‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 21 sur 45 · I.PS nssislans ri''coulf!reiil · texte numérisé non relu

I.PS nssislans ri''coulf!reiil

— \.n IJiuie, reprlt-jl, vient de» nnlnrolisles, (pil n'oni

pas encore su contraindre les jumens à porter moins do onze mois.

La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait une ingrate : jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses chevaleresques services. Eb voyant la conversation ranimée, elle ne so trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du Distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien ses aises, que, quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui voulait. Depuis cotte époque assez récente, mademoiselle Cormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent leurs niaiseries patriotiques, et qui est comme la fatuité de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.

— Mon oncle, lui dit-elle en so pendant à son bras et so collant joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle pensait : « Si j'avais un mari, je serais ainsi ! ») ; mon oncle, si tout arrive ici bas par la volonté do Dieu, il y a donc une raison de toute chose?

— Certes, fit gravement l'abbe de Sponde, qui, chérissant sa nièco, se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.

— Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?

— Oui, mon enfant, dit l'abbé.

— Mais , cependant , comme rien ne m'empêche de me marier domain, sa volonté peut être déti-uito par la mienne ?

— Cela .serait vrai si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, répondit l'ancien prieur do Sorbonue. Ilemarque donc, ma fille, que tu mets un si?

La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une discu.ssion matrimoniale par un ai-gumcnt ad omnipolcntcm, resta stupél'aito; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la terrible logique des enfans, qui consiste à aller do réponse en demande, logique souvent embarrassante.

— Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent lilles ; car elles doivent être ou toutes tilles ou toutes femmes, il y a do l'injustice dans la distribution des rôles.

— Ma fille, dit lo bon abbé, tu donnes tort à l'Eglise, qui prescrit lo célibat comme la meilleure voie pour aller h Dieu.

— Mais si l'Eglise a raison, et que tout lo monde lût bon catholique, le genre humain finirait donc, mon oncle ?

— Tu as trop d'esprit, llose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.

Un mot pareil excit;»it un sourire de satisfaction sur les lèvres do la pauvre lille, et la coulirmait dans la boime opinion (ju'elUi conmuMirait ,'t prendre d'ello-niêmo. Et voilà conuneiit le nioinle, coniineut nos amis et nos ennemis sont les complices de nos délaulsl En ce moment l'en- Irelien fut interrompu par l'arrivée succi^ssivo des convives. Dans ces jours d'apparat, celte scèuo locflle umenail de petites lamiliariles entre les gens de In maison el les personnes invitées. Mariette disail au président du tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant pas.ser : —Ah! monsieur du Uoncerel, j'ai l'ail h's choux-lleurs au gvalni à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les uimez, et m'a dit : « Ne les inamiue pas, Mariolto, nous avons monsieur le président, w

— Cette boime dem<>is(>lle Cormon 1 répondit le justicier du pays. Mariette, les Hvez-vous mouillés uvccdujus au lieu de bouillon? c'est (ilus onctueux 1

l.<i pri'sidenl ne dc^daignait poiiil d'entrer dans In chambre du cDused (lîi M.iriell(( rendait .ses arrêts; il y jetait le coup d'<ejl du gasIriiiK 't l'avis du maître.

— Bonjour, mad.uue, di.sail Joselte h madomoGranson,

LA VIEILLE FILLE

qui courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat de poisson.

Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger d'un grand seigneur qui se familiarise : — Eh bien ! cher cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la Légion d'honneur, y a-t-il quelque fin morceau pour lequel il faille se réserver?

— Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvro envoyé du Prébaudet : il pesait quatorze livres.

— Bonne lillo 1 disait le chevaher en confirmant Josette. Ah 1 il pesait quatorze livres 1

Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentimens attachés aux plus profonds replis do son cojur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait ; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils no s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame Gran- .son et le chevalier de Valois avaient surpris do naïfs regards coulés en-dessous, dont la signilication était assez claire pour que tous deux essayassent do ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives, que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre : l'un était monsieur du Coudrai, lo conservateur des bypolhèiiues; l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison do Gordes, le notaire de la haute aristocratie, par lai|uelle il était reçu avec une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'aill(!urs avait une fortutio cousidi'rable. Quand ces deux rclardalaires arrivèrelit, Jaci|ui'lin leur dit, en les voyant aller au salon : — Ils sont tous nu jardin.

Sans doute les estomacs étaient impatiens, car, à l'aspect du conservateur des hypothèques, un des hommes les plus almabifs de la ville, et i|ui n'avait ipie h^ défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, une vieille femme insufiporlahie, et do commettre d'énormes calembours dont il riait le premier, il s'éleva lo léger brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en [lareille occurrence. En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles, la mosaïi|ue du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries do bois, les fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques do quelque chambre en avant sur la rivière, les jartlinels oîi séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite! ville auxqui'lles le voisinage des eaux, un saulo pleureur penché, des fleurs, un rosier, communiquent je ne sais f|uelle ^rtlce di^;ne des paysagistes. Le chevalier élmliait toutes les fi^;Mres, car il avait appris (]\w son brrtiot s'était lrè'< he\ireusenienl allaclié aux meilleures coteries de la ville ; mais personne ne pnrlail encore h haute voix do celle t,Tanile nouvelle, de Suzanne el de du Bousquier. Les gi'ns de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans : le moment pour s'entretenir de celte élran!,'(> avenlun» n'i'i.iji [las arrivé, il fallait ([uo chacun so fùl recordé. Donc, on se disait h l'oreillo :

— Vous savez î

— Oui.

— Du Bous(|uierî

— lit In bi'lie Suzanne.

— Mademoiselle Cormon n'en sait rien?

— Non.

— Ahl

C'était le piano du canenn dont le rinfnrzando allait éclater (pinnd on en sernil h déguster la première entré(<. Toul /i coup monsieur do Valois avisa mndamn Granson, qui avait nrlion- son chapeau vert \\ bouquet d'oreilles d'ours, ot dont la figure pélillnit. Était-ce» envie Ho commencer lo conrerl? Quoiqu'une spmblabl(> nouvelli- un

comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de. ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu : la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel!... Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase, et le surprit dans lo silence signiticatif d'uno concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.

— Ah diantre 1 so dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé I

Monsieur do Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon, pour pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse ; car certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations aristocratiques du département en faisaient le plus brillant ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douzo ans, mademoiselle Cormon désirait devenir madame do Valois. Ce nom était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui essaimaient de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures d'un parti ; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par lo cœur, par l'esprit, par l'ambition, celte vieille ruine, quoique peignée comme lo saint-Jean d'uno procession, effrayait mademoiselle Cormon ; si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas de mai'i. L'indilTérenco atlectée par lo chevalier en fait de mariage, et surtout la prétendue pureté de ses mo'urs dans une maison pleine de grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'aHairo de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle Cormon pouvaient se traduire par ce mot : — Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin ! Les observateurs du cœur humain ont remarqué lo penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée donneriez-vous à la femme vertueuse quo celle do purifier à la manière du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu cjue ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes à ne jamais enfreindre la lidi'lité conjugale, doivent naturellement désirer un mari do haute expérience praU(]uo? Les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la [lauvre fille gi'inissait d(! trouver son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder lo chevalier de Valois el du Bous(]uier. Tour bien faire comprendre l'imporlanfo du peu de mots quo lo chevalier et ^ niadyinoiselli! Cormon allaient se dire, il est nécessaire * d'exqioser deux alfaires qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les o|iiiuon«( étaient divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérirusemenl mt^lé.

L'une concernait le curé d'Aleiiçoii, (|ui jadis avait prêté le serment constitutionnel, et ijui vaiiuiuait en ce moment les répugnances callioli(j«es en di'ployanl les plus hautes verlus. Co fut un Clieverus au pc'lit pied, el si bien apprécié, (|u'.i sa mort la ville entière le pl(<urn. Mademoiselle Cormon et l'alilié (le Spiu'.de ai)parl(>naienl h cette petite église sulilimn dans son orthodoxie, el iiui fui h la cour de Bomo ce que les ultras allaient être h j.ouis XVIM. L'abbé siirl(uil ne reconnaissait pas ri:glise (jui avait lraiisi>.'(^ forcément avec les cimsIiltiIJonneU. Ce ruré n'était poini reçu ilaiiH la maison Cormmi, dont les sympathies étaient acquises au desservant de S.iint-Léonnrd, In paroisse nrislo cralique d'Aleuçon. Du Bouscjuier, ce libéral enrngi^ caché sou^ la peau liii royaliste, savail comliiei\ les points de ralliement sont nécessaires .iiix mécoiiU>ns, qui sont le fond de l)ouli(iue de loiiti's les oppositions, et il avait ilèj,"» groupi^ les sympathies de In classe moyenne autour île ce curé. Voici In seconde nll'aire. Smis rinspirnlien secWie do ce diplomate grossier, l'idée de brtiir un théAlro élail

DE BALZAC

cdose dans la villo d'AIençon. Les séides de du Bousquier no connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardens en croyant défendre leur propre conception. Âlhanase était un des plus chauds partisans de la construction d'uae salle de spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureauxdo la mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme offrit à la vieille flUe son bras pour se promener ; elle l'accepta, non sans le remercier par un regard heureux de cette attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.

— Mademoiselle, vous qui vous portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques liens...

— Très éloignés, dit-elle en,rinterrompant>

— Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui jiour l'empêcher de se perdre? Il n'est pas déjà très religieux, il tient pour l'assermenté ; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave : ne se jetle- 1-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre ; il est, dans celle affaire, la dupe de ce répubUcaiu déguisé, do du Bousquier...

— Mon Dieu! monsieur do Valois, répondit-elle, sa mère nie dit (]u'il a de l'esprit, et il no sait pas dire deux; il est toujours planté devant vous comme un terne...

— Qui ne pense à rien! s'écria le conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol, celui-là ! Je présente mes deioares au chevalier do Valois, ojouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type do la classe à laquelle appartenait le conservateur des hypothèques.

Monsieur de Valois rendit le salut sec et prolecteur du nol)lo qui maintient sa dislance ; puis il remorqua mademoiselle Cormon h quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il no voulait pas être espionné.

— Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse on .se penchant à l'oreille de madi'inoiscllo ("ormon, (juc les jeunes gens élevés dans ces déteslahles lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs et les nobles liabitudes qui produisent les grandes idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner quo ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra Iristr-ment. Voyez comme il est pille, bave.

— Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innoci-mmenl la vieille (ille ; il passe les nuits, mais à quoi '.'à lire des livTcs, à écrire. Quel état cela peul-il donner à un j(^une homme d'écrire pendant la nuit?

— Mais cela l'épuisé, reprit le chevalier en essayant do ramen'T la pensée do la vieille {\\V\ sur le terrain où il osfx'Tait lui voir prendre Alhanase en horreur. Les mœurs do c/.r.s lycées impériaux étaient vraiment horribles.

— Oh ! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menail-on [)a-> promener avec les tambours en tét(!? Leurs iiuiUre.s n'avaient pas autant de relif,'ion iju'en ont les païens. i;i on mettait ces pauvres eiifans en uniforme, abholumenl coninu! les troupes. Quelles idées!

— Voilh quels en sont les produits, dit le clievalief en iiiotilrnnl Alhanase. \H\ mun temps, un jeune homme aurail-ii jamais eu honte de regorder une jolie fenunoP el il lini\He les yeux quond il vous voit! Co jeune homme m'effraio parce (|u'il m'inli-rosso. Dili-s-lui de nu pas intriguer (ivec les bonapartistes, comme il fait (lour celto nallodo spc-ctacle; quand ces petits jeuiu-s gens ne la denuitideronl pas Insurmilionnelleineiit, car ce mot l'sl pour moi le «ynoriyme de (■onslilulionnelleniml, l'autorité la construira, l'uis, dile^Jj .su mère do veiller sur lui.

