspire, ou dans l'action d'un nMe jou('. je no sais (|uelle griserie morale iiui ne permet pas a la (TitKjiK» d'arriver à l'idole- line almusphère procliiit(< peut être par une consliuile ilil.ilatioii nerveuse, fait comme un niinlie a Iravci» lequel on »uil lo
DE BALZAC
monde au-dessous de soi. Comment expliquer autrement la perpétuelle bonne foi qui [iréside à tant de nouvelles représentations des mêmes effets, et la continuelle méconnaissance du conseil que donnent ou les enfans, si terriblis pour leurs parens, ou les maris si familiarisés avec les innocentes roueries de leurs femmes? Monsieur de la Baudraye avait la candeur d'un homme qui déploie un parapluie aux premières gouttes tombées : quand sa femme entamait la question de la traite des nègres, ou Faniélioralion du sort des forçats, il prenait sa petite casquette bleue cl s'évadait sans bruit, avec la certitude de pouvoir aller à Saint-Thibault surveiller une livraison de poinçons, et revenir une heure après en retrouvant la discussion à peu près mûrie. S'il n'avait rien à faire, il allait se promener sur le Mail, d'où se découvre l'admirable panorama de la vallée de la Loire, et prenait un bain d'air pendant que sa femme exécutait une sonate de paroles et des duos de dialectique.
Une fois posée en femme supérieure, Dinah voulut donner des gages visibles de son amour pour les créations les plus remarquables de l'art, car elle s'associa vivement aux idées de l'école romantique, en comprenant dans l'art la poésie et la peinture, la page et la statue, le meuble et l'opéra. Aussi devint-elle moyen-agiste. Elle s'enquit des curioMtés qui pouvaient dater de la Renaissance, et fit de ses fidèles autant de commissionnaires dévoués. Elle acquit ainsi, dans les premiers jours do son mariage, le mobilier des Rouget à Issoudun, lors de la vente qui eut lieu vers le fommcncement do 182-i. Elle acheta de fort belles choses en Nivernais et dans la Haute- Loire. Aux étrennes, ou le rour de sa fftte, ses amis ne manquaient jamais à lui offrir quelques raretés. Os fantaisies trouvèrent grâce aux yeux de monsieur de la Baudraye, il eut l'air de sacrifier quelques écus au f:oût de sa l'enmie ; mais, en réalité, l'homme aux terres songeait à son château d'Anzy. Ces anJ/^t/iVe-i coûtaient alors beaucoup moins que des meubles modernes. Au bout de cinii ou six ans, l'antichambre, la salle îi man;,'pr, les deux salons et le boudoir que Dinah .s'était arrangés au rez-de-chaussée de la Baudraye, tout, jusnu'à la cage de l'escalier, regorgea de chefs-d'œuvre irii^ dans lesqu.itrc départemens environnans. Cet entourag<', qualifié d'étrang(! d.ins le pays, lut en harmonie avec Dinah. Crs merveilles, sur h; point de revf-nir h la mode, Irafifiaient l'imagination des gens présenti's, ils s'attendaient h des f onceptions bizarres, et ils trouvaient leur attente surpass''o en vovant /i travers un monde de fleurs CPU catacombes de vieillerii's djs(]Osén»( comme chez feu Du Sommerard, cet Old MorUilily des meubles I Ces trouvailles éliiienl d'adieurs autant de ressorts qui, sur une quevlioi)^ faisaient jaillir di'S tirades sur Jean Goujon, sur Mjrhe|(y)|umh, sur GiTtnain l'ilon, sur Roiille, sur Van- Iluysium, sur Boucher, ce grand peintre berrichon ; sur <;iodlon, II- s<-ulpleur en bois, sur les placages vénitiens, .sur Itrustolone, lénor italien, le Michel-Ange des cadres; «ur les treizième, quator/ièrne, quin/.ième, sciziètne et dixsr'p(|/-me sièrleH, sur li's émaux de Bernard do Palissy, sur ceux de Petitol, sur les gravures d'Albrechl Durer, (elle prononçait Dur), sur les vélins enlumini's, .sur le gothique n«'uri, flamboyant, orné, pur, ■'i renverser li'S vieillards et et h enthousiasmer les jeunes gfiis.
Anini*'-.' du de-tir de \\\\(\<-r Snucerre, madame de In Hniidraye (i-nla d'y lormrr une société dite littéraire. I.e pp-^ldeni iiu (rdiiiiial, miinsieur lloironge, qui se Irouvnil (dnr, sur h'i lirai un<' m,iiw)n A jardm provenant de la siicresslon l'0|ilNi)t-( haiidler, favorisa la création do celle sofié|r«. (> ruM' ninuiMral vint s'entendre sur les statuts avec mmSnnxr de la B.iudr/iye, il voulut (»irn un des fondateurs, cl loua M mnlvm pour quinze ans /i In société lilléraire. I»/"* In seconde année, on y jouait aux domino», nu billard, h la houillotli-, en hiiv.inl du vin ilunid sucré, du [lUiich M lien liqueur*. On y fil qiiej.pies petits soupers fins, et l'on y donna de» hali mavpK-M mi cdrnnvnl. En fait de lillér.ilurn, on y lui lei journaux, l'on y parla po|lti<|iie, et l'on y cauM d'afTalrffl. Monsieur de |n Daudrnye y nllnit
assidûment, à cause de sa femme, disait-il plaisamment. Ces résultats navrèrent celte femme supérieure, qui désespéra de Sancerre, et concentra dès lors dans son salon tout l'esprit du pays. Néanmoins, malgré la bonne volonté do messieurs de Chargebœuf,' Gravier, de Clagny, de l'abbé Duret, des premier et second substituts, d'un jeune médecin, d'un jeune juge suppléant, aveugles admirateurs de Dinah, il y eut des momens où, de guerre lasse, on se permit des excursions dans le domaine désagréables futilités qui composent le fonds commun des conversations du monde. Monsieur Gravier appelait cela passer du grave au doux. Le whist de l'abbé Duret faisait une utile diversion aux quasimonologues de la divinité. Les trois rivaux, fatigués de tenir leur esprit tendu sur des discussions de l'ordre hphts élevé, car ils caractérisaient ainsi leurs conversations, mais n'osant témoigner la moindre satiété, se tournaient parfois d'un air cSlIn vers le vieux prêtre.
— Monsieur le curé meurt d'enrie de faire sa petite partie, disaient-ils.
Le spirituel curé se prêtait as'^ez bien à l'hypocrisie de ses complices, il résistait, il s'écriait ; — Nous perdrions trop à ne pas écouter notre belle inspirée! Et il stimulait la générosité de Dinah, qui Unissait par avoir pitié do son cher curé.
Cette manœuvre hardie inventée par le sous-préfet fût pratiquée avec tant d'astuce, que Dinah ne soupçonna jamais l'évasion de ses forçats dans le préau de la table ?» jouer. On lui laissait alors le jeune substitut ou le médecin à géhenner. Un jeune propriétaire, le dandy de Sancerre, perdit les bonnes grâces de Dinah pour quelques imprudentes démonslrations. Après avi ir sollicité l'honneur d'ôlro admis dans ce cénacle, en so flattant d'en enlever la fleur aux autorités constituées qui la cultivaient, il eut le malheur do bâiller pendant une explication que Dinah daignait lui donner, pour la quatrième fois, il est vrai, de la philosophie de Kant. Monsieur de la Thaumassière, le petit-flls de l'historien do lierry, fut regardé comme un homme complètement dépourvu d'intelligence et d'âme.
Les trois amoureux (-n titre se soumettaient à ces exorbitantes dépenses d'esprit et d'attention, dans l'espoirdu plus doux des triomphes, au moment où Dinah s'humaniserait, car aucun d'eux n'eut l'audace de penser qu'elle perdrait son innocence conjugale avant d'avoir perdu ses illusions. En 1826, époque h laquelle Dinah so vit entourée d'hommages, elle atteignait à sa vingtième année, et l'abbé Duret la maintenait dans une esiièce de ferveur catholique ; les adorateurs do Dinah se contentaient donc do l'accabler de petits soins, ils la comblaient de services, d'attentions, heureux d'être pris pour les chevaliers d'honneur de cette reine par les gens présentés qui passaient une ou doux soirées à la Baudraye.
— Madame de la Baudraye est un fruit qu'il faut laisser mûrir, telle était l'opinion de monsieur Gravier, qui a^r tendait.
Quant au magistrat, il écrivait des lettres do quatre pages auxi|uelli'S Dinah répondait par des paroles calmantes on tournant après le dîner autour de son boulingrin, en s'appuyant sur le bras do son adorateur. Gardée par ces trois passions, madame do la Baudraye. d'ailleurs accompagnée (Ici sa ili'vote mère, évita tous les malheurs do la médisance. Il l'ut si patent dans Sancerre <jii'au<;un de ces trois hommes n'en laissait un .seul près do madame de la Raudrayo, que leur jalousie y donnait la comédie. Pour aller do lu porto (lésar ft Sainl-Tliiliaiilt, il existe un chemin beaucoup plu court que celui des Grands-Remparls, et que <ians les fiays de monlagncsuii appelle une roi/rxià-c, mais ipii se nomme h Sancerre le casse-cou. Ce nom indique assez un .seulier IraciS sur In pente la plus ruido de la montagne, encombré de pierres et nncais.sé |iar hvs lulus des clos do vignes. En prenant le casse cou, l'on nbn'ge la roule du Sancerre .'i la It.iiidraye l.rs fciniiies, j.ilonses de la Saplio di- Siiint-Satur, se proniMiaicnl sur le Mail pour regarder ce l,onL,'(lianip.s des autorili's.ipie 80uveiil elles ariêtaiiiiit en en^'ageanl dans ijui'lquc's conviT.salloas taulOl lo .sous-prOIVl, lanlitl lo pry-
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
cureur du roi, qui donnaient alors les marques d'une visible impatience ou d'une impertinente distraction. Comme du Mail on découvre les tourelles do la Baudraye, plus d'un jeune homme y venait contempler la demeure de Dinah en enviant le privilège des dix ou douze habitués qui passaient la soirée auprès de la reine du Sancerrois. Monsieur de la Baudraye eut bientôt remarqué l'ascendant que sa qualité de mari lui donnait sur les galans de sa femme, et il se servit d'eux avec la plus entière candeur, il obtint desdégrèvemens de contiibution, et gagna deux procillons. Dans tous ses litiges, il fit pressentir l'autorité du procureur du roi de manière à ne plus se rien voir contesler, et il était difficultueux et processif en affaires comme tous les nains, mais toujours avec douceur.
