TA MÈRE
Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à .ses amis leur prêt si gracieusement offert. Jamais peut-être la vio no lui sembla plus belle, mais le mouvement do son amourpropre n'échappa point aux regards profonds do ses amis et à leur délicate sensibilité.
— On dirait que lu as peur do nous devoir quelque chose I s'écria Fulgence.
— Oh I lo plaisir qu'il manitlîste est bien grave à mes yeux, (lit Michel Chrestien, il confirme les observations que j'ai l'ai les. Lucien a de la vanité.
— Il est poète, dit d'Arlhez.
— M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel quo lo mien?
— Il faut lui tenir compte de co qu'il no nous l'a pas caché, dit I.i'dii Girauil, il est encore franc ; mais j'ai pour quo plus taid il ne lunis redoiilo.
— Et poiiri|iioi ? demanda Lucien.
— Nous lisons dans ton r<inir, rétuindit Joseph Bridnu.
— Il y a chez Idi, lui dit Michel Chrestien, nu es[)rit diabolique avec leipiel tu jnslilieras à les ()ropres yeux les choses les plus contraires à nos [irincipes : au lieu d'être un sopliisie d'idi'es, tu seras un sophiste d'actions.
— Atil j'en ni peur, dit d'Arttiez, Lucien, tu feras on toimême des discussions admirables où tu seras grand, et qui atiouliront à des l'ails tilAmables...Tu no seras jamais d'accord avec toi- même.
— Sur (pioi donc appuyez-vous votre réquisitoire? demanda Liiciim.
— Ta vaiiiti', mon cher pnële, est si grande, quo lu en mets jusque dans Ion nmili<S s'écria Fulgence. 'huile va-
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARI3
nité de ce genre accuse un effroyable égoïsme, ot l'égoïsmo est le poison do l'amitié.
— Oh ! mon Dieu 1 s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous aime.
— Si tu nous .-limais comme nous nous aimons, auraistu mis tant d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant de plaisir à te donner?
— On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph Bridau.
— Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien, nous sommes prévoyans. Nous avons peur de te voir un jour préférant les joies d'une petite veng-oance aux joies de notre pure amitié. Lis le Tiisse de Goethe, la plus grande œuvre do ce beau génie, et tu y verras que le poëte aime les brillantes étoffes, les festins, les triomphes, l'éclat. Eh bien 1 sois le Tasse sans sa folie. le mond(! et ses plaisirs t'appelleront... reste ici. Transporte dans la région des idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la verSr dans tes actions et le vice dans tes idées; au lieu, comme te le disait d'Arthez, de bien penser et do te mal conduire.
Lucien baissa la tête : ses amis avaient raison.
— J'avoue que je no suis pas aussi fort que vous l'âtes, dit-il en leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des épaules à soutenir Paris, h lutter avec courage. La nature nous a donné des tempi-ramens et des facultés diOérens, et vous connaissez mii'ux que personne l'envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je vous le conOe.
— Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, roilà précisément à quoi servent les amitiés fidèles.
— Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me poursuivra bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en librairie. Dianchon est en dehors de ce cercU? d'affiirei. D'Arlliez ne connaît ([uc les libraires do science ou de spécialités, qui n'ont aiicnno prise sur les éditi'urs de nouvciiult^s. Horace, Fu|o;ence Ridai et Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les met à cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti.
— Tii'n-;-loi donc au nôlre : souflVir I dit Dianchon, souffrir courageusement et se fier au travail I
— Mais ce qui n'est que soulfrance pour vous est la mort pour moi, dit vivement Lucien.
— Avant que le coq ail chanlé trois fois, dit Léon Oiraud en souriant, ci't homme aura Irnlii la cause du travail pour celle do la paresse et des vices do Paris.
— Oii l(? travail vous a-t-il nieiu's? dit Lucien en riant.
— Quant on part de Paris pour l'ilalie, (fn ne trouve pas Home à tiioiiié chemin, dit Joseph Ilridiiii. Pour toi, les pelils ptiis devraient pousser loul accdminodiVs au beurre.
— Ils ne poussent ainsi ipie [lour les lils itîiu's des pairs rie France, dit Micliel Chrestien. Mais, noiisautios, nous les semons, les arrosons et les trouvons meilloiirs.
