‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 20 sur 45 · VI . yuci beau brin de lllle · texte numérisé non relu

VI . yuci beau brin de lllle

M.' point, ('liilioi"'' par une vie

Irai. I ■ ■ . .; ,, ;i,l|i|cinenl si mal rèivn'll sur

I e corps, qu'il en av.iil d'iruit les ((rimllivi'S proportions. lit\ m moinenl, aurun cois"l iu\ |)ouviiil l'aini nlrouver do lianclics h la pauvre (llle, i|ul sonibiMil foudub d'uno «oulo

pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure. Chez elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du cou et gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis ; et les plaisans prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfans. Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment às'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégans parisiens endettés se seraient très bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans ! En ce moment, après avoir pendant longtemps combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fdle, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités ; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie des macérations ; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un efi'et contraire à celui qu'en attcndaitce pauvre prêtre, de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très étendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient! Enfin, la décroiss;mce commençail. Il était authentique dans Alençon que le sang tourmcnlait mademoiselle Cormon ; elle faisait subir .ses confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérons. Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par l«rmo de conclusion, contemplait la princesse Goritza.

— Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.

— Mais à qui se fier ? répondait-elle.

Le clievalier chassait alors les grains do tabac qui so fourraient dans les plis du pou-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste eût été fort naturel ; mais il donnait toujours des iii(]uiétudes à la puivre fille. La violence de sa passion sans objet élait si grande, qu'elle n'osait plus regarder un honmie en face, tant elle craignait de laisser a|iercevoir dans son regard le sentiment (jui la |!oignail. Par un caprice (jui n'élait peut-être (]uo la continuation do ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentît alliré(! vcTS les hommes qui pouvaient encore lui convenir, (Ile avait Innt (h^ peiu- d'i'^lre taxée do folio en ayant l'air d(^ leur faire la cour, (|u'(^lle les traitait peu gracieusement. La plupart des |ji'rsoiiiies de sa société, so trouvant iiica- [lables d'appréci(U' .ses motifs, toujours si nobles, (^xpli- (|uaient sa miinière d'êiro avec ses cocélibatairos comme la vi'ng(>ance d'im refus essuyé ou prévu.

yiiaud commeMÇ'a l'année IHI.'), ell(\ atteignit à col flgo f'alid ipi'elle n'avoii.ut pas, à quariuile-dcux ans. Son di'sir <ic(piit alors une iiitensitt; ipii avoisina la mononianie, car elle comprit (pi(> toute ehancu de progi'uiture lluirail par se [lerdre; et ce (pi(<, dans sa ci''le>le ignor.uice, elle désirait pnr-desMus tout c'était des enlinis. Il n'y avait pas uno seule personne dans tout Aleiiçiin (pu alIriliuAtà eolte vertueuse illle unseulilésirdesliconcesauioureuses: elleaimail l'M bloc sans ricii imaginer de l'iuiiour; l 'était une Agnès calholique, incapable d'Invetder uno .seule des ruses de l'Agnès (le Molière. Depuis (pi( Iques mois, elle complail sur lui lias.iiil. Li' llcencicmciil des Iroiqies inipi'-i-iales et lu rccoiLslilulion de l'armée royale, opéraient mi (lerlaln

