‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 28 sur 45 · ILLUSIONS PERDUES · texte numérisé non relu

ILLUSIONS PERDUES

A MONSIEUR VICTOR HUGOi

Vous qui, par le privilège des Raphaël et des Pitt, dticz déjà grand poète à l'âge oit Ui homrmt sont encore si petits, vous avez, comme Chdleauhriand, comme tous les vrais talens , lutté contre les envieux embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du journal. Aussi désiré- je que votre nom victorieux aide à la victoire de cette oeuvre qut je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serait nn acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité. Les journalistes n'eussenl-ils donc pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs , à Molière et à son Tlicûtre? Pourquoi donc la Comédie Humaine, qui casUgat ridendo mores, excepterait-elle un$ pui»tance. quand la Presse parisienne 7i'en excepte aucune ?

Jt iuit heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi votre sincère admirateur et ami ,

OB OAUàC.

»— yg— jQcac

LES DEUX POETES

A IVpoqiio où rommonco rotto hi^itoiro, la pro^ijo do Starilio|H> et l(^s roiilriiiix h dislrihiicr l'i'ticrfi iif Ibnclionrunciil (i.is ciic-o-i' (l.iiis les pclilcs iiiijiritnprios de province. M;il;,'rf^ la spr'fialil(^ qui la rncl en rnppnrt avec l.i lypoj^raphio parisii'nni", Aii^'()iili''tn(i so sorvaii lonjoiir'^dc's pr("<>-ps on bois, auxquelles l.i l.iii^cuo est rrdev/ihln du mol fiini gi'mir la (irc-se, iniiiuli'ii.itit sansn()pli(;ali()n. l.'iiupriiniTii> nrrif^ré» y friq)li)yiiil ciirorn les halles en cuir fnillt'es d'oncTf, aven lesiiucjlos l'un des prevsiers lamponnail les caractère'). l,o pialeaii mobile où so pj.irn la forme pleine lU) lellres sur liiquelle s\q)pliipie la (euillo di- papier élait encore en piiTre, et juvliliiiit son miru île marbre. I.rs di'vor.inles [iri's";os miMMulipies ont aujourd'hui si bien f.iil nulilier ri> niérnnisme, au<|ue| nous di'voiis, malien' ses im()errecljons, les hiiiux livres des ICI/cvir, des PlaiilMi, di's Aide cl dis Didiil, qu'd est m'-cesmiire de mentionner les viiMiX ouUls auxquels Jf'rrtmeNic.iUs Si'-clmrd porinil une

supersiii se niledion, car ils Jouent leur rflio dans celle

grandn pehin luslnire.

O^ SCchnrd i-l-iii im ancien compiRnon prcwicr, que, dans leur nr»{(d lypo^,'r.q)liiqiie, les ouvru-rs chargi^s il'nseinhliT les lettres a|ipellent un Ourt. l.o riu>uveinent do

(i:\liail >la 1.1 C

vn-et-vient, qui ressemble ossor h celui d'nn ours en Mpç , p.ir lequel les pressiers so portent de l'encrier A la presio et do la presse A l'encrirr, leur a sans doulo valu ce sobri- (piel. l'in rev.inche, les Ours ont nommé les composilours des Sin;,'es, h cause ilu continuel exercice ()u'ils font pour allr.qier les lellre» dans les crut cinciuante-deiiT petites cases où elles siuil contenues. A la désjislreuse t'poque do 1793, Si'rhard, A(;(' d'environ cinquante ans. so trouva marié. Son ,1;;i< et son nKiriage le firent (Vhap|M<r Ji la pr.inde réquisition, qui emmena presque tous les ouvriers aux années, l.e vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le iiKiilre. autrement dit le Naïf, venait de mourir en liiisiinl une veuve sans enfans. I.'elahlissement parut menacé d'une destruction iinniéiliale L'Ours solitaire était incapable de se Iriinsformer en Sinj^ ; car, en sa «|ualiti* d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. S;ins avoir épfard l\ ses mcipacili-s, un repri''senl.int du [leuple, prevsd de ri'iinndre les hraux (h'crels di< l.i (^on.eidion, inveslit le pri's-ier du brevet de m.illre imprimeur, et mit sa typographie en ré piisjiion. Apres avoir accepit* re périlleux brevet, le citoyen Sech.ird indemnisa la veuve .le son ni.iftro en lui apportant les économies do sa femnip, avec Ic»owi'iHe hiiiiiiiini'.) 7 — I

DE BALZAC

quelles il paya le malériel do l'imprimerio à moitié de la valeur. Ce nVtail rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture di facile, Jérôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne voulait, ni émigrcr pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un travail quelconque. Alonsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble vests do proto de province : il composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui cachaient dos nobles; l'Ours, devenu Naïf, les lira, les fit afikher, et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la Terreur étant passé, Nicolas Séchajd fut obligé de chercher un autre maître Jacc|u^s qlii pût être compositeur, correcteur et prote. Un abbé, depuis évê(iQe sous la Resta Uratinn, et qui refusait aWrs de pràlei- le seraient, rétoplaça le comte do Maucombe jusqu'au jour où le premier consul rétablit la religion catholique. Le comte et Tévêque .se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la chambre des pairs. Si, en 1802, Jérôme-Nicolas Sétvhâl-d né savait pis mii.'ux lire et écrire qu'eu 1793, il s'était ménagé d'assez belles éio/fes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insouciefut de sdfl av^hir, était devenu très redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commcnco où la pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de se fjiro uue fortune, l'iulérèt développa chei! lui une intelligence matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pértétrdnte. Sa pratique narguait la théorie. Il a»»it fini p»r toiser d'an etoup dœil Iw prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère. Il prouvait à ses ignares chalands que losgrosse-s lettres coûtaient plus cher à remwef .mje )os fines ; s'agissait-il des petites, il disait qu'elles étaient plus difficiles à manier. La compontion étant la partie typographique à laquelle il ne com[)renait rien, il avait si peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait jamais. S'il .savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prii et les emmagasinait, .\iissi dès ro temps po-sédait-i| déjà la maison oii l'iniprimerie était logée depuis un lérîips immémorial. Il eut toute espèco do bonln'Urjildevjtit Veuf cl n'eut qu'un (ils. Il le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner «le l'éducation que pour se |)réparcr un successeur. Il le traitait .sévèrement, afin de prolonger la durée do son pouvoir paternel ; aussi, les jours de congé, lo faisait-il travailler à la casse, en lui disant d'appreniii;o à gagner sa vie pour pouvoir un jour récompeii.ser son pauvre père qui so saignait pour l'élever. Au départ do i a hbi-, Séchard choisit pour prote celui do ses quatre coiiiposilcurs «pie le futur évêque lui signala comme ayant autant de probité que d'intelligence. Par ainsi, le bonhommo fut cil mesure d'atltiindro lu moment où son liis pourrait dirigi r l'i'dablissenKmt, qui .s'agrandirait alors sous des mains jeunes i;l habiles. David Séchard lit au lyciie d'An- ^uulêmu les plus iirillanles études. Quoiqu'un Uurs, parvenu sans (^oniiaissauces ni éducation, méprisai considéralilemeui lu .v.ience, le père Séchard envoya sou lils à Paris pour y étudier la haute lypogiaphio ; mais il lui fil vuii.' si violente recomniandutiun d'amasser une bonne .Viiriniu duiLS un pays qu'il appelait \u jtarudU des outrierx, eu lui disant do ne pas compter sur la bourse paternelle, qu'il voyait sans doute un moyen d'arriver à si',s lins dan» ce séjour au iJiiyK de miiicnw. Tout eu apprenant sou métier, David acheva Min f'uluiuilKm h Paris. Le prote des Uidol devint ua .vivuul. Vers lu liu do l'aunéo IHl'J, David Séchard quitta l'ans .sans y uviiir cut^lû ua ruu}{e liard à ftoii p<'re, qui lu ni|ipel,iii pour reiiiellro en si^s mains In timuii di-1 allaircs. L'iin(.riiiiirie de Niiola.s héchard possf- ■lait alors !<■ in'ul journal il'.imioiiii:» ju liciinros ipii e;ii<<l.')l daus lu di'parleiiieiil, U priliquii «lu la préfi'clun^ i-l cillii du l'i-vAclié, trois clieiiieitrs qui diivaii'Ut procurer uiiu tinridu furlunc tx un jeune liomme actif.

iTéci-s^'Uieul à cott« ••poquo, les Irèrei* Onulel, l'abricans

de papiers, achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Angoulême, que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'Kmpire, comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison, il n'en avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre son établissement elles Cointet serait soutenue par son fils, et non par lui. — J'y aurais succombé, se ditil ; mais un jeune homme élevé chez messieurs Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être ei- (rèiiiement fort dans un arl que les ouvriers ont plaisamment nommé la soiilographie, art bien eslimé par le divin auteur du Pantagruel, mais dont lâ culture, persécutée par les sociétés dites de tempérance, est do jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif inextinguible. Sa feriniMe avait pondant llonglemps contenudans de justes bornes cette passion pour le raisin pilé, golit si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriaud l'a remarqué chez les véritables ours de l'Amérique ; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune Sgo reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme. Séchard contirmait cette observation : plus il vieillissait, plus il aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomio oursine des marques qui la rendait originale. Sou nez avait pris le développement et la forme d'un A majusciilo corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines d3 gibbosilés violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une Irull'o monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout eu lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse. Sa tête chauve et découronnee, mais ceinte de cheveux grisonnans qui icisottaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliersdes Contes de La Fontaine. Il était court et ventru coimno beauwup do ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche'; car les excès en toutes choses poussent lo corjis dans la voie qui lui est propre. L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras, et maigrit lliommo maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans lo fameux tricorne municipal qui, dans quelques provinces, so retrouve encore sur la tête du lambourde la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdûlre. Enfin, il avait une vieille redingole lirune, des bas du coton chinés, et des souliers à boucles d'argent. Ce costume, où l'ouvrier so retrouvait encore dans le bourgeois, convenait .si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, (]ue ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous im l'auriez pas plus imaginé .sans ses vêliMiiens qu'un oiguou sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'eût pas depuis longl(^m|)s donné la mesure de son aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre sou caractère. Malgré les coiinui.ssances qui» son lils devait rapporter de la giaiido école des Didol, il so proposa tie liiira avec lui la boum; atl'airo qu'il ruminait depuis longtemps. Si U) père en fiùsuit une bomu;, le lils en devait liiire uiio mauvaise. Mais, pour le biiiihonime, il n'y avait m lils ni pi'ii.' en all'aires. S'il avait d'abord vu dans David son uniquo r^iifaiil, plus tard il y vit un Jir(|ueieiir iialurel d(! (|iil les intérêts étaient oppo.sé» aux siens. H voulait vendre cher, David devail aclieler à bon marrhé ; son lils devenait donc un riinemi à v.iincre. Cette liimsldrmation du sentiment en iuleri''t piTsoiiiiel, ordmairi'ini'iit li'iilc, tortueuse et hvporril<' ( hi'/ les gi'iis bien élevés, fit rapide et «lirerlo oiiez le viiil Ours, qui montra comliicii la soûlographio riiséo l'emporlJHl sur la lypograpliin Inslniiie. Quand son lils arriva, lo bonhommo lui lémoi^jna la tendresse commercialo qui! \vh tfons habiles uni pour leurs dupes : il s'occupa do

LES DEUX POETES

lui comme un amant se serait ocCHpii de sa maîtresse ; il lui donna le bras, il lui dit où il (allait mettre les pieds ponr no passe crotter; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir essayé de gri'-er son fils durant un plantureux dîner, Jérùmo-Nirolas Séchard , fortement aviné, lui dit un : — Causons d'af/aires ! qui passa si singulièrement cnire deu^; hoquets, que David le pria de ntmettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de son ivresse pour abandouncr une bataille préparée depuis si longtemps. D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans* il ne voubiit pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils serait le Nail.

If.i peut-être est-il nécessaire <le dire un mot de l'établi.ssemrnt. L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du iMûrier, s'était établie dans cette mai.sonvers la un du règne do Louis XIV. Aussi, depuis longtemps, les lieux avaient ils été disposés pour l'exploitation do celte industrie. Le rcz-de-chaussee formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand chù.ssis sur une cour intérieure. On pouvait d'ailleur.s arriver au bureau du maître par une allée. Mai.s en province les procédés do la typographie sont toujours l'objet d'une curio>ilé si vive, qpo les chalands aimaient mieu^ entrer par une porte vitrée prali(|uéo dans la devanture donnant sur la riie, quoiqu'il falbU descendre quelques marclics, le sol de l'atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne [irenaient jamais garde nux inconvépii'ns du passage à trov<'rs lcsdi'hl'''s de l'alelier. S'ils regardaient les berceaux formé* par les feuilles étendues sur d(;s cordes attachées nu plancher, ils .se henclaient le long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres dn fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvemens d'un compositeur grapiijant .ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa ca.sse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans -son cofn(io>leur en y glissant une int(!rligne, ils donnaient dans une rame de papier Irempi! chargée de SOS pavés, ou .s'attrapaient la hanche dans l'angle d'un banc ; le tout au grand amu-winent ilc-s Singes et d-s Ours. J^ii>/iis personne (j'iiliiil arrivé .saos accident Jusqu'à deux granUes cages situées an bout de cefto caverne, qui formaient iIimix inisi'raliles pavillons -^iir la cour, et où trOmaient d'un cijté le proLe, d(! l'aiiln! le maître; imprimeur. Dans la cour, les murs ('la ient agréablement décorés parties Ireille(, qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur loc;#e. Au fond, et adossé au noir mur niiloyeii, s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le pa(»ler. l^'i ('lait l'i-vicr sur lequel se lavaient, avant cl «près le tirage, les formes, ou. \iin\r eiiipInyiT le laiixago vulgaire, le-' (ilajiclie.s de caractères: il s'en échapp.iil une déc'jciion d'encre) mêlée aux eaux ménagères (io l<t maison, qui i'ai>ait croire aux paysans v(.mus les jours d() inarclie, que le diable .se dcbariidulllalt dans celle maison. Cet u|>|>eiilis était lljiiqiié d'un ('ôt('! par la cui>ine, do l'autre par un bitc.her. Le preniiir (-tuge de celle maison, ou-<le£sus duquel il n'y avait ijiie deux mansardes, i onlenait Irois pièces. I.a pieuiière, nii'-M longue ipio l'allée, moins la cuu" du vieil esi aher di^ boi^^, l'cluin'e sur bi l'uo fwr une pi;til(.' çroisi'fj obloi gue, et sur la cour par uno-ildo jvi'Uf, servait ^ la lois il'iiiilichaiiilire et de .sMileà iiiiingiT. l'urenienl el i>iiii|ilein('nt bl.incliin .'< U chaux, elli' s(« faj.sitil remaripier par la cynique siinplicilt't de l'avarice commerciale: le cairi'.iu sale n'avait jamais élûiiivé; lu ruuliilier r^>nsislail en Irois mauvaises chiiise.s, une Ijiblo mu. le, et un Imifit siiui; entre deux portes qui donnaient I nliec dans une rhoinlire h coucher et dans un salon ; les lunèires et lu porte étalent brune.sdo crasse; des papiers blancs ou im()rim(-s renrombraicnt la plupart du temps; souvent le de^-erl. les bout^'illcs, les plut» du dîm r de Jé- ^l^me-Nicol,ls Si ili.inl s- voviiienl sur les ballots, l^ cliaiiitire il Coucher, iloiil la croiM-e atail un vitraKe ep phuiib (|ul tirait son jour de la cour, élnit tendue de ces vieilles tapissorios que l'on voit eu (troviiico, lo long des luaisons.

au jour de la Fèlo-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvropied en serge rouge, deux fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de Jér/jnie-Nicolas Sécliard. Le s^lon, modernisé par feu madame Séchard,olïraitd épouvantables boiseries pein: tes en bleu de perruquier; les panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond blanc ; le meuble consistait en six chaises garnies do basane bleue dont 1^ dossiers repré.sentaient des lyres. Les deux fenêtres, grossièrement cintrées, et par où Iccil embrassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux: la cbeminée n'avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace. Madame £érhard était morte nu milieu de ses [Jiojet irenibelh.ssement, et TOnrs ne devinant jias l'utilité d'eméboralions qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, JéiViino-Nicolas Séchard ameea son (ils, et lui montra, sur la labJo ronde, un état du matériel de sou imprimerie, dressé, sous sa direction, par le proie.

— Lis cela, mon garejin, dit Jér(irne-Nicolas Séchard, rii roulant .ses yeux ivres du papier à son lils, cl de son (ils gu papier. Tu verras quoi bijou d'imprimerie je l/s dionne.

— Trois presses en bois maiflteuues par dos bgrres en fer, à marbro en fonte...

— Une amélioration <]ue j'ai faite, dit le vieux Séchard en inierrompant son lils.

— Avec tous leurs ustensiles : encrier.*, ballesel hanc.^etr, seize cenls francs! —Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber l'inventaire, vos pn^sses sont des sabola qui ne valent pas cenlécus, et dont il faut taire du feu.

— Des sabots I... s'écria le vieux Stkhard ; des jabots I... Prends l'inventiire et descendons! Tu vas voir si vos inventions do méchante serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Apiè.s, lu n'auras pas le cn'ur d'injurier d'bonnéies pre!>.ses qui roulent comme des voitures en pasl/', et qui iront encore pendant toute la vie sans ni-co-ssiter la moindre réparation. Des .ssboK ! Oui, c'i'st des sabots où tu trouveras du S(;l pour cuire des O'ufs I des^ sabots que len père n maniruvrés pendant vingt ans, el qui lui ont servi à le Iniro ce que lu es.

Lo père dt'giingola lescdlier raboteux, yi^é, Irmiblant, .sans y chavirer; il ouvrit la porto de l'ullée qui donnail dans l'atelier, .^e pri'cipiia sur la première de .ses presse.s .sournoisement huiliies et nettoyées; il montra les fortes Jumelles en bois de chêne frotit' par son apprenti.

— IM-ce l.'i un amour de presse '.' dit-il.

Il s'y trouvait le hillH tic fairn pari d'un mari-'ge. Lo vieil Ours abaissa la frisquette sur le lympnn, le tympan sur le marbre, <|u'il lit rouler sous In presse ; il lira jo Iwrreau, déroula la ronlo pour ranienir le nmrbre. releva lyinpan et Irisipiette nycc l'agilile qu'aurait mise un jeune Our.s. La presse, ainsi mniui'uvréi>. lela un .'i Joli rri, que vDus euNsje^ (lit d'un oiseau i|ui .siTuit venu lu urlor A une vitre et se serait ('iifiii.