La conversation devint plaisanle, et rbaiinea de sujet. Ces espriis perspiciices, ces cœurs (It'licals, clirrrhèreiil h fain^ oublier c.etle pelile ((uerellr A Lucien, cpii comprit dès lors combien il élait difllcilede les tromper. Il arriva bir'nl(H A un ili'sespoir inli-rieiir ipi'il cacha soj«ncMisemeiit h .ses .unis, en les croyant des mentors im|>lacaliles. Son esprit nii'rldional, qui p.ircuurail si facilemrnt le clavier des senlimens, lui faisait prendre les résolutions les plus contraires.
A plusieurs reprises il pnrin do se jeter dans les journaux, cl toujours .ses amis lui dirent:
— (îardez-vous-en bien.
— L'i serai! In tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons etc(umaissoiis, dit rl'ArlIiez.
— Tu ne ré>is|irais pas /i la cnnsinnie opposition de plaisir et lie traval qui se trouve dans la vie des jourrnlistes; cl, résister, c'est le fond dn lu vertu, fii serais si en<liaiiti^ d'i'xercer le pouvoir, d'avoir droit ilo vio et de mort sur les oeuvres dn la pensée, qiio tu .serais journaliste en deux mois. Klro journahsli', c'e»l passer priMonsul dans la ré-
publique des lettres. Qui peut tout dire, arrive à tout faire! Cette maxime est de Napoléon et se comprend.
— Ne serez-vous pas près de moi ? dit Lucien.
— Nous n'y serons plus, s'écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense, dans sa voiture doublée de soie, à .son village, à ses vaches, à ses .sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste: le brillant et la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait d'esprit, dûtil faire pleurer ton ami. Jo vois les journalistes aux foyer» de théâtre, ils me font horieur. Le journalisme est un enfer, un abîme d'iniquités, do mensonges, de trahisons, que l'on ne peut traverser et d'où l'on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile.
Plus le cénacle défendait celte voie à Lucien, plus son désir de connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il commençait à discuter en lui-même: n'élait-il pas ridicule do se laisser encore une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle? En voyant l'insuccès de ses démarches à propos de son premier roman, Lucien élait peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi vivraitil pendant le temps de l'écrire? H avait épuisé sa dose do patienoc durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement ce que les Journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis l'insultaient avec leurs détlances, il voulait leur prouver .sa force d'esprit. Il les aiderait peutêtre un jour, il serait le héraut de leurs gloires!
— D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité? demanda-l-il un soir à Michel Chrestien, qu'il avait reconduit jusque chez lui, en comp.tgnio de Léon Giraud.
— Nous ne reculons devant rien," répondit Michel Chrestien. Si tu avais le malheur de tuer la maîtresse, je l'aiderais à cacher ton crime et pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais avec horreur, car tu serais laclie et infâme par système. Voilh le journalisme en deux mots. L'amitié panloiirn' l'erreur, le mouvement irréfl'Thi do Id pa.ssion ; elle doit être implacable pour le parti pris de trafiquer do son Apae, de son esprit et de sa pensée.
— Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil do poésies et mon roman, puis abandonner aussittM le journal?
— Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien do Rubempré, dit Lt'on Giraud.
— Eh bieiil .s'écria Lucien, jo tous prouverai que jo vaux Machiavel.
— Ah! s'i'cria Michel en .serrant la main de Léon, tu viens de le perdre, Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre pendant trois moisfi ton aise; eh bieni travailli-, tais un second roman, d'Arthez et Fulgence t'aidiM'onl pour le plan, tu grandiras, tu .seras un romancier. Moi. je pi'nétrerai dans un île ces hipauart de la pensét>,jo .serai journaliste peiiiiani trois mois, ji< le vendrai les livres h quelque libraire de qui j'alt.i.pierai les pubhc.ath>ns, j'i'irirai les articles, j'en obtiendrai pour loi ; nous organisiToiis un succès, lu seras un grand homme, ot tu relieras noire Lucien.
— Tu me méprises donc bien en croyant que Jo périrais là où lu te saiiver.isl dit le poète.
— Pariliiniie/-lui, mon Dieu, c'esl un enfant I .s'écria Michel Chreslien.
