‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 15 sur 45 · SPLEEN · texte numérisé non relu

SPLEEN

Des vers de moi; chétif et perdi» dans la foule De ce monde éjçoisle où tristement je roule,

Sa»» m'altaclier à rien ; Qui ne vis s'accomplir jamais une ispfrance> El dont l'œil, affaibli par la morne souffrance.

Voit le mal sans le bien !

Cet album, feuillet»* par les doigts d'une femme, Ne doit pns s'dssomhrir aux rollets de mnn 9me.

OiaquBCtioso on son lieu:

Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie. De bals rcsplendiAsans, de vèlcmens de soie,

UX mCuie un ptm do Dieu.

Ce sérail iicrccr sançlanic roillerio Que de médire ti moi. faligii'"' de la vie:

n Di^pelns-Tious le bonheur. »

An pmivre arengle-ni* v;inle-t-on In luinri''re, A l'orpholiii pleiwaiit [larle-t-on d'une mère,

Sans leur briser lecœur"^

Quand lo froid désespoir vous prend jeune en ce mundB, Quand on n'y poul trouver un cœur qui vous ré|ii)ndo.

Il n'est plus d'avenir.

Si persoime avec vous qu;ind vous pleure/ ne iili'uru, Quand il n'est pas niin*^, iS'll faut (pi'un liduime meure.

Bientôt je dois mourir.

Plnllfnez-moi I [iliiiRnez-moi I Cflr «nuvent je Maufiliem» JuMfu'au nom saint de Dieu me disant on moi-iix nii» :

Il n'a |Hiiir moi rinii fait.

Pourquoi le U'iiirai-je. el que lui deis-joen sonimoV U eût pu [nr créer luau, riclie, ^onlilliuiiuiu), Kl jo suis pauviB (^l Uiiil I

iriBNMa LovgTrAU.

Septcmtire ikw, chAtenn d'Anzy.

— Et vous nvpz Composta ces vers dc|iuis hier!... s'ûcr»' lo procureur du roi irun ton diMianl.

— uh I niiiii Dieu! oui, tout en chassant, mais cela noso voit (|uu lri>pl J'aurais voulu f.iire mieux pour madame.

— Cou vers sont ravissans, (Il Dinali en levant le.i yeux au cii'l.

— (,'csl l'expri ssion d'un sentiment niolhoureuscmenl

trop vrai, répondit Lousteau d'un air profondément triste. Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous ta Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudrayc regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva do la haine pour ce faux jcuno malade. Il se mit au trictrac avec le curé de Sancerre. Lo fils du président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, do manière que la lumière tombât d'aplomb sur madame de la Baudraye, qui prit son ouvrage; elle garnissait do laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se groupèrent auprès de ces personnages.

— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?

— Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop d'affectation dans la bienfaisance faite à son de trompe.

— Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.

— Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

— Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement madame do la Baudraye et la corbeille comme s'il se fût dit intérieurement: « Voilii ma corbeille à papiers pcrJuoI »

— Comment, madame, vous ne voulez pas que nous lo disions heureux d'avoir une jolie femme, heureux de Cô qu'elle lui fait de si charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et noir, h la Robin dos bois. Si jo me marie, je souhaite qu'après douze ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient |)Our moi.

— Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madamo do la Baudraye en levant sur Etienne son bel œil gris plein de coquetterie.

— Les Parisiens ne croient à rien, dit le procureur du roi d'un (on amer. La vertu des femmes rst surtout miso en question avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

— Ehl monsieur le procureur du roi, reprit Etienne en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voil.i (pie vous faites un n'quisitoire contre moi. Foi de journaliste ! j'ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vousparli-z; mais j'avoue que, si je les ai attaqués, c'i'tait pour dire (|uelque chose qui ressemblât A de la critique. Snyoïis justes : si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade, qui roule sur la belle Hélène ; il faut condamner le Paradis fierdii de Millon : Kvn et lo si-rpent mo paraissent un gentil petit ailulière symbolique. Il faut supprimer les l\saiimes de David, iii<|iiri's par les amours otce.ssivement adullères de ee I ouis XIV bebri'u. Il faut jeler au feu Mitliridate, la Tartufe, l'Iiciile des femmes, l'Iièdre, Aiulromaque, lc> Mariage de Figaro, l'Iàifer de Haute, les Sonnels de Pélrar- • pie, tout Ji aii-.'acques Rousseau, les romans du moyenâge, 1 Histoire de {•ranee, l'Histoire rom.iine, etc., etc. Jo ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de ilassuet cl lis Provinciales de Pascal, qu il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il estquestiou do femmes ainu^'s ft l'enconlri' des lois.

— Le beau malheur I dit monsieur do (".la/iny. l'itienne, picpié de l'air magistral ()uc prenait monsieur do

C.tagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui Consistent il défeiulrn di'S opinions auxquelles on ne tient pas, dans lu but du rendre furieux un pauvre honimo do bonne foi, véritable plaisanicrio du journaUsle.

— En nous plaçant au point do vue poliiiquo où voiu <*les forci' d(> vous mettre, tlit-ii en conliniiant sans relever l'exclamation du magistral, imi rcvClaiil la robe du procureur général h toute» les (époques, car tous les gouverno»

DE BALZAC

mens ont leur ministère public, eh bleu 1 la religion cathotiqne se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjug-ale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilale qui défenddit le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu. Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant .sur un mystère de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit? Or, qui pi'ut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?

— Votre raisonnement est un sacrilège, répondit le procureur du roi.

— D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans ime mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits hislori(|ues. Selon moi, Pilate condamnant Jésus- Christ; Anvius, organe du parti aristocraliijue d'Athènes et demandant l.i mort de Sncrale, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues do pouvoirs consentis, oliliïréps de se défendre. Pilate et Anytus étaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandaient In ti'le des sergpus do la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la lAte des républicains armés contre le trône de Juillet, et cello des novateurs dont le but est de renverser îi leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. Rn pré-icnre des grandes familles d'Athènes et de l'emiiire romain, Socrato et Jésus étaient criminels: pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne : supposez leurs sectateurs triomphans, ils eussent fait un léger 93 dans l'empiro romain ou dans l'Attique.

— Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le procureur du roi.

— A l'adultère 1 Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion des rhréiions e.st fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une ri'lmpression de la Bible et de l'Evangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention do faire de ce conducteur de (hameaux son prophète.

— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouverncjnent y .siérait impo^isible.

— El il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le vis<'igc avait fait d'étranges grimaces pendant cette di.scu.ssion.

— Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Etienne, ne parle pas religion, tu leur dis des cho- .ses ii les rciivcr-iT.

— Si j'i-lais l'trivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu heaii(.ou|i de choses (-t d'étranges choses, je .sais que dans le nombre des maris trompés il s'en trouve dont l'nt- 'itudi! no miinque point d'('nert;ie, et qui, dans la crise, .s<int très dramatiqur's, (lour employer un do vos mois, monsieur, dil-il en rej;ariliiiil Elietme.

— Vous avez raison, mon «lier monsieur Gravier, dit Lousleau. je n'ai jain.iis trouvé ridicules les mariai trompés : nu conlraire, je lirs iiiuii?...

— Ne trouvez-vous pas un mari SMhlimo do confiance? dit alors lli.iii(|i(in. Il croit en sa tenurie, il ni- la soupçoiuie point. Il a la loi ilu charbonnier. S'il a la fiiiblessc^ de .sn confier h sn feimne, vous vous en moqu(!z ; .s'il est défiant cl jaloux, vou.H le liaïssex : dite.s-moi quoi est lo moyen U.Tme pour un homme d'espril?

— Si monsieur In procureur du roi ne venait pos de .sn prr)non(ersi ouverlemeni contre l'iriunoralité des récils où la charte «onjuKule e-sl violi'e, je vous ruconlerai» une veu- Bennce de m«ri, dit lx>usteau.

Monsieur rio Clngny jetn ws dés d'une façon cunvulsivu, et JKi rei^.irda point le Journaliste.

— Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de la Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

— Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent ; elle me fut, et avec quel charme I racontée par un do nos écrivains les plus célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles Nodier.

— Eh bien ! dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

— Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les principaux chefs, et déploya les plus vigoureuses mesures militaires ; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les res- -sorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre al-J Inmée dans l'Ouest. A celte époque, un jeune homme ap-' part( nanl à la famille de Maillé fut envoyé parles chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agens chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Efl'ectivement. l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement ; car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise ; son passeport, ses papiers étaient .si bien en règle, que les gens envoyés pour .se saisir de lui craignirent de se tromper. La chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commetlro un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces tem[)S de libcrlé, les agens du pouvoir national se .souciaient fort peu de ce ([ue nous nommons la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonné, jusqu'h ce que les autorités supérieures eussent pris une décision Si son égard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très étroitemi'ut lo prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forlercs,se, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossé des précipices; on y arrive de tous cAlés par des pentes rapides et dangereu.ses; comme dans (Ous les anciens chAleaux, la porte principale est îi'pontlevis et défendue par UIU^ large douve. Le conunandnnt de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de dùslinclion, dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait l'i merveille et parais.sait instruit, qualités rares à cette époque, acce[itn le chevalier comme un bienfait do la Providenc(> ; il lui [>roi)osa d'être h l'Is.scarpo sur |iarole, et do filins causi^ commune avec lui contre l'ennui. Lo [iri.sonnier ]w (lemnndu pas mieux. Beauvoir était un loyal gentdhomme, mais c'i'Iail aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une lignn> attrayante, l'air résolu, la parole engal.;e,inle, une force proiliKiiMise. Leste, bleti découplé, entreprenant, aimant le <langer, il eût fait un excellent chef de |)artisans; il les faut ainsi. Lo comiiiandaiit assigna le plus commode des appartemens h son iirisomiier, l'admit h sa table, et n'eut d'.iliord ipi'/i s(< louer du Veudéen. Ce coiiimiind.int ('tait Corse el niarii'; sa l'emine, jolie et agréable, lui semblait |ienl être <liriiiile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité do Cor.so el du militaire assez mat tourné. Heaiivoir plut à In ilame, il la trouva fort il .son goût; peut-être s'aimèrenl-ils I eu prison l'amour va m

