‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 30 sur 45 · CL:itiaU do la Comida humain · texte numérisé non relu

CL:itiaU do la Comida humain

DE BALZAC

primer une larme en entendant reteHtir la porte cochère quand elle se referma sur lui.

— Comme il m'aime 1 se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.

Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner lo lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un pistolet dirigé sur lui ; non, il n'était embarrassé que d'une seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de Chandour. — Que vais-je dire? pen=ait-il. Nais aurait bien dû me faire im thème ! Et il se creusait la cervelle afin do formuler quelques phrases qui ne fussent point ridicules.

Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bar;jreton, dans un silence imposé par l'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée, ont, dans les grandes circonstances de la vie, un" solennité toute faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises; puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême défiance d'eux-mêmes les porto à si bien étudier leurs discours, qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur do Bargeton se comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l'opinion de ceux qui lo regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore. Il entra chez Stanislasii onze heures du soir, et y trouva nombreuse compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et oft'rit à chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances préiontes, parut profondément ironique. Il so fit alors un grand silence, comme dans la nature à l'approche d'un orage. Chatelet, qui était revenu, regarda tour h tour d'une façon trf?s significative monsieur de Bargeton et Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Chatelel comprit le sens d'une visite faite fi une heure ou ce vieillard était toujours couché : Nais agitait évidemment c; bras di'bile ; et, comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se mêler des afl'aires du ménage, il se lev;i; prit monsieur de Bargeton à part, et lui dit : — Vous voulez parler h Stanislas 1

— Oui, dit le bonhomme, heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être prendrait la parole pour lui.

— Eh bien 1 allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le directeur des contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre madame do Bargeton veuve en lui inlerdisant «l'épouser Lucien, la cause du duel.

— Slaiii>las, dit du Chatelet à monsieur de Chandour, Bargeton viiTitsans doute vous deniamler raison des propos que vous tenez sur Nais. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. No faites jjoiril do bruit, alTectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignité britannique.

liji un moment Stanislas cl du Chatclet vinrent trouver Bargeton.

— Monsieur, dit lo mari offensé, vous pn'îlendez avoir trouvé madame de Bargeton dans uno situation équivoque avec monsieur de Rubempréî

— Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas, qui ne croyait pas Bargeton un lionune fort.

— SoitI reprit In mari. Si vous ne démeniez pas ce propos pn présence de la société qui est cIk-z vous on ce moment, je vous prie de prendre un léinoni. Mon beau-père, monsieur de N^t'repe|jsse, viendra vous rlierclier Ji quatre h"ures(|ii malin. Faisons chacun nos dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger <pie do la manière que je viens d'Indiquer. Jo choisis le pistolet, je suis l'ollensé.

Durant lu chemin, nionsiriir de Itartreton avait ruminé ce discours, |r plus lotit; qu'il ertt l.iit en si vie.il Id <hl mm possion el de l'nir le plus 8imf>le du monde. Stanislas pniit cl se dit en lui-niêine : — (,)u'ai-ji) vu, oprfîs tout? ■M«li. «"nlre la honl" dn démentir ses proptis devant tmil la vill<«, en prénenre i\r r,e muet qui pnraissiiil ne pas vouloir entendre rnilii ne, fi in peur, In hideuse peur qui lui serrait le cou de soi mains brftianlas, il choisit lo péiil U\ plut 0\i)\gné.

— C'est bien ! A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que l'affaire pourrait s'arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie : du Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s'il se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots :— Ils se battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée pensa quo Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient uu mensonge ; l'autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton. Du Châtelet fît le grave et le mystérieux. Après être resté quelques instans à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.

— Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas, qui frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la porter dans sa chambre à coucher. 11 y eut une rumeur affreuse, tout le monde parlait à la lois. Les hommes restèrent dans le salon et déclarèrent d'une voix unamime que monsieur de Bargeton était dans son droit.

— Auriez -vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi ? dit monsieur de Sainlot.

— Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse il était un des plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des exploits de Bargeton.

— Bah ! vous les mettrez là vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un homme do soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout l'avantage.

Le lendemain malin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

— Eh bien ! Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le marché? monsieur do Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le |iré de monsieur Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier qu'il t'avait surpris Avec m.idame de Bargeton.