— V n-l-il une seule pressa nnglnist^ rapabin d'aller fe trninlà'/ du le pi'-reà son lllsiMonin^

Le vieux Sccliiird rourul .succi'>.sivrmcnl h la seconde, i In Iroi-iem ' presse, sur chacune i.Vsijuidles il lit la même mann-uvre avec une v^alo habilclé. lu (lernit>n> oiVrit ii son u'il troublé de vin un en.lroil ni';;li^'é par l'apprenti ; l'ivroKiie, apiès avoir iiolablemi^nl jure, prit le pan de s« redingote pour la frotter, cciniueun maquignon qui laslr* le poil d'un cheval h vendre.

— Avec rra trois priviïe>-là, .sali-» proie, tii peux gagner le.s neuf mille francs par nii. David, •ominc ton futur «s- .socii'. Je ni'opiiose à ce que lu les renipl.ic(>H par ces m.iudiles presses en fonte ipii usent li'ï carncir-ri'^. Vous ;« ver cru- niiraeli', à Paris, eu voyant l'invenlion de ce niaiMlit Anglai-, un ennemi de la Kranre, i|ui n voulu laue la for tune des (ondeiirs. Ah I vous avvi. voulu >i>:i tsl.itdi ip"I merci du vos titanliupo qui coOlent chacune doux oitllu

DE BALZAC

Cinq cents francs, presque deux fois plus que valent mes irois bijoux ensemble, et qui vous échinent la lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : La vie des Stantiope est la mort du caractère. Ces trois presses te feront un bon user, rou\Tage sera proprement tirée, et les Angoumoisins ne t'en de • ir.aniieront pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, avec do l'or ou de l'argent, ils ne t'en payeront pas un liard de plus.

— Item, dit David, cinq milliers do livres de caractères, provenant de la fonderie de monsieur Vallard... A ce nom, l'élève des Didol ne put s'empêcher de sourirc-

— Ris, ris! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce que j'appelle un fondeur I monsieur Vaflard est un honnête homme qui fournit de la matière dure ; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.

— Estimés diï mille francs, reprit David en continuant. DÎT mille francs, mon père ! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos lôtes de clous ne valent que le prix di' la fonte, dix sous la livre.

— Tu donnes le nom de têtes de clous aux bâtardes, aux coulées, aux rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l'empereur, des caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc do fonte, tiens I Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins do sortes qui n'avaient jamais servi, et les montra.

— Je ne suis passavant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais encore assez pour deviner que les caracières d'écriture de la maison Gillé ont été les père des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une ronde, dit-il en désignant une cassi! et y prenant un M, une ronde do cicéro qui n'a pas er.coreété dégommée.

David s'ii[K-rçul «lu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il fallait tout ailmcttre ou lout refuser, il se trouvait entre un non et un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes de l'étendage. La pluspctilo ramctte, les ais. les jattes, la pierre et les brosses à laver, lout était chiffré avec le scrupule d'un avare. Le total allait h trente mille francs, y compris le brevet de maître imprimeur et l'af-halaiiduge. David se dc^mandail en luimi^mo si l'afiaire était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard devint inquiet ; car il préférait un déttat violent h une arceptalion silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonc(î un négociant capable i|iii défi-nil ses intérêts. Qui tope à tout, disait le vieux Sérhard, ne jtnye rien. Tout en e()i.int la pensée do son fils, il fil 11' iléiio iiltrenienl des médians usten--ilcs nécessaires h l'exploitation d'une im[irimeric en province ; il amena successivement David devant une presse à .satiner, un" pie-isf! a roirner, pour lairo les ouvrages de ville, cl il lui en vantfl l'usage rt la solidité.

— l^s vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait, en imprimerie, les payer plus cher que les neufs, roirime cela se lait (liez les batteurs d'or.

D'épouvanlahles vignettes représentant di's hymens, des nrnnurs, des moris ijui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V ou un M, d'énormes cadres U iriasrjues pour les affiches de spectacles, d(!vinrenl. [lar reflet <ic l'éloquenro avinée de Jén^me-NIcolas, de l,-i jilus immense vaU'ur. Il dit à son fils que les liahiludes des gens do provmie éinii-nt si forlc^mcnt enracinées, qu'il essayerait en v«in lie leur donner de pins belles rhnses. Lui, JérAme- Nic/)las Si'Thnrd, avait ti-nti- de leur vendre des almannchs meilli-iifs i|iin le Double l.iégoi» imprimé sur du papier à iUiT'' ! l:h tiien 1 le \rai Uniihln lAénoi» avait éld fin-leri! nn< pliisnink'iiillqiieK rdmanarhs. Ilavirl reeonnattrait bient/it I importiinri' de n-^ vieilleries, en les vendant plus cher que li'H plus roOleiisi's nouveautés.

— Ail I nh ! mon Karçon, In province est In province, et Paris est Ctiris. Si un lionmie il.i L'ijounienii l'arrivé pour faire faire son billot de mariage, ot que tu h- lui imprimes

sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit qu'un M, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire do la typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent ans dans les provinces. Et voilà.

Les gens généreux font de mauvais commerçons. David était une de ces natures pudiques et tendres qui s'effrayent d'une discussion, et qui cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses sentimens élevés, et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui, le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions ; car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs étaient un prix exorbitant, le flis s'écria : — Mon père, vous m'égorgez!

— Moi, qui t'ai donné la vie I... dit le vieil ivrogne en levant la main vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évahies-tu le brevet? Sais-tu ce que vaut le journal d'annonces à dix sous la ligne? privilège qui, à lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier. Mon gars, ouvre les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la préfecture, la pratique de la mairie et celle do l'évôché ! Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu m.irchaiides le cheval qui doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.

A cet inventaire était joint un acte de société entre le père el le fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les bénéfices se partageraient par moitié ; le jour où il aurait remboursé cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de l'imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal, sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se libérer, et accepta ces conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte conclusion.

— Mon fils se serait-il enrichi ? se dit-il ; ou invente-t-il en ce moment de no pas me payer? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir s'il apportait de l'argent, afin do le lui prendre en à-eompte. La curiosité du père éveilla la défiance du fils, David r(>sta boutonné jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son apprenti, dans la chambre au deuxième éta^fe, .ses meubles, ipi'il comptait faire apporter à sa campagne par les charrettes ipii y revienilrait à vide. Il livra les Irois chambres du premier étage, toutes nues, h son fils, de mémo qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans lui donner un centime pour |)ayer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa (pialilé d'associé, de contriliuer à la mise nécessaire à l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était pas obligé', dit-il, à donner de l'argent en donnant .son imprimerie; sa mise de finids élait laite. l'ressiS par la logique île son fils, il lui n'pondit ijue, (pian<l il avait acheté l'imprimerie h la veuve Uouzeau, il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, (lauvre ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didol ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagné do l'argent ()ui provenait de rééducation payée à la sueurdu front de .son vieux père, il pouvait bien l'emidoyer aujourd'hui.

— Qu'as-lii (ail ilf les bitnquef? lui dit-il en revenante la charge, afin d'éclaircir le problème que le silence do son fils avait laissé la veille indé'cis.

— Mais, n'/ii-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres? réiiondit David indigné.

— Ah I tu achetais des livres? lu feras de mauvaises afl'aires. Les gens qui achètent des livres no sont guère propres U en imprimer, ré(iondil l'Ours.

LES DEDX POETES.

David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause l'abaissement d'un père: il lui fallut subir le flux de raisons viles, pleureuses, lâches, commerciales, par lesquelles le vieil avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père, que, par curiosité philosophique, il voulut connaîlre à fond. Il lui fit observer qu'il no lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation du pri.ï de l'imprimerie, elle devait au moins servir à l'exploitation en commun.

— La fortune de ta mère? dit le vieux Séchard, mais c'était son intelligence et sa beauté !

A cette réponse, David devina son pèro tout entier, et comprit que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peine il acquitterait les engagcmens pris envers son père.

— Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?

— Je te laisse un trésor, dit le père, inquiet du silence de son fils.

David demanda quel était ce trésor.

— Marion, dit le père.

Marion était une grosso fille de campagne indispensable à l'cxploilation rfc l'imprimerie: elle trempait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Sécharii l'aurait mise à la composition.

Le père partit à pied pour la campagne. Quoique trèsheureux de sa vente déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions .sont essentiellement jésuitiques. Cet homme, (|ui regardait l'instruction comme inutile, s'ell'orça de croire à l'influence de l'instruction. Il liypoltiéqiiail ses trente mille francs sur les idées d'honneur «luo l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagemens, ses connaissances lui feraient trouver des ressources ; il s't'tait montré plein «le beaux sentimens, il payerait ! Iteaucoiq) lU^ pi'res, qui naissent ainsi, croient avoir agi paterni'llemcnt, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader (malleignant son vignoble situé h Marsac, petit vill.i^'O à i^iialre lieues d'Angouli^me. Ce domaine, oii le préci'dent pniprii'lairi' avait bâti une jolie habitation, .s'i'tiiil aiigin('nl('' d'anni'e en nmn'e depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y échangea les soins «lu pressoir contre ceux de la presse, et il l'iait, comme il le ilisait, depuis trop longtemps dans les vignes pour ne pas s'y bii'U cuniiaîtro.

rendant la preiiiii're anni''(Mlesa retraite n la campagne, le père Sécliiinl montra une ll;,'ure .soucieuse flu-des>us de .ses échalas; car il ét.iit toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son atelier. Ces trente mille fr.iiirs inespén-s ji- grisaient encore plus «|uela piin-e .sciileinhnile, il les maniait idi'-ali-ment entre ses pouces. Moins la somme élaitdiic, plus II désirait l'eiiraisser. Aussi, f.ouvent arcoiirail-il de Marsac h Angouléme, atliri' par ses inqiiiéluilcs. Il grnviss;iji 1rs rampes du rocher sur l(< haut ilucpiel est assise la ville, il entrait dans l'nlelier pour voir si son (Ils se lirait d'allaire. Or les pressrvs ('Inient (i leurs places ; l'unique npprenli, roillé' d'un biuinel de papier, décrassait les tampons ; le vicùl Ours entendait crii-r une presse sur ipielque liillct de l'aire part, il ri'counaissail ses vieux caractères, il n|iercevait son fils cl le [irote, chacun lisant dans sa cngn un livre (pie l'Ours (irenail poiirde-; épreuve^. A|irès avoir dlm'' avec David, il retournait ainr-i li son domaine d(< Mar^ar un ruminant ses craintes. I.'a\ariie n ruinmo l'umour un don de seconde vue sur Ich futurs cuntingoDS, dlo las fluiro, ollo les pressent. Loin do l'aUi-

lier où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétans symptômes d'inactivité. Le nom de Cointet frères l'cITarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard et fih. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses élémens de prospérité.

Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration dans le gouvernement, mais également insouciant du libéralisme, David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et rehgieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçans de province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands, car il fallait opter entre la pratique des libéraux et celle des royalistes. Un amour qui vint au cœur de David, et ses préoccupations scientiliques, son beau naturel, l'empêchèrent d'avoir cette âpreté au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les difl'érences qui distinguent l'industrie provinciale de l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les départemcns disparai.ssent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrens, les frères Cointet se mirent à l'unisson des opinions monarchiques, ils firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les [irétres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin se lit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette branche lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait pour pèro un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment riche; aussi n'en prenait-il qu'à .son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre David, la préfecture el l'évéché finirent par donner le privilège de leurs impressions aux frères Cointet. Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur rival, créèn>nt un second journal d'annonces. La vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille d'annonces diminua do moitié. Kichr de gains considérables réalises sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt aux Séchard de leur acheler leur journal, afin d'avoir les annonces du défiarlement et les insertions judiciaires .sans partage. Aus.silôl ijue David eut transmis celle nouvelle h son père, le vieux vigneron, i''pouvan;é ilejà par les progrès de la maison ("oiiitel. fondit de Mar.s;ir sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a Oairé les cadavres d'un champ de bat.iille.

— Laivse-moi niaiiteuvrer lesCointuI, ne te môle pas de celle allaire, dit-il ii son lils.

I.e vieillard eul bientôt deviné rinlér»''! des Cointet; il les cll'raya par la sagacité de ses aperçus. Son lils commcllail une sottise (pril venait empêcher, dis;iii-il.— Sur quoi reposera notre clientèle, s'il (•('•di- notre journal ? Les avoiu'-s, les noiairrs, tous les iiégocians de L'Iloumeau seront libéraux ; les C.oinlet ont voulu nuire aux Séchard en les accusant de libi'-rallsine ; ils leur (Uit ainsi pre(iaré une planche de salut : les niinonces des libi'rnux resleronl aux Séchard ! Vendre le journal I maisnulani vcmlre milt'riel cl brevet ! Il demandait alors aux Coinlel soixante niilli- fr.incs de l'impriinerie pour ne pas ruitu-r son Mis : il aimait son fils, il défendait .«on fils. Le vigneron se servit de son lils comme les paysans se servent de leurs femmes : son lils Miulail ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait une Ji unenuxCointel.el il les amena, non s.inselVort^, \\ donner une somme de vin;;! deux mille francs pour le Journal tir lu l'hircnte. Mais David dut s'engagi r a ne Jamais imprimer cpielque journal que ci' lût sous peine de Iri'nte nulle francs de dommages-inlén^ls. Celle vente élaiC lu sulcido do limprimorio Séchard ; moi» le vigneron no

DE BALZAC

s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat. Le bonhomme comptait appliquer cette somme au paiement de son fonds; et, pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, dautant plus que ce pènant nis avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédomniag''mfnt, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.

Depuis la vente du journal aux Coinlet, le vieillard viflt rarement en ville. 11 allégua son grand âge ; mais la raison véritable était le peu d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus. Néanmoins, il ne put entièrement répudier la vieille aflection qu'il portait à ses outils. Quand sesaffaires l'amenaient à Angoulèmc, il eût été très idifticile de décider qui l'attirait le plus dans sa maison, ou Ae ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des Cointet, savait à quoi s'en tenir sur celte générosité paternelle ; il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par l'accumulation des loyers.

La nonchalante incurie de David Séchard avait des cau'^es qui peindront le caractère de ce jeune homme- Queljues jours après son installation dans l'imprimerie palernelle, il avait rencontré l'un de ses amis de collège, alors en proie à In plus profonde misère^ L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgi"n des armées républicaines mis hors 4'^. service par une blessure. La nalure av.iil fait un chimiste de monsieur Chardon le i)ère, et le hasard l'avait établi pharmacien à Angoulème. La mort le surprit nu milieu des préparulifjj néces-ilés par une lucrative di'couverlo à la recherche de liiquell(! il avait consumé plusieurs années d'études scientiliques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. 1.3 goulle est la maladie des riphes ; et, comme les riches paient cher la santé quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème h résoudre parmi lous c<'ux qui s'étaient offerts i"! ses méditations. l'ia' é enlro la science et l'empirisme, feu Chardon c/)mprit que la science pouvait seule assurer sa fortune : il avait donc étudié les causes de la maladie, et basé .son remède sur un certain régime qui l'appropriait h chaque lempi'nmient. Il était mort pendant un .'^i.'jour à Paris, où il sollicilait l'approbation do l'académie ilï-s sciences, et penlit ainsi le fruit de ses travaux. Pressi-ntanl sa fortune, le pharmacien ne ni'gligcait rien pour l'édu'-alion de so» fils et de sa fille, en sorte que l'entretien de .'a lamillo avait ci)nslainm<nt di'voré les produils de sa pharmacie. Ainsi, non seulement il laissa ses enfaiis dans la misf-re, mais encore, [lour leur malhi'ur, il les nvail élevds dans l'e'pérance de deslinéo.s bfillnuliis qui s'éleigiiirenl avec lui. L'illu'jtre Desplein, (pij l^ii donna des suins, le vil mourir dan'j des convuUions do rage. Celte ambition eut [irmr principe le violi.'ijl amour que l'ancien chirurgien pt>;"lail u sa lemme, dernier reji'toii do la famille de Riibempré, miraculeusement sauvée par lui de l'échafaud en 17?);). Sans que la jeune (ille eiU voulu consi-nlir .'I ce meii-onge, il avait gagné du ti;mps en la di.sant enr^'inlc. Après .Vôtre en quelque soi In cri'i- le droit do l'é'pou.ser, il l'éprm.sa nuilgni li'ur coinniune paiivri'lé. Ses Tifans, cr)'nmf! Ions les enfaiis de l'amour, eurent pour tout liéiii.ige la merveilleuse hi'nuté de leur mère, présent «i souvent iVilal quand la iid-èrc l'accompagne, t^e» espérance.s, c-s travaux, ces ilése',poir.s si vivemr'iit épou.sés, avaient profondéminl altéré In b''auli! de miid.jme Chordr)ri, de iiit'nii' qui' |.s lenli-s dé^^indalions do 1 indigiMico iivaii ni changé .v-i mujur* ; muj.s nun courage et celui d» V's infnns ég.ila leur infortune. I.a pauvre veiivo vendit la [ibdrniacie, siiiiée dans lu Grand'rue de l.'Uoumeuu, le priii- ( ipiil foutKiurx d'AiigoulAiiie. Ui pri.x de la pliariiuici(^ lui pi-rtiiil de se coiiililuer trois cents franc,< di; rente, .suiiinie IrHiilllsonle pour wi propri' exi.slence ; mais elle cl .s.i lille iir(Tpt''reiil leur poMliou .suis en rougir, cl m vouiirent à des travaux mercenaires. Iji nùrn natûail lus fciumui en

couche, et ses bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfans, tout en gagnant vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le nom de madame l'.harlolle. Les personnes qui réclamaient ses soins s'adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon. La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous par jour ; elle conduisait les ouvrières, et jouissait dans l'atelier d'une espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par pn, avec lesquels ces trois personnes devaii'ut vivre, s'habiller et se loger. La siricle économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme, presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chankm et sa fille Eve croyaient en Lucien comme la femme de Wahomel crut en son mari ; leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille demeurait à L'Houmeau dans un IjOgemeitt loué pour une très modique somme par le successeur do monsieur Chardpn, et situé au fond d'ope cour intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, pas.sionné pour les sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut un des plus brillans élèves du collège d'Angoulôme, où il se trouvait en troisième lorsque Séchard y finissait ses études.

Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fafigué de boire à la grossière cou|io de la misère, élait sur le point do prendre un de ces partis ex- Irèmcs auxquels ou se décide à vingt ans. Quarante francs par mois que Djvid donna généreusement à Lucien en s'offranl à lui apprendre le métier do proie, quoiqu'un proie lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de sou désespoir. Les liens do leur am'hé de collège ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les simililudes de leurs destinées et par les dift'érences de leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haule Jntiilligence qui met l'homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Celle injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient arrivés à la poésie par une penle diilërenlc^ Quoique destiné! Qux spéculations les plus élevirs des sciences naturelles, Lucien .se portait avec ardeur vers la gloire littéraire ; tandis que David, que son génie méditatif prédisposai! à la poésie, iuclihait par goiU vers les scii'iiccs exactes. Celle interposition des rùles engendra comme une fralcrnilé spirituelle. Lucien coinniuiiiqua bi<'nliM n David les hautes vues qu'il tenait do son père sur les applications de la science à l'induslcje, cl David lit apercevoir h Lucien les roules nouvelles où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en jjeu do jours une de ces passions qui no nai.ssenl (|u"au sortir Je l'adolescence. David entrevit bientôt la brllis iive, ci .s'en éprit comme se prennent les esprits mélancoliques et niéililatifs. Vlitiiuiic, e( i>cmpcr, cl in sccula feculofwn do la liturgie est la devise do ces sublimi.'S poules iiicoiuiiiS dont les aiuvres consistent en do magniliq lies épopées enfantées et perdues enire deux cœiirsl Quand l'amant eut pi'iiétré le secret des rspi'rances que la mère et la .sœur de Lucien mettaient en ce beau front do poêle, (|uand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva doux de .se rapprocher de sa maîtresse en parlagciiiit ses immoliilions et .ses espérances. Lucien (ut donc pour David un frère choisi. Comiin' les ultras ipii voulaient Olre plus royalisics que le roi, D.ivid outra la foi que la mère et la siiiur de Lucien avaient en son génie, il le gAla comme une mère gâte son enl'.iiit. Durant une de ces conversations où, picsM's par li^ di'l.iiit d'argrnlqiii leur liait les iiiiiiii--', iN 1 uniiiiaienl, riiiiuuc Idiis les jeuni's gni-;, les lijoycns lie réalisi.'r une proiiiple fortune (.'ii secouant lousi les «rbroï déjà çlVpuuillùi par les pr^niiorti venus suiis e»

LES DEUX POETES

obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises par son père. Monsieur Cliardon avait parlé de réduire do moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et do diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de rAmériquc certaines matières végétales analogues à Cilles dont se servent les Chinois, et qui coulaient peu. David s'empara de celte idée en y voyant une fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne pourrait jamais s'acquitter.

Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt millo francs, comme celle des frères Cointet,miprimeur3-libraires de l'évèctié, propriétaires du Courrier de la Charente, désormais le seul journal du déparlenient, l'imprimerie do Séctiard lils proiluisaità peine trois cents francs par moi?, sur lestiuels il fallait prélever le traitement du prote, les gages de Marion, les iT.posilions, le loyer : ce qui réduisait David à unft centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caraclères, achetti des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie pari>ieiino dos ouvrages qu'ils eussent imprimés à bas prix; mais le maître et le prute, perdus dans les absorbans travaux ilo l'inlelligence, se contentaient des ouvrages que leur donnaient leurs derniers cliens. Les frères Coinlet avaient (Ini par conn.iîlro le caractère et les mo'urs do David ; ils no le calonmiaient plus ; au contraire, une sage politique leur conseillait do laisser vivoter cette imprimerie, et de l'enlrelenir dans une honnôle médiocrité pour qu'elle ne tomb.1t point entre les mains do ijuelquo redoutable antagoniste ; ils y envoyaient eux-mPrnes les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Sécliard n'cxialitit, commercialement parlant, quo par un habile calcul de ses concurrens. ILurcux do ce (|u'ils nommaient sa rtiailic, les Coinfet avaient pour lui des procédés en apparence pleins de dr(jiiure et de loyauté; mais ils agissaient ori réalité commo l^'administratiou des messageries lorsqu'elle simule une concurrence pour en éviter une véri-

L'extérieur do la maison Séchanl était en harmonie avec la crasse avarice qui régnait à fintérieur, où le vieil Ours n'avait jamais rien réparé. Ui pluie, le soleil, les intempéries do chaque saison, avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte (h; l'alli'e, tant elle était sillonnc-n de fi-nlos iné^iales. Ui façade, mal bûlin en pierres et en brique.s mêlées sans .syrnéirle, semblait plier .sous le poids d'un toit vermoulu surchargé do ces tuiles creuses (pii com(iosent toutes les toitures dans In midi de la hYance. I.o vitrage vermoulu élait garni iln ces énorni(>s volets maintenus par les épaisses traverses qu'exi^'e la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans tout An^oulOnie uni' maison au^si h'/iirdéo <|ue celle-là, qui ne tenait (iIms que par la force du eimenl. Imaginez r,el atelier, clair aux deux extrt'inili's, sombre au milii'U, si's murs eouveris d'aftlclies, brunii en bas par In contact des ouvriers ijui y .ivaient roulé depuis Iretito an«; son attirail de cordes nu plancliiT, »es piles do papier, .ses vi«'illes pri'ssps, ses las do pavés h char;,'er Ins papiers trompés, .ses ranjcs de casses, et au bout \<-^ drux c.igcs où, charnu d(> Irur c<Mé, se tenaient le maltro et le proto ; vous comprendrez alors l'exislencii dcM deux amis.

Et 1S-2I, ciiins leH premiers joors du moln Art mal, David ol Lucien élaietil près du vilmgn de la rouf au moment où, vers deux heures, leurs ipialre ou çiiicj (iiivriers ipntlèrent l'alelier pour aller dîner. Quanil le inntiro vil .son apprenti lefntaiil In [lorle {| .sonnette qui donnait sur la rue, 1 emmena Lucien dans lu cour, commo si la senteur des ()apier'', des encriers, de.s firesses et des vieux bois lui elé insu(iporlalih', Inus deux .s'assirent sous \\n liercenu d'où Iflurs yeux («uivaienl voir (|uiconipie enlrernll dans l'alelier. Les rayons du soleil qui se Jouaient dans len pampres do la treille caressèrent les dent pnijies en les enveloppant dn sa lumière c<»nimn d'une auréole. Ln contrasle (iroduil [lar l'opposiiion do ces deux cnraclèn-s ot de ces dent figures

fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclataiil«s ou secrètes. Son large busie élait flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté par uu gros cou, enveloppé d'une abondante forèl de cheveux noire, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau ; mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré, f'udu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout 1 le feu contenu d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analy-se. Si l'on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait aus^i les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune mainiiennont tant d'espiits supérieurs. Auprès du pauvre imprimeur, h qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-mfme, qui buvait à longs traits dans la co'Jpe do la science et do la poésie, en s'cnivrant alin d'oublier les malheurs do la vie de province, Lucien so tenait dans la pose gracieuso trouvée par les sculpteurs pour le Cacclius indien. Son visage avait la distinction des lignes do la beauté auliiiuo : c'étaient un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont lo blanc le disputait en Iraîchour à celui d'un enfant. Ces beaux yeux étaient surmoulés do sourcils comme tracés par un pinceau chinois, et bordés do longs cils chîllains. Lo long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blondo chevelure naturellement bouclée. Une suaviti'ï divine respirait dans ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse élait empreinte dans son menton court, relc\é .sans brusquerie. Le sourire des anges Irisics errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l'honrmo bien né, des mains élégantes, h un sigri« desi]uelles les hommes devaient obéir, et (jue les fen4mcs aiment h baiser. Lucien ('lail mince et de (aille moyenne. A voir .ses pieds, un liommo aurait éti' d'autant plus lenlé de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, .semblable à la plupart des hommes lins, pour ne pas dire a»hiiieux, il avait les hanches conformées comme cell(>9 d'une femme. Cet indice, rarement tronqieur, élait vrai (lie/, Lucien, que la |ienle d(! sou esprit remuant amenall souvent, (piaiid il analysait l'éiat ac luoi de la société, .sur In terrain do In dépravation particulière aux diplomate», (pii croient que le succès est la justilicatiou de tous les moyens, quelque honteux (pi'ils soient. L'un des mallieurs .luxquels sont .soumis l(>s grandes intelligences, c'est ilo comprendre forcément toutes choses, les vices nus.si bien c)ue les vertus.

Ces deux ji'unes gens juçenient la société d'nnlant plin souverainement qu'ils s'y trouvaient (ilncés plus bas, car les bommr-s onVoniius so vi-ngent de l'Ininnlilé de leur position par la hauteur do leur roup d'ieil. Mais aussi leur désespQir était d'aulnnl plus amer, qu'ils allaient ainsi plus rapidement lit où les porlait leur vérilabledcslmée. Lucien avait beaucoup In. beaucoup comparé ; Diivul avail lnviiicou[i pi-nsi', be.'iiK iMiji mi'dilé. Malgré les apparence* d'une sanlé vigoureuse et nistiipie, limprimeur élml un génie mélancolique et maladif: il doiilnil de lui-même ; tandis que Lucien, doué d'un cspr'! eiilreprenaiil. ni.-ii< mobile, avail une nudare en dé^m cord .ivec «i lonrniiro molli', presque débile, mai< pli iiie de gr.'\ces réminines. Lucien avait au plus haut degn* lo rarnrlère j;nicoM. Iianfi, brave, aventureux, qui s'exagi'ro le bien et niiinliidrit lo mal, qui ne recule point devant une Inuie s'il y a prollt.tn qui se moquo du vici* s'il s'en fiil mi marcho-pted. (>«

DE BALZAC

dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. 11 n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et non avec les difllcullés de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobile?. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David l'admirait, tout en rectiQant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une inépuisable indulgence. Dans celte amitié déjà vieille, l'un des doux aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se trouvant lourd et commun.

— Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.

Depuis environ frois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs destinées si brillantes dans l'avenir. Us lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientilique, les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Waller Scott, de Jean Paul, de Bcrzélius, de Davy, de Cuvier, do Lamartine, etc. Ils s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient avec l'inépuisable force do la jeunesse. Egalement pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et do la «•cicuce, ils oubliaient la misère présente eu s'occupant à jeter les fondemens de leur renommée.

— Lucien, sais-tu ce que je viens do recevoir do Paris? dit l'imprimeur en tirant de sa poche un petit volume ia-18. Ecoute I

David lut, comme savent lire les poêles, l'idylle d'André do Chénier intitulée Néôre, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le Suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

— Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant ! répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume. — Un poëto retrouvé par un poëlc 1 dit-il en voyant la signature delà préface.

— Aprèsavoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir rien fait (jui fiU digne d Atre publié.

Lucien lut h son tour ri'picjue morceau do l'Aveugle et plu.sieurs élégies. Quami il tomba sur le fragment :

S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?

il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolStrie. Les pampres s'('laienl colorés; les vi<-ux murs de la maison fendillés, bossues, inégalement Iravcrsf's par d'ignobir's lézardes, avaiiMit été revAlus de canclure", de bossages, de bas-reliefs, et des innombrables riii'fvd'(i;uvrede ji- ne siiis quelle arc.liiterlure. par les doigts d'une féf. lj> Fantaisie avait secoué ses fleurs cl ses rubis Sur la peiiii) w)ur obscure. I.n Camille d'André t^liénier était deveriuo pour David son Kvn adorer, et (mur Lucien une grandi! damn (ju'il courtisait. La juM'sie avait secoui'i 1rs pans majestueux de sa robe éloilée sur l'ateliiT où Rriniaçali-tit les Siii«cH et les Ours de la typo^Taphin. Cinq heuf'H soiinnienl, mais les deui amis n'avaient ni faim ni tut'\t; In vie liMir était un ri'^ve d'or ; ils avaient tous lis IréHOrHdn la (erre h leurs pieds ; il-i apercev.iient ri- eoin d'horizon bleuAlrn indiqué du doigt par l'I-:s(M'Tonce h ceux dont la vie est oraKense (•! niixi|uels sa voix de .«iirènedil : « Allez, volez, vous échopperez an malhr'ur par cet espace d'or, d'argent ou (l'oziir. » IJi ce moment l'apprenti do

l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait do l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.

— Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un Mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce qu'il coûtera?

— Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables, répondit David sans regarder lo cahier; voyez messieurs Cointel.

— Mais nous avons cependant un très joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage pour estimer les frais d'impression.

— N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?...

— Oui, monsieur, répondit le proie.

— Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un jeune poëto promis h de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargelon.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame do Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il laissa soutenant la conversation avec lo gentilhomme campagnard, auteur d'un Mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société d'agriculture.

— Eh bien! Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, aimerais-tu madame do Bargeton?

— Eperdument !

— aiais vous êtes plus séparés l'un do l'autre par les préjugés que si vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.

— La volonté do deux amans triomphe do tout, dit Lucien en baissant les yeux.

— Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Eve.

— Peut-être l'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.

— Oue veux-tu dire?

— Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à m'impatroniser chez elle, je lui ait dit que jo n'y retournerais jamais si un homme do qui les talens étaient supérieurs aux miens, dont l'avenir devait êtro glorieux, si David Séchard , mon frèro, mon ami, n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce .soir pour m'entendre lire des vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez madame rie Bargeton.

David serra violemment la main de Lucien, après s'ôlro essuyé les yeux. Six heures sonnèrent.

— Eve doit être inquiète, çidieu, dit brusquement Lucien.

Il s'échappa, laissant David en proie à l'une do ces émotions quo l'on ne sent aussi compU'tement qu'à cet flgc, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux jeunes cygnesauxquels la vie do province n'avait pas encore cou- [>i' les ailes.

— Cgnur d'ori s'écria David en accompagnant do l'œil Lucii'ii, i|ui traversait l'atelier.

Lucien descendit à L'Iloumeau par la belle promonado div Iteaiilieu, [lar la nn> <lu Miiia;j:i> (>l la porte Saint-Pierr(\ S'il prenait ainsi le rlieiiiiii le |)lus hui^r, dites-vous ([ue la maison cle madame di< UarKcton était situé(! sur cette roule. Il ('(iroiivait tant de plaisir h passer sons les fenêtres de celle l'emnie, même h sou insu, (juo depuis deux mois il ne revenait plus à l.'IIoumeau cjue par la |iiirle Palet.

V.)\ arrivant sous les arbres de Ili'auiieu, il contempla la distance qui si-parait Angoulèine de 1,'llouiiieau. Lesmunirs du pays avaient éli^vé des barrières morales bien autrement difllcilesà franchir que les rampes par où desrendait Lucien. Li! jeune ambitieux qui venait de s'introduire dans l'hiMel de Bargelon, eu jetanl la gloire comme un pont vo-

L£3 DEUX POETES

lant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa maîtresse, comme un favonlqui craint une disgrâce après avoir essayé d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et basse ; mais il est d'autant plus nécessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importans de cette histoire.

Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain de sucre qui domine les prairies oii se roule la Charente. Ce rocher lient vers le Péri^ord à une longue colline qu'il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte des promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes ; mais sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui : en l'empêchant do s'étaler sur la Charente, ses remparts et la penle trop rapide du rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s'y passa, le gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord , en bâtissant le long de la colline le palais de la prélecture, une école de marine, des établissemens militaires, en préparant des routes. Mais le commerce avait pris les devnns ailleurs. Depuis longtemps le bourg de L'Iloumeau s'était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher, et sur les bords do la rivière, le, lon^' do laquelle pas-o la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulôme, qui, depuis trois siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses afflucns, où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'Iitat avait fondé à Ruelle sa plusconsidérabh; fonderie do c>mons pour la marine.• Le roulage, la poste, les auberges, le charronagc, les entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent [)ar la route cl par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulèmr; pour éviter les dillicultés quegjrésentcnt ses abords. N'.ilurellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépiMs de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente do ses ctablissemeniS l.c^ faubourg de L'Iloumeau devint donc une ville indus- Irieuse et ritlie, une seconde Angoulfinie que Jalousa la ville haute, où reslèrent le gouvernement, l'évêché, la Jusdce, l'aristocralit». Ainsi L'Iloumeau, malgni son active et croissante puissance, no fut qu'une annexe d'Angoulême. Lu haut la ndbl.sso et le pouvoir, en bas le cdimiiu'rce et l'argent : deux zones sociales consl.inunent ennemies en tous lieux ; aussi est-il dil'dcilo de deviner (|ui lies lieux villes hait 11! (dus sa riv/ile. La Restauralion avait depuis neiilan-i aggravé eet étal de choses asse/ rahno sous riàiipiri!. La plupart des maisnns du haut Anuindênio sont hahili'es ou par îles fatmlles nobles ou par d'anliiiues familles bourgeoises qui vivent du leurs revenus, et rnmpdsrnt une .sorte de nation autorhthone dans laquelle les l'Hrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux cents ans d'Iiabilation, si après une alliance avec l'une des familles jirirnordialr's, une famille venue de quelque province voisine se voit adopli''e ; aux yeux des iniligènrs elle sembli^ <^lre arrivée d'hier dans le pays. Les (iréfels, les receveurs géru'raux, les ndniiinsiraliohs qui .se sont succédé depuis qiiaranlo ans, ont lenli* de rivilisiT ces vieilles (ninilles peridir-es sur leur roche comme des ( orheaux déllans : les familles ont an eplé leurs fêles et leurs dîners ; mais, (iiianl h les admellre chez elles, elles R'y sont refusi'es constamment. Moqueuses, dr-nigranles, jalouses, avar(<s, elles s<i marient entre elles, se foniienl en liotnillun serré pour ne laisser ni --(trlir ni entrer persomie ; les créations du luxe moHcriu-, elles li>s ignorent. Pour elles, envoyer un enfant i\ Paris, c'osl voidoir le per-

DK nAI,/,iC. — II. (Kxirail do la Cumrdie humainr.)

dre. Cette prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un royalisme inintelligent , entichées de dévotion plutôt que religieuses , qui vivent loutesimmohiles comme leur ville et son rocher. ..Vngoulème jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvcns. Il est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentimens qui divisent Angoulême et L'Iloumeau. Le commerce est riche , la noblesse est généralement pauvre ; l'une se venge de l'autre par ua mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulêmo épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un accent indéhnissable : — C'est un homme de L'Iloumeau ! En dessinant la position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui no pouvaient se réaliser sans un boulever^cment général, la Ueslauratioa étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de L'Iloumeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit de la France. L'habitant de L'Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et proibndes qui donnèrent une effroyable unanimité à l'insurrecUon de 1830, et détruisirent les élémens d'un durable état social en France. La morgue de la noblesse de cour désafïeclionna, du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désalTeclionnail la bourgeoisie, en en froissant toutes les vanités. Un homme de L'Iloumeau, fils d'un pharmacien, inlroduitchez madame deUargeton, était donc une petite révolulion. Quels en étaient les auteurs? Lamartine et Viclor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Biv ranger et Chateaubriand, Villemaiu et M. Aignan, Soumet et Tissot, Etienne et d'.\vrigny. Benjamin Constant et Lamennais, Cousin et Michaud, enlin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les liln-raux conimo les royalistes. Madame de Bargeton aim.iit les arts et les bUtres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de juslilier en esquissant la vie de celle femme ni'c pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de lalales circonstances, et dont l'intluencc di-lermina la destinée de Lucien.