Néanmoins, plus l'innocence de madame de la Baudrayei éclatait, moins sa situation devenait possible aux yeux curieux des femmes. Souvent, chez la présidente Boirouge, les dames d'un certain âge discutaient pendant des soirées entières, entre elles bien entendu, sur h ménage la Baudraye. Toutes pressentaient un de ces mystères dont le secret intéresse vivement les femmes à qui la vie est connue. Use jouait en edVlà la Baudraye une do ces longues et monotones tragédies conjugales qui demeureraient éternellement inconnues, si l'avide scalpel du dix-neuvième siècle n'allait pas, conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur, ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siècles précédons avait respectés. Et ce drame domestique explique assez bien la vertu de Dinah pendant les premières années de son mariage.
Une jeune fille dont les succès au pensionnat Chamarolles avaient eu l'orgueil pour ressort, dont le premier calcul avait été récompensé par uno premièn» victoire, ne devait pas s'arrCter en si beau chemin. Quelque chétif que parut Atro monsieur de la Baudraye, il fut pour mademoiselle Dinah Pi('defer un parti vraiment inesfji'ré. Ouello pouvait Atro l'arrière-pensi'îo do ce vigneron en se mariant à quarante-quatre ans avec uno jeune lillededix-sept ans, et quel parti sa femme pouvait-ello lirer do lui? Tel fut le premier texte des méditations do Dinah. I.o petit homme trompa pcrpi'tuollement l'observation de sa femme. Ainsi, tout d'abord, il laissa prendre les deux précieux hectares perdus en agrément autour do la Baudraye, et il donija presque généreu-scment les so|it à huit mille francs nécessaires aux arrangemens intériiiurs ilirigés par Dinah, (jui put acheter 5 Issoudun 1" mobilier Rouget, et cntiopnmdre chez elle le système do se~s décorations moyen-:lge, Louis XIV, et Pompadour. La jeuno mariée eut alors peine à croire que mon.sieur de la Baudraye fût avare, comme on Us lui disait, ou elle put penser avoir conquis un peu •l'ascendent sur lui. Cotte erreur dura dix-huit mois. A(irès le second voyage de monsieur de la Baudraye h Paris, Dinah reconnut chez lui la froideur polaire d^^s avares de province en tout ce ipii concernait l'argent. A la première demande de capitaux, oll(! joua la plus gracii'use de ces coiUf'dies dont le secret vient d'Iivii; mais le petit honune explii|ua netli'inent /i sa fenwiie qu'd lui donnait deux cents lraiie„s par mois pour sa d(''pense ()ersonnelle, qu'il s(^rvail douze cents francs do rente viagènï à inudame Pi(!defer pour le ilomaine de La Hauloy, qu'ainsi les mille ècus de l.i dol étniiiil dtipassés d'une sonuiie de deux ec-uLs francs par nu.
— Je ne vous parle pas des ih'peuses de notre maison, dit-il en terminant, je vous laisse oll'rir des briochrs et du (lié In soir i^ vus amis, cvir \\ faut (pie vous vous amusiez; llinis, moi ipii ne dtiiicnsiiis pus quinzi' renis francs pur an avant mon mariage, je dé|ieris(i nn|oiird'lini six mille francs, y <'om|iris les imposilions, les ri'parnlions, et c"i'.sl lui peu trop, nu égiird A la iiidure de nos biens, lin vigneron n'est jamais srtr ipie de sa dépense : les façons, les irnpills, les lonliean«; tandis <pio lu recelli- dépend d'un coup de soleil (Ui d'uiu' K''l"e. Les peliu propruUaireH connue nous, don! les reveiuissonl loui d'Aire liies, doivruit InblKr sur leur ndidnuim, car ds n'iuit imcnn inoyen de reparer un rxciVlunl du (lé|iense ou une perle. (Juo ilev»<ndnoiiH-nou>i, si un morcliand do vui faisait fullliluT Aussi, pour mol, des bil-
lets à toucher sont-ils des feuilles de chou. Pour vi\Te comme nous vivons, nous devons donc avoir sans cesse une année de revenus devant nous, et ne compter que sur les deux tiers de nos rentes.
Il suffit d'une résistance quelconque posr qu'une femme désire la vaincre, et Dinah se heurta contre une âme de bronze cotonnée des manières les plus douces. Elle essaya d'inspirer des craintes et de la jalousie à ce petit homme, mais elle le trouva cantonné dans la tranquillité la plus insolente. Il quittait Dinah pour aller à Paris avec la certitude qu'aurait eu Médor de la fiilélité d'Angélique. Quand elle se fit froide et dédaigneuse, pour piquer au vif cet avorton par le mépris que les courtisanes emploient envers leurs protecteurs et (jui agit sur eux avec la précision d'une vis de pressoir, monsieur do la Baudraye attacha sur sa femmo ses yeux fixes comme ceux d'un chat qui, devant un trouble domestique, al tend la menace d'un coup avant de quitter la place. L'espèce d'inquiétude inexplicable qui perçait à travers cetiemuel te indill'érence épouvanta presque cette jeune femme de vingt ans, elle ne comprit pas tout d'abord l'égoïste tranquillité do cet homme comparable à un pot fêlé, qui, pour vivre, avait réglé les mouvemens de son existence avec la précision fatale que les Ijorlogers donnent à leurs pendules. Aussi le petit homme échappait-il sans cesse à sa femme : elle le combattait toujours à dix pieds au-dessus de la tête.
Il est plus facile de comprendre que de dépeindre les rages auxquelles se livra Dinah quand elle se vit condamnée h ne pas sortir de la Baudraye, ni de Sancerre, elle qui rêvait le maniement do la fortune et la direction de co nain, à qui, dès l'abord, géante, elle avait obéi pour commander. Dans l'espoir de débuter un jour sur le grand théAtre de Paris, elle acceptait le vulgaire encens de ses chevaliers d'honneur, elle voulait faire sortir le nom de monsieur de la Baudraye do l'urno électorale, car elle lui crut de l'ambition en le voyant revenir par trois fbis de Paris après avoir gravi chaque fois un nouveau bâton de l'échelle sociale. Mais, quand elle interrogea le cœur do cet homme, elle frappa comme sur du marbrel L'ex-receveur, l'ex-référen'daire, le maître des requêtes, l'officier de la l.('';,'ion d'honneur, le commissaire royal était uno taupe orcupiV k tracer ses soutprrains autour d'une pièce de vigne l Quelcjues élégies furent alors versées dans le creur ilu procureur ds roi, du sous-préfet, et même do monsieur Gravier, qui tous en devinrent plus attachés A celte sublime viclimo; car elle se garda bien, comme toutes li'S femmes d'ailleurs, do parler de ses calculs; comme toutes les femmes aussi, en se voyant hors d'état do spéculer, elli^ honnit la spéculation,
Dinah, haltun par ces tempOtes intérieures, atteignit, indécise, h l'année 1827. où, vers la fin lU' l'aiitoiniie, éclata la nouvelle de l'acipiisitiou de In terre d'Aiizy par le baron de la Baudraye. ('.(> jielit vieux eut alors un mouvement dé joie orgueilleuse (pii changea pour ipielipies mois les idi-os ilo sa femme; elle mit h je ne .sais quoi de grand che^ lui on lui voyant solliciter l'érection d'un majorai. Dans son triomphe, le (lelil baron s'i'-cria: — Dinah, vous serez comtesse un jouri H se lit alors, entre les deux époux, de ce» replâtrages qui ne lieniienl pas, et ipii devaient l'HlIgup^ autant (pi'hiindlier une femme dont les .«iipériorités apparentes étaient fausses, et dont les supériorités cachées éldienl n'elles. (> contre-sens bizarre est plus t'réqueiil ipi'on ne lo pense. Kinah, ipii se rendait ridicule pur les travers de son esprit, était griiiide par les ipuilités de .son tlme; m.iis le» circoiisianres ne mettaient pas ces forcis rares rn lumière, limilis (pie la vie de province ndiillerail de jour en jour In pelite monnaie (le son esprit. Par un plii'iiiinièiie conirain', nioie.iciir de la llaudr.iye, siiiis force, sans Auu» cl s.ins es- |iril, devait paraître un jour avoir im grand cnracli^ri' en ^llivallt IriiiKpiillemeiil un plan de C(.)nduitP d'où sa délillllit 110 lui (lermelt.iil p.is de sortir.