LA VIEILLE FILLE

mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes, qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir do corriger leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas qui:-lque bravo militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, do qui le caractère servirait de passe-port aux opinions lionapartistcs : peut-être mémo s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se foraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers mois do l'année mademoiselle Cormon dans la sévérit'! de son altitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapariisies ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et ia fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour so désespéra davantage. Les oftiriiTs supérieurs avaient tous profité do leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'inlérftt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari, alin qu'elle pilt être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il no se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations qui so tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de l'état civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans ([u'elle ne fût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas uno ville qui affriande l'étranger, elle n'est .sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à Paris no s'y arrélenl même pas. La pauvre fille linit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle lo malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse Goritza. Monsieur do Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, uno première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle Cormon, nvouons-le, avait peu d'esprit : elle ne comprenait rien au mani'go do la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour roniballro le malin esprit. Sa rigide dévotion et les principes les plus sévères contenaient ses cruelles soutlVaures dans les mystères de la vie [irivée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeai! à sa jeunesse perdue, à sa fraî(;h/*iir fanéi', aux vœux do la nature Irompi'o ; et, tout on immolant au pied de la croix ses passions, poésies condamnées h ro'Ster en portefeuille, elle se [)romellait bien, si f(!ir hasard un homme de boimo volonté se présentait, de iw le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait, lin sondant ses boimi'S dispositions, par certaines soirées plus a[)res (|ue h's autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, \in lumeur qu'elle sn profiosnit do rendre, rt force do soins, do complaisance p| de diiuceur, lo meilleur sujet de la terre ; idle allait Jusqu'à le (irendre crihli'ïde délies. Mais il fallait le silenco do In nuit pour ces mariagns fantastiques où elle se plaisait h jouer le snblimo nMn des nnges gardiens. Le lendininin, si <'('roll(! trouvait le lit de s;i mnllresse cen dessus dessous, maileuioiselle nvait nqiris sa dignili); le lendemain, après déji'uni'r, elle voulait un homme de ipuirauleans, un bon propric'lain», bien conservé, un ijuasi ji'iiue homme.

L'abbi) do Sponde était inrapalile d'aider sa luèce en quoi que ce .suit dans ses mann-uvres inatrimonialea. Co liniihomme, Agé d'environ soixanle-dix ans, attribuait le.i di'snsires (In la Ri-VDlulion franniise h qui'lque dessein do la l'rovidenco, einpns^i'c du frapper une I^lise diviolue. L'alibi' lie Sponrtft s'élait donc jelii dans le .sentier depuis luiiKlem{is nbaudouné que pratiquaient jadis las solitaires pour nlli'r nu cid : il menait uno vin ascétique, sans enipiinse, sans Iriomphe oxU^rieur. Il dérobail au nmiide ses fi'uvres de rharili', ses continuelles prières et ses nidrlillrnlioiis; Il p'^nsail <pio les pr^ln-s devannl Idus ii|,'U' nm-i IM'udanl la tniirmenle, et il pr<^rlinit d'rXc inpie. Tout ''ii

offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts momJains : il songeait exclusivement au malheureux, aux besoins de l'Eglise et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à l'Eglise. Toutes les affections de l'abbé s'étaient conccntrécssur sa nièce, qui le regardait comme un père ; mais c'était uh père distrait, no concevant point les agitations de la chair, et remerciant Dieu de co qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui a écrit que l'état de virginité était autant au-dessus de V état de mariage quel' ange était au-dessus de l'homme. » Habituée à respr cter son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs quo lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goi\té l'introduction d'un maîtro au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes do la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des, distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences ; peu causeur, il avait un silence afl'able et bienveillant. C'étmt un homme do haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des scntimens doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à celte maison uno autorité sainte. Il aimait beaucoup lo voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris de la noblesse et du clergé, quoique de mœurs différentes, se reconnaissaient à leurs traits généraux ; d'ailleurs le chevalier était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était palern(d avec ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but ; quo, parmi les légitimes arti fices permis aux femmes, ello s'adressait à la loilelle; qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetl^ries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point t Elle était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dan< sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez dos marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui no mamiuaient pas do goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon .se refusait aux tromperies do l'élégance ; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons do -ses robes allaient-elles bien à sa physioiu>mio. Se moque qui voudra de la pauvre fillo 1 vous la trouverez sublime. Ames gt'néreuses(|ui no vousinipiiôtoz jamais de la forme <|ue prend lo sentiment, et l'admirez lii où il estl Ici i|uel<|ues femmes légères es.sayoront peut-être de chicaner la vraisemblanco do co récit, elles diront qu'il n'existe pas en Eraïu'o do fille assez niaise pour igriori r l'art de péchi'run honmie, que mademoiselle Cormon est une di^ ces exceptions nionslrueu.ses quo lo bon sens inlenlit de présenter comme type; ()ue la [ilus vertueuse et la plus niaise lille qui veut attraper un goujon lrouvi> encore un apjtAt pour armer sji ligne. Mais ces crili<|ues touillent, si l'on vient (i |ii-nser i|ue la sublime religion ivtiliolique, apostolique et roniaine, est encore d«>boul en Brelu^rne et dans l'ancien duché d'Alençon. I.a foi, la pii'lt-, n'admettent |ias re.s siiblililé.s. Mademoiselle Cunnoii marchait dans la voie du s,ilu(, i-n préférant 1rs malheurs tie .sa vir^'itiilé inliniment trop prolong(^(< au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez une (llle armée do la disciplino, la V(irlu ne pouvait transiger; l'amour ou In raleul devaient venir la trouver 1res résidumenl. Puis, ayons |(> courng(> d(> faire une observalion cruelle |v»r un lonips (it'i la rrliginii n'est plus considén'-e ipie comme un moyen pur ceii\-ri, eoiinne nue poiVsie par ceux-lft. Lt dévotion cause une oplilbalmii) morale. Par une grâce proviili'illiille, elle Ate aux Ames en roiiti' (>niir rt^criiité la vuetle beaucoup de petites . ■ ' t ii un mot,