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

vitel Commirent-ils quelque imprudenre? Le sentiment qu ils eurent l'un pour l'autre déf)assi-t-il les bornes de celle galanterie superQcielie, qui est prescjue un do nos devoirs envers les femmes"' Beauvoir ne s'e^t jamais franchement expliqué sur ce point assez obseurdeson hisloire; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs exiraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le per[iéluel prosramme des divertissem^ns prodigués aux captifs. La cellule située sous la plateforme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le préeifjire. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la con'solation des prisonniers. Il s'oecupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires : il comf.ta les heures et les jours, il fit l'apprenlissage du triste e7'7/ <7eprî,«o«w!ec, se replia sur lui-môme, et nppréfia la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, celle fièvri^ de liberté qui poussif les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résullals nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docleur (il se tourna vers Bianchon) allrihuerait sans doute à des forces inconnues, le désesfioir de son analyse physiolo>cique, mystèn'S de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la scii-nce (Bianchon lit un signe négatiO- Beauvoir se rongeait le cœur, caria mort seule pouvait le ri'nilrc libre. Un matin le porte-clefs chargé d'afiporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pilunce, resia devant lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Enireeux, la conversalion se réduisait ordinairement à pou de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il très étonné lor.Mjue cet homme lui dit : — Monsieur, vous avez sans doute votre irlée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun ou ciioyen Lebrun. Cela ne me reganle pas, mon alf.iire n'est point do vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'esi bien indillérenl. A chacun son niélier, les vaches seront bien gardées. Ccfiendant Je sais, dit-il en clignant de ra;il, que vous (5tes motisieur I harles-Félix Thi-odoro, chm'alier de Beauvoir et cousin de tnadauie la duchesse de Maillé... — Ueiu I ajoula-l-il d'un air de Iriompheaprès un moment de .silence en regardant son [irisonnier. Beauvoir, se voyant incarcéré fort (!l ferme, iw crut pas que sa position pfit emiiirer par l'aveu d(! son véritable nom. — idi bieni quand je .serais le clievalier de Beauvoir, (|u'y gak'n(>r,ns-tu? lui dil-il. — Oh! tout est gagni', répliqua le porte-clefs Jl voix basse. Ecoulez-moi. J'ai reeu do l'argent pour facdiier votre i-vasion ; ni.iis un instant! i^i j'étais soiq)(;oniié île la moindre chose, je serais fusllli' tout bellement. J'ai donc dit (|U(^ je tremperais dans cette all'aire just(! p'oin- gagner mon argent. Tenez, monsii'ur, voici une clef, dil-il en sortant de sa pnclie uni- pelile linu>. Avec cela, vous scierez un île vos barri'aux. Dn'^ne ! ce iw smu pas conundde, reprit-il en montrant l'ouverturn élroiin par laquelle le jour entrait dans le ciiihol. C'était une es[)èce de bai(? praiic|uée uudessus du cordon qui couronnait exlérieiirenienl le donjon, entre ces «rosses pierres sadianles desluiees à figurer les supports des cn;neaux. — Mousii'ur, ilit le «ciMier. il faudra .scier le fer as.sez près pour que vous puissiez passer.— Oh 1 sois Irarupdlle I j'y passerai, dit le prisotmier. — Et as.sez haut pour cpi'd vous reste d(> c|U(>i «ll.nher voire conlr, reprit le porte riels. — Où est-elle? demanda lleauvoir. — l.a voici, n'pDndJI le gnichelier l'ii lin lelant une conie h nn'ud.H. HIleo été fabriquée avec du hnge alin de faire ,su(ipc.ser que vous l'nvez conl'ei lioiinèi' vous-rnAnie, cl elle est d(> lonjfueursuflKnnle. Ouand vous .serez au dernier leeiid. l.iisse/-voUH rouler tout dnncemeni, le reste csl votro atlaire. Vous trouverez probablement dans les env irons une voilure lout «ilelée oi des nnils (|ui vous atlendent. Mais je ne sais rien, mol! Je n'ai pas liesojri de voui dire qu'il y u nue senlinetlM nu diFt do la tour. Vous .saurez

bien choisir une nuit noire, et gueller le moment où lo soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais... — C'est bon! c'est bon! je ne pourrirai pas ici ! s'écria le chevalier. — Ah I ça se pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bêle. Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-lè. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux, qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mita épier quelque nuit favorable, avec celte impatience concenirée et cette profonde agitation dame ipii dramatisent la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'exlérieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, h peu près. Il connaissait la durée des factions, l'inslaut des rondes, toutes choses dont .s'occupent les prisonniers, môme involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles .serait aux deux tiers de .sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Tcrtain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son éva.sion, il se mit alors à descendre, no'ud à nœud, susfiendu entre lo ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout alla bien. A ravant-der:iier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente» de chercher lo sol avec ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était as.sez embarrassant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait do jouer sa vie b pair ou non. Il allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha : son chapeau venait de tomber, heureusement il écouta le bruit que sa Chute devait produire, et il n'entendit rien 1 Le pri.sonnier conçut de vagues soupçons sur sa position ; il se demanda .si le commandant no lui avait (las tendu quelque pii'-ge : mais dans quel inti'r»H? En proie h ces incertitudes, il songea presque l\ reiiiellro la [larlie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indéci.ses du crépuscule, heure qui ne serait [ieut-(Hie pas tout h fait défavorable rt sa fuite. Sa force prodigieu.se lui permit de grimper vers le donjon ; mais il (■tait presque épuisé au momiuil où il se rend! sur le support extérieur, gueltant lout comme un chat sur le bord il'uuo gouttière B'i'nti'il, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter sa corile. une pelile dislance de cent pieds entre le dernier meud et les rochers pointus du précipice. — Merci, couimandant I dit il avec le sang-froid qui le caracléri.sait. Puis, a[irès avoir qiiehpie peu refli-clii .'t ceilo habile vengeance, il jugea nécessiire de rentrer dans .son cachot. Il mil sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire il sa chute ; il se lopit tranquillement derrière la porle, et attendit l'arrivée «lu perlide guichetier en l(-Hnnt h la niuin une des barre.s de 1er i^u'it av. lit sciées. L(< guichetier, qui ne înaii<|ua pas do venir plus Irtt qu'à rordinairc pour recueillir la siiccesvion du mort, ouvrit la porle en silll.int ; mais, quand il fut à une dislance convenable, Beauvoir lui as.si'na sur lo crAno un SI furieux coup d(> barre, que le tr.iîlre loinha comme nue niasse, .s.ins jeler un cri : la barre lui avait hrist^ la (iMe. le chevalier (ksliabdla proinfileineiil le niorl. prit .ses habils, iniila sou allurt-, <>l, «rAo^ h I heure mallnahi rt au peu (lu déflanco des soutiiictlus do la porte principale, il s'i'vada. '

Ni le procureur «lu roi. ni madame de In Baudrnye no panireiil croire «pi'il y eiU «laiis «v n'cil la nioindri' propheiie ipii les rouceni.ll. Les inli'resM's .;«< jetiTciil «li's ro- Kurds Miierroxalils, en ^en.s surpris de lu parfaite indiir*}. renci" des deux pn'leudiis amans.

— Dihl j'iii mieux ù vous raconter, «lit Biauvlion.

Mi OALZAC. — II.

Etirnil «li' la CniiMif hiimaiiitr.

— Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Loustoau pour dire que Bianchoa avait sa petite réputation de conteur.

Dans les histoires dont se composait son fonds de narralion, car tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'aneciotcs comme madame de la Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre docteur choisit celle connue sons le nom de la Grande Bretèclie, et devenue si célèbre qu'on en a fait, au Gymna<ie-Dramatique, un vaudeville intitulé : Valentine. Aussi est il parfaitement inutile de rép-éter ici cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitans du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les gestes, dans les intonations, qui valut tant d'éloges au docteur chez mademoiselle des Touches, quand il la raconta pour la première fois. Le dernier tableau du grand irEspa^rne mourant de faim et debout dans l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot do ce mari répondant à une dernière prière dp sa femme : « Vous avez juré sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! » produisit tout son effet. Il y eut un moment de silence a'«ez flatteur pour Bianchon.