— C'est faux 1 madame de Bargeton est innocente I s'écria Lucien.

— Un homme do la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait tout vu do dessus sa charrette. Monsieur de Négropelisso était venu dès trois heures du matin pour assister monsieur «lo Bargeton; il a dit h monsieur de Chandour que, s'il arrivait malheur à son gendre, il so chargeait do lo venger. Un oITicier du régiment do cdvalerii! a [irêté ses pistolets, ils ont élé essayés à plusieurs reprise par monsieur do Nègrepelisso. Monsieur du Châtelet voulait s'opposer <i ce qu'on exerçât les pistolets; mais l'officier (|ue l'on avait pris pour arbitre a dit qu'à moins do so conduire comme «les enfans, on di'vait so servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux aiiversaircs à vingt-cinq pas l'un do l'autre; monsieur de Bargeton, qui était ih comme s'il se promenait, a tiré lo premier, et logé une \y.\\\o «fins le cou île monsieur «le Chandour, qui est tombé .sans pouveir riposli'r. Lo «birurgien de l'hôpital a di'claré tout à l'heure «pie monsieur d«U"handour aura le cou de travers p«)iir l«i r«'ste «le ses jours. Je suis venue te dire l'issue «le ce duel pour que lu n'ailles pas chez madame de Bargeton, ou «pie lune te montres pas dans Angoulême, car «luebpies amis de nu)nsieur do Chandour (loiirraienl te provi>ipM>r.

l'n ( e moment, (leiitil, le valet do chambre do monsieur de Bargi'lon, entra conduit par ra[iprenli do l'imprimorio, et remit à Lucien une lollro do Louise.

0 ViMis avez sans doiile aiipris, mon ami. l'issue du dui'l eiitri< (Jiaiiihuir el !n«in mari. Nous ne ri'cevroiis persoiini' aiijiiurd'liui : siiyez pruiienl, ni^ vous montrez pas, je vous II! deinando nu nom de l'afleetiiiii ipii' vous uvez

LES DEUX POETES

pour moi. Ne trouvez-vous pas que \o meilleur emploi de cette triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est toute changée par cet événement, et qui a miUo choses à vous dire. »

— Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain ; tu auras une occasion d'aller moins souvent chez madame do Bargeton.

— Cher David, répondit Lucien, elle me demande de de venir la voir aujourd'hui ; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

— Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon.

— Venez voir, s'écria David, heureux do montrer la (ransforraalion qu'avait subie l'appartement du premier étage, où tout était frais et neuf.

Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages, où les fleurs d'orange, le voile de la mariée, couronnent encore la vie intérieure, où le printemps de l'amour so reflète dans les choses, où tout est blanc, propre et fleuri.

— Eve sera comme une princesse, dit la mère : mais vous avez dépensé trop d'argent, vous avez fait des folies!

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis lo doigt dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement soufrir lo pauvre amant : ses prévisions avaient été si grandement dépassées par l'exécution, qu'il lui était impossible do bâtir au-dessus de l'appentis. Sa belle-mère no pouvait avoir do longtemps l'appartement qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs do manquer à ces sortes do promesses (|iii sont, en quelque sorte, les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement sa gêne, afin do mi'-nagcr le cœur do Lucien, qui aurait pu se trouver ao cablé des sacrifices faits pour lui.

—Eve et .ses amies ont bien travaillé do leur côté, disait mndame Chardon. Lo trousseau, lo linge de miinage, tout est prêt. Ces demoiselles l'aiment tant, qu'elles lui ont, sans qu'elle ni\ sût rien, couvert les matelas en futaine blanche, brodée do liserés rcses. C'est joli 1 ca. donno envie de se mnrier.

La mère et la fillo avaient employé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens, lîn sachant combien il déployait de luxe, car il était question d'un service de pori:elaine demandé ;i Limoges, elles avaient tAché dn mettre lin l'harmonie entre les choses qu'i'lles npportaient et celles que s'aehi>lait David. Cette petite lutte d'amour et de gi'iiérosilé devait aini'ner les deux époux h se trouver gêni's 'lès lo commencement de Irur inariage, au milieu de tous les sympirtmes d'une ai.sanco bourgeoi.so (|ui pouvait passer pour du luxe dons uno ville arriérée comme l'était nior.s Angoulêmn.

