‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 29 sur 45 · A ELLE · texte numérisé non relu

A ELLE

Du Min de c*9 larrons de (tlnlro et de liimidro. Où, sur des sisires d'or, les an(W»aliciilils, AiiK piudï (le Joliuva ruUistiii la ptiOro, De UU3 astres plaiuU^^;

Suivent un rliérutiin il chevelure lilnndo. Voilant \'(t\a\ du Dieu sur miu litviil ninVA, Lai-su au purvis dis ciiutx sou pluaittgo argcolé, 11 du^oiod sur lu Dioiido.

Il a coiuprlH du Dieu lo blonlaisint regard : l'u ^rnle a\\\ nlM)is II riiderl In soudraiico; Jeune tille luIerOe, d bero- le \ ielllard Dans les ncurs do l'onf.inco.

Il In-^crildes niiSlinns loti Im i A I.i niéie liemlele. Il .111 en i M, Ipcu-nr pit'tn de ji>|e II i ...

yu'nn diiiiin» h tu rtit'^'n'.

.j'irt

DE BALZAC

De ces beaux messaorers un seul est parmi nous, Oue la terre amoureuse arrête dans sa route; Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux La paternelle voûte.

Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur Oui m'a dit le secret de sa noble origine, Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur De sa vertu divine.

Mais par tant de lueur mon amour ébloui A lenié de s'unir à sa sainte nature, Et au ten ible archange il a heurté sur lui L'impénétrable armure.

Ah ! gardez, gardez bien de lui laisser revoir Le brillant séraphin qui vers les c eux revole ; Trop tôt il en saurait la magique parole Qui se chante le soir I

Vous les verriez alors, des nuits perçant les vo'les, Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles

Par un vol fraternel ; Et le marin qui veille, attendant un présage. De leurs pieds lumineux montrerait le passago

Comme un phare éternel.

— Comprenoz-vous ce calembour, dit Amélie à monsieur du Chûlelet en lui adressant un regard de coquetterie.

— C'est dos vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir du collège, répondit le baron d'un air ennuyé, pour obéir à son rôle de jugeur, que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C'était dos Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses, des gui-rricrs qui sortaient do leurs tombes avec des étoiles audessus de leurs têlcs. Aujourd'hui, celte friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la garde-robo du paradis remise à neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des paroU^s do Dieu, une Cf p6ce de panihéismc christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cluTchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude ; au lieu d'être au nord, nous sommes dans l'orient; mais les ténèbres y sont (oui aussi épaisses.

— Si l'ode esl obscure, dit Zéphirine, la déclaration mo semble très claire.

— Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez légère, dit Francis.

Quoique la politesse voulût que l'on trouvAt ostensible- Hionl l'ode ravissante à cause do madame dt? Bargelon, les fommos, furii.'uses de no pas avoir de poêle h leur service pour les trailer d'ar)ges, st- levèrent comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial : Très bien, joli, parfait.

— Si vous m'aimez, vous no complimenterez ni l'auteur ni son ange, dit l.ololU^ h son cher Adrien d'un air despotique aufpiel il dut obéir.

— Afirès tout, c'est des phrases, dit Zéphirino à Francis, et l'amour est une poésie en action.

— Vous avez dit IJi, Zlzine, une clioso que jo ptmsnis, mais (|uo jo n'^iurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas on s'épluchanl do la tCio aux pieds par un regard caressant.

— Jo no sais pas co quo jo donnerais, dit Amélio h du CliAleIct, pour voir rnbnissor In fiiTlé de Nuis, qui se fait trailer d'nrchnnKe, comme si elle était (>liis q>ie nous, et qui nous eiicuiadle avec le fils d'un apolliicairo et d'une g.irde-maliidf, doni la 'fpur est une grisctle, ot qui Iravnille clic/ un im[irlmeur.

— Puisque le père rendait des liisciiils contre les vers, dit Jarjjuen, il (Mirait dû en faire mnng-r h son lils.

— Il ronlinue le mi'-iirr d<! son pèrr, car ce qu'il vient de nous donner me siinble dn la drogue, dit Sl.iiiishm rn prenant une de ses poses les plus ngaç.uiles. Drogue pour drojjue, J'aime mieux uulre chose.

En un moment, chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs bien près de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à bien cette sotte conspiration, à laquelle tous ces petits esprits s'intéressèrent comme au dénoûment d'un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain.

L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poêle qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insullant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré, contre lequel la vengeanee fût impossible. Il imila l'exemple que lui avait donné l'adroit du Châlelet, quand il avait été question de faire dire des vers à Lucien. Il vint causer avec l'évêque en feignant de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur ; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir do Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois cette idée inculquée à l'évêque, Francis s'en remit sur les hasards de la conversation pour amener lo mot blessant qu'il avait médité de faire dire par monseigneur.

Quand Francis et l'évêque revinrent dans lo cercle au centre duquel était Lucien, l'allention redoubla parmi les personnes qui déjà lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au nianégo des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées. Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversafion tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait d'ailleurs à mille lieues do ces divinités angoumoisines en s'entendant nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrême quand, ayant pris Lill pour un nom d'homme, il appela monsieur Lili lo brutal monsieur de Sénonches. Le Nemrod interrompit Lucien par un : — Monsieur Lulu ? qui fit rougir madamo do Bargeton jusqu'aux oreilles.

— 11 faut être bien aveuglée pour admctlre ici et nous présenter ce petit bonhomme, dit-il à demi-voix.

— Madame la marquise, dit Zéphirino à madamo de Pimentel, à voix basse, mais do manière à so faire entendre, no trouvez-vous pas une grande ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de. Cante Croix "f

— La ressemblance esl idéale, répondit en souriant madamo do l'imentel.

— La gloire a des séductions quo l'on peut avouer, dit madame de Bargelon à la manpiise. Il est des femmes qui s'éprennent do la grandeur comme d'autres do la petitesse, ajouta-t-elle en regardant Francis.

Zi'phirine no comprit pas, car elle trouvait son consul très grand ; mais la marquise so rangea du côté de Nais en se mettant h rire. ,

— Vous êtes bien heureux, monsieur, dit h Lucien monsieur de l'iineiilel, (|ui se n^prit pour lo nommer monsieur do Itiibeinpn^ après l'avoir a|)pelé Chardon, vous no devez jamais vous emiuyer 'f

—Travaillez-vous promplomentî lui demanda Lolotte, do l'air dont elle eût ilit à un menuisier : Êtes-vous longtemps à faire une boîte 't

Lucien resta tout abasourdi .sous co coup d'assommoir; mais il releva la lêlo (>ii eiitemlanl madaino do Bargeton n'-pondroeii souriant : — Ma chère, la poc'sio ne pousse pas dans la têto do monsieur do llubcmpré comme l'horbo dans nos cours.

— Madamo, dit l'évôquo h Lolotte, nous no .satirions avoir Irop di^ respect pour les nobles esprits nn qui Dii'U mel un de ses rayons. Oui, la poésie esl chose sainte. Qui dit pnésie (lit soullrance. Combien do nuits silencieuses n'ont pas voulues les strophes quo vous admirez I Saluez

LES DEDX POETES.

avec amour le poëto qui mène presque toujours une vio malheurousp, et à qui Dieu réserve sans doute une place clans le ciel parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant la main sur la tèle de Lucien. Ne voyez-vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau front ?

Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'évêque par un regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau. Madame de Bargelon lança sur le cercle ennemi des regards pleins de triomphe, qui s'enfoncèrent comme autant de dards dans le cœur de ses rivales, dont la rage redoubla.

— Ah I monseigneur, répondit le poète, en espérant frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine que nous n'en avons à arracher nos images aux cnlrailles de la plus ingrate des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines afin de les satisfaire toutes ; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et Te sentiment, deux puissances ennemies ; il lui faut enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des piiilosophies entières par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs doivent édore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentimens personnels. Ne faul-il pas avoir tout senti pour tout rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir ? Aussi les poésies ne s'cnfantenl-elles qu'après do péniiiles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et do la société. N'est-ce pas des travaux immortels que ceux auxijuels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement vé(u, comme la Clarixfe de Richardson, la Camille de Chénier, la Vclie do Tibulie, V Angélique do l'Ariosle, la Franccsca du Dante, l'Alceste de Molière, le Figaro do Beaumarchais, la Rcbccca do Walter Scott, le Don Quichotte do Cervantes?