— Oh I elle l'enip^i'hi^ra de voir a.'H gens en demi-so|il() i-l In mauviiiso «ocii-lé, j'en suissrtre. Je vais lui pailer, dit modomoiH'llo Cormon, car il pourrait perdre wi place à la

mairie. Et de quoi lui et sa mère vivraient-ils î... Cela fait frémir.

Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon : « — Qu'on m'en trouve une plus bête I Foi do gentilhomme ! la vertu qui ôto l'intelligence n'estelle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge 1 Quels principes ! quelle ignorance ! »

Comprenez bien quo co monologue adressé à la princesse Goritza se fit en préparant une prise do tabac.

Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit mademoiselle Cormon, qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en co moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant conservateur des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles do province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier ; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Granson.

— Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives., ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils : il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutioimel. Celte conduite peut lui faire perdre sa place à la mairie. Vous savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure ! Où votre cher Athanase, une fois destitué, Irouvera-t-il de l'emploi ? Qu'il no se fasse pas mal voir de l'adminislration.

— Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère efl'rayée, combien ne vous dois- je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupo d'une mauvaise chque, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis longtemps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines aux(iuelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris par ce mot do liberté si mal défini, si peu compris, mais t|ui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte ; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient lissues avec ses douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations do l'élat social. Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêt sociaux, les opinions |JOur lesquelles il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez tous les lionnnes vraiment supérieurs. Rester fidèle au côté gauche d'AIençon, c'élait gagner l'aversion de mademoisello Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en ap[)arence, était intestinemeut aussi agiléo (|ue peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêls, s(!groupent autour des plus graves (juestions d'enqiire à empire.

Les convives bordaient enfin celto table chargée du premier .service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans hoide d'avoir un bon appiHit, et non connue à Paris, oii il si'iubli» (pie les mâchoires se meuvent par des lois souqituaires (pii |irenuent à tâclui de d(''meiilir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote sou plaisir; tandis qu'en province les choses s(( passent uatuielliMnent, el l'existence s'y concenlro peutêtre un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a loudamnéses créatures.

Co l'ut h la fin du preuuer .service (p»! mademoiselle Cormon lit la filus cV'lèbre de ses rctitrcea, car on en parla pendant plusdi^ deux ans, el la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'AI(Miçon quand il est lple^li(Jll de .sou mariage. La conversation, deveniio 1res verbeuse cl unimce au moment où l'un attaqua la pé-

LA VIEILLE FILLE

nultième entrée, s'élait naturellement prise à l'aflaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus lard, on appela les jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquicr, soupçonné par monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le genlilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats d'Alencon, qu'iLtrouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un cerlain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'efTet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon, jalouse do lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquicr, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de faire battre des montagnes.

— Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquicr ne s'occupait que d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau Iriomplic : elle fit choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne s'attendait pointa un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux ; il ap[ilaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.

— Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son arlillerie.

— Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.

— Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont do l'esprit, reprit le chevalier.

Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanila la raison de son succès. Alors commença le fnrie du cancan. Du Bousquicr fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un monstre qui, depuis (|uinzo ans, cniretenait à lui sind l'hospice de Enfans lrouv(''s ; l'immoralilé ih; ses munrs si; dévoilait enlin I elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., elc. Conduite par lo chevalier de Valois, le plus habile chi'f d'orchestre on ce genre, l'ouverluro do ce cancan fut magnilique.

— Je no sais pas, dil-il d'un air plein de boidiomie, ce qui pourrait empêcher un du BnusqiMcrd'i'pouscr une niademoisi'lle Suzanne je ne sais (/»/; rornnu'nt la nrininiezvous? Suzette ! ynoi(|ne logé chez niadaiiie Lardut, je no coimais ces petites filles (|ue do vue. Si celle .Suznn est une grandie belle lllli', impertinente, cril gris, lailli' line, petit pied, il laquelle j'iii i'.ilt h peine attention, mais ddiil la démarche ni'a paru insolcnlc, clli" rsl de lieauciiup supr-rieure comme manières h du BouMpiier. U'a il leurs, Suzaimo 8 la noblesse de la beauté; .suus ce rapport, ce mariage .serait pour ell(> une mésMIlancM-. Vmis .savez ijue l'emiiernur Joseph eut la curiositii de voir à Lucienne la du B'irry, il lui ollrit son bras jiour la prenietier ; la pauvre fille, suriirise de tant d'honneur, hi'sitait h le prendre : « La lieauté sera toujours reine, » lui dil l'erniiereur. Hemnrquez (piec'(''lail un Allemand d'AnIriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, (|ui passe ici pi>nr très rustique, est un pays d(> noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la l'ologno et In Hongrie, où il se trouve des...

Ici lo chevalier .s'arrOla, rrai;;iianl de tomber <lans une ollusion h son bonheur personnel; il repril seulement sa sa tabatière ri coidlu le reste de j'anei-doto à la princes e qui lui souriait depuis trente-six ans.

— Ce mot éluit fort déliciit pour Louis XV, dit du lion corol.

— Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.

— Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le président, le notaire et le conservateur échangeant des regards malicieux, madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant saris tache : les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois, et inclina la tète en signe d'approbation laudative.

— Mademoiselle no connaît pas l'histoire ? dit le conservateur des hypothèques.

— Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire? répondit angéliquementmadenioiselie Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide, et la conversation si bien ranimée qu'en entendant ce dernier mot tous ses convives riaient la bouche pleine.

— Pauvre petite, dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que lamour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de maternité, il faut secourir cette petite fille, qui trouvera difficilement à se marier.

— Pauvre enfant I dit mademoiselle Cormon.

— Croyez-vous que du Bousquicr l'épouse? demanda lo président du tribunal.

— S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson ; mais vraiment mon chien a des moeurs plus honnêtes...

— Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le conservateur des hypothèques en essayant do passer du calembour au bon mol.

Au dessert, il était encore question de du Bousquicr, qui avait donné lieu à mille gentillesses que lo vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousi|uier élail un pire scii-re, — un jtcro manant, — un père si /fie, — unpcre vert, — un père rond, — un père foré, — un père dû. — un père sicaire. — Il n'était m père, ni mère ; ni un révérend père ; il jouait à pair ou non ; ce n'était pas non plus un jièrc conscrit.

— Ce n'esl toujours pas un père nourricier, dit l'abbé do Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.

— Ni m\ père noble, reprit le chevalier de Valois. L'I'glise cl lu noblesse étaient descendues dans l'arène du

caleudiuur en conservant toute leur di;4nilé.

— Chut 1 lit le conservateur des hypothèques, j'entends crier les boites de du Bousquicr, qui, certes, sont plus que jamais à revers.

Il arrrive presque toujours (|u'un honmie ignore les bruits ipii roureiil sur son compte ; une ville ditière s'occupe de lui, le caluinide ou le t.\ nipamse : s'il n'a pas d'amis, il no saura rii-n. Or, rinnoceiil du Bousquicr, du Bousquicr qui souhailait êlre coupable et désirait que Suzanne n'eill pas ineiili. du Bousquicr fut superbe d'ignorance : personne ne hii avait |)irle des révélations de Suzanne, et Idul le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le (jueslionner sur une de ces «IVaires nù rmli-ressé po.ssède ([uelquetois des .secrets qui l'oliligeiil il garder le silence. Du Bousquicr parut donc très agaçant et ligèreinenl fal, quand la s(iri(''l(> revint de la .sdle à inaiiger pour prendre le calé dans lo salon où ipielques persoinies elaienl di-jà venues pour la soirée. Mailemoisello Cortnon, conseilléi' (inr sa lionle, ii'osii regarder le lerrible séducteur ; elle s'élait empari'e d'Alhannse, (]u'elle moralisait eu liu di>bitaiil les plus (■'Ir.iiiges lieux t oniiunns de |Mi|itique royaliste cl de morale relij^ieii^e. Ni' po'.sivlinil pas, comme le chevalier do Valois, un lalialière ornée de [iriiu-esses pour essu\er ces douches lie inaiseï les, le pauvre pot'le éioulail d'un air slupide celle qu'il adorail, en regardant son monslrucux

DE BALZAC

corsage qui gardait ce ropos absolu, l'altribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une i\Tesse, qui changeait la petite voix claire de la vieille fdlo en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit. L'amour est un faux monnayeur qui change continuellement le gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

— Eh bien 1 Athanase, me le promelfez-vous I

Celte phrase finale frappa l'oreillo de l'heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

— Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier, qui ressemblait en ce moment à ce gros Dieu de la fable que la République mettait sur ses écus ; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille : — Ma pau\Te amie, votre fils est idiot I le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre ! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion do jeter ses brandons sur les sarmens amassés dans le cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoulée, il aurait pu faire comprendre sa passion : car, dans l'agitalion où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.

— Qu'as-tu donc dit à mademoiselle Cormon? demanda madame Granson à.son (ils.

— Rien.

— Rien, jVxpliquerai cela ! so dit-elle en remettant à demain les alTaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance h ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent do leurs seize joueurs. Quatre personnes s'inléressèicnt à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisncl, le procureur <ki roi, et deux dames allèrent faire un trictrac dans le tubincl des laques rouges. Les girandoles furent allumées ; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, aulmir des tahlcs, après que chaque nouveau roupie arrivé eût dit à mademoiselle Cormon :

— Vous allez donc demain au Trébaudet?

— Mais il In faut bien, répondait-elle.

Généralement la inaîtrcsso do la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieille flilo ; madeinoiscllo Cormou pensoill

— A quoi songez-vous, cousine ! lui dit-elle enfin en la trouvant a^si.^e dans le boudoir.

— Je pense, répondit-elle, à celte pauvre fille. No suis-je 1)35 présidente do la Société maternelle, je vais vous aller chercher dix écus 1

— Dix écus I s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais d(jnné autant

— Mais, ma lionne, il est si naturel d'avoir des enfansi Ccllo phrase immorale, pnrlif! du co'ur, stupéfia la tré-

sorière do la Société malernelle. Du Uuusquier avait évidrniuient (.;randi ilnns l'esprit de madeinoiselle Cormon.

— Vrainieiil, dit mndam(! Granson, du Bouscpiier n'est pas v iilenieiil un monstre, il est (Miroro un iulAme. Lorsqu'on n cau^o préjudice h queli|u'un, ne doil-on pas l'indemniser? No serail-co pas h lui, plulôl (|u'A nous, do secourir relie petite, (jiii, nprès tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y «vail dans Alençon mieux (juo co cyniqut! du bousquier l II faut Ctre bien hberllno i)Our s'ailrcwr i\ lui.

— Cyniijui) I voire flls vous apprend, mn chère, des mots lalln.H qui Honl ineiimpn'hi'nsibles. Certes, je ne veux pas exriiser muiisinurdu llon^jpiier; mus expliquez-moi cimiimenl une femme csl libcrlino un préférant un liommo h un autre?

— Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alcnçon ; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très heureuse ; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation ; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées ; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui I... Eh bien! changez les termes, comme disait mon pauvre mari : il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais, dans l'aft'airo de du Bousquier, tout est vrai. Comprenezvous?

— Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon, qui ouvrait do grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

— Eh bien 1 cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette aûaire...

— Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur ?

Ici madame Granson so dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier do Valois : « Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission. »

— Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfans ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

— Mais si, ma chère, car la sainte Vierge...

— Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint- Esprit 1

— C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme I un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.

— Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

— Eh 1 comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.

— Ne le recevez plus jusqu'à co qu'il ait pris une femme ; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion do manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.