Après s'être dégounll l'esprit pendant les soinS^s p.iss(V>3 chez d'Arthez, Lucien avait élinhé les plaisanteries «il les arliiles des petits journaux. Silr d'être nu moins l'égal des [iliis spirituels réilarleiirs, il s'essaya .secrèlrmenl A rctlo gymnastique de In penser, et sortit un malin avec In Inoiuplianle Idée d'aller HemanHcr du service A quelque rcilonel du ces irou|«'s légèn^s de In presse. Il fie mil <lan< m tenue la plus disliiiu'iiêe, et passa les ponts en penvinl que dri ailleurs, des journaliste, di's écrivains, enfin ses W-Tf* fi»t.irs, auraient un peu plus de li'ndre.«s«> i<| de dê-iiiiCri'ss,». nient que les deux genres de lilir«in<s conln' lesiiuels stklaienl heiirir-es ses es|iériinces. Il rcnronln-rail ile« sympathies, quelque iKinne ot doue* nnediim comme fr\\f qu'il
DE BALZAC
trouvait au cénacle de la rue des Qualre-Vonts. En proie auï émotions du pressentiment écouté, combattu, qu'aiment tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint- Fiacre auprès du boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du petit journal, et dont l'aspect lui Dt éprouver les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais heu. Néanmoins il monta dans les bureaux situés à l'enlresol. Dans la première pièce, que divisait en deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagéejusqu'au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main tenait plusieurs rames de papier sur la tête, et avait entre ses dents le livret voulu par l'administration du timbre. Ce pauvre homme, dont la tîgure était d'un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui valait le surnom de Coloquinte, lui montra derrière le grillage le Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officierdécoré, le nezenveloppé demoustaches grises, un bonnet de soie noire sur la tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue dans sa carapace.
— De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui demanda l'ofticier de l'Empire.
— Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda, sur la porte «jui correspondait à celle par laquelle il était entré, la pancarte où se lisaient ces mots : BLBEA0 DE RÉDACTION, et au-dessous : Le public n'entre pas ici.
— Une réclamation, sans doute, reprit le soldat do Napoléon. Ah! oui, nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais pas encore le pourquoi. Mais, si vous demandez raison, je suis prêt, ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie moderne groupée en faisceau dans un coin.
— Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef.
— n n'y a jamais personne ici avant quatre heures.
— Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles h cent sous pièces font cinquante-cinq francs ; j'en ai reçu quarante, donc vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais...
Ces paroles parlaient d'une petite figure chafouine, claire comme un blanc d'o-uf mal cuit, perci-e de deux yeux d'un bleu tendre, mais efl'rayans de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince, caclié derrière le corps opaque de l'ancien militaire. Celte voix glara Lucien, elle tenait du miaulement des chats et do l'étouffement asthmatique do la hyène.
— Oui, mon petit milicien, répondit l'officier en retraite; mais vous comptez li'S litres et les blancs, j'ai ordre do Finol d'additionner le lolnl des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour clia<)ue colonne. Après avoir pratiqué celte opération sirangulutoire sur voire rédaction, il s'y trouve trois colonnes de moins.
— Il ne paye pas les blancs, l'arabe 1 et il les compte à son a-'Siiciédans le prix do sa rédaction en masse. Je vais aller voir Etienne Lousienu, Vernou...
— Je ne puis enfreindre la consigne, mon pelil, dit l'officier. Oimmenl, pour ipiin/.e francs, vous criez contre votre nourrice, vous (pii f.ulis drs arllcli's aussi facilement que je fume un cigare I Eh ! vous payerez un bol de punch de moins h vos amis, ou vous gagnerez une partie do billard do plus, et tout sera dill
— Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, répondit le réil.ideur qui se leva et [lartit.
— No dirait-on [«as qu'il est Voltaire et llousseau? se dit h lui-m(*me le caissier en regardant le [loéle de province.
— Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.
