‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 27 sur 45 · LETTBE DE MADAME DE MORTSACF AU VICOMTE FÉLIX DE VANDENESSE · texte numérisé non relu

LETTBE DE MADAME DE MORTSACF AU VICOMTE FÉLIX DE VANDENESSE

tt Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir » mon cœur, moins pour vous montrer combien je vous » aime que pour vous apprendre la grandeur de vos obli- » galions en vous dévoilant la profondeur et la gravité des » plaies que vous y avez faites. Au moment où je tombe ha- » rasséc par les fatigues du voyage, épuisée par les atteintes » reçues pendant le combat, heureusement la femme est » morte, la mère seule a survécu. Vous allez voir, cher, » comment vous avez été la cause première de mes maux. » Si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos » coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une der- » nièro blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se » sentir brisée par celui qu'on aime. Dientôt les souf- » franccs me priveront sans doute do ma force, je mets » doncà profit les dernières lueurs de mon intelligence pour » vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfans lo » cœur dont vous les aurez privés. Je vous imposerais celte a charge avec autorité si je vous aimais moins ; mais je » préfère vous la laisser prendre de vous-même, par l'effet » d'un saint repentir, et aussi comme une continuation do » votre amour : l'amour ne fut-il pas en nous constam- » ment m(5lô do repentantes méditations et do craintes » expiatoires? Et, je lo sais, nous nous aimons toujours. » Votre faute n'est pas si funeste par vous que lo reten- » tissement que je lui ai donné au-dedans de moi-même. »Ne vous ai-jo pas dit que j'étais jalouse, mais jalouse à » mourir? lih bien I jo meurs. Consolez-vous, cependant: » nous avons satisfait aux lois humaines. L'E^^lise, par » une do ses voix les plus pures, m'a dit que Uieu serait » indulgent à ceux (]ui avaient immolé leurs penehans na- » turels fi ses commandemens. Mon aimé, apprenez donc » tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seulo » de mes pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes » derniers momens, vous devez le savoir aussi, vous lo » roi de mon cœur comme il est le roi du ciel.

» Jusqu'/i cette fête donnéeauducd'Angoulême, la seule » à laquelle j'aie assisté, le mariage m'avait laissée dans l'i- » gnorance (jui donne h l'Ame des jeuufs (illes la beauté » des anges. J'iHais mère, il est vrai, mais l'amour no » m'avait point environnée doses pl.ii-irs permis.

» Comment suis-je restée ainsi? J(^ n'en sais rien. Je ne » sais pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé B dans un instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui » de vos baisers? Ils ont dominé ma vie, ils ont silloimi» D mon Ame ; l'ardeur de voire sang a réveillt'î l'ardeur du » mien ; votre jeunesse n pt-nétré ma jeunesse, vos désii-s D sont entrés dans mon c/eur. Quand je mn suis levée si D (ière, j'éprouvais une sen'-allon pour laquelle je ne sais » de mot dans aucun langage, car lis enians n'ont pas » encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de la » lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs » lèvres. Oui, c'était bien le son nrrivrt dans l'érlio, la lu- » mière jetée dans |r-s lénèbri's, |(> mouvemeiil lionne à » l'univers, ce l'ut du moins rapidir comme toutes ces iho- » ses ; mais lieaiicoiip plus beau, car c'élail In vie de l'AriK» ! n Je compris <|u'il exislail je pesais quoi d'inconnu pour » moi dans le monde, une force plus belle que la pensée, » c'était loules les pensées, toutes les forces, tout un avem'r I) dans une émotion parlngi'i-. Je ne me sentis plus nière' n ipi'à demi. En tombant sur mou co-iir, ce coup de fou- » (Ire y allinua des désirs (|ui --ommeillaienl/i mon in>-u ; I) je devinai souiinin tout ce ipie voulait dire ma tante n quand elle me baisait sur le front en ^'écriant : « pauvre n Iji'iirlette I " V.u retournant /iClocbegourde, l(< printemps. n tes premières feudies, le parl'um des llcMirs, les jolis niia- » ges blancs, l'Indre, le ciel, loiil me parlait un langa;^e » jusqu'alors incompris, eliiui rendait à mou ûiuo uu peu

» du mouvement que vous aviez imprimé à mes sens. Si » vous avez oublié ces terribles baisers, moi je n'ai jamais » pu les effacer de mon souvenir : j'en meurs I Oui, cha- » que fois quejevous ai vu depuis, vous en ranimiez l'em- » preinte ; j'étais émue de la tête aux pieds par votre as- » pect, par le seul pressentiment de votre arrivée. Ni le » temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter cette im- » périeuse volupté. Je me demandais involontairement : » Que doivent être les plaisirs ? Nos regards échangés, les » respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, » mon bras posé sur le vôIre, votre voix dans ses tons de » tendresse, enfin les moindres choses me remuaient .si » violemment que presque toujours il se répandait un » nuage surines yeux; le bruit des sens révoltés remplis- B sait alors mon oreille. Ah ! si dans ces momens où je ï redoublais de froideur, vous m'eussiez prise dans vos » bras, je serai morte de bonheur.

