‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 31 sur 45 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Ni Lucipn, ni mailumc de Bar;;;cton, ni Gentil, ni Aibertine, la femme do chambre, no parlèrent jamais des évônemins do ce voyage ; mais il est <i croire que la |)rés"iice contimiclle des giMis lo rendit fort maussade pour un amoureux qui s'altendail à tous les plaisirs d'un enlèvement- Lucien, qui allait en poslc pour la [iremière fois do sa vie, fut très ébahi do voir semer sur la route d'Anffoultimc à Paris presijue toute la somme iju'il deslmait à sa vie d'une anné(!. 0)mme les hommes (|ui unissent lesKrAcesde l'enfonce h In force du talent, il eut le tort d'exprimer ses naïfs étonnomens h l'aspect des cho-.es nouvelles pour lui. Un hommo doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir Ses (•iiiolioMS c^t sos pensi'os coninjo elles w? produisent. Une nlaîlres^eallssi tendre ipie (,'rando sourit auix enlanlillaRcs et les ('ompreiid; mais pour peu (ju'elle ail de la vanité, ello no pardonne pas h son amont de s'élre montré onfaiil, vain ou petit. Beaucoup do lenmies portent une si gr.mdi! «exagération dans leur culte, qu'elles veulent loujoiirs trouver un dieu dans leur idole ; tandis (|ue relies (|ui aiment un honnne pour luiniéme aranl île l'anner pour ellci, adorent ses politesses autant cpie ses Krandeurs, Lucien n'avait pas encore devini' que chez madame de llargr>ton l'amour était Ki"«ll'é sur l'or^ued. Il rut le lort de ne pas s'exph(|uer certains sourires qui ('cliappèri'iii A Louise durant ('o voyagi-, (pianH, au lieu de l<>s cunlenir, il se Jais-sail aller h sos goutillusscs du jeûna rat sorti do .son trou.

Lo.s voyageurs débarquèrent h l'IiAIel du (iaillanl-Bois, rue de ri'j-helle, avant le jour. Les di'ux amans étaient sj faliK'iés l'un el l'nulre, qu'avant tout Louise voulut se coucher l't KO coucha, non sans avoir ordonne .'i Lucien de demander une rliiimbre au-dessus «le rappirteineril qu'elle prit, Lucien dornut juscpi'è quatre heures du soir. Madame de ll.irKcU)!! le ht l'veiller pour dîner ; il s'habilla pre.ipi lamment on apprenant l'heure, el trouva L<)iiis<< dons une du coH Ignoble» chambres qui sont la honte do Paris, ou,

malgré tant do prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul luMel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eiit sur les yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien no rec^mnul pas sa Louise dans cette cliambro froide, sans .soleil, ft riileaux pissés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goilt, vieux ou d'occasion. Il e-t en elT.t certaines |M'rsoniies qui n'ont plus ni le niéine aspect ni la mémo valeur, une lois sépanv.s de,s fijs'ures, dos cho.ses, des lieux qui leur .v'rvcnl de c^dre. l,es physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est pro|)re, comme li; clair-obscur des tableaux flamands est ni''eessuire h la vie des ligures qu'y a placées le génie de.s peintres. Les gens de province sont presque lous ainsi. Puis madame de Pargeton parut plus digne, plus pensive, qu'elle no devait l'être en un moment oii comiii<Mi^\iil un bonheur sans entraves. Lucien no |K)uvail .se plaiiidru : Gentil el AllMTline les .servaient. Le dliirr n'a\nil plus i-o (Uiraclére d'abondance el d'essentielle bonlt'' qui distinguo la vie en province. Les plats, coupés par la s|H'Tulalioii, MirUiieiit d'un reslaurant voisin; ils étaient inalgnMiient servis, ils sentaient la portion congrue. Pans n'esl |ms beau dans ers petites choses .Tuxquelle.s siinl conitaninivs les gens à liirluiiK iiiediorre. L'iiieii atlendil la lin du nquis pour inlTroger Louise, dont le chaiigemejil lui seinblail in(<lpliiable. Il no su IromiNiil point. Un événement grave, car les n'^noxions sont les événeniens do la vie morale, était survenu pendant .son sommeil.

Sur les deux heures oprès midi. Sixte du (liAlelel ji'élail pri''.seiilé k l'hiMel, avait lait éveiller Alberline, avait mnnileslé le désir de parler h sa inatiresse, et il était n-vcnu après avoir h peine laiss*'' le leinpn /i inndanii< de tlirgn Ion de l.nre sa toilette. An. us. doiil la curiesiié fut exnlée par celle .singulier!" apiwinlion de iiioiiMeur du C.li.'ilelel, I Ile qui se croyait si biuu cachée, l'avait refu vors Uuu heures.

DE BALZAC

— Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande a l'administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous arrive. Mais, dussé-je perdre ma place, au moins vous np serez pas perdue, vous I

— Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton.

— Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien, pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si bien! Croyez-vous donc, chère Nais adorée, que vous serez reçue chez madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce ^oil, du moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulème avec un jeune homme, et surtout après le duel do monsieur de Bargeton et de monsieur Chandour? Le séjour de votre mari à L'Escarbas a l'air d'une séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs femmes, cl les laissent libres après. Aimez monsieur de Ruberapré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez pas ensemble I Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le voyage dans la mémo voiture, vous seriez mise à l'index parle monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nais, ne (ailes pas encore de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier ici pour une Parisienne eu la croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de vous dire : « Etudiez-le I Connaissez bien toute l'importance de votre démarche. » Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère, qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer la cause de leur désunion ; mais les Navarreins, les Blamont-Chauvry, les Lenoncourl, tous ses parcns l'ont entourée, les femmes les plus collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte que lo marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis vous lo prédire, moi qui connais Paris : en entrant chez la marquise, vous seriez au désespoir qu'elle silt que vous êtes à l'hôtel du G;iillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Uubempré iju'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses et rusées qu'Amélie; elles no manqueront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'oii vous venez, et ce ([ue vous faites. Vous avez compté sur rincnj,'nilo, jo le voiS; mais vous êtes de ces personnes pour lesquelles l'incognito n'existe point. Nerenconlrerezvous pas Angoulêmo partout? c'est les d('putés do la Charciil'" qui viennent pour l'ouverture des Chambres; c'est le B''m'Tal qui est à Paris en congii; mais il suliira d'un seul liabitaiit d'Angoulême (|ui vous aperçoive pour que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière : vous ne seriez plus que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin do moi pour quoi que ce soit, je suis chez le receveur général, rue du l'aubourg-Saint-llonoré, à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchaU; do Carigliano, madame do Sérizy et lo président du conseil, [lour vous y présenter; mai» vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, (|un vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir (I di'sirer d'alliTdan» tel ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons.

Du Cli.llc'Iet put parler .sans que mailanie de Dargelon l'iiiliTrompIl: rdie était saisie par la justesse de ces observations. Iji reino d'Angoulômo avait on effet compté sur l'inrogfiilo.

— Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comnienl faire?

— Lnissez-moi, ré()ondil r.hrtlelel, vous chercher un nppnrlftinonl tout mnublé, convciiablo; vous mènerex ainsi uuo vio moins chOro <|uo lu vie des hôlols, cl vous serez

I chez vous ; et, si vous m'en croyez, vous y coucherez ce soir.

— Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.

— Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse au mien. Mo pcrmeltrez-vous d'être votre maréchal des logis? je vous écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.

— Eh bien! faites, dit-elle.

Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques instans après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se produisit à ses regards dans son pantalon de nankin do l'an dernier, avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculAnent mis. Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Anlinoiis en porteur d'eau, rcconnaîtrezvous alors la divine création du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectiflé ce rapide jugement machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux do Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut terminé, madame de Bargeton lit signe à Lucien de venir près d'elle sur un méchant ca'napé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise.

— Mon Lucien, dit-elle, n'cs-tu pas d'avis que, si nous avons fait une folie qui nous tue également, il y a do la raison à la réparer? Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend beaucoup do ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière. Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais tu demeurei'as dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours sans que personne y trouve à redire.

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouviùt do grands yeux, Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêt';, de sa réputation, du monde; et, pour excuser son égoisme, elle essayait do lui faire croire qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Loui.se, si promptement redevenuo madame de Bargeton; et, chose plus grave! il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui roulèrent dans ses yeux.

— Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que, si vous épousiez mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous nous séparons.

— Vous jugez ma condidte, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la regarda avec une exjiression si douloureu.se, qu'elle ne put s'empêcher de lui dire : — Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et resterons .sans a|ipui. Mais quand nous serons également misérables et tous deux repou.ssés; (|uand l'insueeès, car il faut tout [iiévoir, nous aura rejrtés à L'Escarbas, souviens-loi, mon amour, ipie j'aurai prévu celle lin, et(iuejo l'aurai proposé d'abord do [larvenir selon les lois du monde en leur obéis.sant.

— Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis ell'rayé do U'. voir si .sage. Songe que je suis un entant, que je me .suis abandonné t(mt entier à ta rlière voloiilé. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses de viv(^ lorco; mais, si je puis arriver plus |iromptemenl par Ion aide (]uo .seul, je serai bien heureux di> le devoir toutes mes fortunes. Pardonne! j'ai Iroj) mis en toi pour no |uis tout craindni. Pour moi, une sc'paralion est l'avant-coun^ur de l'abandon; el l'abaiidoii, c'est la mort.

— Mais, cher enfant, le monde te demande peu do clioso, répondil-cllo, 11 s'ugil seulemonl do coucher ici, et

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

fu demeureras tout lo jour chez moi sans qu'on y trouve à redire.

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil apporta un mot par lequel Chàiclct apprenait à madame de Bargeton ([u'il lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de la rue de l'Echelle, et dit à Lucien : — Nous sommes voisins. Deux heures après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelel pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux, mais incommode. Lucien retourna sur les onze heures à son petit hAtd du Gaillard -Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxemhourg et la rue de rRrhelle. Il se coucha dans sa misérable pelile chambre, qu'il ne put s'empôcher de comparer au magnifique appartement de I oiiise. Au moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y arriva, revenant de chez le ministre des affaires étrangères, dans la sp'endeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les conventions qu"il avait fniles pour madame do Bargeton. Louise était inquiète, ce luxe l'épouvanluit. Les mœurs de la province avaient fini par réagir sur elle, elle élnil devenue méticuleuse dans ses comptes ; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris elle allait passer pour avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du receveur général, en destinant cette somme h couvrir l'excédant de ses dépenses pendant quatre années; elle craignait déjîi de ne pas avoir assez et do fain; des dettes. Châtelet lui apprit (|uo son appartement no lui coûtait quo six cents francs par mois.

— Une misère, dil-ilen voyantlehaut-le-corpsquo fitNaïs. —Vous avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs pir mois, ce qui fuit en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus (|ii'à penser à votre toilette. Une f'mme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton un receveur général, ou lui obtenir une place dans Ij maison du roi, vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on no donne qu'aux riches. Il est fort heureux, dit-il, «[uo vous ayez Gentil pour vousaccompigner, et Alborlinc pcAir vousliabdler.car les domestiques scjut uno ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez von-;, lanci'O comme vous niiez l'élro.

Mad.ime de Bart;ilou et le baron rausiTcnt de Paris. Du CliAlelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens (|u'on doit savoir sous peine do ne pas ôiro do Paris. Il donna bient(M ft Nais des conseils sur les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqui llcrt)aull [lour les toques, Juliette pour leschapcNTUX et le-s boiniels ; il lui donna l'adresse de la rou'urièn! i|iu pouvait refu|ilaeer Vielorine ; erdin il lui fitsenlir la nrcessili! di; se dcswujnulcmcr. Puis il partit sur le dernier (rail d'es()rit qu'il eut le bonheur de Irouvi r.

— Demain, dit-il ni-^^li^etnent, j'aur.ii s.ins douie une loge h (|uelcpie speclarle, je viendrai vous prendri- vous et monsieur de Itubenqiré, Ciir vous rue perinellrez de vous faire! .'i vous di'ux les liiUMUMirs de p.iris.

— lia dans je caraclèn- plus de ^îi'-nr'rosilé que jo ni' le pensais, s(! dit madaniu do Ujrgetuii en lui voyant inviter Lucien.

Au mois de juin, les mini.slres ne savent que faire do leurs loges aux lhe:1trcs: les di'()nl('S ininisli'Miels cl leurs commellans font leurs vendanges ou veillent il leurs moissons, leurs connaissances les plus exige;inles sont /i la cainpagiio ou nn voyage; aussi, ver» celle é|ioqiie, les plus belles loges des IheAlres (li< Paris reçoivent-elles des lirtles liéttTorlileM cpie les habitués ne revoient plus, et cpii doiiiieiil au [lutilie l'air d'une liqiisserie us(''e. Du (.b^llelel nv.iil déjà pense ipie, grAr(< Ji rellorirronsl.ince, iJ poiirr.iil s.ins <li''peiis(>r liiiiiirou(» irar;,'enl, proi'iirer <i Nais les aiiiiiseiiiens quial'Iriandeiil le plus les proviiK laiix. Le lendein.'iiii, pour la prenuèie lois ipi'il venait, Lucien ne trouva p.is

Louise. Madame de Bargeton était sortie pour quelques emplettes indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et illustres autorités en matière de toilette iéminine que Châtelet lui avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d"E>pard. Quoique madame de Barpeton eût en elle-même celte confiance que donne uno longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître provinciale. Elle avait assez de tact pour savoir combien les relations entre femmes dépendent des premières impressions ; et, quoiqu'elle se sût do force à se mettre promptement au niveau des femmes supérieures comme madame d'Espnrd, elle .sentait avoir besoin do bienveillanre à son début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi sut-elle à Châiciet un gré infini do lui avoir indiqué les moyens de se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard, la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée do rendre service à une personne do la famille de son mari. Sans cause apparente , le marquis d'Espard s'était retiré du monde: il ne s'occupait ni de ses affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme. Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise .sentait lo besoin d'être approuvée par lo monde; elle était donc heureuse de remplacer le marquis en celle circonslance en se fdsant la proteclrico do .«a famille. Elle allait mettre de l'ostentation à son patronage, afin de rendre les loris do son mari plus évidens, Dans la journée même, elb; écrivit à madame de Bargeton née Kigrepelisse, un de ces charmans billels où la forme esl si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y reconnaître le manque lie fond.