— A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson ; jo consulterai mon onclo et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon, (pii so trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de celte assembh'e, ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société do Cl Ito tenue ari.slocialique. Pour beaucouj) do gens, on no voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans en moment, du Bous(]uier, (jui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Coudrai et madame du Roncerel, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait i]Mel(|ues jeunes femmes qui, sous prétext(Mlo regardi r jou( r, le eontemplai(>nt si singulièrement, cpioiqu'à la dérobée, (|uo le vieux garçon finit par croire à (iueli]ue oubli dans sa toilette.

— Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces impiiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profila d'un mauvais coup, qui terminait un seplièmo rubber, pour quitter la table.

— Jo no (leux pas touclier une carte sans perdre, dit-il, jo suis décidément trop malheureux.

— Vous êtes hiMireux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un (In regard.

Ce mot til natiirellemenl le tour du salon, où chacun so réeria sur le ton exiiuis du chevalier, lo prince de Talloyrand (lu (lays.

LA VIEILLE FILLE

— II n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du cui-é de Saint-Léonard.

Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'exlraordinairo. Après d'innombrables répétitions du mùaie texte, varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra le long do l'embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites, qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C'était inévitablement : — Mademoiselle Cormon était bien ce soir. — Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière. — Comme ce pauvre abbé baisse I Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il a des distractions. — Nous aurons le chagrin de le perdre. — 11 fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain 1 — Un beau temps pour que les pommiers passent fleur ! — Vous nous avez battus ; mais, quand vous êtes avec monsieur do Valois, vous n'en faites jamais d'autres.— Combien a-l-il donc gagné ?— Mais, ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais. — Oui, ma foi ! savcz-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année, et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme ! — Ah 1 quels coups nous avons essuyés ce soir I — Vous êtes bien heureux» monsieur et madame, vous voilà chez vous ; mais nous» nous avons la moitié do la ville à faire. — Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser do venir à pied. — Ah ! monsieur, nous avons uno tille à marier qui nous ôto une roue, (it l'entrelien do notio tiis h Paris nous emporte l'autre. — Vous en faites toujours un magistrat? — Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honle à servir le roi. Parlois, une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mCmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en cliemin. Si quelque observateur du C'iuur humain cùl demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans ()uel mois il (Hait, en entendant celte conversation. Mais en ce moment elle lut exclusivement diôlaliquc, car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes, fredonnait, .sans se douter do l'ù-propos, l'air fameux do: Femme sensible, entends-lii le ramage? etc. Pour les uns, du Bons(juier était un lionmie très fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé dans son [)0sle par une nouvelle insliluliori royale, le président du Uonceret inclinait vers du F5ous(]ui(!r. Pour les autres, le rournis,scur était un homme dangereux, do mauvaises mo urs, capable do tout. En province, comme à Paris, les hommes en vu(î ressemblent à cetle statue du beau conto allégorique d'Addisson, pour l.i(]uell(; deux clu^'aliers se battent en arrivant chacun de leur ciMé au carrefour où elle s'élève : l'un la dit hlnnclio, l'auln! la tient pour noire ; puis, ijunnii ils sont tous deux à terns ils la voient blanche il droiti" it noire à gauche; un troisième chevalier vient à leur serours et la trouve rouge.

En rentrant chez lui, lo chevalier de Valois so disait :

— Uo.sl temps de faire courir le bruit d(< mon niaringo avec miidemoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon (II- rnailcuioisellf de (iordrs, ira droit /i Si'ez, rhez IV-véqni', reviendra par les grands vie,iirescliez lerun'' de S.ilnl- Léonard, qui ne manquera pas de le dire h VaUUS Couturier: ainsi, mndemui.s(^lli! t^orruon recevra ce boulet raiiuî dans ses muvros vives. Le vieux nwnvpiis de (jordes invilern l'aliln' de Sjionde h diiier, allii d'arr(^ler \\n r.Miraii <|iii feriiil tort à iiwideiHoiselle Cormon, si je me pronouçnis eonlre elle, h moi si elle me refuMiil. L'abbé sera bien Ol drtment entortillé; puis mailenioisille Cormon no tiendra plis eonlre une visite de inademoisell(< de Gorili's, qui lui démontrera la grandiuir et l'avenir de cette allinnce. l-'hi^rilnge de r.iblH' vaut plus tleniit mille (Viis, les er-onotniesde la lilleiloivetil monter à plus i|o deux reni imlln livrât!» ollu n son luMel, le Prt'-tiaudot et iniinze mille livres

de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et jo deviens maire d'Alençon, député ; puis, une fois assis sur les bancs de la droite, nous arriverons à la pairie en criant : « La clôture ! » ou : « A l'ordre 1 »

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son (ils, qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla l'harmonie de ce pau\To ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaiso pour se rendre au Prébaudot, où devait la surprendre l'événement qui précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Lo hasard est le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du malin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jàcquelin lit une vigoureuse irruption dans la salle à manger.

— Mademoiselle, dit-il tout ébourilTé, monsieur votre oncle vous expédie un exprès, lo fils à la mère Grosmorl, avec une letlre. Le gars est parti d'Alençon avant lo jour, et no le voilà pas moins arrivé. Il a couru presque comme Pénélope 1 Faut-il lui donner un verre de vin?

— Qu'a-t-il pu lui arriver, Josette? mon oncle serait-il...

— Il n'écrirait pas, dit la femme do chambre en devinant les craintes do sa maîtresse.

— Vite ! vite 1 s'écria mademoisello Cormon après avoir lu les premières lignes; que Jàcquelin attelle Pénélope. Arrange-toi, ma tille, jiour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-ollo à Josette. Nous retournons à la ville...

— Jàcquelin I cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage de mademoisello Cormon.

Jàcquelin, instruit par Josette, arriva disant : — Mais, mademoiselle, Pénélope mange son avoine.

— Eh 1 qu'est-co que cola me l'ait I je veux partir à l'instant.

— Mais, mademoiselle, il va pleuvoir I

— Eh bien I nous serons mouillés.

— Lo feu e->t à la maison, dit en murmurant Josette piquée du sileiue que gardait sa maîtresse on achevant la lettre, la li>aiit cl relisant.

— Achevez donc au moins votre café, no vous tournez pas le sang I Uegardez comme vous Oies rougi'.

— Je suis rougi', Josette I dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombnil, et ()ui bu ollVil l'imago de ses Iralls duiiblenieiit ren\erM'-;. Mon Itnu I pensa mademoiselle l'.ormon, si j'all.iisêire laide! — Allons, Josellp, allons, ma lille, h.ibille-mol. Je veiix-étre prèle avant que Jàcquelin n'ait attelé Pénélope. Si tune |k.>ux remellronics paquets dans la voilure, je les laisserai ici, plutOt que di' perdre une miniile.

Si yous avez bien compris l'excès de nionomanio h laquelle le dé'sir de so marier avait (ail arriver madonioi- .selle Cormon. vous partagerez son émoliou. I.e digne oncle annonçait A sa nièce que monsieur de Troisville, ancien militaire au service de Uussie, |ielil-tils d'un do ses meilleurs amis, souliaitnil se retirer à Aleuçon, et lui deninndail l'Iiospit^iliti^, en se recommandant de l'nniitié que l'nlibé portait à son grand-père, le comte île Trois\ille, chef d'escadre smis Louis XV. L'nnrien vicaire gétu'ral, (■'pouvanti', priait in.stauiinent mv nièce de re\cmr pour l'aider à recevoir leur liAle, el à lui faire les JKUini'urs de la maison, car la lettre avait éprouvé ipielque relard, nion- .sieiir de Troisvilli' pouvait lui lomlMT sur les bras <l.iiis In soirée. A la lectiin- ilc> cette lettre pouvait-il èlre qucslion des soins que dem.iiidait le l'rebmi.li'l ? lin c" inomeiil. lo garde et le fermier. lemoiiiH de l'effiroiiclicm. ni de leur iiialtrosse, so tenaient cois en atlendaiil ses oriires. yuanj

DE BALZAC

ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie, mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet, leur dit un comme vous voudrez ! qui les frappa de stupéfaction ; car leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu a compter ses fruits, et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque espèce de fruit.

— Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet, laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups do fouet s'il le fallait, la pauvre jument étonnée, tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger convenahlement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle calculait que le pelil-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se promettait donc, son oncle aidant, do no pas laisser sortir du logis monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope galopAt. mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à elle-même comme une per- .sonne qui roule de grands desseins. Enfin, la carriole stlci;,'nit la grande rue d'Alençon, qui s'appelle la rue Saint- Blalse, en y entrant du côté de Mortagne ; mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la Porle do Séez, et devient la rue du Bercail, en débouchant sur la route de Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit daas Alençon, chacun peut imaginer le tapa?o ipie dut y faire son retour le lendemain de son installalinu au Prébaudet, et par une pluie battante qui lui fouettait le visage sans qu'elle parfit on prendre souci. Chacun remarqua lo galop do Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et Morlagno, Josriie connaisi^iiil les branches diverses de la familli' de Troisville. Un mot dit par mademoiselle en atteipnant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de l'avenlure ; la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté «pie le de Troisville atlcnilu devait êlre un genlilliomnae entre quarante et (piaranle-deiix ans, f,'arçon, ni riche ni fiauvre. Mademoiselle .se voyait comtesse oii vicomtesse do Troisville.

— El mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informo de rien I Oh ! comme c'est mon oncle I il oublierait son nez s'il ne tenait pas h son visngn I

N'ovez-vons pas remarqué; que. dans ces sortes de circonslonr^H, les vieilles lilles deviennent comme llichard III, Hpiriluelles, fi^roces, hardies, prometteuses, et, connue des flercs grisi's, ne respectent [ilusrien? Aussitôt la vdled'Aleiirofi, liisiruite en un iiiofuent, du linul de la rue SainlllliiiM- jus<|u'/i In porif! de Séez, de ce retour pr(-ci[)iti'', nccornpfiffné derimmslances graves, lui pertnrhé'edans tous «e.s vi«c(Te<( |iublics cl (lomesli(pics. U's cuisinières, les mari hnnds, les prmsuns, .se dirent celle nouvelle de [lorto r.n (lorlii ; puis elle inonin dans la région supi-rieure. Bienlôl cet mois : « MaileinoiM'IleCornu)!) est revenue! » éclalèreril comnii» une bombe dans lous les ini'-nage.s. En c(> moment, J,iii|ne|jii quittait le liane d(> liois poli par un proo'dii «lu'JKdoreiil les l'in'ni les, cl où il élail assis sur le devant (le In carriole ; il ouvrai! Iiii-niêine la graude [lorle vcrie, ronde (i,1r le haut, l'ernn'-e en HJKiie de demi, car (>' ndaiil l'atuence de inadeiiioivlle Cormon rassenilili'e

n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour h tour l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant à dîner chez le marquis do Cordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope, qu'il avait laissée au milieu de la rue ; la bête, habituée h ce manège, tourna d'ellemême, enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas endommager lo massif de fleurs. Jacquelin la reprit par la bride, et mena la voiture devant lo perron.

— Mariette 1 cria mademoiselle Cormon.

Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.

— Mademoiselle ?

— Ce monsieur n'est pas venu ?

— Non, mademoiselle.

— Et mon oncle 7

— Mademoiselle, il est à l'église.

Jacquelin et Pérotte étaient en ce moment sur la première marche du perron, et tendaient leurs mains pour manoeuvrer leur maîtresse, sortie de la can'iole, et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double maille fixé dans lo brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.

— Allons, allons, Mariette, laissez la grande porto, et venez ici.

— Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette, quand la cuisinière passa près de la carriole.

— Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu ? dit mademoiselle Cormon en s'asseyant sur la banquette do la longue antichambre comme une personne excédée de fatigue.