— Savez-vous, messieurs, dit alors madame de la Baudraye, que l'amour doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de pareilles situations?

— Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.

— Vous venez ajirès de grands acteurs, lui dit madame de la Baudraye en fS'ant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.

— Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le receveur des contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête offerte par l'armée franraise à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du ga'a, les Espagnols n'y furent pas très rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart di's conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendid 'ment pour que les dames passent s'y promener avec autant de séeurilé qu'elles l'eussent fait en plein jour. La ffile était impérialement belle. Rien ne lut épargné dans le but de donner aux Esjiagnols une haute Idée de l'impereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenans Dms un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux «lu matin, (dusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre, et do l'avenir peu rassurant ()uo pronostiquait l'attitndo des Espagnols présens h celle pomijeuse fêliî. — Ma loil ilit le chirurgien en chef (lu corps d'année où j'étais payeur général, hier j'ai formellement demanilé mon rappel au prince Murât. Sans avoir pri'ci^érnenltjeur de laisser mes os dans la Péninsule, Je préfère aller pansr-r les blessures faites par nos bons voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que Ir-s poi;:nards castillans. Puis, la crainte do IT«()nKne est, chr'z mol, comme une superstition. Dès mon rnfmrc, j'ai lu des livres espagnols, un las d'aventures «ombres ei mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement prévenu ranlre ses mieiirs. Eh bieni depuis notr<! enlr('e fi Madrid, il m'est arrivé d'être déj/i, sinon l(! lii-ro^, du moins le comiiliw <le (juelque périlleuse intriguer, aussi noir»*. (nivt\ obscure (pie peul l'être un romande ladyUadclillc. J'écoute voldiitiers mes pressenlimeiis, et, dès demnln, je détale. Murât ne me refusera certes pas mon contre, rnr, grft. e awx services que nous rendom, nous arons det prolecUons toujours eflliaces.— Puisipie lu lires la crampe, det nous ton év(Miemenl, répondit un colonel, vieux républicain ipii du beau langage l'I des courlisanerle« Impérl.iles new- vomi.ùt gu(Te. Le chirurgien en chef regarda noiKiieusemeni autour di^ lui rumine pour reionnnttre \in figures de ( em ipil renviroiinaienl, et, si'ir ipi'aurun Kifuignol n'était dans li! viiisiii.ue, il dit : — Niius ne nomme» Ici que des VrimniU, voloulier^ colmiel lliilol. Il y a n\x Jours, Je revi-nais Irnn'pilllemeiil A mon logis, vi r» onze heures du soir, apri'-s avoir (piillé legi-néral Monroriiel, d(jnt l'hOtel %!< trouve h qu( |(pies pas du mien. Nous

sortions tous les deux de chez l'ordonnateur en chef, ofi nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté ; mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextiTité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de femme, en mauvais français : — Si vous criez, ou si vous faites mine de vous échapper, si vousvous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tenez vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre voire main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie, que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part : ils vous seront nécessaires ; nous vous emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari le sache. Quoiquo-^monsieur quitte peu madame, de laquelle il est toujours passionné- . ment épris, et qu'il surveille avec toute l'attention de la ;. jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la croit malaiie. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers de l'entreprise ne vous concernent pas : seulement obi'issez-nous; autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait h la moindre imprudence. — Et qui êtesvous? lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice, dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit d'uniforme. — Je suis la camériste de madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moimême, si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation. — Volontiers, dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient on harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées. Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus do dix minutes dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant (]ue j'avais en vis-à-vis ne s'offensa pointde quelque coups de pied don! je le gratifiai fort involontairement mais comme il n'entendait pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.— Je ne puis être votre maîtresse qu'a une seule condition, me dit la camériste en réponse aux bêtises que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion iin|)rovisée à lanuello tout faisait obstacle. — Et la- (]ijell(''.' — Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. Si je viens chez vous, ce serait do nuit, et vous me recevrez sans lumière. — Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là (juand la voilure arriva près d'un mur de jardin. — Laissez-moi vous bander les yeux, me dit la fcmiiie di> chambre, vous vous appuyerez sur mon bras, (^l je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un moucboir (pi'elle noua forlemenl derrière ma tôle. J'entendis 1(! bruit d'une clef mise-avec précaution dans la serrure d'une petite p()rt(^ par le silencieux amanl (|ue j'avais eu |i(iur vis-à-vis. liienl(M la femme de chambre uu corps canibn-, et (pii avait du meiiého dans son allure...

— C'est, dit le re(;eveur eu preiiunl un petit Ion de supériorité, un mol de la langue e.spagiu)li\ un idiotisme qui peint les loisions (pie les femmes savent inqirinier à une certaiiii» partie de leur robe (pie vous devinez...

— La reiiime d(? chamlire (j(î re|>rends le récit du chirurgien en ( li'l J me conduisit, h travers l(>s allées sablées d'un grand jardin, jusi|u'à un cerlain endroit où elle s'arrêta, l'ar le bruit (lue nos pas firent dans l'air, je prilsumai quo nous étions devanlla maison. — Silence, mainleiianl, me dil-rlle à l'oreille, el veillez bien sur vous-même : No perilez pas d(^ vue un seul do mes signes, jo ne poyn'ui