» J'ai parfois désiré de vous quelque violence , mais la » prière chas.sait promptement cette mauvaise pensée. Vo- » tre nom prononcé par mes enfans m'emplissait le cœur » d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt mon visage, » et je tendais des pièges h ma pauvre Madeleine pour le lui » faire dire, tant j'aimais les bouiilonnemcns de cette seu- » satioii. Que vous dirai-je? votre écriture avait un char- » me, je regardais vos lettres comme on contemple un » portrait. Si, dès ce premier jour , vous aviez déjà con- » quissur moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous compre- » nez, mon ami, qu'il devint infini quand il me fut donné » de lire dans votre àme. Quelles délices m'inondèrent eu » vous trouvant si pur, si complètement vrai, doué de » qualités si belles, capable do si grandes choses, et déjà » si éprouvé I Homme et enfant, timide et courageux 1 » Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux par » de communes soutfrancces ! Depuis cette soirée où nous » nous confiAmes l'un h l'autre, vous perdre , pour moi » c'était mourir : aussi vous ai-je laissé près de moi par » égoïsm(>. La certitude qu'eut monsieur de La Berge do » la mort que me causerait votre éloigncmenl le loucha » beaucoup, car il lisait dans mon Ame. Il jugea quej'é- » tais néce^.sairo à mes enfans, an comte : il ne m'ordoima B point de vous fermer l'entrée de ma maison, car jo lui B promis de rester pure d'action et de pensée.

« — La pensée est involontaire, me dit-il, mais elle peut » être gardée au milieu des supplices. — SI je pense, lui » répondis-je, tout sera perdu, sauvez-moi de moi-même. » Faites (pi'il demeur(> jiiès de moi, et (pie j(> reste pure! » 8 Le bon vieillard, qnoii|ue bien sévère, fut alors indulgent » h tant de bonne foi. — (Vous pouvez l'aimer comme on » aime un fils, en lui destinant votre fill(\me dit-il.

» J'acceptai courageusement une vie de .soiilTranoes » [loiir ne pas vous (lerdre ; et je souffris avec amour en » voyant <pie nous élionsattelés au même joug. Mon Dieu! » je suis résilie neutre, fidèle h mon mari, ne vous laissant » pas l'aire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. n l.a grandeur de mes pas-ions n réagi sur mes facultés, » j'ai rrL;ardi'' les tourmens que m'infligeait monsieur de u MorlMiul comme des expiations, et je les endurais avec D orgueil pour insulter h mes pendians coupables. Auln»- D foi>i, j'i'tais disposée h murmurer, mais depuis (jue vous n êtes demeuré près de moi, j'ai repris i|ue|qiie gaieté, n dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouve. Sa n>i celle n force que VOUS me juêliez, j'aurais succombe depuis I) longtemps h ma vie intérieure que je vous ni ramniée. » Si vous nvez été pour beaucoup dans mes fnutes, vou.s n avez été pour beaucoup dans l'exercice de mes devoir-. Il n en fut de mêiix» imur mes enlans. Je croyais le> avoir » privés de que|i|U(< clio-e, el je craignais de ne l'aire ja- 1) mais assez pour eux. Ma vie l"ut dès lors une roiiliiiucjlii n douleur (|ue j'aimnis. lin scninnt i|ue j'étais moins mèn», " moins honnête femme, le remords s'est logé dans mon n rmir; et craignant de man'pier h mes otiligalnuis. j'ai » constanunent voulu les oulrepaver. Tour ne pas faillir, I) j'ni donc mis Madeleine outre vous el moi, el je vous ai B destiné l'un h l'outre, en m'élevoul iiinsl des barrière»