— Mais je n'ai ren, dit Mariette en se mettant les poings sur les hanches. Mademoiselle sait bien, que, pendant son absence, monsieur l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le (juerir chez mademoiselle de Cordes.

— Où est-il donc?

— Monsieur l'abbé? il est à l'église, il ne rentrera qu'A trois heures.

— Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au marchél Mariette, vas-y ; sans jeter l'argent, n'épargne rien ; prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, do délicat. Va l'informer aux diligences comment l'on se procure des pîttés. Je veux des écrcvisses des rils de la Brillante. Quelle heure ost-il t

— Neuf heures quart moiiiK.

— Mon Dieu ! Marietle, ntî perds pas lo temps à babiller, la persoime attendue par mon oncio peut arriver d'un instant il l'autre; s'il fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs !

— Marietle se retourna vers Pénélope on sueur, et reganla Jacquelin d'un air qui voulait dire : « Mademoiselle va m(!tlre la main sur un mari, do cette fois. »

— A nous deux, Josette, reprit la vieille fiUo, car il faut voir il coucher monsieur de froisville.

Avec (|uel bonheur celle phrase fut prononcée I voir A cnurlirr inoiiKirur de Trohrillc 1 (|ironnncez Tréville) Combien d'idées dans ce motl La vieille fille l'I.iil inondéi^ d'cspi'rance.

— Voulez-vous le coucher d.ins la chandiro verle?

— Celle lie llll)n^ei;,'lleur l'i'vê'iiie, non, <'lle esr (rop près de l.'i miiiine, dit lUM'h-iiioiselle Cormon. lion pour mon- .sei^:neur, (pii e>t un saini iKUiniie.

— Donnez-lui l'appartement il(< voire (iiicl(\

— Il est si lui, que ce serait iltdi''cenl.

— Dame 1 mademoiselle I i;iili<s arranger en deux temps un lil dans voire boudoir, il y a une clieminée. Moreau Irouvera bien diuis ses magasins un lil fi iiou près pareil h l'éloM'e de In tenture.

— Tu as raison, J()sell(\ Eh b'en ! cours chez Moreau ; ronsiilleiivec, lui sur loul ce ipi'il faut faire, je l'y aulorisi». Si le lit (le lit de monsieur d(( Troisvilli" 1) peiitêlre montiS co soir sans que monsieur de Troisville s'en api iroivi^ au

LA VIEILLE FILLE

cas où monsieur de Troisvillo nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau no s'y eng.igo pas, je metlrai monsieur de Troisviile dans la chambre verte, quoique monsieur de Troisvillo sera là bien près de moi.

Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.

— Explique tout à Jacquelin ! s'écria-t-ello d'une voix formidable et pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau ! Ma toilette donc 1 Si j'étais surprise par monsieur de Troisvillo, sans mon oncle pour le recevoir ! Oh I mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu vas m'hahillerl

— Mais Pénélope ! dit imprudemment Josette.

Les yeux de mademoiselle Cormon étincelf>rent pour la seule fois de sa vie • — Toujours Pénélope ! Pénélope parci, Pénélope par-là ! Est-ce donc Pénélope qui est la maîtresse ?

— Mais elle est en nage, et n'a pas mangé l'avoine !

— Eh! qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie ! pensa-t-elle.

Eu entendant ce mot, qui lui parut un homicide, Josette resia pendant un moment interdite ; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit sa maîtresse.

— Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin ! fut la première parole do Josette.

Ainsi lout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup de tliéiitro qui décida do la vie de mademoiselle Cormon. La ville était déjà cen dessus dessous par sui'e des cinq circonstances aggravantes qui accompagnaient le retour subit do mademoiselle Cormon, à savoir : la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les flancs rentrés ; l'heuro matinale, les paquets en désordre, ol l'air singulier de la vieille fille efl'nrée. Mais, quand Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez lo principal tapissier d'Alonçon, rue de la Porle-de-Séoz, à deux pas de l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures les plus graves. On discuta celte étrange aventure au Cours, sur la promenade ; elle occupa tout le mondn, et mf'me mademoiselle de Gordes, chez qui se trouvait lo chevalier di' Valois. A deux jours de dislance, la ville d'Alençon ('lait nmuiV' par des «-vénemens si capitaux, que quelques boniips femmes disaient : « Mais c'est la fin du monde I » Celle dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par celle fihraso : « Ou'arrive-t-il doue chez les Cormon?» L'abbé do Sponde, questionni- luri adroitement (piand il sortit de Snint-l.('onanl pour aller se [iromener nu Cours avec l'abbé Couturier, ré^iondit bonil'acomont qu'il attendait le vicomte de Troisviile. gentilhomme au service de Russie pendant l'émigration, et qui revenait li.ibiter Alençon. Ile deux à cinq heurci, une espèci' de Icli^ gr.qihe l.ibial joua dans la ville, et apprit h tous les ludiilans que mademoiselle Cormon avait enfin trouvée un iiinri par correspondance, et qu'ell'" allait épouser le vicomte do 'l'roisville. Ici l'on disait : « Moreau fait clf-jà le lit. n Là, lo lit avait six \<\f(U. Le lit était di' (pialrc [lieds, rue du nerc;iil, chez madame Ornn-iou. C'i'-lait un simpi" lit de n'pos chez du Horu'eret, où dînnil du liousquiep. |,.n petite Imurgeoisie prétendait qu'il corttiiil onze cetits lianes. (Ji'ui'ralemenl on disiil que e'i'lnit rrnilre la prnii ilp l'niirf. Plus loin, les carpes avaient n'iiclnTi ! Marwlle s'(''t,iil jeté'e sur In ninrclii' pour y faire une rafle gi'niTale. Vn \\a\\\ de la rue .Siinl-iilaise, Pi'Hi'Iope avait di1 crevi'r. Ce décès se Ti'voquait en doute rliez 1» rercveur gi'iiiTal. Nénnmoins, il était aullicntique à la [iri'diM'Iure ipir l,i bèlr< nvnil expiré en Inuruant la [lorle de l'IiAIel Cornuui, tant la vieille tjlio •'•tait accouru»' avec vé'lociti'" sur sn proir». Le sellier, ijui demi'urait nu coin de la ruedeS('ez, l'ut assez osi» pour venir di'rimnder s'il él.iil arrivi'' quelipie chosi- à In viiiliircde niadi'moisille Cornuin, alln cle sfivoir si l'c'Ui'Iopi' ('tait moi le. Du haut de In rue Sninl-Hlnlse jusqu'au bout dr> |,i rue ilu llercnil, on apprit ipie, ^rtiw nux soins de J.icquellu , l'i-uélope, celti' silciiricuse victime (|i> l'inlrinpiTinci- de sn maflressi', vivait encore, mnis elle p:ir.iiss,iil .s<uill'riiile. Sur toute la roule de llrelngnc, lo vicunilu do Troisvillo

était un cadet sans le sou, car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisviile , pair de France, qui avait deux enfans. Ce mariage était une bonne fortune pour le pauvTe émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle Cormon ; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte do Troisviile était un général russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg ; c'était un étranger, un des aUiés: pris en haine par les libéraux. L'abé de Sponde avait sournoisement moyenne ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée ; elle éprouvait des sentimens tout nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une appréhension cruelle. Une ospèce de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant; les belles choses qvi'elle admirait depuis son enfance furent soupçonnées, accusées de vieillesse. Eiifiii elle eut cette crainte qui s'empare de presque tous les auteurs, au moment oîi ils lisent une œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé : les situations neuves paraissent usées ; les phrases les mieux tournées, les plus léchées, .se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent ou se contrarient ; le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisviile un sourire de mépris pour ce salon d'évèque ; elle redouta de lui voir jeter un regard froid surcotte antiquesalleà manger; enfin ellecraignit ipie le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de baguette de fée. Quel est le fat do général qui n'a pas frissonné la veillo d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz el un Waterloo.

— Madame la vicomt"s=e de Troisvillo, se di.sait-clle, lo beau nom 1 Nos biens iraient au moins dans une bonne maison.

Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses [ilus di'iiés ramenux nerveux, el leurs pa|iilles depuis si longtemps noyés dans reiubonpoint. Tout son .sang, foiietlé [lar l'espiM-ance, était en nuiuvement. Elle se .sentait la force de converser, s'il le fallait, avec monsieur do Troisviile.

Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèp'nt Josette, Jacquelin. Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut nu empri'ssemenl de fourmis occupées h leurs neufs. Tout ce qu'un soin journalier rendait si propre fut repnssi^, brossé, lavt^ IVotlé. Les porcelaines des grands jours virent hi lumière Les services (lnm;issr>s ruimerotés A. IL C, D, l'uri'ul liri'sdes profiuideurs où ils gisairni sou.s une triple ganle d'enveloppes (|i>l'eudui"S par de loriuidnbles ligues d'épingli's. Les plus préeii'ux rnyiuis de la biblolhèipie l'nreiit lulerroiié's. Isnlin inademoivelle sacrifia trois bouleilli's des faiiieusi's liipieiirs de mailaine Aiiiplioux, la |ilus illustre di's distillalnces iroiitri'-iner. nom cher nux ainatiiirs. (îr.ice au dévouemenl «le ses lleutennus, niBile- • soiselle (ml se présenl'T nu coinbal. Les ditl'eri'iiles nrmes, li's meublivs, rnrlitlerie de cuisine, les balleries île l'olfice, les vivres, les munitions, les corps de réserve, l'iirenl prêts sur loute la ligne. Jncipieliu, Manette el Josette reriiieiit l'ordri" de se luetlre en grande Imue. Le jardui l'ut ratissé. I..I Mi'ille lille regrelt.i de lie pouvoir s'eiiti'lidre avec les rossignols logés (l.ms les nrbres pour (ibleiur d'eux leurs plus brili's roidadr's, lùilln, sur les (pialre heures, nu nionii'ul iiièine où l'nbbé de Spoinle renlrnil, où niidemoi- .selle croyait nvoir v.TiniMiii'iit mis le ciuiverl le plus coquet, iipprèli- li< plus delicnl des dîners, le clic-rlrtC d'uu pusiillun .se m entendre ilaiis lo Val-Ne

nR nti.zAC. — II.

Kxtniit lie \a CmnMie humaine.

DE BALZAC

— Cest M I se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.

En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation en descendant la ruo Saint-Blaiso et tournant la rue du Cours, que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et reslaifnt groupés autour de la porto de l'hôtel Cormon pour le voir entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu le clic-clac dans la rue Saint-Biaise, il avait ouvert la grand'porte à deux battans. Le postillon, qui était de sa connaissance: mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et diiment grisé par Jacquelin. L'abbé vint au-devant de son hôte, dont la voilure fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus do traces de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte do Troisville. Mademoiselle, do qui le cœur battait comme à un lézard pris jtar un paire, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Jo.sepli ouvrit la porte, et lo vicomte de Troisville, suivi do l'abbé do Sponde, se produisit aux regards de la vieille fille.

— Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils il'un de mes camarades de collège. — Monsieur de Troisville, voici ma nièce, mademoiselle Cormon.

— Ah, le bon oncle 1 comme il pose bien la question! pensa Kose-Marie-Victoii'e.

