‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 19 sur 45 · TOME DEUXIEME · texte numérisé non relu

TOME DEUXIEME

■^- I-ES UIVALITKS. — Li; LYS DANS LA VALLKK. — I.IIS ILIASIONS PIIRDI'KS.

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lu¥.S T?i\XK\.Yl¥.S.

LA VIEILLE FILLE

A M. EDGÈNE-ADGUSTE-GEORGES-LOUIS MOY DE LA GRENERATO SURVILLE,

Ingénieur au corps royal des ponts et chaussées , Comme un témoignage de Uaffeclion de son heau-frére ,

DE DALZvC.

Beaucoup de personnes ont dil rencontror dans cerlaincs provinces de France plus ou moins do ciievalicrs do Valois : il en existait un en Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième nori>s;iit en 18IC dans la ville d'Alençon, pcut-ôiro lu Midi pos-Zd^iit-il le sien. Mais le dénombrement de celle Inliu vali'-,icnne est ici sans importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute qui sont Valois comme Louis XIV élait Bourbon, se connaissaient si peu entre eux, qu'il ne fallait point hiur parler des uns aux autres; lous laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le Irûne do France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi faute d'un héritier mille dans la première branche d'Orléans, dite do Valois. S'il (■xisl(' des Valois, ils proviennent do Charles do Valois, duc d'AnguulOme, (ils de Charles IX et do Mario Touchel, do qui la |)Ost(;rilé mSlo s'est également éteinte, jus(iu'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais séiicuscment quo l'on prétendit donner reltc ilhislro origine au mari de la (ameuso Lamothe-Vdlois, impliquée dans l'affaire du collier.

Chacun de ces chevaliers, si les rcnseignemens sont exacts, fut, comme celui d'Alimron, un vieux genlilhomme, long, sec cl sans fortune. Celui d(; Bourges avait émigré, celui dn Toumine s'élait raeiié, celui d'Alenron avait guerroyé! dans la Vendé(!el ipielque [>eu chouanné. La majeure parlli; de la jeunesse de ce dermer s'élail pass('(> h Paris, oii la Ili'îvolution le sur(iril fi Irenle ans au mdleu de ses conquêtes, Accepté par la li.iut(\ ari^locr.die de la province pour un vrai Valois, le chevalier de Valois d'AI<Miçon avait, I ouiine ses homonjines, (ri\i'cllc'nl("4 manières, et paraissait hommo de haute compagnie. (Juinil à .ses nxrurs |iubliipu's, Il avait l'haliltiidn de ne jamais iWni'r rhe/ lui; il JMualt tous les soirs, et s'i't.iit iail pri'tidie pour un lionune 1res spuitiiel. Son piinclp.il diMiuil consistait ii raronhT une (c)ule d'iiueciloli's sur le ri'gne de Louis XV et sur 1rs comnicnceniens de la Ui'volution ; et les personiU's qui les enli'iidaic ut la |>remière lois les Iroiivaienl assez biiui narri'cs. S'd avait la vertu de ne pis répi'-lrr ses bons mois pri'soimels et de ne jamais parler de ses amours, .ses gr/lces et ses sourires ronnnellaienl dn délicieuses iiiiiiscrélioM'i. ('.<' bonliomme usait du privilège qu'ont les vieux gentilshommes voltalriens tin ne noinl aller ù lu nK's>e ; miii.sthani( n,ii /AC. — M. tlAirnll do la

cun avait une excessive indulgence pour son irréligion, r'n faveur de son dévouement à la cause royale. Son principal vice élait de prendre du tabac dans une vieille boîle d'or ornée du portrait d'une [irincesse Gorilza, charmante Hongroise célèiiro par .sa beauté .sous la lin du règne de Louis XV, à laquelle lejeuue chevalier avait été longtemps allaché, dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'élait battu. Ce chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait quo cinquante, et pouvait se permcllre celte innocenlo tromperie; car, parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait celte taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, toute la vie, ou toute l't'léganre qui est l'expression de la vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit dos vertus du chevalicT, il faut dire qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement sa ligure pflle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce lait est digne (le remaripie par un lemjis où la physiologie s'occupe tant du co'ur liuuuiin. Celle incaiidescenco se plaçait à gauche, Qimiipie les jambes hautes cl fines, lo corps grèlo et le (einl blalard du chevalier n'annonças.sent pas une forte sanlé, lu'vnnnoins il niange.iit comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province .sous 1(< nom de foie chaud, sans doute pour faire excuser son exces-if appi'lil. La circonslaïu'e de .sa rougeur appuyait .ses prétentions; mais, dans un pays cu'i les repas s," di-veloppent sur des lignes de Irenle ou ipialanle plais l'I durt'iil ipLilre hein'es, l'eslomac du chevalier sendilail être tm bient'.iil accordé parla Providence à celle liiiiiiH' ville. Selon quelques nu-cjerins, celh» chaleur plac(''e h gauche déuole un cieiir prodigue. La yje galante du che valiiT conllrmailVes assertions scicntitlipies, dont la responsahilili^ ne pèse;,pas fort heureusemenlsur l'Iiislorien. M.ilgré ces symptômes, monsieur de Valois nvnil une organisalion nerveuse, conséqueinment vivace. Si .son foie nrd.iil pour employer ime viedie expression, son rouir lu' bnV.iil pas moins Si .son visage ollr.iil quelques mies, si ses cheveux élaient argentés, un observateur instnul y aurait vu les stigninles de la passion et les sillons du pl.iisir; raraux tempes la pnde d'oie caraclérisliqiu<, ri au fr.uil 1rs mar- CvnMie humavie.) •'» — t

DE BALZAC

ches du palais montraient des rides élégantes, bien prisées à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme à femmes {laiiës man). Le coquet chevalier était si minutieux dans ses ablutions, que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que ses cheveux se refusaient à couvrir brillait comme de Tivoire. Ses sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par quelque secret. Sans porter d'odeur, lo chevalier exhalait comme un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de gentilhomme, soignées comme celles d'une petite maîtresse, attiraient le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant des têtes de nègre en diamans, admirablement faites d'ailleurs ; mais il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant (jue depuis le percement do ses oreilles ses migraines i'.ivaient quitté. Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli ; mais ne faut-il pas pardonner aux vieux célibataires, dont lo cœur envoie tant de sang à la figure, d'adorables ridicules, fondés peut-être sur do sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses têtes de nègre par tant d'autres grâces, que la société devait se trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vainement beaucoup do peine pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première liRiie lo soin extrême qu'il apportait h son linge, la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les gens comme il faut : celui du chevalier éttit toujours d'une iiiii"ise et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches ni plis. La conservation des vêlem^ns tenait du prodige pour ceux qui remarquaient la fa'hionablo indilférence du chevalier sur ce point ; il n'allait pasjusqu'.'i les râficr avec ilu verre, recherche inventée par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait a suivre les rudimens de la haute élégance anglaise une f.iluiti' personnelle qui ne pouvait guère être appréciée par Jfsgensd'Alcnçon. Le monde ne <Ioil-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui ? N'y a-t-il pas en ceci l'arcomplisscmenl du plus facile préce(jte de riivangile qui ordonne de rendre le bien [lour le mal? Cette fraîcheur do loiletic, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoiro et à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en nlrailo n'avait rien do mâle dans son air, et sembinil employer le lard de la toilette pour cacher les ruiin's occasionnées par le service militaire de la g.ilaiil(>rie. Pour tout dire, la voix produisait comme uneanlilhèso ddns la blonde d('licales.se du chevalier. A moins de se ran- ({cr à l'opinion do queli|ues observateurs du cœur humain, fl de penser que le chevalier avait la voix de son nez, son i)r«ano vous eftl sur()ris par des sons amples cl redond.ms. .Sans posw'der le volume des rolossali's basses-lailles, lo lirnliro de cette voix plaisait par un mi'dium étoffé, sembl.-iblo aux acccns du cor anglais, ré.sislans et doux, forts Il velouiés. Le chevalier avait IVanchement répudié lo coslunio ridicule que conservèrent quelques hommes monarcliiqui's, cls't'a.iil Ir.incheiMr'nt Miodcniisi' : il se montrait toujours velu il'uii habit marron à boulons dorés, d'une culoll"' Il demi jusie en pou-de-aijio et ù bouclr-s d'or, d'un «ili-t bl.iiMjsniiH brolerJK, d'une cravate serréo sans col de f.lioiniic, dtTnier veslife do raiicienne loili'lle française, aurpiel il avait ir.iiilaiil iiioiris.su renoncer, qu'il pouvait iiiii.sj niDiilrer "Oii cou d'ahbé coinmeiiiiataire. Si's souliers «! rei'oiimiaiidaienl par di.'t boucles d'or carrées, de.vqiielle» Il K<-iiéralloii aeluelle n'a pciiiil .souvenir, el qui s'appliquair lit sur un riijr noir verni. Le chevalier laissait voir •leiix chaîne* de iiioiilre qui peiidaieiil |i.irallèlriiieiil de chacun <lo M>.s goussets, autre resligi! des modes du dixliiiilièmc bièclo quo les Incroyables ri'nvûienl pas dédaigné

sous le Directoire. Ce costume de transition, qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est perdu sur la scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Mole. Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire plus, situé rue du Cours» au deuxième étage d'une maison appartenant k madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville. Cette circonstance expliquait la recherche excessive do son linge. Lo malheur voulut qu'un jour Alençon pût croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait eu l'impertinence de venir sans être appelé.

— Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné sa main à celle qui Un avait pendant si longtemps prêté son fer.

Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait faitbiendes sacrifices. MadameLardot louait à monsieur le chevalier de Valois deux chambres au second étage de sa maison, pour la modique somme de cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait en ville tous les jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était donc son dt'jouner, invariablement composé d'une tasse de chocolat, accompagné do beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de feu que par les hivers les plus rudes, et feulement pendant le temps de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement à Alençon, il avait notilement avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris qui lui restât d(; son ancienne opulence et que lui faisait passer, par quartier, son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de constitution. En etl'et, un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante livres envoyées par un monsieur Bordin de Paris. Cliai'un sut ces détails, à cause du profond secret que demanda le chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur do Valois récolla les fruits do son infortune : il eut .son couvert mis dans les maisons lesprus distingué 's d'Alençon, et fut invité ?i toutes les soirées. Ses talons do joueur, do conteur, d'homme aimable et de bonne compagnie, furcnt .si bien appréciés qu'il semblait ijue tout fiU manqué si le connaisseur do la ville faisait défaut. Les maîtres de maison, les dames, avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal, par le vieux ch(>valier : « Vous êtes adorablemeni bien mise I » elle était plus heureuse do cet éloge ipie du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots mon cœur, mon bijou, mon petit chou, ma reine, tous les diminutifs amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irivsislible dans sa bouche ; enfin il avait le privilège des superlatifs. Ses compliiiKiis, dont il était d'ailleurs avare, lui aoqiiérnjent les bonn(^s grâces des vieilles l^mmes; ils nattaient tout le monde, mémo les hommes adniinistralils, dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une dislinrtion ipii l'eût lait remarque* partout: il ne se iil.iigiiail jamais, il louait ses adversaires quand ils [lerdaieiit; il n'entreprenait point l'éducation do ses partenaires en ih-monlrant la manière de mieux jouer les coups. Lorsque, pendant la donne, Il s'élablissait de ces nauM'aboudes dissei talions, le chevalier lirait sa tabatière par un geslo digne de Moli-, regardait la [irinresse Goritza, levait dignement In couvercle, massait sa prise, la vannait, lu lévigeait, la façoiinnit en talus; [mis, quand les caries étaient données, il avail garni los antres de son nez el replacé In [irineesso dans son gilel, toujours fi gauiliel lin geiilillioninie du lion siècle (par O|tposilioii au .(7r«/irf siècle) pouvait seul avoir Inventé colto transaction entre un silence mi'prisant el l'é-

LA VIEILLE FILLE

pigramme qui n'eût pas été comprise. Il acceptait les ma zettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire de lui par beaucoup do personnes : « J'admire le chevalier de Valois! » Sa conversation, ses manivrcs, tout en lui semblait ôlrc blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni homme ni femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères do la vie de province : î'o'uf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait tourné, les détails burles'jucs sur la santé, les réveils en sur.-aut, les rêves, les \isites. Le chevalier possédait un regard langoureux, une attitude clas- •siquc pour feindre la compassion, (|ui le rendaient un délicieux auditeur; il plaçait un Aht un Bah ! un Comment avez-vous fait? avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds do son roman avec la princesse Goritza tant que duraient ces avalanches de niaiseries. Al-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci peut expliquer pouniuui, malgré ses gains constans, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux ()ui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, mémo dans le Musée égyptien de Turin, une si gentille nioniio. En aucun pays du monde, le parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins ofTensanl que chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait prier monsieur do 'Valois do lui rendre un petit service qui l'eût dérangé, ce quelqu'un no s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris do lui, sans étro surtout convaincu qu'il no pouvait rien à l'aft'airc, ou qu'il la gâterait en s'en mt^lant.

Pour expliquer la prolilémalique existence du chevalier, l'historien ii qui la vérité, cette cruelle débauchée, met le [loiiig sur la gorge, doit dire que dernièrement, après les trilles glorieuses journées do Juillet, Alençon a su (|ue la somme gagnée au jeu par monsieur de Valois allait, par trimestre, à cent cinquante écus environ, et ipie le sjjirituil chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-mèmo .sa renie viagèn', pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où l'on aime le positif. Beaucoup d(; si's amis, (il était mort, noti'Z ce point!) ont contesté »«o;-(/(Cm« cotto cinonstance, l'ont traitée d(! fable en tenant le chevalier de Valois [)Our un respectable et digne giMitilliomme (|uo |(^s libéraux calonmiaient. Heureusement pour les lins joueurs, il se nncontre dans la ;;al(?rie des gens (jui les houtifinnenl. llonli'iix d'avoir à juslider un tort, ces admirateurs le nii'Ut intrépidement; no les taxez pas d'enlélonii'Ut, ces hommes uni lu .sentiment de leur ilignité : les gouverncmens leur dumiMit re.\ejn|p|e. do cette vertu i|ui consiste ii enterrer nuilaimninl ses morts sans chanter le Te llciim de ses défaites. Si le clievulier s'est permis ce trait di^ line.sS(<, ipii d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier du Gramnuinl, un sourire du baron de iMi'iii'ste, une \iu\num de main du marquis di< Moncade, en était-il inoms li; convive aimable, riiomnin spirituel, l(ijou(uir inalt(''rable, le ravi^^ant conteur ijui r.ii.suil les flelices d'Alençon ? V.n quoi d'ailli'urs cette acliuu, qui rentre dans les lois du libre arbitre, estelle contraire aux moins élc'ganles d'un K<'ntilliiiinui(<? Lorsque tant do gens sont ol)ligésde .--ervir di's renies via- ( ères il autrui, quoi de plus naturel cpie d'en faire une, volontairenienl, 5 son ipeilleurami? Mais Laïus est mort... Au bout d'iinn (|uiiizaino d'ûiiiu'es de ce Irain de vie, le chevalier avait amassé dix mille et quelques cents fraiicji. A la reiitri'e des llourbons, un do ses vieux amis nioiisienr le marquis de l'umbretun,aiicleii lieuteniiiil dans le.Hmous. ipietaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents p|.^toles qu'il lui avait prClées pour éniigrcr. (>l événement

fit sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par le Coiiftitutionnel sur la manière de payer ses dettes employée par quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis de Pombretoa devant le chevalier, ce pau\To homme rougissait juscpi'à droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il plaça son argent sur le grand-livre au moment oîi les rentes valaient 56 francs 25 centimes. Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du roi, et lui envoyèrent la croix de Saint- Louis. Jamais on no sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles de son titre et de sa qualité ; mais il est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente viagère, de laquelle personne no s'inquiéta plus, le chevalier eut donc aullienti(|uement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement lo ruban rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, lo chevalier cachetait ses lettres d'uû très vieux cachet d'or assez mal gravé, mais où les Castéran, les d'Esgrignon, lesTroisville, pouvaient voir qu'il portait parti de France à la Jumelle de gueule? en harre, et de gueules à cinq mdcles d'or abotitées en croix. Vécu entier fommé d'un chef de uihle à la croix pallée d'argent. Pour timbre, le calque de chevalier. Pour rferîse ; Vai.eo. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter dans tous les carrosses royaux du monde.

Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon pleine de parties de boston, do trictrac, do reversi, do whist et de piipiel bien jout'-es, de dîners bien digérés, do prises do tabac humées avec grAce, de tranquilles promenailes. Presque tout Alençon croyait cette vio exempte d'ambition et d'inléréts graves ; mais aucun homme n'a uno vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans-les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotitères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux inlinis pour je ne .sais quels papillons ou pour la coucha Veneris. Non-seulemeut le chevalier avait ses coquillagx's, mais enroni il nourrissait un ambitieux désir [loursuivi avec une protbndeur digne do Sixli.'-Quint : il voulait se marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention '<le .s'en faire un marchepied pour aborder les sphères rM(>vées de la cour. Là était le secri't dosa royale tenue et de son si'jour à Alençon.

Un mercredi, de grand malin, vers le milieu du printemps de raiinée 10, c'était. si façon de parler, au moment où le chevalier jiassaitsa robe de chambre en vieux damas vert h fleurs, il entendit, nial^'n- son coton dans l'oreille, lo pas léger d'une jeune lllle rpii inonlait l'escalier. Bienli!M trois coups furent discrèlemeiil trappes h sn porto; puis, sans attendre la ri'ponse, uno belle personne se coula chez le vieux garçon.

— Ah I c'est toi, Suzanne? dit le clievnlier do Valois sans discontinuer .son opération commencée, «jui consistait h repas.ser la lame de son rasoir sur un cuir. Que viens-lu faire ici, cher petit bijou d'es|iiéglerie?

— Je viens vous diri> une chose (iiii vous fera peut-Mre nulant de plaisir que de |M'ine.

— S'agit-il de ('.('sarineT

— Je m'embarrasse bien de votre Césnrine! dit-elle d'un air h la fois mutin, grave et insouciant.

Celle charmante Su/.aniic, dont la romlquo aventure devait exercer une .si grande influence sur la deslinée des principaux personiinges de cette histoire, était une ouvrière de niadam(< Lardot. l'n mot sur lu topographie de In mai- .son. Les ateliers occupaient tout le rcz-ile-cliau^sée. I.n potilo coiir servait h étendre sur des cordes iii crin les mou

DE BALZAC

choirs brodés, les collerettes, lescanozous, les manchettes, les chemises à jabot, les cravates, 1ns rfenlellcs, les robes brodées, tout le linge (in des meilleures maisons de la nllo- Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canczous de la femme du receveur général, le menu de ses intrigues, car il se trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous et les collerettes'. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce do tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier no commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une ép'grammo susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit 1). Aussi prendrcz-vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue supérieure, et dont les talens, comme Ceux de beaucoup d'autres, se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui faisaient trembler les femmes ; néanmoins toutes l'aimèrent après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait de sympathie pour les jolies faiblesses. La première ou\Tière, I- factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante cinq ans, laide à faire peur, demeurait porto à porte avec le chevalier. Au-dessus d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où séchait le linge en hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier, do dcui chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour. Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi sous l'amiral Simeusc dans les Indes, et qui était sourd. Quant ?i madame Lardot, qui occupait l'autre lopemcnl du premier étage, elle avait un .si grand faible pour les gens de condition, (pTelle pouvait passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle monsieur de Valois était un monarque absolu qui faisait loul bien. Une de ses ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier, cllo eût dit : « Il est si aimahle ! » Ainsi, quoique cette maison fût do verre, comme toutes les maisons do province, relativement à monsieur de Valois elle était discrète comme une caverne de, voleurs. Confident né des petites inirigues de l'atelier, le chevalier no passait jamais devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque cliosf! à ses petites chattes : du chocolat, des bonbons, des rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes do mièvrerie? dont ralfolent losgri^ettes. Aussjb», bon chevalier ét-jil-il mloré do ces petites filles. Les femmes ont un instinct (\\i\ leur fait deviner les hommes qui les aimant par cela seuleinr-nl qu'elles portent une jupe, qui sont heureux d'Aire [irès d'elles, et qui ne ficnscnl jamais à demander SOlIcmi'riiriiili'rAldc! leur galanlerie. Les femmes ont .sous ce ra(iporl If! flair du chien, qui dans une compiguin va droit À l'homme pour ipii les hCtcs. sont sacrées. Le pauvre çlifvalier de Valois conservait de sa première vie le besoin de protection galante (]ui distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours (MMe au système de la jietile maison, il aimait h enrif hir les femmes, les seuls Aires ipii sachent bien recevoir p.irce (prils peuvent toujours rendre. N'est-il pas extraordinaire rpie, par un temps où leséeoliei's cherchrnl nu sortir du collégi- h dénicher un symbole ou .'i trier des mythes, personne n'nil encore expliqué les lillcs du dixliuilième sjècleT n'éloil-ce pas le tournoi du (piinzième .«iiècle. lin LViO, les chevaliers se ballaiint pour les dami'H; on 17.'>o, ils nionlraicnt leurs maîlresses h Longl'Ii/imps; aujourd'hui, ils font courir l((urs chevaux; a tou- IcH le» (''poqucH. I(! genlilhonnne a tAché di- se créer une façon de vivre (|iii ne lût qu'.'i lui. Les .soidiers h la poulaine du qualor/ièuie sit'cle étaient les laluns rouges du dix-huitième et |e luxe des nioltresse.s était en I7.')l) une os- •enlnllon wndilnble h celle des wntimens de la chevalerie errante. Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner fiour une mnl'rcHse I Au lieu de bonbons enveloppés de billets de rnissi', il oiïrall gnlnmineiil un sac île pures croqiilgiioli'. DiMins le h In «loin'd'Ali'iieon, cescroquignolesélaienl nrrepléei plim Joycuseineril que In Dutlié ne rend J.idis une tuilelle en vermeil ou i|uelque équipnge dii coiiiie