» Elle était heureuse d'une circonslance qui rapprochait de la famille une per-onne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait connaîl'c, car les anniiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle no désirât avoir (luelqu'un do plus à aimer sur la terre; et, si cela ne devait pas avoir lieu, ce ne serait (ju'une illusion à ensevelir avec les autres. Elle se meliail tout entière à la disposition do sa cousine, (|u'ellc serait allée voir sans une indisposition ()ui la retenait chez elle; mais elle se regardait dOjà comme son obligée do ce qu'elle eût songé à elle. »

Pendant sa premièn^ promenade vagationde h travers les boulevards el la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveau venus, s'occupa bi'aucoup p:us des choses (|uo des personnes. A Paris, les masses s'enipareiil tout d'aliord de l'atlenlioii : le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l'aflluence des voitures, les constanies posiiions (|uo préM-ntent un exirème luxe et une extrême mlsèn', .saisissent avant tout. Sur|)ris de celte foule h lai|uelli< il éliiit étranger, cet hoinine d'imagin.ilion éprouva coiiiine uno iniiuens(< diminution >le lui-inêine. Les piTsunnes qui juiiis- .seiit en provini e d'une consiiiéralion (inelconc|ue, el qui y rencontrent h l'haipu^ p:is une preuve de leur linporl.inre, ne s'accoulumeiil point i'i celle perle lolale cl sut ile ilo b-ur Videur. i:ii(> quelque chose ilaiis son pays el n'êiro rien il P.iris. sonldeux étais qui veuleni îles Ir.lllsilioiis; et ci'iix qui pas.seiit trop brusquement de l'un ,à l'.iutn> loinhent dans uno espèce (r.iiii'aiilissemeiil. Pour un jeuiio pneie quitruiivaitun écho h tousses senliiueiis, uiu'oiilident pour loules ses idé s, une âme pour part.i^er ses inomdres seii.sjitions, Pjris nll.iil être un alir''ux di'siTl. I unen n'i'l.ul pas nlli> cbenlier .sou bel ImIhI bleu, en sorte ipi'il lut f^êiii- p.'ir la mesquinerie, pour ne pas dire le ilelnbmineiil de sou rusluine en se reiiilant chez nindame <le Uar^ gi'lon h l'heure où elle dev.iil êlre niiln'e ; il y trouva lu b.iriiii du 1 liAlelel, ipil les eiiinieiiii tous deux diner au Ho- (lier de ( ancale. Lucien, elourdi de la rapidilé du tournoiement parisii'n, ne pouvait rini dire h Louise, ils étaient tous les trois dans In voilure : mais il lui pressa la mains ( lie n'i'ondil ainiciileiiienl ti loutei les pensées (|u'il cxpriinait ainsi. Après le dîner, ( liâlelel conduisit ses deiil i eii- Vivcs ,'iu V.iuileTille. Lucien eproiixiill un si-rnl ini'roiileiileinenl h raspecl de du i.li.Uelel. il ninudissflii lehasflrJ qui lavait ccHiduil t\ Pans. Le directeur «b-s coiilribiilion» mit le siijel de son Voyage sur lo compte de son aiiibilioiii

(Lilrtil do la C'uini'tii* humain*.)

il repérait être nommé scrrétaire Rénéral d'une administration, et entrer au conseil d'Etat comme maître des requêtes; il venait demander raison des promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait pas rester directeur des contributions ; il aimait mieux ne rien être, devenir député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait. Lucien reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme du monde au lait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui devoir ses jouissances. Là où le poêle était in(|uict et gêné, l'ancien secrélairc des commandemcns se trouvait comme un poisson dans l'eau. Du Châlclet souriait aux hésitations, aux élonnemens, aux questions, aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par 11 ré[)Uiiiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Lo voisinage de plusieur jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit rcmaniuer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton. quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les élofies, ni les façons, ni les couleurs, n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à AngoulSme lui parut d'un goût affreux, comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. — Va-t-elle rester comme ça ? se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée h préparer une transformation. En province, il n'y n ni choix, ni comparaisonh laire: l'habitudede voir les physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province n'obtient pas l.i nioiniire attention, car elle n'est l)i'lle que par l'application du proverbe : Dans le roijaiime det aieiigles Ici borgnes sont rois. Les yeux do Lucien faisaient la connparaison que madame de Hargoton avait faite la vieille enh-o lui et CliAtelet. De son côté, madame de Barpeton se permettait d'élranges réflexions sur son amant. Malgré son étrange beaulé, le pauvre poêle n'avait point do tournure. Sa redingote, dont les manches étaient trop courtes, ses mérhans gants de province, son gilet élriqué, lo rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeuoes gens du tialcon : madame de li.irgelon lui trouvait un air pile,ux. r.haielet, occupé d'elle sans prétention, veillant sur pIIo avec un soin qui trahissait une passion profonde; OhAlelet, éli'gant et h son aise comme un acteur qui re- Iroiivo les planches de son théûtre, regagnait en deux jours lout le terrain qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentimens changrnt brusquement, il est certain r]ue deux amans se séparent «oiivcnl filtis vile (pi'lls ne se sont lii's. Il si' préparait chez mad ime de Bargelon et chez Lucien im désenchantement sur ciit-mAmes, dont la cause était Paris. La vie s'y agraiidiss-iit au\ yeux du poêle, comme la sociéli; prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'im et h l'autre, il ne lall.iit plus (pi'un accident pour trancher les linis qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne se fll pas longtemps allendre. Madame de llar;,'elon mit le poêle h sou liùlel, cl ndourna chez elle accompagni'e de du ( liflleU't, ce qui déplut horriblement au pauvre amoureux.

— Oue vont-ils dire do moi? pensait-il en montant dans U triste f.li.imbre.

— Ce (MHivre garçon osl singulièrement ennuyeux, dit du rii/il''l"l r^n souriant, quand la r'''rlii're lut ri'fernK'c.

— Il en l'st ainsi i|i' tous ceux qui ont un mnHdi' di' pen- •fes dans le cu'ur et dans le cervi'au. Les hommes <pii ont 'ont (le chn<e< .'i exprimer en fie hi'lles (r'uvres longtemps rOvées, profrssfiit un certain mépris pour la cnn- \ersalinn, conirti' rri< ou l'esprit s'ninoiinlril en .se niuuniyanl, dit In Ul-ri> Nè;.Ti'(iclisse, qui eulcucnre le ci»ura;,'(' rie (ir-li-ndre Lucien, nioius pnur Lucien que pour illi'-

InClIie.

— Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Nais, je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompez, si dans quelques jours, en lo comparant aux véritables talens, aux hommes sérieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle sirène, avoir pris sur votre dos éblouisssant et conduit au port, au lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans portée, sot et avantageux, qui peut avoir do l'esprit à L'Houmcau, mais qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et comparez ! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture entrant dans la rueNeuvc-du-Luxembourg, madame d'Espard dispose do la loge des premiers gentilshommes de la chamlH-e,'ct vous y mènera sans doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la logo de madame do Sérizy. On donne les Danaides.

— Adieu, dit elle,

Le lendemain, madame de Bargetou tâcha de se composer une mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait légèrement froid, elle no trouva rien de mieux dans ses vieilleries d'Angoulôme qu'une certaine robe de velours verl, garnie d'une manière assez extravagante. Di' son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis, en songeant qu'il pourrait rencontrer la niar(iuise d'Espard, ou aller chez elle à l'improviste. Il monta dans un fiacre, afin do rapporter immédiatement son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs, ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières do la vie parisieime. Après être arrivé au superlatif do sa toilette, il vint rue Neuve-du-Luxend)ourg, où, sur le pas de la porte, il rcnconira Gentil en compagnie d'un chasseur magniliquement emplumé.

— .l'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous, dit Gentil, qui ne connaissait pas les formules du respect* parisien, liabitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.

Lo chasseur prit lo poëto pour un domestique. Lucien décacheta le billet, (lar leijuel il apprit que madame de Bargelon passait la journée chez la marquise d'Espard, et allait le soir à l'Oix-ra ; mais elle disait à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donniT une place dans sa loge au j(>une poêle, à qui la marquise était enchantéo do procurer ce [daisir.

— Elle m'aime donci mes craintes sont folles, se dit Lucien ; elle me pri'senteà sa cousine dès ce .soir.

Il bouilit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui lo séparait de cetti> heureuse soirée. Il s'i'lani,a vers les Tidieries, en rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Vi-ry. Voilà l.uciiMi gambadant, sautillant, li'';.,'er de biuiheur, (pii débijuche sur la terrasse des Feuillans et la parcourt en examinant les promeneurs, les jolies femmi's avec leurs adorateurs, les elé;.'aus deux par doux, bras dessus bras dessous, ^e saluant les uns les autres par im coup d'reil en passant. Quelle dilli'ronce de celle terrasse avec Iteaulinu 1 Les oiseaux do ro rnagniliiiue perchoir étaient autrement jolis que ceiix d'Angoulême I C'él.iil tout le luxe de couleurs (pii brille sur les familli'S ornitholo;,'i(|ues des Indes ou de l'Anu'rique, comparé aux couleurs grises des oiseaux de l'Iùudpe. Lucien passa doux cruelles heures dans les Tuileries : il y lit un violent retour sur lui-même et s(( Jugea. D'abord il ne vit pas un seul habit à ers jeunes eli';;aiis. S'il .ipercev.iil un homme eu babil, cT-lalt un viedl;u-d hors l.i loi, (pielque pauvni diable, un rentier venu du Mar/iis, (uwpielipie (,'are(ui de bureau. Après avoir reeoinui qu'il y avait une niisi" du umlni et une

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

mise du soir, le poète aux émotions vives, au regard pénétrant, reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient de ridicule son habit, dont la coupe était passée de mode, dont le bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux, dont les basques de devant, trop longtemps portées, penchaient l'une vers l'autre ; les boulonsavaient rougi, les [)lis dessinaient de fatales lignes blanches. Puis son gilet était trop court, el la façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna brusquement son habit. Enfin il no voyait de pantalon do nankin qu'aux gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étolïis de fantaisie, ou le blanc toujours irréprochable. D'ailleurs, tous les pantalons étaient à sous-pieds, et le si(!n se mariait très-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'élofTe recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une cravateblanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu de semblables à monsieur de Ilautoy, à monsieur do Chnndour, s'était empressé d'en faire do pareilles à son frère. Non-seulement per.-orme, excepté les gens graves, quelques vieux linanciers, quelques sévères administrateurs, ne portaient de cravates blanches le matin ; mais encore le pauvre Lucien vit passer do l'autre oMé de la grille, sur le trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur sa tftto, et sur qui l'homme n'Angoulôme surprit deux bouts do cravate brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, h cet organe encore mal défini où se réfugie notre .seniibiliié, où, depuis qu'il existe des sentimens les hommes (tortent la main, dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité I Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes do souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin el d'incroyable ; mais les angoisses îles malheureux no mi-rilent pas moins d'allention que les crises qui révolutionnent la vio des pui^sans cl des privilégiés do la terre. Puis, ne se rencontre-t-il pas autant do douleur do part et d'autre ? La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes : au lieu d'un co^luiuo plus ou moins befiu, mettez un ruban, une dislinclion, un titre! Ces 0|>(iareMtes (leliles choses n'onl-elles par tourmenté do brillantes existences? La question du rostumo est d'ailleurs énorme chez ceux qui veulent paruîiro avoir co ([uMs n'ont pas, car c'est souvent lu meilleur moyen de lo posséder plus tard. Lucien eut une sueuriroide en pensant ([uo lo soir il allait comparaîlre ainsi vi'^lu devant la iriarquise d'Espard, la pari'nlo d'un premier genlillininme do la cbambro ilu roi, devant une lonimi) chez laquelle ollaii^nl li's illustrations de tous les genres, des illustrations choi-ies.

— J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud do boutique I se dit-il h lui-m(^mo avec rago, en voyant passer li's gracieux, les coquets, les élégans jeunes gens des familles du faubourg Sainl-Germain, qui tous avaient une manière à eux ipii bs rendait lous seuililables piir l.i linosse lies contours, par la nnlilessntlejii Irnue, par l'jiirdu visage ; et lous dill'érens par le cndre que chai'un s'i'lail choi si pour se faire valoir. Tous liiisiiient re^soriir leurs avantages (lartine espèce de mi.so en si èiie que les jeunes gens enlindeul à r.iris aussi bien que lis femmes. Liinrn lenail do sa mèro les pri'cieus<'s di'^liuclions [ihysiques diuit les privilèges éclalauuil II w'S yeux ; mais cet or étjiit diins sii gangue, el non mis en o-uvro. Ses cheveux élaienl mal roHpés. Au lieu de maintenir .sa ligure haute par une .sijuplo baleine, il .se simulait enseveli diiiis un vilnin roi de chemise ; ni .sa cravate, n'olfranl pas de ré^istaucj', lui l»iissiiil pencher .sa UMn allri-tée. Quelle femiim eût deviné si's jolis pieds dans lu bollo ignoble ipi'il avait apportée d'Aiigiilil/\nieY (juel jininn liuiiimii elU envié sa jiilie taille déguiséo par le sac bUiii qu'il avait rru jusqu'alors être un hnbil? Il voyait de raviss.ins bouloiiH sur des cheiiiisi's élincelanles de bbinclieiir, la siiiuie einil i(iiiss<i I ioiisces élexillis Keiildsbiilllllies étaient lliervillleiisrllienl g.lllli'i, cl il uviiil de.s g.iiits de geiidaniio I Celui ri badinait avee une runiio délicieusuinont niuiiléo. 0)lui-lit purluil une

chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or En parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondans de son pantalon tacheté do quelques petites éclaboussures, ses éperons reteniissans, sa petite redingote serrée, montraient quil allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme le poing. Un autre tirait do la poche de son gilet une montre plate comme une pièce de cent sous, et regardait rhcuro en homme qui avait avancé ou manqué l'heure d'un rcn ■ dez-vous. En regardant ces jolies bjgatellos que Lucien ne soupçonnait pas, lo monde des superiluitéj nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant quil fallait un capital énorme pour exercer l'état de joli garçon I Plus il admirait ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscencede son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal ijuand il y tt uche, et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond : — Vous y êtes. Lucien .'e voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable à cette svelle et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes pour lesipiellcs Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dimt on parlera dans l'histoire du dix-neuvième siècle, do qui l'esprit, la beauté, les amours, no seront pas moins célèbres que celles ries reines du temps passé. Il vit passer une -fille sublime, mademoisello des Touches, si connue sous le nom do f<»millo Maupin, écrivain éminent, aussi grande pur sa l)enuté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et (lar les femmes.

— Ah ! se dit-il, voilti la poésie.

Qu'i'tait madame de Bargeinn auprès de cet ange brillant do jeuni'sse, d'espoir, d'avenir, au doux sourire, el dont l'œil noir était vaste comme le ciel, ardent comme le soleil I Elle riait en causant avee madame Kirmiani. l'une des plus charmantes femmes de Pans. Une voix lui cria bien:» L'intelligence est lo levier avec lequel on remue

10 monde. ), Miiis une autre voix lui cria que le [loint d'appui de l'inlelligenco ('tait l'ar^'tnt. Il ne voulut | as rester au milieu de ses ruines et sur le Ihéfllre de sa défaite, il prit la route du Palais-Royal, après l'avoir demandce, car il ne rnniiaissail pasencore la lo|io:.'raphie de son quartier.

11 entra chez Véry, commanda, pour s'initier aux (ilnisirs de Paris, un dîner qui le ccmsoldl de sou désespoir. Une bouteille du viii de Koideaiix. des liuilres il'Osiinile. un poissdU, une perdrix, un niaeanmi, des Iruils furent le ««plu» ultra de ses désirs. Il .savoura ci'lle pi>lile délmucheen pensant Ji f.iin» preiivi» d'esprit ce .soir aiipiè< de In marquise d'Espard, el ii racheter la mesipiinerie il« sen lii»nrre iiccoulrement par le déploiMineiil de ses rirliessi'S iiilellecluelles. Il fut lire de ses rAves p.ir le toi. il de la c.irle, qui lui enleva les ciiii|unnle (raiics avec les'piels il rniynit aller fort loin dans Pans. O dîner r^n'ilnll un moi» île son existence d'AiKouU^me. Auvsi rrriii.i-l-il r»'sperliieu!.eiiii>nl la porte de ce |Kilais, en peii.saiil qu'il n'y romellrail jnmai.t

les pi.ds.

— i;ve avait raison, se dil-il en .s'en allant par In gnleno de Pierre che/. lui pour y re|>reniln' de fargiuil, Irspm do Paris ne sont pas ceux do l.'llounieaii.

(.heiiiin fni.s«nl, il admira les bniiiique^ des l«illour.<. e», Siiiige.iiil au( lollolles qu'il nvnil vues le malin ; — Non, s'écria-l-il. Je ne pnrallr.ii pas f.iHolé remnio jo le %\m dovanl madame d'Esj.ard. Il roiirul arec une vélorilé do cerf Jii.Hi(u'h l'InMel du (inilinrd-llois, monta ilans wi rlinmbre, y put ci-nl énis, et n'descendil nu l'nlnlvlloynl pour s y hnliiller de pi. d en r^p. Il nvnil vu de» iMitlu-rs. des linaers.^ des gileiiirs. diH roill'.ius nu Palais lloy.il. où m IuIuiio éli'.<«iiie élail è|iarse d.iii.^ dix linuliqie s. I.« pn-iiiirr l»lU leur chez lequel II ( iilfa lui lii «vvkiyer «ulnnl «1 linlnii

DE BALZAC

qu'il voulut en mctlre, et lui persuada qu'ils élaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un liabit verl, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie, pour la somme de deux cenis francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort élégantes et à son pied. Enfin, après avoir fait emplette de tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui, où chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra, frisé comme un saint Jean de procession, bien pileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la logo des premiers gentilshommes de la chambre. A Taspecld'un homme dont l'élégance empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le contrôleur le pria de montrer son coupon.

— Je n'en ai pas.

— Vousne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement.

— Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.

— Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé, qui ne put s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du contrôle.