Le vicomte do Troisville était, pour le peindre en deux mots, du Bousquier genlilhommo. H y avait entre eux loute la différenco qui sépare le genre vulgaire et lo genre Doble. S'ils avaient été là tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé do nier l'aristocratie. La force du vicomte avait toule la distinction do l'élégance; ses forces conservaient une dignité magniflque; il avait des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne devait pas avoir plus do quarante-six ans. Vous eussiez dit un Ijel Espagnol conservé dans les glaces do la Russie. Lf.'s manières, la démarche, la pose, tout annon<;ait un difilomale qui avait vu l'Europe. La mise éliiit ci'lle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de Troisville parnissiil fatigué; l'abbé lui olfrit de passer dans la chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièc ouvrit In boudoir transformé en chambre à coucher. M.idcmoisello Cormon et .son oncle laissèrent alors lo noblo élr.ingcr vaquer h ses affaires avec l'aide de Jacquelin, qui hil fifiporla tous les paquots dont il avait besoin. L'abbé do Spondcel .sa nièce allèrent sr' prnm(Mier le long de la Brillîinte, en nllendant que moiisi'Mir d(! rroisville eûl Uni sa loilclte. Quoiqu;- l'ahbc de Spotnl'' tCti, par un singulier ha^-ird, plus distrait qu'à l'ordin.iire, madi^moisclle Cormon ne lut pas moins préoccufiée (jue lui. Tous deux ils marclièrinl en silence. I^ vieillo fille n'avait jamais rencontré d'hoMune aussi s(''duisant qu(\ l'élait l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire il l'Mllemnnde : n Voilà mon id(''all » mais clli' sf sentait [irise di- la b'^te aux pieds, et se disait : n Voilà uum nlVnirel » Tout à coup elle volu chez Mariette pour snvoir si l(> illnt-r pouvait subir un relard sans rien

p'Tdro lie s/1 fionlé.

— Mon oncle, ce monsieur di> Troisvilli- est bien aimnhli-, dil-clle en revenant.

— .Mais, ma (llle, il n'a encore rien dit, lit en riant l'ohl/'.

— Mais cy-ln s« voit dnn.s In voiture, sur la [)hysionomie. RM-ll K'irronT

— Je n'en sais rien, répomlil l'alihi'', (|ui pensait à une dliruifion sur la grflre r-irnie enlri' l'abbé Couluri<r et lui. Monsieur de Troisvdii' m'a écril qu'il clésjnill acquérir uii(^ maison ici. S'il i-Lill ni.Tric', M ne serait |ias venu m'uI, r<'[irit il d'un air insouciiiut ; car II n'adincitnit pn.s qun sa nieic (lût innser ft «o maruT.

— Est-il riche ?

— Il est le cadet d'un branche cadette, répondit l'onde. Son grand-père a commandé des escadres ; mais le père do ce jeune hommo a fait un mauvais mariage.

— Co jeune homme I répéta la vieillo fdle. Mais il mo semble, mon oncle, qu'il a bien quaranle-cinq ans, ditelle ; car elle éprouvait un vif désir de mettre leurs âges en rapport.

— Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre do soixantedLx ans, Rose, un quaiJragénaire paraît jeune.

En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte do Troisville était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la maison.

— Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait do trouver une habitation semblable à celle-ci. La vieille fiUo voulut voir une déclaration dans celte phrase, et baissa les yeux. — Vous devez bien vous y plaire, mademoiselle ? reprit lo vicomte.

— Comment no m'y plairais-je pas I elle est dans noire famille depuis l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon. Elle est sur pilotis.

Jacquelin annonça lo dîner ; monsieur de Troisville offrit son bras à l'heureuse fdle, qui tâcha de no pas trop s'y appuyer ; elle craignait encore tant d'avoir l'air do faire des avances I

— Tout est très harmonieux ici, dit lo vicomte en s'asseyant à table.

— Nus .rbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon marché ; personne no les tracasse, et toutes les nuits le rossignol chante, dit mademoiselle Cormon.

— Je parle de l'inlérieur de la maison, fit observer le vicomte, qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon, et no reconnut point sa nullité d'esprit. Oui, tout y est en rapport, les tons do couleur, les meubles, la physionomie.

— Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot rapport.

— Ah ! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte, qui, préoccupé do sos idées, ne remarqua point lo coq-à-rùne.

— Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièco est chargée uo l'administration do nos deux fortunes.

— Les impositions sont d(>s misères pour des personnes riches, refirit mademoiselle Cormon, qui no voulut point paraître avare. Quant aux meubles, jo les laisserai connue ils sont, et n'y ferai rien clianger : à moins que jo no mo marie, car alors il faudra (pio tout ici soit au goût du maître.

— Vous êtes dans les grands iirincipos, mademoiselle, dit en souriaid le vicomte, vous ferez un heureux...

— Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille (ille.

Lo vicoinle complimenla madomoisoUo Cormon sur lo servic((, sur la lenuo de la maison, eu avouant (|u'il croyait la [irovince arriérée, et qu'il la trouvait trcscDm/in-liihlr.

— Qu'est-ce (jiu) c'est que ce mol là, bon Dieu? jx'usal-elle. Où esl lo chevalier do Valois pour y répondre? Comfortablo ? V a-t-il plusieurs mots là-dedans 7 Allons, du courage, s(» dit-elle, c'est peut-être un mot russ(>, je ne suis pas ol)ligi''e d'y r(''|i0Mdre. Mais, reprit-elle à haute voix en SI' sentant la langue di-liée par réloipiciice ipio trouvent presipie toutes les créatures humaines dans les circoiislances capiUiles, monsieur, nous avons ici la plus brijlanlt" société. La ville .se réunit pri'i iscmriil chi'Z moi. Vous pourrez eu juj;ertout à l'heure, car ipielijin's-un.sde nos lidèles iiuronl sans doute appris nujii retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un .sei- Kiieur de l'ancienne coin', homme d'iiilinimenl d'esprit, de •gortt ; puis monsieur le marquis de (ionles cl iiiadeiuoisell • Ariiiaiide sa so'iir (elle se mordit la langue et se raviïn) : une fille remarquable dans son genre, »Joiita-l-elle.

LA VIEILLE FILLE

Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère et à son neveu.

— Ahl fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.

— Alonçon est très gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On s'y amuse beaucoup, le receveur général donne des bals, le préfet est un homme aimable, monseigneur l'évoque nous honore quelquefois de sa visite...

— Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.

— Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où je m'attache.

Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie et sourit.

— Ah I se dit ia vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là I

La conversation se soutint sur des générahtés. Par une de ces myslériroses puissances inconnues, indéfinissables, madomoiselle Cormon retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'êlre aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-niiMne le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. Monsieur de Troisville était beaucoup trop honmie de bonne compagnie pour parler de l'excellence dli dîner ; mais son silence était un éloge. Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait prol'usément Jacquclin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des emplacemons ; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de la Brillante et do la Sarthe. Il s'étonnait que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut occuper monsieur de Troisville, (|ui lui souriait avi'C grAce, et qui s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus <iue ses plus empressés épousrurs no s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptt'Z que jamais convive ne fut mieux ouaté do petits soins, envelo|>pé de plus d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri de retour dans le ménage dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards ; (piand il tournait la tète, elle lui mettait adroitement un supplément du mets (|u'il paraissait aimer ; elle l'aurait fait prever s'il eût été gourmand; mais<|uel délicieux échantillon n'él.iit-co pas de ce (ju'elle comptait faire en amour? lllle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle mit lira\emenl toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se jiosa comme la reine il'AJpnrdn, et vanla .ses confitures; enlin elle pécha d(!s coiupllniens, en [larlant d'clli-nK^ine, comme si tous ses tronipi'ltcs élairnt merls. V.lh^ .s'a[ieri;nt qu'elle |ilals,-iil au vicomte, rnr son diVsir l'avait si liion Iranslormép, i|ii'clle était devi'niii' presque femme. Au dessi'il, elle n'entendit pas sans un ravissement inlt'rieur (les alli''es cl drvs venues dans l'antichamhre, et des bruits au salon (|ui nnnoneai( nt que sa coinpn;;nie luibitiiclli' vi'nail. lille lit remarquer cet empressement A son oncle et à monsieur de Troisville, coninui une (ireuv(< di; raHirtion qu'on lui |)iirtail, tandis que c'élnil l'i'llit de la lancinante curiesiti' qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se prod'iiro d.ins sa gloire, mademoiselle Cormon dit h Jacquoliu <|ue l'on i)renilrail In riifi- et les liipienrs dans lo s,ilon, où lo domestique alla, devant l'élite de la soclé'lé, eljdiT les maKnillcences d'un rnhnri'l de Sixe qui ne sortait de son armoire que deu\ fois [)ar an. l'ont ceci lui observé' par In compnKnin en Irniii de gloser h jMtil hruil.

— Peste I (Il du llou.squler, rien (pie des lic|ueur.sde madame Anqihoux, qui no WTVt'Dl qu'aux ipinln' fêtes carillonnées I

— C'est déciii(*rnenl un mnringo arrangé depuis un an par corrcspondnnco, dit mon.ilpur lo pnWidinl du Honce-

ret. Le directeur des postes reçoit ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.

Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier do Valois, quoiqu'il eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa figure, sentit qu'il allait livrer sou secret et dit :

— Ne trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?

— C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.

Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire : — Bien joué.

Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au sentiment ; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis le malin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une grande crise ; il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis de se ressembli-r si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit les solennelles représentations du vicomte au chevalier, du chevalierau vicomte, de tout Aleneon à monsieur de Troisville, de monsieur de Troisville à ceux d'Alençon I Par un hasard assez explicable, le \icomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent à l'instant môme à l'unisson ; elles se reconnurent ; tous deux .so regardèrent conmie deux hommes de la mi^mo sphère. Ils so mirent à causer, debout devant la chenànée ; le cercle s'était formé devant eux, et leur conversation, quoique faite sollo voce, fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu prétondu, lo dos tourné à la cheminée.

M. DE VALOIS. Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici ?

M. DE TROisvii.LE. Oui, monsicur, je viens y chercher une maison. . {mademoinHe Cormon $e retourne, la tasse à la main). Et il me la faut grande, pour loger... (mademmselle Cormon tend la tafse) ma fitmillc (Les yeux de la vieille fille se troublent.)

M. DE VAi.ois. Vous ôtcs marié?

M. DK TROISVILLE. Dopuis scizo flns, avec la fille de la princesse ScherbellolT.

Mademoiselle Cormon tomba foudroyée : du Bousquier la vit chanceler, il s'élanra, la reçut dans ses bras, on ouvrit la [lorle. Le fouguinix n'pulijicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour em|iorter la vieille lille dans su chambre, où il la déposa sur le lit. Josette, armée do ciseaux, coupa le corset serré outre mesure. Du Bousc|uier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle Cormon et sur le cor.sage, qui s'étala comme nn> inondation de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vil du I!ous([uier, et la pudeur lui (il jeter un cri en reronnai'isant cet lionune. Du Bousquier se retira, laissant entrer six f(Mim)es, i") la tète desipielles était madame Granson rayonnante de joie.

(Ju'avait (ail lechevalierde Valois? Fidèle Jlson système, il avait couvert la retraite.

— Cette pauvre mailenioiselle Cormon, dit-il à monsieur do Troisville en regardant l'assrmbléo, dont le rire fui r(>jirinii' par ses cou|is d'o'il aristocratiques, le .^ang la lournii'nti» horrililemeni, elle n'a jms voulu .se taire .saigner av.int d'aller au Pn-baudel ^a terre), et voilA l'cflMdi's niouvenii IIS du .sang au printemps.

— l'Ile est veiuie par la pluie ce matin, dit l'abbé de S|MWide, elle a pu preiidri" nii peu île froid ipii aura caillé celte petite révolution, h laquello elle esl sujette. Mais co ne sera rien.

— i:ile me disait avant hier qu'elle no l'avait pas eue depuis trois mois, on ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le rhevaher.

— Ah! lu es inarn'l dit Jacquelin en regardant nion- .sleur de Troisville, ipii liuvail son calé h petits coups.

Le lldèle domesliipio épousa le désippoinlenienl de s« matiresse, il la devina, il remporta les licpu'ursde nmdonm Amplioux, oITerle.san célihalniro et non au mari d'une

DE BALZAC

Russe. Tous ces petits détails furent remarqués et prêtèrent à rire.