— Ht que nous créerez-vous? demanda du ChAtelet.

— Afinoncer do telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantemcns sublimes veulent une longue expëriencn du monde, une étude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence, dit-il avec amertum(! en jetant un regard vengeur sur co cercle. Le cerveau porto longtemps...

— Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy en l'interrompant.

— Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'évêquo. Ce mol si habilement préparé, cette vengeance attendue,

alluma dans tous les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourinule satisfaction aristocratic)ue, augmenté par l'imbécililédc monsieur du Bargelon, (|ui so mit h rire après coup.

— M')nseign"ur, vous Oies un peu trop spirituel pour nous en ce moment; ces dames ne vous comprennent pas, dit madame do B.ir^'eton, qui (lar ce seul mol paralysa les rires et attira sur elle les regards élotmi-s. Un poi'te rpii prend toutes ses ins()iralions dans la Hdile n dans l'i'gh'-ii une véritable mère. Monsieur de Bubempré, dit<'s-n()us Saint Jrun danx l'nthmn», ou le Feftin de Hullhazur, pour moiilrcr .'i motis('i;,'iii>ur (|ue Rome est toujours la magna parmm de Vir^tile.

Les femnii's échangèrent un sourire en entendant Nais disant les dc'ut mois latins.

Au di'bul de la vie les plus fiers courages ne sont pas erempls (rnluillrminl. Ce coup avait ciivoyi^ tout d'abonl Lucien au foml de Pcnn ; mais il frappa du pied, et ri'vini h la surface, en se jurant du ilomliier ce monde. Comme le taureau piqué de millo nèclies, il se releva furieux, el allait obi'ir h lii voit (In Louise en decliimant Saint Jnin ilani Pathmnf ; m:[\'i la plupart des tables i|« jimi av;iiiiil attiré leurs joueurs , rpu ril(Mntiiiiciii dans l'oruiire de

leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d'amourspropres irrités n'eût pas été complète sans le dédain négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Bargeton. Chacun parst préoccupé : celui-ci alla causer d'un chemin cantonal avec le préfet, celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimente), sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux, La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le département était toujours reconnue dans fes grande, circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.

— Comment trouvez- vous notre poète et sa poésie? dit Jacques h la marquise, chez laquelle il cliassait.

— Mais pour des vers de province, dit-elle en souridnti ils ne sont pas mal; d'ailleurs un si beau poëto ne peut rien faire mal.

Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre.

Du Châteict fut alors requis d'accompagner monsieur do Bartas, qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique, il fallut écouler la romance chevaleresque faite sous l'Empire par Chateaubriand, chantée par ChStelet. Puis vinrent les morceaux ;t quatre mains exécutés par des petites filles, el réclamés par madame do Brossard, qui voulait faire briller le talent de .'■a chère Camille aux yeux de monsieur de Séverac.

Madame do Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète, rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le temps que l'on lit de la musique. Elle fut suivie de l'évêque.àqui sou grand vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire éfiigramme, et qui voulait la racheter. Mademoisello de Rasti^rnar, ipie la poésie avait séduite, se coula dans lo boudoir à l'insu de sa mère. En s'asseyanl sur .son canajio h matelas piqué, où elle entraîna Lucie», Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l'orcillo : — Cher nngo, ils no t'ont pas compris! mais...

Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.

Lucien, consolé par celte flallerie, oublia pour un momenl ses douleurs.

— Il n'y n pas de gloire h bon marché, lui dit madame de Bargeton, on lui prenant In main et la lui serrant. Soutl'rez. souffrez, mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immurt.ilité. Je vouilrais bien avoir ii supjmrler les trav.inx d'une lutte. Dieu vous garde d'une vie alone et s.ius combats, nfj les ailes de l'aigle ne trouvent pas assez d'espace. J'riivie vos souffrances , car vous vivez nu nuiins, vous ! Vous di'qiloierez vos forces, vous esperiTez iu)e victoire I Viilre liitli» sera glorieuse. Quand vous seri'Z arrivé dans la sjibère im()éri'ile où IrAnenl les grandes iulelligences. souvenez-vous ries pauvres gens diKhérit('s jiar le sort, dont rinlelligence s'annihile sous l'oppression tl'un nroto moral, el i^ii pt'rissenl njirès avuir cdnslammeiil su co (pi'étail la vie sans [louvoir vivre, qui ont eu d.'s yeux perçans el n'ont rien vu, de qui l'oilornl i*lait déliial, et ipii n'ont senti que des fleurs empestées. Clinnlez alors \n% [liante qui se dessèche nu r-Mul d'une forêt, élouirée par fies lianes, pnr (les v(^g(Malions gnurmandes, toullues, -ians nvoir i^tê aimi^e pnr le soleil, cl <|ui meurt s;ius ,iv(Mr fleurit Ne serait-ce pas un piM>ui(> d'horrible m<Mani(>lie, un sujet tout lanlaslique? QucIIk rom|MiNilion sublime (jue la peuiture d'une jeune lllle ni'e sous les rirux de l'Asie, ou de <|uelqiie (llle du (b'^rl IransporK'e dans .pu Icpio froid piys dorcideut, appelnnl son suled bien-aïUK'. niournnl de douleurs incouipriscs , rizalemenl

'Kxtrnll <!n In Commit humatnf.)

ncrabliWt do

DE BALZAC

froid et d'amour 1 Ce serait le type de beaucoup d'existcncGS*

— Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'évêque, un poërae qui doit avoir élé fait jadis ; je me suis plu à en voir un fragment dans le Cantique des Cantiques.

— Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve croyance au génie de Lucien.

— Il manque à la France un grand poëme sacré, dit révoque. Crovez-moi : la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de (aient qui travaillera pour la religion.

'— Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase. Ne voyez-vous pas l'idée du poëme poindant déjà, comme une flamme de l'aurore, dans ses yeux?

— Nais nous traite bien mal, disait FiOne. Que fait-elle donc?

— Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni lôte.

Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir, en accompagnant madame de Rastignac, qui venait chercher sa fille pour partir.

— Nais, dirent les deux femmes, enchantées de troubler l'aparté du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.

— Ma chère enfant, répondit madame do Bargelon, monsieur de Rubempré va nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poëme biblique.

— Biblique ! réj éla Fifine étonnée.

Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poërae en objectant son défaut do mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre intérôt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé do tous ses rayons ; les propriétaires no voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétention le craignaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance ; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de ce nouveau Dante, selon le vicaire général, lui jetaient des regards froidement dédaigneux.

— Voilà donc le monde ! se dit Lucien en descendant à L'IIoumeau par les rampes de Beaulieu, car iljest des ins- Uins dans la vie oii l'on uirno à prendre le plus long, afin d'intreli-nir par la marche lo mouvement d'idées où l'on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer. Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien de nouvellos forces. Comme tous les gens cnmenés par leur instinct dans une .sphère élevée, où ils arrivant avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait do tout sacrifier pour d<'nieurerdans la haute société. Chemin l'aisunl, il ôtail un à un les traits envenimés iiu'il avait reeus, il se pari. lit tout haut à lui-même, il gourmandait les niais aux.piels il avait eu aflaire ; il trouvait des réponses fines aux sottes demaniles qu'on lui avait faites, et se dé- .«■espérail d'avoir ainsi de l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux, qui seriienle au bas do la nionla^'iie cl côtoie les rives de in ciiarerite., il crut voir, au clair de lune, Lvo cl David ajsis sur une solive au bord do la rivière, près d'une fabrique, cl descendit vers eux par un .sentier.

Pendant que Lucien courait à sa torlure chez madame de II;iri,'eton,.sa sœur avait pris un(! robe d(! p(;rraline rose l\ nnlli! raies, son chapeau de |)aille cousue, un petit cliâlo do soie; mise simple qui fuisidl croire qu'elle était partie, comme il arrive h toutes les ptirsonnes chez lesquelles uno f'r.iiicleur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi, quand elle i|iiilt;iil son c()^lullle d'ouvrière, intimidait-e||i' |ir(>hf{ieuseiiieiit Diiviil. Quoique l'iiiipriiueur sl^ lOl ré'olu il parler de lui-nièine, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras h la Ih-IIo f>i' jniur traverser L'Iluunieaii. L'aiimur ve |>|fi1i dans ces respeclui'U.ses terreurs, hciiiblables à rejli .> i|ue la gloirn di) l)leii cause aux lideli'H. fw drux amans inanlièrenl silencieusemeul vers I" pont Buinlv-Anno, uflu de gat^mr In rivo gaucho de la

Charente. Eve, qui trouva ce -silence gênant, s'arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière, qui, do là jusqu'à l'endroit où se construisait la poudrerie*^ forme une longue nappe où lo soleil coucliant jetait alors une joyeuse traînée de lumière.

