‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 18 sur 45 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Jamilfi ta <lucho<«m n'nv^ll Mfi g| Joli»; Olllt *>rt(l du ^m Ikiiii y.'tuO rijmiiiu unv ii/'<«ki<-, iil V'uyiiiit Adiil*

230 OlYMPU.

phe couché voluptueusement stir des piles de coussins :

— To es bien beau! lui dit-elle.

— Et toi, Olympia !...

— Tu m'aimes toujours?

— Toujours mieux, dit-il.

— Ah ! il n'y a que les Français qui sachent aimer! s'écria la diicliesse.

M'aimeras-tu bien ce soir?

— Oui...

— Viens donc!

Et, par un mouvement de haine et d'amour, soit que le cardinal Borhorigano lui eût remis plus vivement ,iu cœur son mari . soit qu'elle se sen'.ît plus d'amour à lui montrer , elle fit partir le ressort, et tendit les brs à

— Voilà tout! .s'érria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en enveloppant mon épreuve; mais c'est bien assez pour nous prouver que l'auteur donnait des espérances.

— Je n'y comprends rien, dit Gatien Boirouge, qui rompit le premier le silence que gardaient les Sancerrois.

— Ni moi non plus, répondit monsieur Gravier.

— C'est cependant un roman fait sous l'ED^pire, lui dit Lousteau.

— Ail! dit monsieur Gravier, à la manière dont l'auteur fait parler le bandit, on voit qu'il ne connaissait pas l'Italie. Les bandits ne se permettent pas de pareils eoncetti

Madame Gorju vint à Bianchon, qu'elle vit rêveur, et lui dit en lui montrant Euphéniie Gorju, sa iîlle, douée d'une assez belle dot : — Quoi galimatias! Les ordonnapees que vous écrivez valent mieux que ces chosos-là.

La mairesse avait prplpndèrnont médité cette phrase, qui, selon elle, annonçait un esprit fort.

— Ahl madame, il fautêlre indulgent, car nous n'avons que vingt pages sur mille, répondit Manchon en regardant mademoiselle Gorju, dont la taille menaçait de tourner à la première grossesse.

— Eh bien! monsieur de Clagny, dit Lousteau, nous parlions hier des venf,'i>anres inveiité(>s par les maris, que ditesvons do celles qu'inventent les femmes?

— Je pense, répondit le procureur du roi, que le roman n'est pas d'un conseiller d'Etat, mais d'une femme. En roneeptions bizarres, l'imagination des femmes va plus loin (|ue rel!(> iles hommes, témoin lo Frankenstein de mistrissSIielley, le Leone Leotii do George Sand, les œuvres d'Anne Radcliffe, et le Nouveau Promithée do Camille Maupin.

Oinah regarda fixement monsieur do Clagny en lui fai- .sant cumprendre, jiar une expression qui lo plaça, (]ue, malgré tant d'illustres cxomplps,, elle pj;çui^it c,ette réllexion pour l'aquita la Sémllane.

— Bahl dit le petit la Baudraye, le duc de Bracciano, que sa femme a mis en cage, et h (]ui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son amant, va la tuer... Vous appelez col.i une vengeance?... Nos tribunaux et la société .sont bien plus cruels...

— Eu (pioi? fit Lousteau.

— l'ii bienl voilh lo petit la Bau<Irnyo quiparlel dit lo prséident Hoironge h sa leinnie.

— Mais on l.iisse vivre la (cnimo nven une maigre pension, le mi>nd(< lui tourne alors In dos; elle n'a plus ni toilette, ni considération, deux choses (jui, selon moi, sont toule la Icinnn», dit le petit vieillard.

— Mais elle n le bonlieurl répondit fastueusement mad.'Klie de la llaudr.'ive.

— Non, ri'pliquii l'avorlon en nllumant son bourgeoir pour aller se coucher, carelb» a un niii.int...

— pour un iKunineipii \u\ peiis(> (ju'A ses provin.set h Ses bnlivennx, il a du Irait, dit Lousteau.'

— Il l.iul bien qu'd ail ipichpie chose, réport/nt Hinncbon. Miidanie de In llaudraye, la seule qui ptlt enteinlri; lo

LA MUSE DU ÙÉPARTEMENT

mot "Je Bianclion, se mit à rire si finement et si amèrement à la fois, que li^ médecin devina le secret de la vie intime de la châtelaine, dont les rides prématurées le préoccupaient depuis le matin. Mais Dinah ne devina point, elle, lessinistres prophéties que son mari venait de lui jeterdans un mot. et que feu le bon abijé Duret n'eût pas manqué de lui expliquer. Le petit la Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle re;?ardait le journaliste en lui rendant la balie de la plaisanterie, celle rapide et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah no prit pas plus garde à l'invitalion que lui faisait ainsi son mari d'observer les convenances, que tousteau ne prit pour -lui les malicieux avis de Dinah le jour de son arrivée.

Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousleau ; mais il ne fut mf'me point blessé de la préférence que Dinah donnait au Feuilleton sur la h'iiculté, tant il élait médecin ! lùi effet, Dinah, yrunde elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la grandeur. L'amour préfère ordinairement les conlrasles aux similitudes. La franchise et la tionhomie du docteur, sa profession, lout le desservait. Voici pourquoi : les fenmies (jui veulent aimer, et Dinah voulait autant aimer qu'èlre aimée, ont une horreur instinctive pour les hommes voués à des occupations tyranniquiis; elles sont, malgré leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poëte et fi'uilkH loni^te, le libertin Lousleau, paré de sa misanthropie, offrait ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisives qui plaît aux temmes. Le bon sens carré, les regards perspicaces de l'Iioniiiie vraimt'nt supérieur gênaient Dinah, qui ne s'avouait pas h elle-même sa petitesse, elle .se disait: — Le docteur vaut peut-être mieux que le journalislo, mais il m<- plaît moins. Puis, elle pensait aux devoirs do la profes- .sjon et se demandait si une femme pouvait jainaisêtre autre those qu'un tiijel aux yeux d'un médecin qui voit tant île iitfelf dans sa journée ! I.a première proposllion de la pensée inscrite par Bianchon sur l'album, élait le résultai d'uiui observation médicale qui tombait tro|) à plomb sur la femme p(jur que Diii.ih n'en tilt pas lrap|iéi'. Enlin Bianchon, à qui sa clienlèle défendait un plus lon^r séjour, parlait le lendemain. Quellii lémme, à moins de recevoir au cd iir l(! trait m.vth(ilogii)ue de Cupiiion, peut se décider en si peu de temps'? Ces petites cho.ses, qui produisent h^s grandes catastrophes, une fois vues en masse |).ir Bianchim, ildilcn quatre mots il Lnusteau le singulier arrêt (ju'il porla sur madame de la Baudrayo» et qui causa la plus vive ,sur(irise au jounuilislu.

Ptiidaiit qui! les deux l'arisitiis chucholaient, il .s'élevait un orage contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne roinprenaiint lii'ii à la parapbi.iv! ni aux comiiK'iilaires de Lousleau. Loin d'y voir le roman i\ur le procureur du mi, le sou.s-préfel, le président, Kî substitut Lebas. monsieur <le la Baudraye et Diii.di en avaient tiré, toutes les leimiies Kroufit-es autour de la l»bl(' il thé n'y voyaient qu'une mystilicvilioil, et iicciisaielil la Muse de Saiicerre il'y avoir Iri'iiipi'. Toute?, s'atleuihiienli'i passer un soirée charmante, toutes avaient iniitilemenl turniu lus fuculli^ de leur esprit. Bien ne rt'^volle plus les ^ens île province (|ue l'idée ilewrvir de jiiiiel aux Kens de l'aris.

M.idame l'iédefer quitta la table à (hé pour venir dire A .sa lille : — Va donc, parler à Ces dames, elles sont Irèi-choqui'-es de lu coiidiiile.

Lousleau ne put s'em|«\'.lier do romnrijiier «lors l'ëvidenln supériorité du Dinah sur l'i'-lite des lemiiies de Saricerie i elle l't.iil 1,1 mieux mise, ses lunuvriiieiis eliiieiil pleiiH du KrAr>>, son IimuI prenait une diïlic.ieuse blanclieur aux lumières, elle hn détacliail enfin sur celte tapisserie do vioilIeH faces, do jeune» lillos mal huhillées, à tournures limides, fommn iinn reine nu milieu de ki cuur. Les ima;<es pori- .lienuesselfaraioiit, Lim-,|<',ii| Mt luisait ii la vie de prnviiicii; et, s'il avail trop d'iimimnntioii pniii ne pas <Mre iiiipressioniié par les magui<lc4iuiieiiro)ale.Hilt< m ehi^li.'au, (lariMvH Ki'.ulpturiui exquises, pdf liv* niilique.s liiMiiie.H de l'intérieur, il avait uu^iii trop Ui'b.ivo>r pour itiiioiei la vuluuf du mo-

bilier qui enrichissait ce joyau de la Renaissance. Aussi lorsque les Sancerrois se furent retirés un à en reconduits par Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin ; quand il n'y eut plus au salon que le procureur du roi, monsieur Lebas, Gatien et monsieur Gravier, qui couchaient à Anzy, le journaliste avait-il déjà changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que madame de la Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première rencontre.

— Ahl comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin ! s'écria la châtelaine en rentrant au salon, après avoir mis en voitdre le pré-ident, la présidente, madanlëfet mademoiselle Popinot-Chandier.

Le reste de là soirée eut son côté réjouissant ; car, en petit comité, chacun versa dans la conversation son coiifîngent d'épigrà mines sur le,s diverses figures que lesSancérrois avaient faites pendant les commentaires de LousfPâu sur l'enveloppe de ses épreuves.

— Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousleau (on les avait mis ensemble dans une immense chambre ;i deux lits), lu seras l'heureux mortel choisi par celle femme, née Piédeferl

— Tu crois?

— ah f cela s'expliiiue : lu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures à Paris, et, pour les ftmni's. il y a dans un homme à bonnes fortunes je ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable ; est-ce la vanité défaire lrioiii()her leur souvenir entre tous les autres? s'adressentelle à son expérience, coiunie un mai.ulu surpaye un célèbre médecin ? ou bieu sonl-elles flalléus d'éveiller un cœur blasé?

— Les sens et la vanité sont (lour tant de chose dans l'amour, que toutes ces suppositions peuvent èlre vraies^ répondit Lousleau. Mais si je reste, c'est à cause du cerlificdl d'innocence instruite que tu donnes à Dinah 1 lîllo est belle, n'est-ce pas ?

— Elle deviendra charmante en aimant, dit le mé lecin. Puis, après tout, ce sera un jour ou l'autre une riche veuve 1 El lin entant lui vaudrait la jouissance de la fortune du sire do la Bauilraye...

— Mais c'est une bonne action que de l'aimer, celte fem mel s'écria Lousleau.

— Une fols mère, elle reurendra de l'embonpoint, les rides s'ell'aceront. elle paraîtra n'avoir que vingt ans...

— Eh bien I lit Lousleau en se roulant dans ses dra.ns si tu veux m'aidor, demain, oui, demain, je... Enlin, bonsoir.

L" lendemain, madame de la Baudraye, h qui, définis six mois, son m.iri av.iit donné des chevaux dont il se .servait pour ses labours, et une vielle calèche qui sonnait la ferraille, eut l'iili'e de reconduire HiMiiclion jiisipi'.i C.osne. où il devait aller prendre 1,1 diliiTence de Lyon l'i .son passaae- Elle emmena s,i nu'-re et I oiisleaii ; mais etle.s<> propasade lais.si'r.sa mère ,'i \n Baudraye. d(> ro rendre l\ Co-siio avec les deux Parisiens, e( d'en revenir seule «n'c Mienne. H Ile (Il «ne charMinnle toilette que lor^'iia le journaliste : brodequins bron/es. bas de soie fjris, une robe d'orgîmdi, une mantille de di iiielh» noire, et Une ehai mante capote de Kime noire, ornée de lleiiis. t.)u.inl h l.ous|e,nii, le drlNIe .l'iU tait mis sur le (lied de unerre ; bottes vernies, panlaloii d'élotVit niiL.'lnlsi< pliKsi* pnr-devHiil, un gilet t rès-ouveri. qui laivsait voir iinn eliemiso exira-tine, et les rasi-ndes de .s,iiiii noir broche de si plus belle cravate, une roifingole noiru, lrè>i-i'ourle et lii's lé^-ère.

Le procureur du roi et monsieur (Jnivier se n'ganlèrenl a.ise/, sinuiilièremiMit tpiand iIh virent les deux Parisioti.<) dans la calèelie. et eux comme deux niais au bas du |H>rron. Monsieur do la il.iiidrave, q<ii, du haut de In dernière mari lie, t.iiviit au docteur un fielil ndIiiI de mi petite main, lie put s'empèclier de sourire eu etilendiinl nioiisieiir dé Claxny di.sttiil n monsieur Uravler :— Vous auriez dû le.taccoiiip,i^,'ner h chev.il. ■'

bu eu inouieiil lialieu, moniu sur U iraaquldo juiiiviit du

DE BALZAC

monsieur de la Baudraye, déboucha par l'allée qui conduisait aux écuries, et rejoignit la calèche.

— Ah ! bon I dit le receveur des contributions, 1 enfant s'est mis de planton. „ , .

— Quel ennui ! s'écria Dinah en voyant Gatien. En treize ans, car voici bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de liberté...

— Miiriée, madame? dit le journaliste e'a souriant. Vous me rappelez un mot de feu Michaud, qui en a tant dit de si fins. Il partait pour la Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge, sur les dangers d'une pareille excursion.— EnQn, lui dit l'un d'eux, vous êtes marié! — Oh ! répondit-il, je le suis si peu !

La sévère madame Piédefer ne put s'empêcher de sourire.

— Je ne serais pas étonnée de voir monsieur de Clagny monté sur mon poney venir compléter l'escorte I s'écria Dinah.

— Oh ! si le procureur du roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau, vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa table, comme le manuscrit de sa première leçon pour son cours, et vous prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy.

Cette ruse, quoique simple, mit madame de la Baudraye en belle humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvre par échappées de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire produit l'elTet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux amans in petto de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs- Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption, pour prouver que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amans en variait les accidens à l'infini, que les événemen-; de la vie sociale augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible et vrai dans ce sentiment, que lelle femme, aprèsavoirrésisté pendant longtemps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans le secret desquels il n'y avait que Dieul

— F.h ! ii'i'st-cc pas là le mot de toutes les aventures que nous nous sommes racontées depuis trois jours, dit-il.

Depuis trois jours, l'imagination si vive do Dinah était occupée des romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangi-reux. Lousteau suivait de l'a-il les effets de cette habile manœuvre, pour saisir le moment où cettff proie, dont la bonne volonté se «ichait sous la rAverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie. Dinah, voulut montrer la Uu'ulraye aux deux IMrisiens. et l'on y joua la comédifî convenuedu manuscrit oublié par Bianchon dnn» i-a chambre d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, madame Piédefer alla faire des emplell<-s h .Sancerre, et Diuali, seule avec les deux amis, prit K) cliemm d<! Cosne.

Loust<'au se mil près de la châtelaine, et Bianchon se \)\itrH sur le devant de la voilure. La conversation des deux «mw lut flilixiueuse et pleine de; pitié pour le sorl do cette ânifl d'elile, si ()i-u comprise et Mirloul si mal entourée. Bianchon servit admirablirneiit le journaliste en se moquant du proi-.uri'ur ilu roi, ilu ri'eeveur des contributions et de Oatii'ii ; il y eut je ne siiis quoi de si méprisant dans Mt> obvrvntions, ipie madame de la Baudraye n'osa pas détendre w.s adorateurs.

— Je m ri(ilique parfiilement, dit le médecin en traversant la Ixjire, lélnl où (*les vous resiée. Vous ui\ jiouviez *lfe arressjtilo qu'a l'amour do tèle, ijui souvent mène A l'arnour du neur, et rerles niiciin do c/'s lioiiimes-l.i n'est antubUf <1<> <léKiiis<'r ce que les si'ns ont d'odieux dans les premier* jour.-i lie la vie, aux yeux d'une femme ilélirulo. Aiijourd liui, (Kiiir vous, almi-r devient une ||(!ces^il('•.

— Une iiiViMilé I s'éi ria Hiimli, qui regarda le médecin avec curiosité. Iiois-je donr ainiir par orilonnanri'?

— bi vous conlinuuz à vivro coinino vous vivez, dans

trois ans vous serez affreuse, répondit Bianchon d'un ton magistral.

— Monsieur I... dit madame do la Baudraye presque effrayée.

— Excusez mon ami, dit Lousteau d'un air plaisant à la baronne, il est toujours médecin, et l'amour n'est pour lui qu'une question d'hygiène. Mais il n'est pas égoïste, il ne s'occupe évidemment que de vous, puisqu'il s'en va dans une heure...

A Cosne, il s'attroupa beaucoup de monde autour de la vieille calèche repeinte, sur les panneaux de laquelle se voyaient les armes données par Louis XIV aux néo-la Baudraye : de gueules à une balance d'or, au chef cousu d'azur chargé de trois croifeltes recroisettées d'argent; pour support.deux lévriers d'argent colletés d'azur et enchaînés d'or.

Cette ironique devise : Deo sic palet fidts et hominibus, avait été infligée au calviniste converti par le satirique d'Hozier.

— Sortons, on viendra nous avertir, dit la baronne, qui mit son cocher en vedette.

Dinah prit le bras de Bianchon, et le médecin alla se promener sur le bord de la Loire, d'un pas si rapide que le journaliste dut rester en arrière. Un seul clignement d'yeux avait suffi au docteur pour faire comprendre à Lousteau qu'il voulait le servir.

— Etienne vous a plu, dit Bianchon à Dinah, il a parlé vivement à votre imagination, nous nous sommes entretenus de vous hier au soir, et il vous aime... Mais c'est un homme léger, difflcile à fixer, sa pauvreté le condamne à vivre à Pans, tandis que tout vous ordonne de vivre à Sancerre... Voyez la vie d'un peu haut... faites de Lousteau voire ami, ne soyez pas exigeante, il viendra trois fois par an passer quelques beaux jours près de vous, et vous lui devrez la beauté, et le bonheur, la fortune. Monsieur de la Baudraye peut vivre cent ans, mais II peut aussi périr en neuf jours, faute d'avoir mis le suaire do flanelle dont il s'enveloppe ; no compremeltez donc rien. Soyez sages tous deux. Ne me dites pas un mot... J'ai lu dans votre cœur.