les dévoles sont sliipilis sur i elte stu-

pidllé proiivi (l'alllenr> avei reportent

•••iir es(iril vers lo.s .sphères toi» sit-, 4juoi|i.c io \ollaiiien

monsieur de Valois prétendît qu'il est extrêmement difficile de dérider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises de la ^ie. est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la foi, Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la bôtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus lo prouvait assez. En ce moment même, une jeune fille do seize ans qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanaso ; tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait pas dans les tremblemens de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse clIe-mOme, elle ne devinait pas la honte d'autrui. Capable d'inventer les rafflnemens de grandeur sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez Alhanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit que los facultés du génie le sont des noblesses de l'Sme. Les hommes complets sont si rares, que Socrate, l'une des plus belles perles de l'humanité, convenait, avec un plirénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich, et s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier do probité douteuse peut se trouver hommo d'Etat. Un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir une flme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle Ame à ses côtés. Les caprices pro luils par les infirmités physiques so rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, <|ui .se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil oncle, était devenuiî presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de sympathie pour elle, à cause de ses qualités, et queli|ucs-uns à cause do ses défauts, se moquaient de ses mariages manques. Dans plus d'une conversation on so demandait ce que deviendraient de si beaux biens, cl les économies de mademoiselle Cormon, et la surcession do son ourle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'ftire au fond, malgré les apparences, une fille orif/iiirtle. Eu province il n'est pas permis d'êlio orit'inal : c'est avoir des idées incomprises par Ips autres, el l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien (|ui^ r('galité<los mo'urs. Lo mariage do mademoiselU' Cormon était devenu, dès 1804, quelrjuo (■hoso de si problématique, que se marier comme mademoinelle Cormon ïn\, dans Alençoii, uiio pbrav ()roverbiale(|ui équivalait à la pliH laillfuse des négations. Il faut f|uo l'esprit mo(|ueur soit un dis [dus impérieux besoins do la l'raiice, pour (pie celte excellente personne exciiflt quehiues rnilIrTies dans Alençon. Nnnwuli'tncnl ello recevait (oute la ville, elle était rlmrilable, pieus»! et lnr,a()ahle de dire une niérlianceti' ; mais encore elle roncordnit à l'esprit géné-ral et aux nio'urs des liabi- Ijinn, qui l'aimaient comme le [ilus pur symbole do leur vjej c^'ir elles'élail encrortiéo dans les hahiliidesde In province, ello n'en élnil jamais sortie, e|le en nvail les préjuf!y*, elle en épousait les inli-réls, elle l'.idorail. Mal^fré^es dix-liuil mille livres du reiitr- en lonils de terre, l'ortiiuo <^)ns:di'ralile en province, elle reslail U l'unissuii ûcs maisons moins riches. (,)ii.in I elh; se rendait h su lerro du l'rélinudet, elli' y allait dans iinu vieille carriole! d'osier, suspendue Hur deux soiipenles en cuir blanc, altelén d'une grosse Jument poussive, el ijue ferniaienl Ji peine deux rideaux do cuir rougi par lo temps. Cette carriole, coiinii(<