Monsieur de Bargeton était l'arrière-pelit-lils d'un jurât d.; Bordeaux, nommi' Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton , lut ofllcier dans les gardes de la Porte, et lit un si grand mariage d'argent, (pie, sous Louis XV, son fils fut ajipelé purement et simplement monsieur d(! Barjjeton. Ce monsieur de Biirgeton, petit-lils de monsieur Mir.udt le jurât, tint si lorl à se conduin^ en [larfiil genhllioinnie, iju'd i^iangea tous les biens de la famille, eLeii arrêl.i la l'orluni-. I)ru\ de .ses Irères, grands-oncles du B-iigetoii actuel, reilevinreni négoi ians, en sorte qu'il .se triuive des Mirault dans le conimeice à Bordeaux. Comme la terre do Bargeton, située en Aiigouinois, dans la mouvance du llef di La Itochel'oucauld, t'-lait Mibslitui'e, ainsi qu'une maison d'Aii^oulêiiie appelée l'IiiV tel de Har«elon, le petit-llls de monsieur de B^irgeloii lo Mangeur liérila de ces deux biens. En 17S'.), il perdit .m'S droils utiles, et n'eut (dus (|U(i le revenu de la tern-, qui \alait environ six mille livres de rente. Si son grand-|xTO eiK suivi les glorieux l'xemples de Bargeton !•' el de Bargeton II, B.irgeloii V, qui peut se .sunionimer le Muet, aurait eir- marquis de ll,irgclon ; il se fiM allie à qu< l|uo grande limillp, .se serait trouvé \h\<- el pair comme t.int d'anires ; tandis qu'en IKI).'» il fut très dalle d'epous4T mademoiMlle Marie-Louise Anals de Nègrepelisse, lllle d'un geiildlioinme oublie depuis longlemps d.iiis si genlilliomliilère, ipiiiiqii'il appartint )\ la branche cadette d'une des plus anlepies lamilles du Midi de la France. Il y eul un Nègicpehsse p.irmi les ol.iges de saint Louis; mais le chef de la biamlie alm-e porle l'illuslre nom d Esiwird, arqui» .sous Henri IV par un mariage avec l'iM^rilièn- de celle tniiillle. Ce genlilhoiiiine, cadel d'un cadcl, vivait sur lo bien

DE BALZAC

de sa femme, petite terre située prf's de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché, forfilant lui-même son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il pût amplifier son domaine.

Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargelon le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un nbbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son bagage de rompositeur. Il avait largement payé l'hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille, Anais, nommée Nais par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'alibé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, 11 savait l'italien et l'allemand. 11 enseigna donc ces deux langues et le contre-point à mademoiselle do Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes O'uvres littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allomaane , en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement do la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événemens politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna qui'lque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, ùme enthousiaste et poétii|ue, était surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes, qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui .s'éliivc au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugemens et par l'élenduc des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se l'ait pardonner ses témérités par son ori^'inalc profondeur, ii peut sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qn'il inspire L'abbé no manquait fioinl de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez (pii l'exaltaliun naturelle aux jeunes [tersonnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé Niollant communiqua sa hardiesse d'examen et sa lacililé de jugement à son élève, sans songer que ces (jualilés si nécessaires h un homme deviennent des ili'lauts chez une femrtie di'stiru'o aux humbles occupations d'une mère de farnillr". Quoi pic l'abbé recommaiidAt continuellement à son éli've d'ètn^ d'aulant plus gracieuse et modeste que son savoir était plus étendu, madamoisello do Ni'grepelissc prit une excellente opinion d'elle-même, t'I conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne voyant aalour d'elle que des inférieurs et des gens em|iressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberii.s dc'leur politess(î. Flattée dans toutes ■ses vanités par un pauvre nbb<! qui s'admirait en elle comme un auleiw dans son o-uvre, elle eut le nialhnnr de ne rencontrer aucun [loinl de comparaison ipii l'aidillà se juirer. Le manque de comiiagnie est un des plus grands ineonvéniens do la vie do rampagnc. Faute do rapporter aux mWrct les petits sncrificos exigés par le maintien et la loileitr-, on perd l'habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l'esprit. NY-taiit pas ri'priinée par le ronimi'rce de la sociéli'', la hardiesse des idéi's de irindemoisclle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans 5on re;,'ard; elle eut cet air cavalier <iui paraît, nii premier abord, original, mais (pii ne sied (pi'aux femmes de vi>' (ivenlureusp. Ainsi celle éducation, dont les «spériléH SI- s'-roienl polies dans les hautes ri'^'ioiis soriales, devait In rendre ridicule h Angoulême, alors (pie .ses adoraleurs ccsseraienl de diviniser des erreurs. f,'rnrieiise.s pendant la jcunesy. .senlctnent. Quant h monsieur de Nè- (frepeljun, il aurait donné Ions les livres de sa lilln pour Miiuvenin iKeuf malade; car il riait si avare, .(u'il ne lui /iiirnll pal arrordi- deux liards nu di-h du revenu nuque] elle iiviiil (Iroll, fpiand mi-rne il eftl été question <le lui arheliT In liaKalelle 1.1 plu, ni'eessiiin! h son l'dueaijoii. I ■ ilihé mourut en 18()2, av.ml h- wnrïnno. de sa chère enfant, mnrinjfp ipt'il aurait sans doute déconseillé. Le vieux

gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lut te qui allait éclater entre son avarice et l'esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes. Nais avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. Monsieur do Nègrepelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésallianre. Comme beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquilité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel, incapable de chicaner sur un compte de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que Nais pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser sans dot. Mais comment prouver uu gendre qui convînt également au père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Pans ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de sa jeunesse, élait accusé d'une remarquable impuissance d'esprit, mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d'Angoulêjne sans y commettre ni gaurberies ni sottises. Monsieur de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qn'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle en pouvait tirer pour son propre bonheur ; elle épousait un nom, elle acbelait un chap(Ton, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprî't et sa beauté lui [irocuraient à Paris. Nais fut séduite par la perspective d'une semblable liberlé. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant mariage, on estimant que son Ix-au-pèro no tard(>rait pas à lui laisser la terre (]u'd arrondissait avec amour; mais en ce moment monsieur de Nègrepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphode son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée do trente-six ans, et son mari en avait cinquante huit. Cette disparité elioipiait d'autant plus, que monsieur do Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis (]uo sa femme pouvait imiiuni'nient jouer h la jeune fille, so mettre en rose, ou so coill'er h l'enfant. Quoiipiiî leur fortune n'excédflt pas douze mille livres de rente, elle élait classée parmi les six for tunes les plus considérables de la vieille ville, les négocians et les adininislrateiirs excefilés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l'Iiérilage pour aller h Paris, et ipii le lit si bien altendre que sou gendro mourut avant lui, forçqi monsieur et madame de Bargeton d'habiter Ansoulême, où les brillantes (pialités d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cn-ur de Nais devaient se [lerdi-o sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules, lin efi'et, nos ridicules sont, en grande partie, causés p.ir un beau senliment, par des vertus ou par des facultés port('es h l'extrêuie. La fierté «pie no modifie l'as l'usage du grand m(mde devient de la raideur en se (ié|)l(pyanl sur di' pi'tiles choses au lieu de s'agrniefir dans un cercle do seiilimens ('levi's. L'exallalion , celle vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, (pii inspire les di'vouetueus caclu's et les «'clalantes poésies, devient lie l'iMAxéralion on se [irenanl aux riens do la province. Loin ilu eenire où brillent les grands esprits, où l'air est cliargi- de pi'iisr'es, où tout se renouvelle, l'inslrurtion vieillit, le goût se d(''naluro comme une eau stagnante. Faille d'exercice, les passions se rapetissent en gramlissant des choses minimes. I ?i est la raison rie l'avarice et du cumini'rage ipii enueslenf la yie de [province. ItienIrtt, l'imilalii.n des idc'es (■Iroiles c^l des manières mescpiines ga-

LES DEUX POETES

gne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignemens du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies perbonnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu'il faut garder pour soimême. Certes, un coucher de soleil est un grand poëme, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poëto à poëte, cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer do ces immense? phrases bardées de mois emphatiques, si ingénieusement nommées des /ar/i/ies dans l'argot du journalisme, qui, tous les matins, en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation, oit les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Des cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthéiiser, dramatiser, supérioriser, analyfer, poétiser, prosa/^er, colosfifier, angéliser, néologiser et tragir/uer; car il faut violer pour un moment la langue, afin (Je peindre des travers nouveaux que partagent (Quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pAraait, elle s'enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution dos frères Faucher, pour ripsiboé de monsieur d'Arliucourt comme pour l'Anaconda do Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour une do ses amies qui avait mis des voleurs en fuito en taisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. VA\o s'animait, se courrouçait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes, lillc usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumnil en d'étranges dédains. Elle concevait le pacha do Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à filro cousue dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esllier Stanhope, ce bas-bleu du désert, il lui prenait envie de se faire sœur do Sainte-Camille et d'aller mourir do la fièvre jaune à Barcelone en soignant les nialaclrs : c'était là inio grande, une nohie destinei^l Enlin, elle avait suif do tout ce (lui n'éliiit pas l'eau claire de sa vie, cachée entre li\s herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Uous.s<'au, toutes les existences poétiques ot dramati<|ues. Elle av.iit des larmes pour tuus lt:s malheurs (it des fanfares pour toutes les vicloires. Elle sympathisait avec .Napdli'on vaincu, I Ho sympalliisail avec Ah!'héni(t-AIJ nin>sdcrant les tyrans de l'Egypte, liiilin, ello révélait U^s gi ns di' génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums cl <k< lumière. A beaucoup dn personnes elln paraissnl une folle dont la fulii' était s.ms danger; mais ( eitrs, à quelques pi.T.'picace observateur, ces choses eussiMil semblé les débris d'un magniliiiiin amour écroulé u'issilùt que bAli, les resles d'une Ji rusalein céleste, enlin l'amour sans l'atuant. lU c'i'lail vrai. L'histoire d'-s dix-huil premières aiini'-r.sdii mariage de madame du llargi-Uni pi'ul s écrire en peu <lc mots, ivllo vt'cul pendant (pii|i|ue li mp^de su proiire substance et d'espérances lointaine». Puis, après avoir recomui que lu vie d» Caris, à lai|uello elle aspirait, lui était inler- «lite par la nuidioirili'-Me .sa forlum-, elle se prit à eiaminer les personnes qiu l'enlouraicnl, et fiiMinlde sa solilu<li\ Il ne se trouvait outoiir d'elle niicuti lidintuii i|ul pût lui ins|iirer une do ces (olios auxrpiellcs les femmes se livniil, poussées par le dése-spoir ipie leur r.iuso une vie .'•nns issue, sans t'vtuiemens, sans inliTél. Elle uv pouvait compter sur rien, pas ne'me sur le liosard, e,ir il y ii di'S vies sans liafard. Au lenqis oii l'KiMpiri' brillait de toute --a Kl"ire, luis du passage de N.qioli'on en l'>.|iHxiie, où il eiivoy.iit l.i lli iir de ses lruup<'S, les esperaiieeii de ciilUi feu. nie, trompées juspi'alors, K' réveillèriMit. En curiosité la ikhihsa nalulelieiiienlù l'oiileiiiplerues héru.s qui conquéiauiil lEu-

rope sur un mol mis à l'ordre du jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de fêter la garde impériale, au-devant de laquelle allaient les maires et les préicis, une harangue en bouche , comme pour la royauté. Madame de Bar.ireton. vomie à une redoute offerte par un régiment à la ville, s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon av&it montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue, noble, grande , et qui contrastait avec les passions alors si facilement nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A VVagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestât la beauté de madame dn Bargeton. Elle pleura longtemps ce beau jeune homme, qui. en deux campagnes, était devenu colonel, éobauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Nais au-dessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure do celte femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses belles années passées sans qu'elle en ait joui , oii elle voit ses ro.ses se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie do prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités tirent plaie dans .son âme au moment où le froid de la province la saisit. Comme l'hermine, elle serait morte do chagrin si, par hasard, elle se fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient et le néant, une feinmo si supérieure dut préférer le néant. Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vil par la religion. Les ouvr.iges des illustres étrangers, jusqu'.dor.s inconnus, qui se publièrent do 1815 à 1821, tes grands traités do monsieur dn Bonald et ceux do monsieur de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses do la littérature franç.iise qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa sohiuile , mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Ello rest-i droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité; se guiiida, s;i roya\ité la remlit précieuse et ipiiniesseiiel(''(!. Connue tous ceux ipn ,s<< laissant ad(U'er p.inles courtisans iiueleonques, elle triliiail avec ses défauts. Tel était le pass(! de madame île Bargeton, Iroido histoire, nécessaire à dire pour fairo eomiirendre sa liai- .son avec Lucien, qui fut assez singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne (|ui avait animé la vie nionoloiie que menait mailaiiie de Bargeion. La place de directeur des ronlributioiis indirectes (•laiit venue h vaquer, moii->ieur de Baranle envoya pour l'occuper un honiiiie de qui l,i dcstiiu'O nventiireiise piaillait assez on sa laveur pourqiio la curiosité féininiiio lui servit de passei.ort cliei la reiiio du pays.

Mon.sieiir du CtiAtelol, venu au monde Sixte ChAtolot tout court, mais qui, dès lK<)i, avait ru le bon o-prildo se ijualilier, était un de ces agn'Mhles jeunes gens qui, sous Napolé^^n, ecli.i|ipèrenl * lo'iles les oonsrriptions on d<'meurant auprès du soleil impérial. Il avait roiniiienci^ sa e.irrièro par la place de N'ireiairo des roinnintuleiiiens d'une iiriiices.se iiiipérialo. Monsieur du CliAlelel possclmt toutes les i«c«|iacitt's oiit;iSes par sa pUco. Bien fait, joli lioinnii', bon danseur, savant joueur do billard, adroit A tous les l'xercices. médiocre acteur ili« société, chanteur dn romances, a(q>ldudisseur de bons mois, prAl h tout, souple, envieux, tt savait et mnorail tout. iK'nornnl on inusi- «pin, il iiccompngnnil ou piann, InnI bien qiio mal. une (i-miiiequi vdul.iilrlinnler, p,irrouiplniMi,ce, unerom-iure ap(irise iivi'c nulle peines pendant un mois. Inr.ip.ihle iln sentir l.i poi'sie. il ili ni,ind;iil hardiment la pTinis-ion du se promener pend.inl ilix minutes |Mnir ftiro un impromptu, quelque qiialrain plat comme un »ouniel. el o(l la rtlIW reiiiplaçail l'idw. Munsieiir du i liAtelel cl.ill rncoiv dee(«

du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse; il tenait avec une prâce infinie les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui di-^ant des riens où la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le colorier. EnGn il avait tous ces petits talons qui étaient de si grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croit sur les afaires. 11 se prétendait fort en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune, et qui sont profonds par leur vide ; science d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle se démontre par l'exercice même do ses hauts emplois; que, voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorans de ne rien dire, de se retrancher dans des hochemens de tête mystérieux; et qu'enQn l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événemens qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrilés pour un homme de génie. Malgré son service ordinaire et extraordinaire auprès do l'altesse impériale, le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au conseil d'Etat, non qu'il n'eût fait un délicieux maître des requêtes comme tant d'autres, mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme envoyé extraordinaire, et y parut, en effet, très extraordinaire. En d'autres termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Ch.itelct avait la promesse d'être nommé ministre en Wesiphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué ce qu'il nommait une ambas'^ado de famille, le désespoir le prit; il fit un voyage en Egypte avec le général Armand do Montriveau. Séparé de son compagnon par des événemens bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes, qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer lo moindre parti do ses talens. Enfin il atteignit les possessions do l'iman de Uascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger; mais il eut lo bonheur de trouver à Mascatc un batim''nt anglais qui mettait h la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon do voyage. Ses malheurs récens, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent au président du conseil, qui le plaça près do monsieur do Barante, en attendant la premièr« direction libre. Le rftie rempli par monsieur du (;hAt(det auprès do l'allesso impériale, sa réputation d'homme <i bonnes fortunes, les événemens singuliers de son voyage, ses souffrances, tout excita la curiosili" des femmes d'Angoulême. Ayant appris les mo'urs de la linut(! ville, monsieur le liaron Sixie du ('.li;1lelet se conduisit en consi-ipicnce. Il lit le malade, joua l'homme d(''goûté, blasé. A tout propos, il se prit la lêto comme si ses souffrances ne lui laissaient jKis un moment de relArhe, petite manœuvre qui rappelait son voyage, et Ir- rendait intéressant. Il alla chez les autoritt'-s supérieures, le général, le préfet, le receveur g('ii(''ral M l'évêque; mais il se montra partout poli, froid, I égèremenl dédaigneux, comme les hommes (|ui ne sont pas à leur place et qui iillendent les faveurs du pouvoir. Il laissa deviner se< Inlens de .sorii-ti-, qui gagnèrent h iw pas êlro connus ; puis, après s'Oire tait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullilc' des hommes et savamment examiné les fenunes pendant plusieurs dimanches h In cvilhédrale, i| recr)tuiut en madame ilo Bargeton la p'T'Ormn dont l'intirnilé lui convenait. Il compta sur la mu'>i'|ue pour .s'ouvrir li'S [lortesdecet liAlel iinpi'iii'tralil.i nui (■•trant'crs. Il se procura serrèteineiit une nn'sse de Mlnilr, l'étudia ini pmno; puis, un beau dimnnclie m'i toute 1,1 vK-it-té d'Angntilêiiin était h la messe, il exlasiii 1rs iKiioralis en louchant l'iir^s'iie, et réveilla l'inlérêl qui s'clajlnllaclié h .sa personne, en faisant indiscrètement circuler wjn nom par le."* gons du bas clergé. Au .sortir do Ic-

glise, madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui ; pendant cette rencontre cherchée, il se fit naturellement offrir lo passeport qu'il n'eût pas obtenu s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême, à laquelle il rendit des soins comprometlans. Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme foute une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peutêtre une veuve riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille des Négrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gfltaitce bel arbre, il résolut de s'y attacher, do l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir do beaux fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la Casbah, car le salon de madame do Bargeton était le cénacle d'une société pure de toute alliage. L'évêque seul y venait habituellement, le préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an ; le receveur général n'y pénétrait point; madame do Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le receveur général et agréer un simple directeur des contributions, ce renversement do la hiérarchie parut inconcevable a-jx autorités dédaignées.

Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie d'Angoulême. Quanta L'Houmcau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la l'onde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Qaant aux femmes, la plupart, sottes et sans grâce, se mettaient mal, foutes avaient quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni la conversalion ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame de Bargeton, Cliiitelet n'y eût pas tenu. Néanmoins, les manières et l'esprit de caste, l'airgentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse, y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentimcns y était beaucoup plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Cetto société pouvait .se comparer, si cet image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité do ses opinions politiques ressemblait à de la fidélité'. L'espace mis entre elle et la bourgeoisie, la diflicullé d'y parvenir simulaient une sorte d'émulation et lui donnaient une valeur do conviMilion. Chacun de ces nobles avait son prix pour les liabitans, comme le cauris représente l'argent chez les nègres du Bambarra. Tlusieurs femmes, flattées par monsieur ilu Cliiitelet et reconnaissant en lui des supériorités (|ui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection des amours-propres : toutes espéraient .s'appro[)rier la succession de l'allesso impiTiale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'inlrus chez madame do BargiMon, mais iju'il no serait reçu dans aucune autre mai- .son. Du CliAtolet essuya plusieurs impertinences, mais il sn maintint dans sa |iosilion en cullivant le clergi'. Puis il caressa li's {U'-l'auls que le terroir avait doniii-s Ji |,i reine d'Ang(jiilême, il lui jipporla tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies ipii paraissaient. Ils s'extasiaient ensemlile .sur les œuvres des jeunes poi-tes, elle do bonne foi, lui s'ciinuyant, mais prenant en patience les poi'lesronianlicpies, ipi'i'n liiuuine de l'écoli' itnpi'rialo il comprenait peu. Mailame de llargelon, nilliiHisi.isiiK^e <le la renais sauce due i*! l'influenco des lis, aimait monsieur de C.haleaiibriaiid de ro qu'il avait nommé Victor Hugo un entant sublime. Trisie de no connaître le g(''nio que de loin, elle soupirait après Paris, dû vivaient les grands honinies. Monsieur du Clifltelet crut alors faire mcrvcillo en lui ap-

LES DEDX POETES.

prenant qu"il existait à Angonlème un autre enfant sublime, un jeune poëte qui, sans le savoir, surpassait en » éclat le lever siriéral des conslellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans L'Houmcau! Le proviseur du collège avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l'enfant était un Ctiatterton sans lâcheté politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales, qui poussa le poëte anglais à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait plus ou moins le papier blanc do quelque sépia, l'un en sa qualité de président de la Société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de basse qui lui permettait de chanter on manière d'hallali le Se fialo in corpo avete ; parmi ces figures fantasques, madame de Bargelon se trouvait comme un affamé devant un dîner de théûtre, où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poëte, cet ange! elle en rafl'ola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié, par le proviseur, la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.

Vous seuls, pauvres ilotes do province, pour qui les distances sociales sont plus longuesà parcourir que pour les Parisiens, aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si diirement les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathc'inatise et se dit raca, vous seuls comprendrez le boulevcrs^-ment qui laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant proviseur lui dit que les portes de l'hôtel do Bargeton allaient s'ouvrir devant lui I La gloire les avait fiiit tourner sur leurs gonds! Il serait bien accueilli dans celte maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms no parviendraient peut-t^tre jamais à ces oreilles dures h la science lorsqu'elle parlait de trop bas. Sa sœur fut seule initiée h ce serret. En bonne ménagère, en divine devineresse, Évo sorlit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers neufs chez le meilleur bottier d'Angoulfimc, un habillement neuf chez !(! plus célèbre tailleur. I':ile lui f^arnil sa meilleure chemise d'un jabot (|u'ello blanchit et plissa elle-mOme. Quelle; joie, quand elle le vit ainsi vOtu I combien elle fut fière de son frère! combien de recommandations! Ell(? devina mille petites niaiseries. L'enlrnînemetit de la nii-ditalion avait donné A 'Lucien l'habitude de s'accouder aussitôt qu'il éiait assis, il allait jusqu'à attirer une lable à lui pour s'y appuyer; i>e lui di'fi'ndit do so laisser aller dans lo sanctuaire aristocratique à des mouvemens sans p/*ne. Elle l'accotnpngna jusqu'à la porte Saiul-Pierre, arriva presque en ftice de la calhi'drale, li- regarda priTiant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la prniiienadi", où l'allendait monsieur du ('.hAtel(!l. Puis la pauvre lllle demeura tout émue, comme si quelque grand ('vc'nement se Mt accompli. Lucien c!icz madame ilc Barpelon, c'i'l.iit pour i'.yi^ l'/iiirore (II' la furtune. I.a sairiln rriMlnre, elle ignorait que là où raiiibilioii conirneiire, les nails senliniens cessent. En arriv.int ilans la rue du Miiiaxe, les choses exit'-rieures n'i'lonnèri'ut polnl Lucien. Ce Louvre, tant nttrandi [lar ses idi'Cs, était uiu' maison h/llie en pierre tendre |inrlli-ulière nu (pays, et doii'c par le lenip<. L'aspect, assez triste sur la rue, éialt iiiliTii'urcmeMt fort siiniJ" : c'était In cour de province, froide et propri'ttr; une /m liilerlun>sobro, quasi infpiiasti'pie, liicn ronserM'e. Lucien inonln par un vieil escaluT à baluslrei de rli.'^laik'tùer, dont les marches ce.^snienl d'être eu pierre à parhr du premier ('•(âge. Après avoir Iraversé- uih' niilirlinndire mesquine, un prand sdnn pi'u éclaire, il Irmivn In souveraine dans un pi'lli -alon lambrissé i|e boiseries sculpli'-es dans le ^'ortt du ilernii r sièele, et peintes en (,'ns. Le dessus des piirtes élnit en camaïeu, t;ii vieux daiiuH roiiKe, maigrement acroinpnifin', décornil les panneaux. Les nieuble.s, do vieille forme, .so

cachaient piteusement soi's des housses à carreaux rouges et blancs. Le poëte aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point ; elle se torlilla fort agréablement sur son siège on souriant au poêle, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup : il le trouva distingué.

L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poëte était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme, qui lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune de ses idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait , selon une mode nouvelle , un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du moyen-àge qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme ; il s'en échappait une folle chevelure d'un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait lo teint éclatant par lequel une femme rachète les prélendus inconvéniens de cette fauve couleur. Ses yeux gris élincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur do ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long, en présentant comme un point brillant où se peignait le royal cnlraînement des Condé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine do neige, où l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs, madame de Bargeton lit au jeune puétc un geste amical, pour lui indiijuer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Chûtelet prit un lautcuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.

La conver.salion de madame de Bargeton enivra le poëlo de L'Iloumeau. Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ce ces rêves que l'on voudrait remiro éternels. 11 trouva cette femme plutôt maigrie (pie maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses di*fauts, quo ses manières exagéraient, lui plurent, car les ji'unes gens commencent par aimer l'exagr-iatiuii. ce mensonge des belles âmes. Il ne remaripia point la Hétrissuro des joues couperosiies sur les pommelli's. ci auxquelles les ennuis ot quelques souffrances avaient donné des Ions de brique. Son imagination s'empara d'al)ord de ci's yeux do feu, de ces bout les élégantes où ruisselait la lumière, de celtiM'clalanti' blancheur, [loinls luiuiiieux auxquels il se pi il comme un papillon aux bougies. l'uis cell«* Ame parl.i Iropà In sienne pour ipi'il put ju;,'er la femme. L'eiilraiii di> celle exallnlinn leniinine, In ver^c des plira-es, un peu vieilles, que ri'pélait depuis longtemps madame de Barselou, mais qui lui parurent neuves, le fasoinèreiU d'autant mieux qu'il voulait trouver tout bien. Il n'avait point appurle do poésie à lire; mais il n'en fut pas (pieslion : il avait oulilié ses vers pour avoir le dr.iil ili> revenir; madame de D.n'gelon n'eu avait point parlé pour leng.iger à lui faire quelque lecture un nuire jmir. N'elniice pns une première entente? Monsieur Sixie du (.li;1(ilel fut méconleiil de celle n'-replion. Il nperçul laiilivemenl un riv.il ilniis ce Invui jeune honiliii', qu'il recondiieil jusipi'au détour de la première ram|pe nu dessous de lleaulieu, ilnns le dessein de le souinellri' à sa iliplomniie. fMcien ne lui pas mediocivnieiil étonne d'entendre le ilirecleur des contributions mdirerles se vantant do l'ovoir introduil, cl lui donnaulù ce litre des conseils.

n plùt à Dieu riu'jl I'i1l mieux Irnilé que luil lii.siil mnii- .sieur du t liAlelel. Ia cour élnit moins impertinente qm' celle société de ganarhes. On y recevait di's blesMires morlelles. on y rs.suynit ilaHreui di'ilnins. \A révolution de 17M1) recommencerait si ces g(>ns là ne se réforninicnl pas. (.(u.iiil à lui. si|r(Uitinuail d'nlli-r <lnni celle maison, c'olnit par gortl pour mn<lanu> de Bnrgolou, In 5oulo lommo

DE BALZAC

un peu propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par désœuvTcmcnt, et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. »

Cliâtelct exprima sa passion en homme capable de tuer son rival s'il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poëte, en essayant de l'écraser sous son importance, et de lui faire peur. 11 se grandit en racontant les périls de son voyage grossis; mais, s'il imposa à l'imagination du poêle, il n'elTraya point l'amant. Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et sa contenance do spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargeton, d'abord avec la discrétion d'un homme de L'Houmeau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un pharmacien fut pris, par les gens do celle société, pour un être sans conséquence. Dans les commenccmens, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visile chez Nais rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux ; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit queljues airs protecteurs qui remuèrent son Oel, et le confirnièrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs patriciens préludent avec la haute société. Mais combien do souflYances n'aurait-il pas endurées pour Nais, qu'il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes do ce clan, de même que les grands d'Espagne et les personnages de la crème à Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre uno distinction au cœur do l'aristocratie angoumoisine.

Nais fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le tlatte, rar Naïs pronosliepiait un grand avenir, une gloire immense à Luri^n. Madame do Bargeton usa do loulc son adresse pour établir chez elle son poëte. Non-seulement elle l'exallait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans forliuie qu'elle voulait placer ; elle le rajielis.sait pour le garder ; elle en faisait son lecleur, fon secrétaire ; mais elle l'aimait plus qu'ellii ne croyait pouvoir aimer, après l'afl'reux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieurcn Miiiil, elle se disait que ce serait une folie d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui, par sa position, était déjà si loin d'elle. Ses familiarités étnicnt capricieusement déincnlies par les fierti-s cpie lui inspiraient .ses scrupules. Elle su nicjutrail tour à tour altièro et prolecirice, tendre tl Batteuse. Uabord intimidé par le haut rang do cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et ji's désespérances ipii marlèlcnt le premier amour el le incitent si avant dans le cœur par les coups ipie frappent nltrmativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elle uno bienfaitrice (|ui allait s'occuprr de lui riiiilernellenii'i.t. Wai.s les confidences commencèrent. Madame de Bargelon appr'la son poète cher Lucien, [)uis cher tout court. Ln poiito enhardi nomma celte grand(^ dame Nais. En l'enti'nilanl lui donniT ce nom, elle eut une do r^-.H colères i|ui séduisent tant un enfant; elhs lui reprocha do prendre le nom dont se servait tout 1(! monde. La fièro et nolilo Nèiçrepelisse offrit h a: bel ange un de ses noms, elle voulut Olre Louise pour lui. Lucien altei^nit au troisième ciel di' l'amcMir. Un soir, Lucien étant entré peedant que Louise (■(iMlcmpliiit un portrait qu'clln .serra prompteinetit, il voulu! I(! voir. Pour calmer lo désespoir d'un premier accès de jaloii.sic, Louise munira le portrait du jeune G'inlo-Croix, cl racdiila, niui sans larmes, la douloun^use hi.loire de .ses oiiiours, si purs et si cruelleiiu'iii éloiill'i's. :Vrs>.,i)uil-elli' h qufiqui! inlidi-lité envers .s.jn nuirl, ou avail-idle inventé do faire h Lu( ieii un rival do co porliait7 l.ucicu éuil trop jeuuu jiuur analyser sa uittUu'ise ; il se

désespéra naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.

— Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien, qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix, et qui jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.

Efl'rayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poêle, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur de Lamartine :

Le magique pinceau, les muses mensongères, N'orneront pas toujours de mes feuilles légères

Le fidèle vélin ; Et le crayon lurtif de ma belle maîtresse Me confira souvent ss secrète allégresse

Ou sou muet chagrin.

Ah ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées Demanderont raison des riches desiiiiées

Que lui tient l'avenir; Alors veuille l'Amour que do ce beau voyage

Le fécond souvenir Soit doux il contempler comme un ciel sans nuages !

— Èsl-ce bien moi qui vous les ai dictées? dit-elle.

Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme (|ui se plaisait à jouer avec le feu, fil venir une larme aux yeux de Lucien ; elle le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut décidément un grand homme (lu'elle voulut former ; elle imagina do lui a()prendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières ; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courlisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit à la musique pour son poëte, à qui elle révéla lo monde musical; elle lui joua quel(]ues beaux morceaux de Beclhoven, et le ravit ; heureuse do .sa joie, elle lui disait hypocritement en lo voyant à demi pAmé : —No peuton pas se contenter de co bonheur? Lo pauvre poëlo avait la bélisc de répondre : — Oui.

Enfin les choses arrivèrent à un tel point quo Louise avait fuit dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente en tiers avec monsieur de Bargelon. Malgré cetlo précaution, toute la ville sut le l'ait, et le tint pour si exorbitant, que chacun se demanda s'il élait vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la société |iarut à la veille d'un bouleversement. D'autres s'écrièrent : Voilà le fruit do.s doctrines libérales I Lo jaloux du Cliiltelet apprit alors quo madame Charlotte, qui gardait les femnuvs en couches, élait madame Chardon, mère du Chateauhriaiui de 1^'lloumeau, disait-il. Celte expression passa i)Our un bon mot. Madame de, Chandour accourut la première chez madame do Bargelon.

— S.ivez-vous, chère Nais, co dont tout Angoulémo parle ? lui dit-elle ; ce petit poëtriau a pour mère madamo Cliarlotlo, qui gardait il y a deux mois ma bollo-.soeur on couche.

— Ma chère, dit inadanie de Bargeton en prenant un air tout à fait royal, <|u'y a-l-d dVxIraordinaire à ceci ? n'eslello pas la veuve d'un apulhicaire 7 une pauvre deslinéo puur une demoisell(^ de llubempré. Supposons-nous sans un sou vaillant... ipie l'orions-nous pour vivre, nous? coinmoul iiourriricz-vous vos eid'ans?

Le saiig-l'rnid do madaiiu' île Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les ilines grandes sont toujours disp0.séu.s à l'iiire uno verlu d'un malheur, l'tiis, dans la pcrsislancc b faite un bien qu'un incrimine, il su trouve d'iii-

LES DEUX POETES

vinciblcs altraits : l'innocence a le piquant du vice. Dans la soirée, le salon do madame de Bargeton fut plein de ses amis, venus pour lui faire dos remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit ; elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfans devenaient des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme. Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais intérêts. Enfin elle dit beaucoup do bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on jouait au wisth à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, et le présenta en reine qui voulait être obéie.Elic appela le directeur des conlribulion'i, monhieur Chàlelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société de madame de Bargeton ; mais il y fut accepté comme une substance vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs de Timpertinence. Malgré ce triomphe", Naïs perdit do son empire : il y cul des dissidens qui (entèrent d'émigrer. Par le conseil de monsieur Chatelet, Amélie, qui était madame do Chandour, résolut d'élever autel contre aulcl en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son sa • Ion tous les soirs, et les gens ijui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouverdcvant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans h; môme couloir, (ju'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la maîlre.'^se de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le président do la .société d'agriculture appaisa la sédition par uno observation magistrale.

— Avant la Uévolulion, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui. comme ce petit poêle do L'Iloumeau, étaient sans conséquence ; mais ils n'admettaient i>oint les receveurs des (ailles, co qu'est, après tout, Chûtelet.

Du (2liû!i!lel paya pour Chardon, chacun lui marqua do la froideur. En se sentant attaqué, lo directeur di's contribulions, qui, depuis le; moment où elle l'avait appeli» CliAlelel, s'élait juré à lui-même de posséder madame de Bargeton, cn(ra datis les vues de la maîtres.so du logis; il soutint le jcuno poéto en so déclarant son ami. Ce grand diplomate, dont .s'était si maladroitement privé l'empereur, caressa Lucien, il se dit son ami. Pour lancer le [mi^te, il donna un dîner où se trouvèrent le pr(''l"e|, h» recev<Mir glanerai, le coli I du ré^jimenl en garnison, le direcleiir ilo

l'école du Marinr'. le (irt-sidenl du tribunal, rnlln lou(es les somniilc's administratives. I.e pauvre [joéle fut fêté si grandement, (jue (i)ul autre (|u'un jeune homme de vingl-deux ans aurait vi'îlK'menlemenl soupyoniM' de myslillcation les louanges au moyen desquelles un abusa de lui. Au dessert, (;licl(elc( (il rériler h son rival une ode de Sardanapalo mourant, le chef-ir(i.Mivre du moment. IJi l'enti-ndant, lo proviM'unlu coili-ge, homme fle^'niatique, hatlit des mains (311 di.sjmt (|uo Jean-llapliste Kouvseau n'avait pas nueiix fait. Ixi baron Sixte C.hrtlelel [wnsn que le petit ritneiu' crèverait liM ou t.ird dans In serrn-chaudi^ des louanges, <iii que, dans l'ivresse d(> sa gloire nntifipi'i', il se permettr.iil qiiel(|ue imperlinr-nroejui lu ferait rentrer dans von oliscurilé primitive. En attendant In déiès de re génie, il parut immoler ses prétentions aux pieils de nindame do llar;;et(iii ; m.ii-i, aver riiabileti'i des roués, il avait nrrêté son plan, el suivit nvnc une .illenlion stratégique la miirclie des deii\ amans, en épiant l'oreasion d'eilenniner liirien. Il s'éleva dès lors dans AnKoulênie el dans les environs un bruit sourd qui proclamait l'exislenceiriin grand hommorn Aiigoumuis. Madame do BarKclon élail géiiéraleujenl louée

pour les soins qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Un fois sa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le département uno soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innova'tion dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires comme une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.

Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde: car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des obs(acles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de ce((e vic- (oire un enseignement. Doses blanches mains, elle lui montra la gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher des martyrs à traverser, eile lui beurra ses plus belles tartines et les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouve si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la lui inspirait; elle lui conseilla de répudier audacicusement son père en prenant lo noble nom de Rubempré, sans .se .soucier des criai lleries soulevées par un échange que d'ailleurs le roi It'gitimerait. Apparentée à la marquiso d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry. fort en crédit à la cour, elle so charseait d'obtenir celte faveur. A ces mois, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.

— Cher petit, lui dit Louise d'uno voix tendrement moqueuse, plus tôt il .se fera, plus vile il sera sanctionné.

Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'élat social, et fil compler au poë(o les échelons qu'il franchis.sait soudain par ceKe habile détermination. En un instant, elle fi( abjurer ?» Lucien .ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1703, elle réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait c.ilmée, elle lui montra la haute société comme le seul (liéAlre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint monarchiqu" in petto. Lucien mordit à la ponmie du luxe aristocratique et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de s.i dame une couronne, lOl-elle ensanglantée; il la conqu"rrait à tout prix, quibufcutnque lii/s. Pour prouver son courage, il raconta ses souIVranoes arluelles, qu'il avait raclH'es à Louise, conseillé [)ar celte indéfinissable pudeur atlachi'o aux premiers senlimens, el t]w iléfend au jeune liommo d'étaler ses grandeurs, lanl il aime A voir nppréciir son jline dans .son inmgnito. Il peignit les l'Ireintes d'une misère siqiporlée avi-c orgueil, .m\s travaux chez David, ses nuits employées h l'élude, ("(«(lo jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans h madame do Bargeton, dont le n-ganl s'/iniolli(. En voyan( la riililesse gagner .son imposanlo maîlresse, Lucien prit une m.iin t|u'on lui lais.vjt prendre, e( la Itaisa avec la furie du poète, du joune homme, do l'nm.int. Louise alla ju.squ'A permellre au fils de r.ipolliicairo datleintiro à son front cl d'y imprimer .ses lèvres p,ilpitantes.