Madame de la Baudraye était sans défense devant des affirmations si précises et devant un homme qui so posait à la fois en médecin, en confesseur et on conlident.

— Eh ! comment, dit-elle, pouvez-vous imaginer qu'une femme puisse se mettre en concurrence avec les maîtresses d'un journaliste Monsieur Lousteau me paraît agréable, spirituel, mais il est blasé, etc., etc..

Uinali revint sur ses pas, et fut obligée d'arrêter le flux do paroles sous lequel elle voulait cacher ses intentions; car Etienne, (|ui paraissait occupé des progrès do Cosne, venait au-devant d'eux.

— Croyez-moi, lui dit Bianchon, il a besoin d'être aimé sérieusement ; et, s'il change d'existence, son talent y gagnera.

Le cocher de Dinah accourut essoufflé pour annoncer l'arrivée de la diligence, et l'on liilta le pas. Madame de Bf Baudraye allait entre les denx Parisiens.

— Adieu, mes enfans; avant d'entrer dans Cosne, je vous bénis...

Il (juilta le bras do madame de la Baudraye en le laissant prendre h Lousteau, qui le serra sur .son cuMiravec une expression de tendresse. Ouelle dillërence pour Dinah! le bras d'KlieiiiK* lui caii.sa la plus vive éniolion, (|uand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il y eut alors entre l'Ile et le journaliste un do ces regards rouges qui .sont (dus que des aveux.

— Il n'y a [dus que les femmes do province qui portent des robes d'organdi, la .seule étoile ilonl le chill'onnago no peut [las s'ell'acer, se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, (|ui m'a choisi pour amant, va faire des façons h cause de sa robe. Si elle avait mis une robe do foulard, je serais le iireux. A quoi tiennent les résistances!...

Peiiiliint c|ue Lousteau recheri'liail si madame de la Baudraye aval! eu l'iiilenlion de s'imposer il elle-même uno burrièrt' inlrancliis.sablo en choisissant uno robe d'orjfandi,

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

Bianchon, aidé par le cocher, faisait ciiarger son bngage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah, qui parut excessivement affectueuse pour lui.

— Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Catien va venir, lui dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu t

— Adieu, grand homme I s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à Bianchon.

Quand lejournalisle et madame de la Baudraye, assis l'un prf>s de l'autre au fond de cette vifille calèche, repassèrent la Loire, ils hésitèrent tous deux à parler. Dans celle situation, la parole par laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.

— Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à brûle-pourpoint.

La victi^ire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait aucun chagrin. Celle indifférence fut le secret lie son audace. Il prit la main de madame de la Baudraye en lui disant ces paroles si neltes, et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.

— Oui, je vaux bien une grisc>tte ou une actrice, dit-elle d"une voix émue tout en plaisantant ; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré ses ridicules, a quelque intelligence, ail réservé les plus beaux trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de voiro bouche un mot que tant de gens m'ont déjà dit... mais...

Le cocher se retourna.

— Voici monsieur Catien... dit-il.

— Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez, cria Lousteau dans l'oreille do Dinah.

— Malgré moi, peul-ôtre? ré[iliqna-l-('lle en souriant.

— Au moins faut-il, pour mon honneur, que vous ayez l'air d'avoir élé vivemcni attaquée, dit le l'arisien à (|ui la funeste propriété de l'organdi suggéra une idée bouffonne.

Avant que Catien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste chiffonna si lestement la robe d'organdi, (pie madame do la Baudraye se vit dans un état à no pas.so montrer.

— Ah ! monsieur I.,. s'écria majestueusement Dinah.

— Vous m'av(;z défié, répondit-il.

Mais Catien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un peu de l'esllmo il(! madame do la Baudraye, Lousteau s'ellbrça do dérober lu vue do la robe froissée à Catien, en se jelant, pour lui parler, hors do la voiture du cfllé de Dinah.

— Courez h noire auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la diligence ne piirl qui^ dans une demi-heure, li> manuscrit est sur la lahie de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il no saurait comment (airo son cours.

— Allez donc. Cation 1 dit mailiimn do la Baudraye en regardant son jeune ailorateur avec une expression pleino de des(iolisine.

L'enfant, commandé par celte insistance, rebroussa, courant à brille abatiui'.

— Vite il la llaudr.iye, cria Loustenu au cocher, madame la bariiniic est smitlranle... Votre mère sera seule dans lo secret de ma ruse, <lit-il en se r.isscyiiiil auprès de Dinah.

— Vous appelez ccllo iiifanile une ruse? (lit nuidanie do la Baudraye en p'priiii.iiil (|uel(|ues larmes qui furent sérhéesdii feu de l'DrxiieM irrili".

F.lle s'iqipuya diiiis le coin il(> la calèche, se croisa les bras sur la [)oitriiioet regarda la Loire, In campagne, tout, excepté Loustenu. i.o jouriinlivle prit alors un Ion cares- .wnl et [larla jusipi'h la Baudraye, (m'i DiiiuIi se sauva de lo calèche chez rllo eti inchant de n'être vue de perMUine. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y [ileiirer.

— Si je suis pour vous un objet d'horreur, do haine ou de mé|iriH, eh hii-n I jo pars, «Ht alors Lousleau qui rav.iil suivie.

Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans celto crise que madame Piédel'erse montra, disant à sa fille :

— Eh bien! qu'as-Ui? que se passe-l-il?

— Donnez promfitement une autre rohe à voire fille, dit l'audacieux Parisien à l'oreille de la dévoue.

En entendant le galop furieux du cheval de Catien, madame de la Baudraye se jeta dans sa chambre, où la suivit sa mère.

— Il n'y a rien à l'auberge, dit Catien à Lousteau qui vint à sa rencontre.

— Et vous n'avez rien trouvé non plus au châlcau d'Auzy? répondit Lousteau.

— Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Catien d'un petit Ion sec.

— En plein, répondit Lousteau. Madame de la Baudraye a trouvé très inconvenant quo vous la suiviez sans en élre prié. Croyez-mni„ c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que do les ennuyer. Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, el que vous devez à Bianchon. Oui, voire cousin est ïaiiteur du mami^cril !... Le cheval en reviendra t-il ? demanda Lousteau plaisamment pendant que Catien se demandait s'il devait ou non se fâcher.

— Le cheval !... répéta Catien.

En ce moment madame de la Baudraye arriva. vPluo d'une robe de velours, et accompagnée de sa mère, qui lançait h Lousteau des regards irri'és. Devant Catien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère avec Lousteau, qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à cette fausse Lucrèce ; mais elle le refusa.

— Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a vouée sa vie? lui dil-il en marchant près d'elle, jo vais rester h Sanccrrc et partir demain. •

— Viens-tu, ma mère? dit madame do la Baudraye h madame Piédefer en évitant ainsi do répondre k l'argument direct par lequel Lousteau la forçait à prendre un parti.

Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de la Baudraye en la prenant doucement par lo bras, et il se plaça sur le devant avec Catien, qui laissa le cheval h la Baudraye.

— Vous avez changé de robe? dit maladroitement Catien à Dinah.

— Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit Lousteau, Bianchon lui a conseillé de so vêtir chaiidi'inenf.

Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un visag(> si'vère.

— Pauvre Bianchon, il est sur la route do Pans, quel noble crrur t dit l.ous'eau.

— Olil oui, réfionilii madame do la Baudraye, il est grand et diMii al. celiii-lfi...

— Nous ('•lions si gais en parlant, dit Lousteau, vous voil.'i souM'raiite. el vous me partez avec nmerlume. et [lourquoi ?... N'Oles-voiis donc pasaccouluméo h vous entendre dire quo vous êtes belle el .spiriliielle? moi, je lo di'clare devant Catien, je p'iionce h Paris, je vais rosier A Sancrrre el grosvir lo noiubie do vos cav.diers-servans. Jo me suis s( nti .si ji'uiie ilaiis mon pays natal, j'ai déji'i oublii' Paris el .ses corruptions, el .ses ennuis, e| .ses fatiguns plaisirs... Oui, ma vie me semble comme puriliéo...

Dinali laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moinelil ofi riniprovisalimi de co serpent devint si spirituelle sous l'effort qu'il m jiour singer la passion par des phrases et par des idée.-, dont lo .sens, cache' pour lialien, etiatail dans le crrur do Dinah, qu'elle lova les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau. (|ui roiloulila de verve et lit eiitiii rire madame de la llaiidra\o. Lorsque, iliiis ui.o situation où sou orgueil est lile.vsi'' si cruelleinent, une femme a ri, loiit e.sl coiniiromis. Quand ou entra dans rinimenso cour .sablée et onit'e de son boulliii^rin h coibeille de fleurs ijui f.iit si bien valoir la façailp d'Anzy, le journalislo di.siul :

DE BALZAC

— Lorsque les femmes nous eiment, elles nous pardonnent lout, même nos crimes ; lorsqu'elles ne nous aiment pas, elles ne nous parHonneni rien, pas même nos vertus 1 lu pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de la Baudraye en lui serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne put s'empêcher de sourire.

Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une gaîté, d'un entrain charmant ; mais, tout en peiynant ainsi son ivresse, il se livrait par momens à la rêverie en homme qui paraissait absorbé par son bonheur. Après le café, madame de la Baudraye et sa mère laissèrent les hommes se promener dans les jardins. Monsieur Gravier dit alors au procureur du roi : ,- — Avez vous remaniué que madame do la Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en robe de velours?

"* — En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accro- ■ chéo à un bouton de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit Lousteau.

— Oh I fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux explications du journaliste.

Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques momens après, Lousteau laissa les trois adorateurs do Dinah seuls, en s'emparant du petit la Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les événemens du voyage. lHonsieur Gravier et monsieur de Clagny furent stupéfaits d'apprentire que Dinah s'était trouvée seule au retour de Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux ver.iions du Parisien sur le changement do robe. Aussi l'attitude do ces trois hommes déconfits fut elle très embarrassée pendant la soirée. I e lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeait à qiutter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau.

Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une griinda clameur. La chute de la Muse du Berry, du Nivernais et du Morvaa fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, do calomnies et do conjectures diverses, parmi lesquelles figurait en première ligne l'histoire de la rob« d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant do succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui no s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont riaii'nt tant les femmes mariées. Le présidente Boirougo, furieuse de la mésaventure do son Galion, oublia les éloges qu'elle avait prodigués au poëm.o do Paquita la Séiillanue ; elle fulmina des censures horribles contre une d'iiuni' («[j.il)!!' de publier uno pareille iiilainie.

— Iji malheunnise (ait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être (inira-l-elle comme son liéroinol...

Il en fut de Dinah dans lo Sancerrois comme du maréchal Soult dans les journaux do l'ofifiosition : tant qu'il est ministre, il a (jiTdu la bataille de Toulouse ; dès qu'il rentp' clans le repos, il l'a gagnéi'i Vertueuse, Dinah passait pour la rivale d(!S ('.amille IVIau[iin, des femmes les plus illustres; mais hiMjreuse, elle était une malheureuse.

Monsieur de Clagny dc'l'endit conraj^cusement Dinah, il vint à plusii'urs reprises au cliilteau d'Aiizy pour avoir le droit di' di'tnentir le bruit qui courait sur c(^lle (ju'il adornit toujours, même tombée, et il soutint (ju'il s'a;;issait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand ouvrage. On sn moqua du procureur du roi.

Ia mois d'octobre l'ut ravissant, l'automne est la plus belle SJiivm dis valléis de ta Loire ; mais en 183C il lut pnrlirulieriment nia^tiillqui'. Ui nahire scndilait être la r^implin-du lionhrurde Dinah, qui, selon les |ir<' lictlons do Bianchon, arriva p,ir degrés h un violi'iil amour de ciciir. En un mois, In clinicluine changea nimpir'iement. Klli- fut <il(mnrtn do retrouver Unit dn faculté-, ini-rles, endormies. Inutiles Juviu'alors. Loiisli-au lut un aii;;e pour elle, car l'nmour di- co'ur, n- besoin réel dis rtmcs grandes, taisait d'elle une frmnie iMilièreinciil noiivrllo. Dinah vivait! elle trouvnil Tf-mplol de sch lorcx-s, elle découvrait des persprclivrs Inatierniue.s dans son avenir, elle était heureuse enfin, fieureusc salis soucis, winsenlruvc-*. Cet uniiniiso cl'Al«'au,

les jardins, le parc, la forêt, étaient si favorables a l'amour I Lousteau rencontra chez madame de la Baudraye uno naïveté d'impression, une innocence, si vous voulez, qui la rendit originale : il y eut en elle du picpiant, de l'imprévu, beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie ; mais qui chez Dinah fut vraie : elle apprenait de lui l'amour, il était bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?), qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces do ce trésor dans l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcarolles. Enfin, il épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend admirablement bien ce manège.

— Si celte femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...

Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette délicieuse partition, et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner, la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver le petit la Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de sculptures.

— De quoi s'agit-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre château ?

— Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse.

Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore l'arcade actuellement condamnée [lar où l'on allait jadis du quai des Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on lit : liililiotltèque (lu cabinet du roi. Ce cartoucho otfrait le vieil t'iusson des d'Uxelles, qui parlent d'or et de gueulen, à la fasce de l'un à l'autre, aiec deux lionx de (/ueules à de.rire et d'or à neneslre pour .<!iipports: ; Vécu timhré du C(isi/uc de chevalier, lamhrequiné des émau.x de Vécu et Mmmv de la couronne ducale. Puis pour devise : Cy paroistl parole lière et sonnante.

— Je veux remplacer les armes do la maison d'Dxclles [lar les miennes; et comme elles se trouvent répétées six , fois dans les deux faijades et dans les deux ailes, co n'osl , pas une petite atl'aire. .<

— Vos armes d'hier! s'écria Dinah, ol après 18301...

— N'ai-je pas constitué un majorât?

— Jo concevrais cola si vous aviez dos enfans, lui dit le journaliste.

— Oh! répondit le petit vieillard, madanio do la l!audraye est encore jeune, il n'y a pas encore do Ituiips perdu.

Celte fatuité lit sourire Lousteau, qui no comprit pas monsieur de la Baudraye.

— Kh bien I Didine, dit-il h l'oreillo do madame do la Baudiay(>, h «pioi bon tes remords?

Dinah filaida pour obleiiir un jour do plus, et les deux am.ins se firent leurs adieux à la manière do ces tliéâlios ipii doMiienl dix lois de suite la demièro représentation (l'une pièce à recettes. Mais coinbien de promesses écliaiigéesl combien de pactes soUmiiels exigds par Dinali et conclus sans ilillicullés par rimpiuhnit journalisUil Avec la su- ;i<'irioriii'' d'une femme supérii'ure, Dinah conduisit, au vu

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

et au su do tous le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie do sa mfre et du petit la Baudraye.

Quand, dix jours après, madamR de la Baudrave eut dans son salon à la Baudraye mpssieurs de riagnv, Catien et Gravirr, elle trouva moyen de dire audacieusement h chacun d'eux :

— Je dois à monsieur Lousteau d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.

Et quelles belles tartines elle débita sut les hommes, sur la nature de leurs sentimens, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois amans de Dlnah, monsieur de Clagny, seul, lui dit : — Je vous aime quand même /... aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui prodigua-t-elle toutes les <Jviuceurs d'amitié ijue Ins femmes conlisent pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré.

De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici poMrf|uoi. Lousteau vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François 1er ou Louis XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les forçats, il préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas créer : créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer; or le semblant coule aussi cher que le réol ! Outre son feuilleton dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher do Sisyphe et qui tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Etienne travaillait à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, ra.^surez-vous! il ne mettait aucune conscience d'artiste à .ses productions. Le Sancorrois appartenait, par .sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce groupe d'écrivains ap[ielps du nom de hotm enfans. En littéralure, à Paris, de nos jours, la bonhomie e.st une démission donnée do toutes prétentions h une [ilace quelconque, i-or.siju'il ne peut plus ou qu'il ne veij,l plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On mène alors une vie assez agréable. Les débutans, les bas-bleus, les actrices qui commencent et celles (jui finissent leurs carrières, auteurs et libraires, caressent ou choyenl ces plumes à tout faire. Lousteau, devenu viveur, n'avait plus guère ijue .son loyer h payer en fait de d('()enses. Il avait des loges à tous les théAtres. La venli des livres dont il rendait ou ne rendait pas compte soldai .son gantier; aussi disait-il à ces auteurs qui s'impriment . leurs frais : « J'ai toujours votri' livre dans les mains. » I [lercevail sur les amours-propres des redevances en dessins en tableaux. Tous ses jours étaient pris par «les dîners, si soirées par le lti(''iilr<', la matinée par les amis, par des vi sites, par la tlilnerie. Son feuillclon, .ses ariiclfs, et ledeux nouvelli'S qu'il écrivait [laran poiu: les journaux bel», domadaires. élaii'tit l'im(iiM frapfM' sur celle vie houreusr>. Etienne avait cependant combaUii pendant dix ans (>our iti river •'i celtn position, lùilin cormu de toute la liltiTaliire. aimé pour le .bi(;n comme jiour h; mal qu'il cominettaii avec une irré|)ro( hable bonhomie, il se laissait alIfT en dt'rive. insouciant de l'avenir. Il ri'Knait nu milieu d'une coterie de nouyeaux venus, il avait des nmilii'-s, c'e.sl-ù-dirc des habilii'les (|ui diiniieiit depuis (piiiizo ans, des gens avec lesquels il soupail, il dînait, et se livrait il ses plaisnnleries. Il (j(i({i)tfil environ sept h huit cent francs par mois, .somme que la prodigalité particulière aux pauvres rendait insiiinsanle. Aussi Lousteau se trouvait il alors aussi misérable (lu'/i son début h Paris, quand il .se disait : — RI j'avais ciM(| cents francs par UKjis, jo serais bien réelle 1 Voici la raison de ce phénomène.

i.ousienu (jerneurail rue des Martyrs, dans un joli petit rez-ile-rhaussée h jardin, nuMibU- niagnili(|iienu'nt. Lors de son inslallalion, en IHIU, il avait lait avec un tapissier un arraiigi'menl (pij rogna •jim bien-^lre pendant longtemps. Cel appartement lolllait dou/.e teiils francs di' lover. Or, les mois de janvier, d'avril, d(> juillet et d'octobre élaietil, selon .sdii mol, des mois iiidiKeiis. Le loyer et les noies du portier f.ijv.iieut rafle. L<jusieau n'en prenait pas moins des cabriolefs. n'ef^ di'prii.sait pus moins une centaijio dç ffi^fif^^pp djW'""!^''''' • " '"•"«'' pour Irtinle francs

de cigares, et ne savait refuser ni un dîner ni une robe h ses maîtresses de hasard. Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des meis snivans, qu'il ne pouvait pas plus SB voir cent francs sur sa cheminée, en gagnant sept ?i huit cent francs par mois, que quand il en gagnait à peine deux cents en 1822.