DE BALZAC

» outre nous deux. Barrières impuissantes I rien ne pouvait » éiouffer les tressaillemens que vous me causiez. Absent » ou présent, vous aviez la même force. J'ai préféré MaJe- » Icine à Jacques, parce que Madeleine devait être à vous. » Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats. Je me » disais que je n'avais que vingt-huit ans quand je vous » renconlrai, que vous en aviez presque vingt-deux; je » rapprochcds les dislances, je me livrais à de faux espoirs. » 0 mon Dieu ! Félix, je vous fais ces aveux afin de vous » épargner des remords, peut-être aussi afin de vous ap- » prendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances » d'amourétaient bien cruellement égales, et qu'Arabellen'a- » vait aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une de ces » filles de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y » eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais » pendant toutes les nuits : mes cheveux tombaient. Ceux- » là vous les avez eus ! Vous vous souvenez de la maladie » que fit monsieur de Mortsauf. Votre grandeur d'âme » d'alors, loin de m'élever, m'a rapetissée. Hélas ! dès ce » jour, je souhaitais me donner à vous comme une ré- » compense due à tant d'héroïsme; mais cette folie a été » courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe » à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie do » Jacques et les souffrances de Madeleine m'ont paru des » menaces de Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis » égarée. Puis votre amour si naturel pour cette Anglaise » m'a révélé des secrets que j'ignorais moi-même. Je vous » aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madeleine a » disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, » les efforts que je faisais pour me dompter moi-même » sans autre secours que la religion, tout a préparé la ma- » ladie dont je meurs. Ce coup terriljle a déterminé des » crises sur lesquelles j'ai gardé le silence. Je voyais dans la » mort le seul dénoùment possible de cetto tragédie incon- » nue. Il y a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, » pendant les deux mois qui se sont écoulés entre la nou- » velle que me donna ma mère de votre liaison avec lady » budiey et votre arrivée. Je voulais aller à Paris, j'avais soif » de meurtre, je souhaitais la mort do cette femme, j'étais » insensible aux caresses de mes enfans. La prière, quijus- » qu'alors avait été pour moi ronune un baume, liil s.ins » action sur mon Ame. La jalousie a fait la large brèche » par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le n front calme. Oui, cette saLson de combats fut un secret » entre Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée » autant i)ue je vous aimais moi-même, et que je n'étais » Iraliiir que par la nature et non par votre pen-^éc, j'ai » voulu vivre... cl il n'était [ilus temps. Dieu m'avait mise » sous sa protection, pris sans doute de pitié pour une » créature vraie avec elle-même, vraie avec lui, et que ses )> souHranics avaient souvent /imi'née aux portes du sanc- B luairc. Mon hii'n-aimé, Dieu m'a jugée, monsieur do n Mortsauf me panlonnera sans doute; mais vous, serez- » vous clément? éeouterez-vous la voix (|ui sort eiicomo- » minl de ma tombe? réparerez-vous les malheurs dont » nous sommes également coupables, vous moins que moi » piut-être.

n Vous savez ce que je veux vousdemanrirr. Soyez au- » prè', r|(\ monsieur de Mortsauf conmu^ est une sd'ur de n cliaiilé HUfirès d'un malade, écoulez-le, aimez-le; [ler- » soime ne l'ainuTa. InU-rposez-vous entre ses enfans et » lui mmmi' je je lai^^ais. Votre trtche ne sera pas de lon- » uw. durée : Jnrquis quittera Identôl la maison pour aller B h Parisaujirès de .son grand-pèrr, et vous m'avez promis » de le guider h IravrTs les écueils de ce nnuide. Quand à n Madeleine, elle se mariera; puissiez-vous un jour lui I) plaire 1 elle est tout moi-même, et déplus elle est forte, B elle H e.etle volonté qui m'a manqué, celle énergie né- » (rcssjilre il jii conqiii^;n(MruM lioniine(|ue sa carrière desn Une aux orages de la vie politique, elle est adroite et pé- B néirnnle. Si vos destinées s'unissaient, elle serait plus » liei.reuse (|iin no le lut .sa m/Te. Kn aiqiiérniil ainsi le » droit de continuer mon nMivre !i CloclicKounle, vous ellii- ■ cerloz des faute» qui n'auront pa» élo sulllsumment ex-

» piées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car il » est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, » toujours égoïste ; mais n'est-ce pas la preuve d'un dcs- » potique amour? Je veux être aimée par vous dans les » miens. N'ayant pu être à vous, je vous lègue mes pen- » sées et mes devoirs I Si vous m'aimez trop pour m'obéir, » si vous ne voulez pas épouser Madeleine, vous veillerez » du moins au repos de mon âme en rendant monsieur » de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.

» Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l'adieu com- » plétement intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une » âme où tu as répandu de trop grandes joies pour que tu » puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu'el- » les ont engendrée ; je me sers de ce mot en pensant que » vous m'aimez, car moi j'aiTive au lieu du repos, immo- » lée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regret 1 » Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes » lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, » mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse » de mes fautes est dans la grandeur même des séductions )) qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi » tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un » adieu semblable -à celui que j'ai fait hier à notre belle » vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où » vous reviendrez souvent, n'est-ce pas ?