Au moment ofi Lucien vil .sa mère et David passant dans 1,1 clianibre il eoui-hir. dont la tenture bleue et lilanclir<, diinl le joli mobilier lui étaient coimus, Il s'esquiva chez madame de nargi'lnn. Il Irouva Nais di'jennant avec .son mari, qui, mis en appi-lit par sa promenade malinalf», mangtnill sans aucun --oiiri df ce (|iii .s'était passé. Le vieux gcntillinmine cainpnj;u.ird. nion<;ii'iir de N'ègrcpi-llsse, cette im|)i)sjinle ligure, resle^de la vieille nohlesse IVniir.iise, était aiqirè.H de sa lllle. (.tii.iiid (Jenlil eut annoncé monsieur de Uubeinpré, le vieillard è lêle hinnehe lui Jeta le rcRard in(|ulsilil d'un (ièreefnpres.s<i de juger riiowine que .sa lllln n dislintriii'. L'excessive heniili' de Lucien le friipiia .si vlvrnienl, qu'il ne put retenir un rcKard d'approlmiiou; mais il semblait vitu' dans In liaison de sa lllle iino anioiirelie, un caprirv, pliit<'kl qu'une jinssion diir^ible. Le déjeuner (lnlss;iil, Louise p\il se lever, lai.sser son père ol monsieur do llarijeluu, ou faisant hIkho h Lucien de la suivre.

— Mon ami, dit elle d'un sgn de voix Irisle el joyeux en même teinp.s. Je Viiis ;i Paris, et mon père emmène Bjir(;i>- I 'Il à L'Escarlius, où il restera peiiduiil mon nliseure, M.i-

dame d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chau^Tv, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés de la famille des Nègrepehsse, est en ce moment très-influente par ellemême et par ses parens. Si elle daigne nous reconnaître, je veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir, par son crédit, une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par la cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici. La députation pourra plus tard favoriser mesdémarchesà Paris. C'est toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence. Lo duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines lo temps de s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou je no réussirai pas et veux attendre à Paris le moment o^i je pourrais passer tous les étés à L'Escarbas et les hiversà Paris. C'est la seule vie d'une femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit, et vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle et Uuffec je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne .«g trouve à l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs ou souffre. D'ailleurs, Paris, capitale du mondo intellectuel, estio théâtre de vos succès! franchissez promptement l'espaco qui vous en sépare? Ne laissez pas vos idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront lo dix- neuvième siècle. Rapprochez-vous de la cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignitds ne viennent trouver lo talent qui s'éliolo dans une petite ville. Nommez-moi d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province. Voyez au contraire lo sublime et pauvre .lean-Jacques invinciblement attiré par co soleil moral qui crée les gloires en réchautfaDt les esprits par lo frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hàioT de pren'ire votre place dans la pléiade (jui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la haulB sociéié. Je vous ferai recevoir chez madame d'K^pard ; per- .sonno n'a facilement l'entrée de son .salon, où vous trouverez tous les granils personnages, les ministres, les ambass;ideurs, les orateurs do la Chambre, les pairs les plus influons, des gens riches ou célèbre.'?. Il faudrait Piro bien maladroit pour ne pas exciler leur inli'rêl, quamt on est beau, jeune el plein de génie. Los grands taleus n'ont (iis de pelilesse, ils vous prêteront leur appui. Ouand ou vous saura haut placé, vos oeuvres aniuerront une immenso valeur. Pour les artistes, lo grau'l problème h résoudre est de, se mettre en vue. Il se rencnnirern donc là pour vous mille occasions- de fortune, des .sinécures, une pension sur la cas.>(<lle. Les Bourbons aiment (nul n favoriser les lettres el les arlsl au.s.>i soyez t\ la lois poelo relinieux el poéln royaliste. Non-seulement ce sera bien, lunis vous fTex fortune. Est-ce l'opiiosiiinn, o.sl-r.o le libéralisme, qui ckinni> les places, les rérompeiiHes. el (jiii lait la forluno drs écrivains P Ainsi preiie;i la boiino rouie et vene^i \h où vont tous les liomiiiejt de génie. Vous avez mon secret, g.inleic le» plus profond silence, et disposez-vous A mo suivre. No le voulez-vous [lasT ajouta-t-oll«<, élonnéo de la .silonrJpuM allitii'le de .son amant.