Fatigué parfois de ces tournoiemens de la vie littéraire, ennuvé du plaisir comme l'e.ît une courtisane, Lousteau quittait le courant, il s'asseyait parfois sur le penchant do la berge, et disait à de certains intimas, à Nathan, à ■BiTiou. tout en fumant un cigare au fond de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table à mander :

— Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs sommations respectueuses I...

— Bah ! nous nous marierons, quand noiis voudrons , nous occuper de notre mariaire autant que nous nous oc- 'i^ cupons d'un drame et d'un li\Te, disait Nathan.

— Et Florine? répondit Bixinu.

— Nous avons tous une Florine, disait Etienne en jetant son bout de cigare sur le gazon, et pensant à madame Schontz.

Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre très cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue propriété M Lousteau, son ami de cœur- Tomme toutes ces femmes qui, du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont été nommées lorettea, elle demeurait rue Flérhier, h deux pas de Lousteau. Cette lorette trouvait une jouissance d'amour- propre h narguer ses amies en .se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette pénurie et cette existence de bohémien, h qui le luxe parisien était indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah.

Ceux h ijui la bohème de Paris e.st connue comprendront alors comment, au bout de (piinze jours, le journaliste, refilongé dans son milieu littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, ot m(*me avec, madame Schontz. (^)uant h ceux qui trouveront ces procédés infAmes, il est h peu près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles.

— Qu'as-tii fait h Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils .se rencontrèrent.

— J'ai rendu service h trois braves provinciaux, un receveur de contributions, un petit cousin et un procureur du roi, ()ui lournaienfdepuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes muses qui ornent les déparlemens, sans y plus toucher qu'on ne touche h un plat monté du dessert, ju.squ'à co (ju'un esprit fort y donna un coup de couteau...

— Paiivre garçon ! disait Bixiou, je di.sais bien qfie tu allais ."i Sancerre [tour y mettre l(ui esprit nu vert.

-;- Ton calembour e-sl nussi <lélesthble que ma Muse est belle, mon cher, répliq\ia Lousteau. Demande h Bianchon.

— Une muw> et un poète, répondit Itixiou, Ion aventure est alors un trailemeiil liomrpopnlhique.

le dixième jour, Lousienu reçut uno lettre timbrée do Sancerre.

BIrn I bien I fit Lou.slenu. » Anu' chéri, idole de mon

cnfur et de mon Auie... » Vii\i;t pages cl'écrilure 1 une par jour, et ditiie de minuit I Elle m'écril cjuaiid elle (>,st seule... Pauvre femme. Ah I nli I a l'onl-icriptiim. Je nVse le de- » mander de m'écnre comme le le lais, loiis les Kuirs; mais 11 j'espère avoir de mon Inen-aimé di-iix litrnes chaque se- » maine pour me Iraiiquilliser... » (,)ue| donunage de brûler lela ! c'est <r.1neiiieiil érril, se ilil Lousteau. cpii jet.i les dix feuillets au feu ft()rè-s lus avoir lus. Celle femme est iiéo |iour faire de la copie.

Lousicnii rraigiiail peu mad.ime Schontz, de Inqvielje il étnil nimi'i pour lui même ; mais il avait supplanté l'un do ses nmis dans le cieur d'une iiianiiiise. {j\ m.irqiiisi', leiiune assez libre i|i' sa personne, venait <|iie|(nieloi-A l'iniprovislo chez lui, II- soir, en llaiTi'. voilée, et se fiermellnil, en qualité lie foinuie do lellres.de loiiiller .laiis tous les tliuil-s. Jluit

DE BALZAC

jours, après, Louslean, qui se souvenait à peine de Dinah, fut bouleviTàé par un nouveau paquet de Sancerre : huit feuilleta ! seize pages! 11 entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite domiciliaire de la marquise, et jeta ces ravissanies et délicieuses preuves d'amour au feu.... sans les lire 1 *

— Une lettre de femme I s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la cire sentent trop bonne...

— Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dansTanlichambredeuxénormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous signer mon registre?...

— fout est payé 1 s"écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de Sancerre.

— Oui, madame, dit le facteur.

— Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la lorette en défaisant une bourriche pendant que Lousleau signait, j'aime une muse qui connaît le ménage, et qui fait à la fois des pâtés d'encre et des pâtés de gibier. Oh ! les belles fleurs I s'écria-t-elle en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus brau dans Paris 1... De quoi ? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis, et nous ferons un ftimeux diner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le, chevreuil.

Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur, il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle ressemblant à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le styln des vrais amans Cit hmpide. C'est une eau pure qui laissv voir le fond du cœurs entre deux rives ornées di'S ri(!ns de la vie, émaillées de ces fleurs de l'âme nées rhaque jour, et dont le charme estenivrant, mais pour deux êtres seulement. Aussi, dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur. Mais les femmes y seront toujours prises, elles croii'nt alors être l'unique source do cet esprit.

Vers la fin du mois do décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de Dinah, qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode touiours ouvi.Tt, sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il a<lvenait à Lousteau l'un de ces hasards que ces hiphémiens doivent saisir par tous ses cheveux. Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup h Lousteau, le lit prier de passer chez ello un matin pour allaire.

— Mon cher, tu poux te marier, lui dit-elle.

— Souvent, ma chère, heureusement I

— Quand je dis te marier, c'e>.t faire un beau mariage. Tu n'as pas de préjugés, on n'a pas besoin dc^ g.izer : voici lalVaire. Une jeune personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le pri'nner baiser. Le père est un honiii^le noiairt! plein d'Iiunneiir, il a eu la sagesse de no rien •'bruiler. Il veut marier sa tille en «piinze jours, il donne une ilul de nul riiii)Manle mille francs, car il a trois autres (•nl'ans; mais!... — pas bête,— il ajoute; un supplément de cent mdie fi-arics de la main h la main pour couvrir le déclii-t. Il s'iiKil d'une vieille famille do la bourgeoisie, quartier des l/jinhards I

— Ll) bien I pourquoi l'amant n'épousc-t-il pas?

— M..rl.

— yuel roman I il n'y a plus quo ruo des Lombards où leH cliMses ce passent ainsi...

— M. ut ne viis-tu pas croire qu'un frère jaloux n tué in xéJiKti-ur?... Ce ji'uiin lioiiiriie est ton! bAlcinenl mort d'uni! pluiin-sie (iltraiH-e en surl.int du spectacle l'reiiMcr ( lerc, l'i MihH un liard, mon homme avait séduit la lillo pojr «voir l'fludr ; imi vod.'i uno vengeance du ciul 1

— D'où wn.H-lii relu Y

— iHî Malaxa. !« notaire est son milord.

— Quoi, r.esi ( jirdot, le fijsdn ,:,> pniii vieillard à queue r-l poudré. |i< pnnijcrariu «le l'Iorenluie I...

— l'reciséuicnt. Malaxa, dmit l'anianl est un petit criquet du iiiu.siCM'u di< dn-huit uuh, ne pi-nl (las, en consrieiin!. In marier /i cel rt^i'-la ; olli- n'a encore aucune raiwiii de lui en vouluir. DaithMirs, uKUisieur Cardot veut un liuinrno d'au moins Ireiili- ans. Ce noUiire, wîIoii moi, sera

très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâtetoi, mon bonhomme! Tu payes ti^s dettes, tu deviens riche de douze mille francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père : en voilà des avantages ! Après tout, tu épouses une veuve consolable. 11 y a cinquante mille livres do rente dans la maison, outre la charge ; tu ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autre mille francs de rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le député, qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré.

— Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.

— Eh bien ! reprit madame Schontz, madame Cardot, la notaresse, est une ChiffrevilW, des fabrirans de produits, chimiques, l'aristocratie d'aujourd'hui, quoi ! des Potasse l Là est le mauvais côté : tu auras une terrible belle-mère... oh I une femme à tuer sa Hlle si elle la savait dans l'état oit... Cette Cardot est dévote, elle a les lèvres comme deux' faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait jamais accepté par cette fcmine-là, qui, dans une bonne intention, espionnerait ton ménage de gar(;on, et saurait tout ton passé ; mais Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une femme de bois, mon cher ; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera maire dans son arrondissement, il deviendra peut-être député. Il oUre, à la place des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare, entre cour et jardin, qui ne lui' a coûté que soixante mille francs à la débâcle de Juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot. Enfin tu .serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras nommer, par le crédit de Camu.sot, bibliotiiécaire à un ministère où il n'y aura pas de livres. Eh bien 1 si tu place» ton argent en cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve ndeux I Tu te marierais à un agneau sans taclie, il pourrait se changer en femme légère au bout de d(nix ans... Que t'arrive-t-il ? un dividende anticipé. C'est la mode ! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner domain chez ftlalaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion, censée commise par Malaga, contre laquelle il ne peut se fâcher, et tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh I... mais sa faute te laisse garçon...

— Ah I ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un. boulet de canon.

— Je l'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh bien! qu'as-tu h rester là comme un Abd-el-Kaderen cire ? Il n'y a pas à rélléchir. C'est pile ou face, le mariage. Eh bien I tu «s tiré pile?

— Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.

— J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour toi ce soir.

— \\h bien I oui...

Lousteau passa la soirée à écrire ft la marquise une longue lettrci où il lui disait les raisons qui l'obligeaient h se marier ; sa constante misère, la paresse de son imagination, les clK'veux blancs, sa faliguo moralo et physique, enlln quatre pages de raisons.

— Quant à Dinah, je lui enverrai le billot de faire part, .se dit-il. Ciimme dit llixiou,je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la cpieiie à une passidii...

Lousteau, (pii lit d'aborti des laçons avec lui-même, on était arrivé le leinleinain à craindre i|ue ce mariage inan- (|iiAt. Aussi fut-il cli'trmant ayec le notaire,

— J'ai coniui, lui dil-il, monsieur votre père chez Flo' renliiie, j(Mlevais vous coniiallre chez mademoisi'lli" Tiirqiiel. Hou chien chassi' de race. Il i-tait très-bon entant et pliilosii()lie, le petit père C.arilol, car (vou.^ permettez) nous l'appelions ainsi. Dans ce temp.s-là, Florine, Florentine, Tul-

LA MUSE DD DÉPARTEMENT

lia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce tempslà, le plaisir m'emportait, j'ai do l'ambitien aujourd'hui ; mais nous sommes dans une époque où, pour parvenir, il faut être sans dettes, avoir une fortune, femme et enfans- Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon journal au lieu d'en ôire un rédacteur, je deviendrai député tout comme tant d'autres I

Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sons les armes, il plut au notaire, qui, chose assez facile à concevoir, eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain, Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'économie y mettait les moindres dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui siégeait sur tous lès meubles. Les draperies pendaient tristement. La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait deviné que l'existence du notaire se passait sur un autre théâtre. Le journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'oeil bleu, timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc de l'étude, que la gloire littéraire attirait dans 'ses pièges, et qui devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, lit l'homme religieux et monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.

Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicio Cardol, qui étudiait Lousteau du coin do l'œil, alla lui oll'rir .sa tasse de calé, dans une embrasure de fenêtre, et lui dit à voix basse, les larmes dans les yeux : — Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier do votre dévouement pour une pauvre? lille...

Lousteau fut ému, tant il y avait do choses dans le regard, dans l'accent, dans l'attitude.— Elle ferait le bonheur d'un honnête homme, se dit-il en lui pressant la main pour toute ri'fionse.

Madame Cardol regardait son gendre comme un hommo plein d'avenir; mais, parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était enchantée de s;» moralité. Souillé par l(^ roué nol.iire, Etienno avait donné sa parole do n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût compromettre l'avenir i\(' la chère l<'élicic.

— Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au journaliste ; mais (|uaiid on donne uneperlecoinme ma Félicie à un homme, on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas do ces mères (|ui sont eni^lmntées do se débarrasser de leurs lillcs. Monsieur ( nnlot va de l'avant, il pressu le mariage <lc sa fille, il le voudrait l'ait. Nous ne elifferons qu'en ceci... yuoiqu'uvec un homme conmm vous, monsieur, un littérateur dont la jeunesse n étt' jiréservée do la di'MKjralisatlon actuelle par le travail, on puisse être en sûrelr ; m'-anmoins, vous vous moqueriez de moi si je mariais ma lille les yeux l'ermi'ï*. Je sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fflcliée pour ma Kélicie (cei'i fut dit /i l'oreille), mais si vous aviez de ces liaisons... "Tenez, monsieur, vous avez eulenilu parler de madnme Ko- Kuin, la femmi! d'un notaire ipii a eu, malheureusement pour notre corps, une si cruelle célébrilé. Madame Huguin est liée, et cela depuis IH^O, avec un banquier...

— Oui, du Tillel, répondit litirnne, qui s«< mordit la langue en songeant h 1 imprudenai avec l«(|uello il avouait connaître du Tillet.

— i;ii bien I monsieur, si vou.s étiez mèrn, nn Iremblerlez-vous pas en pensant que voire lille peut avoir le sort de madame ilu Tillel? A snu fl^e, et ni'e de (;ranclville, avoir pour rivido uuo rmime de cinquantu ans pa.vsés 1...

UK UAi./AC. — II. Elirait iliy la

J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée. Unegrisette, une femme de théâtre, se prennent et se quittent I Selon moi, ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles, elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés 1... Mais une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est excusable 1 C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme comme il faut, et voilà ce qui la rendit redoutable...

Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Etienne en plaisanta chez Malaga, où il se rendit avec son futur beaupère; car le notaire et le journaliste étaient au mieux ensemble.

Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important : sa vie allait enfin avoir un sons, le hasard l'avait choyé, il devenait sous peu de jours propriétairo d'un charmant petit hôtel rue Saint-Lazare ; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait environ vingt mille livres de rente ; il pourrait donner carrière à son ambition ; il était aimé de la jeune personne, il app;:rtenait à plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur le lac bleu de l'espérance.

Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Bios, un de ces livres illustrés que la librairie française entreprenait alors, et Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame Cardot. La notarcsse avait son plan, elle n'empruntait le livre que pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari lui peignait comme charmant, die en saurait plus, disait-elle, qu'on ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa bellesœur, madame Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage pour sa nièce. Monsieur Camusot, conseiller à la cour royale, lils d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de maître Cardot, des choses peu flatleuses sur lo compte du journaliste. Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce que la femme d'un riche notaire voulût voir un volume do quinz(! francs avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit no se baisse pour examiner les bourgeois, qui lui échappent à la faveur de celte inattention ; et, pendant qu'il se moipie d'eux, ils ont le temps de le garrotter.

Dans les premiers jours de janvier 18:17, madame Cardot et sa lillt! |irirenl une urbaine et vinrent, ruc^ des Martyrs, rendre les livraisons du OU lilas au futur de Kélicie, enchantées toutes deux de voir l'.ippartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se font dans les vieilles familles bourf;eoises. Le portier d'Ltienne ne se trouva point : mais sa lille, en a|iprenant de la di^'iie bour;;roiso qu'elle parlait à la belle-mèro et h la luture de mon^ieur Lousteau, leur livra d'autant mieux la clef do l'appartement, que madame Cardot lui mit une pièce d'or d.iiis la main.

Il était alors environ midi, l'heure à la»iuelle le joiirnalislo revenait de tléjeuner du calé Anglais. I-Ji l'rancliis>ant res(iac(? (|ui se lrouvi> rntre Notre-l>ame-de-t oretle et I.T rue des Martyrs, Lousteau rei;arda par basaril un liai i'(> qui mimtait par la rue du Kaiibourg Montmarlic, el crut avoir une vision en y npi-rrev^nt la ligure de Diiiah I II resl.i glncé sur ses deux jambes en trouvant elléclivemenl sa Didine t\ U portière

— Que viens-iu faire ici ? .s'écrin-t-il.

Le vous n'elail pas [lossible avec une fenune A renvoyer.

— i;ii l mon amour, s'écriu-t-ello, n'aslu donc pas lu me.s lettres f

— Si, n'pondil Lousteau.

— i:h bien î

— i:h bieu'f

— Tu es père I répondit la femme de provinC'^.

— Hall 'f s'ecria-t il .Siins prendre ganle il la baibirie de celle exelamaliiui. Ijilln, .so dit-il on lui-même, il Liiil la préparer h lu calaslropho...

ComMU humdtnt. 4 — 5

DE BALZAC

Il fit UH signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de la Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en se promettant bien de renvoj'er »7/ico, se dit-il, la femme et ses paquets d'où elle venait.

— Monsieur ! monsieur I cria la petite Paméla.

L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent pas se rencontrer dans un appartement de garçon.

— Bien ! bien ! fit le journaliste en entraînant Dinah. Paméla crut alors que cette femme inconnue était une

raronle, elle ajouta cependant : — La clef est à la porte, voire belle-mère y est I

Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la B.iudraye une myriade de phrases, Etienne entendit: ma mire y est, la seule circonslanco qui, pour lui, fftt possible, (t il entra. La future et la Belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin «n voyant l'eiilrée d'Etienne et d'une femme.

— Enfin, mon Etienne, mon ange, je suis à toi pour la vie ! s'écria Dinah en lu; sautant au cou et l'élreignant pendant qu'il mettait la clef en dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui fait mon bonheur, eh bien I je ne m'en suis jamais senti la force. Je t'amène ta femme et ton enfant 1 Oh 1 ne pas m'écrire! me laisser deux mois sans nouvelles 1...

— Mais, Dinah 1 tu me mets dans un embarras...

— M'aimes-lu?...

— Comment no t'aimerais-je pas? Mais ne valait-il pas mieux rester à bancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de te la faire partager...

— Ta mi-ère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici» sans jamais en sortir.

— Mon dieu! c'est joli en paroles, mais....

Dinah s'assit et fondit en larmes. (;n entendant cette phrase dite avec brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra lu baronn(^ dans ses bras, cl l'embrassa*

— Nu pleure pas, Didino 1 s"écria-t-il.