— linfanl I enfant I .si l'on nous voyail, je .serais liien ridirule, dit-elle en .'•e réviMlliinl d'une torpeur oxlatiqiio.

Pendant cello soirée, l'esprit de madame do Bargeton (Il de grands ravages dans ce qu'elle nommait les prt'jugi-s du I.iirien. A l'entendre, les hommes il(> génie n'avaient ni frères, i\i sdurs, ni pères, ni mères; les grandes (nivres qu'ils devaient isliller li-ur iiniMtsjiienl iiii apparent l'-goismi', en les olilik'eani de tout saiTilliT A leur grandeur. Si la f.innlle soutirait d'ubord des dévorantes cTaitlons perçties |iar un cerveau giganteMiue, plus lard elle recevrait au centuple II' prix des sarnliees de tout genre exigés par le.s premières luttes d'une royauté contrariée, en |sirla;.'e,int les fruits de la vlctoir»-. Le génie ne relev.iil cpie de luimême ; il (''lait .seul Jiii{i' iln ses nioyens, r^ir lui v ul ronnaiv«n( la lin : il devait donc so niellre «u dessus dtvs loi<. apiH'W qu'il éluil A les refuire ; d'nilleurs, qui s'empare ilo

DE BALZAC

son siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait les commencemens do la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de Fox, de Napoléon, de Clirislophe Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui ijius tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde.

Ces raisonnemcus abondaient dans les vices secrets de Lucien, et avançaient la corruption de son coeur; car, dans l'ardeur de ses désirs, il admettait les moyens à priori. Mais ne pas réussir est un crime de lèse-majesté social. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société, qui cbassc avec horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie ; il planait sur le Sinaï des prophètes, sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrho.

Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton, afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honio d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna roccaï.ion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indisencc à combattre. En conviant aujourd'hui tous ses eufans à un même festin, la société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse do ses grâces et vicie la plupart de ses senlimens généreux en y m(''lant des calculs. La poésie voudrait qu'il en lût autremeut; mais le lait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il est au îlix-ncuvième siècle. Le calrul de Lucien lui parut fait au profit d'un beau sentiment, do son amitié pour David.

Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus hardi la plume à la main quo la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il raconta le génie do son père, ses espérances perdues, cl la misère horrible & laquelle il était en proie. Il peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant d'ôlre un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui ; il se croirait indigne d'élro aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui demandait pas défaire pour David ce qu'elle faisait pour lui-mAme. Il renoncerait ù tout plultM que de trahir David Séchard, il voulait quo David assistât à son succès. Il écrivit une do ces lettres folles oîi les jeunes gens opposent le pistolet a un refus, où tourne in casnisnie de l'enfance, oii parle la loj;iquo insensi'o des belles âmes; délicieux verbiage brodé do ers déclarations riaives échappées du cœur à l'insu do l'écrivain, cl quo les femmes aiment tant. Après avoir remis cette lettre fi la femme do chambre, Lucien était venu passer la journi'e à corriger des épreuves, à diriger (juclques travaux, à mettre en ordre les petites alfaires (le l'imprimerie, sans rien dire h David. Dans les jours où le cœur est encore enlani, les jeuMos gens ont de cessuhlimos discrétions. D'ailleurs [X'ul. '"■Ire Lucien commenrail-il ?i redouter la hache de l'hocidn, que savait manier D.Évid ; pi'ut-(''lro craiijnait-il la clarté •l'un ri-j;ard qui allait au fond <le l'flme. Après In lecture do Chéiiii'r, son scrret avait [passé des son cœur sur ses lèvres, ollfini par un ruproche (pi'il s(!nlit comme lu doigt quo pose un médecin sur une pinie.

M.iinlonanl, crnlirassez les pensées qui durent assaillir Lucien pi'ridaiilcpi'il di'scendaild'Angoulèine h I.'lloiuneiiu. fi-ll.' KHiudi' dame s'él.iil.clle Irtchéd'f Allait-elle recevoir David (lie/ (Ile? L',iiiil)ili(Mix ne serait il pas précipili'd.uis .son Irou h L'lliiumeaii'.'t,)iioii|iie, avanldn baiser Louise ,iu front, Lucien ertl pu mesurer la dislancc (pii sépare une, reine de .son favori, il ne se dis,iil pus (|ue David iw poiiv.iil franchir en un clin d'iril l'ikpace (ju'il avait mis cinq mois h pircourir. Ignoraul couihieu élall obsolu l'ostracismo

prononcé sur les petites gens, il no savait pas qu'une seconde tentative de ce genre serait la perte de madame do Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste la fuirait comme au moyen-âge on fuyait un lépreux. Le clan de fine aristocratie et le clergé lui-même défendraient Nais envers et contre tous, au cas où elle se permettrait une faute; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis ; car, si l'on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentimens ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l'air du plus noble courtisan. Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais. Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs do La Brède le prirent pour un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, constitue une éducation quo le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre do voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère, Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David Séchard avait les pieds plats du Welclio et l'encolure do son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire quo réprimerait madame de Bargeton. Enfin, sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait do no plus écouter ainsi son premier mouvement, et do le discuter à l'avenir.

Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil, l'heure de la politique et dos calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans L'Iloumeau, il se repentait do sa lettre, il aurait voulu la reprendre, car il apercevait par une échappée les impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise favorisait l'ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier bfiton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, paréo des plus vires fleurs du sentiment; ce David plein do génie qui l'avait si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie ; sa mère, si grande dame dans .son abaissement, et qui U\ croyait aussi bon qu'il étai t spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse danssa résignation ; son eiifanci; si pure et sa conscience encore blanche ; >es es|)(''i'au(('s, qu'aucuiiP liiso n'avait elfeuillées ; tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau do percer les épais bataillons do la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups do succès, que de parvenir par les faveurs d'une Asinmi!. Son gcnl(^ luirait tôt ou tard comme celui do lant d'hommes, ses prédécessi^urs, (]ui avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors I L'exemple de Napoléon, si fatal au dix-neuvième siècle par les pnUentions (jum inspire h lant de gens mi'diocn's, apparut il Lucien (pii jeta s("S calculs au vent en se li>s reprochant Ainsi était lait Lucien, il allait du mal au bien, du bien au mal ave(; une ('gale lacillti'. Au lieu de raniour ipie In savant porto h sa r(!traile, Liieien (-prouvait depuis un mois uiK^ sorte de honte eu apercevant la bouli(iue OÙ so Usai en lettres jaunes sur un fond vert :

l'hiirmacie de Vosrt.\.,surccffeur de Cii aiidon.

Le nom de son père, écrit ainsi d.iiis un lieu par où passaient iiiutes les voilures, lui bless.iil l;i vue. Le soir où i franchit sa porte ornéi- d'une pelile f,'rille fi baricaux do mauvais Kiiûl.|)()ur se [iroduire à lleaulieu, parmi les jeunes gens les plus él("gans île In hinile ville, en diiiiiiant In hrasft mudumo do Bargeton, il avait élrangement déploré le dé-

LES DEUX POETES

saccord qu'il reconnaissait entre celte habitation et sa bonne lortune.

— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peutêtre, et loger dans ce nid à rats! se disail-ii en débouchant par l'allée dans la petite cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au dessus était l'unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.

— Bonjour, mon flslon, lui dit monsieur Postel, le véritable type du boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là ! Si j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd'hui!

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il était bonhomme, ne donnAt un coup de poignard à Lucien, en lui parlant de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.

— C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien, qui commençait à trouver l'élève de son père prodigi('u>ement commun, après l'avoir souvent béni ; car plus d'une lois l'honnête Postel avait secouru la veuve et les enfans de son maître.

— Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette sur la table du laboratoire.

— Est-il venu r|U('lque lettre pour moi?

— Oui, une qui flaire comme baume ! Elle est auprès do mon pupitre, sur le comptoir.

La lettre do madame do Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie I Lucien s'élanra dans la boutique.

— Dépêche-loi, Lucien! Ion din(!r l'atteml depuis une heure, il sera froid, cria doucement un(> jolie voix à travers une fir'nêlrc entr'ouverte, et que Lucien n'entendit pas.

— Il i!sl toqué, volro frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.

Ce célibataire, assez semblable h une pelito tonne d'eaurie-vio sur laquelle la fantaisie d'un peintn^ aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rouLriMudc, [irit en re^rardant Eve un air cérémonii'ux et agréable qui prouvait qu'd pensait éfiouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre lin au combat (lue l'amour et l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune lionmio repissa près (le lui :

— Elle est l;imeusemenl jolie, votre so^ur! Vous n'êtes pas mal non pliisl Voire père faisait tout liii'ti.

I':ve étail une grande brune, a-ix chevi'ux noirs, aux yeux lileu'». Ouoiqu'elle olliîl les sytnpti^mes d'un caraclère viril, elle était douce, tendre et dévoui'e. Sa candeur, s.» naïvcli'*, sa tran(|udle ri'sJKniition h une vi(^ laborieuse, sa v.-igesso (|UP nulle médisance n'attaquait, nvaienl dû s<'duire D.ivid Séelianl. Aussi, depuis leur première enlrovue, une s()urd(M'l sinqile passion s'i-lait-elli» eniue entre eux, l\ l'allemande, sans manifestations bruyantes ni df-clarations empressées. Chacun d'eux avait pensi- secrètement à l'autre, comme s'ils eussent été st'-parés par (jui'lque miiri jaloux <|un ce sentiment aurait ollensé. Tous deux se radiaient di^ Lucien, h qur pi-ut-êlre ils rroyniiMit porti'r qui'lcpio dommage. David avnit [n'iir de ne pas plaire à l'.ve, ijiii, de son (rtli', se laissait oller aux limiclilés de ruidiKcnii'. Une vériinble ouvrière aurait ou di' la liardie.sse, mais une eu- Ouil bien ••Irvéc et di'-i'hue se coiiform.iil l\ sa triste lurlune. Modeste en app.ireiii e, (1ère en réalili'. l'.ve no voiil.iil p^is courir sus au (ils d'un boinine qui pjis^^^i.t pour mlii'. Iji ce mumeni, les gens au fait de la valeur crui.ssanlo drs

propriétés estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize m lie francs, où il allait uno fois par an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude, et qui agrandit encore les sentimens en s'en exagérant les difljcultés, vouhit être encouragé ; car, pour David, Eve était une femme plus imposante que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu'à L'Houine.iu, fiar la porte Palet; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant de venir trop tard ou de paraître importun à Eve, qui sans doute étail couchée. 0"oique ce grand amour ne se révélAt que pour de petites choses, Eve l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David ; mais la plus grande séduction de l'imprimeur était son fanatismo pour Lucien : il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve. Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour difleraientdes passions tumultueuses, il fauijrait le comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions lugilives comme les faibles parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses; fleurs de deux belles cimes qui naissaient d'une terre riche, twondc, immuable. Eve avait plusieurs fois déjà deviné la force cacbéo sous cette faiblesse; elle tensil si bien compte à David do loutco qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus intime union de leurs flmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Eve. et s'assit, sans lui rien dire, à une petite talili' posé(> sur un X. sans linge, où sou couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possé dail qiio trois couverts d'argent, Eve les employait tous pour le frère chéri.

— Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu'elle retira du feu, l't apri's avoir éteint son fourn"au mubilo en le couvrant de l'élouHoir.

Lucien ne répondit pas. Eve prit une petite assiette coquetlenicnt arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une jatte pl(<ine de crème.

— Tiens, Lucien, je t'ai eu des Iraises.

Lucien prêtjiitlani d'iilleiilion à sa li'clure qu'il n'entendit point. Eve vint alors s'asseuir prè^ de lui, sans lnîss<<r (■'(•happer un murmure; car il entre dans les sonliniens d'un(> sieur pour son frère un plaisir immense h être Irailée sans fa(;on.

— Mais iju'as tu donc? s'écria-l-ellecn voyant brillor des Inrmesdans les yeux de son Irère.

— Ilien ! rien ! Eve, dit-il en la prenant par la taille, l'allirant à lui, la baivint au Iront et sur les cheveux, puii sur II! cou, aver une ell'erve^cence surprenante.

— Tu le caches de moi.

— l';li bien I elle m'aime I

— J(' savais bien que ce n'éLill pas moi quo lu omhr.is- »ais, (lil d'un Ion boudeur la pauvre wnir en rougissant.

— Nous serons tous heureux I s'i'-cria l.uiien en avalant son pola«e (I grande ( iidli n'es.

— N(u»7 nyt'la Eve. Inspirée par le m<*nn'pn>sscntimeiil qui s'était einpari' de David, elle ajouta : — Tu vas nous aimer inouïs!

— (.oiiiiiienl peux-tu rroiro cela, si lu me coiinoi»? Eve lui Undit In main poui presvr la Menue ; p«i' pHo

tt[a l'assiette vide, 1,1 -oupièfo en terre brune, el a>unça lo

(Lilrail de l.i Cumidi* humain*.)

DE BALZAC

plat qu'elle avait fait. Au liea de mangpr, Lucien relut la ii'llre de, madame de Bargeton, que la discrète Eve ne demanda point à voir, taBt elle avait do respect pour son frère ;!s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre; et, s'il ne le voulait pas, pouvait-elle Fexigerî Eèleatr tendit. Yoict cette lettré r ■ - '''J '->"■

« Mon ami, pourquoi refuserais-jo à voire frère en science l'appui qeie je vous ai prêtét A mes yeux, les talons ont des droits égaux , mais vous ignorez les préjugés iip.s personnes qui composent ma société. Nous ne ferons p.is recomiaîire l'anoblissement de l'esprit à ceux qui sont l'firislocralic do l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante pour l'-ur imposer monsieur David Séchard, je vous ft'.rai vulon'iers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme un liécatomho antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle facilement! m'en voudrez-vous si je mets à mon eonsenlemoiit une restriclion '? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même, dans lintérèt de votre avenir, si vous ne vous abusez point. N'est-ce pas un de ces frOins maternels que doit avoir poar vous, mon cher poëte,

J> LOriSE DE NÉGUEPELISSE? ))

Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour arriver an non, et le non pour amener un oui, C<'tle lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madame do Bargeton, il y brillerait do la majesté du génie. Dans l'ivresîe quo lui causait une victoire qui lui fit troho à la pui-sanee, de son ascendant sur les hommes, il pTituno athludesi fière, tant d'espérances se reflélèrent sur son visage, en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de luidire qu'il était beau.

— Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimcr, cette femme! El alors ce .soir elle .sera chagrine,- car toutes les femmes vont le faire mille coqueiteries. Tu soras bien beau en lisant Ion Saint Jean dans Pathmosl Je voudrais être souris pour me glisser là. Viens, j'ai apprêté ta toilette dans luchmubre de n tre mère.

Cette chambre était celle d'dne misère ' d^écentè'. ïl s'y trouvait un ht en nï>yer, garni de rideaux blancs,- et au bas ditffiiel s'éiendait un mai^.'-re lapis vorl. Puis unecorVimo'le à drs^umli' bois, ornée d'iui miroir, et di's chaises en noyer, • ompléi.rienl- lo mobilier. Sur la cheminée, une pendule nppelnit les jows de l'aticifnne aisance disparue. La fenê- Irc av;iil dis riii'Mut bLincs. L''S miirs étaient tendus d'un p.rpier gris, h fli-urs gt'iw^ Le carreau, mu en couleur et IriitW pur Eve, bfilluit rfe propreté. Au milieu de ce(l'3 chambre élait un jj^iiériihm où, .sur un pliileau rouge h r'o- .••aces dorées, .se voyaient trois tassM Cl un .«■nerier en poTc.'liiinn lie r.iinogeu. Kvi^ rouchai! dans uji cabiiiel con1i?n, qui condnait un lit élrnif, une vieille bergère et une Inhle h oiivr.i;j;e près de la fcnf-lre. L'exiguilé de cite cabine do marin exigeai! que la porte vitré<i resjflt toujours ouverte, ullnd'y doiiniT de l'air. Maign' la détresse (jui sorévélaif dans \m rlioscs, la mndcsiio d'itue vie sludiense respirait l.i. l'uur riiix qiii coriM li-.'-.iient la mi'-re etsesdeux cnl'ans, (e spKcinclc (dirait d'nltenilrissnnli'S harmonies.

Lucien nn'ltiiil sa cravate (pjanil le pas de David se fit enlcriilre dans la [letilpcour, et l'imprimeur paTuI ans*^ilrtt avec 1.1 déuiarche et les façons d'un homme [)ressé d'arriver.

— Kh bien ! David, s'écria l'aiïifcillcuT, nD<M iriomplion^t Llln in'riiinel lu ^ns.

— Non, dit i'inrtprimenr d'un air cohfus, Je ilens tO remerrjcr de ci Ile pn u\e d'amilié, qei m'a fait faire do .férieiiHOH réfletiniis. Ma vie, l\ miii, Lucien, est arr^h'-e. Je Mil"* imvid S'i hard, imprimeur du roi h AngoiiiPme, ef diiiil je nom se ht sur Imjs les murs, au Ims des rffflChe.'i. l'oiir l((»fH»r<onn(V«d<» celll•efl^te, j(<!«iilsiiti flrlisati, nn né- KoHéml «i lu veux, nmi4 nn liilMsiriel éfnllll en hniillqne, rnndi» Ifc'irtilien. nii roin rie la plnee du M<^r|er. Je n'ai en-

core ni la fortune d'un KelleT; ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que les nobles essayent encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme? Par quoi puis-je légilimer celte subito élévation î Je me ferais moquer do moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation ditl'érente. Un prote n'est engagé à rien. Tu travaillesà acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occupations aeluelles par ton avenir. D'ailleurs, tu peux demain entreprendre aulre cho^e, étudier le droit, la diplomatie, entrer dans l'adniinislration. Enfin, tu n'es ni chiffré ni casé. Profite de la virginité sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs! Savoure joyeusement fous les plaisirs, même ceux que procure la vaniié. Sois heureux, je jouirai de Icssuccès, tu seras un second moi-même. Oui, ma pensée me permetlra de vivre de la vie. A foi les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts do ses intrigues. A moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Eve. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te souteiiir. Si tu as h te plaindre de queli(ue trahison, tu pourras te réfugier dans nos cœurs, tu y trouveras un amour iiiallérable. La proteclion, ta faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux lêles, pourraient so lasser, nous nous nuirions h deux; marche devant, tu me remonjueras s'il le faut. Loin de t'envier, je me consacre à toi. Ce que lu viefis de faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîlresse peut-être, plutôt que de m'abandOnrier, que Ab me renier, cette simple chose, si grande, eh bien I Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soiicis de paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Monfgommei-y e-t dans mes goftts. Enfin, quand tu me causerais quehiues tourmens, qui sait si je ne serai pas toujours Ion obligé? En disaïut ces mots, il coula le pluslimide des regards vers Eve. qui avait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tout. — Enfin, dit-il à Lucien élouné, tu es bien fait, lu as une lolie laille, tu portes bien les habits, tu as l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirais des sottises ou je ne dirais riendu tout: toi, tu peux, pour obéir au [iréjugé des noms, prendre celui de ta mère, te taire a[ipeler Lucien de Rubempré; moi, je suis et serai toujours David Séchard. Tout le sert et tout me nuit dans te monde où tu vas. Tu es fait [iour y réussir. Les femmes adoi'eronl ta figure d'ange. N'est-ce pas, Eve?