» Henriette. »

Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme. Les nuages de mon égoïsmo se dissipèrent. Elle avait doncsoufïert autant que moi, plus quo moi, car elle était morte. Elle croyait que les autres devaient être excellens pour son ami ; elle avait été si bien aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié de sa fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien mal. Pauvre Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa fille 1

Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entrée pour la première lois dans un cimeUère en accompagnant les dépouilles de cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil a été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous ensevelissons dans la terre, mais il en est do plus parliculièii'nienl clu'iïcs cpii ont eu notre cœur pour linceul, dont le souv(Miir se mêle chaque jour ii nos palpitations ; nous pensons à elles comme nous respirons, elles sont en nous par la douce loi d'une métempsycose jiropro à l'amour. Une âme est en mon âme. Quand (pu'l(pu> bien est fiiit par inoi.ipiand une belle parole es! dite, celle Ame parley elle agit ; toutccqu(^ je jiuis avoir de bon émane do cette tombe, comni(< d'un lys les parfums qui embaument l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce (jne vous blâmez en moi vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux sont obscurcis par un nuage et s(i reporlent vers le ciel 'après avoir longlenips contemplé la terre, (piand ma bouche est nuiett(! à vos paroles et à vos soins, ne me demandez plus : — A quoi pensez-vous?

Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant ([uelipie temps, ces souvenirs m'avaient trop ému. Mahilen.int je vous dois le récit des évé'nemens ijui suivirent celles ralaslrophe, et (pii veulent pini d(> paroles. l,or^(pi'un(< vie iw se compose (pie d'aclion et di^ mouvement, tout est bientêt ilit ; mais ipiand elle s'est passi'o dans les n'gions les plus élevées do l'âme, sou liisloin! est dilluse. La l(<tlre d'Ilenrit^tle faisait briller un espoir h mes yeux. Dans ce grand naufrage, j'apercevais une île ofi je pouvais aborder. Vivre à Clocliegounle auprès de Madeleine en lui consacraid ma vie ('lait une destinée où se satisfaisaient loules les idées dont mon Cfi'ur était agité; mais il fallaitconnaître l(^s véritables pensées d(^ Madeleine. Ji> devais faire mes adieux au comte; j'allai donc à Clochegourde le voir, et joie rencontrai sur la terrasse.

LE LYS DANS LA VALLÉE

Nous nous promenâmes pendant longtemps. D'abord il me parla de la comtesse en homme qui connaissait l'étendue de sa perle, et tout le dommage qu'elle causait à sa vie intérieure. Mais, après le premier cri de sa douleur, il se montra plus préoccupé de l'avenir que du présent. Il craignait sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la douceur de sa mère. Le caractère ferme de Madeleine, chez laquelle je ne sais quoi d'héroïque se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère, épouvantait ce vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui pressentait une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait le consoler de cette perte irréparable était la certitude de bientôt rejoindre sa femme : les agitations et les chagrins de ces derniers jours avaient augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes douleurs; le combat qui se préparait entre son autorité de père et celle de sa fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire finir ses jours dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec sa femme, il devait toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils s'en irait, sa fille se marierait ; quel gendre aurait-il ? Quoiqu'il parlât do mourir promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour longtemps encore.

Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant mon amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner coinpiélemeut la grande ligure de l'émigré, l'un des types les plus imposans do, notre époque. Il était en apparence faible et cassé, mais la vie semblait devoir persister en lui, précisément à cause de ses mu'urs sobres et de ses occupations champêtres. Au moment où j'écris il vit encore. Quoique Madeleine pût nous apercevoir allant le long de la terrasse, elle ne descendit pas ; elle s'avança sur le perron et rentra dans la maison à plusieurs reprises, afin de me marquer son mépris. Je saisis le moment où elle vint sur le perron, je priai le comte de monter au château ; j'avais à parler à Madeleine, je prétextai une dernière volonté que la comtesse m'avait confiée, jo n'avais plus (jue ce moyen de la voir, le comte l'alla chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.

— Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce pas ici où votre mère m'écoula quand elle eut à se plaindre moms do moi que des événemens do la vie. Jo connais vos pensées, mais ne me coniiamncz-vous pas sans connaître les faits? Ma vio et mon bonheur sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en Iwinni-scz par la froideur que vous faites surcéder b familié fraternelle gui nous unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même douleur. Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'in>lant ma vie sans aucun espoir de récompense, pans que vous li; sachiez même, tant nous aimons les enfans de cellesqui nous ont protèges dans la vie, vous ignorez io projet caresr,é par votre adorable mère pendant ces sept années, et qui moditierail sans iloule vos scutimens; mais jo ne veux point de ces avantages. Tout ce (jue j'implore de vous, c'est de ne pas m'êliT le droit de venu- respirer l'air de celte terrasse, et d'attcmlre <|ue U'. t<ni|is ait changé vos idées sur la vio sociale; en ce moment jo mo garderais bien de les heurter; je re^iiccle uik^ douleur qui vous ègari', car elle m'ête h moi-même la faculté de juger sainement les circonslunces dans IcsijMellcs je me trouve. La saitili! qui veille en ce moment sur nous approuvera l,i réserve dans laquelle je me liens en vous priant scul(Mnent do demeurer mutn; entre vos scnlimens cl moi. Je vous «Imo trop malgn- l'aversion t)ue vous me témoigne/ pour Mplhiuer au comte un plan <|u'il endirasscrail avec ardeur. Soyez libre. Plus lard, songez que vous no connaîtrez piTsonno au mondo mieux (|ue vous ne mo rx)nnaissrz, que nul Iioninu) n'aura dans io cœur ,dus sonlimous plus dévoués...