— La belle soirée 1 dit-elle en cherchant un sujet de conversation ; l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, lo ciel est magnifique.

— Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour par analogie. Il y a pour les gens aimans un plaisir infini à trouver, dans les accidens d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature parle pour eux.

— Et ello leur délie aussi la langue, dit Eve en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant L'Houmeau. Savez vous que j'étais embarrassée...

— Je vous trouvais si belle quo j'étais saisie, répondit naïvement David.

— Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.

— Non, mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que...

Il s'arrêta tout interdit, et regarda les collines par où descend la roule de Saintes.

— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bargeton, vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.

— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente, permettezmoi, chère Eve, do vous exprimer quelques-unes des inquiétudes quo me cause la marche actuelle de Lucien. Après co que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et voire mère, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position ; mais, en excitant son ambition, no l'avez-vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances ? Comment se soutlendra-t-il dans lo monde où lo portent ses goûts. Je le connais, il est do nature à aimer les récoltes sans lo travail. Les devoirs do société lui dévoreront son temps, et le temps est lo seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence pour fortune; il aime à briller, lo monde irritera ses désirs, qu'aucune somme ne pourra satisfaire ; il dépensera do l'argent cl n'en gagnera pas ; enfin, Vous l'avez habitué à se croiro grand ; mais, avant de reconnaître uno supériorité quelconque, le monde demande d'éclatans succès. Or, les succès littéraires no so conquièrent que dans la solitude, et pur d'olistlnés travaux. Que donnera madame de Bargelon à voire frère en retour do tant de journées passées à ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter .ses secours, et nous lo savons oncoro trop pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse. Tôt ou lard, cette femme abandonnera notre clu^r frère, après lui avoir l'ait perdre lo goût du travail, après avoir dévetopiié en lui le goût du luxe, lo mépris de notre vie .sobre, l'amour des jouissances, son penchant à l'oisiveté, celte débauche des âmes p()éti(|ues. Oui, je tremble (pie cette grande dame iio s'amuse de Lucien comme d'un jouet. Ou ello l'aime siiieèrement et lui fera tout oublier, ou (^llo no l'aimo pas et lo rendra malheureux, car il en est fou.

— Vous me Klacez lo cœur, dit ftvo en .s'arrêtanlau barra|,'e de la Charente. Mais, tnnl (pie nui mèri^ aura la forco de taire .son |)éiiilil<' métier, et tant ipu^ je vivrai, les produits de noire travail siitlir(ml peut-élro aux dépc^n.ses de Lucien, et lui pernietlroiil d'attiMidre lo moment où sa fortune coiiiinenceia. Je ne manquerai pas de couraK(>, car l'idi'e de travailler pour une per.sonne aimée, dit Eve en s'animaut, (He au travail toute .sou amertume et ses ennuis. Ju suis lieurouso en .songeant pour «lui je me donne tant

LES DEUX POETES

de peine, si toutefois c'est do la peine. Oui, ne craignez rien, nous gngnprons assez d'argent pour que Lucien puisse .aller dans le beau monde. Là est sa fortuEe.

— Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Eve, la lento exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue, ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi, Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisammon savoure l'arôme des festins, lafumée des succès, son amourpropre a .si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera tout plutôt que de déchoir ; et les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins.

— Vous n'êtes donc qu'un faux ami ! s'écria Ere désespérée. Autrement vous ne nous décourageriez pas ainsi.

— Eve I Eve ! répondit David, je voudrais ôlro le frère do Lucien. Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout accepter do moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le discernement du calculateur. Eve, chère enfant aimée, fuites que Lucien ait un trésor où il puisse puiser sans honte I La bourse d'un frère ne sera-t-ello pas comme la sienne ? Si vous saviez toutes les réflexions que m'a .suggérées la position nouvelle do Lucien 1 S'il veut aller chez madame de Bargeton, il no doit plus ôlro mon prote, il no doit plus loger à L'Houmeau, vous no devez piusjrestez ouvrière, votre mèro no doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au .second, chez moi, pendant que je lui bùliniis un appartement au dessus de l'appentis au fond de la cour, à moins que mon [lèro ne veuille élever un second élage. Nous lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, uno vie indépendante. Mon désir do soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que jo n'aurais pas s'il no s'agissait quo de moi; mais il dépend de vous d'autoriser mon dévouement Peut-ôlro un jour ira-t-il 5 Paris, lo seul théâtre où il puis^e s'i produire, et où ses talons seront appréciés el rétribués. La vie de Paris est chère, et nous no serons pas trop do trois pour l'y cntrelenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mèro, no faudra-t-il pas un appui ? Chère Eve, épousez-moi par amour pour Lucien. Plus lard, vous m'aimerez peut-Ciro on voyant les olVorls quo jo fierai pour lo servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux égriloment modestes dans nosgoills, il nous faudra peu do chos(^ ; le bonheur do Lucien sera noiro grauile all'aire, et .son cœur sera lo trésor où nous metirons fortune, soulimons, .sensations, tout I

— Les convenances nous ,s(''parenl, dit l'^vo ému • on voyant comhien ce grand amour se faisait polit. Vous Oies riche, ot jo suis pauvre. Il f.iut aimer beaucoup pour pa.sscr par-dessus une sombinhh! difliculté.

— Vous no m'aimez donc pas assez encore î s'écria David niterré.

— Mils votre père s'opposerait poul-OIre...

— Bien I bir'nl répondit David, s'il n'y a (|uo mon pèroft consullor, vous serez, ma l'ennno. Eve, nui rln'ro ICvel vous vone/, d(i me remlre la vie bien facile h porter en un moment. J'avais, M\nn ! le cd'ur bien lourd de senlimens ipie je ne pouvais ni no savais exprimer. Hiles-moi seuleiuenl que vous m'aimoz un piMi, je prendrai lo rourngo nére.s- .sairo (K)iir vous parler di- tout In reslo.

— Kn vérili-, (lit elle, vous me rendez louto honteuse ; mais, puisque nous nous courKnis nus senlimens, jo vous dirai que Jo n'ai jamais de ma vio pensi* h un niilro (|n'.i vous. J'ai vu rn vous un dn n-s hommes auxquels uno femme pont m trouver IliTo d'appartenir, et jo n'oMiis rspi-rer pour mol, pauvre ouvrière sans avenir, uno .si «rmid(> destini-n.

— Asso/, ns5oz, dltil on Vnssnyflnl sur In travers*» du barrage auprès duquel ils élnlent rcvoniis, car il» nllnlenl et venniont conimn dos fous on parcourant lo m<*mo esparo,

■-- Qu'ayoz-vou ) T lui dilolle on oxpriinani pour la pre-

mière fois cette inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.

— Rien que do bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, l'esprit est comme ébloui, 1 ame est accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux ? dit-il avec uno expression de mélancolie. Mais je le sais.

Eve regarda David d'un air coquet et douleur qui voulait une explication.

— Chère, Eve jo reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-jo toujours mieux que vous no m'aimerez, parco que j'ai plus de raison de vous aimer : vous êtes un ange et je suis un homme.

— Je ne suis pas si savante, répondit Evo en souriant. Je vous aime bien...

— Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.

— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vousottûcher de ne vous donner aucune peine dans la vie. d'abord un pou pénible, quo nous mènerons.

— Vous êtcs-vous aperçue, chère Eve, que jo vous ai aimée depuis lo premier jour où je vous ai vuo ?

— Quelle est la femme qui no se sent pas aimée? demanda-t-elle.

— Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune. Jo suis pauvre, ma chère Eve. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner ; il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup de prétendus bienfaileu''s avec leurs obligés. Si jo deviens riche, ce sera par vous. Ceci n'est pas uno parole do l'amant, mais une réflexions et du penseur. Jo dois vous faire connaître mes déliiuts, ils sont énormes chez un homme obligé do faire sa fortune. Mon caractère, mes habitudes, les occupations qui me plaisent, me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous no pouvons devenir riches que par l'exercice do quelque industrie. Si jo suis capable du dérouvrir une mine d'or, jo suis singulièrement inhabil(^ à l'exploiter. Mais vous, qui. par amour pour votre l'rère, êtes descendue aux plus pelitsdélails, qui avez le génio do l'économie, la patiente attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson quo j'aurai somée. Noire situation, car depuis longtemps je mo suis mis au sein de votre famille, m'oppresse si fort le cœur, quo j'ai consumé mes jours et mes nuits h chercher une occasion do fortune. Mus connaissances en chimie, et l'observation des besoins du pommerco, m'ont mis sur la voie d'une découverte lucrative. Jo no puis vous en rien dire encore, jo prévois trop do lenteurs. Nous souffrirons pendant linéiques années iieiil<^tre ; mais je (luirai |>ar trouver les pro- Ci'dés industriels h la pistodesipielsjo suis depuis quelq\ies jours, et (jui nous procureront uno grande fortune. Je n'ai rien dit h Lucien, car son caractère ardent pilleniit tout, il convertirait mes espérances eu n'aiiti-s, il vivrait en grand .seigneur et .s'endetterait poul-i^ln». Ainsi, gnrdez-moi lo .secret. Votre douco ol chèro compagnie pourra seule nio consof'r pendant ces longues épreuves, connue le désir do vous enrichir, vous ol Lucien, me donnera de la constance cl do la lénacKé...

— J'avais deviné nns,sl, lui dil Evo on l'inlorrompanl, quo vous étiez un do ces Inventeurs auxquels il faul, comme h mon pauvre père, uno fenuiio qui prenne Miiii deux.

— Vous m'aimez donc? Ahl diles-le-niol sans rrainto, h nmi qui ni vu dans votre nom un symbole do num amour. i:vo (Mail In .seule fenuue qu'il y eilldins le monile, el co qui l'Iiiil malérioltemeiil vrai pour Adam l'o.sl moralement pour moi. Mon Dieu I lu'aimer-vous?

— Oui. dilelloen nllongomil rolto simple syllabe par In mnnière dont elle In proiuuiç/i, comme pour (H>uidro l'é-

leililiie de ses sentllliens.

— i:li Ineu ! asseyons nous \h, (li(-il en coni|iil«nnt F.ro par In iiiniii vers une loiiguo pnntn< (|ni so lroii\nilnii l'i» dos rouiM d'une pipeterie. Inlssrg-moi rr''pirrr l'air du .•■olr. enlen<lre les rris de» rninollos. ndinln>r les rayons d« la Itiii" qui Ipiiibleiil surlosonox : lnis«rr mol m'emi'.irer

DE BALZAC

de celte nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur, éclairée pas l'amour, embellie par vous. Eve, chère aimée! voici le premier mouvement de joie sans mélange que le sort m'ait donné ! Je doute que Lucien soit aus.>i heureux que moi !

En sentant la main d'Eve humide et tremblante dans la sienne, David y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.

— Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.

— Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arrivé? dit Eve eu remarquant l'animation du visage de son frère.

Le pcëte, iiTilé, raconta ses angoisses en versant dans ces ccDurs amis les flots de pensées qui l'assaillaient. Eve et David écoulèrent Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur que de petitesse.

— Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion ; ch bien ! je dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame do Bargeton I j'ai lu dans ses yeuï ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties ; mes souflrances, elle les a calmées ; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse I Non, elle ne me trahira jamais 1

—N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix basse David à Eve.

Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait médités. Les deux amans étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien était plein de lui; en sorte qu'Eve et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que laissa échapper l'amant do madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et do David. Lucien, qui rêvait de faire laire à sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin d'étayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir danc cette union un obstacle do plus à ses succès dans le monde.

— Si madame de Bargeton consent h devenir madame do Rubempré, jamais elle no voudra se trouver être la bellesœur tie David Séchard I Cette phrase est la formule nette fl [)réciso des idées (jui tenaillèrent le rouir de Lucien. — Louise a raison ! les gens d'avenir no sont jamais compris par leurs familles, pcnsa-t-il avec amertume.

Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas fanlastiqucmenl tué monsieur do Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive. En réfli:chissant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée d'une Jjllo belle et sans fortune, dlive Chardon, il cill regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais il habitait undo cts rêves d'or où les jeunes gens, montés sur dl^s «ï, franchissrnt toutes les barrières. Il venait de su voir dominant la société, le poète souffrait d(! tomber si vile dans la n'-alité. Eve et David peiiM^rent que leur frère, accablé do tant do générosité, se taisait. Pour <;es deux heDe^flmes, uno acceptation sili^ncieuso prouvait une amitié vraie. L'imprimeur .se mil h peindre avec une élocpicnco douce et cordial»; le bonheur qui les attendait tous (piatrc. Malgré 1rs interjections d'Eve, il mcuhia son premier i'l,ig(^ avec \i: luxe d'un amoureux ; il bAlil avec une ingénue bonne foi l<( .second pour Lucien et le di.'ssus de l'apprentis pour madam(! Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous 1rs soin» d'une filiale sf)llicitude. lùitin il fit la raiiiilli^hi heureuse rt son frèriisi indépendant, qu(; Lucien, chariné par la voix du l)avld et par les caresses d'JCvc, ouliljii Miiis |i-s ombriig"s de la roule, le long do la Charente calme et hrdiante, sous la vuOU;t''toil(''e et d'iiis la tièdi'dlinosphère dy la nuil, la blessante rouroiuie d'rpines quij la sijciélé lui avait (enfoncée sur la tête. Monsieur de Uiibempré reconnut enfin David. I.0 mobilit»'^ de «un raraiière lu rejola bieiilût daublu viu purv, travuilleusu et bourgeoi-

se qu'il avait menée ; il la vit embellie et sans soucis. Lo bruit du monde aristOGratiquo s'éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le pavé de L'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à l'unisson des heureux amans. 2

— Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage? dit-il à David.

— Tu sais s'il s'inquiète de moi : le bonhomme vit pour lui ; mais j'irai demain lo voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui qu'il lasse les constructions dont nous avons besoin.

David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon, à laquelle il demanda la main d'Eve avec l'empressement d'un homme qui ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans celle de David avec joie, et l'amant, enhardi, baisa au front sa belle promise, qui lui sourit en rougissant.

— Voilà les accordâmes des gens pauvres, dit la mère en lovant les yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage, mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je tremble qu'il ne soit eontagieux.

— Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer, vous ne Icrez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre flUo et Lucien à Angoulême.

Les trois enfans s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l'une do ces folles causeries de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir par avance do toutes les joies. Il ftdlut mettre David à la porte, il aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu'à la porte Palet. L'honnête Postel, inquiet de ces mouvemens extraordinaires, était debout derrière sa persienno ; il avait ouvert la croisée et se disait, en voyant de la lumière à cette heure chez Eve : — Que se passe-t-il donc chez les Chardon?

— Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il donc? Auriez-vous besoin de moi?

— Non, monsieur, repondit le poète ; mais, comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l'affaire : ma mère vient d'accorder la main do ma sœur à David Séchard.

Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir de n'avoir pas demandé mademoiselle Chardon.

Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route do Marsac. Il alla tout en so promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où lo soleil se levait. L'amoureux aperçut sous un amandier la fêle du vieil Ours, qui s'élevait au dessus d'une haie.

— Bonjour, mon pèrel lui dit David.

— Tiens, c'est toi, mon garçon? par quel hasard te trouves-tu sur la route à cette iK^ure? Entre par-là, dit le vigneron en indi(]uant à son fils uno petite porto à clairovoie. Mes vignes ont toutes passé fleur, [las un cep do gelé ! il y aura plus do vingt poim.ons à l'arpent cette année ; mais aussi comme c'est fumé !

— Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.

— i:ii bien 1 comment vont nos presses? lu dois gagner de l'argent gros coinino loi ?

— J'en ga;^ lierai, mon (lèro, mais pour lo moment je ne suis pas riclu!.