L'abbé de Spondu savait le motif du voyage de monsieur de Troisville ; mais, par un effet do sa distraction, il n'en avait rien dit, ne sactiant pas que sa nièce pût porter à monsieur de Troisville le moindre intérêt. Quant au vicomte, préoccupé par l'objet de son voyage, et, comme beaucoup de maris, peu pressé de parler de sa femme, il n'avait pas eu l'occasion de se dire marié ; d'ailleurs, il croyait mademoiselle Cornion instruite. Du Bousquier reparut et fut questionné à outrance.

L'une des six dames descendit en annonçant que mademoiselle Cormon allait beaucoup mieux, et que son méiîecin était venu ; mais elle devait rester au lit, il paraissait urgent de la saigner. Le salon fut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Cormon permit aux dames de s'entretenir de la scène tragi-comique étendue, commentée, embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée, qui venait d'avoir lieu, et qui devait le lendemain occuper tout Alençon de mademoiselle Cormon.

— Ce bon monsieur du Bousquier, comme il vous portait ! Quelle poigne ! dit Josette à sa maîtresse. Vraiment, il était pâle de votre mal, il vous aime toujours.

Cette phrase servit de clôture à cette solennelle et terrible journée.

Le lendemain, pendant toute la matinée, les moindres circxmstances de celte comédie couraient dans toutes les maisons d'Alençon, et, disons-le à la honte de cette ville, elles y causaient un rire universel. Le lendemain, mademoiselle Cormon, à qui la saignée avait fait beaucoup de bien, e(it paru sublime aux plus intrépides rieurs s'ils evsienl été témoins do la dignité noble, do la magnilîque résignation chrélienne qui l'anima quand elle donna le bras à son mystilicateur involonlaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la plaisantiez, pourquoi ne la vîtes-vous pas disant au vicomte : — Madame de Troisville trouvera diflicileinent ici un apparleincut qui lui convienne ; faitesmoi la grâce, monsieur, d'accepter ma maison pendant loul le temps que vous serci à vous en aj-ranger une en ville.

— Mais, mademoiselle, j'ai deux filles et deux garçons, nous vous gênerions beaucoup.

— Ne me relusez pas, dit-ello avec un regard plein d'attriliuu.

— Je vous l'offrais dans la réponse que je vous ai faite h loul hasard, dill'abbé, mais vous no l'avez pas reçue.

— Quoi, mon oncle, vous saviez... * La pauvre lille s'arrêta. Josette lit un soupir. Ni le vicomte do Troisville ni l'oncle no s'aperçurent de rien. Après le déjeuner, l'abbé do Sponde emmena le vicomte, comme ils eu étaient coiiveims la veille, pour lui montrer dans Aleiiçon |i-.-> maisons (pi'il pouvait acquérir ou les emplaceiiK lis convenables pour billir.

Restée seule au salon, mademoi.scllo Cormon dit h Jobetle d'un uir lamentable :

— Mou enfant, je suis h celle heure la fable do toute la ville.

— Ivh bien I mademoiselle, mariez-vous I

— Mais, ma illle, je ue ino suis |ioiiit préparéo b faire un choix.

— B^ih 1 si j'olais à votre place, ju prendrais monsieur du Ilous<|ui)T.

— Jusclle, monsieur do Valois dit qu'il est si républicain I

— Ibi ne savent ce qu'ils disent, vos messieurs : ils préteinlriitiiu'il volait la République, il no l'aimuildouc point, liit Ju.s4tlle cil s'(!n allant.

— C<<ltu llllo a étiiUiiamiiieiil d'esprit, poiisa maili'ni'Msi'llii OitnMU, i|ui demeura .seule un proie ii sospeip...xii.-,.

Lllc cnlrevoynil (|u'un prompt mariaKo élnil lo seul moyen d'imposer silence h lu ville. C<i dcniiiT échec, si ('vicleiiiiiieiit houleux, était de iiiitureb lui l.iiru prendre un parti eilrCme, car les purâouufs dépourvues d'esprit sor-

tent difûcilement des sentiers bons ou mauvais dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons avait compris la situation dans laquelle allait être la vieille lille ; aussi tous deux s'étaient-ils prorais de venir dans la matinée savoir de ses nouvelles, et, en style de garçon, pousser sapointe. Monsieur de Valois jugea que la circonstance exigeait une toilette minulieuse, il prit un bain, il se pansa extraordinaircment. Pour la première et dernière fois, Césarine le vit niellant avec une incroyable adresse un soup • çon de rouge. Du Bousquier, lui, ce grossier républicain, animé par une volonté drue, ne fit pas la moindre atten- lion à sa toilette, il accourut le premier. Ces petites choses" décident de la fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann à Marengo, l'arrivée de BlUcher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Denain ; toutes ces grandes causes do fortune ou de catastrophe, l'histoire les enregistre ; mais personne n'en profite pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui eu^rive ? La duchesse de Langeais (voir VHistoire des Treize) se fait religieuse pour n'avoir pas eu dix minutes de patience; Charles Grandet vient par Bordeaux au lieu de revenir par Nantes (voir Eugénie Grandet) , et l'on appelle ces événemens des hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge à mettre tua les espérances du chevalier de Valois ; ce gentilhomme no pouvait périr que de celte manière : il avait vécu par les grâces, il devait mourir de leur main. Pendant que le chevalier donnait un dernier coup d'œil à s:i toilette, le gros du Bousquier entrait au salon de la fille désolée. Cette entrée se combina avec une pensée favorable au républicain, à travers une délibération où lo chevaher avait néanmoins tous les avantages.

— Dieu le veut, se dit la vieille tille en voyant du Bousquier.

— Mademoiselle, vous no trouverez pas mon empressement mauvais ; je n'ai pas voulu me fier à celle grosse bêle de René pour savoir do vos nouvelles, et je suis venu moimême.

— Je vais parfaitement bien, répondit-elle d'une voix émue. Je vous remercie, monsieur du Bousquier, lit-elle après une pause el d'une voix très accentuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai donnée hier...

Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, el ce hasard si-irlout lui parais.sait un ordre du ciel. Ell(! avait été vue pour la prcniièro fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écriii.

— Je vous portais de si grand cœur, que je vous ai trouvée légère.

Ici mademoiselle Cormon regarda du BousipiiiT comme elle n'avait encore regardé aucun homme dans le monde, lùicouragé, lo fournisseur jeta une œillade à la vieille lille.

— C'est dommage, ajouta-t-il, que cela ne m'ait pas donné le droit de vous garder pour toujours ù moi. (Kilo écouta d'un air ravi.) Evanouie, là, sur co lit, enire nous, vous étiez ravissante ; je n'ai jamais vu dans ma vie de filus belle personne, et j'ai vu beaucoup de l'emniesl... Les femmes grasses ont cela do bien ([u'ellos sont superbes h voir; elles n'ont qu'ù se nionlrer, elles triomphent 1

— Vous voulez vous niO(iuer de moi, lit lu vieille lille, et co n'est pas bien, quand toutes lu villo interprèto mal peut-êlre co qui m'est arrivé hier.

— Aussi vrai (pii^ j'ai nom du Bousquier, mademoiselle, jn n'ai jamais changé de sciilimens à votre égard, etvoiro pniiiiiT ri'fus 110 m'a pas découragé.

I,,i vjcillo lille avait les yeux baissés. Il y eu! un moiiiciit de sili'iu'e cnii'l pour du Bousquier. Mais niadciiioiscllo Coriiuiii prit ,s(iii parti, elle releva ses paupières, dos firmes roulaient dans ses yeux, elle ngarda du lioesipiier tetidromeiit.

— Si cela e.sl, monsieur, dil-rlli^ d'une voix Iremblaiite, piomellez-moi seuleuicut do vivre en chiélieii, de ne ja-

LA VIEILLE FILLo.

mais contrarier mes habitudes religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes directeurs, et je vous accorde ma main, dit-elio en la lui tendant.

Du Bousquier saisit cette bonno grosse maiu pleine d'écus, et la baisa saintement.

— Mais, dit-elle en lui laissant baiser sa main, je demande encore une chose.

— Elle est accordée, et, si elle est impossiblp, elle se fera (réminiscence de Beaujon).

— Je désire, reprit la ville/fille, que notre mariage se fasse dans le plus bref délai, que toute la ville le sache ce soir. Puis... (elle hésita) pour l'amour de moi, il faut vous charger d'un péché que je sais être énorme, car le mensonge est un des sept péctiés capitaux; mais vous vous en confesserez, n'est-ce pas? Nous en ferons tous deux pénitence... Ils se regardèrent tous deux tendrement. D'ailleurs, peut-être rentre-t-il dans les mensonges que l'Eglise nomme officieux...

— Serait-elle comme Suzanne? se disait du Bousquier. Quel bonheur ! — Eh bien 1 mademoiselle 1 dit-il à haute voix.

— Il faut, rcprit-el!o, que vous puissiez prendre sur vous...

— Quoi.

— De dire que ce mariage était convenu depuis six mois entre nous...

— Cbarmante femme, dit le fournisseur avec le ton d'un honmie qui se dévoue, on ne fait ces sacritices que poui" un(! créature adorée pendant dix ans.

— Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.

— Oui, malgré vos rigueurs.

— Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.

Elle lui retendit sa grosse main rouge, que rcbaisa du Bousquier. En ce moment, la porto s'ouvrit, les deux «iinaiis regardèrent (jui entrait, et ils aporç-urcînt lodélicieux mais tardif chevalier do Valois.

— Ah ! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine. Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression.

Monsieur de Valois était remarquablement jeune, séduisant ; il avait l'air de Lauzun entrant au Palais-Uoyal chez Mademoiselle.

— Eli ! cher du Bousquier, dit-il d'un ton railleur, tant il se croyait sûr du succès, monsieur doTroisville et l'abbé de Spoiide examinent votre maison comme des toiscui's.

— Ma foi ! dit du Bousquier, si le vicomte de Troisville en veut, elle esta lui pour ([uaranlo mille francs. Elle me do vient fort inutil(M Si mad(Mnoisello me le permet... Il fau' c|ue cela se sache. — Mademoiselle, puis-je le dire? — Oui ! — Ivh bien 1 soyez le [ininier, mitn cher chevalier, h qui j'afipri'niir... (mademoiselle Cormon baissa 1rs yeux) riioruKuu', dit l'ancien fournisseur, la faveur que me l'ail mademoiselle, et (|ue j'ui gardée sous le secret depuis (|ii<'li|ues mois. Nous nous marions dans (juehiues jours, II! rouirai est n'digr-, nous le si;,'neronsd(Miiain. Vousiornprenrz (|iie ma mnisun de la rui^ du Cygiu» me deviciil inulile. Je cli<reliais sous main di-s acquéreurs, et l'abbé de Sponili', qui le Mvait, a nulurellcmcnl conduit chez moi monsieur de 'l'roisville...

Ce ({ros mensonge avait une telle couleur de vérité, (juo 11- chevalier y fut pris. Mon cher chevalier l'Iail ronnue la revanche prise par ricrrn le (iraiid, l'i l'ullawa di- loules ses précc'dciites di'failes. Du ltousc|uier so vengeait là délicii'usernenl de mille traits pi(|uans qu'd avait reçus en silence. Dans son triomphe, il lil un geste de jeune homme, il s(^ passa la main <lans sim faux hiupel comme si c'était une cheveldro Vkîril/dile, el... il l'enleva.

— Je vous en félieile l'un et l'aulre, dit le chevalierd'un air a;^'r«alile, el .suuhnili^ (pie vous Unissiez connue les coules de fées : Ih fiirenl trh heureux et eurent beau — coii- D'IiNEANS I Ivt il m/issiiil une prise de labac. —Mais, monsieur, vous oublie,î ipiii vous avez mi faux loupel, ajoulit-il d'une voix railleuse.