Jus(jue-l,>i Madeleine m'ovnil écoulé les yeux baissc-s, mais elln m'arrêta par un geste.

— Monsieur, dil-elliMl'uno voix Iremblnnto d'émotion, je connais nussi toutes vos pensées; mais jo ne diaiiKeiai point do sentimeii- /i votre éjjani, cl j'aimciais mieux me lelor doiis riudro cjuo de mo lier h vous. Je ne vou.s parle-

rai pas de moi ; mais si le nom de ma mère conser\'e encore quelque puissance sur vous, c'est en son nom que je vous prie de ne jamais venir à Clochegourde tant que j'y serai. Votre aspect seul me cause un trouble que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai jamais.

Elle me salua par un mouvement pleiu de dignité, et remonta vers Clochegourde, sans se retourner, impassible comme l'avait été sa mère un seul jour, mais impitoyable. L'œil clairvoyant de cette jeune fille avait, quoique tardivement, tout deriné dans le cœur de sa mère, et peutêtre sa haine contre un homme qui lui semblait funeste s'était-elle augmentée de quelques regrets sur son innocente complicité. Là tout était abîme. Madeleine me haïssait, sans vouloir s'expliquer si j'étais la cause ou la victime de ces malheurs : elle nous eût haïs peut-être également, sa mère et moi, si nous avions été heureux. Ainsi tout était détruit dans le bel édifice de mon bonheur.

Seul, je devais savoir en son entier la vie de celte grande femme inconnue, seul j'étais dans le secret de ses sentimens, seul j'avais parcouru son âme dans toute son étendue ; ni sa mère, ni son père, ni son mari, ni ses enfans ne l'avaient connue. Chose étrange! Je fouille ce monceau de cendres et prends plaisir à les étaler devant vous, nous pouvons tous y trouver quelque chose de nos plus chères fortunes. Combien do familles ont aussi leur Henriette 1 combien de nobles êtres quittent la terre sans avoir rencontré un historien intelligent qui ail sondé leurs cœurs, qui en ail mesuré la profondeur et l'étendue ! Ceci est la vie humaine dans leute sa vérité : souvent les mères no connaissent pas plus leurs enfans que leurs enfans no les csnnaisseni ; il en est ainsi des époux, des amans et des frères I Savais-je, moi, qu'un jour, sur le cercueil même de mon père, je plaiderais avec Charles do Van.lenesse, avec mon frère, h l'avancement de qui j'ai tant contribué? Mon Dieu 1 combien d'enseignemcns dans la plus simple histoire.

Quand Madeleine eut disparu par la porto du perron, je revins, le cœur brisé, dire adieu h mes hêtes, cl je partis pour Paris en suivant la rive droite de l'Indre, par lacjuelle j'étais venu dans cette vallée pour la prennent fois. Je passai triste à travers le joli village de Pont-de-Ruan. Cependant j'étais riche, la vie politique mo souriait, jo n'étais plus le [lielon fatigué de l.sU. Dansco temps-là, mon cœur était [ilcin de désirs, aujourd'hui mes yeux étaient pleins de larmes; autrefois j'avais ma vie à remplir, aujourd'hui je la sentais déserte. J'étais bien jeune, j'avais vingt-neuf ans, mon cœur élail déjà flétri. Quelques années avaient suffi pour dépouiller ce pay>ago de sa première magnificiriie et [lour me dégoûter de la vie. Vous pouvez maintenant romprenilre «pielle fui mon émotion, lorsqu'on mo retournant je vis Madehdne sur la terrasse.

Dominé par uno impérieuso tristesse . je no songeais plus au but d(> mon voyage. La<ly Dudiey élail bien loin de ma pensée, (|ue j'entrais dans sa cour sans le sivoir. Une fols la sottise l'aile, il lallail la soutenir. J'avaischez elle des habitudes conjugales, je montai chagrin en songeant à tous les ennuis d'une rupture. Si vous avez bien compris jo c;irnclère l't les manière» do lady Dudli>y, vous imaginorez ma déconvenue, (|uanil son major.lome m'introduisit on lialiil di- voy.ipe dans un salon où je la trouvai ponipeiisescment habillée, environnée de diiq personnes. LoM Kud- Icy, l'un des vieux liomines d'Iilal les plus cunsidérahlos do rAnglelorro, so Icnail deboul devant In clionuiirc, gourinr, plein «le iiiorKue, froid, avec l'uir railleur cpi'il doit avoir au parlenieiil : il >>uurit en euleiidaul mon nom. L<s deux cnlans d'Arubello, qui raviombluienl prodigieusement h do Marsay, l'uu dos lils nnlurols du vieux lonl, et (|ui était là, sur la causeuse près de la maripiisi-, so trouvaient jirès do leur mère. Aralxllo en nie \oy.iiit prit aussilêl un air liuulaiii, liia sou reg.ird sur ma casqiietti» do vovage, comme si elle eût \ou\u ino doinaiider à cliai|UO iiistanl c(< que jo venais faire clicx elle. l'Ile me toi^i coinmo rllo eût lait d'un t;eniillioniino campagnard qu'uu lui uuruil présenté. Quant k uolro inti-