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix: — Madame est dans une chambre au rozde-chaussép; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari ; ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelque meubla, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmps à p^s de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin, la douce main de la fille m'ôla mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie do gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la têle était couverle d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bourbe un mouchoir, et le mordait si vigoureusement que ses dents y entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait .sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les apiiuyant sur une espf^co de commode; puis de ses deux mains, elle se tenait aux bAtons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoi.sses do la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le .sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et immobiles. Les ronllemens du mari retcnli.ssaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste, mais elle avait remis le mas(iue dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîircsse, cl replia en double sur la figure un voile de mousseline. Lors(|uo j'eus soigneusement obs' rvé cette femme, je reronnus, à certains symptômes jadis remanjués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort. Jn me penchai vers la fille pour l'iii.struire de cet événemi iil. lin ce moment, le défiant inconnu tira son poignard ; mais j'eus le temps de tout dire à la femmi' de chambre, qui lui cria deux mots à voix bas.se. En entendant mon arrf't, l'amant eut un li-ger frisson ()ui (lassa sur lui des pieds à la tCte commis un éilair; il me .■sembla voir pAlirsa figure .sous son inascpie de velours noir. La caini'riste saisit un moment oii cet homme au désespoir regardait la mourante (|ui devenait violelle, et me montra sur une table des verres d(' limonade tout prépari's, en me faisant im signe ni'gatif. Je c^)mpris qu'il fallait m'alisl<Miir do boire, inaljjré l'horrible chaleur qui me desséchait le gosier. L'amniU eut .soif; il prit un verre vid(^ l'enqilit de limonade et but. lui ee nionieiil, la damn eut une convulsion violente qui ni'aiinonvu l'heure (.ivorahle à l'opi'ralion. Je m'armai do cnura^'e, et je |iiis, après une heure de travail, exlraire l'enfant par moreeaiix. L'Espagnol ne pensa plus n m'einpoisoniier en Ciimpreiiaiit que je venais de .sauver sa niiîtresse. De^ro-S- Hcs larmes roui. lient par instant sur snii manleau. La femme ne jela pas un cri, mais elle Iress.iilhiit cciinine uriii bOle fauve siirjiri.se, r'I suait à gro.sses gouttes. Dans un instant horritilenient critiijiie, elle (il un geste pour montrer la l'Iiambre de son mari; le mari venait de .se relnurner ; de iiiiiis quatre elle seule iivail enlendll le froiSM'inent

des ilrups, le bruisseinenl du lit ou des rideaux. Niiusiiiuis nrriMAtnes, et, h travers les trous de leurs maMpies, la camériste el l'nmnnt se jetèrent des regards do feu l'oinmn pour se dire : — 1.0 tuerons- nous .s'il .s'éveille? J'élen, lis «lois |;i main pour prendre le verre de liiiuMi/ide que l'iiironnu avait eiilami'-. L'Espngnol crut que j'«llni.s Imire un des verres pleins ; il bondit coinine un rlial, posti .son loi g poignard sur les deux verres emiioLsonnés. el me liii-va le sien on tne fuisaiit signe de boiro l(< resti'. il y avait l.ui

d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Aprèî deux heures de soins et de craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une fuite, des diamans sur papier ; il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La camériste resta près de sa maîiresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse ; il le serra fortcmi^nl. le cacha sous son manteau, me passa la main sur les j'eux comme pour me dire de les fermer, et sortit le prem er en m'in^^tant par un geste à tenir le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtres.sG de ha- .sard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air. j'avoue qiie je respirai comme si l'on m^eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvemens avec la plus grande attention. Arrivée à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, el je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous trouvAmes dans la rue, où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes chacun le nôtre, mon Espagnol .s'empara de ma bride, la tint dans sa main gaurhe, prit entre sc5 dents las guides de sa monture, car il avait .son paipiet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut iinpos-sible de remarquer le moindre objet qui piU me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.

— Et vous n'avez ri?n a(iei\u qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez alïairc? dit le colonel au chirurgien. — Une seule chose, reprit-il. Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, h pou près au milii II, une petite envie, gros.se comme une lentille et environiiée de poils bruns. En ce moment l'indi.srret chirurgien pûlit ; tous les yeux fixi's sur les siens en .suivirent la direction : nous vîmes alors un Espagnol dont le regard brillait dans une toufle d'orangers. En se voyant l'objet de notre attention, cet homme disjiarut avec une légèreté de .sylphe. Un capitaine s'i'lança vivement à sa poursuite. — Sarpejeu, lU' saillis ! .s'écria le chirurgien, cet œil d(< basilic m'a glacé. J'entends .sonner des cloches dans mes oreilles I Hecevez mrvs adieux, vous m'enterrerez ici I — ILs-tu b<*teT dit le colonel llulot. Ealron .s'est misa la piste de l'Espagnol (pii nous éi outail, il saura bien nous (>n rendre rai.son. — Eh bien ! s'écrièrent les oftit iers en voyant revenir le capitaine tout essoiiiné. — Au diable I répondit l'alcon, lia passé, je crois, à travers les murailles. C.oiiinie je ne peii.so |Kis qu'il .soil sorcier, il est sans doute de la maison ! il eu eoniiiill les pas.sage.s, les détours, el m'a farileiiieiit échappé. — Je suis perdu I dit le cliirurgieii d'une voix .soiiitiro.

— Allons, liens-loi câline, Béga (il .s'appelait Bcf^a), lui répoiiilis-je, nous nous caseriierons h tour de rôle clie* lot jusqu'à ton départ, l'.o soir nous l'arcompcgiieroiis. Eu effet, trois jeunes officiers i|ui avaient perdu leur arg. nt au jeu recoiiduisir.nl le chirurgien h son lonemenl, et l'un du nous .s'ottril à rester chez lui. Lo surlendemain néga «v«it obtenu .son renvoi en l'rance, il faisjiit tousses préparatifs pour partir avec une daine à laipielle Mural donnait une forle escorte ; il nclievail do dliief en roni|)aKi>ie do sn» amis, lorsque son .loiiiesliipie vint le pn-venir qu'une jeun» danu< voulait lui pailer. Le iliiiurKieii cl los trois ofticiers

DE BALZAC

descpndirent aussitôt en craignant quelque piège. L'inconnue ne put que dire à son amant : — Prenez garde ! et tomba morte. Cette femme était la camérisîe, qui, se sentant empoisonnéi-, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien. — Diable 1 diable! s'écria le capitaine Falcon. voilà ce qui s'appelle aimer ! une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Bé,'a resta singulièrement pensif. Pour noyer les sirdstres pressentimens qui le tourmentaient, il se n-mit à table, et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moilié ivres, se courbèrent de bonne heure. Au milieu de la nuit, le pauvre Bé^'a fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de se rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant, en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait lo même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria : — Au secours I A moi, mes amis! A ce cri de détresse. l'Espagnol répondit par un rire amer. —L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette espèce de sen- Icni-e dite, l'inconnu montra les trois amis profondément pnd'irmis, tira de dessous von manteau un bras de femme réo'mment coupé, le présenta vivement A Béga en lui faisant voir un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit : — Fs(-ce bien le même? demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus anipb'S informations, le mari do l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.