Lucien, liéb'IeS par lo rapidn coup d'oeil qui» joln n»r Paris, en eiilendant ce.s seiluisnntos (innilos, crut n'uvoir jusqu'alors joui que lin |,i niollie de son cerveau ; Il lui wnibln ipin l'aulro inoiliéiw dérouvrnll, Inni .«m's ld<W»i *'ntfr.iiidirent : il se vil dans An^'oul^me rorniii'" une f^renouillA sous sa pierro nu fond d'un m.iréra(îi'. Paris et srs splendeurs, Paris, qui SA |iriMloil dans tonton le* iinn|;innUons (le province c<'inme un eldorado, lui ap|wiriil avec s» t\<ln\ d'or, la lêli' ninle de pe rn-rii-s rov.de^ b.s bras ouTerl* aux taleiis. Lim «onu illii^lre'* nllaionl lui donner r«rf«>lnde rrnieriielle. lil tout souriait nu «i-nie. \S m genlillAlre» j.doHX ipii laiicas-«'nl dfw inoW piquBiis [loor humilier !'<*■

DE BALZAC

crivain, ni sotte indiflFérence pour la poésie. De la jaillissaient les œuvres des poêles, là elles étaient payées et mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de VArcher de Charles IX, les libraires ouvriraient leurs cai<;sps et lui diraient : Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui tout entière, qu'ils vivraient ensemble.

A ces mots : — Ne le voulez-vous pas? il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par de violens baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un souvenir, et s'écria : — Mon Dieu 1 ma sœur se marie après-demain.

Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si puissans qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier ami, à tous les senlimeos primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.

— Eh bien 1 s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage de votre sœur et la marche de notre amour? Tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers, que vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous ! Allez, monsieur, quittez-moi ! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son «anapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon, en maudissant sa famille, David et sa sœur.

— Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante- Croix avait une mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais : « Je suis contente ! » il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de noces !

Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à racheter celte faute.

— Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvezvous demain soir à minuit à une centaine do pas après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds; il revint chez David suivi de ses espérances comme Oresto l'était par ses Furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terriblo : — Et do l'argent ? La perspicacité de David l'épouvantait si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre do l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si chèrement étatili, rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté do faire au fond de la cour. Ce dépa^rt devait arran^çer sa famille; il trouva mille raisons péremptoires à .sa fuite, car il n'y a rien do jésuite comme un désir. Aussitôt il courut à l/IIoumeau, chez sa sœur, pour lui apprendre s.'i nouvelle deslinr'o et se concerter avec elle. En arrivant devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autre moyen, il emprunterait au successeur do son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.

— Si je vis avec Louisn, im écu par jour sera pour moi comme une fortune, et cela no fait que mille francs pour un an, .so dit-il. Or, dans six mois, jn serai riche!

fcve et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les confidences do Lucien. Toutes deux [ilcurèrcnl en écoutant l'ambitieux ; et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui ap()rirent que tout ce qu'ell'-s pos.séduiont avait été absorbé par le linge de table et de maison, par In lrous,seau d'Evo, par une multitude d'aci|uisilionsauxquellcs n'avait tiaspensi- David, et ((u'ellcs «•laienl heureuses d'avoir faitr^s, rar l'iinpritiii'ur reconnaissait Il Èvo une dot do dix mille francs. Lucien leur fil alors part de non idée d'emprunt, Jtt madame Chardon su chargea d'alli-r demander (i monsieur l'ostel mille francs pour un nn.

— Mais, Lucien, dit live avec \\n serrement do cœur, (u n'assisteras donc pas h monmnnaKe? Obi reviens, j'.illemirai ipielques jours. Elle le laissera bien revenir ici rlans

une quinzaine, une fois que tu l'auras accompagnée I EUo nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons élevé pour elle ! Notre union tournera mal si lu n'y es pas... Mais auras-tu assez de mille francs ? dit-elle on s'interrompant tout à coup. Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un ! Tu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun ; et puis tes mouchoirs no sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin? il l'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait celte année, ceux de l'annéo dernière te sont justes, il faudra donc te faire habiller à Paris ; les prix de Paris no sont pas ceux d'Angoulôme. Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

— Ne me cachez rien, dit-il.