de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris : mademoiselle y tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie triomphante do l'avarice heureuse. La plupart des habitans savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle aurait pu afficher ; il est même à croire que, si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages manques. La plus brillante voiture, d'ailleurs, l'aurait conduite au Préijaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu qu'ils soient efficiens.

Pour achever la peinture des mœurs intimes do cette maison, il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette, la cuisinière, qui s'employaient au bonheur do l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante ans, gros et court, rougeaud, brun, à figure de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait lo bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille ot le foin au Prébaudet ; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. 11 aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent lo Messie. Josette, née entre Alençon elMortagne, était petite et grasse, sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; ello passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction qui taisait présumer que ces deux amans s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats en honneur dans lo pays.

Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq haliitans do celle maison portaient à cette bête une aQeclion maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans ; ello était si bien soignée, servie avec tant de régularité, que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti pendant plus do dix ans encore. Celle bête était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation : il semblait que la pauvre niademoiselle Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa niaternilé rentrée pût si? prendre, la reporlàt sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoisello d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille ficliv(> que se donnent presque tous les êtres solilain-s au milieu de la société.

Ces (|uati'e fidèles serviteurs, car l'intelligonco do Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, landis qu'ils s'étaient abaissés jusiju'à la régularité muette et souni.isn de la bêle, allaient el venaient chaque jour dans les mêmes occiipalions avecrinlailliltililé de la mécanique. Mais, comme ils le disaliMit dans leur langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle Cormon, comme toutes 1rs personnes nerveusement agitées pur une pensée fixe, devenait difticile, traca-ssière, moins par caradère (|ue par le besoin d'employer .son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari, d'enl'ans, et des soins (|u'ils exigent, elle s'allaciuait il des minuties. l'^ljd parlait pendant des heures eiilières sur des riens, sur une doii/aiiie de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mi.ses avant l'O.

— A (juoi pense donc Josellel s'érriail-ello. Joscllo no prend donc garde à rien?

Mademoiselle deiiiaiidait pend.inl linil jours si Pénélope avait eu son avoine à deux heures, parce qu'une seule l'ois Jacquelin .s'i'tait attardé. Sa petite imaginaliou travaillait sur des bagatelles. Uno couche de poussière oiihlii'e par lo plumeau, des Iranches de paiiuiial grillées par Mariette,

LA VIEILLE FILLE

lo retard apporté par Jacquelin à venir fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil, dont les rayons mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses entendraient de graves querelles où mademoiselle s'cmporinit. Tout changeait doncl sëcriait-clle, elle no reconniissait plus ses serviteurs d'autrefois ; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour Josette lui donna la Journée du chri'lien au lieu de la Quinzaine de Pâques. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de l'i'glise, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit suppo- <^er des énormités. Elle-fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet accident.

— Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive plus!

ftlademoiselle Cormon était, sans s'en donter, très heureuse de ces petites querelles, qui servaient d'émonctoiro h ses acrimonies. L'esprit a ses exigences: il a, comme le corps, sa gynmastique. Ces inégalil('s d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les intempéries de l'atmosphf're lo sont par le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient : «Il fait beau temps» ou «Tl pleut !» sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le malin dans la cuisine, ils se demandaient dans (lucllu humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoisello Cormon avait fini par so contempler elle-même dans les infinimens petits do sa vie. Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures h faire et les offices à entendre, son oncle à soigner, avaient absorbé sa laible intelligence. Pour elle, les atomes do la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite donnait une valeiu- elfrayante au moindre embarras survenu dans 1rs tuites digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule <U\ la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre mi'decines de précaution à faire crever Pé'nélopo, mais qui la ragaillardissaient. Si Josette, en l'habillant, trouvait un li'ger bouton épanoui sur les omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions dans les dilli-rens bols alimentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop ardent, qui avait dû faire lever co damné bouton. Avec quelle joie toutes deux disaient :

— Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.