Ceci fut, ilims cette exisletion, uno pfpmlètt» phnst' qui dura six mit, et piiidanl l.iqu(>lli> Dliiah devint. hél/>«!! une l'iMunie de proTincu. A Paris, il exi-de plii>.ieur>( espèce?» d« femmes; il y a lu ihu licvse et la leiiiino du lluuucier, l'om-
DE BALZAC
bassadrice et la femme du consul, la femme du ministre qui est ministre, la femme de celui qui ne l'est plus; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine ; mais en province il n'y a qu'une femme, et cette pau\Te fi-mme est la femme de province. Celle ob'iervation indigue une des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien ! la France au dix-neuvième siècle est partagée en iJeuï grandes zones: Paris et la province; la provincejalousede Paris, Paris ne pensant. t laprovincequppour lui demander de l'argent. Autrefois, Pari« était la première ville de province, la cour primait la ville; maintenant Paris est toute la cour, la province est toute la ville. Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début une jeune ûlle née dans un département quelconque; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en province et .si elle y reste, elle devient bientôt femme de province. Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarité-; envahissent l'êlro sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit; la belle plante dépérit. Comment en serait-il autrement? Dès leur bas Age, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas Diii'ux, elles n'ont à choisir qu'entre ries médiocrités, les pères de province ne mari,ent leurs filles qu'ft des garçons de province; personne n'a luiée de croiser les races, l'esprit s'abâtardit nécessairement; aussi, dans beaucoup de villes, l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le .sang y est laid. L'homme s'y rabougrit sous les deux espères, car la sinistre idée des convenancesde fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. Les gens de talent, les artistes, leshommes supénnurs,tout coqà [ilumes éclatantes .s'envolent à Paris. Intérieure comme femme, une femme de province est encore inférieure par son mari. Vivez donc heureuse avec ces deux pensées écrasantes 1 Mais l'infériorité conjugale et l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre celto figure sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement. L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent n elle-mêmes n'esl-ello pas la certitude d'/^tre pour ((ueUiue chose dans la vie d'une homme supérieur choisi p;ir elles (ui connaissanco de cause, comme pour prendre leur revanche du mariage où leurs goûts ont élé peu consultés? Or, en province s'il n'y a point de supériorité chez les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi, quand la femme de province commet sa [)etile faute, .s'est-olle toujours épriso il'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène, d'un garçon (pii porte des gants, qui passe [)our savoir monter il cheval ; mais, au fond de son creiir, elle .sait que ses vœux poursuivent im lieu commun plus ou moins bien vCtu. Dinah fut («réservée de ce danger [lar l'iilé'i qu'on lui avait donnée île sa siqn-riorilé. Klle n'efll pas él(>, pendant |f» [iremiers jours de son mariagi-, aussi bien gardée qu'elle l(^ fut par sa mère, dont la (tré^ence ne lui fut importune <)u'au moment où elle eut intérAt .'i l'i-carler, elle aurait été gardée par .son orgueil, et par la hauteur à laquelle elle plaçait .ses destinées. Assez flattée de .se voir entourée d'dmiraieurs, elle ne vit pas d'amant parmi eux. Aucun homme ne n'-alisa li< poétique iili'-nl qu'elle avait jadis crnyoMiiédoconcert avec Anna Urosselèle. Quand, vaincue phr les t(!nt liions invulunUiircs (|ue les hommages éveil- Uir-nt en e|l(», ello ne dit : a Qui choisirais-je, s'il fallait ObMjliiment w* donner? » elle si- si'ntit une pn'-lérence (loiir nionsii'ur de (.harKidifcuf, gchtillininini' dn boimo maison dont la (MT'.oiinr' et li-s luarurri's lui pl.iisaieni, mais dont l'esprit froid, dont l'i-xoinfue. dont l'ambilion bornée A une préfecture et il un bon mariaxc, la révoltaieni. Au premier mot de wi famille, qui craignit de Im voir penlre .sa vie I»our une inlriguo, lo virotriln avait di'j.'i laissé .sans remords dnni sa k' 'nii-rn <i(Mis-prérec,lure une lemiun adorée. Au «onlrain-, la pi-rsonm- di- monsieur dn (;ia;;ny, lo seul dont \i.prit parl/lt (i celui di' lliiiab. dont l'aïubilion avait l'amour I>our prinr.iiHi et qui mviiU aimer, lui déi.laisait souveraino- Dtcnl. Quand ollo lut coinlainnOo h rosier encore six ans h
la Baudraye, elle allait accepter les soins de monsieur le vicomte de Chargebœuf ; mais il fut nommé préfet et quitta le pays. Au grand contentement du procureur du roi, le nouveau sous-préfet fut un homme marié dont la femme devint infime avec Dinah. Monsieur de Clagny n'eut plus à combattre d'autre rivalité que celle de monsieur Gravier. Or, monsieur Gravier éiait le type du quadragénaire dont se servent et dont se moquent les femmes, dont les espérances sont sivamment et sans remords entretenues par elles comme on a soin d'une bête de >omme. En six ans, parmi tous les gens qui lui furent présentés de vingt lieues ft la ronde, il ne s'en trouva pas un seul h l'aspect de qui Dinah r' .ssentît cette commotion que cause la beauté, la croyance au bonheur, le choc d'une âme supérieure, ouïe pressentiment d'un amour quelconque, même malheureux.
Aucune des précieuses facultés de Dinah ne put donc se développer, elle dévora les blessures faites à son orgueil constamment opprimé par son mari, qui se promenait si paisiblement et en comfiarse sur la scène de sa vie. Obligée d'enterrer les trésors do .son amour, elle ne livra que des dehors à sa société. Par momens, elle se secouait, elle voulait prendre un résolution virile ; mais elle était tenue en lisière par la question d'argent. Ainsi, lentement et malgré les protestations ambitieuses, malgré les récriminations élégiaques de son esprit, elle subissait les transform.i lions provinciales qui viennent d'être décrites. Chaque jour emportait un lambeau de ses premières résolutions. Elle .s'était écrit un programme de soins de toilette que par degrés elle abondonna. Si d'abord elle suivit les modes, si ello se tint au courant des petites inventions du luxe, elle fut forcée de restreindre ses achats au chiffre de sa pension. Au lieu de quatre chapeaux, de su bonnets, de six robes, elle se contenta d'une robe par saison. On la trouva si jolie dans un certain chapeau, qu'elle fit servir le chapeau l'année suivante. Il en fut de tout ainsi. Souvent elle immola les exigences de sa toilette au désir d'avoir un m<«uble gothique. Elle en arriva, dès la septième année, h trouver commode de faire faire sous ses yeux ses robes du matin par la plus habile couturière du pays. Sa mère, son mari, ses amis, la trouvèrent charmante ain.si. Comme elle n'avait sous les yeux aucun terme do comparaison, elle tomba dans les piég(>s tendus aux femmes de province. Si une Parisienne n'a [)as les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l'envie do plaire lui font trouver quelque remède héroïque; si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, elle est capable d'en faire un agrément, cela se voit souvent : mais la femme do province, jamais ! Si sa taille est trop courte, si son embonpoint se place mal, eh bien I elle en prend .son parti, et .ses adorateurs, sous [leino do ne pas l'aimer, doivent l'acceptercomme ell(> est. tandis (|uo la Parisienne veut toujours être prise [lour ce qu'elle n'est pas. He Ifi ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées, ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieu-ses offertes avec ingénnih', auxquelles toute une ville s'est habitiiéo, et q\ii étonnent quand une femme de province .se produit Ji Paris ou devant des Parisiens. Dinah, dont la taille était svelte, la lltvaloir à outrance, et ne .s'aperçut point du mciment où elle devint ridicule, où, l'ennui l'ay.int maigri, elle [larut être un sipieletle haliillé. Ses amis, en la voyant tous les joiu's, ne remarquaient point les cbangeinens insensibles do sa personne. ('<* phénomène e.st un des résultats naturels de la vie de [irovince. Malgré lo iwariage, une jeune lille reste encore pendant (]ueli|uo tcnq)s belle, la ville eu est lière ; mais chacun la voit tous les jours, l'observation se blase. Si, comme madame de la Ilaudraye, elle perd un peu de son éclat, on s'en aperçoit h peine. Il y a mieux, une petite rougeur, on la comprend, (>n s'y iiitr'resse. Une [letile négligence est adorée. D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que les légèrrs altérations sont fi |ieine remarquées, et pent-êlre llnit-on par les regarder conune des grains de beauté. Quand Din.ili ne renouvela plus .sa loill'lt(^ par saisons, ello parut avoir fait uih' concession h la philosophie du pays.
Il on est du parler, des lagons du langage ut dos idéeâ,
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
comme du sentiment : l'esprit se rouille aussi bien que le corps s'il ne se renouvelle pas dans le milieu parisien ; mais ce en quoi la vie de province se signale le plus est le geste, la démarche, les mouvemens, qui perdent cette agilité que Paris communique incessamment. La femme de province est habituée à marcher, à se mouvoir dans une sphère sans accidens, sans tarnsitions; elle n'a rien à éviter, elle va comme les recrues dans Paris, en ne se doutant pas qu'il y ait des obstacles; car il ne s'en trouve pas pour elle dans sa province, oùelleestconnue, oùclleesttoujoursàsa place, et où tout le monde lui fait place. La femme perd alorsle charme de rimprévu.Enfin,avpz-vous remarqué le singulier phénomène de la réaction que produit sur l'homme la vie en commun? Les êtres tendent, par le sens indélébile de l'imitation simiesque, à se modeler les uns sur les autres. On prend, sans s'en apercevoir, les gestes, les façons de parler, les altitudes, les airs, le visage les uns des autres. En six ans, Dinah se mit au diapason de sa société. Fn prenant les idées de monsieur de (;iagny, elle en prit le son de voix ; elle imita, sans s'en apercevoir, les manières masculines en ne voyant que des hommes : elle crut se garantir de tous leurs ridicules en s'en moquant : mais comme il arrive à certains railleurs, il resta quelques teintes de celte moquerie dans sa nature. Une Parisienne a trop d'exemples de bon goût pour que le phénomène contraire n'arrive pas. Ainsi, les femmes de Paris attendent l'heure et le moment de se faire valoir; tandis que madami- de la Baudraye, habituée à se mettre en scène, contracta je ne sais quoi do théâtral et de dominateur, un air de prima donna entrant en scène, que des sourires moqueurs eussent bientôt réformé à Paris.