d'Artois. Toutes ces grisottes avaient compris ta majesté déchue du chevalier de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le chevalier de Valoi--, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient donc le matin lui raconter les cancans d'.\lcnçon ; il les appelait ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivans ; jamais monsieur de Sartines n'eut d'espions si inlelligens, ni moins chers, et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait comme un bienheureux. Suzanne, une do ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle l'étofl'o d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus, mais sa figure, quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de l'Hercule Farnèse, et non la Vénus do Médicis, cette gracieuse femme d'Apollon.

— Eh bien ! mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosso aventure.

Ce qui do Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier était la douce palernité de ses manières avec ces grisettes; elles lui rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième siècle. Il est certain que le genlilliomme (]ui a v('eu jadis avec cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme les jésuites et les flibusliers, comme les abbés et les traitans, a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un laisser-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, (jui jette à tous les diables la supériorité do ses foudres et veut manger son Olympe en folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin do Junon surtout. Malgré sa robo do vieux damas verl, malgré la nudité de la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une mécluinte tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs tendus d'un papier d'aubi'rgo offraient ici les profils do Louis XVI et des membres de sa famille (racés dans un saule pleureur, là le sublime testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimenlalilés iiivenli'os [lar le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, lechevalierse fais.inl la barbe devant uni- vieille loiletle ornée de méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle 1... Toutes les grflces liberlines de sa jeunesse reparaissaient, il .semblait riche de trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis îi la porle. Il était aussi grand quo lierlhier communi(]uant, pendant la déroute de Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée ipii n'existait plus.

— Miiiisieur le clievali(>r, dit drôlement Suzanne, il me semble que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez (lu'à voir.

F.t Suzanne se posa de prolil, de manière A faire fi ses paroles un commenlaini d'avocat. Le chevalier, (pii, croyez-le bien, était un lin coiiipèn'. abaiss:i, lout en leiiaiil le ras(iir oblique îi son cou, .soii uil droit sur la griscKe, et feignit de comprendre.

— llieii, bien, mon petit chou, nous allons causer lout h l'heure. Mais lu pri'iids l'avance, il me semble.

— Mais, monsieur li> chevalier, dois-je nllendre que ma mère me halte, ipie madame Lardot me chasse? Si je ne ni'i'U vais pas promptement ii Paris, janviis je no pourrai me m.irier ici, (u'i li's hommes sont si ridiculi'S.

— Moii enl'iml, <pie vcux-lu, la société change, les femmes ne son! pas nioius viclimesque In noblesse de l'épouvanlable di'sordre qui se prépare. Après les bouleversemens

LA VIEILLE FILLE

politiques viennent les bouloversemens dans les mœurs. Héiasl la femme n'existera bientôt plus (il ôta son colon pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup en se lançant dans le sentiment ; elle se torrlra les nerfs, et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses petites tètes de nègres) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose (il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai de mon temps ! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.

— Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas.

— Comment donc ! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure, j'aimerais mieux perdre mon nom !

— Ah ! fit Suzanne.

— Ecoutez-moi, pelito masqiie, dit le chevalier en s'élalant sur une grande bergère qui se nommait jadis une duchesse, et que madame Lardot avait fini par trouver pour lui.

Il attira la magnifique Suzanne on lui prenant les jambes entre ses genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui ofiraient quelques hommes d'Alcnçon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie. Suzanne lendit alors son prétendu péché si audacinusement au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondii bien d'autres mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé l'alTaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se joue d'un déshonneur réel ; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage do ce joli mensonge en y touchant.

— Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une inimitable finesse, nous sommes snge comme la belle fille dont nous portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous no voulons pas véwter ici, nous avons soif de Paris, où l'^s cliarmnrues créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous no sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse, dos diamans, une logo à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche rie ces messieurs. Hli I eh! cher (K'iit mouton du diable, tout Ceci n'est pas mal. Le momie où tu vis criera petil- Ctre un peu, mais le succès justifiera tout. Ce ipii est très mal, mon enfant, c'est d'être san> argent, et voilà notre maladie h tous deux. Comme nous avons beaucoup d'(>sprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur en attrapant un vii'ux garçon; mais ce vieux garçon, mon coMir, connaît l'alphii et l'oiiu'ga des rlTses li-rninlncs, ce qui veut dire que tu mettrais plu-* l.nileinent un grain de si-l sur la queue d'un nioitioau <|ue do me faire croire que je suis pour rpielquo chose dans ton nfl'.iire. Va h Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un céîlibalair", je ne l'en (unpéclierai [las, j(> t'y aidi'rai, car le vii'iix garçon, Sii/.iiuie, rsl In coll'n^-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas 1,'i-de- Ann*. l'>oule, ma reine, lui ipii coiiqireiids si bir'u la vie. lu me frrais beaucoup tli> tort et iMcuicoup de peine : du tort! tu pourrais euipf'clier mou mariaue ilans un pays où l'on lient aux mœurs; beaucoup de peine : en ellél. lu serai-, dans l'embirras, ce rpio je nie, linaïuiel lu sais, mou rhou. c|ue je n'ni (ilus rien, je suis gueux comme nn rnl d'église. Ah! si j'i-pousais madenioi^elle Corrnoii, si je redevenais riche, rertcM jo lo préférerais rt C.éHnrine. Tu m'as toM|our.<i semblé lino comme l'or h dorer du plond). et lu es f.iile pour Olre l'amour d'un grand seenieur. Je le crois

tant d'esprit, que le tour que tu me joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille, mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime !

Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évèques.

— Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous TOUS trompez, et que...

Elle rougit sans oser confinuer, le chevalier avait, par un seul regard, deviné, pénétré tout son plan.

— Oui. je t'entends, tu veux que je te croie! Eh bien ! je te crois. Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne portes-tu pas le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh bien! je ne te demande pas ce qui se passe entre vous ; mais je le connais, il a de i'amour-propre, il est vieux garçon, il est très riche, il a deux mille cinq cents li\Tes de rente et n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller; surtout sois déliée comme une soie, et à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est homme à redouter le scandale, et, s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellello... enfin, tu comprends, menace-le de l'adresser aux' dames du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. E!i bien ! un homme doit arriver à tout parsa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Eh! malepeste! tu peux rompre en visière à une femme de la cour.

Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie de courir chez du Bou.squier. Pour ne pas sortir trop brusquement, elle questionna lo chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le chevalier devina l'effet do ses instructions, et favorisa la sortie do Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.

Issu d'une vieille famille d'Alcnçon, du Housiiuier tenait

10 milieu entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions judiciaires de lieutenant-criminel. Se trouvant sans ressources après la mort de son père, du Bous(juier, comme tous les gens ruinés de la province, était all(i chercher fortune à Paris. Au commencement de la U('volution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains, qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de ce tomps-l?i n'étaient pas claires. Un esp'on politique, un agioteur, un munitionnaire, un homme (jui faisait conli,s(|uer, d'accord avec le syndic de la connnune, des biens d'émigrés pour les acheter cl les revendre : un ministre et un général, t'taient tous également dans les affaires. Dr- 179.3 h 170!), du Dous(iuier fut entreprenruir drs vivres des arnu''es françaises. Il eut alors un magnifique hôtel, il fui un des matadors de la finance, jl fit de< affaires de compte à demi avec OuvrnrJ, tint maison ouverte, et mena la vie .scandaleuse du lemps. une vie de Cincinnatus h sacs de blé récolté sans peine, i^ rations volées, h ppiiles maisons pleines de maîtresses, ol où se (lomiaient de brilles fêles .••ux Directeurs de l,i lti'>publit|uo. Le citoyen du B >u ipiier fut l'un des l'auuliers de lljirras, il lut au mieux nvi'C Fouclié, 1res bien avec llern^idotte, et crut devenir minisln- en se jetant fi corps perdu dans lo parti qui joua secrèleinenl contre Boiia|>arte jns.)ir;i M.irengo. Il s'en fallut de la clinige de Kellernuuiu el de la mort de |iev(ii\ ipiedu Housquier ne lili un grand homme d'|<;iat.