Pendant In dlM!UfHlon, Lucinn ovnit vu sur les murs 1rs porlniils (je n<'fijjimin Constant, du gérii-ral l'oy, ries dix- Ri'|)l oral'urs illu^lr's du parli libi-ral, rui^li's h des cariralures Contre le Kouverni'iiiiTil. Il avait surloiil ri'^'arili' la porte du .sanctuaire où devait s'élaborer la Iriiilli' sjiin-
tuelle qui l'amusait tous les jours et qui jouissait du droit de ridiculiser les rois, les événemens les plus graves, enfin de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flâner sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant, qu'il vit les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans s'apercevoir qu'il n'avait pas déjeuné. Le poëte rabatlit promptement vers la rue Saint- Fiacre, 11 monta l'escalier, ouvrit la porte, ne trouva plus le vieux militaire, et vit l'invalide assis sur son papier timbré, mangeant une cro(\te de pain et gardant le poste d'un air résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des marches rapides ordonnées par l'empereur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau sur la tête, et ouvrit, comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire. Le bureau de rédaction offrit à ses regards avides une table rond« couverte d'un tapis vert, et six chaises en merisier garnies de paille encore neuve. Le petit carreau de cette pièce, mis en couleur, n'avait pas encore été frotté ; mais il était propre, co qui annonçait une fréquentation publique assez rare. Sur la cheminée,uneglace,une pendule d'épicicrcouverte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient été brutalement fichées ; enfin des cartes de visite éparses. Sur la table grimaçaient de vieux journaux autour d'un encrier où l'encre séchée ressemblait à de la laque, et décoré de plumes tortillées en soleils. Il lut sur de méchans bouts de papier quelques articles d'une écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les compositeurs de l'im[irimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute avaient tâché de luer le temps en traçant quelque chose pour s'entretenir la main. Sur le petit papier de tenture couleur vert d'eau, il vit collés avec des épingles neuf dessins différens faits en char^'e et à la plume sur le Solitaire, livre qu'un succès inou'i recommandait alors à l'Europe, et qui devait fatiguer les journalistes.
Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne. — Dans un château, le Solitaire lu. — Efl'et du Solitaire sur les domestiques animaux.— Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès brillant obtient. — Le Solitaire traduit en chinois et présenté, par l'auteur, de Pékin à l'empereur. — Par le Mont-Sauvage, Elodio violée.
Celle caricature sembla très impudique à Lucien, mais elle le lit rire.
— Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené processionnellement. — Le Solitaire, fai.sant éclater une presse, les Ours blesse. —Lu à l'envers, étonne le Solitaire les académiciens par des supérieures beautés.
Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un n'ilacteur qui tendait son chapeau, et de.ssous : Finot, nien cent francs? .signé d'un nom devt'iiu fameux, mais qui ne sera jamais illustre. Entre lacli(>minén et la croisée se trouvaient une table à secrétaire, un fauli'uil d'acajou, un panier à pajiirrs, et un lapis oblong ap- (K'ié devant de cheminée: le tout couvert d'une épais.so ciiucliedo poussière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur le haut de ce.secrélairo, il y avait environ vingt ouvrages (léposi's pendant la journée, des gravuri's, de la musique, des tabatières ?i la l'.harte, un exemplaire de la neuvièmo édition du sutilaire toujours la grande plaisanterie du moment, et une dizaiiKi de letlres (■aclieté(>s. Ouand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, (<ut fait des réHexioiis ft perte de vue, que cinq heures eurentsonné, il revint ft l'invalide pour le (luostionner. Coloquinte avait fini .sa croûte et atlendail avec la patience du faclioiiiiair(^ le militaire décoré ijui peut-être se promenait sur le boulevard lin ce niomeiit, une l'eriinie parut sur le .seuil dc^ la porte après avoir l'ail elltend^(^ le murmure de sa robe d.ins l'escaliir, et ce h'ger pu.s IT'ininin .si facile h reconnaître. lOle l'Iait assez jolie.
— Mniisiciir, dit-elle /i Lucien, je sais pourquoi vous van te/, laiit les chapeaux de niadeinoisello Virginie, cl jo viens
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
Gl
vous demander d'abord un abonnement d'un an ; mais dites-moi ses conditions...
— Madame, je ne suis pas du journal.
— Ahl
— Un abonnement à dater d'octobre ? demanda l'invalide.
— Que réclame madame? dit le vieux militaire qui reparut.
Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes. Quand Lucien, impatienté d'attendre, rentra dans la première pièce, il entendit cette phrase Tinale : — Mais je serai très-enchanlée, monsieur. Mademoiselle Florentine pourra venir à mon magasin et choisira ce qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu : vous ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse incapable dïnventer une forme, tandis que j'invente, moi!
Lucien entendit tomber un certain nombre d'écus dans la caisse. Puis le militaire se mit à faire son compte journalier.
— Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poëto d'un air assez fâché.