En likhant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.

— Allons, Didine, va toi-ni'mo avec Paméla voir déballer tes malles, lui dit-il à l'oreille. Va, no pleure pas, nous serons heureux.

Il la conduisit jusqu'ù la porte, et revint vers la notaresse pour cx>iijurer l'orugo.

— Mi^insieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir \oulu voir par moi-njéme le rnéuage de celui qui devait être mou gendre. Dût ma Félicie en mourir, elle no sera pas la femme d'un lidinme loi (juo vous. Vous vous devez au bonheur de votre Didine, inonsii-ur.

El 1.1 dévole sortit en nnimenuiit Kélicio, qui [ileurail aussi, car Félicie s'élail habituée- h Lousteau. L'aflreuso madame (^irdol remonla dans son urbaine en retfnrdanl avec une insulenle lixili'* la fiauvre iJiniih, qui seni.iit eiirure dans son iiiur le coup di; poignard du. C'est juli en paroles mais qui, wîiiihl.ible .i touii's les ferniiies aiinantos, croyait néumn'iiriH au : Se pleure pan, Didiiie

biiisteau, qui ne manquait pas de celte espèce de résolution que donnent les hui/irds d'une vie agitée, se dit: — Didiiie n de la iiublessc, une fois pri'veiiue de mon mariage, elle H'iinmolc-raà mon avenir, oljesubcoiiiiiient m'y prendre pour l'en iiislruin-.

Enchanté dr! trouver une ruse «lont le succès lui parut rerliiii, il w mit ii danser sur un air roniiu ; — Larilla I fia, flu! Puis, une fois Didiiie emballée, repril-il en se |iarlanl h liil-m/^ini , j'irai faire une visili- et un niin.in i\ maman Cirlol : j'iiurai séduit sa [•"élirie à Siiinl-Eustaclie... l'élicie,C(*ii|>ahli< paranii)ur,'porle dans son sein le gage de notre bonheur, ni... liinHa, fin, fiai... |i^ père no peut |>as me ilémeiilir, lin, fla .. ni la litle... larilla! lirgo le notaire, il feiiiin ■ et M lllle Koiil enfumés, lanfl.i, lia, fla I...

A ..111 ■,(,iiid l'I (iiuemul, Uiiiali suipiit Elienne dansant unu danse proiiibéo.

— Ton arrivée et netre bonheur me rendent ivre de joiet. . lui dit-il en lui expliquant ainsi co mouvement de folie.

— Et moi qui ne me croyais plus aiinéi^ ! s'écria la pauvre femme en lâchant le sac de nuit qu'elle apportait, et pleurant de plaisir sur le fauteuil où elle se laissa tomber.

— Emménage-toi, mon ange, dit Etienne en riant sous cape, j'ai deux mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.

Elienno écrivit à Bixiou.

» Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va » me faire manquer mon mariage si nous ne mettons pas en » scène une des ruses les plus connues des mille et un vau- » devilles du Gymnase. Donc,je compte sur toi pour venir, » en vieillard de Molière, gronder ton neveu Léamlre sur » sa sottise, pendant que la dixième Muse sera cachée dans » ma chambre. 11 s'agit de la prendre par les sentimens, » frappe fort, sois méchant, blesse-la. Quant à moi, tu » comprends, j'exprime un dévouement aveugle. Viens, à » tu peux, à sept heures.

» Tout à toi, »

» E. LOUSTEAD.

Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire I l'homme de Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont nommées des charges, Lousteau parut empressé d'installer chez lui la Muse do Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets qu'elle avait apportés; il la mit au fait des êtres et des choses du logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui déborilait si bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du monde la plus aimée. Cet appartement, où les moindres choses portaient le cachet de la mode, lid plaisait beaucoup plus que son château d'Anzy. Paméla Migeon. cette intelligente petite fille de quatorze ans, fut questionnée par le journaliste è cette fin de savoir si elle voulait devenir la femme de chambre do l'imposante baronne. Paméla ravie entra sur-lc-cham[) en fonctions en allant commander le dîner chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était le déiiOment caché sous le luxe [lurement extérieur de ce ménage de garçon en n'y voyant a-tcun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout en prenant possi^ssion des armoires, dos commoiles, elle forma les plus doux projets: elle changerait les mnnirs do Lousteau, elle le nnulrait casanier, elle lui compléterait son bi n-être au logis. La nouveauté de sa positon en cachait te malheur fi Dinah, qui voyait dans un mutuel amour l'absolution de .sa faute, et qui m^ port.iil pas eiicor(^ les yeux au {lelîi de cet appartement. Paméla, dont l'intellii^i'iice (Unit égale à relie d'uno lorelte, alla droit chez madame Si'hdntz lui demander do l'argenterie, fn lui racontant ce qui venait d'arriver h Lousteau. A()rès avoir tout mis chez elle à la disposition do Paméla, ma<lame Schoniz courut chez Malaga, son amio intime, afin de prévenir Cardot du malheur advenu à son futur geifclre.

Sans inquiétude sur la crise qui affectait .son mariage, lo journaliste fut de plus en plus charniant pour la feninio do [jrovince. Lé dîner occasionna ces délicieux enfantillages des amans devenus libres et iKnireux d'i^lre entîn , h euxmêmes. U) café pris, nu moment où Lousteau tenait sa Dinah sur SOS genoux devant lo fou, Paméla se montra toul ellanie.

— Voici monsieur Dixioul que faut-il lui dIreT demandât-elle.

— Entre dans In chambre, dit le journaliste h sa maîtresse, je l'aurai bientiM renvoyé, c'est un de mes plus inlimes amis, i\ qui d'uilItHirs il i'aut avouer mon nouveau genn» île vli'.

— Oliloli! deux couverts (<l un chapeau de velours grosiileul s'écria le compère... je m'en vais... Vollfi ce que c'est (pin de se marier, on lait ses adieux. Comme un .se trouve riche "piaiid (in iléméniiKe, lieini

— Est-ce quu ju mu muriul dit Lousloau.

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

— Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Biiiou.

— Non!

— Non! Ah çèl que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises? Quoi!... toi qui, par une bénédiction du riol, as trouvé vingt mille franrs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premiers familles de la haute bourgeoisie, enfln une femme de la rue des Lombards...

— Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en!

— M'en aller I j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'esl-il arrivé? '

— II m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.

— » "■ <iucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tète, » comme dit Arnal. Mais si celte femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souftrir dans tous tes amours-pro[)res. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de talent h éviter la grAro que la Parisienne en mot h l'inventer. Ecoule, Lousteau, que la pa.ssion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique sur les yeux... Eh bien! examine ta position. Tu roules, depuis quinze ans, dans le monde littéraire, t^u n'es plus jeune, tu marches sur tes tisses, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les gamins de Paris, qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient, et tu as le mollet aux talons!... Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta phrase est plus connue qu'un remède secret... ^

— .te te dirai, comme le réu'cnt au c^irdinal Dubois : » As- $ez de coups de pied comme ça l » s'écria Lousieau tout en riant.

— Oh! vieux jeune homme, répondit Ilixiou, tu sens le for de ro[pérateur à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-co pas! Eh bien! dans le feu de la jeun'-sso, sous la pression de la mi-ière, (]u'as-tu gagné? Tu n'es pas en première ligne et tu- n'as pas mille francs h toi. VoilJ» ta [losition chilfrée. Pourras-tu, dans le di-clin de tes forces, soutenir [)ar la plume un ménage, quand ta femme, si (\||e est honM<^t(>, n'aura [i.is les ressources d'une lorette [lour extraire «;; hillet de mille des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans /e troisième dessous du IhéAlre socinl... Ceci n'est (pie le crtté financier. Voyons le cùlé [loliliquel Nous navi^'uons dans une époque e.ssenlielicment bourireoiso, ofi riiimnenr, la vertu, l,i délicatesse, le talent, le .savoir, le Kénie en un mol, consiste à [layer .ses billets, h n(< rien devoir /i personne, et 'i bien faire s(\s pelitesall'aires. Soyez rangé, .soyez décent, ayez femme et enfant, «cipiitioz vos loyers et vos contribulions. nu)nti"z votre t^anle, .soyez semblable h tous h^s fusiliers dft votre comiiagnii-, et vous poiivez prélenilre h tout, devenir minisire, et lu «s îles rliances, [iiils(|iin lu n'ivs (ins un Monlmorencyt 'l'u allai-; remplir loulrs les c(m(litions voulues pour Hn' un lionuue (lolilique, tu (louvais l'Hire toutes les .saletés eilKées p(uir l'emploi, ni^'^ine jouer la nu'diiicrih'», tu aurais ('•li' pres<|ue nature. El, pour une fenmie ipn te piaulera l;i, au terme de toutes les passions éternelles, dans trois, cinq ou sept ans, a()rès avoir consommé l(>s dernlèriis forces intellectuelles el physiques, tu tournes le dos A In sainte famille, h la rue ries Lombards, li tout un avenir poljtirpin, A Irente mille Iraur.s île renie, il la considération... l-.sl-co l/i pnr où «levdii lùiir un homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pnt-houilli' avec, une aclricn qui le rendrait heuri'ux, voit."! co (|ui s'appello une qucslioii de cabinet; mais vivre avec une femme mariée!... c'est lirer ft vue .sur le niallieurl c'e.it avaler loulos les coul^^uv^es du vicxisansen avoir les plaisirs...

— Assez, ledis-je, tout finit par un mot: j'nime madame do la llaiidraye el je la préfère h loulrn les fortunes du monde, A loulos les positions... J'oj pu me lais.ser «lier A

une bouffée d'ambition.*, mais tout cède au bonheur d'être père.

— Ah I tu donnes dans la paternité; mais, malheureux, nous ne sommes les pères que des enfans de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre d'un romani On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là dans vingt vaudevilles depuis dix ans... La société, mon cher, pèsera sur vous tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes, sans considération, sans fortune, vous battant cortime les actionnaires d'une commandite attrapés par leur gérant ! Votre gérant, à vous, c'est le bonheur.

— Pas un mot de plus, Bixiou.

— Mais je commence à peine. Ecoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le mariage depuis quoique temps; mais à part son avantage d'être la seule manière d'établir les successions, comme il ofire aux jolis garçons .sans le sou un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous ses inconvéniensl Au.ssi, n'y a-t-il pas do garçon qui ne se repente tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille Uvres de renies...

— Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix exaspérée, va-t'en; Elle est là...

— Pardon, pourquoi no pas me l'avoir dit plus tôt?... tu es majeur... el elle aussi, Ul-il d'un ton plus bas, mais assez haut cependant pour être entendu de Diuab. Elle to fera joliment repentir do son bonheur.

— Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu I

— Un homme à la mer! cria Bixiou.

— Que le diable emporte cjs amis qui se croient le droit de vous chu|iilrer! dit Lousteau en O'ivrant lu porte de sa chambre, où il trouva sur un fauteuil madame la Baudraye, affaissée, étanchant ses yeux avec un mouchoir brodé.

— Qu(?suis-je venue faire ici?... dil-elle. Oh! mon Dieul pour(|uoi? .. Etienne, je no suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous vous jouez de moi.

— Chère ange, rt'pondit Lousteau, qui prit Dinah dans ses bras, la souleva du fauteuil, et ramena ipiasi niorle dans le salon, nous avons chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrilice. Pendant que j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va, j'étais bien malheureux!

— Oh! je pars! s'écria Dinah en se drossant comme une folle et faisant deux pas vers la porte.

— Tu resteras, ma Didine, tout est tini. Va! celte forluno est-elle à si bon marchi; ? ne dois-je pas épouser une grande blonde ilont l(> nez est sanguinolent, la lille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui rendrail des points à madam(> Pii'defiT en fait de dévotion...

Paméla se précipita dans le salon, et vint dire ii l'oreille de Lousieau: — Madame Schonlzl...

Lousieau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit.

— Tout est liiii, mou bichon, lui dit la loieite. Car.lot ne veut p.is se linmiller avi'c s;i l'eiunie à caiisi" d'un f,'i'ndre. La dévote a fait une .sctino... une scène slerliiijî! Eiilin, le premier clerc actuel, qui étail second prenuer clerc depuis deux ans, accepte la lllle et l'élud(>.

— Le lAc lel .s'écria Lousteau. Comment, on deux heun-s, il a pu se di'i-jderl

— Mou Dieu! c'est bien sim[)le. Le driMe, (pii avait les .secrelsdu premier clerc délunt, a <leviné la posilimi du patron en .sai.sis.sanl quelipies mots di' la querelle avec inailaïue Cardol. Le notaire compte sur Ion honneur et sur la diilicale.s.se, car tout esl convonii. Le clerc, dont la conduite est excellente, il .se donnait le genre d'aller h In messe! un petit hypocrile Uni, qiioil plait A la notaresse. C.ardol el toi, vous resterez anus. Il va devenir directeur d'uni' compaKiiie llnaiicière iuimen.se, il pourra le rendre .service. Ahl lu l(< réveilles d'un beau rAve.

— Je perds une liirtmie, une femme, et,..

— Une mattr(\s>e, dit in.idame SclionU en sonrlanl, rnr le voilà plusuue marié, lu icias embêMnl, lu voudras reii-

DE BALZAC

Irer chez toi, tu n'auras plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures. Laisse-la-moi voir par le trou de la porte? demanda la lorette. Il n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es volé I C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban de lady Dudley.

Et la lorette se sauva.

— Qu'y a-t il encore?... demanda madame de la Baudrayp, à l'oreille de laquelle avaient retenti le froufrou de a robe de soie et les murmures d'une voix de femme.

— Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement unis!... On vient "de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu m'as vu écrire, et par laquelle je rompais mon mariage.

— C'est là cette partie dont tu te dégageais?

— Oui!

— Oh ! je serais plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton esclave 1... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me fût possible do faimer davantage !... Je ne serai donc pas un accident dans ta vie, je serai toute la vie!...

— Oui, ma belle, ma noble Didine...

— Jure-moi, re|irit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la mort!...

Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes chatteries. Voi' i pourquoi.

De la porte de son ap|)artPinent, où il avait reçu le baiser d'adieu de la lorette, à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit la Baudraye, sa fortune, et ce mol de Bianchon sur Dinah : « Ce sera une riche veuve! » Et il se dit en lui-mPme: — J'aime mieux cent fois madame de la Baudraye que Félicie pour femme I

Aussi .son parti fut-il prom|itement pris: il décida déjouer l'amour avec une admirable prefeclion, et son lâche calcul, sa violente passion, eurent de fAcheux résultats. lîn ellct, pendant son voyage de Sancerro à Paris, madame de la Baudraye avait médité do vivre dans un appartement à elle, à deux pas de Lousteau ; mais les preuves d'amour que son amant vrnait de lui donner en renonçant h ce bel avenir, et surtout le bonheur si com[)let des [iremiers jours de co mariage illégal, l'empêchèrent de parler île cetles(''()aration. Le lendemain devait Ctre et fui une fOtc au milieu de Inquelle une pareille proposition faite à son ange eût jjroduit la plus horrible discordance. De son crtté, Lousteau, (|ui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans une ivp'sse c intinuello, à cou[isdo fêtes. Ces événemens pm[>^'hèrent donc ces deux Nres si spirituels d'éviter le bourbier oii ils tombèrent, relui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant d'exemples existent, à Paris, dons le monde lilli-rairo.

Ainsi fut dceompli dans toute .sa teneur le programme do l'amour en provifjce, si railleusemenl trac(' par madame do la Baudraye h Loustenu, mais dont, ni Tun ni l'autre, ils ne .sf; .souvinrent. La passion est sourde et muette de naissance.

Cet hiver fut donc, h Paris, pour madame de la Baudraye, tout ce que le mois d'octobre avait été pour elle h Sanwrre.

Rtienne, pour initier na femme à la vie do Paris, entrem'^la cett»! nouvi'lln lune do miel de parties de sperlaelo iiii Dinnh ne voulut nlli-r (ju'en baignoires. Au début, iiiadam<! rie lu ll.iudraye garda (juelques vestiges de sa pruderie provinciJilc, (die eut peur d'<»tre vue, elle cocha .son bonheur, lillr- disait: <• Monsieur de Clagny, monsi((ur Gravier, sont c^ipahles lie me suivre!» lillecraigniiit Sancerreà Paris LouslcHii, dont l'amour propre était excessif, (Il l'édiicalion di- Dinah, il la conduisit chez les meilleures faiseii.ses, et lui montra |i-s ji'unes leniines alors h la mode en les lui recomnainl/inl «(iiniiie des modMes h siiivn-. Aussi l'eili'ricur provinnul do iiiinlnini' di- l;i llaudrnye changea-l il pronipliitii'iil. I.oust'au, renconlriï par ses nniis, reçut de» romplinnns sur sa roiii|ii(*te. l'emlmii (•l'tlc saison, litirnuo produisit |.eu do hlteraliire, et .s'endetta considé'Hblenu'iit,

quoique la fière Dinah eût employé toutes ses économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée, elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et les plaisanteries du moment; elle s'était acroulumée à cette vie de continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue de l'Etonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel, animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément, et qu'ils ne peuvent plus quitter.

Un matin, en lisant les journaux, que Lousteau recevait tous, deux lignes luirappelèrentSancerre et son passé, deux lignes auxquelles elle n'était pas étrangère et que voici :

» Monsieur le baron de Clagny, procureur du roi près le tribunal de Sancerre, est nommé substitut du procureur général près la cour royale de Paris. »

— Comme il t'aime, ce vertueux magistrat I dit en souriant le journaliste.

— Pauvre homme 1 répondit-elle. Que te disais-jeî lime suit.

En ce moment, Etienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, les paroles, le geste, h propos des plus grands comme des plus plus petits événemens. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu do collision, de divergences d'opinions, de regard indifl'érens. Les âmes vont à tout propos du même côtés Aus.si, Dinah disait-elle à Lousteau de ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.

— Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus. — Si tu ne m'aimais plus, je crois que je pourrais te tuer et me tuer après.

A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah : — Tout ce que je demande à Dieu c'est do te voir ma constance. Ce sera toi qui m'abandonneras.

— Mon amour est absolu...

— Absolu, répéta Lousteau. Voyons 1 Je suis entraîné dans une partie do garçon, jo retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque de moi ; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours ?

— Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée, et .si tu me revenais, si... oh ! tu me fais comprendre le bonheur de pardonner une faute h celui qu'on adore...

— Eh bien ! je suis donc aimé pour la première fois de ma vie I s'écriait Lousteau.

— Enfin, tu t'en aperçois I répondait-elle.

Lousteau projiosa d'érrire une lettre où chacun d'eux exfiliquerait les rai.sons qui l'obligeraient h finir pas un suicide; et, avec cette lettre en sa possession, chacun d'eux |)0urrait tuer sans danger rinlidèle. Malgré leurs paroles érhan^rées, ni l'un ni l'aulre ils n'i-crivirent leur lettre.

Heureux [>our le miimeni, le journaliste se promettait do bien tromper Dinah quand il en en .serait las, et de tout sarrilier aux exi^jences de cette Ironiperie. Pour lui, mailanii' ili' la Hauiiraye était une fortune. Néaninoin.s, il subit un joug. lùi se mariant ainsi, madame de la Baudraye laissa voir et la noble.sse do .ses peii.sries, et cette pui.s.sanco que donne le ri'S|iect de .soi-niêine. Dans c(>te intimité complète, où chacun di-pose son masque, la jeune l'eiiune conserva do la pudi'ur, mollira s,i probiti- virifr et (•clin l'orée particulière nui niiiliilioiisqiii iMis.iit la base lU'son caractère. Auii.si Lousteau conçut-il pour elle une involontaire (>stime. Devenue Parisienne, Diiiali fui d'ailleurs sup(''rieure l\ la plus eharinanie lorette: elle pouvait être amusante, dire des

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

mots comme Malaga ; mais son instruction, Ips habitudes de son esprit, ses immensos lectures, lui permettaient dn généraliser son esprit ; tandis que les Schontz et les Florine n'exercent le leur que sur un terrain 1res circonscrit.

— Il y a chez Dnah, disait Etienne à Bixiou, l'étoiïe d'une Ninon et d'une Staël.— Une femme chez qui l'ou trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse, répondit le railleur.

Une fois sa grossesse devenue visible, madame de la Baudraye résolut de ne plus quitter son appartement ; mais, avant de s'y renfermer, de ne plus se promener que dans la campagne, elle vou'ut assister à la première représentation d'un drame de N.ilhan. Cett? espèce de solennité littéraire occupait les doux mille personnes qui se croient tout Paris. Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une curiosité bien naturelle. Elle ea était d'ailleurs arrivée à un tel degré d'affection pour Lousteau, qu'elle se gloriûait de sa faute ; elle mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder en face sans détourner la têle. Elle fit une toilette ravissante, appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa Ogurfl. Son teint pâli lui donnait une expression di^tinguée, et ses cheveux noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pSIeur. Ses yeux gris étincelans semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la logo donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par Anna Grossetôte. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne voulurent se reconnaître ni l'une n' l'autre.

Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah si'ulo, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Mari(! do Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa lorgnette en examinant les loges ; elle eut beau prendre une pause noble et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le point do mire do tous les yeux ; elle ne put cacher sa préoccupation, elle fut un peu provinciale, elle étnla son mouchoir, elle lit convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la logo de Dinah ! monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.

— Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que m'a causé votre promotion, dit-elle.

— Eh 1 madame, pour qui suis-jo venu à Paris?...

— Comment 7 dit-elle. Serais-je donc jiour quelque chose dans votre nomination ?

— Pour tout. Dès ijue vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerro m'est devenu insupporlablu : j'y mourais...

Dinah tendit la main au sut)stitut.

— Votre amitié siiirèro me fuit du bien, dit-ollo. Je suis dans une sllu.iilon h ( hoyer mes vrais amis, mniritenantje saisijiii'l est leur prix... Ji^ croyais avoir perdu voire i.slime ; iii.iis le téiiioignnge (|ue vous m'en donnez pas votre visite me louche plus (|Ue vos dix ans (raltiiclietneiit.

— Vous (Mes le sujet di' la curiosité de toute la salle, reprit le substitul. Ah I chère, était-ce lA votre riMe V Ne |ionviez-vous pas l^\ro heureuse et rester honorée?... Je viens d'enlendro dire cpie Vous *^tes In maîtresse do monsieur i;tieiuie Lousteau, (|ue vous vivez ensemble niaril<il(>nienll... Vous avez rompu pour toujours avec la société, nii*nie pour le tenifis où, si vous épousiez votri» amant, vous niircz besoin de cette con^i'li'Talion que voiisniéprisez aujourd'hui... Nedevriez-voiis pas <^tre chez vous, avec votre mèie, (jui vous aime assez pour v«uis couvrir do son égide ; nu moins les iippnrences seraient gardées...

— J'ai le tort d être ici, répondit elle, voilA loiil. J'ni dit adieu sans retour h tous les nviiiitages i|ue le monde accorde nui f(<nunes ipii savent aci oiiuiioiler leur Imiilieur avec les ronvenances. Mon abnégation est si cuniplèle.quo

j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi... Nous nous sommes fait r\m à l'autre trop de sacrifices pour ne pas êlre unis ; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis... Je suis heureuse, et si heureuse, que je puis vous aimer à mon aise, en ami, vous donner plus de confiance que par le passé ; car maintenant il me faut un ami 1...

Le magistrat fut vraiment grand et mOme sublime. A cette déclaration où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant : — Je voudrais aller vous voir afin do savoir si vous êtes aimée... je serais tranquille, votre avenir ne m'efi'rayerail plus. . Votre ami comprcndra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la reconnaissance dans son amour ?...

— Venez rue des Martyrs, et vous verrez 1

— Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il. Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions : mais ces gens de lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte en première ligne la publicité, qui flétrit tout! Une femme commet une faute avec...

— Un procureur du roi, dit la baronne en souriant.

— Eh bien I après une rupture, il y a quelques ressources, le monde n'a rien su ; mais, avec un homme plus ou moins célèbre, le public a tout appris. Eh I tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux. Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse, qui a failli faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau, pour Nathan, et les voil'i séparés à ne fias se reconnaître... Après être allée au bord de l'abîme, la colntes^o a été sauvée on ne sait comment; elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison ; mais, comme il s'agissait d'un lionimo célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver. Sans la grande fortune, le grand nom et la [losilion di> son mari ; sans l'habileté de la conduite de cet honimr' d'Etat, qui .s'est montré, dit-on, excellent pour sa femme, elle eût été perdue : à sa place, toute autre femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est...

— Comment élait Sancerro quand vous l'avez quitté? dit madame de la Baudraye pour changer la conversation.

— Monsieur de la Baudraye a dit que votre tanlive grossesse exigeait que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y allassiez pour y avoir -les soins des princes de la iiu'decine, répondit le substitut en devinant bien ce que Dinah voulait .savoir. Ainsi, malgré le lap.igo qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez encore dans la légalité.

— Ah I s'écria-t-elle, monsieur de la Baudraye conserve encore des espérances?

— Votre mari, madame a fait comme toujours : il a calculé.

Le magistrat quitta la logo en voyant le journaliste y entrer, et il le .salua dignement.

— Tu as plus do succès que la pièce, dit Etienne h Dinah.

Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à celto femme (pi'i'lle n'en avait eu pciKiaiil toute .va vie en province ; mais, en .sortant du tlu'Alre, elle était pensive.

— tju'as-tu, ma Didine? demanda I.ou.steau.

— Je me demande comment une feinuio peut dompter w monde?

— Il y a deux manières: Olre madame do Staël, ou po»-. s«'der deux cent mille francs de rentes?

— \a\ société, dil-«'lle, nous lient par la vanité, par l'envie de paraître... Bah I nous serons philosophes!

(".elle .soirée fui le dernier éclair de l'ais.iuce Ironqx-use où madame de la Baudraye vivait depuis .son airnée à l'.iris. Trois jours «près olli' aperçut des nua;;es sur le front do Lousteau. ipii tournait ilans son jardinet, autour du kii/iui, en funi.int un n^iiri'. Cette Icmiiie, à (pii li ^ iiioiirMlii petit 1.1 Itauilraye avaient coininuni<|ué rii.diilude et le plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que .son ménage était saiiJi

OE BALZAC

arpont. en présence df^ deux termes de loyer, à la veille en.in d'un commandement ! Celte réalité de la vie parisienne entra dans le cneur de Dinah comme une épine ; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du plaisir au travail, que le bonheur a dévoré plus de poésies que le malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Etienne nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie, étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage dfi se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par l'entremise du sieur Sligeon, père dePaméla, le peu de bijoux qu'elle possédait, et sur lesquels ma tante, car elle commençait à parler la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit joyeusement la somme due à Lousteau, qui labourait sillon S sillon, où, si voulez, ligne à ligne une Nouvelle [:" — :r.- Revue.

— Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle, sans rien sacrifier à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.

Depuis quatre mois, Etienne menait Dinah au café Riche dtner dans un cabinet qu'on leur réservait. La femme de provinr/î fut épouvantée en apprenant qu'Etienne y devait cinq cents francs pour les derniers quinze jours.

— Comment, nous buvions du vin h six francs la bouteille ! une sole normande coûte cent sous !... un petit pain Tingt centimes!... s'écria-t-elle enlisant la note que lai tendit le journaliste.

— Mais Pire volé par un restaurateur ou par une culginièrc, il y a peu de différence pour nous autres, dit Lousteau.

— Tu vivras comme un prince pour le prix de ton dîner. Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux

chambres de domestiques, madame do la Baudraye écrivit à sa mi'Te en lui demandant du linge et un prCt de mille francs. Elle reçut deux malles do linge, de l'argenterie, deux çriille francs par une cuisinière honnête et dévote, que sa mi're lui envoyait.

Dix jours a;)n''s la représentation oîj ils s'étaient rencontré<. monsieur de Clagny vint voir madame de la Baudraye à quatre heures, en sortant du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L'aspect de cette femme .si fière, si ambitieuse, drtnl l'esprit était si cultivé, qui trl^naitsi bien dans U' ciirUiMU d'Anzy, descendue h des soins de ménage, cl cousant pour l'enfant «i venir, émut le pauvre magistrat, qui sorlail de la cour d'assise.s. En voyant des pi(]ùres.'i l'un de ces doigts tournées en fuseau, <|u'il avait baisés, il comprit que mnilanie de la Baudraye ne faisait |)as dn cette ocrufinnn un jeu de l'amour maternel. Pendant celle première entrevue, le magistral lut dans l'Ame de Dinah. Cette perspicacité chez un homme épris était un elforl surhumain. Il devina <)iie Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le melire dans une noble voie ; elle avait conclu des iliflicull(''S d(! la vie matérielle à quelipin désordre moral. Entre deux Pires unis par un amour, si vrai d'une pari (l si bien joué de l'autre, plus d'une confidence s'était ^•changiV'en quatre, mois. Malgré le soin avec lequel Etienne Se drapait, plus d'une ()arol(! avait éclairé Dinah sur les fiiili''cé/|ens(|(! ce garçon, dont le talent fui si cx)mprim{'' par 1.1 misère, si (lerverti par le mauvais exemple, si contrarié [inr des difllculliVs au-di'vsus de .son courage, n II grandira dans l'aisance, » s'étail-elle dit. Et elle voul.iil lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par rf'coiioniie ei |i«r l'ordre fanuliers aux gens nés en province. Dinah devint femme do ménage conime elle était devenue poêle, par un élan de «ion rtme vers les sommets.

— Son bonheur sera mon absolution.

Celle parole arrachée par le magistral ft madame de la Daiidrnye expliquait l'élal achiel des choses. La publicité donnée par Etienne l\ son Iriorniihe, le jour de la preiiii(Te re[irésenlalion, nvail asM'Z mis /■ nu, aux yeux ilu in.i^'is- (rut, les inlentlon.1 du journalisti^ Pour lUietine, inu<lamo

de la Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d'un amour mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur, il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme comme il faut qui l'honorait de son amour. Néanmoins le substitut fut pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à une femme dans la situation où se trouvait madame de la Baudraye, et que Lousteau rendait charmans par des câlineries particulières aux hommes dont les manières sont nativemenl agréables. Il y a des hommes, en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l'imitation des plus charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été trè sdéveloppées sur le théâtre où Jusqu'alors il avait vécu.

Entre le mois d'avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n'avait pas vaincu là misère : il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau n'obéit qu'à ses propres lois, il ne reconnaît ni les nécessités de la vie, ni les commandemensde l'honneur. On ne produit pas une belle oeuvre parce qu'une femme expire, ou pour payer des dettes déshonorantes, ou pour nourrir des en 'ans. Néanmoins il n'existe pas de grand talent sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles sont nécessaires à la construction de l'immense édifice d'une gloire. Les hommes d'élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervans, ou n'y cèdent qu'avec une mesure indiquée par l'étendue do leurs facultés : ainsi s'expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire, Newton. Buft'on, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Vega, Calderon, Boccace, l'Arétin, Arioste, enfin tous les gens qui divertissent, régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un sujet d'orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre héroïquement surmontées.

L'abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort le chagrin, il engourdit infailliblement l'énergie. Tout ce que le cigare éteignait au physique, la critique l'annihilait au moral che^z ce garçon si lacile au plaisir. La critique est (unesle au crili(|ue comme le pour et le contre à l'avocat. A ce métier, l'esprit se fausse, rintelligonce perd sa lucidité rectiligne. L'écrivain n'existe (|ue par des partis pris. Aussi, doit-on distinguer deux critiques, de mônii^ que, dans la peinture, on reconnatt l'art el le métier. Criliijuer à la manière de la plupart dos feuilletonistes actuels, c'est exi)riiuer des jugemens tels quels d'une façon plus ou moins s[iii'i1uelle, conmie un avoc«il plaide au Palais les Cluses les plus coriliMdictiiires. Les journalistes bons eiilans trouvent toujours un tlienie à dijvelopper dans l'œuvre (ju'ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits paresseux, aux gens dépourvus do la faculté sublime d'iina^ririer, ou qui, la possédant, n'ont [las le courage do la cultiver. Toute pièce do théillre, tout livre, d(>vient sous leurs plumes un suj((l qui ne coûte «lucun ell'orl à leur inia ■ giuation, et dont le compte rendu s'écrit, ou. moqueur ou fi'rieux, au gré vies pa.ssions du moment. Quant au jugement, quel (ju'il soit, il est lou.i()ins jusliliabl(i avec l'esprit français, (jui se préti^ adinirablemeut au pour et au coiilre. La couscielice (;sl si peu cousult('e, ces hraii tiennent si peu h leur avis, qu'ils vantent ilans un loyer île tlu-iltio l'ieuvre qu'ils déchirent dans l(>urs articles. On on a vu passant, au besoin, d'un journal à un autre, sans prendre la pein(> d'objecter que les opinions ilu nouvi'au feuilleton doivent être diauiélralenieiil opiKi.si'es à cibles de l'anrieu. Iiieii pl'us, niailaiu(< ili> la Baudrayi^ scuiriail en voyant f.iire h Lousteau lui article dans le sens légilimisto et un article dans lo sons dynasti(iuo sur un iiiéino événo-

LÀ MUSE DU DÉPARTEMENT

ment. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui : » Nous sommes les avoués de l'opinion publique !... » L'autre critique est toute une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une vue lucide sur les tendances d'une V épo'jue, l'adoption d'un système, une foi dans certains principes; c'est-à-dire une jurisprudence, un rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat dos idées, le censeur de son temps, il exerce un sacerdoce ; tandis que l'autre est un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu'il a des jambes. Entre Claude Vignon et Loustcau se trouvait la distance qui sépare le métier de l'art.

Dinah, dont l'esprit se dérouilla promptoment, et dont l'intelligence avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus déshonorantes, et lâchant, comme disant les peintres d'une œuvre où manque le faire; mais elle lejustiflait en se disant: « C'est un poète ! » tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L'amour lui fit alors entreprendre des démarches auxijuelles elle ne serait jamais descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec son mari pour en obtenir une pension, mais à l'insu de Lousteau, dont la délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée.

Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit la Baudraye.

« Madame de la Baudraye n'a pas besom de pension à » Paris, quand elle a la plus belle existence du monde à » son château d'Anzy ; qu'elle y vienne 1 »

Lousteau ramassa la lettre et la lut.

— Je vous vengerai, dit-il à madame de la Baudraye de ce ton sinistre qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies.'

Cinq jours après, Bianchon et Duriau, le célèbre accoucheur, étaient t'tablis chez Lousteau, qui, de[iuis la réponse du petit la Bniidraye, étalait .son bonheur et faisait du faste à propos do l'accouchement de Dinah. Monsieur deClagny et madame Piédefor, arrivée en liAti', étaient les parrain et marraine de l'enfant attendu, car le |)révoyant magistrat craignit de voir commettre quelque faute grave à Lousteau. Madame do la liauiirayo eut un garçon h faire envie aux reines ipii veulent un héritier présonifitif. Bianchon, accom()aKné do monsieur do Clagny, alla faire inscrire cet enfant à la mairie comme fils de monsieur et de madame de la baudraye, h l'insu d'Iiliciine, qui, de son côté, courait h une imprimerie faire composer ce billet :

nfadame la baronne de la llaudraye est heureusement accouchée d'un garçon.

Monnieur Etienne Lotuleau a k ptaifir de vou» en faire part.

La mère et l'enfant te portent bien.

Un premier convoi de .soiianle liilleLs avait été fait ()ar Lousteau, quand monsieur d(^ Clagny. qui venait savoir des nouvelles de l'accouchée, aperçut la liste des personnes de Sancerre A (|ui l^)usteau se proposait d'envoyer ce curieux billet lie l'.iin» ()art, l'crile au-<lessousd(vs soixante Parisiens qui l'ailaient recevoir. Le substitut wiisil la liste pi h; res'e des billets. Il lesinonlra d'abord •'> madame l'iédefer, en lui disjiut d(^ ne pas souH'rir i^uu I ousleau rei'x)MuneiirAl cettii irilAme plaisiuiterie, et il se jeUi dans uu cabriolet. Le dtW voué niagisira cummmanda chuz lu mômo iiii|irim>)ur un autre billet ainsi conçu :

Madame la baronne de la Vaudraye est hrureusemmt acrnitchi'e d'un ytir{''in.

MiiiiKieur le hanm Uelchinr de lu Uaudraye a l'honneur de rouK m faire iiait.

La mère et l'enfant ne porUnt bien.

Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait attester l'existence du premier billet, monsitur de Clagny se mit en course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin, après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet de faire part, celui do Nathan. Le susbstitut était revenu cinq fois chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir demandé uu rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdocte du billet de faire part avait couru dans Paris ; les uns la prenaient pour une de ces spirituelles calomnies, espèce do plaie à laquelle sont sujettes toutes les réputations, même les épliémères ; les autres affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille la Baudraye ; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu comme une curiosité. Florino, avec qui Nathan vivait, l'avait montré timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse écrite par Etienne. Aussi, quand le substitut eut parlé du billet de faire part, Nathan se mit-il à sourire.

— Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage ? s'écria-t-il. Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui insulter... 11 n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour être un poëte, et qui devient le bravo de la première Revue venue, qui puisse envoyer un pareil billet de faire part ! Convenez-en ! ceci, monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque... Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma li'^te... Ah ! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et aussi supérieure à madame de la Baudreyc que votre délicatesse, à vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses gentillesses et do minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon avenir; mais je ne les tiouve p.is trop chèrement payés!... El je ne me suis jamais plaint ! Que les femmes trahis.sent le secret de leur passion, c'est leur dernière offrande à l'amour ; mais que ce soit nous... il faut être bien Lousteau pour ç<i 1 Non, pour mille écus je no donnerais pas ce pa[)ier.

— Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize litlérateurs, et vous seriez le .seul inacce.s-sible à des sentiniens d'honneur... Il ne .s'agit pas ici d'i:iienne Lousteau. mais d'une femme et d'un entant qui l'un et l'autre ignorent lo tiirt qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur avenir, dans leur honneur. Qui .sitil, monsieur, si vous ne serez pas oliligt* de demander à la justice queltjue bienveillaiico pour un ami, pour une personne h l'honneur de l.icpiellu vous tiendrez plus qu'au vôtre'? la justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyahle... Un homme cunnuo vous |)eul-il hésiter'' dit lo magislrat.

— J'ai voulu vous l'aire .sentir tout le prix de mon .siicrilice, répondit alors Nathan, qui livra le billet en [lonsant k la po.silion du magistral fl acceplanl ceiu» (\s|iècA' de marché.

Quand la soUi!)e du journalwlc eut éUS ripanV, monsieur di' l'.lagiiy vint lui faire une .s(im(Uice en pré-s<>nce de madame Pu'defer; mais il trouva Lousleau 1res irriW de ces dénwirche:*.

— ( (< (|ue jo faisais, monsieur, ri'pondil Etienne, ét.iit fait avec intention. Monsieur de la llaudrayii a soix.iiiio nulle franiw de rentes, et refuse une pension h m fenune ; je voulais lui faire .sentir que j'étais le maître de ci I enlaiil.

— Eh 1 monsieur, ji' vous ai bien deviné, n^ondil le magislrat. Aussi me suis-je empressé d'accepter le p,irrainuge du prl I Melcbior, il est iiis. ni a lelal . ivil comme lils

t)E BALZAC.

du baron et de la baronne de la Baudraye, et, si vous avez dos entrailles de père, vous devez être joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorais de France.

— Eh I monsieur, la mère doit-elle mourir de faim?

— Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magisirat, qui avait fait sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve était depuis si longtemps attendue, je me charge de cette négociation avec monsieur de la Baudraye.

Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur : Dinah, son idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop tard ? — Pauvre femme ! se disait le magistrat en s'en allant.

Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est à un substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était tout compassion, tout dévouement: il aimait.

Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris do l'enfant, le repos nécessaire à la mère pendant les prrmiers jours, la présence de madame Piédefer, tout conspirait si birn contre les travaux littéraires, que Lousleau s'installa dans les trois chambres louées au premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste, obligé d'aller aux premières représentations sans Dinah, et séparée d'elle la plupart du temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté. Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une joyeuse partie. Plus d'une fois il se retrouva i hez la loretle d'un ami dans le milieu de la bohème. Il revoyait des femmes d'une jeunes.so éclatante, misrs splendidement, et à qui l'économie apparaissait comme une négdtion de leur jeunrs.=e el de leur pouvoir. Dinah, malgré la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois (le nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ci'S fleurs sitôt fanées, mais si belles pendant le moment oii elles vivent 1rs pieds dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour Etienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière venue de Saiicerrc et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement un aspect tout nouveau. Le journalisle y trouva son déji'uner, son dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, b'-lle et bien misr-, avait .soin de prévenir les poftts de son cher Etienne, qui se sentit le roi du logis, où tout jusiiu'.*! l'enfant lut subordonné, pour ainsi dire, à son égoisme. La tendre«so de Dinah éclatait dans les plus petites rhoses, il fut donc impossible à Loustcau de no pas lui continuer les charmantes tromperies de sa pas.sion feinte. Cependant Dinah [)révit dans la vie extérieure où Lousteau se laiss.iil engager, une cause do ruine et pour son amour el pour le mi-nage; Après dix mois de nourriture, elle sevra .son (ils, remit sa mère dans ra[)partement d'Etienne, et rétablit cette Intimité qui li(^ indissolublement un homme h une femme quand une fr'mme est aimante et .spirituelle. En des traits les jibis saillans de la Nouvelle due ù Benjamin (Constant, et l'une des explicalions de l'abandon d El- !éiiore est ce di-faiit d'intimité journalière ou nocturne, si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amans 0 son liiez soi, l'un l't l'autre ont obéi au monde, ils ont K'irdé li-g '«ppareiices. l-illenore, périodiipiemenlquiltée, est obligée II d'i'normes travaux de; tendresse pour chas.ser les [•«■nst-es (le liberté (|ui .saisis.s<'nt Adulphi^ au dehors. Le |)erfî'liiel éihnMK'e des re;;nrds el des peuM'cs dans la vie en rommiin, donne de telles .irmrs aux tiMUiiies, (|ue, pour l's ahandoimer, un hoinm« doit objecter des raisons majeures «ju'elles ne fournissent jamais lant ijii'elles aiment.

i'.c fut tout une nouvelle périodt^ et pour Etienne et pour l'iniih, Diii'ih vouliii ri|re nece\saire, elle voulut rendn- do ri-McrKie II cet hoinnic, iloul la faibless(' lui souriait, elle y voytiil (les garanties. I.lle lui trouva des sujets, elle lui en dessina les r/mevns ; et, iiii besoin, elU- lui écrivit des chatillres entiers. h||e r.ijeiinil les veines de ce talent ft l'agonie |i«r i.li SJiriK frais, elle lui donna ses idées, ses jiiKeinetis ; etiliri, elli' lit deux livres (|ui eurent du succès. Plus diino fuis l'Ilu Miuva rumuur-prupre d'Eliunnu uu désespoir do

se sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé : madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par Dinah, et il la payait, comme dit le peuple dans son langage énergique, en monnaie de,Mnge. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncera lui. Mais elle eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les soins des deux femmes, Lousteau contracta dt s dettes ; il excéda ses forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah, qui le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien 1 Après cet effort, épouvanté d'avoir deux femmes, deux enlans, deux domestiques, il se regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée : « il m'aime » lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent les plus vigoureux talrns de cette époiiue. Au risque de perdre sa fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier sa toili tte ; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du noir.

— Elle pua le noir, comme disait Malaga, qui se moquait beaucoup do Lousteau.

Vers la fin de l'année 1839, Etienne, à l'instar de Louis XV, en était arrivé, pard insensibles capitulations de conscience, à établir une distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV distinguait entre .son tré.sor .secret et sa cassette. Le misérable trompa Dinah sur le montant des receltes. En s'apercevant de ces lâchetés, madame de la Baudraye eut d'atroces souffrances de jalou.sie. Elle voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, el surprit chez lui des mouvemens d'amour-propre offensé. Le noir de la toilette déteignait sur lui, rembruni.ssait sa physionomie, et le rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le nMe de la femme, il en eut les féroces exigenc(^s : il reprochait à Dinah le peu do fraîcheur do sa mi.se, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant à une maîtresse ; absolument comme une femme qui, après avoir ordonné'de passer par un égoût pour lui .sauver l'honneur, vous dit ; » Je n'aime pas la boue 1 » quand vous en sortez.

Dinah ramassa les guides jusqu'alors n.ssez flottantes de la domination que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté ; mais h cette manœuvre elle perdit b(>aucoup de son lustre moral; l(>s soupçons qu'elle laissa voir ntlirent aux femmes des (jucrelles où le manque do respect commence, parce qu'elles disceudent ellcs-mêines de la hauteur h laquelle elles sr sont primitivement placées. Puis elle lit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses amis, Nathan, liixiou, Blondet, Einot, dont 1rs manières, l(\s discours, le contact étaient dépravans. On essiiyji de piTsundur h madame de la Haudrayo que ses principes, ses répugnances, étaient uu reste de pruderie IMovinciale. Enfin on lui (uêclia le code de la supi'rioritô féiuiniiie. DientiM sa jalousie diuma des armes contre elle. Au carnaval de 1840, elle se dé^'uisail, allait au bal de l'Opéra, faisait queNiues soupers, afin de suivre Etienne dans tous .ses ainuseiiiens.

Le jour de l.i mi carême, ou plutiM le l(>ndemain, A huit heures du matin, DnahiN'^ruivi'e arrivait du bal pour se coucher. IJIei'Iait allée cpier lousteau, (|ui, la croyant malade, avait dis(i(H('' de sa miiarênie en laveur de l'annv Bcaupri*. Lo journaliste, prévenu pur un umi, s'était comporté do

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

manière à tromper le pauvre femme, qui ne demandait pas mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra monsieur de la Baudraye, à qui le portier la désigna. Le pflit vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras : — Est-ce vous, madame ?

Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature surprise en dét)ardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Etienne, elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point. Elle .profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait monsieur de la Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence du petit vieillard.

— Que voulez-vous de moi, monsieur ? dit-elle. Ne sommes-nous pas à jamais séparés?

— De fait, oui, répondit monsieur de la Baudraye; mais légalement, non...

Madame Piédefer faisait des signes à sa fille, que Dinah finit par apercevoir.

— Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec amertume.

— Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des enfans... Votre oncle Silas Piédefcr est mort à New-York, où, après avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par laisser quelque chose comme septà huit cent mille francs, on dit douze cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je suis le chef do la communauté, j'exen'.e vos droits.

— Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai do confiance «ju'en monsieur de Clagny; il connaît les lois; entendez-vous avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait.

— Je n'ai pas besoin de monsieur de riagny, dit monsieur de la Baudraye, pour vous retirer mes enfans...

— Vos enfansl s'écria Dinah, vos enfans à qui vous n'avez pas envoyé une obole! vos enfansl...

Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat do rire ; mais l'impassibilité du petit la Baudraye jeta de la glace sur cette explosion.

— Madame votre mère vient do me les montrer, ils sont charmans, jone veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à Doiro château d'Anzy, dit monsieur do la Baudraye, quand ce no serait que pour leur éviter do voir leur mère déguisée comme se dé;,'ui.sent les...

— A,s.sez! dit impérieusement madame do la Baudraye. Que vouliez-vous de mol en venant ici?...

— Une procuration pour recueillir la succession do notre oncle Silas...

Dinah prit une plume, écrivit doux mots à monsieur do Clagny, et dit h son mnri de revenir le soir. A cinq heures, l'avocat gi'nf'ral (monsieur di^ (.lagiiy avait eu de l'avuncemciil), éclaira madame d(^ la Bauilraycs sur .sa position; mais il .se chargea île la n';<ulariser en faisaut un codqin)misavec li- petii vii'lllard, (jik! l'avarice avait arneni'-. Monsieur de la llau<lraye, ù (|ui la procuration de sa fi'iinne était nére.s.saire pour agir ft sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea d'abord h faire h sa femme une pension de rlix mille francs tant cpi'il lui conviendrait, fut-Il dit dans l'acte, de vivre h l'aris ; mais h mesure cpie les enfans atteindraient h l'rtgo de .six ans, ils seraient remis h monsieur de la Bamlrayo. Kniln le magistrat obtint le payement préalable d'uiKi année île In [len^ion. Le petit la Baudraye vint dire adieu K'danunent !\ sa l'emine et à .ses enfans, il se montra vêtu d'un petit paletot blanc eu caoutchouc. Il élail si ferme sur .ses jambes et si .seniblableau la Daudrayode I8:i0, que Dinah ddsespéra d'enterrer jamais ce terrible nain.

Du j.iriliii où il fimiail un cigare, le journaliste vit monsieur de la ftaiidrnye pemlaiit le temps que cet inserle mit h traverser li cour; mais ce fut assez pour Lousteau; il lui parut évident que je petit homme avait voulu ili'lruire toutes les espi-raiices que sa tnorl pouvait ins(iirer i\ sa femme. Collo scène si rapide changea beaucoup les dispo-

DE BAUAC. — II. Extrait (lo In Cnm/ill» humaine,

sitions de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne de la Baudraye lui avait jusqu'à pré.sent cotité tout autant d'argent qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui. Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand il vit le petit la Baudraye partant aussi lestement pour les Etals-Unis quo s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeiu-, il ne crut plus à l'avenir. Il rentra du Jardin dans le salon élégant où Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.

— Etienne, dit madame de la Baudraye, sais-tu ce quo mon .seigneur et maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les bons conseils de ma mère me décideront h y revenir avec mes enfans...

— Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau, qui connais.sait assez Dinah pour .savoir la répon.se passionnée qu'elle mendiait d'ailleurs par un regard.

Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour essuyer ces deux perles de douleur.

— Qu'as-tu, Didine? re[irit-il atteint au cœur par cette vivacité de sensitive.

— Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre liberté, dit-elle, au prix de ma fortune ! en vendant ce qu'une mère a do plus précieux, ses enfansl... car il me les prend à l'âge do six ans et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerrel un supplice! ah! mon Dieu! qu'ai-je fait?

Lousteau .se mit aux genoux do Dinah, et lui baisa les mains en lui prodiguant ses plus caressantes chatteries.

— Tu ne me com[irends pas, dit-il. Je méjuge, et no vaux pas tous ces sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme très-secondaire, le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas d'un journal, les enlreiirsneiirs dii feuilles publiques me lais.seront là, comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Pense.s-y : nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas do pension ili- retraite! il se Irouver.iit trop de gens de talent a pensionner, si l'Etat entrait dans celte voie de bienfaisance ! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu pare.s.seux comme une iiiarniolte. Je le sens: mon amour (il lui bai.<n bien tendrement la main) ne peut que le devenir riinesle. J'ai vécu, tu le stis, h vingt-deux ans avec Klorine ; mais ce qui s'expo.se au jeune l\n<\ ce qui semble alors joli, rharmaiil, est lii'shoniiraiit à quarante ans. Jusqu'à pri'seiil, nous avons partagi' le fardeau de notre existence, elle n'e.st pas belle ile[)iiis dix-buit mois. Par déviuienteiil pour moi, tu vas mise tout en noir, ce (|ui ne me l'ait pas honneur...

Itiiiah lit un do ces inagnifii|ues niouvemeiis d'épaule qui valent tous les discours du monde.

— (iui, dit i;iienne en continuanl, je le .sais, tu sncrilies tout à mes K'i'ilts. nn'^me la beauté. Et moi, le ruMir ii.y* dans les luttes, r.liiie pleine de pre.s.sentimeus mauvdissur mou avenir, je ne réciunpense pas Ion sua\e amour par un amour ('gai. Nous avons été 1res heureux, S4ns nuages, pendaiil loiiKlemps... I'!li bien! je no veux pa.s voir mal iliiir un si beau poi'uie, ni-je lorl?...

Mailaine de la ll.iiidraye aimait laiil Etienne, que celle .sagesse, digne iU\ nu>nsieur de Clagny, lui lit plaisir, ol s*)clia ses larmes.

DE BAUAC.

— Il m'aime donc pour moi I se dit-elle en le regardant avec un sourire dans les yeux.

Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini par réunir toutes les nuances découvertes par noire esprit d'analyse et que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres, Beyle (Stendalh) les a, le premier, parfaitement caractérisées. Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un regard de Lousleau, sa main posée sur celle de Dinah, la rendaient tout obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme, fleurissaient l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en lui, qu'elle perdait la conscience de son mot. Charmée par l'esprit, magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers défauts dans ses vices. Elle aimait les boutïées de cigare que le vent lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer, elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir.

Elle haïssait le libraire ou le directeur de journal qui refusait A Lousteau de l'argent en objectant l'énormité dos avances déjà faites. Elle -allait jusqu'à comprendre queco bohémien écrivit une Nouvelle dont le prix était h recevoir, au lieu do la «ionniT en payement de l'argent reçu. Tel est sans dout<! le véritable amour, il comprend toutes les manières d'aimer: amour de cœur, amour de iPte. amour-passion, amour-caprice, amour-goût, selon les définitions do Beyle. Diiline aimait tant, qu'en certains momens oii son sens critique, si juste, si conlinuellemeut exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir clair dans l'âme de Ix)usteau, la sensation l'emportait sur la raison, et lui suggérait des excust».

— El raoi, lui répondit-elle, que suis-jeî une femme qui s'est mise en dehors du monde. Quant Je minque à l'honneur des femmes, pourquoi im me sacrilierais-lu pas un jieu de l'honneur des honmiesY Est-ce que nous ne vivons pas vu dehors des conventions sociidt's! l'ounjuoi ne pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous ronipteruns quanci nous nous quitterons, et... tu saisi... la mori sc<ule nous séparera. Ton honneur, Etienne, c'est ma lélicilé; comme [a mic-n est ma constance et ton bonheur. Si je ne U^ rends |(as heun'ux,lout estdit. Si jeledonneune peine, condamne-moi. Nos dettes .sont |Kiyées, nous avons dix mille francs de rente, et nous gagnerons bir'u il nous deut huit nulle fnincfl par an... J« ferai du tlUàlre! Avec quiuxi! cenU francs par mois, w^ .serons-nous fias aussi richit!i(|ueles HothM'IilJd? Suis tranquille. Maintenant j'aurai lies lodelles ilélinea>es, je te donnerai tous les jours des pliiibiride vanili) comme lu jour du la première représen- Ulion du Nathan...

— Et la nièro qui va tous les jours h la mes^e, qui veut t'iiinener un pri''lre et le faire renoncer k ton genre dévie.