11 él.iil luii des eniplnyi-s supi'heurs du Kouvernemenl ini'dit que le bonheur de N.ipuleon lit rentrer dans les coulisses lie 17i)IL La virloire oplni.\irénient surprise à Marengo fui 1,1 delaile de ce parti, (pii avait des proilnmalions loul imprimées pour revenir au système di< la Monlagne, ou cas où le premier consul aurait succombé, l.ans l,i coiiviclioit où il etnil de rinipo«s|bi|iti'>d'ui1 triomphe, du Boiis- (piir'rjoiia In m:ijeuie pnriie de .sa lortuue à l.i l).iiss<\T>l conserva deux courriers sur le ch.'uup de b.il.ndli' : le premier partit nu moulent "ù Mêlas l'Iail victorieux ; mais diins In nuil,iiipiatre licurosde dislance, lo. second vint procla-

DE BALZAC

mer la défaite des Autrichiens. Du Bnusquier maudit Kellermann et Desais. il n'osa pas maudire le premier consul qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint imbécile pendant plusieurs jours ; il avait abusé de la vie par tant d excès, que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de ses créances sur TEtat lui permettait de garder quelques espérasce ; mais, malgré ses présens corrupteurs, il rencontra la haine de Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite. Monsieur de Fermon, si plaisamment nommé Fermons la caisse, laissa du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons avec Barras et Bfrnadolte déplurent au premier consul, encore plus que son jeu de Bourse ; il le raya de la liste des receveurs généraux, où, par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. De son opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère inscrite au grand-livre, un pur placement de caprice qui le sauva do la misère. Ignorant le résutatde la liquidation, ses créanciers ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés ; mais ils furent tous payés par la vente des proprii-tés, par les rccouvremens, et par l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme ruiné par le premier consul, et précédé par la réputation colossale que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernemens passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville d'Alençon, où dominait STrètemenl le royalisme. Du Bousquier, furieux contre Bonarparte, racontant les misères du premier consul, les débordemens de Joséphine et les anecdoctes secrètes de dix ans de révolution, fut très bien accueilli. Vers ce temp?, quoiqu'il fût bien et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit couimn un garçon do Irente-sixans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis do poils ; des y.ux noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard fin comme celui do monsieur de Talieyrand, mais un pi u éteint ; il gardait les nageoires républicaini'S, cl portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, enrichies de petit bouquets de poils à chaque phalange, od'raienl la preuve d'une richo musculature par de grosses veines bleues, saillantes. Knfin, il avait le poitrail do l'Hercule Farnèsc, cl des épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces .sortes d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe do vie masndino était admirablement peint p.ir un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se (:omi)rend à peine aujourd'hui : dans le stylo galant de l'autii! époque, du Bou^iuier eût passé pour un \Ta\paijeur d'arrérages. }An\Sy comm« chez U; chevalier rie Viiloi^, il se rencontrait chez du Bf)UsqiiicT des sympti^mes ipii coiiliaNlaienl av<'C l'aspecl gém-ral de la persoime. Ainsi, l'ancien fornisseur n'avail pas la voix do .ses muscles, non (jue sa voix lut co ()elil lllel maigre qui .sort quelquefois do la bouche de ces phoques .'i deux pir'ds ; c'était au contraire uno voix forto mais étoud'i'e, do laquelle on ne [xrut donner uno idéo qu'en la comparant ou bruit i|ue l'ail une scie dans un bois tondro et mouillé ; enlin, la vuix d'un spéculaleur éreinté.

Du Ilonsqiiier ovall conservé lo coslumo à la mode au lempidii.vi gloire :lesboltesii revers, les bas de soie hl.ines, In Culotte roiirte en drap côtelé ih couleur cannelle, le gilet h la Uolier'iplerrn et l'habit bleu. Maigri'^ les titres ipio 1.1 haine du premier consul lui donnait auprès «li's .somi/illés roy.d sies de la province, monsieur du Hmisquier ne fut point reçu dans les srpl ou huit familles (jui coiiipusaient lo ftiiibourg Sainl-Oerinain d'Alençon , et où allait lo chevalier du Valois. Il aviUl lente tout d'abord d'épouser rnfl'lPmoi'-elle Arinaiiilo deOrirdes, fille noble sauN l'oriune. mal* de qui du llousqiiler comptait tirer un j-rand parti pour lei projets ulliTieun, car II r(>vait im brillatde revanclu». Il fjwuya un mfui. Il .«Tonviln parles di-diimningcmeiis que lui oirrirenl une dizaine do ronillle» riches qui avaient au-

trefois fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs, qui fiîisaient en gros lo commerce des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti. Le ^ieux garçon avait en effet concentré ses espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient d'ailleurs lui promettre ; car il ne msmquait pas d'une certaine habileté financière que beaucoup *■ de personnes mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait les spéculations, il on déduisait bien les moyens, les chances et la conduite, Il passait pour être un bon administrateur, il fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir de ses tripotages dans les gouvernemens républicains lui nuisirent, il ne fut jamais reçu à la préfecture. Tous les gouvernemens qui se succédèrent, même celui des Cent Jours, se refusèrent à le nommer maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue, aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste, où il resta malgré les injures qu'il y recevait ; mais quand, à la première rentrée des Bourbons, l'exclusion fut maintenue h la préfecture contre lui, ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une h.iine aussi profonde que secrète, car il demeura palemment fidèle à ses opinions. Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible des élections, et fît un mal prodigieux à la Restauration par l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la tête, portait dans ses sentimens haineux la tranquilité d'un ruisseau faible en apparence, mais intarissable ; sa haine était comme celle du nègre, si paisible, si jjaliente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune victoire, pas mémo par le triomphe des journées do juillet 1830.

Ce n'était pas sans intention que lo chevalier de Valois envoyait Suzanne chez du Bousquier. Le libérale! le royaliste .s'étaient mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser cette demoiselle Cormon do qui monsieur de Valois venait de [larler à Suzanne. Tous deux, blottis dans leur idéo, caparaçonnés d'indidérence, attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille fiUo. Ain.si, ipiand mémo ces deux célibataires n'auraient pas été séfiaiés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes desquels ils ollraient uno vivante expression, leur rivalité en eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui les traversent. Ces deux personnages prouvaiiMit la véi'ili'^ du cet axiome par l'opposition des teintes histori(|ues emprelnlesdans leurs physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un, abrupte, énergique, il manières larges et saccadées, à parole brève et rude, noir de Ion, de chevelure, de regard, terrible en apparence, impuiss:inl en realité comme, une insurrtvtion, représentait bien la H(''|udj|ique. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son but par les lents maisinlaillibU's moyens do la diplomatie, tidèle «u goût, était uHO image de l'ancienne courti-'anerie. Ces deux ennemis so l'ciicontraient presque tous les soirs sur h^ mémo terrain. La guerre était courtoise et bc-nigno chez le chevalier, mais du Bousquier y mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par la société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. ICux seuls, ils se compronaieiil bien. Malgré la llnesso d'observation <iue les gens de province portent sur les petits inti'rétsau centre desquels ils viveni, personne ne .so doutait delà rivalité de ces deux hommes. Monsieiu' li^ chevalier de Valois occupait ww assielUt supi'rieure, il n'avait Jamais demandé la main do mademoiselle Cormon ; tandis que du Bous(|uier, qui s'ulait mis sur les rangs après son échec dans la iiiaison do Oordes, avait été refusé. Maislo chevalier sup(iosaitencoro

LA VIEILLE FILLE

de grandes chances à son rival pour lui porter un coup do Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du Bousquier ; et comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de ses conjectures.

Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte do Séez et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cy^ne, où depuis cinq ans du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand ou du schiste breton. L"an. cien fournisseur s'y était établi plus conifortablement que qui que ce fiU en ville, car il avait conservé quelques meubles du temps de sa splendeur ; mais les mœurs de la province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapalo tombé. Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre daes une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien do toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches de la Bretagne. Si quelque beau lapis s'étendait dans sa chambre, les rideaux de eroiséo montraient les ros-iccs d'im ignoble Cîdicot imprimé. La eheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule déshonorée par le voisinage do misérables chandeliers. L'escalier, par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas mis en couleur. Enfin, les portes, mal réchampies par un peintre du pas, effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que représentait du Bousquier, cette maison offrait un anius confus de saletés et do magnifhjuos choses. Du Bousqiiier pouvait être considéré comme unhomnuià l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et celui-là S(t.> kiuj'jurs lichc ()ui ne di-fiense pas son revenu. Il avait pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez niais, faeoniié leiit(!ment aux exigences de du Bousi|uier, qui lui avait appris, comme à un orang-outang, à froUer Il s aiipartemens, essuyer les nuubles, cuTr les bottes, brosser les babils, venir le chercher le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots quand il pleuvait. Omimo certains êtres, ce garçon n'avait d'étoile que pourun vice, il était gourmand. Souvent, lors(|u'iLsedonnait des dîners d'apparat, du Bou'^qiiier lui faisait quitter sa veste de cotonnade tilcue carrée, à poches balloHantes sur les reins et toujours grosses d'un mouchoir, d'un enslache, d'un fruit on d'un casse-museau, il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour si-rvir. R^né s'empiffrait alors avec les domestiques, l'elli- obligation, ()uo du Bousquier avait tournée eu recompense, lui valait la (ilus absolue discrétion do son domesti()un breton.

— Vous voilà par ici, mademoiselle, dit Uen('' à Suzanne en la voyant entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge h donner h madame Lardot.

— Grosse bAte ! dit Suzanne en riant.

La jolie (llle monta, laissant Moni- achever uim écuellée de galelti! de sarrasin cuite dans du lait. I>m Bousquier st> trouvait eijcore au III, occiqié l\ p;iresser. ti reiuAiher les plans que lin sug:{('>rail son aitd)ilion, car il ne pouvait filus ^tni qu'ambilleux, comme tous les hommes qui ont trop f)ressi^ l'onuige du plaisir. I.'.imbilion et le jeu vtnl ini'piiisaliles. Aussi, chez un homme bien oryiini.sf', les p.is^ioHs qui procèdent du cerveau survivroiit-ell(>.s toujours aux passions émanées du cœur.

— Me voilft, dit Suzanne on s'asseynnl sur le lit, en en l'aisant crier les rideaux sur les tringles par un ininivenient de l)rus(|ueiie despnlique.

— Qiiemco, nui e.baruirtnle 7 dit le vieux garçon en se mellont mir.son séant.

— Monsieur, dit gravenuMil Sii/anni', vous devez AIro étonné de me voir venir ainsi, mais je me Innno ilaiisdes circonstances ipii m'obligent .'i ne pas m'Inqniéter du qu'en dirn-l (in.

— yu'esl-ce ipin c'est que ça "f fil du Bousquier en .se croisant les bras.

— Mais ne me comprenez-vous pasî ihl Su/anne. Je snN,

reprit-elle en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule h une pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez comme des misères. Mais* si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à moi autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose ; mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais im homme d'esprit et do mo.ycus comnio vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez- vous, pour qui travaillerez-vous?

— Pour moi, donc! s'écria brus(pienient du Bousquier.

— Vieux monstre, vous ne serez jamais père 1 dit Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

— Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je rêve encore.

— Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par n.i mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indi<)uait une prodigieuse fermentation dans ses idées.

— Mais il le croit, .se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté. Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes I

— Suzanne, que diable veux-tu que jo fasse î il est si extraordinaire... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, C("la ne se peut pas...

— Comment, vous no pouvez pas m'épouscrî

— Ah! pour ça, non ! J'ai des engagemens.

— Est-ce avec mademoiselle de Gordcs ou avec mademoiselle Cormon, qui, toutes les deux, vous ont déjà refusé ? Ecoulez, monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la mairie. Je ne manquerai point de maris, et no veux point d'un homme qui ne sait p(isa[iprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or, ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le prendre aujonrd'hiii.

— Mais, Suzanne, e.s-lu sûre?...