En ce moment une voiture s'arrôla sous lo péristyle. Un chasseur, que Lucien ne reconnut pas, déplia le marcht'pied d'un coupé d'où sortirent deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du contrôleur quels que impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes.

— Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le contrôleur à Lucien.

Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage ; mais quand il l'aborda, elle lui sourit et lui dit : — Cela se trouve à merveille, venez I

Les gens du contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta son Bubempré à sa cousine. La logo des premiers gentilsliommes est colle qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle : on y est vu comme on y voit do tous côtés. Lucien se mit derrière sa cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre.

— Monsieur do Rubempré, dit la marquise d'un soji do Toii flatteur, tous venez pour la première fois à l'Opéra ayez-en tout lo coup d'oeil ; prenez ce siège, mettez-vous sur lo devant, nous vous le permettons.

Luci<'n obéit, lo premier ncio do l'opéra finissait.

— Vuu^avcz bien cmployci votre temps, lui dit Louise h l'oreille dans lo premier moment do surprise que lui causa le cliangi^rncnl de Lucien.

Ix)ui-rf! était restée la mfimo. Lo voisinage d'une femme b la mode, de la marquise d'Espard, cette madame de Bargeton do Paris, lui nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province, qu(> L>-cien, doul)lement éclairé par lo beau monde do cette pompeuse salle, et par celte femme éminenti-, vit enlin dans la pauvre Anais de Nègrepclisse la femme n'-i'lle, l.i fi^mme ipic les gens de P.iris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fitii-e, [)lus (|uo rousse, anguleuse, guindiie, précieuse, pn-teulieuse, provinciale dans son parler, mal nrrangiW- surtout! En ellel, les plis d'une viiiilo robe do Paris ntiesicnt encore dii goOl, on .se rex|iliquc, on devine ce qu'elle fut ; mais uno vieillo robe de province est inexplicable, elle est risible. La rotin et la femme élnienl sans gr;ke ni fraîcheur, lo velours était miroité comme le loinl. Lucien, honteux d'avoir aimé cet os dr- stT.lio, «. promit r|n profiler du premier acn'-s de vertu do sa U.iiise pour In quitter. Son excellenin vue lui p'rmettnil do voir les lor;;iicltcs bracpiées sur la loge arislocruliqun p.ir exr.Oloncc Los femmes les plus élégantes exaiuinaienl corfainenicrit m.irinme do Bargeton. car cllrs sourinirnl toutes on »« parlniil. Si nmdntiio dlispard reconnut, aux gnsle» cl aux sourires fé-minin.s. In cau.se dos

sarcasmes, elle y fut tout à fait insensible.D'abord chacun devait reconnaître dans sa compagne la pau\Te parente venue de province de laquelle peut être affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé toilette en lui manifestant quelque crainte ; elle l'avail rassurée en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle avait la hauteur native d'une femme noble, et ce je ne sais quoi que l'on peut nommer la race. Le lundi suivant elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours de ses railleries, et attendrait un nouvel examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas lo changement que feraient dans la personne de Louise une écharpe roulée autour du cou, uno jolie robe, une élégante coiffure, et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent h mille petites nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, élait plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son élèvo lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle parviendrait en se faisant lo satellite de cet astre : elle l'avait donc franchement admirée. La marqui,se avait été sensible à celte naïve conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible et pauvre ; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir uno élève pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame do Bargeton une espèce do dame d'atour, uno esclave qui chanterait ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes do Paris qu'un critique dévoué dans la gent littéraire. Ceppndant le mouvement do curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne .s'en aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre lo change sur cet émoi. ^

— S'il nous vient des visilcs, lui dit-elle, nous saurons peut-être à quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...

— Je soupçonne fort ma vieille robe do velours et ma figure angoumoisino d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame do Bargeton.

— Non, co n'est pas vous ; il y a quelque choso quo je no m'explique [las, ajouta-l-elio en regardant lo poélo, qu'elle regarda pour la première fois, et qu'elle parut trouver singulièrement mis.

— Voici monsieur du Chiltelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt pour montrer la logo do madame do Sérizy, où lo vieux beau remis à neuf rcnail d'entrer.

A ce signe, madame do Bargeton se mordit les lèvres do di'pil, car la marquise ne put roti-nir un regard et un sourire d't'tonnonioiit, qui disait si (h'daigueuseiuont : — V)'o\\ sort co ji'un(> honinioT que Louise .se .'■enlit huriiiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour uno Française, et (pi'olhï ne pardonne pas h sou nmaiit de lui causer. Dans ce inonde où les petites choses deviennent grandes, un gosto, un mol, piTileiil un débutant. Le principal mérite des belles manières et <lu ton do la haul(> C(unpaguio est d'offrir un ensemble liarntonieux f)fi tnul est si bien fondu, quo rien no choqui-. Ceux mémo qui, soit par ignoranre, soit par un eriii ortement <|uolcon(|ue de la pens(V, n'observent pas les lois d(< cette science, comprendront tous (pi'en cette matière uni» .so\ile dissoniianco est, comme en nuisi(|un, uno négation complète d(( l'art lui-même, dont toutes les

DN GRAND H0M5IE DE PROVINCE A PARIS

conditions doivent être exécutées dans la moindre chose, BOUS peine de ne pas être.

— Qui est ce monsieur? demanda la marquise en mon- Irnnt Châtelet. Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy ?

— Ah ! celte personne est la fameuse madame de Sérizy, qui a eu tant d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout.

— Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose explicable, mais inexpliquée I Les hommes les plus redoutables sont ses amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il donc le lion d"Angoulême?

— Mais monsieur le baron du ChAtelet, dit Anaïs, qui, par vanité, rendit à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de monsieur de Montriveau...

— Ah ! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante. Voici, reprit-elle en montrant imc loge, monsieur de Rastignac et madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme d'alfaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde il' i'aris par sa fortune, et qu'on dit pou scrupuleux sur li.'i inoyens do l'augmenter; il se donne mille peines pour laTO croire à son dévoûment pour les Bourbons ; il a déjà tt'iii4 do venir chez moi. En prônant la loge de madame de I.nrigeais, sa femme a cru qu'elle en aurait les grâces, l'es- I ni et les succès I Toujours la fable du geai qui prend les l !i;nies du paon !

— Comment font monsieur et madame do Rastignac, à qui ntJus no connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fds à Paris? dit Lucien à madame do Bargeton, en s'élonnant du luxe que révélait la mise do ce jeune homme.

— Il est facile do voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise assez ironiquement, sans quitter sa lorgnette.

Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loge«, où il devinait les jugi^mons qui s'y portaient sur madame de Bargelon, et la curiosité dont il était l'objet. Do son côté, Louise était singulièrement mortifiée du peu d'oslime que la marquise faisait de la beauté de Lurion. — Il n'est donc pas si beau (jue je le croyais 1 se disait-elle. Do là à le trouver moins spirituel il n'y avait qu'un pas. La toile était baissée. Cliàtolet, qui était venu faire une visite à la duclu'sse de Carigliano, dont la lo;;e avoisinait celle do madame d'Iispard, y salua madame de BarKoton, qui répondit par une inclination de této. Une femme du monde voit tout, rt la marquise remarqua la tenue su[iériouro do du (hiltelet. Kn ce moment (jualrc personnes entrèrent successivement diins la loge do la marquise, quatre célébrités paiisiennos.

Le premier était monsieur de Mnrsay, homme fameux par li'S passion* qu'd inspirait, remaniuable surtout par uniUioiiuli' do jouiK^ fille, bi'.iiiti' iiiollo, rflémiiH-e, mais C')rrig(''e par un rc;,Mrd liio, ralino, f.nive et rigide comme celui d'un li;,'re : ou laiiiiait, et il elIVayait. Lucien était aussi licaii ; mais chez lui le regard était si doux, .son tril liliMi était si limpide, qu'il ne paraissait pas .siisre|ititilo d'avoir ei-ltn force et cotti- pui.ssniire à la<|ui>llu s'attarlu'iil tant lis fi'minis. H'.iilliMirs non im faiviil eiirore valoir le [loéle , taudis que di' Marsay avait un entrain d'ospril, une certitude de plaire, une Inilille np|iropri(''o ft fn nature, qui écrasait niitour do lui tous ses rivaux. Jugez <le ce que pouvait Mro dans rn voisinafre Liirion, poiinrK', pommé, raidn et neuf rnmino ses hatiils. Do Marviy avait compiis le droit de dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait, et par la Rrflie des manières demi il les.uToiiipnRnail. L'aeeueil rie In marquise incllqiia Roiidnin h madaiiir» ilo llar<,'et(iu l.i piiissniiro do ro per- MiiiiwiKo. 1,0 scriincl ('■tait l'un des doux Vatidoiiesse, relui (pii avait causé l'i''! lat do lady Dudley, un joiiiie lioiiinie doux, .spiriluel, modeste, el qui réus.sissail f.nrdes qualités

tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis, un des plus illustres poêles de celle époque, un jeune homme qui n'en était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se conlenlait d'être un gentilhomme aimable et spirituel : il essayait de se faire pardonner son génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve, uno immense ambition qui devait fairo tort à la poésie, et le lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée, mais pleine de dignité, rappelait Canning.

En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton s'expliqua le peu d'atlonlion de la marquise pour Lucien. Puis, quand la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus de profondeur, que ce qu'Anais entendait durant un mois en province ; quand surtout le grand poëte fit entendre une parole vibrante où se retrouvait le positif do cette époque , mais doré de poésie, Louise comprit ce que du Chfllelet lui avait dit la veille : Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle indillérence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut pitié.

— Permettez- moi, monsieur, dit-elle à Canalis, do vous présenter monsieur de Rubempré. Vous occupez uno position trop haute dans le monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. Monsieur do Rubempré arrive d'Angoulême, il aura sans doulo besoin de votre protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant. N'est-ce pas une entreprise assez originale pour ta tenter, que do lui faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?

Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir ; son regard allait de Lucien à madame do Bargeton, et de madame do Bargeton à Lucien, en les appareillant par une poiiséo moqueuse qui les mortifia cruellement l'un el l'autre; il les examinait comme deux t)êles riirieuses, el il souriait. Ce sourire fut un coup de poignard pour le grand lioinmo di' province. Félix de Vandonosse eut un air cliarilatile. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le .sonder jus(iu'au tuf.

— Mailame, dit monsieur do Canalis en .s'inclinnnl, je vous oliéirai, malgré l'intérêt personnel qui nous porte h no pas favorisernos rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles.

— Eh bien ! faites moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec monsieur do B'ilKMiipré, vous causerez plus à l'ai.so qu'ici des alfairos lillérain-s ; je l.'li'lierai de raccoter quelques-uns des tyrans de la litlératiiro, el les rét(''t)rit(''s qui la protègent : l'auteur d'0«riA<i, el quelques jeunes poêles bien poiisans.

— Madame la murquise, dit de M.irsny, si vous pnironejt monsieur pour sou esprit, moi je le proti''gerrti pour ,vi beauté; je lui donnerai des conseils qui en feront In plu« heureux dandy de Pan». Après coin , il sera pooto s'il

veut.

Mad.mie ilo Bargeton remercia sa cousine par un rrgnnl plein do leconnaivsance,

— Je im vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau h de Marsay. L" honluMir lue le.» poètes.

— llst-co pour cela (pie monsieur rherrho à sn marier î reprit le dandy en s'ndress.int h Cinalis.

Lucien, qui se sentait d.ms ses hnliits comme une .statue égyptienne dans s.» gniiio, «'tait honteux do no rien n>pondro. f'nllii il dit de sa voit tendre à la mar(|uiso :

— Vos lioii'.és, madame, me condamnent à n'avoir que des Riicrès.

Du Clirttelel entra dans ce moment, rn salsis-nnl n\\\ cheveux l'orrasioii d(< se faire nppii\er auprèi de la niar-

DE BALZAC

quise par Montrivcau, un des rois de Paris. Il salua madame de Bargrton, et pria madame d'Espard de lui pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge : il était séparé depuis si longtemps de son compagnon de voyage I Monlriveau et lui se revoyaient pour la première fois après s'èlrc quilles au milieu du désert.

— Se quitter dans le désert, et so retrouver à l'Opéra 1 dit Lucien.

— C'est une véritablo reconnaiEsance de théâtre, dit Yandcnesse.

Monlriveau présenta le baron du Châlelet à la marquise, et la marquise tit à l'ancien secréiaire des commandomens de l'ullosse impériale un accueil d'autant plus flatleur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans trois loges, que madame de Sérizy n'admeltait que des gens bien posés, et qu'enfin il était le compagnon de Monlriveau. Ce dernier tilre avait une si grande valeur, que madame do Bargcton put remarquer dans le Ion, dans les regards el dans les manières des q un Ire personnages, qu'ils reconnaissaient du CliSiclet pour un des leurs sans discussion. Li conhiilo sullanesquo tenui! par du Chilelel en province fut tout à coup expli(iuée à Nais. Enfin du Châlelet vit Lucien, cl lui fit un do ces petits saluls secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans la 'ociéié. Il aeconifiagna son salut d'un air sardoniquo par lequel il semblait dire : Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Chàtilet lui bien compris, car de Marsay se pencha vers Monlriveau pour lui dire à l'oreille, do manière à se faire entendre du Ijaron :

— Demandez-lui donc quel est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un maimequin habiUé h la porte d'un tailleur.

Du Chùlelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coufia son rival en quatre. Surpris par l'esprit il'à-propos, par la finesse avec laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien élait étourdi par ce qu'on nomme le Irait, le mol, surtout par la désinvolture do la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanlé le matin dans les choses,il Icreirouvaitdans les idées. Il .'c demandait par quel mystère ces gens trouvaient à brùlc-pourpoi ni des réflexions pi(|uanles, dosreparlies qu'il n'aura il imaginé. 'squ'aprè.sde longues méditations. Puis, non-seulement ces cin<i hommes du monde étaient à l'aise par la parole, mais ils Pelaient dans leurs habits : ils n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et tout attirail le n-gard ; leur luxe d'aujourd'hui élail celui d'hier, il devait (^Ire celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'aird'un homme qui s'était habillé pour la première fois di; sa vie.

— Mon cher, disait do Marsay à Félix do Vnndenesse, ce p«;lil Unslignoe *c lance comme un cerf-volant 1 le roilà chez la marquise do LisloiniTe, il fail d(!s progrès, il nous lorgne! Il comiaît sans doute monsieur? reprit le dandy en .>>'adress;irit à Lucien, mais sans lo regarder.

— H est difficile, répondit madame de Bargcton, que In nom du grand homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jus'iuà lui ; sa .so'ur a entendu ilernièrement monsieur de Kiibcnipré nous lin; de très benux vers.