— Ils no sont pas venus! dit le vétéran napoléonien en manifestaiitun émoi par politesse. Ça ncm'étonne pas. Voici quHcjue temps que je ne les vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. Ces lapins-là ne viennent quo quand on pai«, enire les 29 et les 30.
— Et monsieur Finot? dit Lucien, qui avait retenu le nom du directeur.
— Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier h l'imprimerie.
— Où se fait donc le journal î dit Lucien en se parlant à lui-même.
— Le journal ? dit l'emp'oyé qui reçut do Coloquinte le reste de l'argent du timbre, le journal?... broum I brouni! Mon vieux, sois demain, à six heures, à l'imprimerie, pour voir à f lire filer les porteurs. Lu journal, monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, à l'imprimerie, mire onze heures et mitmil. Du temps de l'empereur, monsieur, ces bouli((ues do papier gâté n'étaient pas connues. Ah I il vous aurait fait secouer ça par quatre hommes et un caporal, et ne se serait pas laissé emtiAer comme ceux-ci par des phrases. Mais, assz causé. Si mon neveu y trouve son compte, et quo l'on écrive pour le (ils de l'autre, broum I brcjum ! après tout, ce n'est pas un mal. Ah çà, les abonnés ne m'ont pas l'air d'arriver en colonne serri c : je vais ipiilter le (josto.
— Monsieur, VOUS mo paraissez Cire ou lait de la rédaction du journal.
— Sous le rapport ûnancjer, broum I broimi I dit le .soldat en ramassant les phje^^mes rpi'il avait dans le gosier. Selon les talents, cent .sous ou trois francs la colonne, cir)quante lignes h soixante lettres s.iiis blancs, voil.'i. Quant nux réilacleiirs, c'est de singuliers pistolets, de petits jaunes gens dont jn n'aurais |ias voulu pour clés soldats du Irnin, et (pil, parco (pi'ils mettent des pattes ilo mouche sur du (lapier blanc, ont l'air de nii-pri^er un vieux cnpitaiiin dodragons lie la «arde iinpi-riale, retraité' chef ili bataillon, entré dans toutes les capitales de l'Iùiropo avec Napoli'on...
Lucien poussé vers In porto par lo soldat do Napoléon, qui brossait sa redingote bleue et mniiifestalt l'intention do sortir, eut le courage de se nieltrii en travers.
— Jo viens pour être rédacteur, »lit-il, et vous juro quo n suis |ileln de respect pour un capitaine do la gardu impériale, des hommes du bronze...
— Unn dit, mon petit pikin, reprit l'oITlcier en frappant sur le ventre iln Lucien ; m.ijs ilansi|iiel|e classe de rédacteurs voulez-vous entrer? ri'pliqiia le somlard en p.iss.inl sur le ventre (le Lucien el descendant l'escalier. Il Ile s'nrriHa que pour alUiiiier .son ciKare chez je portier. — !s'il vient des aliunnemens, recevez-les el prenez-en note, nièrn Chullcl. Toujours l'abonnement, jo no connais quo l'abon-
nement, reprit-il en se tournant vers Lucien, qui l'avait SUIVI. Finot est mon neveu, le seul de la famille qui m'ait adouci ma position. Aussi quiconque cherche querelle à Fmot trouve-t-il le vieux Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier à l'armée de Sambre-et-Meuse, cinq ans maître d'armes au premier hussards, armée d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait à l'ombre! ajout-l-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons difi'érens corps dans les rédacteurs : il y a le rédacteur qui rédige et qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous appelons un volonlaire ; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui n'est pas 1 • plus bêle, il ne fait pas de fautes, celui-là, il se donne les gants d'être un homme d'esprit, il appartient au journal, il nous payeà dîner, il fldne dans les théâtres, il entretient une actrice, il est très-heureux. Quo voulez-vous être ?
— Mais, rédacteur travaillant bien, et parlant, bien payé.
— Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de France ! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré, allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave homme qui a servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu'un vieux soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse des clous dans Paris? Dieu de Dieu ! lu n'es qu'un gueux, lu n'as pas soutenu l'empereur ! Enfin, mon petit, ce particulier quo vous avez vu ce matin a gagné quarante francs dans son mois. Forez-vous mieux? ils disent que c'est le plus spirituel.
— Quand vous êtes allé dans Sambre-ct-Mousc, on vous a dit qu'il y avait du danger.