— Ali monsieur! lit la gri.selto en se drapant dans sa vertu, (lour qui me prenez-vous? Jo no vous rappelle point les [laroles que vous m'avez données, et qui ont perdu une jiauvre tille dont le seul défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré h mille .scnlimens contraires, à la joie, à la déMance.au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'é[)Oiiser mademoiselle Cornioii, car la Cliarle, sur laquelle il venait de riiniini'r, oH'rait à suii anibilion In mngnillque voie pdbtupie de la di'putalion. Or, .miii niariagu avec la vieille tille devait le poser si haut dans In ville, qu'il y acqiierr.iit une grande intliienrc Aus.si l'orage soulevé par la malicieuse Suzanne le plmigea-til dans un violent embarras. S.iiis celle .secrète espérance, il aurai) épiMi- .si- Suzanne sans même y réfléchir. Il ko siTail placii l'rauchemenl à In tête do parti libt'rni d'.VIençon. Après un p.ireil mariage, il renonçait à la première soeiélé poiirroloiiiliT dans In classe briiirgeoiso des négori.ms, desiiches l'aliiieans, des lierliagers, qui rertnineineni le porteraient en triomphe conihie leur randidal. Du Itoiisquier prévoyait déjà le C(\té gatU'he. Ci'lle ilélilierntion solennelle, il ne In cachait pas, il se pn.v<Ail In iiiniii sur In tête, el .sc« utrtillnit les clic veux, car le bonnet ("tnit IouiIk'. (',iininii< umles les (lersoiines qui itr-passeiil leur biil el trniiveiit mieux que ce ([u'elles espérnieiil, Siiznniie restait (''iKiliie. Tour cacher son eldiinemenl, elle prit In pose niélaiiculique il'uiio fliln nliusée devant son se juciiMir; mais («Menait intérieuromcDt comme une griselte en partie liiio.

DE BALZAC

— Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables godans, moi !

Telle lut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d"appartimir a cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être attrapés par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe suspecte. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, çnnt essentiellement libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il faut laisser danser, chanter et rire ; ils ne voient en elles rien do saint, ni de grand ; pour eux, co n'est pas la poésie des sens, mais la sensualité gi-ossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.

— Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir ; souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la vôtre ; mais souvenez- vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je no vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous .savez que je ne puis rester à Alcnçon : ma mère me bâtira, madame Lardot est à cheval sur les principes

•comme .si elle en repassait; elli; me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-jo à l'hôpital, irai-jo mendier mon pain? Non 1 je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans iaSarthe. Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y envoyer : ce sera un oncle qui me demande, une tante en train do mourir, une dame qui me voudra du bien. Il no s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout co que vous savez...

Celle nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance que pour le chevalier de Valois ; mais lui seul et le chevalier étaient dans co secret, qui ne sera dévoilé que par lo dimotinient do cetio histoire. Pour le moment, il suflil de dire i)uo lo mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans ies idées du vieux ((arrun, qu'il était incapable di' faire une réllexionsiTleuso. Sann ce trouble et sans sa joie intérieure, car l'umourpropre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait piMisé qu'uiK! Iionnnic, llile coninio SuzaïuK^ dont lo co'ur n'étiiit pas encore gAtii, serait morte cent fois avant d'entamer une discussion do ce gimre, et de lui demander do l'arKenl. Il aurait reconnu dans le regard do la gris(!tto la cruelle lûchelo du joueur ([ui assassinerait pour se fairo uni' mise.

— Tu irais donc h Paris 7 dit-il.

En cfitendanl cette phrase, Suzanne eut un éclair do Knlt<'' qui dura ses yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.

— Mais oui, monsieur t

Du llousquii-r rouiiticnrH rrr'iranges doléances : il venait de r.ijri' 11- d'Trilc-r paii'uiont do sa maison ; il avait h salisfiiire II! peintre, le rn.iron, lo menuisier. Mais Suzanne» lo lni««..iil aller, elle iiltendajl le cliidro. Du Bousquier offrit Cfiil éeu'*. Siizaiini! lit ro f|u'on nomme en stylo de r/)»lisv une fausse sortie : elle s<> dirigen vers la porte.

— Eh bieni où v.is-luT dit du Bousipiler inquiet. Voilù In Ix'llft vie de narroii, se dit- il. Je veux que lo diable m'emporte si Je nm «ouviens dc! lui avoir elnllonni' nuire clioMj que sa cullorelto I... El pull elle s'auloiiso «l'une

plaijant(Tie pour tirer sur vous une lettre de chango à brûle-pourpoint. ■

— Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson, la Irésorière de la Société maternelle, qui, à ma connaissance, a retiré quasiment de l'eau uno pauvre fille dans le même cas.

— Madame Granson !

— Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente do la Société maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont créé là une institution qui empêchera bien des pauvres créatures de détruire leurs enfans, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà do cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.

— Tiens, Suzanne, dit/lu Bousquier en lui tendant uno clef, ouvre (oi-mèmo lo secrétaire, prends le sac entamé, qui contient encore six cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra par son air abattu combien il niellait peu do grâce à s'exécuter.

— Vieux ladre I se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier do Valois, qui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, et qui portait les grisettes dans son cœur.

— Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il on lui voyant la main au tiroir, tu...

— Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais ?

Une fois rappelée sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion. Suzanne prit lo sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon, qui eut l'air de dire : — C'est -un droit qui me coûte cher. Cela vaut mieux que d'ôiro cngarrié par un avocat en Cour d'assises, comme lo séducteur d'une fillo accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans uno espèce de gibecière en osier qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice do du Bousquier, car elle voulait mille francs. Uno fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une voie do fourberies, uno lillo va loin. Lorsque la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la Sociét(' maternelle, présidée par mademoiselle Cornion, lui compléterait peut-ôlre la somme à la(]uello elle avait chillr '• ses dépenses, et qui, pour une grisetto d'Alençon, était consid(>rable. Puis elle haïssait du Bous(]uier. Le vieux garçon avait paru redouler la conlidoiice do son prétendu crime à madame Granson ; or, Suzanne, au risiiue do m; pas avoir un liard do la Société maternelle, voulut, en quitlant Alenron, empêtrer l'ancien fournisseur dans les li.mes inextricables d'un cancan do [irovince. Il y a toujours chez la giisette un peu do l'esprit malfaisant du singe. Su/auiu) entra donc chez madame Granson en so comjiosant un visage dé,solé.

Madame Granson, veuvo d'un lieutcniant colonel d'arlilleiio mort à léna, possédait pour toute fortune? uno maigre pension do neuf cents francs, centécusde rente à elle, jilu'* un lils dont l'éducation (H l'entrelien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du Itrn ail, un do ces tristes rez-de-chaussées qu'en piiss;iut dans la princi|)alo rue des petites villiis le voyageur embrasse d'un seul coup d'œil. ('.'(liait uno porto bfltarde, élevée sur trois marches pyramidales; un couloir d'enln-e qui menait à une cour intiTieure , et au bout ihepu'l so trouvait un i^scalier couvert par u\w galerie d(( bois. D'un côlé du couloir, une salle h manger (4 la cuisine ; do l'aulic, un salon à toutes liii'* et h chambre h courber de la veuve. Athanaso Grnnsoii, ji'uiie homme di» vingt-trois ans, logé dans uno mansarde au-dessus du premier étage de celle maison, npporlait au iiK-iiage de sa pauvre mère les six ceiils francs d'unc! petite |)lace c|ue riiillueiice de sa parente, mademoiselle ('.(jrmon, lui avait lait obtenir à la mairie d(t la ville, oùil était employé aux actes de l'état civil. It'ainès

LA VIEILLE FILLE

ces indications, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salît pas le carreau rouge frotté ; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins, et son ou\Tage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pau\Telé se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage, où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment, le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer les secrets intérêts do la mère et du fils. Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillans de pensée, faisaient comme deux taches d(; charbon. Los lignes un peu tourmonlécs de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d'un front de marbre, uno expression do mélancolie causée par le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se savait, indiipiait un homme de talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme qu'il prend. Si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de mémo que les glaces do la misère empOchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercliî où se mourait cette pensée, (|ui n'en était môme pas encore à l'aube do son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède do deux manières : ou il prend son bien comme Napoléon et Molière, aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.

Le jeune Granson appartenait h la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragont facilement. Son âme était contemplative, il vivait plus par la pensée ([ue par l'action. Peut-ôtie eùt-il [uiru incomplet à ceux ()ui ne cDnçoivent pas lo génie sans les pi'tilleinens passionui-s du français ; mais il était puissant dans le monde des es(prils, cl il devait arriver, par uiu; suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent, et tout diri^ par les niais : « // cft fou !... » l.o méjiris que lo monde déverst) sur la pauvreté tuait Allinnase ; la chaleur (•nervaiilo d'une solitude sans coiiraut d'air di-lendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se f.iligu.nt par cet horribles jeu sans n'sulliit. Alli.inise ('lait hoiiiuin à pouvoir se placiT parmi les plus belles illuslralious du la Krance; mais cet aigle, enlermi; dans une cage et s'y trouvant sans pAturo, allait mourir do faim après avoir contempli'? d'un d'il nnieiit les cainpagnes de l'air cl lis Alpes, où plane lo génie. Quoique^ ses travaux à la bibliollièqiie de la ville ('•(•happassent ii l'atliMilioii, il enfouisMiil dans son Ame ses pensée» do gloire ; car elles pouvaient lui nuire ; mais il tenait encore plus [)rofoiidéinont ensevi-li le secret de son cœur, ime pnssioH ipii lui neusail les joues et lui jauniswiit l(^ fidiil. Il aimait sa parenliuMoignée, celle denioisi'lle Cormoii, que guellaicril In chevalier (le Valois et du llonsipiler, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes do la villo ; le pauvre enfant avait 1)1! n\i,/.\c. — II. làii.ili <le 1.1 r

donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée ; mais ce point de départ, fort innocent, déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille do quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce qui, dans ce genre, peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, dans uno capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne, en province elle effraie, et dissout par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un riche parti fait passer pardessus quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de ccrlaines liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter : il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmi^s dont peut s'éprendre un jeune homme sont rares : une belle jeune fille riciie, il ne l'obtiendrait pas dans un pays ou tout est calcul ; une belle fille pauvre, il lui est interdit do l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pounjuoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions oîi la pensée est persécutée par une brutale indilVérence, où pas une femme ne peut ni ne veut se lairo sœur do charité auprès d'un homme do science ou d'art. Qui se rendra compte de la passion d'Athanatse pour mademoisi^llo Cormon? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent dos harems, ni les bourgeois, qui suivent la grande roule battue par les préjugés, ni les fenmies, (|ui, no voulant rien concevoir aux passions dos artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en ap[ie- 1er aux jeunes gens soutirant de leurs premiers désirs réprimi'S au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades do leur génie éloulfé par les élreintes de la misère, aux talons qui, d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantesattaquesdu cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles délibi-ralioiis faites en présence de fins si grandioses pour lesipielles il ne ,se trouve point de moyens ; ils ont subi ces avorlemens inconnus où le frai du génie encombre uno grève aride. Ceux-là savent (pie la grandeur des d(''sirs est en raison d(' retendue de l'imaginalion. Plus haul ils s'élancent, plus bas ils lombent ; et roiiibieii ne se brise-l-i| pas de liens dans ces chutes ! leur vue p(irçaiite a, conmio Athanase, d('-couvert le brillant avenir (pii les attendait, et dont ils ne se croyaient si'parés (jue par une gazi< ; cette gaze, (pii n'airêl.iit pas leurs )eux, la société la cliant;eail en nu mur il'auaiii. I'<iiiss(''s par une v(>i'alioii, p.ir le .seittimeiil de l'art, ils ont aussi chercln'' maiiilis lois à .se faire un moyeu des scntimens ijue la société mali'rinlise incessamment. Quoi! la province calculi» et arrange |i< niariago d.ilis le but de se créer le hieilêire. cl il serait di'liMldil à un pauvre orlisie, à riiomine do science, de lui doiiiier une dcnible deslinalion, de le faire servir à sauver sa pensée eu assurant l'cxisleiice î Agité partes idées, Alhaiiaso Graiison C()iisiil(''r« d'abord son mariage avec ntndemoiselle lormon comme une niaiiière d'anéler sa vie (pii serait dilliiie ; il pourrait s'i'laiicer vers la gloire, reiiilre sa mère heureuse, et il si- savait capable de lldèleiiieill aimer mademoiselle lorinoii. Dii nli^l sn propie vobuilé onvi, sans (|u il s'en apcrçiV, une passion réelle : il .se mil à élutlier la ■ vieille lllle, «'1, par suilo Ju prestige qu'exerce riialillmlo,

niitrilif Itumiliiif, i — îi

DE BALZAC

il finit par n'en voir que les beautés et par en oublier les défauts. Chez un jeune liomme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de chose dans son amour ! leur feu produit une fsuèce de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, rélreinle par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline, est un trait de génie chez Beaumarchais. Mais, si l'on vient à songer que, dans la profonde solitude oii la mi- .sère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirail incessanmient son ceil que le jour tombait en plein sur elle, ne trouverat-on pas cette passion naturelle? Ce sentiment si profondément ca<;hé dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations, grossissaient dans le calme et le silence le lac ovi chaque heure niellait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans Tànie d'Alhanase. Plus le cercle intérieur que décrivait rimagination aidée par les sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus croi'Sait la timidité d'Alhanase. La mère avait tout deviné. La mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages do ratl'aire.Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-lrois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les obstacles que le peu de fortune d'Alhanase et que l'âge de mademoiselle Cormon m(^ltaient à ce mariage lui paraissaient imsurmontables ; elle n'imaginait que la palience pour les vaincre. Comme du Bousquier, comme le chevalier do Valois, elle avait sa politique, elle se tenait à l'afïùt des circonstances, elle attendait l'heure propire avec cette finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson no se déliait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait dos prétentions. Habile et secrèlo ouncniie du vieux fournisseur, madame Granson lui taisait un mal inouï pour servir son (ils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées .sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance qu'allait acquérir la confiilence du mensonge de Suzanne, uno fois faite à madame Granson ? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière do la Société maternelle I Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne I lin ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuillère dans son bol vide en conlomplant d'un rr-il occupé celle pauvre salle à carreaux rougi'K. à chaises dn paille, à burtet ilo bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient ft un damier, tendue d'un vieux papier do caharel, et qui communiquait avec la cuisine [lar ime ()orle vitrée. Comme il (jlail adossé h In rhepiinée en f.ico d(! sa mère, et que la cheminée se trouvait presqU'- devant la porh', ce visago prtie, mais bien éclain^ par li- jour de la rue, eiicadri' de bcauy cheveux noirs, ces yeux animés [lar le di'se-;(if)ir l't l'îillannnés par les fiens<v's du matin, s'oll'rirenl tout l\ coup aux regard.s de Suzaime. La grisetto, qui certes a l'insliiict de la misère et ilfH soudrances du co>ur, ressentil citle idincclle élec- Irique, jaillje on ne «lit d'où, qui ne s'ex|.lique point, que nient certains rs()rils jforls, mais dont le coup sympalhi- «|tnî a éti! éprouve par beaucou|) de femmes et d'hommes. C.'i'St tout h \n fols une lumière ipii éclaire les ti'nèhn'S de l'iivcnir, un |ire'senlirnr>nt des jouissances pures do l'aniour parliiRé, In certitude <lo se comprtuidre l'un et rnulrr». C'itHl Niirloul comme une touche hahilo et forte fiiilf par un" nri.iin de mnlire sur le clavier des sens. Lo re/nrd fsl r.iHciiKi par une irrésistihlc niirnclidn, lo cœur Mt énni, h's ini'lodirH ilu bonheur rrjr'iiliss'id dans l'Urne fl nux nn-dles, une voix crie : « C'eul lui t » Puis, souvent In rén-xion jette Hes doucliuH d'enu froide sur cetio boiid- Innli; éinoljrin, el (oui est dil. Kn un moment, aussi rapide (pi'un roMfi di< rriiidre, Sn/antie reçut une ImrdiV de pcti- ^«'en nu cour. In «•(■l.iir .li- l'aninur vrai brrtia les rnaiiv.ils^H licrb's é. los. s fi<i v(,iiiil.. du IdiiTlinaKe el de la dissipnlion. Klli' conqiril condiien i-lle piTdait du wtlidilé.de u'r»nd>'ur, en m< flelrKvmt ellc-inême h \mix. fn qui n'i'tuit II vejll.' i|u'nnnplalKaiilerie l\ n'* yeux, d'-viiil un arri^t

grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Alhanase, un vague espoir de s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines, en lui disant : « Je t'aimais I » la fatalité, .si l'on .veut, sécha cette pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à madama Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva dans la même pose, et réprima .ses larmes. Quant à madame Granson, elle rayonnait de joie ! Elle avait enfin uno arme terrible contre du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes lesdames de charité, de toutes les commanditaires de la Société maternelle ; elle entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tète du vieux garçon un orage épouvantable. Lo chevalier de Valois, tout en prévoyant la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de scandale qu'il devait y en avoir.

— Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert do drap d'Elbouf. J'ai mes raisons, ajouta-t-clle d'un air fin. D'ailleurs, mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez elle beaucoup do monde. Quand un jeuno homme est à marier, il doit se servir do tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire la vérité, mon Dieu ! mon enfant, tu serais bien étonné do savoir ce qui les amourache. Souvent il suflit qu'un homme ail passé à cheval à la têto d'une compagnie d'arlilleurs, ou qu'il se soit montré dans un bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air do tête, une pose mélancolique, font supposer toulo uno vie ; nous nous forgeons un roman d'après le héros ; ce n'est souvent <|u'ijiie bêle, mais lo mariage est fait. E.xaniine monsieur lo chevalier do Valois, étudic-le, prends ses manières ; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air emprunté comme toi. Parle un peu ; no dirait-on pas que tu ne sais rien, toi qui sais l'hébreu par cœuri

Athanase écouta sa mèro d'un air étonné mais soumis, puis il se leva, prit sa casquette, et se rendit à la mairie en ■se disant: « Ma mèro aurait-elle deviné mon .secret? » Il passa par la rue du Val-Noble, où demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir (]u'il se donnait tous les matins, (ilil se disait alors mille choses fantasques : « Elle no so doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa niai- •son un jeune hiinini>' qui l'aimerait bien, qui lui .serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais du chagrin, qui lui lais- .serait la disposition de sa fortune sans s'en mêler. Mon Dieu ! (iiiell(> lalalilé ! dans la mémo ville, ii duux pas l'un de l'aulre, doux personnes so trouvent dans les conditions 011 nous sommes, et rien no peut les rapprocher. Si ce soir Je lui parlais? »

Pend.int co temps, Suzanne revenait chez sa mèro on pensant an pauvre Alhnhaso. Comme beaucoup de femmes ont pu lo souhaiter, pour des homnies adorés nu-del.\ des l'orcos humaines, ('||<\ so sentait cafinblo do lui l'airo nvec .son beau corps un niarche|iied pour qu'il utlcignît promptement h sa couronne.

Maintenant il est nt'cessnrn d'c^ulrer chez cetto vieille fille vers Inquelle lant d'intérêts conv<'rpenienl, ol clio/ (pii les arlcurs (le crite Mvni\ devaient se rriironlrcr liius lo soir niêiru-, ;'i l'exception de Suzanne. Celle grande et belle personne, assez hardie pour hrrtier ses vaisseaux, comme Ali'xandre, au début di' In vie, el pour commencer la lullo par uni' faille nicn'OUKèn», disp;irut du Ihéûlre après y avoir jiilrodud iiii violrnl éli'ineiit d'inlcrêl. Ses vomix furent d'nil'cur.s coinbli's. J'Illo quitta sa ville natale (pir|(]U(s jours nprès, munie d'argent el d(> belles nippes, parmi lesi|nelles -t\ irnuvail une siiperbo robe ilo reps vert et un délicleiiv cha|ieau vert iloulilé de rose <|uo lui donna mon-

LA VIEILLE FILLE

sieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier (ùt venu à Paris au moment où elle y brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que tout Alenron déplorait ses malheurs, pour lesquels les dames des deux Sociétés de charité et de maternité manifestèrent une \ive sympathie. Si Suzanne peut oH'rir une image de ces belles Normandes qu'un savant médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées et les plus dt'crntes do la galanterie. Par une époque où, comme le disait monsieur du Valois, la femme n'existait plus, elle fut seulement madame du Yal-JSohle; autn fois elle eût été la rivale des Rodhope, des Imperia et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être ré;)0usera-t-il? il est journaliste, et parlant au-dessus de l'opinion, puisiiu'ilen fabrique une nouvelle tous les six ans.