— Mariette l'avait trop épici-, reprenait mademoiselle, je lui dis toujours de faire doux pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a pas plus de mémoire que...

— Quo lo lièvre, disait Josette.

— C'est vrai, n'-poii I lit mademoiselle, elle n'a pas plus do mémoire que le lièvre, lu as bir-n trouvé cela.

Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle Cormon allait pa'-ser un certain nombre (\c jours h .sa torre du Pn-haudet. On était alors îi la mimai, iqmque h l.iquelUi mademoiselle Cormon voulait voir si ses ponuniers avaient bien ncifi^, mol du fiays <pii exprime j'etl'et produit sous ces arbres |iar la rliute de leurs fleurs. Quand l'anins circulaire des p(''la|i's toiid)r'es ressemlilo h ime couche rie neige, \{\ propriétaire, [leut espi-rer une nbondanle récole do cidre. V.n même temps qu'ello jaugeait ainsi ses tonneaux, nindemniselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait lu-cessitées; elle ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle lirnil de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature (l'alVaires. Mademoiselle <lonnail, avant son départ, un dîner d'ndieu h ses fidèles, quoiqu'elle di'^t les retrouver trois siMuainr'" après. C'i'lail toujours nue nouvelle qui retentissait dam Aleiiçou que le départ de niadenuiiselle Cormon. Ses liabitués, en relard d'une visite, venaient alors |a voir ; son appartement de réception était (ilein ; clianin lui Miuhailail un bon voyaRe. comme si elU^ ertl dil faire route pour (!iili iilta. Puis, lo lendemain matin, les niar- ( liands ('■laienl sur le pas do leurs porles. peiils et grands regardaient passer lu carriole, cl II scmblnil ipi'on «'apprit iti: nAl/.\<;. — ll. i:\lrnil de la

une nouvelle en se répétant les uns aux autres : — Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet I Par ici l'un disait : — Elle a du pain de cuit, celle-là.

— Eh ! mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne ; si lo bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant...

Par là un autre : — Tiens, tiens, je no m'étonno passi nos vignobles de haute futaie sont en fleur, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet. D'où vient quelle se marie si peu?

— Je l'épouserais bien tout de niiîme, répondait un plaisant : lo mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante ; mais l'autre ne veut pas. Bah ! c'est pour monsieur du Bousquier (|ue le four chaufle I

— Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.

Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement : — Mademoiselle Cormon est partie.

Ou : — Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?

Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mamoisclle Cormon faisait tourner la tète à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient le plus vif inlérèt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant quo la vieille fille délibérait sur lesencas do son voyage, et que le malin chevalier do Valois faisait un piciuet chez mademoisello Armande de Gordes, so'ur du vieux marquis do Cordes, dont elle tenait la maison, et qui était la reine du salon aristocratique.

