‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 32 sur 45 · LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN · texte numérisé non relu

LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN

« Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet, à qua- > tre-vingt-dix jouis et à ton ordre, de deux cents francs. » Tu pourras le négocier chez monsieur Métivier, mar- » cliand de papier, notre correspondant à Paris, rue Ser- » pente. Mon bon Lucien, nous n'avons absolument rien. » Ma femme s'est m\Mi h diriger l'imprimerie, et s'acquitte » do sa tache avec un dévouement, une patience, une ac- » tivité, qui me font bénir le ciel de m'avoir donné pour » femme un pareil ange. Elle-même a constaté l'impossi- » bililé où nous sommes de l'envoyer le plus léger secours. » .M.iis, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, ac- » compagne de cœurs si grands et si nobles, que tu no

saurais faillir à la belle destinée en te trouvant aidé par » les intelligences presque divines de messieurs Daniel » d'Arlhez, Michel Chrestien et Léon Gii-aud, conseillé par » mi'ssieurs Moyraux, Binnchon et Ridai, quo ta chère » lettre nous a fait connaître. A l'insu d'Eve, je t'ai donc » souscrit cet effet, que je trouverai moyen d'acquitter à » l'échéance. No sors pas do ta voie : elle est rude, mais » elle sera glorieuse. Je préférerais soufJlrir mille maux à » l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers dt; Pa- » ris, où j'en ai tant vu. Aie lo courage d'éviter, comme » lu le fais, les mauvais endroits, Ifs méchantes gens, les » étourdis et certains gens de lettres que j'ai appris à esti- » mer à leur juste vulnur pondant mon séjour h Paris. En- » fin, sois lo (lisrne éniulo de ces esprits célestes que lu » m'as rendus cl)eis. Ta coniluilo sera bientôt récompen- » sée. Adieu, mon frère bien-aimé, tu m'as ravi lo cœur, » je n'avais pas attendu do toi tant do courage.

» David. »

LETTRE D'ÉVE SÉCnARD A LUCIEN CHARDON.

« Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Quo ces » nobles cfeurs vers lesquels Ion bon ange te guide lo sa- » client: une mère, une pauvre ji'une fenune, prieront » Dieu soir et matin pourrux; et, si les prières les plus » fiTvenIc» montent jus<pi'h son IrAne, elles obtiendront » r|ucl"pi<'s faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs » noms sont gravés dans mon co-ur. Ahl je les verrai

■ qiu'lque jour. J'irai, dussé-je faire la route à pied, les ron merciiT lie leur aiiiilie piiiir toi, c.irilli'a nvainiu comn me un bnume sur mes plaies vives. Ici, mun ami, nous » tr/ivadlon* rommo di- piuvres ouvriers. Mou mari, ce

■ grand tiommo incomni, que j'aime chaque jour davan- » lage en dérouvrant de nionifus iii niDim ii. de nnuvelles » richpsïns dans son (wur, délalNsc son im/irimerie, et j(> » ilr'vinn pourquoi : la mi-ère, lu niMro, cell.' de notre mère, » l'a snssincnl. Notri' iidoié David esl comnu^ Promélliée » ilévoré par un vautour, un chagrin jaune h Uw, aigu. » (Jiinnl à lui, lo noble honiiiie, il n'y pense Kn^re, il n

» l'espoir d'une fortune. Il passe toutes ses journées à faire » des expériences sur la fabrication du papier ; il m'a priée » de m'occuper à sa place des affaires, dans lesquelles il » m'aide autant que lui permet sa préoccupation. Hélas I » je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de » joie, m'attriste dans la situation où nous sommes tous. » Ma pauvre mère est redevenue jeune, elle a retrouvé » des forces pour son fatigant métier de garde-malade. » Aux soucis de fortune près nous serions heureux. Le » vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son » flls ; David est allé lo voir pour lui emprunter quelques » deniers afin de te secourir, car ta lettre l'avait mis au » désespoir. «—Je connais Lucien, il perdra la tête, et fera » des sottises, » disait-il. Je l'ai bien grondé.— Mon frère » manquer à quoi que ce soit I... lui ai-je répondu, Lucien » sait quo j'en mourrais de douleur.

» Ma mère et moi, sans que David s'en doute, nous » avons engagé quelques objets ; ma mère les retirera dès » qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire » ainsi cent francs que je t'envoie par les messageries. Si » je n'ai pas répondu à ta première lettre, ne m'en veux » pas, mon ami. Nous étions dans uno situation à passer » les nuits, je travaillais comme un homme. Ah 1 je ne me » savais pas autant de force. Madame de Bargelon est une » femme sans âme ni cœur ; elle se devait, même en ne » l'aimant plus, do te protéger et de l'aider, après l'avoir » arraché de nos bras pour te jeter dans cette affreuse mer » parisienne où il faut une bénédiction de Dieu pourren- V contrer des amiliés vraies parmi ces flots d'hommes et » d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je le voulais auprès » de toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même; » mais maintenant que je lo sais des amis qui continuent » nos sentiraens, me voilà tranquille. Déploie tes ailes, » mon beau génie aimé I Tu seras notre gloire, comme tu » es déjà notre amour.

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