Quand elle eut acquis son fonds de ridicules, et que, trompée par ses adorateurs enchantés, elle crut avoir acquis des grâces nouvelles, elle eut un moment de réveil terrible qui fut comme l'avalanche tombé de la montagne. Dinah fut ravagée en un jour par une affreuse comparaison.
En 1828, après le départ de monsieur de Chargebœuf, elle fut agitée par l'altrnte d'un petit bonheur: elle allait revoir a baronne de Fontaine. A la mort de son père, le mari d'Anna, devenu directeur général au ministère des Unances, mit h profit un congé pour mener sa femme en Italie pendant son deuil. Anna voulut s'arrAter un jour à Sancerre chez son amie d'enfanci!. Cette entrevue eut je ne sais quoi de fimeste. Anna, beaucoup moins belle au pensionnat Chamnrolles que Dinah, [laruten barotme de Fontaine mille fois plus bi'lle que la baronne de la Baudraye, malgn- s,i fatigue ot son costume de route. Anna descendit d'un charmant coupé de voyage chargé des cartons do la Parisienne : elle avait avec elle un(! femme de chambre dont l'éir-gance effraya Dinah. Toutes les difriTctices (|ui distinguent la Parisienne (1(1 la fctnme de ()rovinr,e éclatiVent aux yeux intrlligens (le Dinah, elle so vit alors t(>lle (|u'elle [laraissaità son nmie, qui la trouva méconnaissable Anna dépensait six mille francs [inr an [lour elle, le total do re (|un coûtait la maison de monsieur de la Baudraye. \\n vini.'t-i|uatro heures, les deux amies échangèrent bien des conlldences; et In Parisienne, se trouvant supérieure au phénix duiiensionnnlChamarolles, eut pour son amie de province de ces bontés, (le ces attentions, en lui eX(ilii|uant certaines choses,qui (Irentde bien autres blessures h Dinah : car la provinciale reconnut (pie les siip('ri()rit(''s de la Parisienne ('taienl en surface; tandis que les siennes étaient h jamais enfouies.
Aprfes Ip départ d'Anna, madame do la Dandraye, alors flgéo do vingt-deux ans, tomba dans un désespoir sans bornes.
— O"'nv#>z-vous? lui dit monsieur de flngny en la voyant si abattue,
— Atuin apprenait h vivre, dit-elle, pendant (|ue j'apprenais h souffrir...
Il se Jouait, en elTel, dans le nii''nage de madame de In
Baudrnye, undraKi comédie en harmonie avec ses lulles
relativement h In fortune, avec .se^ translormatioiis succes-
usi II I./AI.. — II. Ktlrall (lo 1b
sives, et dont, après l'abbé Duret, monsieur Clagny seul eut connaissance, lorsque Dinah, par désœuvrement, par vanité peut-être, lui livra le secret de sa gloire anonyme.
Quoique l'alliance des vers et de la prose soit vraiment monstrueuse dans la Uttérature française, il est néanmoins des exceptions à cette règle. Cette histoire offrira donc une des deux violations qui, dans ces Etudes, seront commises envers la charte du conte ; car, pour faire entrevoir les luttes inlimes qui peuvent excuser Dinah sans l'absoudre, il est nécessaire d'analyser un poëme, le fruit de son profond désespoir.
Mise à bout de sa patience et de sa résignation par le départ du vicomte de Chargebœuf, Dinah suivit le conseil du bon abbé Duret, qui lui dit de convertir ses mauvaises pensées en poésie ; ce qui peut-être explique certains poètes.
— Il vous arrivera, comme à ceux qui riment des épilataphes ou des élégies sur les êtres qu'ils ont perdus : la douleur se calme au cœur à mesure que les alexandrins bouillonnent dans la tête.
Ce poëme étrange mit en révolution les départemens do l'Allier, de la Nièvre et du Cher, heureux de posséder un poëlo capable de lutter avec les illustrations parisiennes. Paquita la Sévillane, par jan diaz, fut publié dans VEcho du Morvan, espèce de Revue qui lutta pendant dixhuit-huit mois contre l'indillerence provinciale. Quelqu€>s gens d'esprit prétendirent à Nevers (lue Jan Diaz avait voulu se moquer de la jeune école, qui produisait alors ces poésies excentriques, pleines de verve et d'imago, où l'on obtint de grands effets en violant la muse sous prétexte de fantaisies allemandes, anglaises et romanes.
Le poëme commençait par ce chant :
Si vous connaissiez l'Espagne,
Son odorante campagne,
Ses jours chauds aux soirs si frais;
D'amour, do ciel, de patrie
Triste fille de Neustrie,
Vous ne parleriez jamais.
Cest que là sont d'autres hommes Qu'au froid pays où nous sommes I Ah I lÂ, du soir au matin.
On entend sur la pelouse Danser la vivo Andalouse En pantoufles de satin.
Vous rougiriez les premières Do vos danses si gios,sif>res, De votre laid carnaval Dont lo froid bleuit les jouCS, Et qui saule dans les lioues.
Chaussé do peau do clioval.
Cest dans un boupe obscur, c'est à do p;lles fdles
Ouo Paquila redit ses chants ; Dans ce lloueii si noir, dont les IVèles niguillos
Milclient l'orage avec leurs donls ; Dans co Rouen si laid, si bruyant, si C(^ieie, , .
Une magnifique (lescripli(m de Uouen, où jam,iis Dinah n'était nllé(>. faite avec celle liriitalit(' postiche (jui dicta plus lard liinlde po('sies juvcnalesiiues, op|ios.iil la vie des ritiVs industrielles !\ la vie iionclia',ant(< de l'Ivipagne, l'amour du ciel et des b('aut('s hiiniaines au culte des machines, enlln la poésie,') la sp(^culation. l'it Jan Diaz expliquait l'horreur de Paquita p(uir la Norminidie en disfml :
Pnquila, voyez-vous, n-Kpiil dans la SH-ille
Au l)l('u ciel, aux soirs ( nibaunuS; l.llo Hml, tt treize ans. la relue de sa ville,
i;i loiH voulni(>nl eu (Mro alui(''s.
Oui, trois loreadois ye lirenl (uer pour elle;
(',;\r le piixdii vai'upKMir ('lait Un seul liaiser i\ prendre oui 1(^10,1 do la Ik-IIc
yue tout Sèvilio convoitait.
Comédie humaine.
DÉ BALZAC
Le ponsif du portrait delà jpune EspaRnolo a servi depuis à tan» de courtisanes dans tant de prétendus poèmes, qu'il serait fastidieux de reproduire ici les cent vers dont il se compose. Mais pour juger des hardiesses auxquelles Dinah s'était abandonnée, il suffit d'en donner la concluMon. Selon l'ardento madame de la Baudraye, Paquita fut si bien créée pour l'amour, qu'elle pouvait «ii/ficilement rencontrer des cayaliers dignes d'elle ; car,
, dans sa volupté vive,
On les eût vus tous succomber, Quand au festin d'anwur, dans son humeur lascive,
Elle n'eût fait que s'attabler.
Elle a pourtant quille Séville la joyeuse, Ses bois et ses champs d'orangers,
Poor m\ soldat normand qui la fit àmoui-euso Et l'entraîna dans ses foyers.
Elle ne pleurait rien do son Andalousie, Ce soldat était son bonheur !
Mais il fallut un jour partir pour Bussio Sur les pas du gi and empereur.
Rien do plus délicat que la peinture des adieux de l'Espagnole et du capitaine d'aflillcrle normand, qui, dans le délire d'une passion rendue avec un sentiment digne de Byron, exigeait de PaqUlta une promesse de fidélité absolue, dans la cathédrale do Rouen, à l'autel do la Vierge, qui
Quoique vierge est femme, et jamais ne pardonne Aux traîtres en sermens d'amour.
Une ^ande (lorlion dli poëme élail consacrée h la peinture des souffrances de Paouila seule dans Rouen, attendant la fin de la campa;,'ne ; Cllo se tordait aux barreaux de ses fenêtres en voyant passer de joyeux couuUs, elle conte-nait l'amour dans son cxiiur avec une énergie qui la dévorait, elle vivait de narcotiques, elle &e dépensait en rôves !
Elle faillit mourir, mais elle fut fidèle
Quand son soldat lui de retour, A la fin de l'anni'e il retrouva la belle
Digne encor de tout son amour.
Hais lui, pille et K'acé par la Iroidu Hussie
Jusque dans la moello dis os, Accueillit tristtiiuenl sa languissante onilo.. .