En France, dans pres(|uc toutes les préfectures du second ordre, il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème do la socié;é. Le maître et In maîtresse de la maison comptent bien parmi 1rs sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller; il ne se donne pas en ville une lôte, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient invités ; mais les gens à châteaux, les pairs (|ui possèdent de belles terres, la grande compagnie du département, ne vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite do part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte où se renjcontrent la petite noblesse à poste lixo, le clergé, la magistrature, exerce une grande iniluence. La raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe unes parfaite inditlérence du luxe et delà toilette, jugés comme des enlantillages en comparaison d'un mouchoir à laii fa de dix à douze arpens dont l'acquisition a été couvée pendant des onmies, et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons dii)lomatiquos. Inébranlable dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle! suit une mémo voie sans regarder ni en avant ni en arrière. Il n'admet rien do Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien (ju'aux inscriptions sur le grand- livre, so moque des nouveiiutés, ik! lit rien et veut tout ignorer ; .science, littérature, inventions indu^lrielles. Il obtient le chang(mienl d'un iiréret(|ui ne convient pas, et, si l'administrateur résiste, il l'isole îi la manière des abeilles, qui rouvrent de cire un rolimaron venu dans leur rucli '. linlin, lii, les bavardages deviennent souvent do solennels arrêts.Aussi, (juoiipj'd ne s'y fasse (jue des parties de j(,'U, les jrunes femmes y apparaissent-elles de loin en loin ; elles y viennent cIhtcIkt inu; approbation do leur conduite, mm (•(insrcruiion di> leur iinpurlanre. ('.ell(î suprématie accordée h uni' maison froisse souvent l'amour propre de quelques naturels du pays, qui se ron.>(ili'iit en supputant la d(''penso (jii'ejle iirqiose, et dont ds pro;itent. S'il ne se renronlrt! fias de fortune assez ronsidi-rable pour tenir maison ouverte, les gros lionnets choisissent pour heu do réunion, cdunne liiisaient les gens d'Aleneim, la mai.von d'uno personne mullensive, de igui la vie ariéli'>e, dont le caractère ou la jiosjtioii, lai.ssci la socir té niaîire.sse chez (Ile, en ne porlaiil ombrage ni aux vaniti's, ni aux inléréis de i lia- (un. Ainsi, la haute société' d'Alençon se réuinssnil depuis liui ,'leriipf» chez In viedle (llle, dont la lor'une était à sou iu>ii iduchée en loue par niailame (iranson. mui nrrièrepeljie eiiusinn, ni par les deux vieux g.'ireiins dont les Mcrèles espérance» viennent d'(>lre dévoilées, (elle demoi- (wlle vivait avee son oncle molernel, un anci n K'aud vic lire de l'i'vérlié de Séez, «ulrefois win tuteur, et de qiij elle devail iM'nl' r l.a f.itnille, que repri'siiilail alors Ucie- Marie-Vicloire Ciirninii, roniplalt autrefois p.irmi les plus (X)nsidérablvs do lu province (quoique roturière, uilufrajuit

avec la noblesse, à laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des intendans aux ducs d'Alençon, force magistrats à la robe et plusieurs évêques au clergé. Monsieur de Sponde, le grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la noblesse aux éiats-généraux, et monsieur Cormon, son père, par le tiers-état ; mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en sorte qu'elle avait si bien tallé dans le duché, qu'elle y embrassait tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davantage à la noblesse.

Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, inteniant du dernier duc d'Aleneun, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là stimulait particulièrement la convoitise do ses deux vieux amans. Cependant, loin de donner des revenus, ce logis était une cause de dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province uno demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors, commode à l'intérieur, que tout Alençou partageait cette envie. Co vieil hôtel était situé précisément au milieu do la rue du Val-Noble, appelée par corrupiion le Val Noble, sans doute à cause du ph que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Cette maison est remaniuable par la forte architecture que produisit Marie de Médicis. Quoique bâtio en granit, pierre qui se travaille diflicilement, ses angles, lescncadremens des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de diamant. Elle so compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée; .son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des baluslres. Entre chacnno de ces croisées s'avance une gargoudle figurant une gueule fantastique d'animal sansoorps, qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de ciiu| trous. Les deux [lignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries ; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.

Uudesbattansdc la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux passansde voir, au milieu d'une vaste cour, une <orbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient nMcnucs par une petite haie du troène. Queltiucs rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses, des liset des genêts d'Espagne compoi^aienl le massif, autour duipiel on plaçait pendant la bellii saison des caisses de lauriers, (le giiiiadiers cl de niyrles. Frappé du la propreté minutieuse ipii distinguait celle cour et ses dépendances, un étranger aurait pu deviner la vieille lille. L'ieil ijui pré.sidait là devait t^lre un (uil inoccupé, funteur, conservateur moins par caractère (pie par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours vide, [louvail seule faire arracher Tlierbe entre les pavés, nrlloyer les cn'^tes des murs, cii^cr un balayage conlimiel, ne jamais laisser les rideaux de cuir de lu remise suis être fermés. Elle seule élait capable d'introduire par dt'sieuvromenl uno sorte do propreté hollandaise dans une petite province siliu'c eulre le Perche, la llretaiine et la Normandie, pays où l'un professe avec orgueil une crass(> iiulillereiice pour le comfoil. Jamais ni 1(< chevalier de Valois, ni du liiHisqiiier ne niiiiitaieiit les marches du double escalier (jui eii\eli)|iji;ut In tribune du perron do cet IkMcI sans su dire, l'un ipi'il convenait t'i un pair de France, et l'aiitro (pie le mure delà ville devail deineurrr li.Une pnrleli'iiêlresuinieiilnitce pirroii et entrait dans une antlcliambre i^'l.iiii'e |)ar une seconde porte suMiiblnblo qui sortait sur un antre perron du ciMi^ du jniilin. l ctte espèce dega. Iciie carieU'e en carreau rovige, liiiiil rlsH'e à liauleiir d'appui, était rilùpital des perirails de lainille inal.i<!<'s : qiiel- (pie.s-uns nvaienl un omI endommagi», d'auiresMUiiliaiei.l d'une épaule «variée ; celui-ci tenait son chapeau d'uno

DE BALZAC

main qui n'existait plus, celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. Celait l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots, et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales. D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on communiquait avec la cuisine ; do l'autre, un salon à quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup de logemens depuis longtemps habités par des rats et des souris dont les hauts faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est marge par la Brillante, ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillètent son lit, mais partout ailleurs que dans le Yal-Noble, où ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qui y jettent les industries de la ville. La rive opposée au jardin do mademoiselle Cormon est encombrée, comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons où s'exercent des professions altérées ; mais par bonheur elle n'avait alors en face d'elle que dos gens tranquilles, des bourgeois, un boulanger, un dégraisscur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai, au bas de laquelle se trouvent quc^jucs marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse, imaginez de grands vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées ; h droite et à gauche, le long des murs voisins, voyez di'ux couVertsde tilleuls carrément taillés; vous aurez uno idée du paysage plein do bonhomie pudique, de chasteté tranquille, do vues modestes et bourgeoises qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux r.-.rcs de la Brillante, le jardin, ses deux couverts coll('s contre jns murs voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paixl quel calmo 1 rien de pompeux, mais rien de transitoire : là, tout semble éternel. Le rez-decliaussée appartenait donc à la réception. Là tout resjjirait la vieille, l'inallérablo province. Le grand salon carré à quatre portes et à quatre croisées était modestemiînt lambrissé do boiseries peintes en gris. Une seule glace ohlongue, .so Irouvait sur la cheminée, et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint en camaïeu. Ce genre de [lelnture infestait tous les dessus do jinrle où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, ([ui, dans une bonne partie il ■. maisons du centre de la France, vous font prendre en lia.nr do détestables Amours occupés b moissf)nner, h pallner, à .semer ou à se jeter des Heurs. ('.Inique fi'nMrc était ornée de rideaux en ilamas vert rcli'vés pnr fies cordons h gros glands qui dessinaient d'énormes bnlilaquins. Le rncuhle en lapisscrii', dont les bois IM'iiil,ci vernis 80 dislingunient par les formes ronlouriiécs si forl il \n mole dans le di'iniir siècle, ollVait dans Re., nii'(|,ii|lonH IcH failles de Ui l'onlaine ; niuis queli|U(vs bords do rlmises ou d(! fnuleuils avalent été reprisé.s. Le plafond élnil séparé en deux par une grosse .solive au milieu de |/ir|iie||c plaidait un vieux luslri! en crislnl deroclie, enveloppr- d'une cbeinisu verle. Sur la cbeminée se Irouvnii'Ul deux vas/'sen bleu de Sèvres, d() vieilles girandoles nll-M liéeH au Irumenu et uno pendule dont In .sujet, pris diin« In dernière si'ène du Vinerlcur, prouvait In vogue (>rodiKieiiM> deTniivrede Sédaine. Celle pendule en cuivre doré se ronip'i-<ait de onze persiiiin.i'^is, ayant chinin quaire pouri«s do hauteur : uu fond, le ili'serleur soi lait de NI pritoii oniro ses soldoln ; sur le fjevnnt, l.i jeune fcmmo

évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et les pincettes étaient dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les plus récens portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois pastels de Latour. Quaire tables de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fût planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou dont ne so doutait point mademoiselle Cormon ; mais lui en eût-on offert mille écus par panneau, jamais elle no l'aurait donné, car elle avait pour système de ne se défaire de rien, La province croit toujours aux trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre dit Pompadoor. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage de fleurs. Les sièges étaient en canne vernie, et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur do cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé ; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.

Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon; car il est, dans son genre, un archélypo des maisons bourgeoises d'une grande partie de la France, etmérite d'autant mieux sa place dans cet ouvrage, qu'il explique des mœurs et représente des idées. Qui no sent déjà combien la vie était calme et routinière dans co vieil édifice? Il y existait une bibliothèque, mais ello se trouvait logée un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces privées do vignobles, aux œuvres pleines do naturel, exquises, rccommandables par leurs parfums antiques, et produits par les presses de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Miiii. Le prix des transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais vins.