Félix de Naiidcnesso et de Marsay saluèrent la marquisn et SI! n'udiri'ut chez madame de Lisloiiirre. Le .second oelo cumniençi, fil chnruii lai.ssa madame d'Iispord, fi.i cousine et Luficri, .seuls : les uns fiimr aller PX()liquer madame do llurgelon aux femmes inlriguérs do sa [jri'si'iire, les autres pour raconter l'arrivé" du |)oiïle, cl se mncpier dn sa loilolle. Lucien fui hi'ureux do la diversion <pie produisait le spiclaflc. Toutes les craintes de madami^ di^ Il.irgeton rrlalivenicnUi Lucien lurent augmentées par l'iilli'iilion ipm .sa cousine avait accordée nii baron du ( liAliIel, el qui ûvail un loul inilrn c.lrncl^rn ipie s,i poliii^sn |)rolectriCM envers Lucien, pendant lewcnnil acte. In loge de madame de Lislomère resla pleine de monde, el piirul agitée p.ir mie converwilioii où il s'aKitsaii de madame de llar^filon tl do Luricn. Lo jeune Ka.slignac <'lail évidi'mment l'amu-

seur do cette loge, il donnait le branle h ce rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture, s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose do vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète; mais elle devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse : elle altendit la fin de l'acte. Quand les sentimens so sont retournés sur eux-mêmes comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'élranges choses en peu de temps : les révolutions morales s'oppèrent par dos lois d'un efi'et rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages et politiques que du Châlelet lui avait dites sur Lucien en revenant du Vaudeville ; chaque phrase élait une prophétie, el Lucien prit à lâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame d» Bargeton perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant, do qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J. Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard ; et il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs émotions de jeunesse, comprendront que celte passionélait exlrêmemenl probable et naturelle. Les jolies petites manières, ce parler délie-:;/, ce son do voix fin, celte femme fluelle, si noble, si haut placée, si enviée, cette reine, apparaissait au poêle comme madame do Bargeton lui élait apparue à Angoulême. La mobilité do son caractère le poussa promptement à désirr-r celte haute protection ; le plus sûr moyen élait de posséiief la femme, il aurait tout alors ! Il avait réussi à Angouléni'-, pourquoi ne réussirail-il pas à Paris? Involontairement ?l malgré les magies de l'Opéra foules nouvelles pour lui, son regard, attiré par cette magnifique Célimène, .se coulait à tout moment vers elle ; et plus il la voyait, plus il avait envie de la voiri Madame de Bargeton surprit un des regards pétillans do Lucien; elle l'observa, et lo vit plus occupé do la marquise que du spectacle. Elle so serait do bonne grâce résignée à être délaissée pour les cinquante filles do Danaiis ; mais, quand un regard plus ambitieux, plus ardent, plus significatif que les autres, lui expliqua ce qui so passait dans le cœur do Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir que pour le passé.— H ne m'a jamais regardi'o ainsi, pensa-t-elle. Mon Dieu! Châlelet avait raisoni Elle reconnut alors l'erreur de son amour. Quand une femme arrive à se repentir do ses faibless(!s, elle passe comme une éponge sur sa vie, afin d'en efi'acer tout. Quoiiiuo chaque regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.

Do Marsay revint à l'entr'acle en amenant monsieur de Listomère. L'iiouiine grave el lo jeune fat a|)prirent bien- 1(M à l'allièro mari|uise (|ue li^ garçon de noces endimanché qu'i^lle avait eu lo malheur d'admellro dans sa logo ne se nommait pas plus monsieur de Uubempré qu'un juif n'a de nom de bapli'^me. Lucien était le fils d'un apothicaire nonmié Chiuilou. Munsieur de Kaslignac, très au fait des a fia ires d'AngoulOiiie, avait fiit rire déjà deux loges aux di'pens do cette espèce de momie que la marquise nommait sn cousine, et dn la précaution que cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans doute entretenir par des droguivs t-a vie arlificlelle. linlin do Miirsay rapporta quelipies unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui sont aussi prompleinent oubliées (pie dites, mais der rièro lesijiKdlcs était Cliâlelel, l'arlisan do celle Iraliison carihaginoise.

— Ma chère, dit sons l'éventail madame d'Espard h madame de Bargeton, de grâce I dites -moi si votre protégé .se nomme réellement monsieur de Uubempré?

— lia pris le nom de sa mère, dit Anais embarrassée.

— Mais ipiel est le nom do son père?

— Cliarddii.

— i:i que faisait ce Chardon?

— Il élail pharmacien.

— J'i'lais bien sOre, ma chère amie, (pie tuulParis no pouvait 1,0 mo(|uer d'une femnio que J'adopie. .le ne me

CN GRAND HOMME D£ PROVINCE A PARIS

soucie pas de voir venir ici des plaisans enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire ; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemljle, et à l'instant.

Madame d'Espard prit un air assi^z impertinent, sans que Lucien pût deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa que son gilet était de mauvais gorti, ce qui était vrai ; que la i,\ron de son habit était d'une modo exagérée, -ce qui était encore vrai. Il reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses réflexions, ses yeux, attentifsau troisième acie, ne quitlaient pas la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se livrait à son rêve sur madame d'Espard. il fut au désespoir de celte subito froideur qui contrariait élrangement l'ardeur intellectuelle avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortiide sa profonde contemplation pour revo r sa nouvelle idole; mais, en tournant la tête, il se Vit seul; il avait cniendu quelque léger bruit, la porte so fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucie» fui surprisau dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas longtemps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.

Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula par la ruo de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit avec un ton de colère déguisée:

— Ma chère enfant, à quoi pensez-vous? Mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbro avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant, n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard inquisilif et clair.

— Quel bonheur pour moi d'avoir tenu co petit à distance et de no lui avoir rien accordé ! pensa madame do Ilargeion.

— Eh bien! reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger un nom illiislri'i... mais c'est ime audace que la socii'lé punit. J'admets (|ue ce soit celui do sa mère ; mais songez donc, ma chère, qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom des Rubompré au fils d'une demoiselle do celle maison ; el, si elle s'est mi'salliée, la f.iveur est énorme. Pour l'oblenir, il finit une immense fortune, des services rendus, de 1res hautes protections. Celte mise do boutiquier endimanih(5 prouve (|uo ce garçon n'est ni riche ni gentilhomme ; sa figure est belle, mais il me paraît fort sol, il ne sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est [las élevé. Par quel hasard l() prolégez-vous?

Madame de Dargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en luI-mAme ; elle eut une elfroyablo peur quo sa cousini! n'apprîl la vérité sur son vnyngo.

— Mais, chère cousine, je suis au désespoir do vous avoir compromise.

— On ne me compromet pas, dit en souriant madamo d'Espard. Je no songe qu'A vo\is.

— Mais voin l'avez invité h venir dîner lundi.

— Ji- serid malaile, n'ponriil vivement In marquise, vous l'en pn-viendrez, el je le consignerai sous son double nom ù ma (inrli'.

Lucien imagina de «e promener pendant l'enlr'arlr» dnn-t le foyer, en voyant que tout le monde y nllnil. M'nbonl aucune di's persotmi'S (pii ('(.lient venues d.ins 1,1 lov'e de niadame d'Espard ne le •<,iliin ni ne parul f.iiri' iillenlioii h lui, en qui semlila fort exlrnonlinnire nu poêle de provime. Puis du Ch.ltelel, auquel il esMiya de s'iircriirher, le gnr-l- Inll du coin do l'n'il, et l'éviln consinmmenl. Après s'Mw convaincu, en voyant les hommes ipil vagunicnl dans le loyer, que sa mise élnil os.sez ridii'iile, Lucien vint se re- (ilflcer nu coin de sa loge el demeiirii, peuilnnl le reste de lu re|ir(''senlnlion, absorbi' tour h tour p.ir le poiii|H'u\

spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par son Enfer, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en présence de la société parisienne.

— Voilà donc mon royaume I se dit-il, voilà le mondo que je dois dompter.

Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d Espard ; leurs manières, leurs gestes, la f.içon d'entrer et de sortir, tout revint à sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières, et par la vertu de l'argent comptant, que ses habils fussent faits pour le fameux lundi. Siaub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants et des boutons de chemises chez madame Irlande ; entin il tûcha do se mettre à la hauteur des dandys. Quand il eut satisfait ses fantaisies, il alla ruo Neuve-du-Luxeinbourg, et trouva Louise sortie.

— Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit Albertine.

Lucien alla dîner dans un restaurant h quarante sous au Palais-Royal, et so coucha do bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint.

— Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un petit mot pour vous.

— Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien; mais jo no suis pas quelqu'un...

— Jo ne sais pas, dit Albertine d'un air fort imperlinonl. Lucien, moins surpris de la réponse d'Alberlino quo do

recevoir une lettre de madamo de Rargelon, prit le billot el lut dans la ruo ces ligues dcscspéraules :

« Madamo d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas » vous recevoir lundi ; moi-m<*mn je no suis pas bien, cl, » cependant, jo vais m'habiller jiour aller lui tenir compa- » gnie. Je suis dàsespéréo de celte petite contrariété ; mais » vos talens me rassurent, et vous percerez sans charlala- » nisme. »

— Et pas do signature! so dit Lucien, qui so trouva dans les Tuileries sans croire avoir mar( hé. Le don do seconde vue «pie possèdent les gens de talent lui lU .soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid billet. Il nllaii, perdu dans .ses pensées, il allnil devant lui, regardant hîS monuniens do In place Louis XV. Il taisait Im'HU. IWi belles voilures p.issaienl incessiimiii'nl sous .ses yeux en .so dirigeant vers la grande avenue des Champs Elysées. Il .suivit la foule des promeneurs el vil alors les trois ou quatre iiiillo voilures qui, par uno belle journée, nltluent en cet rnilroil le dimainlie, el iinprovisenl un Loiigcliainp. I.liuirdi p:ir l« luxa des chevaux, des loilelles el «les livn'e.'. il nllnil loujoiirs, el nrriv-i devnnl l'Arc-de-Triomplie roninienri-, Quo devint-il quand, en revenanl, il vit venir i\ lui tnadanio d'Espard el nMilamn do Bnrgelou dans une calèche ndmiralilenienl allelée. et derrière laquelle ondulaient les pUiinea du chasseur ilont l'Iinblt verl brndé d'or li-s lui lit reconnatlie. La lile s'arrêta par siiili' d'un enroinbreiiienl. liu leii pul voir Ironise dnnssa trnnsroniiatiun l-;ile n'i>inil p^i'» ri'connaissable. Le», ciuileiirs de sa loilelle élnieiil choisie» do manière h faire valoir s<m leint : sa roU' elail dehrir uno ; ses cheveux nrrniiKéigracii'iispinenl lui siynienl bien, t>\ son cimprnu, d'nngoilt exquis, élnil reiiKirqunble .'i i Aii» de celui de iiiadaine d l'.sp.ird, qui roniinnnd.iil /i In nioilo. Il y n une indeili)isi|pli|e laçon de |M»rler un clinpenii; nirllei; !.• rhiipeaii iin peu Irop en arrière, voiiH nve/ l'nir el- Ironlé; nieile/.-le Irop l'ii avant, vous avex l'.itr soiimoi<i do rrtié, l'air devient cavalier; les femmes ronitne II l.tul

DE BALZAC

posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargelon avait sur le champ résohi cet étrange problème. Une johe peinture dessinait sa taille svelle. Elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine. Assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette attachée à l'un des doigts de sa ma n droite par une petite chaîne, et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer. Enfin elle s'était (aile semblable à madame d'Espard sans la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait êlro fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante voilure aux armes des d'Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deuxécussons étaient adossés. Lucien fat étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les doux cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de madame do Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. 11 fut facile à Lucien de voir, aux gestes des deux fats, qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame d'Espard pétillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poêle, furieux, s'approcha de la calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue dos deux femmes, il les salua. Madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et no répondit pas à son salut. La réprobation do l'aristocratie parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême : en s'eft'orraiit do blesser Lucien, les hoberaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que, pour madame d'Espard, il n'existait m?mo pas. Ce n'était pas uu arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poëtc quand de Marsay lo lorgna ; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il .senrblait à Lucien que co fût le couteau do la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgé ; il se fil Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame d'Espard à l'échal'aud, il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés iju'ont inventés les sauvages. Il vit passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui saluait les fenmies les plus jolies.

— Mon Dieu ! de l'or à tout prix 1 sp disait Lucien ; l'or est la seule puissance devant laquelle en monde s'agenouille. Nonl lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail ! Uu travail! c'est le mot do David 1 Mon Dieu I pouri)uoi suis-je ici? Mais je triompherai! Je passerai dans celte avenue en calèche à chasseur 1 j'aurai des marquises d'Iisiiard I

An moment où il .se disait ces paroles enragées, il était chez Urbain cl y dînait à quarante sous. Le lendemain, h neuf heures, il alla chez Louise dans l'intention do lui reproc:her sa barbarie. Non-seuleinint madame d(! Bargelon n'y était pas pour lui, mais encore l(! portier ne le laissa pas mouler, il ri'sia dans la rui-, faisant lo guet, jus(|u'à midi. A inili, rlu (,li,1tclct sortit ilo chez madame! do Bargelon, vit li^ poéU; du coin de l'œil et ri''vita. l.uricn, pi(|iié ou vif, poursuivit son rival ; du CliAteli't, s<ï sonlant serré, 80 retourna cl le salua dans l'inleuliou évidente d'aller au largo après celle politesse.

— De giûce! monsieur, dit Lucien, accordez-moi une.sefondi", j'ai deux mots à vous dire. Vous m'avez liMnoi^né do l'nmilié, je rinvoqiio [loiir vous deniainler le plus léger desMTviies. Vous sortez do chez madame de Bargelon, expli()iiez-iiH>i In cjiiiso do ma di'-grûco ouprès d'ollo et de madame il'ICs|iiird7

— Monsieur (hardon, répondit dU|Cli(lilelel avec une l'auss»! Iiodlidînir!, savez-vous pourquoi ce.s dames vous ont (juilUWi ropéra'f

— Non, dille pouvre puéto.

— Eh bien ! vous avez été desservi, dès votre début, par monsieur de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon, et non monsieur de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à L'Houineau, faubourg d'Angoulême; que votre sœur était une cliarmanto jeune fille, qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur d'AngoulêmenomméSéchard. Voilà lo monde. Mettez-vous en vue, il vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire do vous avec madame d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reruo par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie, lâchez de prendre votre revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites, là où il vous les aura faites. Plus madame do Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura d'éloignement pour vous. Ainsi vont les senlimens féminins. Mais il no s'agit pas en co moment do reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que, dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous mo trouverez toujours prêt à vous rendre service.

Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il no rendit pas au vieux beau rajeuni par l'almosphère parisienne lo salut sèchement poli qu'il reçut do lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Slaub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il essaya, que pour savoirde l'hôlcsso du Gaillard- Bois co qu'élait, sous le rapport financier, sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bergeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renscignemens étaient bons. Slaub nomma Lucien monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charnianles formes en lumière.

— Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener aux Tuileries; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.

Colle plaisanterie do tailleur allemand, et la perfection dû .ses liabits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-mêmo en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins triste. Il se dit vaguement quo Paris était la capitale du hasard, et il crut au hasard pour un moment. N'avail-il pas un volunu! do poésies et un magnifique roman, VArclicr de Charles IX, en manuscrit? Il espéra dans sa destinée. Slaub promit la redingote cl lo reste des habillemens pour lo lendemain.

Lo lendemain, le bottier, la lingère et lo lailleur revinrent tous munis de leurs factures. Lucien, ignorant la manière do les congédier, Lucien, encore sous lo charme des coutumes do province, les solda ; mais ajirès les avoir payés, il no lui resta plus quo trois cent soixante francs sur les deux mille francs iin'il avait apportés à Paris: il y était de()uis une semaine I Néannioins, il s'habilla et alla l'aire un tour sur la terrasse des l'euillans. H y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, (pio plii- Meiirs femmes lo regardèri'iit, et deux ou trois lurent assez sai.sies [i.ir sa beauté pour so retourner. Lucien étudia la (l(''niai rhe et les manières des jeunes gens, et fit son COUrs de belles manières tout en pensant à .ses trois cent soixaulo Ira nos.