Le poi;me avait été conçu pour celte situation exploitée avec une verve, une niidacn qui donnait un [icu trop raison h l'abbé liurel. I>a>juila, en reconnaissiint les limites où (liiis'viit l'iiinour, ne se jetait pas, comme lléldi'se etJulie, dans l'iiidni, dans l'idéal ; non, ello allait, ce qui peut-Ctro est atroccmr-nl naturel, dans la voiiMlu vice, mais sans ouruiiK KrandiMir, faute d'iUémcns, car il est dillicili! do trouver à Itourn d" s x''ni*avsez passionnés pour m Itro une Pdqulta dans .son milieu de luxe et d'élégance. Cet''' affreu- .se réalité, relcvéi- |iar une .sombre poc-sir, avait <liilé quelqueji-unes de ces liages dont abuse la pi)é„sie modenii!, et un peu lro|i wmblabli:^ l\ ce que li'n pcinlrrs appellent des écorchit. Pur un nlour enijininl île pbilosopliie, le poêle, après avoir dé|K'int l'infiline inaisiui iiii l'Auduiousc achuvail M«) jours, reven.iil au chant du di>liul :
Paquilo maintenant, est vieille est ridéo, Et c'<''tait elle qui cliaiitult :
a .Si vous connainHlez l'Eipagno, » Hun u<l(ir*nU), etc. •
Iji sombr*» l'nerKlfl rmbrelnle en i-e poi-me ri'envlrlm six ccniH vr-rs, fl ipn, s'il est permis ireniprittiler i;e mol à la pi'inluii-, laisail un vigoureux repoussoir h deux ségui-
dilles semblables a celle qui commence et termine l'œuvre, cette mâle expression d'nne douleur indicible épouvanta la femme que trois départemens admiraient soilsle l'fac noir de l'anoiiyme. Tout en savourant 1rs enivrantes délices du succès, Dinah craignit les méchancetés do la province, oïl plus d'une femme, en cas d'indiscrétion, voudrait voir des rap|iorts entre l'auteur et Paquita. Puis la réflexion vînt, Dinah frémit de honte à l'idée d'aVoir exploité quelqueçunes de ses douleurs.
— Ne faites plus rien, lui dit l'abbé Duret, vous ne seriez plus une femme, vous seriez un poëte.
On chercha Jan Diaz à Moulins, à Nevers, à Bourges; mais Dinah fut impénétrable. Pour ne pas laisser d'elle UPQ mauvaise idée, dans le cas où quelque hasard fatal révélerait son nom, elle fil un charmant poëme en deux chantsi sur le Chêne de la Messe, une tradition du Nivernais que voici.
Un jour les gens de Nevers et ceux de Saint-Saulgo, en guerre les uns contre les autres, vinrent à l'aurore pour se livrer une bataille mortelle aux uns ou aux autres, et se rencontrèrent dans la for^t de Paye. Entre les deux partie se dressa de dessous un chêne un prêtre dont l'attituac, au soleil levant, eut quelque chose de si frappant, que les deux partis, écoutant ses ordres, entendirent la messe, qui fut dite sous un chêne, et à la voix de l'Evangile ils se réconcilièrent, on montre encore un chêne quelconque dans Iq bois de Paye.
Ce poëme, infiniment supérieur à Paquita la SéviUane, eut beaucoup moins de succès. Depuis ce double essai, madame de la Baudraye, en se sachant poëte, eut des éclairs soudains sur le front, dans les yeux, qui la rendirent plus belle qu'autrefois. Elle jetait les yeux .sur Paris, elle aspirait ti la gloire, et retombait dans son trou de la Baudraye, dans ses chicanes journalières avec son mari, dans son cercle où les car-îclères, les intentions, le discours, étaient trop connus pour ne pas être devenus à la longue ennuyeux. Si elle trouva dans ses travaux littéraires une dislraction à ses malheurs; si, dans le vide de sa vie, la poésie eut da grands retentissemens, si elle occupa ses forces, la littérature lui fit prendre en haine la grise et lourde atmospUôrai do province.
Quand, après la révolution de 1850, la gloire de George Sand rayonna sur le Berry, beaucoup do villes envièrent à la Chfltre le privil(',i,'o d'avoir vu naître une rivale îi madame de Staël, h ("amille Maupin, et furent assez disposées à honorer 1rs moindres lalens féminins. Au.ssi vit-on alors bi-aucoup do dixièmes muses on France, jeunes femmes détournées d'une vie pnisiblo par un semblant do gloirol D'i'lrangcs doctrines se publiaient alors sur lo rùlo que los fi'inmes devaient jouer dans la société. Sans que lo bon sens qui fait lo fond de l'esprit en Franco en fût perverti, l'on passait aux femmes d'exiirimer des idées, de professer (lessentimens qu'elles n'eussent pas avoués quelques an-» nées auparavant. Monsieur do t'.lagny profita do cet instant lie licence pour réunir, on un petit volume iii-18 qui fut imprimé par Desrozirrs, à Moulins, les œuvres do Jan Diaz. n composa sur ce jeune écrivain, ravi si (irématurément aux lettres, une notice spirituoUo pour ceux (jui savaient le mot de l'énigme, mais qui n'avait pas alors en litlc'raturo le mérite de la nouveauliS. Ces plnisfi h tories, excellentos <|uand l'incognito se garde, ihwieniient un peu froides quand, plus tard, l'auteur se montre. Mais, sous co rapport, la iiolii'f sur .lan Diaz, lils d'un firisonnier ('spaj,'ni)l al né vers 1807, h Bourges, a des chances pour trom|ii'.r un jour Il s faiseurs dti Biographies unii'ci»etle.i. Uit.'ii n'y mamjuo, ni les noms des profcssi'urs du colir-^'ci de llour^'cs, ni c«\H di'S conilisciples du poiito mort, lel.s que Lousteiui, BiaucIkiii, et autres célèbres berruyi'is qui sont censés l'avoir ciiiinu rêveur, mélancoliiiue, aiinonranldo pré,ci)cps dispo- 'ilinns pour la poésie. Une élé;;ie intiluli'o Trifte/se, faite .111 colU'Ke, les deux poèmes de l'ui/nilii la Srrillaite et du ('hriir (le la Meuse, trois .sonnels, uni" ilesi riplinn île l,i callii'drale de Bourses et de l'UiHel du Jacques Cn ur, cnlin 111)0 nouvelle inlituléo Carola, donnée comino l'œuvre peu-
LA MUSE DU PÉPARTEMENT
dant laquelle il avait été surpris par la mort, formaient le bagaîïe littéraire du défunt, dont les derniers instans pleins de misère et de désespoir devaient serrer le cœur des êtres sensibles de la Nièvre, du Bourbonnais, du Cher et du Morvan, où il avait expiré, près de Château-Chinon, inconnu de tous, même de celle qu'il aimait I...
Ce petit volume jaune fut tiré à deux cents exemplaires, dont cent cinquante se vendirent, environ cinquante par département. Cette moyenne desîlmes sensibles poétiques dans trois départemens do la France , est de nature à rafraîchir l'enthousiasme dos auteurs sur la faria francese, qui, de nos jours, se porte beaucoup plus sur les intérêts que sur les livres. Les libéralités de monsieur de CJagny faites, car il avait signé la notice, Dinah garda sept ou 'huit exemplaires enveloppés dans les journaux lorains qui rendirent compte de cette publication. Vingt exemplaires envoyés aux journaux de Paris se perdirent dans le gouffre des bureaux de rédaction, Nathan, pris pour dupe, ainsi que plusieurs Berrichons, fit sur le grand homme un article où il lui trouva toutes les qualités qu'on accorde aux gens enterrés. Lousteau, rendu prudent par ses camarades de collège, qui ne se rappelaient point Jan Diaz, attendit des nouvelles do Sancerre, et apprit i|ue Jan Diaz était le pseudonyme d'ue femme. On se passionna, dans l'arrondissement do Sancerre pour madame de la Baudraye, en qui l'on voulut voir la future rivale do George Sand. Depuis Sancerre jusqu'à Bourges, on exaltait, on vantail le poème, qui, dans un autre temps, eût été bien certainement honni. Le public de province, comme tous les publics français peut-être, adopte peu la passion du roi des Français, le juste-rtiilieu : il vous mot aux nues ou vous plonge dans la fango.
A cotte époque, le bon vieil abbé Duret, le conseil do madame de la Baudraye, était mort; autrement il l'eût em- [.êchéc do se livrer à la publicité. Mais trois ans de travail et d'incognito pesaient au cœur de Dinah, qui substitua la (apage d(( la gloire à toutes ses ambitions trompées. La poésie et les rêves do la célébrité, ij'ii depuis son entrevue ovec Anna Gro.ssetêto avaient emlormi ses douleurs, ne suffisaient (jIus, après 1830, h l'activité de ce cœur malade. L'abbé Diin.'t, qui parlait du monde quand la voix do la religion était inipui.ssante, l'abbé Duni (]iii compri'iiait Dinan, qui lui peignait un bel avenir en lui disant que Dieu récompensait toutes les souffrances nolileinent supporléi'S, cet aimable vieillard ne pouvait plus s'interposer entre une fautif à coinmeltre et ^a belle pénitente, qu'il nommait sa fille. Ce vieux et .savant (irêtre avait plus d'une fois tinti- d'éclairer Dinah sur le caractère de monsieur d(^ la Baudraye, en lui .li.sant que cet homme .savait haïr; (nais les feuimes no sont pas disposées à leconuaîtri' nui,' lorco a des êtres faibles, et la haine est une trop (•oiislaul(^ action poiu' lu; [jas Cire une Ibrce vive. Hn trouvant .son mari profondi'nienl indilTérent en amour, Din;ih lui refusait la faeulli^ de haïr.
— Ne confonde/, p.is la haine et l,i veii;;eauce, lui diiail rndlM', c'^;^l deux si'Uliniens bien dillV-reus, l'un est celui des petits esprits, l'autri! est l'eiïeld'un loi à laqiie||(iobéis- W;nl les grandes finies. Dieu se von^o et no hait pas. La liaint! est le vico desamesélroiles, elles l'alimentent d(! loules I('urs pelilesses, elles en fi^nl le pn''lexte de leurs l(.ls^es lyranijii's. Aussi gardez -vous d(< blesser riionsii-ur do la Baudraye; il vous pardonnernil une faute, i-.ar il y trouverait un profil, mais il .serait doucement implacable si vous le tuui'liie;; h l'eiidroil où l'a si cruellement atteint monsieur MilauddeNevers, et la vie ne sérail plus possible pour vous.