DR Btl.7.«i;, — II.

(l'^llraU du la C»mid\e humainr.)

DE BÂL2ÂC.

mité, à cette passion éternolle, à ces scrmens de mourir si je cessais de l'aimer, à cette fantasmagorie d'Armide, tout avait di-paru comme un rêve. Je n'avais jamais serré sa main, j'étais un étranger, elle ne me connaissait pas. Malgré le sang-froid diplomatique auquel je commençais à m'habituer, je fus surpris, et tout autre à ma place ne l'eût pas été moins. De Marsay souriait à ses bottes qu'il examinait avec une affectation singulière. J'eus bientôt pris mon parti. De toute autre femme, j'aurais accepté modestement une défaite; mais outré de voir debout l'héroïne qui voulait mourir d'amour, et qui s'était moquée de la morte, je résolus d'opposer l'impertinence à l'impertinence. Elle savait le désastre de lady Brandon : le lui rappeler, c'était lui donner un coup de poignard au cœur, quoique l'arme dût s'y émousser.

— Madame, lui dis-je, vous me pardonnerez d'entrer chez vous si cavalièremant, quand vous saurez que j'arrive de Touraine, et que lady Brandon m'a chargé pour vous d'un message qui ne souffre aucun relard. Je craignais de vous trouver partie pour le Lancashirc; mais, puisque vous restez à Paris, j'attendrai vos ordres et l'heure à laquelle vous daignerez me recevoir.

Elle inclina la tête et je sortis. Depuis ce jour, je ne l'ai plus rencontrée que dans le monde, où nous échangeons un salut amical et quelquefois une épigramme. Je lui parle des femmes inconsolables du Lancashire, elle me parle des Françaises qui fout honneur à leur désespoir de leurs maladies d'estomac. Gnlcn h ses soins, j'ai un ennemi mortel dans de Marsay, qu'elle affectionne beaucoup. Et moi je dis qu'elle épouse les deux générations. Ainsi rien ne manquait à mon désastre.

Je suivis le plan que j'avais arrêté pendant ma retraite à Sache. Je me jetai dans le travail, je m'occupai de science, de littérature et de politique; j'entrai dans la diplomatie à l'avènement de Charles X, qui supprima l'emploi que j'occupais sous le feu roi. Dès ce moment je résolus de ne jamais faire attention à aucune femme, si belle, si spirituelle, si aimante qu'elle pût être. Ce parti me réussit à merveille : j'acquis une tranquillité d'esprit incroyable, une grande force pour le travail, et je compris tout ce que ces femmes dissipent de notre vie en croyant nous avoir payé par quelques paroles gracieuses. Mais toutes mes résolutions échouèrent : vwus savez comment et pourquoi. Ct.'èro Natalie en vous disant ma vie sans réserve et sans artifice, comme je me la dirais <i moi-môme ; en vous racontant des senlimens où vous n'étiez pourrien, peut-être ai-jo froissé quelque pli de votre cœur jaloux et délicat; mais ce qui courroucerait une femme vulgaire sera pour vous, j'en suis sûr, une nouvelle raison de m'aimer. Auprès, des âmes souffrantes et malades, les femmes d'élite ont un rôle sublime à jouer, celui de la sœur de charité qui panse les blessures, celui (le la mère qui pardonne à l'enfant. Les artistes et les grands poètes ne soi;t pas seuls h souffrir; les hommes qui vivent pour leurs jiays, pour l'avenir des nations, en élargissant le cercle do leurs pasNious et de leurs pensées, so font souvent un bien cruelUî solitude. Ils ont besoin do sentir h leurs côlc-s un amour pur et dévoue; croy(!Z bien qu'iU en e<jrnprenrient la grandeur et le prix. Demain, je saurai si je me suis trompé en vous uimaul.