— Il faut raconter cola, dit le journaliste, à des charbonniers, car il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, a causé?

— Monsieur, répondit le receveur des contributions, j'ai soigné ce pauvre Bét;a, qui mourut cinq jours après dans d'horritiles souffrances. Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir Kerdinand VII, je fus nommé à un [jO'ile en Espagne, et fort heureusement je n'allai (jas plus loin (pi'à Tours, car on me lit alors espérer la reretle de Sanc-rre. Im veille de mon départ, j'éiais à un bal chez niiidaino de Lisiomère, où devaient se Irouier plusieurs E,s;'a?nols do di>tinclion. En quillant la tahie d'écarté, j'aprrçus un Grand d'Espagne, un Afraiice<odo en pxil. arrivé depuis (|uinze jours en Touraiiie. Il était venu fort lard n ce bal, où il apparais-.ait (lour la (iremièro fois dans lo mondr, et visiialt li*s snlons accompagné de sa femme, dont le brasdroit était absolumi-nl inmiobile. Nous nous M.'parUmos en >ileiice pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo. Sous des orbites creusés et noircis, l'Iiommn inonirail des yeux de feu qui rcslaicnt fixes ; sa face était df-séchée, son crAne ;-ans clieieiix f)(lrail des Ions •rilens, et .son corps ellravail le regard, tant il était maigre. Iji femme! imaginez-la ; non. vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable tailli; qui a fait créer ce mot de meného dans la langue es(iagnol(! ; quoique pAle, «■ll<! était bi'lle encore ; son teint, (lar un (irivilege inouï pour une i:s|,a«iiole, éclal.iit de blancheur; mais son rrjçnrd, pli'in ilu soled di- l'Espagne, tombait sur vous comme un ji-l de plomb fondu. — Madame, deiu.indai-je h la marquifuî vers la lin de la soiré<;, par quel événement nvezvoii» donc pirdu le bras? — Dans la guerre di^ rindf'jien- «lanrn, m<' rivondil-ellc.

— L 'l-sp«i'M.- iM un singulier pays, dit nia.lamn do la Baudraye, il y r- sic ipirlcpic < hose des mo'urs arabes.

— Oli I dit le jnurnalislr- en ri.int, ceil.' munie de couper Im bran y enl fort oncu-nne, illo repnrati h ci itainrs (-poque*c<imm<' quelquevims de ui,t eiiinrd» iliiiis les journaux, rnr ru Mijel avait déjà fourni des pièces nu tliéAlre mfOKnol, iU-% t.'i7il...

— Me rroyrz-voui donc capable d'inventer une liisloirel dit monsk-ur Gravier pniui' di> luir imperliiienl dn Lousleaii.

— Voui en Ctes Inr/ipoble, ré(Kjn<lil lu jouriialjsle.

— Bab I dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturgi's sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie réelle que les événemens de la vie réelle montent sur le tliéStre et se prélassent dans les li- \Tes. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la comédie do Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu dessiller les yeux a Orgon.

— Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de la Bauiiraye.

— Eh ! mon Dieu ! s'écria le procureur du roi, sur les dix ou douze crimes miUans qui se commettent par année en France, il s'en trouve la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en romancs(}ue. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la publication de la Gazette des Tribunaux, à mon sens l'un des plus grands abus de la presse. Ce journal, qui ne date que de 1826 ou 18'i7, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler n'ont pas éié connus au delà du département où il fut perpétré. Dans le faubourg Saint-Pierre-des-C.orps à Tours, une femme, dont le mari avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816 et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua S'.in cœur en argent traversé d'une llèclie, et, longtemps après la nussion, elle allait tous les soirs faire sa prière au pied de la croix (\y\\ fut plantée derrière le chevet di! la cathédrale. Enfin, vaincue par ses remords, elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari comme on avait éiforgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se filt agi d un porc. Et pendant fort longiemps, tous les matins, elle en coupait un morceau, et l'allait jeter dans la Loire Le conle-seur consulta SCS supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le procureur du roi. I a femme attendit la descente do la justice. Le (irocureur du roi, lo juge d'instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la tête du mari dans le sol . et dans un des poinçons. — Mais, malheureuse, dit le juge d'instructions h Vinculpéey puisque vous avez eu la barbarie di' jeter ainsi dans la rivière lo corps de votre mari, pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait plus eu do [ireuves. — Je I ai bien souvent ess:<yé, monsieur, dit-elle; mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.

— lih bi(>n I ()u'a-t-on fait do la femme?... s'écrièrent les deux Parisiens.

— Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit lo magistrat, niaisson repentir et sa religion avaient fini p.iratlirer l'intérêt sur elle, malgré l'énormité du crime.

— i;ii ! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui so jouent derrière U' ridi-au du ménage (|uo le public nesoulèv(' jamais/ Je trouve la justice humaine mal venue à juger di's crimes entre é(ioux ; elle y n tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses prétentions à l'é- ||ui!('^

— Bien souvent la victime a été pendant .si longtemps lo iiourivau, répondit naïvement madame dn la Uaudraye, (pu- le crime paraîtrait quolquefuis excusable si les accusés Osaient loutdire.

Celli' ri^ponso provoquée par Bianchon, et l'histoire rnroiiU'c par le procureur du roi, remlirnit les deux l'arisji'ns lié', perplexes sur la sitiialinii de Diiiah I Aussi, lorsque l'heure du couclicr fut airivé(\ y eut-il un de ces conciliabules ipii se lirniieiit dans les corridors de ces vieux chûleaux où 1rs garçons restent tous, leur boiig ;oir h In main, îi ('auser nijslerieuseilienl. Monsieur (Iravier apprit alors lo but dr' (l'Ile amusante soiri'e où l'iiiiiocimcodo niudainodo la ilaiidruye «\ait (Ht; mise en luiiiièro.