Or, au uuinienl où le Nivernais, le Sauieirois, le Morvan, 1(1 Urrry, b'tuorgueillisMuenl de madanii' de la Baudraye, et la célébraient sous lu nom de Jan Diaz, lo petit la Baudraye recevait un couji mortel de celle Kli'ire. Lui .seul buvuit les secjrels du poi'nie de l'aqulla la Si'villaiie. Quand on parlait di' ca'Ho (euvre terrible, tout le monde ilisait de Dinalr.>d'auvrefeijune! pauvre fenuiie!» l.esfc innie.sel.denl houreu.>es do pouvoir plaindre i elle i|ui les avall lanl oppri- Duic'ii, l'Ljain-nsDinaluu' parut plus grande qu'alors aux > eux du pays. Le iielil vieillard, devenu plu^ jaune, plus ndé,
plus débile que jamais, ne témoigna rien ; mais Dinah surprit pâi'fois, de lui sur elle, des regards d'une froideur venimeuse qui démentaient ses rcdoublemensde politesse et de douceur avec elle. Elle finit par deviner ce qu'elle crut être une simple brouille de ménage; mais en s'expliquant aveé son insecte, comme le nommait monsieur Gravier, elle sentit le froid, la dureté, l'impassibilité de l'acier : elle s'emporta, elle lui reprocha sa vie depuis onze ans ; elle fit, avec intention de la faire, ce que les femmes appellent une scène; mais le petit la Baudraye se tint sur un fauteuil, les yeux fermés, en écoulant .sans perdre son calme. Et le nain eut, comme toujours, raison de sa femme. Dinah comprit qu'elle avait eu tort d'écrire : elle se promit de ne jamais faire un vers, et se tint parole. Aussi fut-ce une désolation dans tout le Sancerrois.
— Pourquoi madame de la Baudraye ne compose-t-ello plus de vers (verse) 1 fut le mot de tout le monde.
A cette époque, madame de la Baudraye n'avait plus d'ennemies, on affluait chez elle, il ne se passait pas de semaines qu'il n'y eût de nouvelles présentations. La femme du président du tribunal, uno auguste bourgeoise née Popinot-Chaniiier, avait dit à son fils, jeune homme de vingtdeux ans, d'aller à la Baudraye y faire sa cour, et se flattait de voir Son Gatien dans les bonnes grâces de cettO femme supérieure. Le mot femme mpérieure avait remplacé le grotesque surnom de Sapho deSaint-Satur. La présidente, qui pendant neuf ans avait dirigé 1 opposition contre Dinah, fut si heureuse d'avoir vu son ûls agréé, qu'elle dit un bien infini de la muse de Sancerre.
— Après tout, .s'écria- t-el le en répondant à une tirade do madame de Clagny, qui haïssait à la mort la prétendue maîtresse d(< son mari, c'est la plus belle femme et la plus spirituelle do tout le Berry 1
Après avoir roulé dans tant de halliers, s'élro élancée en mille voies diverses, avoir rêvé l'amour dans sa splendeur, avoir aspiré les souffrances desdrames les plus noirs en eu trouvant les sombres plaisirs achetés à bon marché, tant la nionolouie de sa vio élad fatigante, un jour Dinah tomba dans la fosse qu'elle avait juré d'éviter. En voyant monsieur do Clagny se .sacrilianl toujours et qui refusa d'êtro avocat général .'i Paris, où l'appelait sa famille, elle se dit :
— il m'aime 1 Elle vainquit sa répugnance et pai'ut vou. loir couronner tant de constance. Ce fut à ce in(uivemeiU de générosité chez elle (jue Sancerre dut lu coalition qui se fil aux élections en faveur de monsieur lie Clagny. Madame de la Baudraye avait rêvi- de suivre à Paris le dépuKS de Sanci'rre. Mais, malgré de sidonnelles promesses, les cenl cimiuanto voix ilonnéesà l'adoraleur de la belle Dinah, (lui voulait faire revi'^lir la siuiairo du };ardo des scauX à ce défenseur de de la veuve et de l'orphelin, se chan, gèrent en une impomntc miiiurilc de ciiupianle voix. La jalousie du président Boirougc, la haine de monsieur Gravier, ip.ii crulàla pr(''()0udérauc(! du caiulidat dans l(>co'ur do Duiah, fiucul exploitées par un jeune .sous-préfel que, pour cr fait, les doctrinaires tirent nommer préfet.
—Je ne me consolerai jamais, dil-ilftun de s(!S omis e^ (luillanl Sancerre, de ne pas avoir su jil.iiro h inadamu d^ lu Baudraye, mon triuni|'h« eût él() complot...
Celle vie, inlérieuremenl si louruienti-e, offrait un imV nage calme, deux êtres mal as.sortis mais n'signés, je ne .sais tpioi de rangé, do diV'ent, ce mensonge (juc veut la sociél<S mais qui faisait h Dinah c^iunnr uu harnais insupportable. Pounpioi V()ulail-ell(< (|uiller .son ma.si|ue nprts l'avoir porU'Veudanl douze ans? D'où venait celle lassiludo cpi.uid chaipu' joiM' auguientail son espoir d être >euveT Si l'on u sui\ i loules les phases de celle exisleuce, on coiUprendra très-bien les dilVéreiilis déceptions uuquclles DiuaU, connue beaucoup de femmes.d'aiilours, .s'élaiUai.s.sée prendre. Du désir de dominer numsieur de la Itaudrnyo, ell".^ et. lit pa.ssée /i l'espoir d'être mère. l'iitrf les Ui.scu.vsions du mi-nage el la tri«.te connai.svince de .son sort, il s'él.ul ccouiô loule une période. Puis, ((uand ell(* av.iil voulu w< consû- 1er, le C(Uii.olali;ur, monsieur de C.iiar^iebo'ur, était purli. L'cnliaîueuienl qui cuuSi' les fautes du la plupart de-^
DE BALZAC
emmes lui avait donc jusqu'alors manqué. S'il est eaûa des femmes qui vont droit à une faute, n'en est-il pas beaucoup qui s'accrochent à bien des espérances et qui n'y arrivent qu'après avoir erré dans un dédale de malheurs secrets 1 Telle fut Dinah. Elle était si peu disposée à manquer à ses devoirs, qu'elle n'aima pas assez monsieur de Clagny pour lui pardonner son insuccès. Son installation dans le château d'Anzy, l'arrangement de ses collections, de ses curiosités, qui reçurent une valeur nouvelle du cadre magnifique et grandiose que Philibert de Lorme semblait avoir bâti pour ce musée, l'occupèrent pendant quelques mois et lui permirent de méditer une de ces résolutions qui surprennent le public, à qui lesmolifs sont cachés, mais qui souvent les trouve à force de causeries et de suppositions- La réputation de Lousteau, qui passait pour un homme à bonnes fortunes à cause de ses liaisons avec des actrices, frappa madame de la Baudraye ; elle voulut le connaître, elle lut ses ouvrages et se passionna pour lui, moins peutêtre à cause de son talent qu'à cause do ses succès auprès des femmes ; elle inventa, pour l'amener dans le pays, l'obligation pour Sancerre d'élire, aux prochaines élections, une des deux célébrités du pays. Elle fit écrire à l'illustre médecin par Catien Boirouge, qui se disait cousin de Bianchon par les Popiuot, puis elle obtint d'un vieil ami de feu madame Lousteau de réveiller l'ambition du feuilletoniste en lui faisant part des intentions uù qui>lques personnes de Sancerre se trouvaient de choisir leur dé()uté parmi les gens célèbres de Paris. Fatiguée de son médiocre entourage, madame de la Baudraye allait enfin voir des hommes vraiment supérieurs, elle pourrait ennoblir sa faute de tout l'éclat de la gloire. Ni Lousteau ni Bianchon ne répondirent; peut-être attendaient-ils les vacances. Bianchon, qui, l'année précédent»^, avait obtenu sa chaire après un brillant concours, ne pouvait quitier .son enseignement.
Au mois do septembr», en pleines vendanges, les deux Parisiens arrivèrent dans leur pays natal, et le trouvèrent plongé dans les tyranniques occupations de la récolte do 1856 ; il n'y eut donc aucune manifestation do l'opinion publique en leur faveur.
— iVoui faUom four, dit Lousteau en parlant et son compalrioli- la langue des coulisses.
En 1836, Lousteau, fatigué par seize années do luttes à Paris, usé, tout autant par le plaisir que par la misère, par les travaux et les mécomptes, paraissait avoir quarantehuit ans, quoiqu'il n'en eût que trente-sept. Déjà chauve, il avait [iris un air byronien vn harmonie avec ses ruines anticipées, avec les ravins tracés sur s;i ligure par l'abus du vin de Chamiiagnr. Il mettait les stigmates de la débauche sur le compte de la vie littéraire ; en accusant la presse d'6- Iro meurtrière, il faisait entendre qu'elle dévorait de grands talen.s afin de donner du prix à sa la.ssitude. Il crut nécessaire d'outrer dans .s.'i pairie et .son faux dédain de la vie el .sa mis<inllir{)(>ie[)Osliche. Ni'anmoins, fiarfois .ses yeux jeltlcnt encoH! des flammes, comme ces volcans qu'on croit éteints: et iles-ayn d(! remplactT par l'élégance do la mise loutre qui pouvaillui manquer do jeunesse aux yeux d'une femme.
llurar^ Bianchon, décoré de la Légion d'honneur, gros cl Kra» comme un médecin en faveur, avait un air patriarcal, du gnind.H ch.'veux longs, un front bombé, la carrure du trnvnilleur, cl lo r^lme du pen.seur. Ccttu physionoini(i aivK'Z |K'u (loétiquo faisait re!i.sortlrodmirablement son léger rompatriol".