Lucien .sauta au cou de David et l'embrassa. Celle modestie coupait court à bien des doules, h bien des diflicul- (és. Comment n'eOl-il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait ii faire parauiitié les mêmes rétlexions qu'il venait de faire par ainhilion ? L'ambitieux et l'amoureux srntaieiil la roule aplanie, le cœur du jeune hommo et do l'ami s'épanouissait. Co tut un de ces momens rares dans la vie oit toutes les forces sont doucement tendues, ofi foules les cord(>s vibrent en rendant des sons pleins. l\lais celle sagesse d'une belle Ame exeilaif encore en Lucien la tendance qui port() l'homme h tout rapporter li lui. Nous disons lotis, plus ou monis, comme Louis XIV : L'Élut,-e'est moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa .Sieur, le dévouement de David, l'habitude qu'il avait de se

voir l'objet des ell'nrts secrets d s trois êlres, lui don-

n.-iienl les vices de l'enfant de famille, l•n^•end^^■lil■nt en lui cet égoïsme (pii di'von' le noble, el (pie madame de Biirget U)ii caressait en rincilant fi oublier ses obligations CriVei-s sa .wur, sa mère et Daviil. Il n'en était rien encore; matt n'y avait-il pas h craindre qu'en (■tendant autour de lui le cercle de son ambition, il l'ftt contraint de no penser (pi'à lui pour s'y maintenir.

retle ('iiKiiliin passée, DnVid fltobSérverS Lucien que' sôW poëiiin de Saint Jeun dans PnthmoS étillt peui-êlre tfop Ml>l(f|ne pour flfi'e hj flcvwi dit mrtti(l/''ft ff^if la puékïè'AfM'-

LES DEUX POETES

calyptique devait être peu familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter André de Chénior, et do remplacer un plaisir douteux par un plaisir rerlain. Lucien lisait en perfeclion, il plairait nécessairement et montrerait certainement une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans indulgence pour les fautes des autres, elle leur prêle aussi ses magnifîqurs croyances. Il faut, en effet, avoir bien expérimenté la vio avant de reconnaître que, suivant un beau mol de Raphaëj, comprendre, c'est égaler. En général, le sens nécessaire à rititelligence de la poésie est rare en France, où l'esprit dessèche prompti'rrient la source des saintes larmes de l'extase, où personne ne veut prendre la peine de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'infini. Lucien allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.

Quand 1rs deux amans furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu'en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs, il voulait et redoutait un éloge, il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa coquetterie atissi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait eu l'air do quêter un remcrcîment; il trouvait toutes les paroles compromcltantes, et .se taisait en gardant une attitude do criminel. Eve, qui d(!vinait les tortures de celle modestie, se plut à jouir do ce silence ; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en aller, elle sourit.

— Monsieur David, lui dit-elle, si vous no p.isspz pas la soirée chez madame de Bargelon, nous pouvons la passer ensemble. Il luit beau, voulez-vous aller nous promener 16 long do la (.harente? nous causirons de Lucien.

David eut envie do se prosterner devant relie délicieuse jcuiic fille. Eve avait mis dans le son de sa voix des récomp<!nses inespi'rées; elle avait, par la tendresse de l'accent, résolu lesdiflicull(!s de celte siiuation ; sa proposition était plus qu'un élo^re, c'était la première faveur de l'amour.

— Seulemeul, dit-elle <'i un gesie que lit David, laissezmoi quelques instans pour m'Iialiiller.

Djivid, qui (le sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en rhantoronnani, co qui surprit l'honnête Poslel, et lui donna de violons soupçons sur les rolalions d'Eve et do l'imprimeur.

Les plus prliles circonstances de celle soiréeagirent beaucoup sur Lucien, que son carnclère portait n écmilcr li'S fireuiii'ns impressions. Comme lous les amans inexîiérimenlés, il arriva de si bonne heure, qun Louise n't'Init pas ( rirore au snlon. Monsieur de Bargelon s'y Iroiivail seul. Lucien avait di'jà commencé son n(i[irenlissage des peliles lArlielés par lesquelles l'amnitt d'une femme m''riée acbèle .son bonheur, et cpii donnent aux fenmnes la mesure de ce qu'elles peuvent ixigiT ; mais il ne s'était pas encore Ipoiivé face il lacfl av(<c monsieur de nar^relon.

Ce genlIIlKunmer'Inil un i\<^ cei petits esprits doucement élablis enire l'inotlcrislve nullilé i|ui comprend encore, et la (ière slupldil * ipii no V( ul ni rien nccepler ni rien r. udre. PélHîIre i|i' ses devoirs envers le monde, et s'elVorç.inl de lui /■•Ire agrédlili', il avait ndnpié In sourire du danseur [lour unique l.uiKage. Conleni ou mécnnlcul, il souriait. Il sutiriail ii uni' nouvelle déMisheuse au'^si bien iju'/i l'annoiife d'im heureux (•vi-nemenl. Ce sourire ri'pon'Iail h lout p.ir les expressions (jue lui donnait monsieur do Hnrtfeiori. S'il fallait nli.vilumeni une approbation direrte. il rcnforrail son sourire par un rire ronqilnisiinl, vu ne jrtchnnl une parole qu'il In dernière exlréiiuli'-. Un léle h ITIe Ini faisnii (éprouver le seul nuilinrrns qid conqiliipisit sa vie vég(Mnliv(>; il ('(lait nlor>( oblig('' dn (•herchcr quelipie chose dans l'imloen.sile de son vide inlérienr. La plupart du Ictnps il se (Irail de peine eu re(ireiiarit les nnivs coiiliimeHde son enliiiim : il pensjiit Iniil liiiiil, il voiih iuiliail mit niolii>lre<i <\r- Inils (le .sa vie; il vous ciprinmil sch bcvoiriH, S('s pellli s 8011-ulions, qui, pour lui. rcsM<niblHii>nl ti divs iilt^cM, Il ne

parlait ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversalion par où se sauvent les imbéciles, il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie. — Par complaisance pour madame de Bargelon, j'ai mangé ce matin du veau qu'elle aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souflrir, disail-il. .lestiis cela, j'y suis toujours pris ! Expliquez-moi cela? Ou bien :— Je vais sonner pour demander an verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la mèmeoccision? Ou bien: — Je monterai demain à cheval, et j'irai voir mon beau-père. Ces peliles phrases, qui ne supportaient pas la discussion, arrachaient un non ou un oui à l'interloculeur, et la conversation tombait à plat. Monsieur de Bargelon implorait alors Tassislance de son visiteur en mellanf à l'ouest son nez de ^neux carlin poussif; il vous regardait de ses gros yeux vairons d'une laçon qui signifiait:— Vous di/es?— Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les chérissait, il les époutait avec une probe cl délicate attention, qui le leur rendait si précieux, que les bavards d'Angoulême lui accordaient une sournoise inlclliuence, et le préicndaienl mal jugé. Aussi, quand ils n'avaient plus d'auditeurs, ces gens vcnaienl-ils achever leurs récils ou leurs raisonnemens auprès du genlilhomme, sûrs de trouver son sourire élogieux. Le salon de sa femme élan! toujours plein, il s'y trouvait généralement h l'aise. Il s'occupait des plus petits délails: il regardait qui enirail, saluait en souriant et conduisait à sa femme le nouvel arrivé; il guellail ceux qui parlaient, cl leur faisait la conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la soirée était animée, el qu'il voyait chacun è son affaire, l'heureux muet restait planlé sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pâlies, ayant l'air d'écouler une conversalion politique; ou il venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun jeu; ou il se promenait en humant son labac el soufflant sa digestion. Anni« était le beauc(Mé de sa vie, elle lui donnait des jouissances infinies. Lors- (|u'elle jouait son ri^le de maîtresse de maison, il s'(>tendait dans une bergère en l'admiranl ; car elle parlait pour lui : puis il .s'iHait fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases; el, comme souvent il ne les coinpreuail(|ue longlenips après qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui parlaient comme des boulets entrri'és qui se réveillent. Son respect pour elle ail. lit d'ailleurs jusqu'fi l'adoration. Une adoration quelconque ne siiflil-elle pas nu bonheur de la vie? Kn personne spiriluelle et généreuse, Annis n'avait pas abusé de ses avantages en rcconnaiss:int chez son mari la nature facile d'un enOinl qui ne dcniandail pas mieux que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend .soin d'un niantenii : elle le tenait propre, le brossait, lo .serrait, lt> nii'nageait; el, se scninni m('n,igé, brossé, soigné, monsieur de B.irgelon avait ronlracbi pour sa (emino une alVeclion canine. Il est si f.icile de donner un bonheur i|Ui ne rortie rien I Hladanie de B.irgeton, ne connaissant !t son mari aucun nuire plaisir que relui de In bonne chère, lui faisiiit l'aire d'excellens ilfners ; elle avait pitié de lui ; Jamais elle no s'en était [ilainle, et (Quelques pcr'-nnnes, ne coiiiprenanl p<i« le silence de sa flerli', prêl.uiMil h nionsieiir de niirgclon d( s vertus cachées. Elle l'avail d'ailleurs discipliiK* millbdremenl, ol l'obiMssance de rel homme aux volontés de sa l'emnie était pn^^ive. FUe hil dis,iil : — Fniles une vi'il'* h monsieur ou madame une telle, il y allait comme un soldai h s.i fiiilion. Aussi devant elle se leuailil au port d'armes et immobile. Il était ('n re nionienl question de nommer ce muet depiih'. Lucien ne prniiquail \n% depuis assez Innglemps la maison pnnr «voir soulevé lo voile sous lequel »o rnchnil re car.i. " ' '. .

Monvieiirde B.irgelon, envevell dans ■ |

lout voir et tout comprendre, se fAis.Ti ' a

.Mience, lui «emWaii pioiligiciisemenl hnpcnnl. Au lieu do le prendre pour une borne de granit. Inclon lli de crpriililhdintiie un sphinx redoui.ible, par ^ ' 'ul .|u|

pori" les hommes d'iinairinalion A l(> ■ pi'^i' r

une flnie h lotîtes les formes, rlll ( i ' "' de lo

n.illcr.

DE BALZAC

— J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect que l'on n'en accordait à ce bonhomme.

C'est assez naturel, répondit monsieur de Barpeton.

Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.

— Vous habitez L'Houmcau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui demeurent loia arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.

— A quoi cela tienl-il? dit Lucien en prenant un air agréable.

— Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton, qui rentra dans son immotJilité.

— Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme capable de faire l'observation peut trouver la ïause.

, — Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales I Hé! hél...

Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.

— Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frémissant de la niaiserie de cette demande.

— Oui, elle s'habille, répondit nalurellemont le mari.

Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes en gris, et dont les enlre-deux étaient plafonnés, sans trouver une phrase de rentrée; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit lustre à vieilles pendeloques de cristal dépouillé de sa gaze et garni de bougies. Les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampas rouge inonlrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion extraordinaire. Le poêle conçut des doutes sur la convenance de son costume, car il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur do la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du temps de Louis XV; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le courtisant pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un dada que l'on pût caresser.

— Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à monsieur de Bargeton, vers lequel il revint.

— Uaremcnl.

, Lo sil(;nce recommença. Monsieur do Bargeton épia comme UNO chatte soupçonneuse les moindres mouvemens de Lucien, qui troublait son repos. (Chacun d'eux avait peur de l'aulre. — Aurait-il conçu des soupçons sur mos assiduités? pensa Lucien, car il paraît mY^Iro bien hostile! En ce moment, heureusement pour Lucien, fort embarrassé de soutenir b'S regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton l'examinait allant et venant, l(> vieux dom'"-li'|"e, qui avait mis une livn'e, annonça du ClwTlelct. Le baron entra lort aisi'ment, salua son ami liargnlon, et fil h Lucien une petite inelinatlon de IT'te qui (Wait alors à la modi', mais que h; poêle trouva financièrement impertinente. Sixte du r.hfllelet portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, il sous-f)ir(ls intérieurs qui le mainleiiaii;nl dans ses plis. Il avait d^s souliers fins et des bas <le fli écos.sais. Sur son gilet blanc flotlait lu ruban noir dn .son lorgnon. ICnfin son habit noir so rerommand.iit par une coupe et une (orme parisiennes. C'était bien le bell,1- Ire que ses aniéf r;(l<'iis annonçaient : mais l'Agi' r.tvail lii-jà dolf'; d'un pi'lil ventre rond as^rz dlllieile h ronti'uir d.ins les lioriics d(^ l'i^lf^anee. Il teignait ses chevimx et .ses favoris blaiicliis fiar les soufVraiices de son voyage, ce qui lui donnait un air dur. Hoii teint, autrefois très délicat, avait jirls la roiileiir ruivri-e di-s gens qui reviennent des Indi-s; mnissn tournure, quoiqui* ridicule par les prétentions qu'il conservait, n'-vélait néanmoins l'agréable secn-- Ifiiri! des rominandeniens d'une altesse Impr'riule. Il prit »on lorgnon, reganla le pantalon de nankin, les boKos, le gilcl, riiabit bleu fail U AugoulAme de Lui ien, enfinloiit son rival. Puis il rennl rrnidotnent le lorgnon dons In poche de .son gilel coiniiie s'il efti dit : — Je suis coill<'nl. LiTasi'déj.i ()«r l'i-li-gniife ilii liii.inrier, Lucien pensa (|u'il aurait ftd revanche quand il rnonlrerail l\ rassemblée son visagi> Bnirnô par la poAsio: mnin il n'en éprouva pus mo'ns une

vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la prétendue hoslililé de monsieur do Bargeton lui avait donné. Le baron semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux humilier celle misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux en s'examinant; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et il jugea nécessaire do la lâcher en prenant un air affairé. — lih bien 1 monsieur, dit-il à du Cliâtelet, qu'y a-t-il de nouveau ? dit-on quelque chose?

— Mais, répondit méchamment le directeur des contributions, lo nouveau, c'est monsieur Chardon. Adressezvous à lui. Nous apportez-vous quelque joli poème? demanda le sémillant baron en redressant la bouclo majeure d'une de ses faces qui lui parut dérangée.

— Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dil vous consulter; répondit Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi.

— Bah 1 quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, ma grande épîlre à une sœur de Buonaparte (l'ingrat!), ne sont pas des titres à la postérité!

En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs bracek^ts étages sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma Lucien. Monsi(îur du Châtelet adressa galamment à cette reine des complimens nauséabonds qui la liront souriie de plaisir, tant elle fut heureuse d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard avec son cher poêle, et répondit au directeur des contributions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité.

Eu ce moment les personnes invitées commencèrent h venir. En premier lieu so produisirent l'évèque elson grand vicaire, deux figures dignes et solennelles, mais (pii formaient un violent contraste : monseigneur était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, ils avaient des yeux brillans, mais l'évéïiuo était pâle, et son grand vicaire olliait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez l'un et chez l'autre les gestes et les mouvemens étaient rares. Tous deux paraissaicml prudens, leur réserve et leur silence intimidaient ; ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.

Les deux prêtres furent suivis par madame de Cliandour el.son mari, personnages extraordinaires que les gt'ns auxquels la province est inconnue seraient tenlésde croire une fantaisie. Lo mari d'Amélie, la femme qui so posait comme l'anlagoniste de madame do Bargeton, monsieur do Chundour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-dovnnl jeune homme, enconi mince ,'» quarante-cinq ans, et dont la figure res.seinlilait à un crible. Sa cravate élait toujours nouée de manière à présenter deux pointes menaçantes, l'une h la hauteur do l'oreille droite, l'autre abaissée vers In ruban rouge de sa croix. Les basijues do son habit étaient violeniuienl renvers(^'s. Son gilet très ouvert laissait voir une elieniise gonlli'e, enipesi'e, fermée par d(!s épingles snrcliaigi'es d'orli'îvrcrie. Enlin loul son vêlement avait un (aractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, (|u'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se reganlail coidinuellenieiit avec une sorte desallslacUon de haut eu bas, eu veiilianl le nombre des boutons de son gilel, en suivant les lignes onduleusi's (|ue destinait son pantalon collant, en caressant ses jambes par un n^urd ()ui s'arn'lait amoureusement sur les pointes do ses bottes. Quand il cessail de .se contempler ainsi, .ses yeux cherchaient une glace ; il exainmail .si ses cheveux tenaient la Irlsure ; il interrogeait les leiiiines d'un leil hiuireux en iiieltant un de .ses doigts dans la poche do son gilet, .so

LES DEUX POETES

penchant en arrière, et se posant de trois quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans la société aristocratique do laquelle il était le beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des grarelures comme il s'en disait au dix-huitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes: il les faisait rire. Monsieur du Chàtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son all'ectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée, depuis que madame de Bargelon s'était éprise du Bjron d'Angoulême. Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tète chargée de plumes en été, do fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflemens d'un asthme inavoué.

Monsieur de Sainlot, nommé Astolphe, le président de la société d'agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée, qu'on appelait Lili, abréviation d'Elisa. Le nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin, jurait avec le camclère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassièrc. Astolphe passait pour être un savant de premier ordre, tgnorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit les articles sucre et eau-di;-vie dans un dictionnaire d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans tous les anciens ouvragi'S où il était question do ces deux produits. Tout le défiartemi'nt le croyait occupé d'un traiti' sur la culture moderne. Quoiqu'il rcslAt enfi-rmé pendant toute la malinéo dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si quehjuun venait le voir, il se laissait surprenilro brouillant di's papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume, mais il emfiloyait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet : il y li'-ait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuillciait Cicéron pour y prendre h la volée une phrase ou di's passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événemensdu jour; puis le soir il s'elVorçait d'amcm-r In conversation sur un sujet qui lui permît d(^ dire : — Il se trouve dans Cicé- Ton une [lago qui semble avoir été écrite pour ce qiii se passo (le DOS jours. Il ri'cilait alors son passage au grand ctonnement des auditeurs, qui s(! redisaient entre eux : — Vraiment, Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se contiit par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses croyanc(>s sur monsieur <le Saintot.