Du Uouscpiler rougil, car il avait lo faux loupnt5dix ponces de son crrtne. Mademoisollo Cormon leva les yeux, \il

la nudité du crâne, et baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le chevalier le plus venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie.

— Canailles d'aristocrates, qui m'avez dédaigné, je vous écraserai quelque jour! pensait-il.

Le chevalier de Valois crut avoir ressaisi tous ses avantages. Mais mademoiselle Cormon n'était point tille à comprendre la conuexité que mettait le chevalier entre son souhait et le faux toupet ; d'ailleurs, l'eùt-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus; monsieur de Valois vit bientôt que tout était perdu. En effet, l'innocente fille, en apercevant ces doux hommes muets, voulut les occuper.

— Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y mettre de malice.

Du Bousquier sourit, et alla, comme futur maître du logis, prendre la table de piquet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût perdu la tête, soit qu'il voulût rester là pour étudier les causes de son désastre et y remédier, se laissa faire comme un mouton qu'on mène à la boucherie. Il avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse alteindro un homme : un gentilhomme pouvait être étourdi à moins. Bienlôt lo digne abbé de Sponde et le vicomte do Troisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Cormon se leva, courut dans l'antichambre, prit son oncle à part, lui dit sa résolution à l'oreille, et, apprenant que la maison do duBousiiuier convenait à monsieur de Troisville, elle pria celui-ci do lui rendre le service de dire que sou oncle la savait à vendre ; car elle n'osa pas confier ce mensonge à l'abbé, de peur d'une liistraclion. Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis qualro jours, la ville était occui)i'e comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. Les uns riaient, les autres admeltaient lo mariage, ceux-ci le blâmaient, ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en fut lumreuse, c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, lo chevalier de Valois dit un mot cruel.

— Les Cormon llni.ssenl comme ils ont commencé: d'intendant à fournisseur, il n'y a que la maiu I

La nouvelle du choix l'ail par mademoiselle Cormon atteignit au creur lo pauvre Athanase, mais il ne laissa rieii transpinn- des horribles agilalions auxcjuelles il fui en proie. Quand il apprit lo mariage, il élall chez le président du Ronceret , où sa mère faisait un boston ; madame Granson regarda .son fils dans une glace, elle 1(> trouva p^llii ; mais 11 rélait depuis le malin, car il avait entendu parler vaguement de co mariage ; madeinoi.selle Corniou (■lait une carte sur laquelle il jouait .sa vie. lo fioid pressentiment d'une calaslropho l'enveliipiiait di'jà. Lorsipie l'ihne et l'iiiuigiiialion ont agrandi le malbeur, en ont fait un fardeau Irop lourd pour les épaules el pour 1(> front; (juand une espérance longtemps caressée, dont les réalisations apaisiraicnl le vaulour ardent ipii ronge le rcvur, vient à mapipier, el (|ue l'hoinmo n'a foi ni en lui malgré .ses forces, ni en Dieu malgr(' .sa puissance, alors il se brise. Athanase él.iit un fruit de l'éducalioii impi'riale. La fatalité, cette religion de l'empereur, descendit du In'ine ju.sipio dans les derniers rangs de l'armée, ju.scjue sur les bancs du Cdlh'ge. Alhanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Uoiiceret avec une sliipeur ipii pouviiit si bien pa-ser | our de I indill'éreiKc, (jue niadaiiK' (;ran.son crut s'être IrompiM sur les .senlimens do son llls. Celle apparente insouciancH oxpli(|uail.son refus de faim à ce mariag(< le .sarrillce de .ses ()piiii(Mis UUralef, mol (pii venait d'êlii» cr('é pour l'eiiifiireur Alexandre, et (jui procédait, je crois, <|(> madame do Stai I par llenjamin Cniisianl. A compter de celle lalalo soirée, Alhanase alla se promènera l'endroit l(\ pluspillures(|ne d(> la Sarlhe, sur une rive d'où les dessinateurs <pii .se .soiil (Il ciqKvs irAlen(;iin .so .sont pliic(''s poiu' y prendii" des pilinis de vue. Il s'y trouve des moulins. La rivière (V'ai(< les prairies. Les bords de la Sarllu» sont garnis d'arbres él('gans do forme et bien jeli's. Si le pa>s>igv) esl plat, il ne mauipie pas «les gi'Aces di-eeiites qui dislmgir nt la l'raiire, où les yeux uo sont jamais ui faiigués

DE BALZAC

par un jour oriental, ni attristés par de trop constanles brumes. Ce lieu élait solitaire. En province, personne ne fait attention à une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit défaut de poésie dans l'âme. S'd existe en province un mail, un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est l'endroit où personne ne va. Athanaso affectionna cette soUtude animée par l'eau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du soleil printanier. Ceux qui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui recevaient son regard profond, dirent parfois à madame Granson : « Votre Ois a quelque chose. »

— Je sais ce qu'il fait 1 répondait la mère d'un air satisfait, en donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.

Athanase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion; mais il parut à plusieurs reprises assez gai, gai d'ironie comme ceux qui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait peu de personnes ; il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on parla de lui à sa mère, ce fut à cause d'elle. 11 n'y eut pas une âme qui sympathisât avec celle d'Alhanase. Pas une femme, pas un ami ne vinrent à lui pour sécher ses larmes. Il les jeta dans la Sarthe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là, combien de malheurs n'aurait pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés! Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit d'une aventure assez extraordinaire qui, vers 1799, avait commencé à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fdic de Paris, belle comme les anges, avait été chargée par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons pour commander les ciiouans ; elle l'avait rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son expédition de Mortagne : elle l'avait séduit et l'avait livré. Celte fantastique personne, ce pouvoir do la beauté sur l'homme, tout dans l'atlaire dn Marie do Verneuil et du marquis de Montauran éblouit Suzanne ; elle éprouva, dès rage de raison, un désir do se jouer des hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à traversir sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste. Eilo voulut voir Fougères, où s'était di'niouée l'aventure du manjuis do Montauran, et parcourir lo théâtre de cette guerre pittoresque dont les tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage, et si bien métamorphos<-e, que personne ne la reconnût. Elle comptai. :'n un seul moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et'délicatemenl envoyer au pauvre Athanase la somme qui, dans notre éjjoque, est pour le génie co qu'éiait, au moyenflgo, le cheval de combat et l'armure i|uc Rébccca procure .'i Ivanhoé.

U/i mois so passa dans les plus étranges alternalives, relativement au mariage do mademoiselle Cormou. Il y eut un parti d'incré<lules qui nia le mariage, cl un parti do croyaris qui l'affirma. Au bout de quinze jours, le parti îles incrérlulesrrrul un vigoureux é(hi>(:la maison di' (lu l!ousquif-r fut vendue qM<iranl(;-lrois millefrancs'i monsieur do Troisvillo , qui no voulait qu'une maison fort sinqikï à Alcnron, car il devait aller plus tard à Paris <|unnd la jirin- (;< sv) Slierbellolï s<'rail déci'^lée : il comptait allendre paisiblement cet tiéril(ig(! en s'occupant à reconstituer sa terre. Ori sembinil positif. Los incrédules no se laissèrent pas accabler. Ils pri'leinlirent que, marié ou non, du llou^quicr f(ii''nil une cxielleMle alfaire; .s<i malsiui ne lui était revenue (ju'/i vinulsepl inillu francs. Les croyans furent battus par celle piTeniploire observation di's inrn''dules. Choisnej, 1(1 noiaire de mademoisi'lle C.ormon, n'avait pis l'ncore entendu piuler du premier mot reinlivement au ( nuirai, ilirenl em ore |e>, incrr'duleK. Les croyans, fermes •lans leur foi. rempurièrenl In vingtième jour une virloire kiKrinléo .sur len incrédules. Monsu-ur l.epressoir, noiaire «les Iib<iraux, vint chez niadrnuiisille Curiuim, où le rouirai fui «Igné. Co fui lo premier des ruindireux sncrilices ijuo

devait faire mademoiselle Cormon à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel ; il lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes, et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui de mademoiselle Cormon. Lo vieil athlète du Directoire fit si bien auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts : elle sacrifia son notaire à l'amour ! Néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et Choisnel, qui était un homme digno de Plutarque, défendit par écrit les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait traîner lo mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonneraent, que Suzanne était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les lettres anonymes ; mais elle écrivit à Suzanne dans le but d'éclairer la religion de la Société de maternité. Suzanne, qui sans doute avait appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille francs à l'association, et desservit fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Cormon convoqua la Société de malernilé, qui tint uno séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que lo bureau ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces menées, qui défrayaient la ville de cancans distillés avec friandise, les bans so publiaient aux églises et à la mairie. Athanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et do sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet, où du Bousquier, fionqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le malin, et revenait pour dîner le soir. Enfin, par uno pluvieuse et Irisle journée do juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquicr, disaient les incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la vue do tout Alençon. Les époux so rendirent de chez eux à la moirie, de la mairie h l'église, dans une calèche magnifique pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret. La perte de la vieille carriole fut, aux yeux de toute la ville, uno espèce do calamité. Lo sellier de la porte de Sécz jeta les hauts cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient les raccomnio.lages. Alençon vit avec ell'roi le hixe s'introdui. sant dans la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des mobiliers jiarisiens. 11 y eut des personnes assez piquées do curiosilé. pour ilonncr queli|ue dix sous à Jacquelin, alhi de regarder de près la calèche attentatoire h l'économie du pays. Les deux chevaux aelielés en Normandie elfrayèrent aussi beaucoup.

— Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la .société du Ronceret, nous no les vendrons donc plus à ceux qui les viennent chercher.

Quoique bêle, lo raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la provinc(>, la richesse des nations consiste moins dans l'acliv(^ rotation d(? l'argent que dans un stérile enlassement. Enlin la nu'urtrière prophelie do la vieille fille fut accomplie, l'i'iii'lope succomba h la pleurésie qu'elle avait gagnéo quarante Jiuirs av.inl le niariagi^ ; rien ne la put sauver. Madame Granson, Miuielte, inadaine du Coudrai, niadaino du Itoucerel, toute la ville remarqua que inadauiedu Itousijuier ('lait entrée h l'église du pied gauche 1 pr(''>age d'aulaiil plus lioiril/le <|ue déjà le mot la gawlw prenait uiio accrplion poliliqiie. Lo prêlre iliargi* du lire la forniiilo (iiuril par hasard .son livre ù l'endroit du Ue ptnfwidh. Ainsi co mariage fui acronipagné de circonstances si l'alales, si oragi"uses, si fouilroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en pis. Il n'y eut point do Duces, car les nouveaux marii''s p^rlirent pour le l'réliaudel. Les coulunii's parisiennes allaient iloiic triiunplier des coutumes provinciules, .so disait-on. Le soir, AleiiauicommenUi toutes ces niaiseries, et il y ont un di'cbaînement assez gpiii'Tal chez les personnes qui eomplaieiit sur

LA VIEILLE FILLE

une de ces noces de Gamache qui se font toujours en province, et que la société considère comme lui étant duc. La noce do Mariette et de Jacquelin se fit gaîment : ils furent les deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.

Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Celte nouvelle répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette peur s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un malin du Bousquier venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée. Le premier acte de son administration avait été de (ilacer toutes les économies de sa femme en rentes sur le Grand-livre, lesquelles étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle il joua constamment à la hausse, il se fît une fortune personnelle presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces foudroyans présages, ces innovations perturbatrices, furent dépassés par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître encore plus funeste. Le soir môme de la célébration, Alhanase et sa mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu do bourrées nommées des régalades, et que la servante leur allumait au dessert dans le salon.