Cet di'iix illu.itraiion.s restèrent inconnues pendant toute une matinée A l'nuberge m'i elle élaicnt discendues, et monsieur de CIngiiy n'apprit Inur arrivée (pic p.ir hasard. Madame do In Bnudrnye, au dé-sespoir, envoya fialien lloirougn, qui n'nviiil point de vignes, inviter les deux Pariftieiitk venir pour qm-iipics jours au rlirtleaii d'Anzy. DepuU un nn, Duinli fan ut la cliltclaine, i-i ne passait plus que loH lilvi-rs tt la linu'Irayc. Monsieur Gravier, le pronireiir du roi, le priSidenlet flalien liojrouge, offrirent aux ileiii liiimines ii\V'\iri's un banquet niiqiiel ussistèreni lis \âj:miuuv» lus plus littéraires du la ville. En apprenint que
la belle madame de la Baudraye était Jan Diaz, les deux Parisiens se laissèrent conduire pour trois jours au château d'Anzy, dans un char à bancs que Catien mena lui-même. Ce jeune homme, plein d'illusions, donna madame do la Baudraye aux deux Parisiens non-seulement comme la plus belle femme du Sanccrrois, comme une femme supérieure et capable d'inspirer de l'inquiétude à George Sand, mais encore comme une femme qui produirait à Paris la plus profonde sensation. Aussi l'étonnement du docteur Bianchon et du goguenard feuilletoniste fut-il étrange, quoique réprimé, quand ils aperçurent au perron d'Anzy la châtelaine vêtue d'une robe en léger Casimir noir, à guimpe, semblable à une amazone sans queue ; car ils reconnurent des prétentions énormes dans cette excessive simplicité. Dinah portait un béret de velours noir à la Raphaël, d'où ses cheveux s'échappaient en grosses boucles. Ce vêtement mettait en relief une asez jolie taille, de beaux yeux, de belles paupières presque flétries par les ennuis de la vie qui vient d'êlre esiiuissée. Dans le Berry, l'étrangeté de celte mise artiste déguisait les romanesques atïectalions de la femme supérieure. En voyant les minauderies de leur trop aimable hôtesse, qui étaient en quelque sorte des minauderies d'âme et de pensée, les deux amis échangèrent un regard, et prirent une attitude prolondénient sérieuse pour écouter madame de la Baudraye, qui leur fit une allocution étudiée on les remerciant d'être venus rompre la monotonie de sa vie. Dinah promena ses hôtes autour du boulingrin orné de corbeilles de fleurs qui s'étalait devant la façade d'Anzy.
— Comment, demanda Lousteau le mystificateur, une femme aussi belle que vous l'êles, et qui paraît si supérieure, a-t-elle pu rester en province? Comment faites-vous pour résister à cette vie ?
— Ah 1 voilà, dit la châtelaine. On n'y résiste pas. Un profond désespoir ou une stupido résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a pas de choix, tel est lo tuf sur lequel repose notre existence et où s'arrêtent mille pen.sées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées de nos âmes désertes. Ne croyez pas à l'insouciance ! L'insouciance tient au dé.sespoir ou à la résignation. Chaque femme s'adonne alors à ce qui, selon son caraclère, lui paraît un plaisir. Quelqiu-s-unes se jettent dans les confitures et dans les lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange ou do la moisson, dans la conservation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les .soins de la maternité, dans les intrigues de petite ville. D'autres tracassent un piano inamovible ijui sonne comme un chaudron au bout do la septième année, et qui finit ses jours asthmatiques au château d'Anzy. Quelques dévotes s'(!ntretiennent des dillérens crus de la parole de Dieu : l'on compare l'abbé Eritaud à l'abbé Cuinard. On joue aux cartes lo .soir, on danse pendant douze années avec les mômes personnes, dans les mi"'ines salons, aux mômes époques, ('.i'tl(^ belle vie est entrcnnéléo de promenades .solennelles sur le Mail, de visites d'éliquette entre femmes qui vous demandent où vous achetez vos étoffes. La conversation est bornée au sud de l'intelligence par les ob.S(<rvalions sur les intrigues cachées au fond do l'eau dormante de la vie do province, au nord par les mariages sur lo tai)is, à l'ouest par les jalousies, à l'est ()ar les pelits mots pi(]uans. Au.ssi le voyez-vous, dit-elle eu se |iosanl, une HMiiine a dos riiies h vingt-neuf ans, dix ans avant le temps Ûx6 par les ordonnances du docleiir Hianchon, elle .se coupero.se aussi trèspniiiipleiiieiit, (^t jaunit coninie un coing ipiaiid elle doit jaunir, nous en (•iiiinaissDiis (pii venlisseiit. (Juand uous(>n arrivons l.'i, nous voulons justifier notri< état normal. Nous attaquons alors, de nos dents acérées coniine des dents do mulot, les terribles pas.sions de Paris. Nous avons ici des puritaines à rx)ntre-c(i'ur tpii déchirent les dc^ntelles do la coqiietl"rio et nmgenl la jpoésie de vos beautés parisiennes, qui entament le bunlieiir d'aulriii en vanlant leurs noix et leur lard raiice, en exaltant leur trou de .souris économ<>s, Ir's couleurs gri.ses et les parfums monastiques do uotre belle ville sincerrolso.
LA MUSE DU DÉPARTEMENT
— J'aime ce courage, madame, dit Bianchon. Quand on éprouve de tels malheurs, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
Stupéfait de la brillante manœuvre par laquelle Dinah livrait la province à ses hôtes, dont les sarcasmes étaient ainsi prévenus, Gatien Boirouge poussa le coude à Lous teau en lui lançant un regard et un sourire qui disaient : Hein I vous ai-}« trompés?
— Mais, madame, dit Lousteau, vous nous prouvez que que nous sommes encore à Paris ; je vous volerai cette tartine, elle me vaudra dix francs dans mon feuilleton...
— Oh ! monsieur, répliqua-t-elle, déliez-vous des femmes de province.
— Et pourquoi ? dit Lousteau.
Madame de la Baudraye eut la rouerie, assez innocente d'ailleurs, de signaler à ces deux Parisiens entre lesquels elle voulait choisir un vainqueur le piège où il se prendrait. en pensant qu'au moment où Une le verrait plus elle serait la plus forte.
— On se moque d'elles en arrivant, puis, quand on a perdu le souvenir de l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui fait la cour, ne fût-co que par passe-temps. Vous que vos passions ont rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera... prenez garde I s'écria Dinah en faisant un geste coi)uet et s'élevant par ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridi culcs de la province et de Lousteau. Quand une pauvre petile provinciale conçoit une passion excentrique pour uiio supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait quelque cho.se de plus qu'un sentiment, elle y trouve une occupation et l'étcnd sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux que l'atlachcment d'une femme de province : ell(î compare, elle étudie, clliî réfléchit, elle rCvo, elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui (ju'olle aime quarid celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or, une des fatalités (jui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégii)uesde la passion, les coquetteries, qui sont la moitié do la Parisienne, rien de tout cela n'existe ici.
— C'est vrai, dit Lousteau. Il y a dans le cœur d'une femme do province des surprises comme dans certains joujoux.
— Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a .serré dans son cœur à son insu; vient une partie de campagne, une promenade, toulestdit, ou, si vous voulez, tout est fait. Celle conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose do très naturel. Au lieu de calomnier la feiiuno d(! province en la croyant dc^pravée, un [loële conmio vous, ou un philoso|ihe, un observateur comme lit durleur llianclion, «luraient deviner les merv(Mlleuses poésies iuédili's, (■nlin toutes les pages de co beau rofiian dont le dénoilnittnt profite n rpirlipie heureux sous-lieulenanl, h (pielque grand homme (1(1 provuice.
— Les femmes do province (jue j'ai vues A Paris, ilit Lousteau, étaient en edV't a-isez enleveuses.
— Dame 1 elles sont curieuses, lit la rliAtelaInu en commentant son mol par un pelil «este d'épaules.
— lilles ressemblent h ces amateurs (pu vont aux seconde» r(>pré,seni<itiofis, sûrs que la pièce no tombera pas, répliqua II! journaliste.
— Quelle est donc ta aiu.so do vos maux? demanda Dianrhon.
— Pari.s est le monstre qui fait nos chagrins, répondit In feiinno supérieure. Le mal a sept heiii\s de tour el aUlige le pays tout entier. La provinris n'existe pas par elle-in(^iiie. lÀ sinilenient où la nation o.sl divisée en cinquanle petils Etais, lli chacun pi'ul avoir une phyNionoinii', cl une feiniim rellèle alors l'éclat i\o la sphère où elle règne, l j< phi'nomèno osciul su voit oucuro, in'u-i-on dit, un Itallu, un Suisse et
en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera le conséquence forcée de la centralisation.
— Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de l'originalité que par une fédération d'Etats français formant un même empire? dit Lousteau.
— Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à conquérir trop de pays, dit Bianchon.
— L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français tinira par remédier; mais elle a quelque ciiose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien autre mal !
— L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste, qui prévit une tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses magnifiques parcs, elle ne vient à Londres que pendant deux mois, ni plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.
— Oui, dit madame de la Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante lours, elle y prend s(« mois d'ordre, elle donne son coup d'ail à sa cuisine gouvernemenlale. elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante, qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés ta saison.
— Aussi, dans la perlîdo Albion du Constitution/iel, s'écria Lousteau pour ré|irimer par une épigramme cette prestesse do langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.