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

— Après tout, dit Louteau, l'impassibilité de noire châtelaine indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus enfantine... Le procureur du roi m'a eu l'air do proposer de mettre le petit la Baudrayo en salade...

— Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit Catien.

— Nous le saurous 1 s'écria monsieur Gravier.

La rie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à la porte de madame de la Buudraye et sur celle du procureur du roi. Les canards accusateurs du poëte Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, placées si bas ou si haut qu'il est impossible de se douter de co piège. Le galant sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin» le journaliste, le receveur des contributions el Gatien vinrent pieds nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures du matin vérifier l'état des scellés. Jugez de leurétonnement el du plaisir de Catien, lorsijue tous l■^uatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et trouvèrent ci'lui du procureur du roi et celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.

— Est-ce la même cire? dit monsieur Gravier.

— Est-ce 1rs marnes cheveux 1 demanda Lousteau.

— Oui, dit Catien.

— Ceci change tout I s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons pour Robin-des-Bois.

Le receveur des contributions et le fils du président s'interrogèrent par un coup d'o'ii qui voulait dire : n N'y a-t-il pas dans cette phrase quelque chose de piquant pour nous? devons -nous rire où nous ficher? »

— Si, dit In journaliste h l'oreille do Bianchon, Dinah est vertueuse, elle vaut bien la peine yue je cueille le fruit do son premier amour.

L'idi'i- d'r'rnporter en quelques instnns une place qui résistait depuis neuf ans aux Sancerrois, sourit alors à Lousteau. Dans C(;tte pensée, il dcscenlit le premier dans le jardin, espénint y roniontrer la châtelaine. Co hasard arriva d'autant inieux «pic madame do la Uuudrnye avait aussi le désir (le s'entretenir avec son critique. La moitié des hasards sont cherchés.

— Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de la Daudraye. ('.c. malin, je suis assez embarrassée de vous offrir (juclque nouvel nmuseineni : <'i moins (jiie vous ne vouliez venir à la Baudraye, où vous pourrez observer la provmce un [)eu mieux (ju'ii'i : car vous n'avez fait qu'une boucbéç de niesridiruli's; mais le proverbe sur la |)his belles lille du mondi! regarde aussi la pauvre leinmo de jirovinre.

— Co petit sot de Galien, réponilit Lousteau, vous a répét(> sans doul(! une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Voire .sdenee, avant-hier, pf'rnlanl le rllni'r et pcmlanl louli> la soirée, m'a .suflisamment n'-vclc l'une de ces iudisrn'tions (pu ne se comnietlenl j.imais ft Paris. Que voulez-vous I je no mo flatte |)as d'('*tre intelligible. Ainsi, j'ai comploté défaire raconter toutes ces liisloires hier uniquemenl pour savoir si nous vous causerions, h voiisoft h nionsii'ur de C.lagiiy, ipiel.jue n-mords... Oh I rassurez-vous, nous avons la cerliluile de voire innocence. Si vous aviez eu In nHJindre l'aible.sse pour ce vorlueux niagl.slral, vous eussiez (.erdu (oui voIrc! ()rix a mes yeux... J'aime ce ipii csl coinpiel. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, c<> pelil, ce .sec, ce muet usurier en poini.ons el en terres, <|iil vous plante \t\ pour vingl-riiiq centimes h gagner sur des regains! Oh I j'ai bien ri'c.onnu l'idenlité de monsii'iir de lu llaudinyenvec nos escompteurs de Paris: c'e.sl la m<*me nnlure. Vinglhiiil ans, belle, >nge, Dans enlnns.,. tenez, madame, je n'ai jamais rencontré lu

problème de la vertu mieux posé... L'auteur de Paqtiita la SédUane doit avoir rêvé bien des rêves 1... Je puis vous parler de toutes ces choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on au métier que j'ai fait?...

En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du pays de Tendre, dans lai^uelle les passions vraies font de si longues patrouilles, il allait doit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvre procureur du roi, pour qui la dernière faveur consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme 1 Aussi, pour pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de la Baudraye essaju-t-elle de consoler le Manfred du feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.

— Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de la vie. Voyez monsieur de Centz tombant, dans sa vieillesse, amoureux de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de Juillet pour les répétitions de cette danseuse.

— Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je croisa l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...

Madame de la Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans le milieu parisii-n le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presques naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était pas supérieur» jouait au moins très-bien la supériorité. Etienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première représintaiion. Paquita la Sancerroise aspira les tem|iêies de Paris, l'air de Paris. Elle pas.sa l'une des journées les plus agréables de sa vie entre Etienne el Bianchon, qui lui racontèrent les anecdotes curieu.ses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui .seront quelque jour l'ana de notre siècle ; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité leminino duBerry, mais dans l'évidente intention de flatter madame de la Baudrayo et de l'amener sur lo terrain des conlidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame do la Baudraye, qui parut h monsieur de C.lagny, au receveur des contributions et à Gatien plus affectueuse (jue la veille avec Etienne. Ces amans do Dinah regrettiTent bien d'être allés tous i\ Sancerre, où ils avaient tambouriné la soiréo d'Anzy. Jiimais, ft li^s entemlre, rien de si spirituel ne s'était dit. Les heures s'étaient eiivoli'es sanscju'on (iill en voir les pieds h-gers. Les rieux Parisiens furent célél)rr's par eux connue deux prodiges.