Afirèsce couple, vint moniieur de Uartas, nommé Ailrien, riif)mirie <)ui chantait les oirs de basse-taille, et qui avait d'(''tiornies prétentions en inusiqun. L'amour-proprr» l'avait assis sur le solb'ge, : il avait commencé [)ar sadinirer luimême en cb inlani, puis il s'é'tail mis h parler musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical était devenu riiez lui comme une monomanie ; il ne s'animait qu'en parlant <le musii|iie, il soiill'rnil pendant une .soirée jusipi'à ce ipi'on le priJlt tle clianler. Tne l'ois <|u'll ovait lieii^'li' un de ses airs , vi vie rominençail : il paradait, il se hniis'-jijl sur ses talons en recevant des romplimens, il faisait le modeste ; mais il allait néanmoins (le (çroupe en groupe pour y recueillir des éloges ; puis, qiianl tout était dit, il revenait ii la nitisii|iie en enlainanl une discussion h propos des difliciillés de son nir ou en vantant le rompnsileiir.

Monsieur Alexandre de llreblnn, le héros de la st'pia, le dessiiinteiir qui liileslnit les clianibres de xes nmis par des prodnrlKins s,ui^,'reiiiies, el pftiail Ions les nlbiims du di'jiarleineiil, necoinpagnail monsieur di- llarlas. Clincun d'eux (loiiuait le bras il la feiiinie dn l'autre. Au dirr île la i lirnniquo Bcandnlcuso, celle Irnnsposiiion (iinli romplele. les

deux femmes, Lolotle (madame Charlotte de Brobian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas), également préoccupées d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir do paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison, où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies , otfraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualité d'artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient l'air des comparses qui, dans les petits théâtres, figurent la haute société invitée aux noces.

Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des plus originales fut celle de monsieur le comte do Senonches, aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure liâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More, et vivant en très bonne intelligence avec monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.

Madame de Senonches (Zéphirine) était grande el belle, mais couperosée déj.à par une certaine ardeur de foie, qui la f.ii.sait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions, lui [lermcttaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient l'aifeclation, mais qui peignaient la passion el les caprices, toujours satisfaits, d'une personne aimée.

Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la di|iloinatio pour venir vivre à Angouléino auprès de Z.iiiliirine, dilo aussi Zizine. L'ancien consul prenait soin du ménage, faisait l'éducation <les enfans, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et do madame de Senonches avec un entier dévoilment. L'Angoulèmo noble, l'Angoulènie adniinislratif, l'Angouléme bourgeois, avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes ; mais, à la longue, ce mystère do trinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy ertt semblé prodigieusemeul inunoral s'il avait fait mine do se marier. Quand Jacques cliasisait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les peiiles indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur ,sa fennne. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient h le l'aire poser, et l'annonçaient h ceux i|ui ne connaissaient pas le mystère atin do les amuser. Monsieur du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient lournt> i\ la mignardise et à l'enfantilla.^e. Il .s'occupait de .sa toux, do son sommeil, do sa digestion et do son manger. Zephirine avait amené' son factotum à faire l'homme de pidile saiili' ; elle le ouatait, l'enibi'guiiiail, lc< niédlciiiait ; elle renipàliiil de mets choisis romiiie un liiehon ili> inarinnsi' ; elle lui ordoHnnil ou lui defi-ndail tel ou tel aliment ; elle lui brodait des gilets, des bouts de rravates el des mouchoirs ; elle avait tiiii par l'habituer h porter île si jolies rlios(>s, (m'elln le nK'tamorphosail eu une sorte d'idole ja|ionaisi>. I.<>iir entente (''lail d'ailleurs miiis luéconipte : Zl/iiie repardail h tout propos {'rancis, et Francis .semblait prendre ses idée» dans les yeux de Zi/lne. Ils hl/tmaienl, ils .souriaient on- .semble, et sendil.iienl se consulter pour dire le plus simple bonjour.

Le plus riche propriélalre dc'» environs, l'Iionime rnvl(> di- Ions, monsieur le ninrcpiis de l'inientel et sa feniine, qui r(''unis.saienl h eux deux qimranle mille livres de ri>nle, et passaient l'hiver h Pans, vinrent de In o.unii.igne en ralèche avec leur' voisins, monsieur le baron et madame In baronne de Uasti^junc, nrrom|vigiii''s de l.i tante di< In !«»ronne, et de leurs tilles, deux rlinrmnnles jeuin's personne». bien élevées, pn<ivres, mais mises nvec relie siinpluilé qui fhil tant valoir le» be.iulés naturelles. Ces personnes, qiif certes, ('-LTienl r<''liie de la romp.ignie. furent n<^<trt (inr un frolil silence el pat un resivrl plein de inlousie. .surtout i|iiau<l chacun vil \\ UiëUnclion de Inrruetl que leur M ma-

DE BALZAC

dame de Bargeton. Ces deux familles appwtenaient a ce petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessns des commérages, no se mêlent à aucune sociélé, vivent dans une retraite silencieuse, et gardent une imposante digniié. Monsieur de Pimenlel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs tilres ; aucune familiarité ne mêlaient leurs femmes ni leurs filles à la haute coterie d'Angoulême; ils approchaient trop la noblesse do cour pour se commettre avec les niaiseries de la province.

Le préfet et le général arrivèrent les derniers, accomp-ignés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur 1rs vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire rie canton recommnndable par do belles propriétés ; mais sa tournure ef sa mise trahissaient une désuétude complèle de la société : il était gêné dans ses liabils, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour do son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait; il semblait prêt à rendre un service domestique; il se montrait tour à tour obséquieux, inquiet, grave, il sempressait de rire d'une plaisanterie, il écoulait d'une laçon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant ([u'on se moquait de lui. l'Iusieurs fois, dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à suie ; mais l'infortuné monsieur de Séveiac tomba sur monsieur de Barlas, qui lui répondit musique, et sur monsieur de Sainlot, qui lui cita Cicéron. Vers lo milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'entr-ndro avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle du Brossard, qui n'étaient pas les doux figures les moins intéressantes de cette société. Un S"ul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise celle prétention à la parure qui révèle une sccrèlo misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse Olle, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être iortc sur le piano ; elle lui faisait offlcicllemenl partager (eus les goûts des gens à marier, et, dans son di'sir d é- •ublir sa chère (amille, elle avait, dans une même soirée, prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons < t lj vie lran(juilledes propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deuï, elles avaient la dignité pincée, aigrc-doucn, des personnes que chacun est enchanté do plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoisme, et qui ont sondé le vide des phrn-^es conso'atrices pur les pi^'Hes le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de Séverac avait cinijuanic-neuf ans, il était veuf et sans enfaas ; la mère et la fille (•coulèrent donc avec une dévo-ticuso admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnaneries.

— Ma fille a loujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, coinnio la .«-oiu que l'ont ce.s prlites hfites inléresso les femmes, jo vous demanderai la peinii»>>ion d'aller à Séverur montrer ii ma Camille (comment ça .se récolle. Camille a tant d'inlelligenciî qu'elle saisira sur-le-champ tout ce que vous lui dire/. N'o-l-elle pas compris uu jour la raison inverse du carré des distances 7

(j'Ile phrase l^niiina glorieusement la conversatiou onlri! nioiisienr de Sévcrac cl roadauic du Bros.sard, aprùs la lecture de Lucien.

Quelques liahiiut'-.s se coulèreul fimilièremetil dans l'nssenibléi-, ainsi i|ue deux ou trois lils de famille, timides, HilencieuT, parés eoninie des rliAsses, Ijenreux d'avoir élo i^onviét 11 celle sulejuiilé lilléraire. 'Joules les femmes so raiigèn-nl .M'Tli'usemeni en un ctîrcle, deriière lequel les lionimnssolinreiil debout, ('.elle nssomliléi' de pi'rsonnHge$ bizarres, aux (.U'-Uinie.s liéti-ror.hli.'.s, aux visa:,'es grimés, devint Irè.s inqKjMinli> pour Lucien, dont le i^o'ur palpiin quand il so vil l'uhjel du Ions li^s regards. Unelquo lundi i|u il fùl. il ne souliiil pus lacilemeBl (vite ()remi('re('»prcuve, i)ial)a(! lo-i cncoiinipemeMB de sa niailresse, qui di'sploya lo l'u»l(! du sus ri'vi'reiii e.-> <•! .ses plu» prei-ieuse-i giAces en ree,(!vmil les ilhi'.lie.s s(piiiinil(';s de rAiiljouiniiis. 1.(1 «lal.iiMi luqiu.'l il i-lail en proie lut coiiiinui'; piir nue rircoiihlani'e l.icitoè prévoir, rnau qui (Jvv«ii elliiruuch'ir un jf.-Muo tiomiiii^

cDcore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout oreilles, s'entendait appeler monsieur do Pubempré par Louise, par monsieur de Bargeton, par l'évêque, par quelques complaisans de la maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité do ce redoutable public. Intimidé par les œillades iuterrogaiives des curieux, il pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait les jugcmens anticipés que l'on portail sur lui avec cette franchise provinciale souvent un peu trop près de l'inipolitcsse. Ces continuels coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui même. Il attendit avec impatience lo moment de commencer sa lecture, afin de prendre une attitude qui fit cesser son .supplice in^ lérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame do Pimente.l ; Adrien s'entretenait du nouvel astre niusical, de Rossini, avec mademoiselle Laure de Rastignac; Astolphe, qui avait appris par cœur, dans un journal, la description d'une nouvelle charrue, en parlait au baron. Lucien ne savait pas, le pauvre poète, qu'aucune do ces injelligences, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes pes pexr sonnes, privées d'éniotions, étaient accourues en sp Ironfipant elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, altirpnt toujours lo public. Les mots beauté, gloire, poésie, ont des sortilèges qui séduisent les esprits les plus gro.ssicrs.

Quand tout le monde fut arrivé, quo les causeries curent cessé, non sans mille avcriissemens donnés aux interrupteurs par monsieur do Bargeton, que .sa femmp envoya comme un suisse d'église qui fait retentir sa cann^ sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près do madame de Bargeton, en éprouvant uno violente secousse d'âme. Il annonça d'une voix troublée que, pour ne tromper l'altenle de personne, il allait hre les chefs-d'œuvre récennnent retrouvés d'un grand poète inconnu. Quoique les poésies d'André do (^iiénier pussent été publiées dès 1819, personne, à Angoulême, n'avait encore enlendu parli^r d'André de Chénier. Chacun voulut voir, dans celle annonce, un biais trouvé par madame do Bargeton pour ménager l'amour-propre du poêle, et meltro les audilcur# à l'aiso. Lucien lut d'abord lo Jaune malade, qui fut accueilli par des murmures flatteurs ; puis VAvetigle, poëmo quo ces (\sprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut en proie h l'une de ces .soullrances infernales qui ne peuvent t^tre parfaitement comprises que pas d'éminens artistes, ou par ceux que l'enlhousiasi^ie et uns haute intelligence motlent à leur niveau. Pour être Iraduite par la voix, comme pour ôlre sai.sie, la poé'sie exige une sainte altenlion. Il doit so faire entro hi lecleur et l'auditoire une alliance inliiiio, sans laquelle les électriques communications des .sentimens n'ont [ilus lieu. Celle cohé.sion des ùraes inanque-l-olle, le poiile se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu d()s ricancmons de l'enler. Or, dans la sphère oîi se développent leurs facuUés, les honiiiiiisd'inlelligenco possèdent lu vu(! circumspeclive du coliiiin(;i>n, le flair du chien, et l'oreilio do la tanpo ; ils voieiil, ils senlent, ils entendent tout autour d'eux. Lo musicien el le poêle se savent aus.si prompti.'Uient admirés ou incouqiris, iju'uno plante se sècho ou se ravive dans une atmosphère amie ou eiineinio. Le» murmiij'es des homim^s, i|iii n'elalent venus lii que pour leurs feinmes, et qui .se parlaient de leurs all'aires, relentissaienl il l'oreilio de Lucien par les lois do celle acousliipie [)arli(!nlière, do niêaie qu'il voyait les hiatus .sympa- Ihiquesde cpie|(|ues mflciioires violeniUK ni enlrebàillop.s, cl dont les dénis lo naiKUiiient. Lorsque, seinbl.ible h la colombe ilu ilc'liige, Il cliei'cliait un cniii lavoralileoù .son regard p(U »'nrr(Mer, il rriwonlrail les yeux inipatitmli'S do gens (|ui pimsaient (■•vid(Mnnient à prolilerde cetli» réunion pour .S'ililerroger siirqui^lques iiilerèls posilil's. A l'excep- Imn de Laure de llaiti^jiiae, de deux ou trois Jeunes ^•imis et (le I cvêqne, tous les a.'-.si.staiis s'ennuyaient. In ell'(\t, ceux qui coniprniineul la poosiu clierclieni à développer

LES DEUX POETFS.

dans leur 3me ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers ; mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer l'âme du poële, n'écodiaient même pas ses accens. Lucien éprouva donc un si profond découragement, qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever; mais son cœur de poële saignait de mille blessures.

— Trouvez-vous cela bien amusant, Fifme? dit à sa voisine la s^che Lili, qui s'attendait peut-être à des tours de force.

— Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt que j'entends lire.

— .('espère que Nais ne nous donnera pas souvent des vers ie soir, dit Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis forcé d'avoir trouble ma digestion.

— Pauvre chall dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.

— C'est fort bien déclamé, dit Alexandre ; mais j'aime mif^ux le whist.

En entendant celte réponse, qui pa'sa pour spirituelle à cau^e de la significaiion anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent qu" le lecteur avait besoin do repos. Sous ce prétexte, un ou deiix couples s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la charmante Lauro rfe Ttasiignar, et par l'évêque, réveilla Valtention, grâce à la verve coiilro-révolutionnaire des iambes, que plusieurs personnes, cnlraînécs par la chaleur du dt'bit, applaudirent sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération comme les palais grossiers sont excités par les liijueurs fortes. l'endant un moment où Ion prit des glaees, Zéphirine envoya Francis voir le volume, et dit à .sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien étaient impriiuf-s.

— RIai«<, répondit Amélio avec un visible bonheur, c'est bien simple; monsieur do Ruhempré travaille chez un imprlm<'ur. C'est, dit-elle eti regardant Lolotto, comme si une jolie femme faisait elle-même ses robes.

— Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.

— Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur do Ruhempré? demanda Jacques. Quand il travaille do ses mains, rni noble doit quitter son nom.

— Il a eiïectivement (juitti'ï le sien, qui était roturier, dit Zizine, mais pour [irendre celui de sa mère, ((ui est noble.

— Puisque ses vers (en province on prononce verte) sont imprimés, nous pouvons les lire nou^-mêmes, dit Aslolphe.

CMIfi .stupidîtfî compliqua la question jusqu'à en que Sixte du Ctiâlelel erti daigné dire l\ cell(î ignorante assemblt?e que l'annonce n'était pns une pn-raulion oratoire, et que ces belles poé^ie^ ap[iarlen.iient à uu frère royalislo «la rétolutionnaire Marie-Joseph de ( hc-tiier. La .sociélci d'Angoulênie, ii l'cxi-eplinn di' l'évêque, de madame do H/wlignao et de ses deux liiles, que cette grande poésie avait MisiM, «n crut mystidé-e, et s'otrens.i île celle supercherie. Uu sourd nuininire s'iji^va ; ui.ik I iieleu ne l'enleffrtil pas. Isolé de ce mon.l" odieiti par l'eidvrenient que prortui.wlt ime mélodie inlérietire, il s'eiloreait tie ki rc*- [léler, et voyait |eq (igures comme h lr.i\i'r'* im nuage. Il lut la sombre (dégie s'ir le snieide, celle dans le goi)l ancien, oh respire une mélancolie sublime ; puis celle oii est ce vers ;

Tes vers sont doux, j'oimoi» les r(*péler.

lîtiflii II termina par la suave idylle Inlilulée Né^re.

Pl(uig(!e dans une délleleu.se rêverie, um^ main dans se<i boucles, cpi'el'r! avait iléfrisi'os .'•ans .s'en apercevoir, l'autre («Wdaut, les yeUT di^lrAt'*, -tride nu nlilleri d<* «on salon, irtadnme de Il.ir . n'.iil, pour la première f(u's de

.HftVie, Iranspoii ' ère qui lid i-fiHt propre Iw'j'-r

rnmblen elle l'nl : 'ueni disif.'ûle par Amélie, qui

s'était rhifrgiV» de lui ixpruuef lex ytvwi prtMIC».

— Nais, nous étions venues pour entendre les poésies do monsieur Chardon, et vous nous donnez des vers {verse) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du crû.

— Ne trouvez-vous pas que la langue franraise se prête peu à la poésie? dit Astolphè au directeur d'es contributions. Je trouve la proso de Cicéron mille fois plus poétique.

— La vraie poésie française est la poésie légère, la cban^ son, répondit du Châtelet

— La chanson prouve que notre langue est très musicale, dit Adrien.

— Je voudrais bien connaître les vers {versé) qui ont causé la perte de Nais, dit Zéphirine; mais, d'après la manière dont elle accueille la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un échantillon.

— Elle se doit à elle-même do les lui faire dire, répondit Francis, car le génie de ce petit bonhomme est sa justification.

— Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à monsieur du Châtelet.

— Rien de plus aisé, dit le baron.

L'ancien secrétaire des commandemens, habitué à ces petits manèges, alla trouver l'évêque, et sut le mellro en avant. Priée par monseigneur. Nais fut obligée do demander à Lucien quelque morceau qu'il sOt par cœur. Lo prompt succès du baron lui valut un langoureux sourire d'Amélie.

— Décidément ce baron est bien spirilucl, dit-cUo à Lolotte.

Lolotte .se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur^ les femmes qui fai'^^aient elles-mêmes leurs robes.

— Depuis quand reconnaissez-vous les barons do l'empire? lui répondit-elle en souriant.

Lucien avait essayé de déilier sa maîtresse dans nne odo qui lui était adressée sous un titre inventé par tous les jeune*; gens au sortir du collège. Celle ode, si romplaisamment caressée, embellie de tout l'amour qu'il se sentait au cœur, lui r arut la seule œuvre capable de lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement fat madame de Bargelon, en disant ; a klle ! Puis il se posa Oèrement pour diTOuler celle pièce ambitieuse, car son amour-propre d'auteur se sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargelon.

Fn eé moment. Nais laissa échapper son .secret aux yeux des femmes. M.ilgré riiahiliide qu'elle avait do dominer ce monile de toute la hauteur de son intelligence, elli> ne put s'enqiêrher de trembler pour Lucien. Sa rontenanci' fut gênée, ses rcf^nrds demandèrent eu qnelijuo sorie l'indulgiMire ; puis elle fut obligée de rester les veut baissés, et de r.icher son contentement ô mesure que so iléployèrcnt les strophes suivantes:

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