I o soir, .seul dans sa chanibn', il lui vint h h l'idi'O d'éclaireir le problème di< sa vie à l'Iiôtel du Gaillard-Bois, où il iir'jrMnail des inds les plus simples, en croyant (''ciuiomiser. Il demanda .son nir'nioire en honiino i)ui voulait déménager, il .se vil débiteur d'une renlaini! de francs Lo leu-

ON GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

demain, il courui au pays latin, que David lui avait recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre. Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois, et vint s'installer rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il rassembla toutes les lettres de madame de Bargelon, en fit un paquet, le posa sur sa table, et, avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait, lui le premier, étourdiment renié son amour, sans savoir co que deviendrait sa Louise à Paris; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle; il accusa madame de Bargcton: au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il so courrouça, il devint fier, il se mit à' écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère.

a Madame,

» Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelquo » pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que » plus tard l'homme appelle des illusions, et qui aurait em- » ployé les grûces de la coquetterie, les finesses de son cs- » prit, et les plus beaux semblans do l'amour maternel » pour détourner cet enfant ? Ni les promesses les plus ca- B rossantes, ni les châteaux do cartes dont il s'émerveille, » no lui coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le B gronde de son peu do confiance, elle le flatte tour à » tour; quand l'enfant abandonne sa famille, et la suit B aveuglément, elle le conduit au bord d'une mer immense, B le lait entrer par un sourire dans un frCIo esquif, et le » lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du » rocher où elle reste, elle so met h rire et lui souhaite » bonne chance. Celle femme, c'est vous ; cet enfant, c'est B moi. Aux mains do cet enfant so trouve un souvenir qui B pourrait trahir les crimes do votre bienfaisance et li s fa- » vcurs de voiro abandon. Vous pourriez avoir h rougir en » rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si vous » songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous » lirez cette lellre, vous aurez le souvenir en votre pou- » voir. Libre à vous do tout oublier. Après les belles espé- » rances quo votre doigt m'a montrées dans le ciel, j'aper- » çois les réalités do la misère dans la boue de Paris. Pen- » dant que vous irez, brillanio et adorée, n travers les » grandeurs do ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez » amené, je grelolli;rai dans le misérable grenier où vous » m'avez jeté. Mais peul-Ctro un remords viendra-t-il vous » sai.sir au sein des fêles et des plaisirs, peutClro pensercz- B vous à l'enfant (juo vousavez plongé dans un abîme. Eh B bien ! madame, pensez-y sans remords I Du fond de sa » misère, cet enfant vous offre In seule chose (|ui lui reste, » son pardon dans un dernier regard Oui, madame, gr.Vn » h vous il ne ii\e n-sle rien, llien ! n'i'sl-ci> pas ce (|ui a » servi h faire li; monde? In gi'nio doit imiter Dieu : je » commencn par avoir sa rlémenre sans savoir si j'aurai » sn lorce. Vous n'aurrz h Irrmbler que si j'allais h mal; » vous seriez roinfilice (\i' mi-s laulcs. Il(''ln.s! je vous plains » do no pouvoir p'u-i riin èlr(^ h la gloire vers laquelle jo B vais tendre, conduit p.ir N- travail.

» Lkii.n. »

Après avoir ('crit cotte lellrn emphaliciue, mois pli'ini<do cotio sombre dignité ipie l'artiste ili) viiigln-l-uiums etogèro .souvent, Lucien su reporta, pir la pensée, au milieu de sa lainille : il revil l(> joli npparleinent que D.ivid lui avait di-con'i en y siirnllanl une partie de sa (orluiie, d eut une vision d(^s joies lrun(|uilles, modestes, bourKeuises, qu'il avait (j(»ûlées ; les ombres do si mère, ilo sn winir, de D.ivid, vinrent nulour d(< lui, il enlendil de nouveau les luniies ipiils nvaieiil versées au miiiiieiit de son depiirl, et il pleura iui-iii<yine, car il était seul dans l'uris, .vans umls, .sans prutoctuurs.

Quelques joui-s après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur:

« Ma chère Eve, les sœurs ont le triste privilège d'épou- » scr plus de chagrins que do joies en partageant l'existence » de frères voués à l'art, et je commence à craindre de le » deven r bien à charge N'ai-jo pas abusé dej,"» do vous » tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce souvenir de » mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a sou- » tenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle ra- » pidité d'aigle revenant à son nid nai-je pas lra\rTsé la B distance qui nous sépare, pour me trouver dans une » sphère d'affections vraies, après avoir éprouvé les prc- » mières misères et les premières déceptions du monde » parisien! Vos lumières ont-elles pétillé? L^s lisons do vo- B tro foyer ont-ils roulé? Avez-vous entendu des bruissc- B mens dans vos oreilles? Ma mère a-t-elledit : «—Lucien » pense à nous ! » David a-t-il répondu : « — Il so débat B avec les hommes et les choses? » Mon Eve, je n'écris » celle letlro qu'à toi seule. A toi seule j'oserai confier lo » bien et le mal qui m'adviendront, en rougissant de l'un B et de l'aulre, car ici lo bien est aussi rare que devrait l'è- » Ire le mal. Tu vas apprendre beaucoup do choses en peu » do mots: madame de Bargelon a eu honle de moi, m'a » renié, congédié, répudié, lo neuvième jour de mon av- B rivée. En mo voyant, elle a détourné la tèle,etmoi, » pour la suivre dans le monde on elle vouliit me laurer, » j'avais dépensé dix sept cent soixante francs sur le< deux B mille em[)orlésd'Angoulème, et si péniblement trouvés. .V » quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris est un étrange B gouffre : on y trouve à dîner pour dix- huit sous, et lo » plus simple dîner d'un restaurât élégant coule cin^iuanlo » francs; il y a des gilets et des pantalons à <|uatre francs » et quarante sous, les tailleurs à la mode ne vous les font B pas à moins do cent francs. On donne un sou pour pas- B ser les ruisseaux des rues quand il pleut. Enfin, la moin- » dre course en voiture vaut trente deux sous. Après avoir B habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel do » Cluny, rue do Cluny, dans l'une des plus pauvres cl des B plus sombres petites rues do Paris, .serrée enire trois égli- » ses et les vieux bûtimcns do la Sorbonne. J'orcupo une » chambre garnieau quatrièmeétagedo cet liôlel, el.quoi- » que bien sale et déiuu'O, je la paye encon; quiiizi» francs B par mois. Je déjeuno dun petit pain de dinix .'^oiis et B d'un sou dr lail, m.iis je dîne très liien |)our vingt-deux B sous au restaurai d'un nommé Elicolenux, lec|iip| est B silué sur la place nn^me de la Sorbonne. Jus()u"/i l'hiver, B ma di'pensi^ n'exci'-dera [)as soixante francs prir moi-;. » tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux cent B i|unranle francs sufiiroiit aux qii.ilro premiers mois. D'ici B l,"!. j'aurai sans doule vendu V.irclirr de C/uirli-f /.Vel le< )) MargiieriliK. N'ayez doue aucune iii(|uieiii le ,'i iimu siiu jet. Si le iirésent est froid». nu, mescjuiii. r;:Miiir est bleu, B riche et splendide. La plupart des Kranils hommes ont B éprouvé les vicissiiiides ipii m'afleflent .s.iiis m'acenliler. » Piaule, un graiel (loele comique, n été garron de iiiou- » lin. Machiavel écrivait le l'riiice le soir, npiès .ivoir élit » cunlondu |»«riiiidesoiivriers pendant In joimii.t. l'nlln, lo B grand Cervantes, qui avait perdu lo bras ."i la b.il.iille do » Lépaiile.en cuniribunniati gain decelU< f.iinensojouriu'o, » opiieir vieux eliynoble niaiirlml par 1rs ccrivnilleurs do i> sou leiiips, mil, taule de lllirairi'. dix ans d'ililerviille oni> tre la première et la seconde parlie île son ^ull|l^lo Ihm « Quichotte. Nous n'en sommes pas l.'i ntijoiinl'hiii. Lit » chagrins et In misère ne peuvent nlleiudre que les laleiis I iiiroiiiuis; mais, ipiaiiil ils si- sont l.iil jour, les l'crMaiiis B devieiiiieiil riches, et je serai riilie. Je vis d'.iill iirs par » In pensée, je p.isse l.i iiiiiiue de In journée il In liililiollie- « que Saiiile-Geiieviève, où j'acquiiTH rinslrurlioii ipii m» » mnnqiif". et .vins Inqiiello je n'irais («•» loin. Aujoiiid liin » je me Iroiive donc presque lieiin-llX. En quelques jour* » je me SUIS roiiloriiie joyeiiM'iiii'iil l\ ma pusiimn. Je mo » livre dès le jour h un travail quejaime : In vie inaléiiello » est nssureo ; je inéJilo beaucoup, jéludie, jn no vois pu

DK «ALZAC. — II.

(Elirait do la Comtdt» humiitnt.)

DE BALZAd.

» oîi je puis être maintenant blessé, après avoir renoncé au )j monde, où ms vanilé pouvait souffrir à tout moment. » Les hommes illustres d'une époque sont tenus do. vivre à » l'écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt? Us chan- » tent, ils charment la nature, et nul ne doit les aperce- » voir. Ainsi ferai-je, si tant est que jo puisse réaliser les » plans ambitieux de mon esprit. Je no regrette pas ma- » dame de Bargeton. Une femme qui se conduit ainsi no * » mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas non plus d'a- » voir quille Angoulème. Celte IVmme avait raison de me » jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres for- » ces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs, des » poètes. Là seulement se cultive la gloire, et je connais » les belles récoltes qu'elle produit aujourd'hui. Là seu- » lement les écrivains peuvent trouver, dans les mu- » sées et dans les colleciions, les vivantes œuvres des » génies du temps passé qui réchautïent les imagina- » lions et les stimulent. Là seulement d'immenses biblio- » thèques, sans cesse ouvertes, offrent à l'esprit des rensei- » gnemeus et une pàlure. I^nlin, à Paris, il y a dans l'air » et dans les moindres délails un esprit qui se respire et » s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus » de choses en conversant au café, au théâtre, pendant » une demi-heure, qu'en province eu dix ans. Ici, vrai- » ment, tout est spectacle, comparaison et instruction. Un » excessif bon marché, une cherté excessive, voilà Paris, » où toute abeille rencontre son alvéole, où toute ûme » s'assimile ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce » moment, je ne me répons de ri(m. Au contraire, un bel » avenir se déploie et réjouit mon c(ruruu moment endo- » lori. Adieu, ma chère sœur, ne t'attends pas à recevoir » régulièrement mes lettres: une des particularités de Pan ris est qu'on ne sait réellement pas comment le temps » passe. La vie y est d'une efl'rayante iMpidilé. J'embrasse » ma mère, David, et loi, plus tendrement quejamais. Adieu » donc, ton fière qui l'&ime, »

» Lia EN. »

Flicoleaux est un nom inscrit dans bien dos mémoires. Il est pou d'étudians logés au quartier lalin pendant les douze premières années do la Rcslauralion qui n'aient fréquenté ce temple de la faim cl de la misère. Le diner, compo.sédo trois pl.ils, roitlait dix-huit sous, avec un caralon do vin ou un(! biiuteillo do bière, et vir)gt-deux sous avec une bouteille de vin. Ce. qui, sans doute, a empêché cxit ami do la jeunesse dh faire une lorluno colossale est un article do son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de ses coururrens ot ainsi conçu : pain a discrétion, c'està-dire jus(|u'à l'indisciélion. Bii'n des gloires ont eu Flicoteaux pour père nourricier. CerU.'s le cour de plus d'im homme; célèbre doit •'•prouver les jouissances d(^ mille soiivi'iiirs itiflicihlos à l'aspect de la devanture à petits carreaux donnant sur l.i [ilace do la Sorh|,umo et .>.ur la rue Neuvoilo-Hich<'lieu, que i-'lii:oloaux II du III avait onoon; rospecti';o, avant li's journées do Juillol, en leur laissant ces leinl<!s brunes, cet air ancien et respectable qui oimonrait un profond déd lin pour le charlatanisme dos dehors, espèce d'annoui(! f.iito [loiir les yinix aux di'|iens du ventre par presque tous lis re.^tiuralours d'aujourd'hui. Au lieu de ces (.H de gibier empaillé destinés h ne pas cuire, au lieu do roH poissons fanlasljipies qui Juslitlont le itiol du saltimbanque: n J'ai vu un<! belle carpe, je compte Vachelerdans huit Jours; » uu lion de ces primeurs, r|u'H/(;iiidrait nppol'T pi.slmours, oxposéi's en do fillni'ioux étalages pour lo plaisir dos caporaux et do leurs /)oi/jif.«,l'honii<^li' l'hcoteoux exfMiKaildos Sdladii-rs orm'M de maint rarommodage, où do.s tas de pruneaux cuits réjouissnjenl le regard ilu eonsommalour.srtrcpie ce mot, Imp prodiyuy Kurd'aulrosal'llrlio^, (letêtrl, n'ehiii pn», nno ctiarin. I.ospniimclc mx livres, roupi'» en quairo irniKinh, rassuniioul sur la pronif^de du pain h discrélioii. 'l'il l'-lail le luxe d'un lilalillsiiomcurl ipie, de .«m temps, M<>li^To ifti réliibré, lonl tMait drolnllquo l'i'*pigruinme du nom. l'Iieoloiiux suhsi«le. Il vivra tant que I' » <}ludiBn.H voudroDl vivre. Un y mnnfje, rien de moins,

rien de plus; mais on y mange comme on travaille, avec une activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances. Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la [ilace de la Sorbonne, l'autr» sur la ruo Neuve-de-Richelieu ; toutes deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car leur longueur a quelque chose do monastique, et les couverts y sont prépara avec les serviettes des abonnés passées dans descoulans de moiré métallique numérotés. Flicoteaux 1er ne changeait ses nappes que tous les dimanches; mais Flicoteaux II les a changées; dit-on, deux fois par semaine, dès que la concurrence a menacé .sa dynastie. Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin avec son élégance et ses plaisirs : chacun en sort promplement. Au dedans, les mouvcmcns intérieurs sont rapides. Les garçons y vont et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n'y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde atleclionnéo par Titien, semée de verdure hachée, et jouit d'un privilège envié par les femmes. Telle vous l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1850. Les côtelettes do mouton, lo filet de bœuf, sont h la carte de cet établi.=scment ce que les coqs de bruyère, les filels d'cslurgeon, sont à celle de Véry, des mets exlraordinuiscs qui exigent lacommande dès le malin. La femelle du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plusingénieux. Quand le merlan, les maqueraux, donnent sur les côtes do l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les richeâ, les oisifs, les indifférons aux phases de la nature. L'étudiant parqué dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des temps ; il sait quand les bar cols et les petits pois réussis.sent, quand la Ilallo regorge do choux, quelle salade y abonde, et si la bottcravo a manqué. Une vieille calomnie, répr-tée au moment où Lucien y venait, consistait à attribuer rajiparilion des hcafteaks à quelque mortalité sur les chevaux. Peu do ri'staurans parisiens olfrent un si beau spectacle. Là vous no trouvez que jeunesse cl foi, que misère gaîment supportée, quoique cependant les visages ardens et graves, sombres et in()uiets, n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés. Aussi rcmarquet-on les habitués (]ui viennent bii>n mis. Chacun sait quo cette tenue extraordinaire signifie : maîtresse attendue, p irlic do spectacle, ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on, formé quelijuos amitiés entre plusieurs étudians devenus plus tard célèbres, comme on le verra dans celle histoire. Néanmoins, exc(>pté les jeunes gens du mOmo pays réunis au mémo bout do table, giiiiéralenicnt les dîneurs ont une gravité qui so déride diflicilemenl, [loul-ûtro à cause de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont cullivé Flicoteaux peuvent so rappeler plusieurs personnages sombres et mystérieux, enveloppés dans les bruiiuvs de la plus froido misère, (pii ont pu dîui r là pendant deux ans, et disparaître sansqu'uucuijo lumière ait éi''lair(! ces f.irfudels pansions aux yeux dos plus curieux habitues. Los amitiés échaufl'ées chez Flicoleaux .se soellaiont dans les cafés voisins aux flauunes d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une demi-lasse de ciiUS hiMiie par uu florin cpu'lcnnipui.

l'iMidanl los premiers jours de sou installation à l'hôtel ilu ( luipy, Lucien, comme tout néophyte, eut dos allures titnidos et régulières. Après la tiish^ é(irouve do la vie élépanlo cpij voniiit d'absorber s(>s cnpilaux, il so jeta dans lo liaviill avec cette première ardeur qiut disvjpiMit .si vile les dilllculti's et los oimisemons quo P;iris oll're h toutes le.i l'ijslcncos, aux filus luxueuses conimn aux plus pauvres, cl qui, pour être dumf)li'>s, exigent la sauvogo énergie du Vrai lalonl ou In sombre vouloir de l'ambition. Lucien tombait chez Flicoleaux vers quatre heures et demie, aprts

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

avoir remarqué l'avantaKO d'y arriver dos premiers; les mets él.'iient alors pliis varié'?, celui qu'on préférait s'y trouvait encore. Comme tous les esprits poéliques, il avait affectionné une place, et son clioix annonrait assez de discernement. Dès le premier jour do ?on entrée chez Flicotcaux, il avait distingué, près du comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires. D'ailleurs, une sorte d'inslinct lui fit deviner qu'en se plaçant près du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant. A la longue la connaissance s'établirait, et, au jour des détresses financières, ilobtiendrait sans doute un crédit nécessaire. 11 s'était donc assis à une petite table carrée à «ôté du comptoir, où il ne vit que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et destinées probablement aux allans et venans. Le vis-à-vis de Lucien était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblement aussi pauvre que lui, donlle beauvisase déjà flétri annonçait que des espéranci s envoli'i's avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé vers l'inconnu par ces vestiges de poésie cl par un irrésistible élan do .sympathie.

Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'Angoulèine put échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de paroles et d'observations échangées, se nommait Etienne Lousteau. Comme Lucien , Elionno avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parolo brève par momens, trahissaient (me anière connai.ssanco de la vie littéraire. Etienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui pnignait Lucien : la gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme, qui dîna d'abord queliiucs jours de .suite, ne se montra iticntôt plus quo de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrouvant une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain ; mais le lendemain la plao était prise par un inconnu. Qiand, entre jounns gens, on B'esl vu la veille, hi fou dn la conversation d'hier se reflète sur celle d'aujourd'hui; mais ces intervalles obligeaient Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d'autant une intirnili! qui, duratil les premii'n's semaines, lit peu de progrès. Aprf-s avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami futur était rédacteur rl'un potit journal, où il faisait des articles sur les livres nouveaux, et renilait compte des pièi'es jouées h l'Ambigu- Cornique, à la fJaîlé, au l'anornma-Pr.unallque. Ce jeune homme devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui ronifita bien engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus Intime, et l'aire (pielipies sacrifices pour obleuir une amitié si m'cessaire à un di'bulanl. Lo journaliste resta qidnze jours absent. Luoien ne sav.iit pas encore qu'Ivtienne m- dînait clie;; l'Ilcoleaux que (/uand il était sans argent, ce ipd lui dunnait roi nir sombre et di'senrliantr-, cette froideur h laijuelle Lucien opposait de flatteurs sourires et d(! douces paroles. Néanmoins celle liaison oxi^eait do mflres réflexions, car ce journalise obscur paraissait mener une vie coftieuse, niélangi'r de petits verres, de lasses de café, de bols de puncli, de specliirles cl iji^ soufiers. Or, [lendani les premiers jours de son iusiallalion dans |i> quartier, la conduite de I.uf ien fut relie d'un pauvre erdanl étourdi par sa première expi-rience do la vie parisienne. Aussi, après avoir éludii* le prix descfinftommalion"! et sdUpeM- sa bourse. Lucien n'osa-l-ll fias prendre Ir-s allures d'Etienne, en rndgnanl de recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le joug ile^ relierions de la firnvince, ses deux anges gnr- (liens, i'.vn cl David, se dres^aienl h l.\ moindre pensi'e mauvaise, et lui rAp[ielaient |r>t ('"«pérances mises en lui, le bonheur dmit il élail conifilable /i sn VielJln mère, et toutes les (ironie'ses (le son giVnie. Il pavsail ses mallnéos h la bil>llolh><|Ue S.niile-IJriieviève li éluilier riii-loire. Ses premières rrrheri'lies lui avaient fait apercevoir d'effroTnlil'M crreiirM dan* son roinnn de l'Archrr <l« l'hnrlr* IX. La bi-

bliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez Flicoleaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les journaux, les recueils périodiques, leslivTesde poésie, pour se mettre au courant du mouvement de l'inlelligenco, et regagnait son misérable hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si bien, qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien mena la vie innocente et pure des pauvres enfans de la province qui trouvent du luxe chez Flicotcaux en le comparant à l'ordinaire de la maison pilernelle, qui se recréent par de lentes promenades sous les allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique et le cœur gros de smg, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent saintement au travail en .songeant à leur avenir. Mais Lucien, w poël<>, soumis bienlùt à d'immenses désirs, se trouva sans force contre les séductions des afliches de spectacles. Le Théâtre-Français, le Vaudeville, les Variétés, rOpéra-CDmi(]ue, où il allait au parterre, lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a illustrés? Le théâtre, ce premier amour do tous les esprits poéliques, fascina Lucien. Les acleurs et les actrices lui semblaient des personnages impoîans; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour lui des étros merveilleux que les journaux traitaient comme les grands inlérôlsde l'Etal. Etre auteur dramatique, se faire jouer, quel rêve caressé! Ce r6ve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, le réalisaient 1 Ces ftTondes pensées, ces momens de croyance en soi suivis de dése.spoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte voie du travail et de l'économie, mabré les grondemeus sourds de plus d'un fanatique dt'sir. l'ar excès de sagesse, il se défendit de pi-ni'trer dans le Palais-Royal, co lieu do perdition où. pendant une .seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Vé'ry, et près de cinq cents francs en babils. Aussi, quand il cédait à la tentation de voir Fleury, Talma, les deux Daptisic, ou Micliot, n'allail-il pas plus loin que l'obscure galerie où l'on fidsait queue dès <,-\w] heures Pl demie, et où les retardatairi's étaient obligc's d'acheter pour dix sous une place auprès du bureau. Souvent, après ôtro re-l('^ lii pendant deux heures, ces mots : // n'y a plu» de &('//e/.</ relenlis.saient A l'oreillode plus d'un étudiant désappointé. Après le spectacle , Lucien reveiuiit les ynux baissi''s, ne regardant point dans les rues, alors meubb'is de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il quelquesunes de ces aventures d'uue ex<'essive simplicité, mais qui prennent une place immense d.iiis les jeunes iuiaginalioux timorées. I.lfrayi' de la baisso de ses capitaux, un jour où il compta ses écus, Llicien eut «les sueurs fnuilts en Mingeant à la nécesslli' île s'enquérir d'un libraire cl de rlierclier ipielques travaux payés. I e jeune journaliste dont il s'était fait .'I lui .seul un ami, île veiinil plus chez Flicoleaux. Lucien attendait un linsnrd qui se pré.senlait pn» A l'.iris, il n'y n de hasard (jue pour les gens extrt'^mrnHnl répandus; le nombre des relaiiiuis y augmente les chnuces du succès en tout genre, et le lia ard aussi e>l du côté des gros bataillons, l'n lioinnie rhex i|ui In prévoyance do» gens de la province .subsistait encore, Lucien ne voulut pn» arriver au moment nîi il n'nurnil plus que quelque.* éiu» : il résolut d'all'ronler les libraires.

r.ir une assez froble matinée du mois de septembre, il <leeceudil 11 rue de la llar|>e, ses «leuT manuscrits sous le bras. 11 rheminn Jusqu'au ipini des Augu-tini, se promena le long du trottoir en regardant nUonialivemenI l'eau di<l.i

?eitie et les boutiques d>'s libraires, roilliue si iiu lidll g'-lli" luiroiivill,uld(> s,.j,i,r à l'e.iii plul.M.pie ,1e s,. j.I. r ,l.in» la hlléralure. Apivs des liésiintlons pol^eaiil. s, après un examen approfondi «les (ligures plus ou moins lendn's. ré-

DE BALZAC

créalivos, refrognées, joyeuses ou tristes, qu'il observait à travers les vitres ou sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis empressés emballaient des livres. 11 s'y faisait des expéditions, les murs étaient couverts dafficties. En vente : le solitaire, par monsieur. le vicomte d'Arlincourt. Troisième édition. — léoside, par Tictor Diicange ; cinq volumes in-i2, imprimés sur papier fin. Pri.r, i2 francs.— isvi'CTio^S MonALES, p«r Eératry.

— Ils sont heureux ceux-là ! se disait Lucien. L'alfiche, création neuve et originale du fameux Ladvo-

cat, florissait alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé par les imitateurs do ce procédé d'annonce, la source d'un des revenus publics. Enfin, le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, Lucien, si grand naguère à Angoulême, et à Paris si petit, se coula le long des maisons, et rassembla son courage pour entrer dans cette boulique, encombrée de commis, de chalands, de libraires ! — Et peut-être d'auteurs, pensa Lucien.

— Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porclion, dit-il à un commis.

Il avait lu sur renseigne en grosses lettres : vidal et ponciîo>", libraires-commissionnaires pour la France et l'étranger.

— Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis aflairé.

— J'attendrai.

On le laissa dans la boutique, où il examina les ballots ; il resta doux heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou Vidal ouPorchon, ot il entendit la conversation suivante :

— Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe alors à cinq francs, et vous donne double treizième.

— A quel prix ça les mellrait-il?

— A seize sous de moins.

— Quatre francs quatre sous? dit Vidal ou Porchon à celui qui ofl'rait ses livres.

— Oui, répondit le vendeur.

— En compte? demanda l'arbeteur.

— Vieux farceur! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à un an?

— Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.

— A que] terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait sans doute un livre.

— Non, mon cher, à un an, répondit l'un des deux libraires commissionnaires.

Il y eut un moment de silence.

— Vous m'é;,'6rgezl s'écria Tinronnu.

— Mais-, aurons-nous pincé dans un an cinq cents exemplaires do Léonide? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur do Viclor Ducango. Si les livres allaient au gié des éditeurs, nous serions niillionnaires, mon cher maître; mais ils vont au gré du public. On donne les romans do Waller Scott h dix-iiuil sous le volume, trois livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que jo vondo vos bouquins [)lus cher? Si vous voulez que je pousse ce romanlà, fiilles-moi des avantages. — Vidal 1

Un gros homme (initia la caisse el vint, une plume passée entre son oreille cl m\ lèle.

— Dans Ion dernier voyage, combien Os-lu placé do Diic^n^e? lui demanda Porchon.

— J'ûi fait di'in ci-nls l'clit vieillard de Calais; mais il n f.dlu, pour les [il.irer, di'pré'cier deux autres ouvrages sur lc>(ucls on ne nous faisait pas de si fortes remises, et qui font devenus de fort Jolis rossignoh.

Plus lord, Lucien apprit ipie ce sobriquet do rossignol élnil donné, [inr les hhraires, aux ouvrages qui ri'slent perchés sur les casier^, dans les profondes solitudes de leurs iiiago<>ins.

— Tu sais, d'ailleurs, reprit Vidal, cpie Picard |ir('pare des roman». On nom promet vin:^l pour cent de remise sur

le prix ordinaire de librairie, afin d'organiser un succès.

— Eh bien I à un an, répondit piteusement l'éditeur, foudroyé par la dernière observation confidentielle do Vidal à Porchon.

— Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu.

— Oui.

Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal : — Nous en avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité, nous nous les ferons régler à six mois, et...

— Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés.

— Oh I j'ai bien vu qu'il était gêné.

— Il s'enfonce ! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille exemplaires.

Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porto de cette cage.

— Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai I honneur de vous saluer.

Les libraires le saluèrent à peine.

— Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, à la manière de Walter Scott, et qui a pour titre l'Archer de Chartes IX; je vous propose d'en faire l'acquisition.

Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur son pupitre.

Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui répondit : — Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre compte, ils constituent desopérations, que nous entreprenons alors avec des noms faits. Nous n'achetons, d'ailleurs, que des hvres sérieux, des histoires, des résumés.

— Mais mon livre est très sérieux, il s'agit de peindre sous son vrai jour la lutte des catholiques, qui tenaient pour le gouvernement absolu, et des protestans, qui voulaient établir la république.

— Monsieur Vidal I cria un commis.

Vidal s'esquiva.

— Je ne vous dis pas, monsieur, que votre li\Te ne soit pas un chef-d'œuvre, reprit l'orchon en faisant un peste assez impoli, mais nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui achèlent des manuscrits: le père Doguereau, rue du Coq, auprès du Louvre ; il est un de feux qui font le roman. Si vous aviez parlé plutôt, vous veni'z de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des libraires des galeries de Bois.

— Monsieur, j'ai un recueil de poésie...

— Monsieur Porchon ! cria-t-on.

— De la poésie ! s'écria Porchon en colère. Et pour qui me pnnez-vous? ajoula-t-il en lui riant au nez, ot disparaissant dans son arrière-boutique.

Luci(>n traversa le pont Neuf, en proie à mille réflexions. Ce qu'il avait com[)ris do cet argot commercial lui lit deviner ()ue, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des bonnetiers, une marchandise à vendre cher, h acbeler bon marché.

— Jo me suis trompé, se dil-il, frappiî néanmoins du brutal et matériel aspect que prenait la litlérature.

Il avisa, ruo du Coq, une houliquo modesie, devant laquelle il avait déjà f.assé, sur lni|uelle étaient peints en let- Iri's jaunes, sur un fond vert, ci'S mois : dogiiereau, umiAiiiR. Il se souvint d'avoir vu ces mots répi'lés nu bas du fronlispice de plusieurs des romans (ju'il avait lus nu cabinet lilléraire de Itlosse. Il entra, non sans celle trépidation inti'rieure (]ue cause à tous les hommes d'imagination la cerlituile d'uiin lutle. Il trouva dans la boutiijuo un singulier vieillard, l'une des fleures originales de la librairie .sous ri'uipire. Do;,'uereau portait un habit noir à grandes basques carrées, et la modo taillait alors les fracs en qupue de morue. Il avait un gilet d'éloll'o rommuno à carreaux de diverses couleurs, d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une cli.iîne d'acier c^t une cli'f de cuivre qui jounient sur une vnsl(> culotte noire. La montre devait avoir la grosseur il'un oignon. Ce costume t'^lait i omplété par

DN GRAND HOMME DE PR0V1>;CE A PARIS

des bas drapés, couleur gris de fer, et par dos souliers ornés do boucles en argent. Le vieillard avait la têle nue, décorée de cheveux grisonnans, et as^cz poétiquement épars. Le père Doguereau, comme Tavait surnommé Porclion, tenait, par 1 habit, par la culotte et par les souliers, au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point cotte singulière alliance : il avait l'air magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.

— Monsieur Doguereau? dit Lucien.

— C'est moi, monsieur...

— Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.

— Vous êtes bien jeune, dit le libraire.

^ Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'afTaire.

— C'est juste, dit le vioux libraire en prenant le manuscrit. Ah! diantre I l'Archer de Charles JX, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi voire sujet on deux mots.

— Monsieur, c'est une œuvre historiciue dans le genre de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les protcslans et les catholiques est présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le tn'mo était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les ralholiques.

— Eh! mais, jeune homme, voil:'i dos idées. Eh bien ! je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre de madame Radcliffe; mais, si vous Clos (ravaillour, si vous avez un peu de style, do la conception, des idées, l'art do la mise en scène, je ne demande pas mieux que de vous Ctro utile. Quo nous fuutilî... do bons manuscrits.

— Quand pourrai-jn venir?

— Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour aprèsdemain, l'aurai lu votre ouvrage, ot, s'il me va, nous pourrons traiter le jour m(^me.

Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le manuscrit des Margucrilen.

— Monsieur, j'ai lait aussi un recueil de vers...

— Ah ! vous êtes poète, jo no veux plus do votre roman, dit le vieillard on lui tondant le manusoril. Los rimailleurs échouent quand ils veuloni faire de la prose. F.n prose, il n'y a pas do chevilles, il faut absolument dire quelque cbose.

— Mais, monsieur, Walter Scott a fait dos vers aussi...

— C'est vrai, <lit Doguereau, qui se radoucit, devina la pénurie du jouno homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir.

Lucien donna son adresse, sans soupçonner rbez ce vieillard la moindre arrièro-pons(''o, il ne reconnaissait pas en lui le libraire do la vieille écnli-, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir dans un gronior ot sous clef Voltaire et Montesquieu mourans do (aim.

— Jo reviens [iriTisément par le quartier lalin, lui dit le vieux libraire n|irès avoir lu l'ndrosso.

— Le brave homme I [lonsa I.uoien en saluant le libraire. J'ai donc rotironlré nn ami iln la jounesso, un connaisseur qui sait (|ue|i(ue choso. Parlez- moi de relui-lù I Jo In di.sais bien à David : le talent parvient facilement h Paris.