Ces exagérations irom|iell('es sur le Mail eurent pour effet de faire arriver seize personnes le .soir au château d'Anzy, les unes en cabriolet de famille, les autres en char h b.iuca cl <pieli|ues célibataires sur îles chi'vaux de lou.ige. Vers sejit heures, ces proviniiaux tirent plus ou moins bien li-ur entri'e dans riiiniiense .v.ilon ifAnzy, que Dinah, prévenun de cette invasion, avait éclairé largeineut, ampiel elle avait donné tout .son lustre en dépouillant .ses beaux meubles do leurs hou.sses grises, c.ir elle regarda cette soirt-e comme un de ses grands j(Mirs. Lousteau, llianibon cl Hinali échangèrent des regards pleins di' lliievse en examinant les po.scs, en écoulant les phrases de ces visiteurs allèches par In curiositi'. Comliien de rubans iiivnli'^'s, do deiili'lles héréditaires, de vieille-, fleurs plus arlilicieu.ses ()u'jirlitlnelles, ,s<» pré.selilèrent aild.irieilv nient sur des boiillrLs bl.vMinuelsl La pri'.sideiite lloiiouge, (iiusiiie d(< lliaiiihoii, édi.iiiKCA (liielipies phrases avec le docteur, de qui elle obliiil iino consultation gratuite en lui expliquant île prétendues douleurs nerveuses ft l'estomac dans lesquelles il reronnuldug indigestions |>ériodii{uest

DE BALZAC

— Prenez fout bonnement du thétousles jours, une heure après votre dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.

— C'est décidément un bien grand médecin, dit la présidente en revenant auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame Gorju, la femme du maire.

— On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah Ta fait venir bien moins pour les élections que pour savoir d'où provient sa stérilité.

Dans le premier moment do leur succès, Lousteau présenta le savant médecin comme le seul candiilat possible aui prochaines élections, mais Bianchon, au grand contentement du nouveau sous-préfet, fit observer qu'il lui paraissait {presque impossible d'abandonner la science pour la polilique,

— Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent so faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'Etat, des penseurs, des gens dont les connaissances soient uiiiverselli»s, et qui sachent so mettre à la h.iuleur où doit être un législateur; voilà ce qui manque dans nos Chambres et ce qu'il faut à notre pays I

Deux ou trois jeunes personnes, queljues jeunes gens et les femmes examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.

— Monsieur Catien Boirouge prétend que monsieur Lousteau gagne vingt mille francs par an à écrire, dit la femme (Al maire à madame de Clagny; le croyez-vous?

— Est-ce possible? puisqu'on ne paye que mille écus un procureur du roi...

— Monsieur Catien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...

— Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et comme elles reluisent I

— Bah 1 c'est du vomis!

— Pouniuoi n'en as-tu pas!

LfMistcau finit («r trouver qu'il po ait un peu trop, et rccounul dans ratlitude des Suncerrois les indicj=s du dâsir qui les avait amenés.— Quelle charge pourrait-on leur faire p;!nsa-t-il.

En m moment, le prétendu valet de chambre de monsieur do la Baudraye, un valel de ferme vfitu d'une livrée? apiJorUi les lettres, les journaux, et remit un paquet d'(>prfuv(<s que In journaliste laissa prendre h Bianchon, an madame de la Baudraye lui dit en voyant le pajuct dont la formi' et les fu-clli's étaient assez ty()0gra|)hijii('s :

— (U)mmentl la littérature vous poursuit jusipi'ici !

— Non pas la lilli-raturn, répnndit-il, mais la Revue, où j'achève une nouvelle, et qui piirnîl dans dix jours. Je suis venu W)n« le coup de : fM fin à la prnfhaine livraison, et j'ai di1 donner nujn adre'^se h rimprimeur. Ah 1 nous nianffeons un pain hifui chèrement vendu par les spéculateurs nii (),'ipier noirci ! Jo vous peindrai l'espèco. curieuso des direcU'ur.H (le Hftvue,

— Qiianil la conversation commencera-t-elle?dil alors?) Dinah maiinme «le ChiKny, rx)mme on demande : A quelle heure lo feu d'nriilire ?

— Je croyais, dit madame Popinot-Chanriier îi sa cousine, In firéi:leiite n(iirou;.-e, ijue nous aurions des histoires.

F.M re moment oli, comme un parterre impatient, les ftnnrerroi» rai<-aieiit entendre des murmures, Lousteau vil Binnehon perdu dans une rCvmii inspirée [)ar l'onveloppe de» •'preuve».

— O"'"*»-!" T I"' dit riienne.

— M lin vntri le plu^ joli roman ilu monde contenu dans une niiruldlup' ipu enve|«))p|,(iit les i'\ir(\\i\fM, Tiens, lis: Olympia mi lei rrngraiirei nmininfi.

— Voyon», dit l.iMMte/iii en prenant le fragment de mnriilnturo (|uo lui tendu In docteur, et il lut A haute voix eed t

caverne. Rinaldo , s'indignant de la»

lâcheté de ses compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air et n'osaient s'aventurer dans Rome , jeta sur eux un regard de mépris.

— Je suis donc seul !.. leur dit-il.

Il parut penser, puis il reprit :

— Vous êtes des misérables ! j'irai

seul, et j'aurai seul celte riche proie. Vous m'entendez !... Adieu.

— Mon capitaine ,... dit Lamberti, et si vous étiez pris sans avoir réussi î...

—Dieu me protège!... reprit Rinaldo en montrant le ciel.

A ces mots, il sortit, et rencontra sur la roule l'intendant de Bracciano

— La page est finie, dit Lousteau, que tout le monde avait religieusement écouté.

— Il nous lit son ouvrage, dit Catien au fils de madame Popinot-Chandier.

— D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le journaliste en saisissant cette owasion démystifier les Sancerrois. que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si longuement observés sous prétexte de couleur locale 1 Si les voleurs sont d ns une caverne, au lieu de: en montrant le ciel, il aurait fallu: en niontrant la voûte. Malgré cette incorrection, fiî'naWo me semble un homme d'nxécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste ! des brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout un vaudeville dans* cette page. Ajoutez à ces premiers élémens un bout d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, et une centaine de couplets détestable... oh! mon Dieu! le public viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nomlà convient à Lal'ont! En lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, voilà cinquante représentations aciiuises au Vaudeville et six mille francs de droits d'auteur, si je veux dire du bien do la pièce dans mon feuilleton. Continuons.

Page 1