Le fond de la société do madomoisello Cormon so composait d'environ cent. cinquante personnes : quelques-unes ailaii ni à la campagne, ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans lo département pour leurs aHaires ; mais il existait certains fidèles qui, sauf les soirées [iriées, venaient tous les jours, ainsi (|uo les giMis forcés par devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages étaient dans rage mur; peu d'entro eux avaient voyagé, presque tous étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la Chouannerie. Oueoiunieiiçait à pouvoir parler sans crainte de celte guerre depuis que les récomiienses arrivaient aux héroïques défenseurs de la bonne cause. Monsieur do Valois, l'un des moteurs de la dernière prise d'armes où piu'it le marquis de Montauran livré [)ar sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marclie-à-lerre, qui faisait alors IranipnlliMiient lo comiiiercii des hesiiaux (lu cAlé d(> Mayenne, donnait depuis six mois la clef de (iiielipies bons tours jum'-s à uu vieux républicain iioniiiK' llullot, le commaiidanl d'une demi-brigade caiitonni'e dans AliMieon de 17!t8 à IStH), et qui avait laissé des souvenirs dans le pays, Les fenimes lai.siient pi>u de loiletl(>, excepli' le mercieili, jour où madi'moisello Cormon donnait à dîner, et ofi les iiiviti's du dernier mercredi s'ac- (luitlaienl de liMir visite di> ilige.sijon. I.ivs mercredis fai- Siiienl raoul : rassemblée était nomlireiisc, conviés et visiteurs se metlaienl iu finrrhi ; quelipuvs femmes apportaient leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries îi la main; (pielqucs ji'uiie» personnes travaillaient saiis hmili' à des dr'ssiiis pour li> poini d'Alenron, avec le produit desipiels elles |iayaienl leur eiitretii.'n. Certains maris ainenaieiit

LA VIEILLE FiLLE.

leurs femmes par politique, car il s'y trouvait peu de jeunes gens ; aucune parole ne s'y disait à l'oreille sans exciter Taltention ; il n'y avait donc point de danger ni pour une jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour. Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de son mobilier ; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si, par hasard, le vieil abbé do Sponde élait sous. le couvert, et mademoiselle Cornion dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière, ne les avertissaient. Le premier venu en attendait un second ; puis, quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, pour un whist ou un boslon, ils commençaient sans attendre l'abbé de Sponde ou mademoiselle- S'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou Jaccjui'lin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston et celle do whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient ; mais il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le cabinet et le boudoir. Entre huit cl neuf heures, les domestiques commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres; et, h moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix heures. A celte heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la rue, dissertant sur les coups, ou continuant quekjues observations sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur les pri'lentions de la société arislocralique. C'était comme €^ Paris la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant beaucoup de poésie et n'y entendant rien, déblaieront contre les mœurs de la province; mais mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur votre genou ; puis, si vous vous êtes initié h l'ensemble doux et uni (|ue présentent ce paysage, celle maison cl son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de parchemin, demandez-vous ce ([u'est la vin humaine? Cherchez à prononcer entre celui quia gravé des canards sur les obélisques égyptiens et celui qui a boslonné pen<lant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de Valois, mademoiselle Cormon, le président du Irihunal, le procureur du roi, l'ablK- de Sponde, madame Granson, e tiilli quanti. Si le retour exact et journalier des m(}mes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien, 'lue les gens amenés par les orages d'une vie agitée à riMléchir sur les bienfaits du calme diront que là était le bonheur.

Pour cliil'frer l'imporlanco du salon do mademoisello Cormon, il suffira de dire ipie, statisticien né de la socii'ti-, du Huusfpiier avait cnlruli- (pie les personnes qui le liaiitaieril posséilaienl cent trente et une voix au collège <'|ectoral, et réunissaient dix-huit cent milli> livres do rente en fonds do terre dans la province. La ville d'Alençon n'i'l.iit eepeuflant pas e/ilièrement repn^enti'i" par ce salon, la haute compagnie Hrisloiratique av.iil le sien, puis le salon du reieveur Ki'iK'ral élait comme une auberge ailrnitiistrativ(' due par li' gouvernement, oii toute la socié-li' <l,insail, intrigunil, pa(>illounalt, aimait et soupail. Ces deux autres salons ((HiuMiuiiquaient au moyen de (pie|i|ues personnes mules avec la luaivou Cormon, fl nrr rer/il ; mais le s.ilon (ionnou jugi'ail st^èri'ment ce ipii se passait dans ces deux autres camps : on y rriliipiail le luxe des dîners, on y ruminait les gince» des bals, on disculail la conduite des leiiun'S, le» loilellos, les inventions nouvelles qui s'y produisaient.

Madeu)oiselle Cormon, cspèco (le raison socialn .sous jjiquelle se comprenait une imposante coterie, devait donr />lre le |K)inl de mire de douxnmlulienx aus^i profonrlsque lo chevalier de Valois ni du Bousquier. Pour l'un et pour

l'autre, là était la dépuiation: et, par suite, la pairie poul le noble, une recette générale pour le fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difûcilement en province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Epouser mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, leseur des trois prélendans à la main de la vieille tille qui ne calculât plus rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées a\ilour d'une vieille ûlle, (jui ne les devinait pas malgré un effroyable et légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances rendent le célibat de cette fdle une chose extraordinaire, il n'est pas difficile d'explic/uer comment et pourquoi, malgré sa fortune et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon la jurisprudence do sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours eu le désir d'épouser un gentilhomme ; mais de 1789 à 1799, les circonstances furent très défavorables à ses prétentions. Si elle voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal révolutionnaire. Ces deux sentimens, égaux en force, la rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux fdies tant qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que le système politique suivi par Napoléon cul pour résultat de faire beaucoup do veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans un nombre très disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures rendirent lo mariage do mademoiselle Cormon tout aussi diflicilo à conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie- Victoire se refusait à épouser un vieillard, de l'autre, la crainte du ridicule et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très jeune homme : or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfans afin de les soustiaire aux envahisscmens de la consf riplion. Enfin, par enlètement do propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat ; car elle ne prenait pas un homme pour lo rendre à l'empereur, elle voulait le garder pour elle seule. Do 1804 à 1815, il lui fut donc impossible de lutter avec les jeunes tilles qui .se disputaient les |)arlis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa pri^ dilection pour la noblesse, mademoisello Cormon eut la manie très excusable de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire Jusqu'où l'avait menée ce désir. Elle avait empkiyé sou esprit à tendre mille pii'ges à ses adorateurs afin d'éprouver leurssentiuu'ns. Ses cliauss(>-lrappes furent si bien tendues, que les infortunés s'y prirent tous, et succombèrent dans les ("preuves barO(]ues «[u'elle leur imposait à leur insu. Mad((moiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait. Un mot dit à la légère, une plaisanterie (]ue souvent elle comprenait mal. suffisait (lourlui faire rejilec ces poslulans comme indignes: celui-ci n'avait ni cour ni délicatesse, celui-là meninil et n'était pas clirc'iieii ; l'un voidait raser .ses futaies et liatire monnaie sous le po(Me du mariage, l'auln» n'iifait pas de caraclère h la rendre heureuse ; là, elle diniuait (pielcpie goutte héréditaire ; ici, des anléci'd('ns immoraux l'eflray.iienl ; comme l'Eglise, elle exigeait un beau prêtre pour ses autels ; puis, elle voulait être (■•pous('e pour sii fausse laideur et ses prétendus d('lauls, coiiiiiK^ les autres femmes v(>ulenl l'i^^tre pour les (pialili's (|u'elles n'ont pas et pour d'hypothétiques lieauh'-s. L'ambition d(> mademoiselle Cormon prenait sa .source dans les venliniens les plus délicats di> la femiiu»; elle complaît régaler son amant en lui d('maM|uant mille vertus apri-sle mariage, comme d'autres femmes découvrent les nulle impeil'erlions cpi'ellcs oui soigue\isement voilées; mais elle fut mal comprise : la noble tille ne rencontra ijue des .Ime.s vulgaires où régnait le calcul des iul(Têls positifs, et (|uf n'eiiteiidaieitt rien aux beaux calculs du ."-entiiuent. Plus elle .s'avança vers relto falnin «*poqui> si ing(Mueiisement noiumi'e la trcoudo jrinifffr, plus s,i défiance nufjinenla. Klle ullecla do se présenior sous le jour le |ilu$ défavora-

DE BALZAC

blo. cî joua si bien sou rôle, que les derniers racolés hésiteront à lier leur sort à celui d'une personne dont le verlueuî collin-maillard exigeait une élude à laquelle se livrent peu i"s hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte consianto do n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre mesure ; elle courut sus aux gens riches : et les gens riches pouvaient contracter de grands mariages ; elle craignait les gens pau\Tes auquels elle relusail le désintéressement dont elle faisait tant de cas en une semblable affaire ; en sorte que ses exclusions elles circonstances éclaircirenl étrangement les hommes ainsi triés comme pois gris sur un volet. A chaque mai'iage manqué, la pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime misanthropie qui jeta certaine teinte damertume dans sa conversation et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en désespoir do cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Lhacun juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Okii-ci disait qu'elle était ma! conformée; celui-là lui prêtait des défauis cachés; mais la pauvre lille était pure comme un aii.'o, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs à toutes les fatigues de la maternité.

lUademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne l'auxiliaire obligé de ses dé>irs. Kilo n'avait d'autre beauté que celle si improprement nommé la beauté du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur do jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille exiiliquer cette expression par la constante envie qu'il a do se rafraîchir. Les pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait .souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, e!!(; relevait sa robe quand il avait plu et ([u'ello sortait do ctiezello ou do Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme ; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet .saillant et dru comme celui d'un matelot. Sa bonne grcsse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras forts et polelés, ses mains rougi's, tout en elle.s'harmonia!t aux formcjs homhées, h la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux, d'une couleur indécise, arrivaient à fleur de tête et donnaient à son visage, dont les contours arronilis ii'avaif-nt aucune noblesse, un air d'élonnement et de sim|ilicité moutonnière <|ui seyait d'ailleurs;! son état dovieill(! fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût semblé l'êlri'. Son nez aquilin coiilrastait avec la potitosso do son front, car il est raro que celte forme do nez n'implique pas un beau fronl. Malgré do grosses lôvros rouges, l'indice d'une grande bonté, co front annonçait trop pou rl'idées [lour que lecrriir fiM dirigé par riutelligonce: elle devait ftlre bienfaisante sans gnice. Or, l'on refiroche sévèremi-nl t\ la vertu ses défauts, tandis (|u'on est plein d'indiilgi'MCO pour les iinalitéH du vice. Ses cheveux etiAtaiiis, «l'une loii^ueiir rxiraordinnire, prêtaient à sa figure celte hcauli- qui résulte iln In force ol de l'aliondanre, les deux cnractèrcs |iriiieipaux do sa (lersotme. Au temps de si's |)n'!lenllons, clli- iill''clail de mettre .sa ligure df! Irois-ijuarts pour inoiiInT une très jolie oreille qui .su déiQchail bien an milieu (lu lilaur a/.un'' il" son cou et de .ses lenipe^, jo-

hii ■ ■• ' " elicvelure. Vue ainsi, en habit do

lui. •'• belle. Ses formes (ii'oluhérnnle.s,

,Mi I • lire, nrracli/ii«'iil aux ofllclers do

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