— Ils Hio blilment tous ici de fumer à mort, répondit lo (>èie. Les buurgi'ois, c'est-à-dire monsieur lo marquis, monsieur le cDiiito, messieurs ci cl ça, prétendent que j'ôlo do la (pialiti'^ nu vin. A ipioi sert l'éducation? à vous brouiller l'entendemiiil. liroute ! ces messieurs recollent sept, (|uelquel'i)i.s huit pièces à l'arpent, et les vendent .soixante frainsla piice, ceiiui failau plus quatre cents francs par arpent dans les bonnes années. Moi, j'en récolte vingt pièces, el les venils trente francs, total six cents l^rancs! Où «ont les niais? Lu qualité! la qualité! Qu'est-ce quoçi

LES DEUX POETE

me fait, la qualité? qu'ils la gardent pour eux, la qualité, messieurs les marquis! pour moi, la qualité, c'est les écus. Tu dis?

— Mon père, je me marie, je viens vous demander...

— Me demander I quoi? rien du tout, mon garçon. Marie-toi, j'y consens; mais, pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les laçons m'ont ruiné ! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des friiis de toute nature ; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement I Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien. Cette année ne se présente pas mal, eh bienl mes gredins de poinçons valent déjà onze francs ! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges?...

— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.

— Ah 1 c'est une autre affaire. A rencontre de qui te maries-tu, sans curiosité?

— J'épouse mademoiselle Eve Chardon.

— Qu'est-ce que c'est ça? qu'est-ce qu'elle mange?

— Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de L'Houmeau.

— Tu épouses une fille de L'Houm'cau, toi, un bourgeois 1 toi, rimprimeur du roi à Angoulèmc! Voilà les fruits de l'éducation 1 Mettez donc vos enfans au collège I Ah çà ! elle est donc bien riche, mon garçon? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin ; car, si tu épouses une fille do L'Houmeau, elle doit en avoir des mille et des cent ! Bon ! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui mo viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout autre qu'à mon fils, jo serais en droit do demander des intérêts; car, après tout, les all'aircs sont les afl'aires; mais je lo les remets. Eh bien! qu'a-t-ello?

— Mais elle a ce qu'avait ma mère.

Lo vieux vigneron allait diro : — Elle n'a qu3 dix mille francs ! Mais il se souvint d'avoir refusé des comptes 5 son fils, et s'écria :

— Elle n'a rien I

— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.

— Va donc au marché avec ça, et lu verras ce qu'on le donnera dessus! Nom d'une pipe ! les pères sont-ils malheureux dans leurs enfans! David, quand je mo suis marié, j'avais sur la tA(() un bonnet do papier pour toute forlune et mes deux bras, j'étais un pauvre Ours! mais avec lu belle imprimerie que je t'ai donnée, avec, ton industrie et tes connaissances, tu dois épouser uno bourgeoise de la ville, uno femme riche de trente à quarante iiiille francs. Laisse la passion, et je te rnarierni, moi ! Nous avons à une lieuo d'ici une veuve de trente-deux ans, meunière, i|ui a cent mille francs de biens au soleil ; voilà ton all'.iire. Tu peux nHmir ses biens à crux de Marsac, ils se tourhenl 1 Ah! le beau domaine que nous aurions, et counne je lo gouvernerais! On dit «prelle va se marier avec Courtois, son premier garçon ; tu vaux encore mieux que lui I Je mèneriiis le moulin, tandis qu'elle ferait les lie.iux liras à \ngoul(*mo.

— Mon pftre, je suis cngng»^...

— D.iviit, tu n'enli-nds rien nu commerre, je tn vois riiini'. Oui, M lu le maries avec, celle» lilledo L'Houmeau, je mn nii'llrai en rO'gle vis-ii-vis île toi, jn l'assignerai |i<mr me payer mes loyers, car jo no prévois rien de bon. Ah I mes p/iuvres presses! mes presses! il vous fallail do l'urgent pour Vdus huiler, vous enlreleiiir el vous faire rouler. Il n'y n qu'une bonne aimi'e ipij [misse nie consoler de cela.

— Mon père, il me semble que, jusqu'à pri-senl, je vous ni ciuisi- prn de rhiiRrm... •

— El très peu payé de loyers, répondit le vigneron.

— Je venais vtuis deninmler, outre voire cousenlemeiil à mon mariage, de me Inirn l'jevir le second étage de >c)- Ire maison, et do construire uuiogement au-dessus de l'nppeiilis.

— Bernique !jo n'ai pas le sou, (u lésais bien. D'ailleurs, ce serait de l'argent jeté dans l'eau, car, qu'est-ce que çj me rapporterait ? Ah ! lu te lèves dès le matin pour venir nie demander des constructions à ruiner nn roi. Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors de Salomon. Mais lu es fou! On ma changé mon enfant en nourrice. En voilà-t-il un qui aura du raisin ! dit-il en s'inlerrompant pour montrer un cep à David. Voilà des enfans qui no trompent pas l'espoir de leurs parcns; vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas éiudier chez les Didot, et toutes ces frimes aboutissent à mo donner pour bru une fille de L'Houmeau, sans un sou de dol ! Si tu n'avais pas étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu le serais conduit a ma fantaisie, et lu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent mille francs, saiis compter le moulin. Ah! ton esprit te sert à croire «lue je lo récompenserai do ce beau sentiment, en te faisant coUitruire des palais?... Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux ceuts ans, la maison où lu os n'a logé que des cochons, et que ta lillo de L'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah ça! c'est donc la reine de France?

— Eh bien! mon père, je construirai le second étage h mes frais, ce sera lo fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, cela se voit quelquefois.

— Comment, mon gars, tu as do l'argent pour bûfir, et tu n'en as pas pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton père !

La queslion ainsi posée devint difficile à résoudre, car lo bonhomme était enchanté de mettre son fils dans uno position (|ui lui permît de ne lui rien donner, tout en paraissant paternel. Aussi David ne put-il obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage, et la permission de faire à ses frais, dans la m.iison paternelle, toutes les constructions dont il pouvait avoir be.soin. Le vieil Ours, ce modèle des pères conservateurs, lit à son fils la grûce de ne pas exiger ses loyers et de ne pas lui prendre les économies qu'd avait eu l'imprudence do laisser voir. David revint triste: il comprit que, dans le malheur, il lupourrait pas compter sur le secours de son père.

Il ne fut question dans loul Augoulèmo que du mot de rèvèipie et de la réponse de madamo de Bnrgi'tou. Los moindres évc-nemens furent si bien dénaturés, augmentt-s, embellis, (|ue le poète devint le hi-ros du moment. IV la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il eu tomba (pielques gouttes dans la bourgeoisie. Quand I ucieri passa par Ueaulii-u pour aller chez madame de liargetou. Il s'aperçut de l'attenlion envieuse avec lni|uelle plusieur> jeunes gens le regardèrent, et saisit quelques phrases qui l'enorgueillirent.

— Voilii un jeune homme heureux, disait un fils de fitmille qui avait assistii à la lecture, il est joli garçon, il a du talent, et madame de Ilargelon en esl folio !

— l-a plus belle fernuK» d'Angouléme o.sl h lui, ftil une aulre phrase (|iii remua toutes les ranilés rio .son ro-ur.

Il avilit impatiemment allendu l'Iieure où il savait trouver Louise seule; il avait besoin de laire accepter le mariage» de sa .^our à celte femme, devenue l'arlnlre île s's destinées. Après In soirée de la veille, LoiiiM< sérail peiil- ^Ire plus tendre, cl celle tendresse pouvait amener un niomenl de bonheur. Il ne s'était p.is Iroiiipi' : nviilanie d.- Il.irgelon II" recul avec une empli. lse de senliMienl (|ui (lariit à c(> novii'e en nmour un loiicliaiil progrès de (mssion. l'Ille abandonna ses benui cheveux d'or, .ses mains, .si lf>li>, aux b<ii^ers enllainmés du poêle, qui, la veille, avait tant

SOIlIl'iTl.

— Si lu avais vu ton vi.snge pendant (|ue lu lisais! dit. elle, car ils étaient arrivés la veille au luloieineni, à relie caresse du langage, alors que, sur le ranapé, Louise avait ilo .s,i blanche main e.ssiiyé les gouttes dr sueur qui. |vir avance, mettaient des perles sur le IVonl où elle posait une cotiroiine. Il s'eclM|ipiiit des éliiicelles de I' s lieaiix yeiu! ji- voyais sortir de les lèvres les chaînes d'or cpii .susiirndent les cœurs à la bourlio des poelc». Tu me liras tout

DE BALZAC

Chénier, c'est le poëte des amans. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas ! Oui, cher ange, je te ferai une oasis oîi tu vivras toute ta vie de poëte, active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour ; mais n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble indeinnilé des souftrances qui m'ad viendront. Pauvre cher, ce monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne t'épargne, il se venge de tous les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée, ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de saug f ont-elles accourues assez vile pour s'abreuver dans les piqûres quelles ont faites? Mais j'é.laii heureuse! je vivais! Il y a si longtemps que toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné I

Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main, et pour toute réponse la baisa longtemps. Les vanités de ce poëte furent donc caressées par cette femme comme elles l'avaient été par .sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal Imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis, dans ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Lesjeunes imaginations sont si naturellement complices do ces louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jeune homme beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour dissiper do tels prestiges.

— Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béalrix, mais une Béalrix qui s-^ laisse aimer?

Elle releva ses beaux yeux, qu'elle avait tenus baissés, et dit en démentant sa parole par unangélique sourire :

— Si vous le méritez... plus tard ! N'ôtes-vous pas heureux ? avoir un cœur ii soi? Pouvoir tout dire avec la certitude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur?

— Oui, répondit-il en faisant une moue d'amoureux contrarié.

— Enfantl dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque chose à me dire? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.

Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur; celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.

— Pauvre Lucien, dit-elle, il a pour d'être battu, grondé, comme si c'était lui qui se mariAt ! Mais où est le mal?repril-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait la famille, oii tu es une exception? Si mon père épousait sa servante, t'en inquièterais-lu beaucoup? Cher enfunl, les amans sont h eux seuls loulo leur lomille. Ai-je dons le monde un uuiro intérftt que mon Lucien? SoisKrand, sarlie conquérir de la l'ioire. voilii nosnffairesl

Lucien fut riionimi- du monde le plus heureux do celle <5goïsle réponse. Au nionwnl où il iTOutait les folles rai- .sons par lesquelles Loui.Mi- lui prouva qu'ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargi'lon entra. Lucien fronça le sourcil el parut inlerdil, Louise lui lit un signe elle pria de rester à dîner avec eux, en lui demandant do lui lire André Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.

— Vous ne ferez pas seulement plaisir h elle, dit mon- .sieur de llargeton, mais ii moi aussi. Rien no m'arrange mieux que d'i-nlendre lire n(iri's mon dîner.

CAliné par monsieur de Ilnrgi'ton. (Aline par Louise, wrvi p.ir les domestiqu.'s avec le res|)erl qu'ils ont pour les favoris di- leurs maîtres, Lucien resta ilans l'hôtel de Ilar- (çeton on s'identlllnnl (i louh'H les jouissances d'une fortune dunt l'uMifruil lui était livri'-. (.luand In salon lut plein do monde, il se sentit si fort di' la hi^lise rin moiiMeur de Bar- «elon el de l'amour dn Louise, (pi'il prit un nir dominiitcur que sa li'-lie mallre>s<' encouragea. Il savoura les [ilnisirs du de«pi>iiHrun ronipiis par Nuis, cl qu'elle aimait li lui faire pnrl/iKer. I-Indn il s'essaya pr-ndniil rell'- soirée h jouer l«rrtled'un héros de |.elUe ville, lin voyaul la nouvellenllilnde (leLiirien, quil'|ues iirrsnnncH pi'u-.ereiil ipi'il <''t.iil, suivant une r-x pression d<' rnnrien lenips, du dernier Imn •vcc niad<iuio du Barfçeton. Amélie, vinuo avec monsieur

du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.

— Ne rendez pas Nais comptable do la vanité d'un petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, dit Châtelet. No voyezvous pas que ce Chardon prend les phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il ne sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie du langage protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent ! Les femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs-qu'elles nous inspirent- 11 est certainement amoureux, mais quant à Nais...

— Oh ! Nais, répéta la perfide Amélie, Nais est très heureuse de cette passion. A son iige, l'amour d'un jeuno homme ofl're tant de séductions 1 On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fille, on en prend les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez donci le fils d'un pharmacien se donne des airs do maître chez madame de Bargeten.

— L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.

Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême où l'on ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient monsieur Chardon, aliàs de Rubempré, et madame de Bargeton : à peine coupables do quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi les bizaiTeries de la société, n'avez-vous pas remarqué les caprices de ses jugemens et la folie de ses exigences? Il est des personnes auxquelles tout est permis ; elles peuvent faire les choses les plus déraisonnables : d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est d'une incroyable sévérité ; celles-là doivent faire tout bien, no jamais ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise; vous diriez des statues admirées que l'on Ole de leur piédestal dès que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez ; on ne leur permet rien d'humain, elles sont tenues d'tMro toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame B:irgcton à Lucien équivalait aux douze années de bonheur do Zizine et do Francis. Un serrement de main entre les deux amans allait attirer sur eux toutes les foudres de la Charente.

David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux frais nécessités par son mariage et la construction du second étage do la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'était-ce pas travailler pour lui? Tùt ou tard elle lui reviendrait, son père avait soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fil donc construire en colombage l'appartement de Lucien, alin de ne pas surcharger les vieux murs de celle maison li-zardi'e. Il se plut ;i décorer, à meubler galamment, rapparleuient du premier, où la belle Eve devait pass(>rsa vie. Ce fut un temps d'allégresse et do bonheur sans mi'lango pour les deux amis. Quoique las des chétives proportions do l'existenco en province, et fatigué do celte sordide économie qui faisait d'une pièce do cent sous une somme énorme, Lucien suiiporta sans se plaindre les calculs do la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait filace à la radieuse expression do l'espérance. Il voyail briller une étoile au dessus de sa têto; il rêvait une belle existence en asseyant sou bonheur sur la lonihe do monsii-urde Dargoton, leiiuel avait de temps en temps des digestions diltlciles. el riieureiiso manie de regard<T l'indigesliou <li; son diner comme une maladie qui devait se gui-rir par celle du souper.

Vers le rommeiicenient du mois de septembre, Lucien n't'l.iil plus prote, il était monsieur dn Hiibempré, logé niiigniliqueiueiilen comparaison de lu misi'ralile nuinsarde ihieariie où le petit ( liardoii deiueurail à l.'llouiueau; il n'elail plus un honnue de L'Ilouiuciu, il haliilail le haut Anxoulênie, el <liiiait près de (piaire fois par semaine chez luadaiiie de Itargeton. fris en amitié par monseigneur, il (■•lad admis à j'ciêflié. Ses ociupations le classaient parmi les personnes les plus ('-levées. i:iinn il devait prendre place

LES DEUX POETES

un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet plein dégoût, il pouvait se consoler de prélever trente francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par sa mère ; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux ans, V Archer de Charles IX, et un volume de poésies intitulé les Marguerites, répandraient son nom dans le monde litliiraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant jçrandi, prêtant l'oreille au retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant ces sacriflces avec une noble assurance : il souriait de sa détressse, il jouissait de ses dernières misères, Eve et David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, les peintures, les papiers, destinés au premier étage : car les aflaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien no se serait pas étonné de ce dévouement : il était si séduisant! ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses désirs, il les exprimait si gracieusement ! Il avait toujours gagné sa rauso avant d'avoir parlé. Ce fatal privilège perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste protection que le monde accorde à un être qui lui plaît, comme il fait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, beaucoup do ces grands enfans jouissent de cette faveur au lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et lo mobile des relations sociales, ils croient toujours rencontrer de décevans sourires; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au moment où, comme do vieilles coquettes et do vieux haillons, le monde les laisse h la porto d'un salon et au coin d'une borne. Evo avait d'ailleurs désiré co retard, elle voulait établir économiquement les choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amans à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti du coeur: — Je voudrais savoir coudre! Puis lo grave et observateur Daviilavait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Hargcton, il eut peur de la transformation (|ui s'opérait chez Lucien; il craignit de lui voir mé'prjser les ninnirs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver son frère, David le mit quelquefois entre les joies [lalriarralesde In famille et les plalsirsdu grand monde, et, voyant Lucien leursacrifierses vaniteuses jouisvances, il s'était écrié : — On ne nous le corrompra point 1 Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir, comme elles se font en province : ils allaient .se promener dans les bois (|ui nvoisinent AngoulAme et lotiijr'iil la Cliari'ntn; ils dînaient sur l'herbe avec des provisions ipie rapprenli de D/ivid apportait h im certain endroit et à une heure convenni'; puis ils revenaient le .soir, un peu fatigués, n'ayant pas d<''(iens(5 (rois francs. Dons les grandi's circonstances, quand ils dînaient ."i ce ipii S4' nomme un rmtiiitral, espèce" île restaurant cliaiiqiètre cpii lii'nt le nulieii entre le bourhnn des provinces et la guiiujuetlo d" P.iris, ils allaient jusqu'à cent sous parlagi's entre David et les Cliaidon. David savait un gré infini ù Lucien d'ouiilier.dnns cescham|)èlres journi'-i>s, les snlisfailions <pi'il trouvait rlie/ madaiiie de Dnrgiton, et les soiiipliii'iix dîners du monde. Chacun voulait alors fi)ter le K^and liomino d'Angoulémi".