À. Honsiian le coûte fèlix de vandenesse.

a Cher comte, vous avez reçu de wlle pauvre madame I) de Morlsauf une lettre i|ul, ditc-s-vous, ik^ vous a pas éli) » inulilfi pour vous conduire dans ht monde, lellrn /i la- J» quelle vous devez voirt! haute fortune, l'erinettez-nioi » d'achever votre éclu('alioii. UegrA(,e, défaites-vous d'une » déle.slnhlrr habitude ; n'imitez pas les veuves qui parlent n toujours de leur iirernji r mari, qui jettent toujours h la » face du serxind le^ vertus <lii ilefuiit. Je suis l'raiiçaisi-, D cher rornle; Jr- vomirais ('•poiisir tout rhoiniiie (pie j'ni- » inerois, cl ne saurais eu venté éiiouser niaiJuuio (Je Morl-

» sauf. Après avoir lu votre récit avec l'attention qu'il mé- » rite, et vous savez quel intérêt je vous porte, il m'asem- » blé que vous aviez considérablement ennuyé lady Dudley » en lui opposant les perfections de madame de Morlsauf, » et fait beaucoup de mal à la comtesse en l'accablant des » ressources de l'amour anglais. Vous avez manqué de tact » envers moi, pauvre créature, qui n'ai d'autre mérite que » celui de vous plaire; vous m'avez donné à entendre que » je ne vous aimais ni comme Henriette, ni comme Ara- » belle.

» J'avoue mes imperfections, je les connais ; mais pour-

» quoi me les faire si rudement sentir? Savez-vous pour

» qui je suis prise de pitié? pour la quatrième femme que

» vous aimerez. Celle-là sera nécessairement forcée de lul-

» ter avec trois personnes ; aussi dois-je vous prémunir,

» dans votre intérêt comme dans le sien, contre le danger

» de votre mémoire. Je renonce à la gloire laborieuse de

» vous aimer : il faudrait trop de qualités catholiques ou

» anglicanes, et je ne me soucie pas de combattre des fan-

» tomes. Les vertus de la Vierge de Clochegourde désespé-

» raient la femme la plus sûre d'elle-même, et votre intré-

B pide Amazone décourage les plus hardis désirs de bon-

» heur. Quoi qu'elle fasse, une femme ne pourra jamais

» espérer pour vous des joies égales à son ambition. Ni le

» cœur ni les sens ne triompheront jamais de vos souve-

» nirs. Vous avez oublié que nous montons souvent à che-

» val. Je n'ai pas su réchaufler le soleil attiédi par la mort

» de votre sainte llenrielte, le frisson vous prendrait à côté

» de moi. Mon ami, car vous serez toujours mon ami, gar-

» dez-vous de recommencer de pareilles confidences qui

» mettent à nu votre désenchantement, qui découragent

» l'amour et forcent une femme à douter d'elle-même.

» L'amour, cher comte , ne vit que de confiance. La fem-

» me qui, avant de dire une parole, ou de monter à che-

» val, se demande si une céleste Henriette ne parlait pas

» mieux, si une écuyère comme Arabello ne déployait pas

» plus de grûces, cette femme-là, soyez-en sûr, aura les

» jambes et la langue tremblantes. Vous m'avez donné le

» désir de recevoir quelques-uas de vos bouquets enivrans,

» mais vous n'en composez plus. Il est ainsi une foule de

» choses que vous n'osez plus faire, de pensées et de jouis-

» sancc^s qui no peuvent plus renaître pour vous. Nulle

» femme , sachez-le bien, no voudra coudoyer dans votre

» co'ur la morte que vous y gardez. Vous me priez do vous

» aimer par charité chrétienne. Je puis faire , je vous l'a-

» voue, une inlinitô do choses par charité, tout, excepté

» l'amour. Vous êlos parfois ennnuyeux et ennuyé, vous

» appelez votre tristesse du nom do mélancolie : à la

» bonne heun^; mais vous êtes insupportable et vous don-

» nez do cruels soucis à celle qui vous aime. J'ai trop sou-

» vent rencontré entre nous deux la tombe do la sainte:

B j(> me suis consultée, je me connais, et je no voudrais

» pas mourir comme elle. Si vous av(!Z fatigué lady Dud-

» 1(7, qui est une femme extrêmement distinguée, moi

» qui n'ai pas ses désirs furieux, j'ai peur do me refroidir

B plus tôt qu'elle encore. Supprimons l'amour entre nous,

» puisque vous no pouvez plus en goûter le bonheur

» ([u'avec les mortes, et restons amis, je le veux. Com-

» ment, cher comte, vous avez eu pour votre début uno

» adorable feninie, une maîtresse parfaite qui songeait à

» votre fortune, qui vous a donné la pairie, qui vous ai-

» niait avec ivresse, qui ne vous demandait que d'être

» fidèle, et vous l'avez fait mourir do chagrin ; mais je no

» sais rien d(\ plus monstrueux. Parmi les plus ardens et

» les plus malheureux jeunes gens qui traînent leurs am-

» bilioiis sur le pavé de Paris, quel est celui qui no r(>s-

» ferait pas saK(^ pendant dix ans pour obtenir la moitié

» des faveurs (pie vous n'avez pus su reconnaître? Quand

B on est aimé ainsi, (|iie peut-on (UMuander de plus? Pau-

» vre femme I elle n bien souffert ! et quand vous avez fait

». (pielques phrases senliiiientales, vous vous croyez (juitlo

D envers son cercueil. Voilà sans doute l(< prix (jui attend

I) ma tendresse pour vous. Men i, cher comte, je ne veux

» de rivalo ui uu delà ni en <ie(;a do la tombe. Quand ou

LE LYS DANS LA VALLÉE

» a sur la conscience de pareils crimes, au moins ne faut- » il pas les dire?

» Je vous ai fait une imprudente demande, j'étais dans » mon rôle de femme, de Glle d'Eve, le vôtre consistait à » calculer la portée de votre réponse. Il fallait me tromper; » plus tard, je vous aurais remercié. N'avez-vous donc ja- » mais compris la vertu des hommes à bonnes fortunes ? Ne » sentez-vous pas combien ils sontgénéreux en nous jurant D qu'ils n'ont jamais aimé, qu'ils aiment pour la première » fois ? Votre programme est inexécutable. Etre à la fois » madame de Morlsauf et lady Dudiey, mais , mon ami, » n'est ce pas vouloir réunir l'eau et le feu? Vous ne con- » nais^ez donc pas les femmes? elles sont ce qu'elles sont, » elles doivent avoir les défauts de leurs qualités. Vous » avez rencontré lady Dudioy trop tôt pour pouvoir l'ap- » précier, et le mal que vous en dites me semble une D vengeance de votre vanité blessée ; vous avez compris » madame de Mortsauf trop tard, vous avez [luni l'une de » ne pas être l'autre ; que va-t-il m'arrivcr à moi qui no » suis ni l'une ni l'autre? Je vous aime assez pour avoir » profondément réfléchi à votre avenir, car je vous aime » réellement beaucoup. Votre air de chevalier de la Triste B Figure m'a toujours profondément intéressée : je croyais » à la constance des gens mélancoliques ; mais j'ignorais » que vous eussiez tué la plus belle et la plus vertueuse » des femmes à votre entrée dans le monde. Eh bieni je » me suis demundé ce qui vous reste à faire : j'y ai bien » songé. Je crois, mon ami, qu'il faut vous marier à quel- » que madame Shandy, qui ne saura rien de l'amour, ni » des passions, qui ne s'inquiétera ni do lady Dudiey, ni s de madame de Mortsauf, très indifférente à ces momens > d'ennui que vous appelez mélancolie , pendant lesquels » vous êtes amusant comme la pluie, et qui sera pour

» vous cette excellente sœur de charité que vous deman- » dez. Quant à aimer, à tressaillir d'un mot, à savoir at- » tendre le bonheur, le donner, le recevoir; à ressentir les » mille orages de la passion, à épouser les petites vanités » d'une femme aimée, mon cher comte, renoncez-y. Vous » avez trop bien suivi les conseils que votre bon ange vous » a donnés sur les jeunes femmes; vous les avez si biea » évitées que vous ne les connaissez point. Madame de » Mortsauf a eu raison de vous placer haut du premier » coup, toutes les femmes auraient été contre vous, et vous » ne seriez arrivé à rien. Il est trop tard maintenant pour » commencer vos études, pour apprendre à nous dire ce B que nous aimons à entendre, pour être grand à pro- D pos, pour adorer nos petitesses quand il nous plaît d'élro » petites. Nous ne sommes pas si soties que vous le croyez: » quand nous aimons, nous plaçons l'homme de notro B choix au-dessus de tout. Ce qui ébranle notre foi dans B notre supériorité ébranle notre amour. En nous flattant, » vous vous flattez vous-même. Si vous tenez à rester B dans le monde, àjouir du commerce des femmes, cachez B leur avec soin tout ce que vous m'avez dit : elles n'ai- » ment ni à semer les fleurs de leur amour sur des » rochers, ni à prodiguer leurs caresses pour panser » un cœur malade. Toutes les femmes s'apercevraient do » la sécheresse de votre cœur, et vous seriez toujours mal- » heureux. Bien peu d'entre elles seraient as^ez franches » pour vous dire ce que je vous dis, et assez bonnes pcr- » sonnes pour vous quitter sans rancune en vous offrant B leur amitié, comme le fait aujourd'hui celle qui so dit » votre amio dévouée.

« NATALIE DE M.ISERTILLB. »

Paris, octobre 1835.

PIK DO LYS DA>S LA VALtÉB.

l'nli. - liii|iTltiiin'' J \atririirl, 10, rur Ju CioliMinL

&tènt& ïre la ^ie ïre îîi:ol^hue»

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