S'il n'était indilTérenI pour personne de voir quelle figuro ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour lo chevalier et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se promenait sur lo Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué : ce soupçon le confirmait d^ins ses principes à l'endroit des femmes. Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures et demie : car, en ce temps, le monde fashionahle d'.Mcnçon dînait, par extraordinaire, h quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à deux heures après midi, comme jailis, mais l'on soupait I Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur régoïsnic, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait à so voir habillée romme l'est une maîtresse de maison qui va rerevoir ses luMes. Quand elle s'était ainsi mise sous le.s armes, il se glissait dans les ténèbres do son coeur un rayon d'espoir : une voix lui disait «pte la nature ne l'avait pas .si aliondammiMit pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son dé^ir se ralr;fîchi>;sail comme ello avait rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa ilouble ('loll'e avec une sorte d'ivresse, puis celle salisfarlion se conlinuail alors (pi'elle descendait pour donner son re(l(iutalile coup d'(vil au salon, nu cabinet et au boudoir. i;ile s'y promenait avec le coutenletiieni naïf du riche qui pense îl tout moment qu'il est riche et ne niani|iiern jamnis de rien. Elle regardait ses meubles •'•tornel-;, ses anliqui(é.s, ses laipies; elle se disait que de si belles choses voulaient un maiire. Ajirès avoir admiré la sall(< à manger, remplie par la table oblongun où s'i'lendail une nappe de nei(?n orni'e d'une vingtaine do couverts placés î> dos distances égales; après avoir vérifié l'escndron de bouteilles qu'elle avait indiqiuVs. et qui montraient d'honorables éliquelles ; après avoir mr-liculeiisemeul vernie les no;us écrits surde petits papiers par la main tremblante di» l'abbé, seul soin qu'il prit dans lo méunge, et qui donnait lieu .'i de pra>es disrusMons sur la place de chaipie convive ; alors madeuiirisellr' (dlail. dans ses atours, rejoindre son oncle, qui, vers ce inomeni, le plus Joli de la journée, se promenait sur la terrasse, le Um- de la Brillanle, en ivoiilanl le ra- I maKedes oiseaux nichés dons le couvert sjuis avoir h Conti'dir hun\itinr. •'> — 3

DE BALZAC

craindre \fs chasseurs ou les enfans. Durant ces heures d'atlenle, elle n'abordait jamais l'abbé l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car celte particularité doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille.

Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs do parler : non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureureusement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion, qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait tant, qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente, qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes, qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles, et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur, qui lui avait dit de causer avec aménité, quand la pau\Te fille voyait la conversation s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle soutirait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme celle-ci : « Personne ne peut ne trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau, par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des apôtres, à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de rentrées lui méritaient, dans sa s-ociélé, le surnom de la bonne mademoiselle Cormon. Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme ' une carpe, et un peu bestiole; mais beaucoup de personnes do sa force prenaient l'épithètc dans son vrai .sens et répondaiont : « Oh ! oui, mademoiselle Cormon est excellente.» Parfois, clin faisait des qufslions si absurdes, toujours pour être agréable à ses hùles et remplir ses devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des im[/osilions qu'il recevait de|iuis si longtemps. Pourquoi la Kible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moise. Elle était de la force de ce country gentleman, qui, entendant toujours parler de la poslérii<'' h la Chambre des communes, se leva pour faire co fpeerh devenu célèbre :

— Messieurs, j'entends toujours parler de la postérité, je voudrais bien savoir co quo cette puissance a fait pour rAnj{lct<;rre ?

Dans a,'s circonslanr^s, l'héroiquo chevalier do Valois amriinit au secours do In vieille lillo toutes les forces do .sa .spiriluelln di(iloniatin en voyant le sourire qu'échangeaient d'iinpiloyaliles d(!ini-savans. Le vieux gentilhomme, qui «iriiail 'i eiirirliir les feiiinies, prêtait de l'esiiril à madeiiioivlle Ojrnion en lu soutenant paradoxalement; il en couvrait .si bien lu retraite, que parfois la vii-illo lillu semlilail no pas avoir dit une .sulli.se. Elle avoua .sérieu.sonienl un jour qu'elle ne .sJivait pus quelle dill'i-rence il y avait entre li's IkduI'.s r-l les t'iureaux. Le ravissiinl clievalier arrèUi les érliiU dii rire en répondant que les IkimiIs no pouvnieiit jdiiifiis être (|ue les oncles des liiures (nom de la j;éniss<! ru |lJlU)l^^ lîiie nuire l'ois, enli'iidiint beaucoup parler des él«;ves el des diflii'.illlés <|ue cc commerce présentait, conversation qui rweiiiilt .souvent dans un pays où .se Irouv" le superbe luiras du l'iri, elle conipril (pjo les chevaux provi'uaienl des mimlo, ri demanda pourquoi ion ne faiutil lui* deux monlen par an 't Lu clievulier alliru les rires sur lui.

— Cent 1res possible, dit-il.

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