— Mais de charmanlos femmes anglaises, répliqua madame de la Baudraye en souriant. Voici ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir madame Piédefer.
Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom do femme, qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques inslans.
— Et bieni dit Gatien à Lousleau, qu'en peasez-vous?
— Je pense que la femme la plus spirituelle deSancerro en est tout bonnement la plus bavarde, répHijua le feuilletoniste.
^ — Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un antre 1 '
— Pardon, j'oubliais que vous rainiez, reprit Lousteau. ■Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle ('(unine moi. Demandez à Hianclion, je n'ai [ilus d'illusions, j(t dis les choses comme l'iles sont. Celle femme a bien certainement fait .si-rher sa mère comiiut une perdrix exposée à uu trop grand feu...
Gatien Boirouge trouva moyen de dire h madame do la Baudraye le mol du feuillelonisle, pi ndanl le dîner, qui l'ut plantureux, sinon splendide, et pendant lequel lu rhâlelaiuo eut .soin de peu parler. Celle langueur dans la conversation révi'la rindisirelion de Galien. Etienne esviya de rentrer en grAce, in,iistiiulisl(>s prr'ven.inces de lilnah fureiilpour Bianchon. NiMiimoins, au niilieii de la soirée, la baronne redevint t;rar.ieii.s(i (iimr Lousleau. N'avez-vous pas remar- (|ué combien de grandes lAchelès .sont commises pour do petites ilioses? Ainsi, celle noble Dinah, qui ne voiilail pas se donner à des sols, qui menail, nu loiid de .s,i province, une (''pouvalable vie de luttes, de ri''Viilles réprimées, dn (lOi'.sies inédiles, (-1 qui venait de gravir, pour s'éloiger do Lousleau, la roche la plus liante el 1 1 plus esc^irpéo de ses di'dains, qui n'en .sérail pas descendue en »oyaiil ce faux llyroii il ses pieils, lui deiiiand.ini merci, dégringola soudain de celle liaiileiir eil peiisaiil a .son nlhuin. .Ma.l.inie de la ilaiidr.iyii avait donné dans la manie lle^ aulogr.iplies: cllo possiMail un volume olilong, (pu mérilail d'.iiit.int mieux .son nom ipio les deux liers divs feuilli^Ls otaiiMit blalicM. 1^ baronne du l'uataiuu, 6 qui ullo l'uvail envoyé pendant trois
mois, obtint avec beaucoup de peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un mot de Déranger, Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie, par Scribe, une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la signature de David d'Angers. trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur do Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, autographe très-recherché, deui lignes de Fieschi, et une lettre excessivement courte de Napoléon , qui toutes trois étaient collées sur le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pen^tant un voyage, avait fait écrire sur cet album mesdemoiselles ■ Mars, Georges, Taglioni et Grisi, les premiers artistes, comme .• Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé, Rubini, Lablache. Nourrit et Amal ; car il connaissait une scoiété de vieux garçons nourris, selon leur expression, dans le sérail, qui lui procurfreni ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant plus précieux à Dinah, qu'elle était seule à dix lieues à la ron le à posséder un album.
Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques par leurs amis et connaissances.
0 vousl qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux et primitifs. Hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand, craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.
Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la première page :
» Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour » tous ses crimes une absolution dans ses poches. » J.-B. DE Clagnv.
— Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la nionarrbie, dit à l'oreille do Lousteau le savant élève de Desplcjn. Et Bianchon écrivit au-dessous:
» Ovqui distingue Napoléon d'an porteur d'eau n'est * sensible que pour la société, cela ne fait rien à la nature. » Au.vii, la (lémo( ratio, qui se refuse à l'inégalité des con- » ditions, en appelle-l-elle sans cesse à la nature. H. Bianchon.
— Voil?! les riches I s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur hour^fKune pif-co d'or comme les pauvres en tirent un li.ir'l... Je ne sais, dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser do l'hospitalité que de vous demander queli|uesslanres...
— Ah! madame, vous mo flalloz, Bianchon est un grand homme; niais fnoi, jn suis trop «itiscur !... Dans vingt ans d'iri, mon nom serait plus difficile à expliquer que celui do ini)ii->ieiir le prorun^ur de roi, ilout la pensée! inscrite sur Toire aihum indiquera certainement un Montesquieu méconnu. D'ailleurs il mo faudrait au moins vingt-quatre heures pour Improviser quelque méditation bien amère; car je ne sais peindre ()ue Cii que je ressens...
— J(' voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gmrieiisi'menl n)ailainn de la Itiiudraye en tendant .son nlbiim, Je vous garderais plus l(int,'lem(is.
I Ip letidemiiin, h cinq heures du mnttn, les hfllesdu rliûlenu d'An/y furent sur pied. I.rt petit In Paudraye availor- (ÇariiM^ pour les Parisiens une chasse; moins pour leur plaisir que pjir vniiiiri de propriéLiire, il était bien aiso do leur faire nr|K-nii'r sen hois et de leur rniri' traverser les douze renls hecinrr'» de lyndes qu'il rflvail de mettre en culluro, entreprise qui voulait quelquii cent mille francs, mais qui pouvait porier de trente h soixante mille IVuncs les revenus «le la Irrre d'Anzy.
— Savez-voiis (Kiiirqiiol le procureur du roi n'a pas voulu Tenir rha.wer avec nous? dit Catien Ooirougo A moiisiuur Cravler.
— Mais il nou.1 l'a dit, il doll tenir l'audience Oiijourd'lmi,
car le tribunal juge correctionnellement, répondit le receveur des Contributtobs.
— Et vous croyez celai s'écria Catien. Eh bien I mon papa m'a dit :
— Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de Clagny a prié son substitut de tenir l'audience.
— Ah I ah I fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de la Baudraye qui part pour la.Charitél
— Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à Gafien.
— Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous occupez autant les uns des autres; vous perdez votre temps à des riens.
Horace Bianchon regarda Etienne Lousteau comme pour lui dire que les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa les deux hommes célèbres et Catien s'y engager, sous la conduite du garde, dans un ph de terrain.
— Eh bienl attendons le financier, dit Bianchon, quand les chasseurs arrivèrent à une clairière.
— Ah bien! si vous êtes un grand homme eri médecine, répliqua Catien, vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez monsieur Gravier!... mais il court comme un lièvre, malgré son petit ventre rondelet ; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Catien tira sa montre.) Bien! il arrivera juste à temps.
— Où?...
— Au château, pour le déjeuner, répondit Catien. Croyez-vous que je serais à mon aise si madame de la Baudraye restait seule avec monsieur de Clagny î Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.
— Ah ça 1 madame de la Baudraye en est donc encore à faire un choix? dit Lousteau.
— Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur dé Clagny u'ait fini par fasciner madame de la Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la députation quelques chances de revêtir la simarre des sceaux, il a bien pu changer en agrémens d'Adonis sa peau do taupe, ses yeux terribles, $à crinière ébouritïée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreu; de poëte crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny procureur général, elle peut le voir joli garçon. L'éloquence a de grands privilèges. D'ailleurs, madame de la Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle rftve les grandeurs parisiennes.
— Mais quel intérêt avcz-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime lo procureur du roi... Ahl vous croyez qu'elle no l'aimera pas longtemps, et vous espérez lui succéder,
— Vous autres, dit Catien, vous rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a do jours dans l'année. Mais h Sancerre, où il ne s'en trouve pas six, et où de ces six fenuiies. Cinq ont des prélenlions désordonnées à la vertu ; (juand la plus belle vous tient à une distance énorme par des regards dédaigneux, ronnne si elle était priuces.so de sang royal, il est bien permis à un jeune hommâ do vingt-doux ans do chercher à deviner les secrets do cette femme : car alors elle sera forcée d'avoir des égards pow lui.
— Cola s'appello ici dos égards, dit lo journaliste en souriant.
— J'accorde à madame de la Baudraye trop do bon goût pour croire qu'elle 6'occupe de ce vilain singe, dit Horaco Bianchon.
— Iliiruce, dit lo journnli.sfo, voyons, savant interprète de la M.ituni hiiniaiiie, teinlons un piège i^ loup au procureur du roi. nous rendrons .service h noire ami GaUen, et nous rirons. Je n'aime |)as les procureurs du roi.
— Tu us un juste prcisenlimont de ta destinée, dii Horaco. Mais que faire?
—Eh bieni racontons, aprè.s lo dîner, quelques hisloircs de fenimes surprises par leurs maris, et qui .soient tuées, Us-sassuM'es avec des circonstimi es terrifiantes. Nous verrous la mine que feront madame du la Baudrayoot monsieur de Cljik'iiy,
LA MUSE DU DÉPARTEMENT.'
— Pas mal, dit Bianchon, îl est difficile qijo l'un oîi l'autre ne se trahisse pas par un geste ou par une réflexion.
— Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un directeur de journal qui, dans le bat d'éviter une triste dpstinée, n'admet que des histoires où les amans sont brûlés, hachas, piles, disséqués; ou les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte alors ces effroyables récits à sa femme, en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari. « Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute! » lui dit-il en traduisant le discours d'Arnolpbe à Agnès.
— Madame do la Baudrayc est parfaitement innocente, ce jeune homme a la berlue, dit Bianchon. Mailame Piédefer me paraît t^tre beaucoup trop dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de la Baudraye aurait?) tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.
— D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit GaUen en riant de son calembour.
— Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler Dinah, dit Loustcau. Jeune homme, et toi, Bianchon, je vous liemande une tenue .sévère, montrez-voas diplomates, ayez un laisser-aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérotiée. Ce matin nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le procureur du roi.
La soirée commença triomphalement pour Lousteau, qui remit à la châtelaine son album, où elle trouva cette élégie.