— Eh bien 1 nous irons ce soir chez le président du Uonceref, puisque nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu 1 jo ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me déchire les lèvres.

Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne pouvait plus sourire, et il voulait comme sa hier cette naïve pensée qui pansait sa blessure sans la guérir.

— Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut douce, de môme qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années ; ma chère maman, no sortons pas encore, il fait si bon là, devant ce feu I

La mère entendit sans la comprendre cette suprOmo prière d'une mortelle douleur.

— Restons, mon enfant, dit-elle. J'aimo certes mieux causer avec toi, écouler les [irojets, que do faire un boston où jo puis perdre mon argent.

— Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis Jo suis dans un courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre polit salon où nous avons tant soulfert.

— Où nous soull'rirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que tes ouvrages ri'ussivsent. Moi, je suis faite à la niisèro ; mais toi, mon Irc'sor, voir ta belle jeunesse [jnsstîo sans plaisir! rli^n qui^ du travail dans ta viel Cette pensée est une maladie pour une mère ; elle me lourmente le soir, et l(i malin elle me réveille. Mon Dieu ! mon Dieu I que vous »i-je fait? il(> quel cririio nie punissez-vou.s?

l-;lle quilt.l sa bergère, (iril une petite rli.iise et se colla contre Atlinriase do manière à mettre sa iCln sur In poi- Iriiio de son enfant. Il y ii toujours la grâce do l'anuiur chez une malernilé vraii-. Allianasc baisa sa nièro sur les yeux, sur ses cheviiMx gris, nu Iniiil, avec la saiiile volonté d'appuyer son Ame parloiil où s'appuyaient ses lèvres.

— Je ne ^éus,^irai jamais, dit-il en e.ssaynnt de tromper sn mère sur In fuuesle n-suhilioi) ipi'il roiiUil dans sa lOle.

— Jlali! ne vns-tii [ins te déeiiuni(,'er? Comme lu le <lis, In pensée peut loul. Avec div bonleijle.s d'encre, dix rames de papier (>t ,sn forte vol<)nt('', Luther a bouleversé l'Kurope I lOi liienl lu t'illustrerns, et lu liTiis le bien avec les niè lies moyens qui lui (iiil servi à faire le mal. N'as-lu |>a.s dit cel.i? Mol, jo l'éeoulp, vois lu; Je le comprends plus que tu ne In crois, rnrjo le porte encore d.iiis mon .^ein, et la moiiiilri' de les [lonHées y relentil comme aulrel'ojs le

pins li'^rT de les mouVemi'IIH,

—Je iHi réussirai |iiis ici, voiA-lu, mnmnii; eljo no veux pis l.i donner le specluclo de me» décliiremen», do mes

luttes, de mes angoisses. Oh ! ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi.

— Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvTC mère qui sera la servante s'il le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais ; la mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase, nous ne nous séparerons jamais.

Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la vie.

— Je le veux, cependant, reprit-il. Sans cela lu me perdrais... Cette double douleur, la tienne et la mienne, mo tuerait. Il vaut mieux que je vive, n'est-ce pas?

Madame Granson regarda son fils d'un air hagard. — Voilà donc ce que lu couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars !

— Oui.

— Tu ne partiras pas sans me loul dire, sans me prévenir. Il te faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon Jupon de dessous, il faut que je le les donne.

Athanase pleura.

— C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant, jo vais te conduire chez le président. Allons...

Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il -regarda longtemps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant : — Grande indépendance en cœur '.

— Pauvre mèrel je l'ai trompée! .s'écria-t-il en gagnant la rive de la Sarthe.

Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la lune ; il revit en iiuelques heures tout son avenir de gloire : il passa dans les villes émues i*! son nom; il entendit les applaudissemens de la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée, il .s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue, il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier banquet olympique. Celte magie avait été possible pendant un moment, maintenant elle .s'était à jamais évanouie. Dans ce moment suprême, il étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami; puis il mit chaque^ pierre dans chacune dc-s poches de sa redin- ^rotte et la boulonna. Il était à dessein .sorti sans chapeau. Il alla reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis^n iglemps; il s'y glissa résolument en lAchanl de nn point faire de bruit, et il en fil très peu. Qii.ind, vers neuf heures et demie, madame Granson n-vint cluv. elle, .sa servante n(> lui parla pasd'Atbanas(>, elli^ lui remit une lettre, madame Granson l'ouvrit, et lut ce peu de mots : Ma bonne nirre, je suis parti, ne m'en veujc pasl

— Il n fait là un beau coup! ,s'tVria-t-elle. El son linge, (d de l'argent 1 II m'r'crira, j'irai le retrouver. Ces pauvres eiil'ans se iToienl toujours plus fins quo pèro Cl mère. El elle .se courba tranquille.

La Sarlho avait eu dans la matinée précédoDto une crue prévue par les pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles auièiieiil des anguilles entraînées de leurs ruisseaux. Dr, un pêelieur avait tendu ses engùis dans l'endroit où s't'-lail jeie le (laiivre Allinnnse en croyant qu'on ne le relrouverail jamais. Vers six heures du malin, le pêcheur rnnieiia (•(•jeune rorps. Les deux ou trois aniies iju'avnlt la paiivri> veuve eniployèreiil nulle précautions pour la pn'parer A recevoir celle horrible d('p(.mille. Ut nouvelle doce siii( i le eut, ctinuno on le peii.s(> bien, un grand relenlissenicnt dans Alencon. La veille, le pnuvro liomni(> de gt'iiie ii'nv.til pas un seul prolecleur; le lendemain de sa lUorl, millo voix s'ecrièreiit : — « Jo Iniirais si bien aille, moi I » Il esl slconililoilpido.se pie-er clinrilable ynjH'.». C(> suicide fui oxpli'pii^ par le chevalier de Valois. Le genlilhomiue rnconln, dans un esprit de vengeance, lo nail. le .sim m •, lo bel amour d'Ail).iiiasi< pour mademoiselle Cornuui. Madiino

DE BALZAC

Granson, éclairée par le chevalier, so rappela mille potilcs circonstances, et confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire devint touchante ; quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de leur perle ; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une hclle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels regrets ; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur enfant, qui seules rti ont reçu les sourires, qui ont observé seules les trésors de celte vie trop tôt tranchée : cette douleur cache son crêpe, dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils ; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier ne revînt à la ville, la présidente de Ronceret, l'une do ses bonnes amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie, lui apprendre a quel amour elle s'était refusée ; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes d'ahsiniho sur le miel de son pnmier mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle rencontra par hasard madame Graason au coin du Val-Nohle. Le regard de la mère mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur. Ce fut à M fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait prédit, souhaité le malheur. Le soir m?me de la catastrophe, madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en pensant h la mère du Sauveur, madame Granson so rendit, l'ùme agiiée d'une horrible angois.se, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le modeste irOIre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il donnait h filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la ville, afin que jamais les ouvrières ne manquas- S'-nt d'ouvTage, churilii bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé quitta ses chanvres »'l s'empressa d'emmener madame Granson dans sa sallo, nii la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, lu Irugalitéde son propre ménage.

— Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous sup[)licr... Elle fondit en larmes sans pouvoir achever.

— Je sais ca> (jui vous amène, ré[>ondit le saint homme; mais je me fie à vous, madame, et à votre parente, nisdaniedu Bousijuii'r, [lourapniser monseigneur à Si'ez. Oui, je f)riirni [lour voln* malheureux enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne doimons pas Iji'u aux méehans de la ville de so rassembler dans l'é- (,div... Moi seul, sans clergé, nuitamment...

— Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en li-rre sairilri! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et |;i baisant.

Vers rriiiiult donc, une bière fut clandestinement porli-n h la fifiroisse [lar quatre jeunes gens, le.s camarades les plus airru'sd'Allianase. Il s'y trouvait cpielques amii"- d(> mailaiiii' (iransoii, (ifroupes de Icinini's noires et voili'es; puis 1ns sept ou huit jeuHes gens rpii (ivfiient reçu quelques CdM- (lileiices de ce talent expiré. Quatre lorchi^s écl.iir.uent la bière rouverle d'un crêpe. !.(• curi-, servi (lar un discret cnfnnlile rlueur, dit une messe mortuaire. Puis le siiicidii futronduil MiiiH bruit dans im coin flu ciini'lière, ofi une croit dn bois noirci, sans inscription, indiqua su [iliicn à la mère. Athaniiso vérul i-l mourut dans les ténèbres. Aucune voi» n'nccusn le curé, l'i-vêque garda le silenee. Ln piélis de la mère nubela riinfiiélé du (ils.

(.tui'l'iueM (ni)is après, un soir, In pauvre femme, insen- W'i' (le douleur, et mue pnr une dn ces lMex|ilicaliles soil'ji <|li'oill les rtiallieureux (|e se phiiiger les lèvres dans leur iitner cnlice, voidul (ill( r voir l'eiidroit m'i Hon llls s'i-lait Tioyi*. Son insluii^l lui disant peulêlrn (|u'il y avait diA pen-

sées à reprendre sous ce peuplier, pcut-ôlre aussi désiraitelle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y li\Tent à une sainte adoration. Les patiens anatom'stes do la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. Pisons-lo souvent : il est absurde de vouloir ramener les scntimens à des formules identiques ; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les élémens qui lui sont propres, et prenant sa fihysionomie.

Madame Granson vit venir de loife une femme qui s'écria sur le lieu fatal : « C'est donc là ! »

Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Celte créature était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire ce que de nobles personnes sans argent rêvent de faire, et ce à quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en écrivant dessus : Argent dû à rotre père par wi camarade qui roui te restitue. Celte ruse nngélique avait été inventée par Suzanne pendant son voyage.

La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipilamment, en lui disant :

— Je t'aimai.' l

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanaso et le cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, car Athanase fut promptement oublié par la socié'é, qui veut et doit promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans. Trois mois après le mariage de du Bous(iuier. la .société remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ebourilfé. le chevalier de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent découvTir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même, indifl'érento à l'éléganco I Les têtes do nègres pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se noircirent, et la peau se parchemina. Les oncles incidles se boriièrent parfois d'un liseré de velours noir. Le gilet se montra sillinuK- de roupies oubliées (]ui s'étalèrent commodes feuilles d'aulomne. Le coton des oreilles ne fut jilus quo rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment réprimées bvardèrent ce bel édifice et montrèrent combien l'ârao a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le cavalier, le jeune pri>mier, mourut quand faillit l'espoir. Jus- (|u'alors, le nez du chevalier s'('fait produit sous une fornin grariiMise ; jamais il n'en était loinbi' ni pastille noire humide, ni f,'oiill(> d'nndire ; mais le nez du chevalier, barliouill('' de tabac (pii di'liordait sous les narines, et d('"slionoré jiar li's roupies qui profilaient de h goullièrn situi'o au milieu de la lèvre su|i('rieiu'e ; ce nez, qui ne se souciait [)lus de paraître aimable, révi'-la les (Miorines soins qu(> lo chevalier prenait autrefois de lui-mêiu(>. et fit C(uiqirendrn pnr leur étendue, la grandeur, l.'i persistance des desseins de riioiiuue sur madernoisc^lle ('.(wnion. Il lui (■•cras(' par un (■aleiiiliour de du ('oudrai, (pi'il (il d'ailleurs desliluer Ce l'ut In première v(>nge.ince (pu- le beiiiu chevalier poursuivit, mais co cnlcmbour ("tait assassin vi dépassait do cent cdudi-es tous les cnlembours du conservateur des liypolhèipu'S. Monsieur du ('.oudrai, voyant celle r('Vi)luliou nasale, avait nounui" Ir chevalier Néri'slan. l'àilin, les anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent

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