Lueien revint heureux el léger, il r/^vnil la plnlro. Sans plus soii'.;or aux sinistres pnrnlos qui vomioni il» frapjior .son oreillo dnnslcrom|)loir de Vidal ot Porrlion, il se voyait rirlio d'au moins douze renl-; franes. Douze cents franrs repré^otltair•tll une aniién do si'jour h Pans, une année pr ndnut lai|uollo il pn'parerail do nouvi'aux ouvrages, f'.ombien do projets billis sur oello espéranrr>T Conibioii de douées rè\enrs en voyant .sa vie assise sur le Ir.ivailT II sn coa, s'arrangea, peu s'en fidlut qu'd no fit quelques acquisitions. Il nn trompa son iiupalienco que par dos IrrluroH constantes au cabinet do Illo-se. Deux j<uirs après, |« vieux Doguereau, surpris du stylo ipie Lurjon avait (!••pensé dans sa premioro npuvro, crirlianlé do l'i laK'^ralioii des caractères (|ii'adruettait l'i-poquo où se ili" rioppail le draino, frappiidu In fougue d'imnginalion avec laquelle un

jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n'était pas gâté, le père Doguereau! vint à l'inMel où demeurait son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de l'Archer de Charles IX, et ii lier Lucien par nn traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se ravisa. — Un je un^ homme logé \h n'a que dos goûts modestes, il aime l'éluile. le travail ; je poux ne lui donner que huit cents franc-. L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rtibempré, lui répondit : — Aa quatrième 1 Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le ciel au-dessus du quatrième. — Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli garçon, il est môr: e très beau ; s'il gagnait trop d'argent, il se dissiporait, il i. ■ travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je lui oîV irai six cents francs ; mais en argent, pas de billets. Il mont i l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vin! ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la table un bol de lait et une flùtc de deux sou».- Ce dénilmont du génie frappa le bonhomme Doguereau.

— Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, celle frugalité, ces modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien. Voilà, monsieur comment vivait Jean- Jacques, avec lequel vous aurez plus d'un rapport. Dans ces logemens-ci brille le feu du génie ot se composent I s bons ouvrages. Voilai comment devraient vivre les gens ce lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les rcslaurans, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argei t. Il s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur de rhétorique, je connais Ihisloire do France ; il y a dexccUcnlcs choses. Enlin vous avez do l'avenir.

— Ah ! monsieur.

— Non, je vous le dis, nous pouvons faire des afl'aires ensemble. Je vous achète votre roman...

Le co^ur do Lucien s'épanouit, il pal()itait d'aise, il allait entrer dans le monde littéraire, il serait enlin imprimé.

— Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau il'un ton mielleux et en regardant Lucien d'un air qui semblait annonciT un elïort de générosité.

— Le volume ? dit Lucien.

— Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprisi'' de Lucien. Mais, aj<uita-t-il. ce sera romptanl. Vous vous engagerez h m'en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s'i-puise en six mois, jo vous paierai les sulvans six cents francs. Ainsi, .'i doux par an, vous aurez cent Iranrs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux. J'ai dos autour-; que jo ne pnio que trois cents franrs par roman. Je donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois ce prix ctit été exor^' bitanl.

— Monsieur, nous ne pourrons pas nous enlendie ; je vous prie île me rendre niou manuscrit, dit I.nnen plue.

— Le voilii, ilit le vioux lilir.iire. Vous ne connaissez p.i» les alïaires, monsieur. Iji publiant le premier roinin d'un auteur, un éditeur doit risquer seize cents francs d'impres- .sion el do papier. Il est plus fioilo de f.iirt> un roman que de trouver une pareille somme. J'ai cent mauiisiTlIs de romans chez moi, el n'ai pas cent soixante mille frani-» dans ma caisse. Moins I je n'i.i pas pagné celle .somme di^ puis vingt ans que je sms libraire. On ne fail donc p.is fortune nu métier irimprmier des romans. Vidal el l'oic'ion ne nous les prennenl qu'il des conditions qui devielilV m de jour en jour plus oni'-reiises pour nous. \Jm (n'i voii^ risquez votre lem(i-, je dois, moi. débourser deux millo frniiis. SI nous sommes lromp<''<, car hnbenl «im fiiln lihflli, jo perds deux mille franrs ; ,y\n\\\ h vous, vous n'avez qu'.'l liinrerune ode rontre la stupidité publique. K\\rH avoir mi'diié sur ce que j'ai l'honneur de vous diP", vou* vioiidroz me revoir. —Vous reviendrez ^ moi. répi'M le librnire avec nulorili* pour n'pondre h nn jresie plein de siiperlin que l.iieien laissi orlia|>per. loin do Iroiiver un libraire qui veuillo risipier deux mille franrs pour un jeun» inconnu, vous ne Iroiivoroz pn^ un eouunis qui m> dontu» la peine de lire voire gritronnoge. 1Mo(, qui Toi hi. Je pui»

•DE BALZAC

vous y signaler plusieurs fautes de Iranoais. Vous avez mis observer pour faire observer, et malgré que. Malgré veut un régime direct. Lucien parut humilié. — Quand je vous reverrai, vous aurez perdu cent francs, ajoula-t-il, je no vous donnerai plu£ alors que cent écus. Il se lova, salua, mais sur le pas de la porto il dit : — Si vous n'aviez pas du talent, do l'avenir, si je ne m'intéressais pas aux jeunes gens studieux, je no vous aurais pas proposé de si belles conditions. Cent francs par moisi Songez-y. Après tout, un roman dans un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de pain. A la vérité, ça n'en donne pas non plus!

Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant: ■ — J'aime mieux le brûler, monsieur!

— Vous avez une lôte de poêle, dit le vieillard.

Lucien dévora sa flûle, lappa son lait et descendit. Sa chambre n'était pas assez vaste, il y aurait tourné sur luim^me. comme un lion dans sa cage au jardin des -Plantes.

A la bibliothèfiue Sainte-Geneviève , où Lucien comptait aller, il avait toujours aperçu dans le môme coin un jeune homme d'environ vingt-cinq ans , qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne disirait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis longtemps, les employés et le bibliothécaire luimt'mo avaient pour lui des complaisances; le bibliothécniro lui laissait emporter des livres que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans lequel le poète reconnaissait un (rèro de misère et d'espéj-ance. Pelit, maigre et pâle, co travailleur cachait un beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains, il attirait le regard des indiflérens jjar une vague ressemblance avec le portrait do lionaparle, gravé d'après Robert LeIVbvre. Cetic gravure est tout un poi;me do mélancolie ardente, d'ambition contenue, d'activiié cachée. Examinez-la bien : vous y trouverez du génie et do la diserétioa, do la finesse et do la grandeur. Les yeux ont do l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'oeil est avide de l'cspaco ot désireux do dilficullés h vaincre. Le nom do Bonaparte no serait pas écrit au-dessous, vous lo contempleriez tout aussi longtemps. Le jeune homme qui rivilisuit celte gravure avait ordinairement un panialon .'i piedilans des souliers à grosses semelles, uiio redingote do drap commun, uno cravaio noire, un gilet de drap gris mélangé do blanc, boulonné jus'ju'on haut, ot un c lapoau à bon marché. Son dédaiu pour toute toilello inutile élait visible. Co mystérieux inconnu, maniué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien lo retrouvait cli(':i: Flicoloaux le plus réf;ulicr de Ions les habitués; il y mangeait pour vivre, .sans fairo alti-nlion à des atimens avec lesquels il paraissait faniiliarisi', il buvait do l'eau. Soit à la bibliothèqui-, soit chez l'hcolcaux, il d('(iloyail en tout unosorlo de, dignité qui venait sans doute de la coii'cicnce d'uno vicocc'ipéo par qi:elquo chose do granil, et qui lo rendait inabordable. Son regard élail pen.seur. La méditation habitait sur Sun beau front nubleinent coupé. Ses yeux noirs civils, qui voyaient bien et prompl(înicnl , annonçaient uno habitude «r.iller au fon<l d'vs clio.ses. Simpli; en .ses gesles, il avait une conicr/ance grave. Lucien l'piouvait un ru.spect iiivuluntairo pour lui. Uejà plusieurs fois, l'un et l'autro il.s .s'ét-jienl inuluelluineiit regardi-s connue pour.so parler à l'enln'e ou h la sorlie do la bibliotlièquo ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre ils n'avaient osé. Co silencieux jeuiio honwu(; allait au fonil do la salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbijnne. Lucien n'avait donc pu so lier avec lui, quoiqu'il so senllt porté vrr.s ce Jeune travailleur en qui se Iraliissaienl les indiei ■ ble.i .synq.l luies di; la supi-riorih'-. L'un et l'.iulre, anisi qu'ih lo reconnurent plus laril. ils étaii'ul deux naliirivs vuTgos ut timides, H'l(iiiiii-e.s il loiilr'H les peui.s dont |i s émulinnii plaisent uux iKUiiines solitaires. Siiiis leur soliilo rencontre au tnomenl du des.isiro i|ui venait d'arriver ù Lucien, [>ou(-(!tro no se Miraient-ils jamais iiii.s en lom-

munication. Mais en entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut lo jeune inconn qui revenait de Sainte-Geneviève.

— La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.

En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquens que le discours, et qui, déjeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de là Harpe.

— Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est sorti, il est difficile de revenir travailler.

— On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'inconnu. Vous paraissez chagrin, monsieur?

— Il vient dem'arriver une singulière aventure, dit Lucien.

Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire, et les propositions qu'il venait do recevoir; il se nomma, et dit quelques mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante francs pour vivre, trente francs à l'hôtol, viugt francs au spectacle, dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs; il no lui restait plus que cent vingt francs.

— Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne ot celle de mille à douze cents jeunes gens qui , tous les ans, viennent de la province à Paris. Nous no sommes pas encoro les plus malheureux. Voyez-vous co théâtre? dit-il en lui montrant les cimes do l'Odéon. Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place, un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère ; marié , surcroît do malheur qui ne nous afflige encoro ni lun ni l'autre, à une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, comme vous voudrez, do deux enfans ; criblé do dettes, mais confiant dans sa plumo. Il présente à rOdéon uno comédie en cinq actes, elle est reçue, elle oblient un tour do faveur, les comédiens la répètent, et lo direclour active les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore plus difliciles à réaliser que cinq actes h écrire. Le pauvre auteur, logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières ressources pour vivre pendant la mise en scène do .sa pièce, sa femme met ses vèlemens au mont-de-|ii(Hé, la lamille no mange que du pain. Lo jour do la dernière repélilion, la veille do la représentation, lo ménage devait cinquante francs dans lo quartier, au boulanger, à la laitière, au portier. Lo poëtO' avait conservé le .slrict nécessaire : un babil, uno chemise, un pantalon, un gilet ot des bolles. Sûr du succès, il vient embrasser sa feinine, il lui aniionco la lin do leurs inlortuiios. — lîndii il n'y a plus rien contre nousl s'écrie-l-il. — Il y a lo feu, dit la femme; regarde : l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon brûlait. No vous plaignez donc pas. Vous avez des vèlemens, vous n'avez ni leinmo ni ciilans, vous avez pour cent vin^t francs de hasard dans votre poche, et vous ne' devez rien à personne. La jiiôce a eu cent cinquante représentations au lliéAtro Louvois. Lo roi a fait uno pension ù l'auteur. Itull'on l'a dit, lo génie, c'est la patience. La patience est, en elt'el, ce qui, cher riioninie, ressenilil(^ \r, (ilus au procédé (pie la naluro emploie dans ses créations. Qu'esl-co que l'art, monsieur? c'est la nature concenlrén.

Les doux jeunes gens arpenlaient alors le Luxembourg. Lucien apprit bientiM le niiin, dt^venu depuis ri'^lèbre, do rincoiinu ipii s'ell'niçait do li^ consoler. Ce jeune bommo (Mail D.iiiiel (l'Arllie/î, aujonrd'liui l'un divs plus illuslres écrivains de notre époque, et l'un d(vs gens rares qui, selon la belle (lonséo d'un poole, oll'rcnt

L'accord d'un beau lalonl et d'un beau caraclôro.

— On ne peut pasMre grand homme h bon marché, lui dil Daniel de sa vnix douce. |.o génie arrose ses (ouvres de .sns lariiie-i. Lo talent est une créature morale ipii a, comme loui* le.s élres, uno onfunco siijullo b des maladie)*. IjO bo-

■UN GRAND HOMME DE PROVIKCfi A PARIS.

ciété repousse les talens incomplets, comme la nalure emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, no reculer devant aucune difllcullé. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien en lui jetant un regard qui l'enveloppa ; si vous n'en avez pas au cœur la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque dislance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le chemin do votre infini , comme elles prennent celui de leur cher océan, renoncez dès aujourd'hui.

— Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit Lucien.

— A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du commerce, répondit le jeune homme dune voix ré>ignée. Si votre œuvre est belle, qu'importe une première perte...

— Voulez-vous lire cl juger la mienne ? dit Lucien.

— Soit, dit ii'Arthez. Je demeure rue des O'ia're-Vents, dans une miison où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de notre temps, un phénomène dans la science. Desplein, le plus grand rhinirgien connu, soull'rit son premier martyre en se débattant avec les premières diflicullés do la vio et do la gloire à Paris. Ce sou-

■ venir me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous les malins. Je suis dans celle chambre où il a souvent mangé, comme Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une heure, j'y serai.

Los deux poètes se quilièrent en se serrant la main avec une indicible effusion do tendresse mélanroliqiie. Lucien alla clierclier son manuscrit. Daiii(>l d'Arlh^-z alla mettre au mont-de-piélé 8a montre pour pouvoir acheter di'ux falourdes, alin que son nouvel omi Irouvill du feu chez lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'al)ord une maison moins décente que son hôtel, et qui avait une allée sombre, au bout de laquelle se développait un escalier olii-eur. La cliamt)ro do Daniel d'Arlhez, siliu'e au cinquième étage, avait deux méchantes croisées entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de cartons ôllquelés. Une maigre couchette en bois point , semblablo aux couchettes do colli'îge, une table do nuit achetée d'occasion, el deux fauteuils couverts en crin, occupaient le lond de celte [lièce tf-ndiie d'un papier écossais verni par la fuméo el par le tenq)s. Une longue table chargée do papiers était placée entre la cheminée et l'une des croisée», lin face de cell<! cheminée, il y avait une mauvaise commodr en bois d'acajou. Un tapis do hasard couvrait enlièn^ment le carn^iu. l'e luxe nécessaire l'-vitait du chauffage. Di-vnut la Inble, un vul^Mlre l'autiMiil d" bureau en bas me rouj^e blanchin par rusa'„'e, puis six mauvaises chaises complétaient l'amenblcmenl. Sur la cheminée, Lucien nperi.ut un vieux flambeau de boiiilldlle h ganle-vue , muni de (|ualro bougies. (J;rmif Lucien demanda In raison des boiigiiw, en rrconiiaissaiit en toutes choses les syinplAtnes d'une Apre misère, d'Arthe/ lui n-p'imlit qu'il lui élnit imfmssible do supporter l'odeur de la chandelle. Celte circonslancn indiquait nno grande délicales<e de sens, l'indice d'une exquise sensibilité.

La ler litre dura sept heures. t)anie| écoula religieiisemenl, «ans dire un mot ni fnirn une oliservatlon, ime des pin» rnros preuves do bon goùl que puis-st^nt donner les oulourn.

— Kh bien? dit Lucien h Daniel on metlonl lo manuscrit sur la ch'-mim-e.

— Vous (Mes dans une belle et lionne vole, répondit gravement le jeune homme ; mais volro d'uvre est ,'i remanier. Si votin voulnr ne p>; être le singe de Walier Scoil, il faut vous créer une manière dlITi'renle, el vnu-i l'avi'/î imiU'. VniH ciniimi'ncer, romiiie lui, par de Idn^-in-t conv«'r!ialiftns puur poser toi per«enna;reH ; qiiaiid ils oui c!tuié> vou» liiiieH arriver la descripiiun et l'nrHon. VH

antagonisme nécessaire à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du problème. Reuipacez ces diflusis causeries, magnifiques chez Scolt, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. Que chez vous lo dialogue soit la conséquence attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la queue; enfiu variez vos plans, pour n'être jamais le même. Vousscrc^ neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué do l'Ecossais. Walter Scolt est sans passion, il ignore, ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la femme est lo devoir incarné. A de rares exceptions près, ses héroïnes sont absolument les mêmes, il n"a eu pour elles qu'un seul ponsif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse llarlowe ; en les ramenant toutes à une idée, il no pouvait que tirer des exemplaires d'un même type, variés par un coloriage plus ou moins vif. la femme porte le désordre dans la société par la passion. Ld passion a des accidens infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources immenses dont s'est privé co grand génie peur être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous trouverez les fautes charmantes et les mreurs brillantes du catholicisme à opposer aux sombres ligures du calvinisme pendant la période la plus passionnée de noire histoire. Chaque règno authentique, à partir de Charlemapno, demandera tout au moins un ouvrage , et quelquefois quatre ou cinq , comme pour Louis XIV, Henri IV, François l". Vous lerez ainsi une histoire do Franco pittoresque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en doimant l'esprit du temps, au lieu do narrer péniblement des faits connus. Vous avez uu moyen d'êiro original en relevant les erreurs populaires qui défigurent la plupart do nos rois. Osez, dans votre première œuvre, rétablir la grande el magnifique Cgure de Catherine que vous avez sacrifiée aux préju;;ésqui planent encore sur elle. Enfin peignez Charles l\ comme il (Mail, et non comme l'onl fait les écrivains protestans. Au bout de dix ans do persistance, vous aurez gloire et fortune.

Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action sccrèto de son futur ami, en lui offrant u diiier chez Fdon, où il dépensa douze francs. Pendant ce dîner, Daniel livra Iq secret do ses cs()érances el do .ses éludes à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de t.ilenl liers ligne s;ins priifiuuk-s {•onnaissances métaphysiques. Il procédait en ce inunienl au dépouillement de toutes les richesses pliilo.sopbi<)ue» des temps anciens et modernes |>our se les assitndi r. Il voulait, comme Molière, Olre uu profond pliilo.->oplie u\.inl de faire des comédies. Il éiudiuil le moude écrit cl lo monde vivant, la pensée et le lait. Il avait pour nniis do savaiis naturalistes, déjeunes uiédecin.s, de.s écrivains politiques et des artistes, société de gens sliidieui, Mjrieui, pleins d'avenir. Il vivail d'arliclfs coiim ienrieui el |ieu p.iTi's, mis d.insdes dirlionnairirs bioKraphiqiies, oncyriopédiques ou de sciences nalunlles ; il n'en écrivait ni plus ni moins (|uece qu'il en fallait pour vivro cl pouvoir suivre sa pensée. D'Arllniz avait une u-uvre dimaginoUon, r-nlreprisK uniquement pour étudier le.H ressource» do la langue. Ce livre, encore niachevi^. pris cl repris par raprici', il le gardait pour les jours de grande détresse. C'était une ojuvro pnycologique et do haute portco m>u« la forme du roman. Quoique [taiiiel mi di-couvilt niode.stenient , Il parut giKaiilo.sque ft Lucien. In sortant du rwitauraut, h (m/e heures, Lucien s'était pris d'une \iveainilié (Ktur Celle verlu sans emphase , pour collo naturo sublime sans le .savoir. Li' noule ne discuta pas le» ronx-il» de Daniel, Il les suivit à la lettre. (°/< U-nu talent. de|.i tnûrl I par la pen-ée et par une critique .wlilaire, me.lile. l/iilo I pour hii, non |iovir aulrui, lui a\ail tout .1 coup |nmisw> U , porte des plus m igmll pe-s palais de lu faiit.ii»ie. h-s krnx I du provincial avaient élti louchée.s d'uu rliaiUm ardinl, ri

D£ îiALZÂC,

la parole du travaiUrur parisien trouva dans lo cerveau du poëte d'Angoiilême une terre préparée. Lucien se mit à refondre son œuvre.

Heureux d'dvoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient des sentimens généreux en harmonie avec les siens, le grand homme do province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection : il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arlhez, il alla le chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promena près do lui au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez Flicoteaux, enfin il se serra contre lui comme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs dont lui parlait d'Arthez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de leur ^'i\■Q amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus, car tous s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme d'Arlhez, lo sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer dans ce cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux do leur existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain : ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique, leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler sous lo nom do Louis. On comprendra facilement combien ces personnages avaient dû éveilk-r l'intérêt et la curiosité d'un poêle, à l'indication do ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, toute leur gloire ; car plusieurs succombèrent.

Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne h l'Hôlel-Dicu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'école de Paris, et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire do pi'indre sa personne ou d'expliquer son caractère et 1 1 nature de son esprit. Puis venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les traîne aux pieds do son idole, l'humanité. Toujours grand, même dans ses erreurs, ennoblies [lar sa bonne foi, ce travailleur intrépide, ce savant consciencieux, est devenu chef d'une école morale et politique sur lo mérite de laqu'lle lo Icnqjs si'ul pourra prononcer. Si ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères à colles où ses camarades se sont élancés, il n'en est pas moins resté leur fidèle ami. L'art était représenté par Joseph Bridai), l'un des meilleurs fieintres de la jrune école. Sans Im malheurs secrets aux(]uels h; condamne une nature trop impressiotinable, Joseph, dont le dernier mot n'rst d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands maîtres di! l'érole ilalii-nne : il a lo dessin de Rome et la couleur do Venise; mais l'amour le tue et ne traverse; pas <|ue son co.ur : l'amour lui Innée ses flèches dans lo cerveau, lui dérange .sa vio et lui l'ail faire les plus élranges zigzags. Si sa mftllreswi é(iliémère le rend ou trop heureux ou trop njis('Tahlc, loM-pli enverra pour l'exposition tantôt des esquisses o(i la couleur emp.lle le dessin, lanlAt des labU-aux qu'il a voulu finir sous le poids de chagrins iinagiiiaires, cl où le dessin l'a si bien préorciqH-, (]ue la couleur, dont il dispose b s(jn (fré, ne s'y retrouve pas. Il truin|)e inces- Ki'immenl et le pulilie et ses amis, llolfrnann l'eût adonpour ses pointi'S pouss(-es avec hardiesse» dans le clianip des arts, pour ses caprices, pour sa fanlaisie. (,)iMMd il est complet, Il excite rudiniralion, il la savoure ets'ellurouclm

alors de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de son âme voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel il trouvait l'air trop peigné. — C'est trop fait, disait-il, c'est trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne, mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée, ont une saveur inouio- Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices, qu'il porte dans les sentimens comme dans son faire. Il était cher au cénacle précisément à cause de ce que lo monde bourgeois eût appelé ses défauts. Enfin, Fulgenco Ridai l'un des auteurs do notre temps qui ont le plus de verve comique, un poëte insouciant de gloire, ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et gardant dans le sérail do sou cerveau, pour lui, pour ses amis, les plus jolies scènes ; no demandant au public que l'argent nécessaire à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il l'aura obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose à l'endroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique, il pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridai est un grand philosophe pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de la gloire, qu'il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur. Aussi actif pour autrui qu'il est indiflércnt à ses intérêts, s'il marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et no la recherche point, il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le chien du régiment, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient succomber par intervalles : Meyraux d'abord, qui mourut après avoir ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy SainlUilaire, grande question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour une science étroite et analyste contre lo panthéiste qui vit encore et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis, qu'une mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. A ces deux hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui, malgré l'immense portée île leur savoir et de leur génie, il faut joindre Michel Clirestien, républicain d'une haute portée, qui rêvait la fédéiation de l'Iùirope, et qui fut, en 1830, pour beaucoup dans le mouvement moral des saint-simoniens. Homme politu|uo do la force de Saint- Just et de Danton, mais simple et doux comme uno jeuno fille, plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait ravi Mozart, Weber ou Uossiui, et chantant certaines chansons do Béranger à enivrer lo cœur do poésie, d'amour ou d'espérance, Michel Clirestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa vie avec une insouciance diogéiiique. Il faisait des tables lie matières pour do grands ouvrages, des prospectus pour les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette uno tombe sur les secrets de la mort. Ce gai bohémien do l'intelligence, ce grand homme d'iital, qui peut-être eût changé la lace du monde, mourut au cloilro Saiiit-Merry comme un simple soldai. La balle de (|uelqu(; négociant tua là I'uik^ des plus nobles crt-atures (pii loulusïent le sol français. Michel Chreslien péril pour d'autres doctrines que les siennes. Sa féilération menaçait beaui oup plus ipie la propagande républicaine l'aristocratio euriipi'eiiiie ; elle él.iil plus ratidiinetln et iiuiius folio quo les atlreuses id('es d(; lltierté ilideliiiie proclamée'.-! par las jeunes insensés ipii .se portent héritiers de la Convenlion. Ce noblo plébéien fut pleuré de tous ci^ux qui le connaissaient ; il n'est aui 1111 d'eux ipii ne songe, et souvent, ù co grand Iioiiiiik; politlipii' incoiiiiu.

Ces neuf personnes cumposaient un cénacle où l'cslinio cl l'amitié faisaient régner la paix entre les doctrines les

UN GRAND HOMME DE PROVIN'CE A PARIS

plus opposéfs. Daniel d'Arthez, genlilhomme picard, enait pour la monarchie avec une conviction éfcale à celle qui faisait lenir Michel Chreslien à son féJéralisnie européen. Fulgence Ridai se moquait des doctrines philosophiques de Léon Giraud. qui, lui-même, prédisait à d'Arthez la fin du christianisme et de la famille. Michel Cliresticn, qui croyait à la religion du Christ, le divin législateur do l'égalité, défendait l'immortaliléde l'Ame contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de vanité, étant euxmêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorahle bonne (oi de la jeunesse. S'agissait-il d'une affaire sérieuse : l'opposant quittait son opinion pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider, qu'il était impartial dans une Cause ou dans une oeuvre en dehors de ses idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériorité. L'envie, cet horrible trésor de nos espérances Irompi'ns, *de nos talens avortés, de nos succès manques, de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis, comme Lucien, dans leur société, se scntaiont-iK à l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfant et camlide, ouvert, point gourmé; chez lui, l'épigrammo caresse l'esprit, et no vise jatnais l'amourpropre. Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de si valeur, chacun sentait une profonde estime pour son voisin : enfin, chacun se sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout lo monde acceptait sans façon. Les conversation'^, pleines do charmes et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. Légers à la manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vile. La grande misère extérieure et la splendeur dos richesses intellrcluelles produisaient un singulier coniraste. Là, personne no fiensait aux réalités do la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par une journée oii le froiil se fit pri'malunniient sentir, cinq des amis de d'Arlliez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient du bois sou"; leur manteau, comme dans ces repas champAlres où, chaqut^ invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pAlé. Tous doui's de celle heauié morale qui n'agit sur la forme, et qui, non moins que les travaux et les villes, dore les jeunes visages d'une teinte divine, ils olVraienl ces traits un peu tourmi-ntés, (|UR la [lunté de In vie et le feu de la [irnsée régularisent et purifient. Leurs fronts se recommandaient pur une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillans dé'posaii'ut d'uiK^ vie sans souillures. Les souffrances de l<i misère, ipiand elles se faisaient s' iilir, étaient si gaiement sup|)iirlées, épous('es avec une telle ardeur par fous, ({u'ellcs n'altéraient point la si-n'-nité parliruliiTO aux vi>;agi's des jeunes nom encore exiiiipis d(^ fautes graves, (jul ne so sont atnoiiidris dans aucune des Iflches Iraiisarlions cpTarrafhe la mi^èrlMnal supfiorli'e, l'envie de parvenir sans aucun clinix de moviiis, ri l,i Hk de ciiinpIaisiiKe jivi'C la- (|uello h's griis diMelIres nicueilletil ou iiardonncul lc>s trahisons. Ce qui rend les amilié-s iridissolid)les, et doulil(< leur charme, est un senlinu'nl (pii maiii|ue /i l'amour, la (crlitudc. Ces jeunes gens élaieid srtrs d'eux- méuies : l'eiuieiui de l'un devenait reliiiemi île tous, ils eussent brisi- Iriirs inti'rêls les plus iir^ens pour obi-ir h la sainte solidarllé de leurs cfeurs. Iiic.ipaliles fous d'une Irtrlietf', ils pouvaient op|i(iser ttu »o» formidable t\ loul(^ nccusalloii, et Mulefeiidri> les uns ji-s autres avec si'curili'. Igalement nuble.s par le cuMir et d'énnle force dans les cliiisrsde seilliliii'ul, ils pouvaiciil tout penser et S4> tout dire sur le terrain do la .scn-nce (it de rinlelligeiice ; de l/i, l'innocence de leur romnierie, la naielé de leur [larole. Cerl.iins de se comprendre, leur esprit divaguait h l'aise ; iiussi ne fiilsariitlls point de faciiii riilri- eux, ils si' conliati'iil leurs peiiirs el li'iirs joies, ils pi'iis.iieiil et Houlfiiiii'iil à plein roMir. I.ih cliariiiaiites di'licaiesses, qui l'oul do la fable di h nmx

DB OALAC. — II. (L^ltiail du U

AMIS un trésor pour les grandes âmes, étaient habituelles chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel habitant se conçoit. Ils avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des élémens nouveaux et inconnus.

Cette fédération de senlimens et d'iniérôls dura sans choc ni mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert, Meyraux cl Michel Chreslien, put seule diminuer cette noble pléiade Quand, en 1832. ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arlliez, Léon Giraud, Jo-epli Bridau, Fulgence Ridai, allèrent, malgré lo péril de la démarche, retirer son corps à Saint-.Merry, pour lui rendre les derniers devoirs à la face brûlante de la politique. Ils accompagnèrent ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaiso pendant la nuit. Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula devant aucune; il sollicita les ministres en leur confessant sa vieille amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée dans la mémoire des amis, peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée d'une croix en bois noir sur liipielle sont gravés eu lettres rouges ces deux noms : Miciikl ("iibestien. C'est le seul monument qui soit dans ce style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme simple par celle simplicité.

Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du sentiment.

Là, des frères, tous éL,'alement forts en difi'érenles régions de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant tout, même leurs pensées mauvaises, tous d'une instruction immense, et tous éprouvés au creuset do la misère.

Une fois admis parmi ces êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y repré'senta la poésie et la beauté. Il y lut des sonnets (]ui furent admirés. On lui demandait un. sonnet, comme il priait Michel Chreslien do lui chanter une chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des Quatre-Venls.

Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste do son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans ressources au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son a'iivie. Diiniel d'Arthez, lui, brOlait des moites, et sup(iortait lu-roiqui»meut la misère : il ne .se plai:;nait point, il él lil r.intré comme une vieilli» fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage excitait celui de Lucien, qui, nouveau venu dans le cénacle, éprouvait une invincible répugnance h parler de sa détresse. Un malin, il alla jusqu'à la rue du Coi] pour vendre l'Archer de Charles IX à Do^'uereau, qu'il ne rencontra pas. Lucien i^^'iiorait comtiien les grands esprilsoiitd'indiil^'eni e. Chacun deses amis concevait les faililesses particulières aux liomnies de poésie, les aballeinens (|ui suivent les elUirls di- Irtnie, surexcili-e par les ciuilemplalions de la nahire iiu'ils oui mission de reproduire. (;es liummes si forts contre leurs propres maux étaient leiiilres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque d'argent. Le cénacle c<uironna donc les douées soirées de cviusrries, de prolundes mi'dilalioiis, de poi'sies, d(^ coulldelices, de courses à pleines ailes dans les champs de rinlellijjenre, dans l'aveHir des Il liions, dans le.s domaines de l'hisloire, par un Irnil qui prouve combien Lucien uvoit |tfU compris ses nouveaux anus.

— I.uiien, mon ami. lui dit Daniel, lu n'es pas venu dîner hii r (lie/ l'iienleiiux, el nous savons poiiiqiioi.

Lucien ne pul retenir des laniius qui roulèrenl sur ses joues.

— Tu as manijiié dn ronllanco en nous, lui dil Michel Chreslien, nous ferons une croix & la clicmiiu'*', el qu.iiul nous serons .'i dix...

— Nous avons Ions, dil Kianchou. trouvé quelque travail extraordinaire : moi j'ai «urdé |H)ur !<• compte de Ih'i-

ComéJit \umaim,) 7—8

DE BALZAC

pipin un riche malade, d'Arlhez a fait un article pour la Rei-^ue Encyclopédique, Chrestien a voulu aller chanter un soir dans les Champs-Elysées avec un mouchoir et quatre chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour six cents francs de Machiavel ; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa pièce dimanche, il a eu salle pleine.

— Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepte-les, et qu'on ne l'y reprenne plus.

— Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.

Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette vivante encyclopédie d'esprits angéliques, do jeunes gens empreints des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut, le lendemain à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de sensibililé, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa délrosse.

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