— Eh bien I s'écria Eve, il part avec elle.

— Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une lettre do change do toi, acceptée par Ion beau-frère, car il dit que tu n'offres aucune garantie.

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de l'imprimeur.

— Tu ne .seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne ne resteras donc pas avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais 1 Ah ! Lucien, moi qui apportais à Eve ses pauvres petits bijoux do mariée, je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, avoir à regretter de les avoir achetés.

Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.

— Pourquoi pensez- vous tant à moi? dit Eve avec un sourire d'ange qui corrigeait sa parole.

— Chère maman, dit l'imprimeur, allez diro à monsieur Postel que jo consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que tu es bien décidé à partir.

Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment après : — Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Eve et David, les embrassa, les rapprocha do lui, les serra en disant : — Attendez les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle no nous permettait pas de faire abstraction d(>s petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les sentimens? Malgré la distance, mon âme no sera-t-elle pas ici ? la pensée ne nous réunira-telle pas? N'ai-je pas une destinée à accom[ilir? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de CharlesIX, et les Marguerites? Un peu plus lAI, un peu plus tard, no faut-il pas toujours faire co que je fais aujourd'hui ? Puisje jamais rencontrer des circonstances plus favorables? N'esl-co pas toute ma fortune, que d'entrer pour mon début à Paris dans le snlon de la mar(juiso d'Espard?

— Il a raison, <lil Eve. Vous-même no me disiez-vous [las qu'il devait aller |)rompteinent à Paris?

David prit Eve par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle dormait depuis .se[il années, et lui dit à l'o • rpjllo : — Il a besoin do deux mille francs, disais-tu, mon amour? l'ostel n'en prêle <|iie mille.

Eve regarda son prél(>ndu par un regard affreux qui disait toutes .ses souIVrances.

— Ec-oute, mon Eve adorée, nous allons mal comuir'ncer la vie. Oui, mes (l(''|)enses ont absorbé tout co i|U(<,|e possé'dais. Il ne me reste (|ue deux mille francs, et |;i moitié est indispensable pour faire alNn' l'imprimerie. Doniu'r nulle francs h Ion frère, c'est donner notre pain, compro-

LES DEUX POETES

mettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je ferais ; mais nous sommes deux. Décide.

Eve, éperdue, se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement, et lui dit à l'orei le, lout en pleurs : — Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour regagner cette somme.

Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé, David laissa Eve abattue, et revint trouver Lucien.

— Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.

— Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux le papier.

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Eve et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles perdaient dans cet adieu ; car elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.

— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu serais le dernier des hommes.

L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires ; l'influence do madame de Bargoton ne l'épouvantait pas moins que la funeste mobilité de caractère, qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fuit le paquet de Lucien. Ce Fernand Certes littéraire emportait peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son

meilleur gilet et l'une de ses deux chemises fines. Tout son linge, ^son fameux habit, ses effets et ses manuscrits, formèrent un si mince paquet, que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l'envoyer par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il écrirait de le tenir à la disposition do Lucien.

Malgré les précautions prises par madame de Bargeton pour cacher son départ, monsieur du Chrilolet l'appr t, et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagnée de Lucien ; il envoya son valet de chambre à Rufl'ec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui relayeraient à la poste.

— Si elle enlève son poêle, pensa-t-il, elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné do David, qui s'était procuré un cabriolet et un cheval, en annonçant qu'il allait traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui, dans les circonstances actuelles, était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil Ours ; puis le soir, ils allèrent au-delà de Manslo attendre madame do Bargeton, qui arriva vers le malin. En voyant la vieille calèche sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien éprouva une des plus vives émotions do sa vie ; il se jeta dans les bras de David, qui lui dit : — Dieu veuille (jue ce soit pour ton bien !

L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré : il avait d'horribles prcsscnlirnens sur les destinées de Lucien à Paris.

STN •£• DEUX rOBTBS.

Scènes îre \à Vit ïïe îii^oi^ince.

\.¥.S \\a\.\iS\O^S Y¥.^\>\i¥.S

UN

GRAND HOMME DE PROVINCE

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