Dans ces conjonclnres, au moment où il ne manquait presque plus rien au lutur niéiinge, pendant un vovHK'eqiie David m h Marsac pour ohternr de son pem qu'il vînt assister Il son mariage, en espérant que |i' lionlioinme, séduit par sa hellr- iiile, coniriliuerail aux énormes dt',ienses néressilr'cs par l'arrongenienl clo In mais,>M, il arriva l'un de ces évi'neinens (pii, dan^ une petite ville, changent eiitiè-

rr'menl la f.ire des choses.

Lucien et I.onise arnienl dons du Chûlolel un espion inliiiie (|ui Kuetlajl avec la [lersislnitre d'une liaiiio mêlée île jiassion et cfavarice l'oriaion irainener un éclal. Sixte

voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme perdue. Il s'élait posé comme un humble confldent do madame de Barge- Ion ; mais, s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. 11 avait insensiblement conquis les petites entrées chez Nais, qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il avait trop présumé des deux amans, dont l'amour restait platoni(jue, au grand désespoir do Louise et de "Lucien. Il y a, en etiet, des passions quis'cmbarquint mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du senlimcut, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un siège. Elles .se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amans se donnent alors lo temps do réfléchir, de se juger. Souvent des fiassions qui étaiententrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les tenipori.=ations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats, qui connaissscnt la pratique, ni aux coquettes, habiluécs aux manèges de la passion.

La vie de province est dailleurs singulièrement contraire aux contentemens do l'amour, et favorise les débats inlellectuelsde la passion ; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce qui lie tant les amans, précipitent les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une si grando transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité, (|ui Console sans elfenser la vertu, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup do femmes son lléiries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles s'en veulent alors do no pas goûter toutes les félicités d'une faute dont tous les malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique, sans aucun examen sérieux, les faits païens par lesquels se terminent de longues luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats; mais la plupart des gens qui déblatèrent contre les préten dus scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé aux causes quidéli'rminent chez elles une résolution publique, lladame de Dargeton allait se trouver dans celte bizarre situation, où se sont trouvées beaucoup de femmes ipii no so sont perdues qu'après avoir él('! injustement accusées.

Au dé'biit de la passion, les obstacles efl'rayenl les gens inexperimenti's; et ceux (|uo rencontraient les deux amans ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver. C'était des riens multiplies qui renilaient foui mouvement impossible et annulaieiil les plus violens d(''sirs. Ainsi, mailamo de Uargelon devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa porte aux lienles où venait Lucien, tout eût élt'> dit, aulanl aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le n'cevnit, h la vérité, dans ce boudoir aucpiel il s'i'tail bien si accoutumé qu'il s'eii rroy.ut lo liiaiire; mais les portes deineuraii Bl coiiscieiirieUMMiienl ouvertes. Tout se pjssail le plus vertueusemenl du monde. Monsieur do Uargelon se promenait clnv lui comme un liniiiieton, sJins croire que sji feiiuiK* vouliU èln> seule avec Lucien. S'il n'y avait en d'autre obslacle que lui. Nais aurait très bien pu le renvoyer ou l'orciiper ; mais elle elail aci'aldee de visites, el il y avait irniitaiit plus de visiteurs quo la curiosité (•lait plus éveillée. Les gens de provinco sont naturellement taquins, 11.4 aiment à contrarier les passions naissantes. Les doinesli<)ues allaient el veniiieiil dans In maison sans Mrn nppi'lés ni siiiis prévenir de leur arnvi-e, |iar siiilo de vieilles lialuliides prises, et (pi'uiie (omnio qui n'/ivait rien h rarlur leur nvnit InisM^ prendri'. Changer les iiiaMirs intérieure* do sa maison, n'eiail-re pn» nvoiier l'ainoiir dont doiilnit encore tout AngoulAineT Madame de llar«eton no pouvail pnM mettre l.< pied hors do cliex elle saii» que U ville sût où ello «llnil. S<> promener seule ovec Lucien hors do la ville élait une dOmurchc dé-

DE BALZAC

cisive : il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton, sansy ê(re en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi, au dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province : les fautes y sont ou avouées ou impossibles.

Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l'expérience, reconnaissait une à une les dilûcultés de sa posilion; elle s'en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces amoureuses discussions, qui prennent les plus belles heures où deux amans se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre où elle pût emmener son cher poêle, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par celte tyrannie dont le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait à L'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle s'irritait d(! ces misérables obstacles.

Du Cliâtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait quelques instans après, en se faisant toujours accompagner de monsieur de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant si opiniAirement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour endormir Lucien, qu'il caressait, et madame de Bargeton, qui ne manquait pas de perspicacité, s'élait-il attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour cl lui une controverse au sujet des deux amoureux. Du Chflleict prélendait que madame do Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fi^re, trop bien née pour descendre jus(]u'au fils d'un pharmacien. Ce rôle d'incrédule allait au plan (ju'il s'était tracé, car il désirait passer pour le défenseur de madame do Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes do la maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Cliâtelet et Stanislas justiliaicnt h l'envi leur opinion par d'excellentes observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son voisin : — Et vous, quel est votre avis? Cette controverse tenait madame de Barsclon et Lucien constamment en vue. Enfin, un jour du Ch,itelet fit observer que toutes les fois que monsieur do Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait do relations suspectes: la porto du boudoir élait ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimps do l'amour, etc. Stanislas, «jui no manquait pas d'une certaine dose do b(>tise, S(! promit d'arriver l<! lendemain sur la pointe du pied, ce h quoi la perfide Amélie reii;;a;,'ea fort.

Ce lendemain fui pour l.u<,ien une de ces journées où les jeiines gens s'arrachent ipielques cheveux en .se jurant h eux-môrnes rie ne fias conlinuiT le .sot métier de soupirant. Il s'était accoutumfS à sa posilion. Le poète qui avait si timidenieni pris une chaise dîins le boudoir sacré de la reine d'An^'oiilt^rne, s'i'lnit mi'rtamorphosc! en amoureux exigeant. Six mois iivaieui suffi pour qu'il se crût j'i'gal do Louise, et il voulut alors en Mn^ le mnilre. Il partit de chez lui, se promellant d'Olro 1res déraisonnable, de, tiiellre sa vin en jeu, d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, ijn dire i|u'il avait la f^le perdue, qu'il ('finit incapable d'avoir une pensée ni il'i'criro une li^jne. Il exisie riiez <;iTtauies lemiiies une horreur des |)nrtis pus fjlii lait honneur il leur clelicalesse; elles liiliieiit il ((''(ler h

l'entralniMiient, l'I non h des conventions. (ti''ii(':raleiiieiit,

personne no veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béatrix, une Laure. Elle s'asseyait, comme au moyen-âge, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs victoires, il avait à effacer Venfant sitNitne, Lamartine, Walter Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe généreux: les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient ôlre une cause de gloire pour lui. Ce donguichotlisme féminin est un sentiment qui donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger son ami.

Quand Lucien eut engagé la lutte par une do ces fortes bouderies dont se rient les femmes encore libres d'ellesmêmes, et qui n'attristent que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de ses longs discours bardés de mots pompeux.

— Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? ditelle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui, plus tard, empoisonneraient. ma vie. Ne gâtez pas l'avenir I et je le dis avec orgueil, ne gâtez pas le présent: N'avez-vous pas tout mon cœur? Que vous fautil donc? 'Votre amour se laisserait-il influencer par les sens, tandis que le plus beau privilège d'une femme aimée est de leur imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? Ne suis-je donc plus votre Béatrix? Si je no suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.

— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas, s'écria Lucien furieux.

— Si vous no sentez pas tout co qu'il y a de véritable amour dans mes idées, vous ne serez jamaisdigne de moi.

— Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant.

Lo pau\Te garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à la porte du paradis. Ce fut des larmes de poëto qui se croyait humilié dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir do se voir refuser le jouet qu'il demande.

— Vous ne m'avez jamais aimé! s'écria-t-il.

— Vous no croyez pas ce que vous dites, répondit-cllo, flattée de cette violence.

— Prouvez-moi donc quo vous Clés à moi, dit Lucien échevelé.

En ce moment, Stanislas arriva sans être entiMidu, vit Lucien h demi renver.sé, les larmes aux yeux et la télé appuy('e sur les genoux do Louise. Satisfait de ce tableau, suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquemont sur du Cliâlelel, «|ui se tenait il la porte du salon. Madame do Bargeton s'élança vivement, mais elle n'alleignit pas les deux espions, (pii s'c'-iaient précipitamment retirés comme des gens importuns.

— Qui donc est venu? demnnda-t-ello h ses gens.

— Messieurs de Cbandouret du Châlelet, répondit Gentil, son vieux vali^l de chambre.

i;ile rentra dans son boudoir pAlo cl tremblante.

— S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.

— Tant mieux! .s'écria le poi'Ie.

i;ile sourit il ce cri d'c'Koisme pli'ln d'nmour. Rn province, une seiiililalil(Miveiitures'agf,'rave par la manière dont elle se raciuite. l{ii un nioiiieiit, cliacim sut que l.ucii n avait r-lé surpris aux genoux d(i Nais. Monsieur de Cli.iiidoiir, heureux de riinportaiic(« que lui ilonnait civile iillaire, alla

LES DEUX POETES

d'abord raconter le grand événement au cercle, puis de maison en maison. Du Châtelet s'empressa de dire partout qu'il n'avait rien vu ; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails; et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie ; car le soir les versions les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatiens de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fiûne, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.

— Eh bien! disait l'une, cette pauvre Nais, vous savez? Moi, je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle est beaucoup trop flère pour être autre chose que la protectrice de monsieur Chardon. Mais, si cela est, je la plains de tout mon cœur.

— Elle est d'autant plus à plaindre qu'elle se donne un ridicule affreux; car elle pourrait ôlro la mère^de monsieur Luiu, comme l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Nais, entre nous soit dit, a bien quarante ans.

— Moi, disait du Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle était monsieur do Rubompré prouve l'innocouce de Nais. On no se met pas à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.

— C'est selon! dit Francis d'un a'r égrillard qui lui valut de Zéphirine une œillade improbative.

— Mais, dites-nous donc bien ce qui en est, demandaiton à Stanislas, en se formant en comité secret dans un coin du salon.

Slonislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, et l'accompagnait do gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement la chose.

— C'est incroyable 1 répétait-on.

— A midi! disait l'une.

— Nais aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.

— Que va-t-elle faire ?

Puis dos commentaires, des suppositions infinies!... Du Chrtlolct défoiidiiil maii.imo do Bargeton ; mais il la défendait si maladroitement qu'il attisait le feu du commérage an lieu de l'éteindre. Lili, désolée do la cliule du plus bi I ange do l'olympe angoumoisin, alla tout en pleurs rolporter la nouvelle .i l'i-vi^c hé. Quand la ville onlv're fut bien certainement en rumeur, l'hcuroux du Chrilelot alla chez madame do Dar^olon, où il n'y avait, hélas! i|u'uno seule table do whist; il demanda diplomatiiiuement à Nais d'aller cau.seravec elle dans .son boudoir. Tous deux s'assirent sur le polit canapé'.

— Vous savez sans doute, dit du Cbûlelel à voix ba.sso, co dont lout Angoulémo s'occupe...

— Non, dit-elle.

— Eh bien I re[prit-il, jo suis trop votre nmi pour vou.s le laisser i;,'norpr. Je dois vous mollre h niônio di? fairo rosser dos cnlDninir-s sans douto invonliVs par Amélie, ijul a l'<)ulro(-uidunio de sn croire votre rivale. Jo venais (•(> malin vous voir avecco singo do Slanislas, qui me précc'dail do quolipios pas, lorsqu'on arrivant \l\, dil-il i-ii monlranl la (xirto du boudoir, il jinHond vous avoir lue avi'i, monsieur de Uiibi'rri|jri' il.ins mio silu.ilion qui no lui [icriiioltait pas d'cniror ; il est rovoini sur moi tout cU'ari' on in'on- Irotnanl, .sans me laisser In temps de me roroiinatlro ; et nous étions h boaulicu (|uand il uu\ dit la raison do su ro- Irailn. Si je j'avais connuo, jo n'aurais pas boiiKi- de chi'Z vous, nllii d'éelaircir colli- all'airo à voln- avanlap- ; mais revenir chez vous après en ^Iro sorti no prouvai! jihis rien. MainloM.inl, que Slanislns ail vu do travers, ou qu'il ait raison, il doit tiv„ir lot t. ( hèro Nais, no ||iis.sez pas jouer votre vie, votn- lioiuiour, votre nvetur |)ar un sol ; inqiosozlui sijenrn h l'iiislanl. Vous connaisse;; ma silunlion iri. Quoi. |uo J'y nie besoin do lout le mondr-, j.> vous suis enlièromenl dévoué. Disposez d'une vie cpn vous nppnriionl.

Quoique vous ayez repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et, en toute occasion, je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce malin, j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon et que je n'avais rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'êlre voire défenseur avoué ; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui puisse demander raison à Stanislas... Quand ce petit Rubempré aurait fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait êlre à la merci du premier étourdi qui so met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.

Nais remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura pensive. Elle était fatiguée jusqu'au dégoût de la vie de province. Au premier mot de du Chàtelcl, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une situation gênante.

— Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.

— Merci, répondit-elle.

— Que comptez- vous faire.

— Je verrai.

Long silence.

— Aimez-vous donc tant co petit Rubempré î

Elle laissa échapper un superbe sourire, et so croisa les bras en regardant les rideaux do son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu déchillrcr co cœur de lemnie allière. Quant Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme.

— Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler dit-ello avec une sorte de solennité.

Monsieur do Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.

— Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes soins prolecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aus»i mal comprise par les soties gens do celte ville que par lui-même. Co matin, Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me l;>isant une déclaraiion d'amour. Slanislas est entré dans le moment où jo relevais cet enfant. Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un genlilhommo envers une femme, en toute cspèro de circonstance, il a prétendu m'avoir surpri.s(\ dans une situalion éijuivoque avec ce garoon, que je traitais alors commo il le mérite. Si co jeune écervelé savait les calomnies auxquelles sa folio donne lieu, jo le connais, il irait insulter Slanislas et le (orcerait à se battre. Cette action .serait commo un aveu public do son amour. Je n'ai pas besoin do vous dire que votre femme est pure ; mais vous pcui.serez qu'd y a quilquo chose do déhonorani jinur vous et pour moi à ce (|ue re soit monsieur de Rubempré qui la défende. Alli'Z à l'instant chez Stanislas, et deninndoz-jui sérieusement raison dos insullans propos cpi'il a tenus sur moi ; songez cpio vous no devez p.is .soull'rir que l'alfairo s'arrange, h moins qu'il ne se rétrarle en pre.senco de témo ns nombreux elimporlans. Vous conquerrez mnsi l'estinK» de tous les lionnêles gens ; vou» vous conduin-z en honiini' il'espril, en K'dant lioimn(\ et V4Uis aurez îles droils à mon eslirne. h\ vais l'aire» p.irlir Cionlil à iliovnl pour L'I'scarbas, ninn père iloil êlre votre li'moin ; malgré son rtx'o, je !(( .sais homme à fouler oux pieds celle poupée qui nuireil la réputation «l'une Nègrepelisse. Vous avez lerholx des armes, battez-vous au pistolet, vous lirez & merveille.

— J'y vais, reprit monsieur de Dargelon, qui pril&a canne et son chn(ioau.

— Iiien I mon ami, dit Ml (emmo émuo; roilft commo J'aime les hnnmie.s. Vous êtes im i^enlillioiimie.

l'Jli» lui pri'senln .son Iront n l'iiiser, que le vieillard bai- .sa loiil heureux el lier. Celle feiiiine, ijui porlnil une espère do senlimenl maternel ù co gruud cnfani, ne put té-

nv. DALZAC. — Il

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