— Ohaeiiii son vire. Tu fumes, elle inn proche, pnnvro femme I mais elle a soin des enfans, elle les mène promener, elle cHt d'un dévouement absolu, elle m'idolâtre; veuxtu l'einiiAiher de pleurer"?

— <,iue illra-t-(jn île moi?...

— Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écrin-t-elle <\\ relevant l'^lieniie et In f/iivinl a.sseoir près d'elle. D'ailjeiir'* itiiDs wrons un jour mariés... nous avons pour nous lesclintir es t|e mer...

— Je n'y pen4.iis pas! s'écria naïvemonl Ix)uslonu, quiso dit en liil-m/imn: Il sera toujours lemps de rompre au retour du (lelil In Baudraye.

A compter de celle joiirnée.Lousleau vécut luxuuusement. Hinnh pouvait IuINt. aux jimmièrt^s représentations, avec lesfBmmeH lt'< rnienx lni^i•H de Paris. Can-ssé pur ce bonheur Intérieur, Lousleau jouait avec ses uiiiis, par Iuluité,

le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par madame de la Baudraye.

— Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la fenêtre si je le lui disais.

Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle pouvait être si riche, si haut placée, et au moment où ses primitives ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire: — On vous trompe! Elle répondit: — Je le sais I

Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une observation.

— M'aimez-vous encore? lui demanda madame de la Baudraye en l'interrompant au premier mot.

— A me perdre pour vous, s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds.

Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla comme une fouille, il senfit son larynx immobile, ses cheveux frémirent dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie.

— De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà comment je l'aime.

Le magistrat comprit alors cet argument ad hominem! Et il eut des larmes dans les yeux, lui qui venait de làire condamner un homme à mort! La satiété de Lousteau, cet horrible liénoûinent du concubinage, s'était trahie en mille petites clioses qui sont comme des grains de sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime. Ces grains do .sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de la Baudraye avait fini par bien juger Lousteau.

— C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contra le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop complaisant h la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr. Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus d'avenir. Son lalent périrait dans la misère.

— Oh 1 ma Dinah I .s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?... Quel est lo sentiment qui te donnera les forces de persister...

— Je serai .sa mère ! avait-elle dit.

Il est des positions horribles où l'on no prend de parti qu'au moment où nos amis s'a [lerçoi vent de noire dé.slionneur. On transige avec soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le procureur du roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un patito, venait do se l'aire lo bourreau de Dinah!

— Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame do Pompadoiir fut pour gariler le pouvoir, se dit-elle quand monsi('ur de l'.lagny fut parli.

Cette parole dit assi^z que son amour devenait lourd à porter, et ()u'il allait êlre un travail au lieu d'êlre un plaisir.

Le nouveau nMe ailopté par Dinah était liorribiiMiient douloureux, mais Lousteau ne le rendit pas facile il jouer. En .sa qualité de bon enfant, (pi.md II voulait sortir après dfiiiT, il jouait de peliti^s suènes d'amitié ravissante.s, il disait à Dinah des mots vraiment pleins do timdresse, il prenait son compagnon par lu chaîne, et quand il l'en avait mi^urtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait: — T'ai-je fait mal?

Ces menteu.ses caresses, cx's dégiii.semens, eurent quelquofuis des suites dé,shonoranl(<s pour Dinuli, qui croyait h das retours lie tendresse. Hélas! la mère cédait avec une honleiisii lai'llidi la pluie à Didine. I^lle .se sentit comme un jouet entre les muins de cet homme, (it elle finit par se dire: — lih bien I je veux être son jouet! («n y trouvant des plaisirs aigus, des jouis.s«uces de damné.

Quand celli' lemiiie d'un esprit .si viril se jeta par la pensée diiii) la solitude, elle .wntil sou courage déluillir.

LA MUSE DD DÉPARTEMENT

Elle préféra les supplices prévus, inévitaMes, de cptto intimité féroce, à la privation de jouissances d'autant plus exquisfs qu'elles naissaient au milieu de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de no7i qui se changeaif-nf en oui l Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumatre trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur n'en goflte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince. Quand Dinah se disait à minuit: — Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Etienne, elle reconnaissait sa manière de sonner Souvent elle essayait des voluptés comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne leur rien laisser dans ce cœur ras'^asié. Combien de fois joua-t-t'lle la tr.igélie du Dernier jour d'un Condamné, se disant: — Demain, nous nous quitterons ! Et combien de fois un mot, un reyard, une caresse empreinte do naïveté, la fit-elle retomberdans l'amour! Ce fut souvent terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pillesl... Elle n'avait pas, enfin, épuisé l'immonse trésor de dévouement et d'amour que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas êtn? Ellénore. Elle évita les larme*, se garda de toutes les amt-rtumes si savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette œuvro poignante, et dont la glose paraissait à Hinah presque supérieure au livre. Aus-ii relisait-elle souvent le magnifique article du seul critique qu'ait ou la Revite des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête de la nouvellle édition d'Adolphe.

« — Non, se disait-elle en répétant les fatales paroles, » non, je ne donnerai pas .'i mes prières la forme du com- » mandement, je ne m'empresserai pas aux larmes comme » à une vengeance, je no jugerai pas les actions que j'ap- » prouvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai point un » œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne trou- » rera pas une bouche impérieuse, dont lu baiser soit un » ordre sans p-pliijue. Non! mon silence no sera pas une » plainte, et ma parole no sera pas une querelle! » Je no serai pas vulgaire, se di'^ait-elle en posant sur sa table le petit volumi' jaune ipii déj?) lui avait valu ce mot de Lousteau : « Tiens, lu lis Adolphe? » N'eus^é-je ipi'un jour ofi i| reconnaîtra ma valeur et où il se dira: » Jamais la victime n'arrié!» ce serait assez I D'ailleurs, les autres n'auront que des inomens, et moi j'aurai toute sa vie I

En se croyant autorisé par Ja conduite de sa femme l'i la punir au tribunal domesiicjue, monsieur do la Baudraycî eut la délicate-se do la voler (lour achever sa grande entre- (irises il(! la mise en culture di's douze ci'nis hectares (!(• brancles, h laipielle, depuis 1H.16, il consacrait ses revenus eu vivant comme un rat. Il manifuila si bien les valnirs l.iisscTS par monsieur Silas l'ii'dcli'r, (pi'il put n'-duire la liipiidaliou authentique à huit cent milln l'r.inrs, tout en en r.i(ip(>rlnnl douze cent mille. Il n'unnonçii pnintsoti retour il sa femme; mais, pendunl qu'elle soutirait des maux iiiMiiis, il brtlissait des termes, il creusait des I'osm's, il pointait di'.s arbres, il se livriiit,i des di'rrulirmen ; aiidarli-ux (pii le tirent regarder comme un d(!S UKroiiomes les plus di.stinxués du llerry. Les quatre cent mille francs pris à sa femme pHSM'Tenl en trois ans h cette opération, et la terre d'Aiizy <lul, dans un lemjis donné, rappcjrlerMiixanle douze mille lianes de rentes, nei.s d'iiiipnls. (.tuant aux liml cent mille francs de rentes, il en lit enqiloi en (piaro et <lemi (lOur cent, h quaire-vinKia francs, nrflco h la niw (Inancière duo au ministère ilit du I" mars. Iji pruourani al> .si ipi.iranle-liuit milie francs de renb sa sa femme, il se regarda connue (piille envers elle. No pouvail-il piislui n-présenier les ilou/.e ciinl nulle francs le jour où le ipmlre et demi déplisserait ronl francs. Son imiiortanc^i ne lut p'us primé' h S.mcerre que pur celle du |,|us riche propriétaire loncier de rraiMu-, ijoiit il .se faisjut h^ rival. Il se vovail cent (piaraiile nul e francs de renie, rjunt qualre-viiiKl-dix en fonds de lerre lorm.iiil son m;ijoral. Après uvoir calculé qu'il pnrl si>s rcvemis, il payait dix millo frniica d'iinp.M»,

trois mille francs de frais, dix mille francs à sa femme, et douze cents ft sa belle-mère, il disait en pleine société littéraire: — On prétend que je suis un avare, que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six millo cinq cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux enfans ! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la seconde maison de la Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière que la première. J'irai vraisemblablement à Paris solliciter du roi des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse.

Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer de ce petit homme. Le président Boirouge .seul lui répondit: — A votre place, je ne me croirais heureux que si j'avais une flUe...

— Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris...

Au commencement de l'année 1841, madame de la Baudraye, en se sentant toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtemens noirs; mais elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changaient en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour no pas sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en ces momens de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les malheureux dans une .sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée par son confesseur, é|iiait le moment de lassitude que ce prêtre, lui prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfans. Elle se con tentait de demander une séparation de domicile sans exiger une séparation oe cœur.

Dans la nature, ces sortes de situations violentes no se terminent pas, comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement arrangées ; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût, par la flétrissure de toutes les fleurs de l'Ame, par la vulgarité des habitudes, mais très souvent aussi par une autre passion qui dépouille une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or. quand le bon sens, la loi des convenances sociales, Tinlérét rie famille, huis les élémens do ce qu'on appelait la morale publique sous la Restauration, en haine du mot religion catholique, fut a[ipuyé par lo sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude du dévouement arriva presque h la détaillance. et (pie, dans cette situation, un coup par trop violent, une do ces Lâchetés (jue les hommes ne laissent voir quJi des femmes dont ilssi^ croient toujours maîtres, met le comble au dé;;oût, au desenchantement, l'heure est arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc peu de chose à faire pour détiicher la laie aux yeux do sa lille. Elle envoya ch(wher l'avocat «éneral. Mon.sieur do ( la;rny acheva l'œuvre en attirmant h madame de la Uiuidr.iye (pie, si elle renonçait l'i vivre avec Etienne, son mari lui iai.sserait .ses enfans. lui permellrait d'hubiler Paris, ol lui rendrait la disposition do se» propre».

— giielleexisleiicel dilil. Eu usaiil de précautions, avec l'aide de personnes pieuses et ( harilaliles, vous pourriez avoir un salon et reconquérir une position. Pans n'est pas Saiicerre I •

liiiiali s'en remit h monsieur do Clagny du soin de nép(ici( r une réconcilialion avec le |ietil >ieillard. Monsieur de la Daudraye avait bien vendu st>s vins; il avait vendu de s l.iiiies, il avait abattu des réserves, et il était venu,. sans rien dire ft .sj» femme, i» Paris, y placer deux cent nulle fr.mcseii achetant, rue de l'Arcade, un charmant lii^lel pTovenanl de la li.piidation d'une grande fortune an.stocratKpie ( omiiromise. Membre du conseil général de son

(|,.piirt( m dejniis 182(1. et pavant dix mille Irancs de

roiiliibulKuis, il se trouvait doubleineni dans lescoiidilions exiRt'^'s par la nouvelle loi sur la pairie, (^uelipie temi»» avant r.-liclion ^-l'iiérale de 18VJ. il diVIara sa caiidid iliiro nu cas où il ne serait pas fait pairdi< Eranri>. Il deiiiaiidail égnleiiienl t\ être revi'tii du litre de comte ( l promu commandeur de l.i U^gion dliomieur. lai llual^ro d'éleclious,

DE BALZAC

lout ce qui pouvait consolider les nominations dynastiques était juste ; or, d-ms le cas où monsieur de la Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre devenait plus que jamais le bnuig-pourri de la doctrine. Monsieur de Clagny, dont les talens et la modestie étaient de plus en plus appréciés, appuya- monsieur de la Baudraye; il montra dans l'élévation de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts matériels. Monsieur de la l-audraye, une lois nommé comte, pair de France et commandeur de la Légion d'honneur, eut la vanité de se faire représenter par une femme et par une maison bien tenue ; il voulait, dit-il, jouir de la vie. H pria sa femme, par une lettre que dicta l'avocat général, d'habiter son hôlel, de le meubler, d'y déployer ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château d'Anzy. Le nouveau comte lit observer à sa femme que l'éducation do leur fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que Ituirs intérêts territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le comfiiaisant mari chargeait donc monsieur de Clagny de remetlre à madame la comtesse soixante mille francs pour l'arrangegement intérieur de l'hôtel de la Baudraye, en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de la porte cochère avec cette inscription : Hôlel de la Haudraye. Puis, lout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquiJation Silas Piédefer, monsieur de la Baudraye annonçait le placement en quatre et demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et lui allouait celte inscription pour ses dépenses, y compris celles de l'éducation des cnfans. Quasi forcé de venir à Paris pendant une partie de la session de la chambre des pairs, il recommandait alors ft sa femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus des communs.

— .\h çà I mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient magnifique, que va-t-il encore 'evenir? C'est à faire trembler, dit madame de la Baudraye.

— Il .satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt onsl répandit le magistrat.

La comparaison de .sa destinée à venir avec sa destinée aclucdle n'était pas soulcnablo pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine avait tourné la tôto pour ne pas voir .son amie de ca'ur du pensionnat Chamarolles.

Dinah se dit : — Je suis comtesse, j'aurai sur ma voilure le manteau bleu de la pairie, et dans mon salon 1rs soniiniiéâ do la politique et do la littérature... je la regarderai, moil...

Otte petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la conversion.

L'n beau jour, en mal 1842, madame de la Baudraye paya toutes lr« detti's de son incmagc^ et laissa mille écus sur la liasse de tous les ('omptes acipiittés. Apn\s avoir envoyé sa mère et .s(!S enfuns h l'hôtel de la Baudraye, elle attc-ndit Lousleau tout habillée, conitiic pour .siirlu'. (,)uiin(l l'exroi de .srjn ro'ur rentra pour liîner, elle lui dit : — J'iii renvers*! la iriarmite, mon ami. Madame de la Baudraye vous flonne h dîner au Hocher de Cancale. Venez I

Fille entraîna Lousteau stup(''(ait du petit nir dégagé que prenait cette femme, encon; asservie |(^ matin h ses moindres caiinces, cijr elle aus.si avait joué la comé-die depuis deux mois.

— Madame do la Baudraye est ficelée comme [lour une première, dit-il en .se servant de l'ahri'-viation (lar laquelle on di-sj^nr! en nrgol de journal une premlén^ reiircsentatlon. l'.l pourquoi pas. Dmah !

— N'oubliez pas le respert que VOUS devez ft madame dd la llaurlraye, dit Kraveinenl Dmah. Je ne .sais plus ce que .^igtllll^! re n\()l ficelée...

— («mmeiii IndineT lit-il en la prenant par la tulle.

— Il n'y a idiis i|e DhIhk', vous l'avez tuée, num ami, rtfpondit-elle en se di»ga»(eanl. M je vous dmine la première repré.sentJiUon de mailume la comtesse de la Buiidroye...

— i/esl donc vrai, noire insede est pair cle France?

— I.;i nominalioti sera re wur d.ins le Moiiilnir, m'a dit

monsieur de Clagny, qui lui-même passe à la cour de cassation.

— Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être représentée à la chambre.

— Mon ami, nous nous séparons pour loujours, dit madame de la Baudraye en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une mère. Quittons nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut. Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années?

— Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ràa vie et détruit mon avenir, dit-il d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre do Benjamin Constant, et vous avez même étudié l'article de Gustave Planche ; mais vous ne l'avez lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous avez une de ces belles intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a di^s livres mâles ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adol[)he, les hommes y voient Ellénoro et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale 1 Vous vous êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme d'Adolphe. Go qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poêle, ni riche. Il a donné six ans de son énergie, du niomi'nt de la vie où riiomme peut accepter les rudes.ses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son premier amant devait, tôt ou tard, laisser le second. Adolphe est un Allemand blondasse qui no se sent pas la force de tromper Ellénore. Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles déshonorantes, des plaintifs, et qui se disent ; Je ne parlerai pas de ce que j'ai perdu I je ne montrerai pas toujours i'i l'égoïsme que j'ai couronné mon poing coupé comme lait le Uamorny de la Jolie l'ille de Perth; mais ccux-lc), ma chère, ou les quitte... Adolphe est un lils de bonne mai.son, un cœur arislocrale i)ui veut rentrer dans la voie des honneurs, des placi's, et rattraper sa dotsoiiale, .sa considération C0iii|)romise. Vous jouez en ce moment ii la fois les deux personnages. Vous ressentez la douleur qu(! cause une po.sition perdue, et vous vous croyez en droit d'aban- (Uiniiir 1111 pauvre amant (pii a eu li; malheur de vous criiin' assez supérieure pour admettre <iue si elicz l'hoiumo le cœur doit ôtre constant, le sexe peut se laisser aller i"» des caprices...

— El croy(;z-vous que je ne .serai pas occupée do vous rendre l'e que je vous ai fait perclns? Soyez tiMii(iuill(\ répondit madame delà Baudraye, l'oudroyéli par cette .sortie, votre EII('nore ne meurt pas, et, si Dieu lui prêle vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux loreltesot aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une l'élicio Cardot.

Chacun des deux amans devint mau.ssade : l.ou^leau jouait la tristesse, il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinali, vraiment triste, écoutait les reproches de .son lO'iir.

— l'ounpiiii, <lit Lousteau, ne pas linir commi! nous aurions ili) (•nniiiiencer, cacher à tous les yeux notre uniour, et nous voir .secieteinent I

— Jamais I dit la nouvelle comtes.so en prenant un air glacial I N(> devine/, -vous pas que nous sommes, après lout, des êtres Unis. Nos seiiiimeiis nous paraissiiil inlniis à raiiM' du presseiiiiiiient ipie nous avdiis du cicd ; mais ils (Mil icibas pdur liiiiites les Ibrces de notre organisation. Il est des iialiins iiiidles et Irtches (pii peuvent recevoir un nombre iiilini d(< blessures et persister; mais il en est de jilus fiut( ment trempées ipii liiii.sseiil par se briser sous les corps. \ DUS m'.ivez...

— Oh I assez, Uil-il, ue fahom plus de copiel.,. Voire ar-

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

ticle me semble inuiile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot : Je n'aime ptust...

— Ah! c'est moi qui n'aime plus I s'écria-t-elle

étourdie.

— Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins, plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez voire associé...

— Je le quitte!... s'érria-t-clle en levant les deux mains.

— Ne venez-vous pas de dire : JamaU /...

— Eh bien! oui, jamais l reprit-elle avec force.

Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment où DJÊjali restait insensible à ses méprisans sarcasmes. Le journaliste ne put retenir une larme : il perdait une alTection sincère, illimitée. Il avait trouvé dans Dinah la plus douce La Vallière, la plus agréable Porapadour qu'un égaisto qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme l'enlant qui s'aperçoit qu'à force de traca-scr son hanu'ton il l'a tué, Lousteau pleurait,

Madainr de la Baudraye s'élanra hors de la petite salle cil elli; <lînait, [)aya le dîner, et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant féroce.

Dinah passa tout un tritnestre à faire de son hôtel un modèle du comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Celle double métamorphose coûta Imite mille francs au delà des prévivions du jeune pair de Franco.

Le fatal événement qui lit perdre à la famille d'Orléans son héritier présomptif ayant nécessité la réunion des chambres en août 1842, le pelit la Baudraye vint présenter ses titres à la noble chambre plus tôt qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme, qu'il donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où. selon les usages, il fut présenté par d(!ux pairs, lo baron de Nucingcn et le marquis di; .Montriveau, lo nouveau comte rencontra le vieux duc de Chaulieu, l'un de ses anciens débiteurs, à pieil, un parapluie à la main, tandis qu'il se trouvait camiié dans une peiit(^ voiture basse, sur les panneaux de laqu'lle brillait .son écusson, et où se lisait : Veo ne palet [ides el hominibus. Cette comparaison mit dans son ccniir une dosi' d(!ce b.iume dont se grise la bourgeoisie depuis 1830. Madame la B.iudrayi; fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'éiait le jour d(! son mariage. En proie à une joie suprrlative, l'avorton triom- (ihait, à.soixanle-quiitrc! ans, de la vie qu'on lui déniait, de la l'arnillc, que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa Icmme, qui recevait chez elle à dîner mon- .sieiir etuiailame de Clagny, le curé de l'Assomption el ses deux iritroduoteurs à la chambre. Il cares.sa ses enl'ans avec uni! fatuité charmante. La beauté du service de table cul .son approbatidii.

— Voila li's toisuiKs du Bcrry, dit-il en montrant à mon- .sieur d(^ Nuringen les i luihes surmontées de sa nouvelle couronne, ellis sont d'aiLçeiitl

Quoique dévoré d'utm profonde mélancolie, contenue avec la puissance il'une femme devenue vraiment supérii'iiK', Dinah fut charmanii , spiriluelUs et surtout parut rajeunie dans .son demi de lour.

— L'on diiail, s'écria le pelil la Baudraye on monlranl sa femme a monsieur du Nucingcn, que lu comtesse a moins de trente ans I

— Ah 1 mutame aid eino famé le drende nns.scî repril le l.iroii, ijui .se .servait îles plai:iaiileries consacrées en y voyant une .sorte (!(• monnaie pour la conversaliuii.

— Dans toiil(! I.i (brc(! du leiine, répon .il la comh-.xse, I ir j'en ai Irenle-ciuq, cl J't'spùro bien avoir une petite passion au cœur...

— tJui, ma li'iniiie m'a ruinée t^ii poliches, en chinoiseries...

— Madame a eu ce goftl-là de bonne heure, dil le mari|ui!. de Montriveau en souriant.

— Oui, reprit li> jielii lu Baudraye er. regardant froi.leiiirnt I" marquis ije Montrivau iju'il a>ail eoiinu à Bour-

j;es, ^(llls savez qu'elle il ramas^i» eu i'j.'ifi il -J? pour plus liiin million de ciiriosili.'s, qui loiil ilAii/v un uiiiM'e...

— Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny, en trouvant ce petit avare de province à la hauteur de sa nouvelle position.

Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du vole de la loi de régence par la chambre, le petit pair de France alla faire ses\endanges à Sancerre, et reprit ses habitudes Pendant l'hiver de 1842 à 1843, l-î comtesse de la Baudraye, aidée par l'avocat général à la cour de cassation, essaya de se taire une .société Nnlurellement elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux lois par semaine, elle y menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir madamo de la Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons amiables, malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses enfans, sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses Irompées. L'admirable nionsi.-ur de Clagny recrutait des femmes pour la société de la comtesse, et il y parvenait. Mais il réus.sissait beaucoup plus auprès des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde.

— Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat d'une beauté reconquise et par .sa vie luxueuse el par sa maternité.

Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le curé de la paroi.sse, était admirable en expédions. Il servait chaque mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de Prusse à .sa chère comtesse; il la donnait pour une femme hon ligne à des gens auxquels elle ne dsait pas deux mots, mais qu'elle écoutait avec une si profonde attention, qu'ils s'en allaient convaincus de sa supériorité. Dinah vainquit à Paris par lo silence, comme à Sancerre par sa loquacité. De temps en temps, une épi;;ranime sur les clio.ses ou quelipie observation sur les ridiculis révélait une femme habituée à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le feuilleton de Lousteau. Celte époijue fui pour la passion du pauvre maj;istrat comme cette sai.-on nommée l'été do la Saint-Martin dans les années sans soleil. Il se lit plus vieillard qu'il ne l'était pour avoir le droit d'êire l'ami do Dinah sans lui faire tort; mais, lomme il eût été jeune, beau, com[iroinetlanl, il se mellail à dislance, en homme qui devait cacher .son bonheur. Il es.say.iil de couvrir du plus profond .secrel ses petits soins, ses iV'gers caileaux, que Dinah montrait au grand jour. Il tâchait de donner dessigniliciilions dangereuses à ses moindres obéi.ssances. , |,,

— Il joue à la passion, di.sait laconlesse en riaiil.

Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et lo magistrat se dirait :

— Elle s'occupe do moi I

— J(> lais uiii^ si grande impression àco pauvre homme, disait-elle en riant à ,sa mère, que si je lui di.sais oui, jo crois qu'il dirait non.

Un soir, monsieur do Clagny ramonait en compagnie do .sa femme sa cliere fomte,s.s<> profondément .soucieuse. Tous trois venaient (i'.issisler à la pn iiiière reprtsenlrtlion de la Main droite et la Main gauche, le premier drame de Léon Uuzian.

— A quoi pcnscz-vousT demanda lo magistrat cfTrayé«i« la mélancolie de .son idole.

La persistance lie la tri.slos.so cachée mais profonde qui dévorait lu coiMtes.se était un mal dangereux <juo l'avocat gênerai ne sav.iil fias combattre, car le vérilablt" amour est souvent maladroit, surtout quand il n'esl pas purl.iK''. Lo véritable uiiiour einprunlr sa l'orme au carai lèri-. Or, li< (li- Kiii' ma;;istr.it ainiail à l.i ni.iniere il'Alceste, ipiaiid iiiadamo de la llaudra>e voulait l'être aiinCeà la manière i!e l'hiliiile. Les Mclietes île l'amour .s'accommodent lorl peu de la liiy.iut<) du Miiinlhrope, aussi llimdi se KurdHit-<-lle Ineii ilouvrir.soni leur à .son patilo. Coininent o-er avouer qu'elle re- Kiellail piirlois son mu lenH»' lan;;eî Llle .senlail "m \ido énorme ilaiis la vie du nioliile, elle ne savait l\ qui rai>|i<>rler ses .succès, ses Irioiiiphi s, ses toilelte.s. Parfois les souvo-

DE BALZAC

nirs Je ses raisèrps revenaient mêlés au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses.

Dinah ne répondant pas, le maffistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.

— Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en souriant.

— La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et de la vérité.

— Eh bien! je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à n'être entendue que du magistrat. Eu l'aperceraent triste, profondément découragé, je me suis dit : A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?

— Eh 1 si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de'ciaiïny. qu'il vit maritalement avec Fanny Baupré. Vous m'arrachez cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris; vous auriez cru peut-être à quelque sentiment peu gf'néreux chez moi.

— Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus rares. Ah! pourquoi...

Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé; mais elle supprima le reste de sa phrase que l'avocat général devina : Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre mari!...

Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de la Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut avoir du succ^s, et elle en obtint; mais elle faisait peu de pro?r^s dans le monde des fouîmes; elle éprouvait des difficultés à s'y produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et l'avocat général frappèrent un trrand coup en faisant nommer madame la comtesse de la Baudraye quêteuse pour l'ieuvro de bienfaisance fondée par madame do Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe.

La marquise d'Espard , h qui monsieur do Cnnalis lisait les noms de ces dames, h l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse : — Je suis depuis bien longtemps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de madame de la Baudraye.

Pendant les jours de printe?nps, qu'un caprice de notre planète fit luire sur Paris dès la preniièriî semaine du mois de mars, et qui f)ermit do voir les Champs-Elysées feuilles et verts h Longchamp, [ilusieurs fois déjh, l'amant de Fanny Beaupré, dans ses promenades, avait aperçu madame de la Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors ()liis d'uni! fois mordu au r^i-ur p.ir un de c<!s mouvemens de jalousie et il'envie iis%i>i fiimiliers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son ancienne matlressi-, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise, un air rOveiir, et ses deux enfans .'i chaque pcjrtjcrr-. Il s'a(iostropli,iit li'autant plusen lui-même, qu'il se trouvait aux prises avec les plus algues de toutes les misères, une misèrn rarhèe. Il éiait, comme toiitfs les natures essentiellement vaniteuses et lé- (f^res, sujet /i Ci) singulier point d'honneur <]nl consiste il no pas dérliolr aux yeux de son public, (jui l'ait commettre dM rrim»'s M;/hux aux hommes de Bourse pour ne pasOtru chassé, ilu irmiiledo rM^otatre, qui clonrie .'r Certains crimineta le rniirni^e d<« faire do.» actes de vertu. I.oiisteftu dînait t-t il«'jeiiii/)jt, fumait comme s'il était riche. Il n'eilt piis, |)onr une«iicressJon, manqué d'acbeler lesi-i;,',ires les plus c+n-rs, pour lui cornm» pour In dramalur^'e ou le prosateur nver |e.qof.|^ j| entrait cl.ms un di^bit l.e journaliste se prnmonnil en buttes vernies; mais II rr.ii^rriajl des saisies, qui, selon rexiiresslon des buissi.-rs avaient reçu loijs les sarn-mens. Knnny Beaupré nupossiidail (ilus rien d'engagea- Me, el si's np(iriiniemeuls ét/iienl frap|,és d'opposilicuisl Apr^snvoir (*piHs<' le i tnijre [,oH»il)|e des avanres aux revues, au» Imiriinux e| rhe/ |..h lit.Miri s, Hir^niie ne savait plus .lô qiiellf. Hirre fuire nr. I.es jeux, si maladrollenient su|iprimé», Itfl |ioiiv.ii< ni plus Hcquiller romnie jadis les lettres de

change tirées sur leurs tapis verts par les misères au désespoir. Enfin le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais il n'avait rien demandé, cent francs I

Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobillier adjuis par tant de privations, enrichi par madame de la Baudraye. Or, le 3 avril, une affiche jaune, arrachée par le portier après avoir fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi suivant, jour des ventes par autorité de justice.

Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées, car les idçes , à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue! Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin, en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait.

— Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou, qui pouvait tout à la fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot. En t'endormant toujours saoul, tu te réveilleras fou.

La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait dit: « Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai.» Mais il se sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires. la librairie, dévorée par la contrefaçon, payait peu. Les journaux lésinaient avec les talens éreintés, comme les directeurs de théâtre avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil sur la foule sans y voir, le cigare à la bouche et les mains dans ses gous.sets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les lèvres. Il vit alors passer madame de la Baudraye en voiture, elle prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre au Bois.

— Il n'y a plus que cela, se dit-il.

Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en citadine à la porte de madame de la Baudraye, et pria le concierge de faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu :

« Madame la comtesse veut-elle faire à monsieur Lous- » teau ta grâce de le recevoir un instant, et à l'instant. »

Co mot était cacheté d'un cachet qui, jadis, servait aux deux amans. Madame do la Baudraye avait fait graver sur une véritable cornaline orientale : Parce que t Un grand mot, le mot des femmes, le mot qui peut expliquer tout, même la création.

La comtesse venait d'achever sa toilette pour aller à l'Opéra, le vendredi était son jour de logo. Ello pâlit en voyant le caclKît.

— Qu'on attende! dit-elle on mettant le billot dans son corsage.

Elle eut la force do cacher .son trouble et pria sa mèro (]i\ coucher les enfans. I^lle fit alors dire h Lousteau de venir, ('telle le reçut dans un boudoir attenant i'i .son grand salon, les |iorles ouvertes. Elle devait aller au bal après lo specincle, ell(^ avait mis une diMicleuse robe (>u soie broclK^o h raies alternativ(wu(>nt mal(>set pleines de fleurs, d'iui bleu prtie. Ses «ants f^arnis et ft (glands laissaient voir .ses beaux bras liliiiic.s. Elle étincelait <le dentelles, el [lortail toutes les jolies rutilili's voulues par la mode. Sa coilVure h la Sévi>;né lui donnait un air lin. Un collier d(( pi'tles ressemblait sur sa poitrine à des siuil'llures sur de la nei,i;e.

— (,)u'nvez- vous, monsieur? ilit la comtessi" en sortant son pi<'(l lie dessous sa robe pour pincer un coussin do volours, je croyais, j'esfiéiais être (larlaitemenl oubliée...

— Je vous iUtiùs jamais, vous ne voiiilriez pas mo croire, (lit Lousteau (|(il resta debout (>l se promena tout en mârliant des fleurs iju'il prenait à chaque tour aux jardinières dont les massifs emliaiiinaient le boudoir.

lu iiiiimeiil de silence nigna. Madamiuli^ la Bauilraye,

LA MUSE DU DÉPARTEMENT

en examinant Lousteau, le trouva mis comme pouvait l'être le plus scrupuleux dandy.

— Il n'y a que vous au monde qui puissiez me secourir et me tendre une perche, car je me noie, et j'ai déjà bu plus d'une gorgée... dit-il en s'arrêtant devant Dinah et paraissant céder à un effort suprême. Si vous me voyez, c'est que mes affaires vont bien mal.

— Assez 1 dit-elle, je vous comprends...

Une nouvelle pause se fit entre eux pendant laquelle Lousteau se retourna, prit son mouchoir, et eut l'air d'essuyer ses larmes.

— Que faut-il, Etienne? reprit-elle d'une voix maternelle. Nous sommes en ce moment de vieux camarades, parlezmoi comme vous parleriez... h... Bixiou...

— Pour empêcher mon mobilier de sauter demain à l'hôtel des commissaires-priseurs, dix-huit cents francs! pour rendre à mes amis, autant I trois termes au proprii^taire que vous connaissez... Ma tante exige cinq cents franco.

— Et pour vous, pour vivre...

— Oh 1 j'ai ma plume...

— Elle est h remuer d'une lourdeur qui ne se comprend pas quand on vous lit... dit-elle en souriant avec finesse. — Je n'ai pas la somme que vous me demandez... Venez demain à huit heures, l'huissier attendra bien jusqu'à neuf, surtout si vous l'emmenez pour le payer.

Elle sentit la nf^-cessité de comçédicr Lousteau, qui feigna de ne pas avoir la force do la regarder; mais elle éprouvait une compassion à délier tous les nœuds gordiens que noue la société.

— Merci! dit-elle en se levant et tendant la main à Lousteau, votre confiance me fait un bien I... Oh ! il y a longtemps que je ne me suis senti tant de joie au cœur.

Lousteau prit la main, l'attira sur son cœur et la pressa tendrriiicnt.

— Une goutte d'eau dans le désert, et.... par la main d'un ange.... Dieu fait toujours bien les choses!

Ce fut dit moitié pl.iisanlerie et moitié attindrisscment; mais, croyez le bifn, ce fut aussi beau comme jeu de théàtri', (juo celui doTalma dans son fameux n'ilnde Leiccstor, où tout est en nuances de ce genre. Dinah sentit battre le Cjeur à travers l'éfiaisseur du drap, il battait do plaisir, car II" journaliste échappait à l'épervier judicidire: mais il battait aussi d'un désir bien naturel à Taspect de Dinah rajeu-

nie et renouvelée par l'opulence. Madame de laBaudraye en examinant Etienne à la dérobée, aperçut la physiono^ mie en harmonie avec toutes les fleurs d'amour qui, pour elle, renaissaient dans ce cœur palpitant; elle essaya de plonger ses yeux, une fois, dans les yeux de celui qu'elle avait tant aimé, mais un sang tumulteux se précipita dans ses veines et lui troubla la tête. Ces deux êtres échangèrent alors le même regard rouge qui, sur le quai de Cosne, avait donné l'audace à Lousteau de froisser la robe d'organdi. Le drôle attira Dinah par la taille, elle se laissa prendre, et les deux joues se touchèrent.

— Cache-toi, voici ma mèrel s'écria Dinah tout effrayée. Et elle courut au-devant de madame Piédt-fer. — Maman dit-elle (ce mot était pour la sévère madame Piédefer une caresse qui ne manqu dt jamais son effetj, voulez-vous me faire un grand plaisir, prenez la voiture, allez vous-même chez notre banquier monsieur Mongenod, avec le petit mot que je vais vous donner. Venez, venez, il s'agit d'une bonne action, venez dans ma chambre.

Et elle entraîna sa mère, qui semblait vouloir regarder la personne qui se trouvait dans le boudoir.

Deux jours après, madame Piédefer était en grande conférence avec le curé de la paroisse. Après avoir écouté la lamentation de cette vieille mère au désespoir, le curé lui dit gravement :— Toute régénération morale qui n'est pas appuyée d'un grand sentiment religieux, et poursuivie au sein de l'Église, repose sur des fondemens de sable... Toutes les pratiques, si minutieu-e- et si peu comprises que le catholicisme ordonne, sont autant de digues nécessaires à contenir les tempêtes du mauvais esprit. Obtenez donc de madame votre fille qu'elle accomplisse tous ses devoirs religieux, et nous la sauverons...

Dix jours après cette conférence, l'hôtel de la Baudraye était fermé. La comtesse et ses enlans, sa mère, enfin toute sa maison, qu'elle avait augmenti'e d'un précepteur, était partie pour le Sancerrois, dû Dm.di voulait passer la belle saison. Elle fut cliaruiaute, dit-on pour le comte.

Note de l'ArTECB.— Pape 209. colonne l"*, liRne 12. au lieu de Tobie Piéilefer, lisez Silas Piédefer. On piul pardonner i l'auteur de s'être rappelé trop tard que les calvinistes u'adiuettcnt pas le livre do Todie dans Its Saintes Écritures.

FIN DB LV UUSB DU DÈPABTEUBNT.

l'art*. — linprliueitr J, Volitciiil, U, rur da CrotuiDk

Ce ^icde.

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