— Parbleu I
— Eh bien î
— Eh bienl allez voir mon neveu Finot, un bravo garçon, le plus loyal garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer; car il se remue comme un poisson. Dans son mi-tier. Il ne s'agit pas d'écrire, voyez- vous, mais défaire que les autres écrivent. Il paraît que les paroissiens aiment mieux se ré'galer avec lesactiiics ipie de barbouiller du papier. Oh 1 c'est de singuliers pistolets 1 A l'honneur de vous revoir.
Le caissier fit mouvoir sa redoulable canne filombée, uno des protectrices de Gerinanicus, et laissa Lucien sur |i' boulevard, aussi stupéfait de ce tableau de la n'-d iciion «pi'il l'avait é'ti'- des résultats delinitifs de la litti'T.iliue clcz Vidal et l'orchon. Lucien courut dix fois chez Andoclie Kinol, directi'ur du journal, rue Feydeau, .sans jamais le trouver. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi. Finol était en course : — il déjeunait, dis.nl-on, à ti'l calé. Lucien allait au café, deniaud.iit Finol à la lin.onadière, en surmontant des r(>(iugnances inouïes: Fniol venait desortir. I!ntln Lucien, l.issi*, reg.ird.i Finol comme un persoiiii.ige a|iocryplie cl faliuleiix. il trouva plus simple de i;uilh-T |{tienne l.ousteau chez l'Iicoteaux. Le jeune joun.iliste expliipierait .sans doute le mystère ijui planail .sur la vie du journal auquel il i'>t.iil attaché.
Depuis le jour U'iii cent toisoîi LucliMi fil la connnissande D.uiiel d'Arlhez, il avait changé de place rhex Fln'Oleaiix : les deux amis dînaient A cAlé l'un de l*autn\ et causaient à von basse de haute bltéraUire, des sujets à traiter, de la manière de les pri'-enter, de les eiilniiier. di< le.s dénouer, lai ce mouii'nt. Daniel d'Arlhi-x tenait |i> iiiniiuvrlt di- l'Archer de Churtet l.\; il y relai.sjiil des chapitres, il y écrivait les belltvH pages qui y sonli et avait encore pour qiielipies Jours de corrections. Il y nieltail la nuiffnitl quo prélace qui peul-êlre domine le livre, cl ipii jeta l.iiit de» rIarti'-H dans la jeune liltératuri<. l'ii jour, au iiioiiii<ii( oi'i Lucien s'ass. yail à c«M(« di> Haniel. <pil l'.ivait attendu et deuil la iiiaiii était dans la sienne, il vil h la porte Eliennct I.oiisteaii cpii louniall le bec île cane. Lucien quitta briiv cpienieiil la main de Daniel, cl dit au garreii cpi'il voulut ■ Huer l\ son ancienne pl.ice auprès du conicloir. D'Arlhex jeta sur Liicu-n un «le ces regards aiigélepies oii le pnrdoii enveloppe lo rcproclio, et qui tomba »l vivemeiil dau* lo
DE BALZAC
cœur fendre du poète, qu'il reprit la main de Daniel pour la lui serrer de nouveau.
— Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai, lui dit-il.
Lucien était à sa place au moment où Lousieau prenait 'a sienne; le premier, il salua, la conversation s'engagea .•lienlôl, et fut si vivement poussée entre eux, que Lucien alla cliercher le manuscrit des marguerites pendant que Lousieau finissait de dîner. Il avait obtenu de soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa bienveillance de parade pour avoir un éditeur ou pour entrer au journal. A son retour, Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement accoudé qui le regarda mélancoliquement ; mais, dévoré par la misère et poussé par l'ambition, il feignit de ne pas voir son frère du cénacle, et suivit Lousieau. Avant la chute du jour, le journaliste et le néophyte allèrent s'asseoir sous les ar!)res, dans cette partie du Luxembourg qui, de la grande allée de l'Observatoire, conduit h la rue do l'Ouest. Cette rue était alors un long bourbier, bordé de planches et do marais où les maisons se trouvaient seulement vers la rue de Vaiigirard, et le passage était .si peu fréquenté, qu'au moment où Paris dîne, 'leux amans pouvaient .s'y quereller et s'y donner les arrhes li'un raccommodement sans crainte d'y être vus. Le seul I rouble-fête possible était le vétéran en faction à la petite grille de 1h rue de l'Ouest, si le vénérable soldat s'avisait d'augmenter le nombre de pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur un banc de bois, cn- In; deux tilleuls, qu'Etienne écouta les sonnets choisis pour (■•chanlillon parmi les Marguerites, Etienne Lousieau, qui, .depuis deux ans d'appnntis-^ugc, avait le pied à Tétrier en qualité «le n-dacleur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités decette époque, était un imposant personna-'oaux yeux do Lucien. Aussi, louten détorlillant le manuscrit dfs Marguerites le poêle de province jugea-t-il né- <es^aire de faire urn^ sorte do préface.
— Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de la poé-ie. Ce petit poëme a été généralement abandonné. Personne en France n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, inîiniment plus souple que la nôtre, admet di'sjiuxdo pen-îé.' repoussés par noUf^ posiliiisme (parflonix'Z-nioi c(! mol). Il m'a donc paru original de débuter par un recueil de .sonnets, vjcior Hugo a pris l'ode, Canalis In poëme, Béranger la chanson, Casimir Delavigne la tragi'die.
— Eles-vous classique ou romantique? lui denjanda Lousieau.
L'air élonnô do Lucien dénotait une si complète ignorance de l'élal des choses dans la ri'publique des lettres, qiie Loii'leau jugi'a nécessaire de réel lirer.
— Mon cher, vousarrivez au milimi d'une balaillcacharn'-i'. il faut vous dérider promptemiMil. I.alilti'raturiîestparl.igée d'abord en plusieurs zones; mais les sommitéssonldi- > isées en deux c irnps. Les écrivains royalistes sont roman- Ijques, les libi'Taux sont classiques. La divergence des 0[iinif>ns lilleraires.se joint îi la divergence deso[)inions politiques, el II s'ensint une gm-rre h (ouïes armes, encre h lorn-ns, bons mots h T-r aiguisé, calomnies pointues, sobriqueU à outrancf, entre les gloires naissantes et les gloires di'chues Par une singulière bizarrerie, les royalistes romatilicpies (li-mandi-nt |;i hberlé lillérair(^ et la n'-vocalion di-H lois i|ui doiiMint d" formes convenues h notre lilli'ra-
liire ; landis que les bbéraux veulent nuiinlenjr les unités, l'allure de riiietaiidriiiet li'S formes clas>iipies. Les opinions lillérnires sont donc en désaccord, dans chaque rnmp, avec les 0|iinions politiques. Si vous (^teséclecliijue, vous n'aurez personne pour vous. IH; quoi côté vous ranj,'e/-voMS?
— Quels sont les plus forts?
— Losjnurn nx libérnnx ont beaucoup phis d'abonnés (pie le.'4 Journaux roy.dislesel nilnislérjels; ni'-anmoins Lnmnrline i;l VjcIor llu;;<> pc-rrenl, quoi(pie mouarchiqtu's et religieux, i|uoicpie pro'égi-s [lar la cour l't ()ir le riergé.— U'ih I (les sonnel.^, c'mt de In liKéralun» d'avant Roilsau, dit
Etienne en voyant Lucien effrayé d'avoir à choisir entre deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les romantiques l'emporteront.
Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme romantique, qui en avait affublé les classiques.
— La Paqceiiette ! dit Lucien en choisissant le premier des deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.
Païuereltes des prés, vos couleurs assorties Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux ; Elles disent cncor le; plus chers de nos vœux En un poëme où l'homme apprend ses sympathies :
Vos élamines d'or par de l'argent serties Révèlent les trésors dont il lera ses dieux ; Et vos filets, où coule un sang mystérieux, Ce que coûte un succès en douleurs ressenties I
Est-ce pour être éclos le jour où du tombeau Jésus, ressuscité sur uu monde plus beau. Fit pleuvoir des vertus eu secouant ses ailes.
Que l'automne revoit vos courts pftales blancs
Parlant à nos regards de plaisirs infidèles,
Où pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans ?
Lucien fut piqué de la parl^aite immobilité do Lousieau pendant qu'il écoulait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la déconcertante impassibilité que donne l'habiludo de la critique, et qui dislingue les journalistes fatigués de prose, do drame et do vers. Le poëte, habitué à recevoir des applaudissemens, dévora son désappointement, il lut le sonnet préféré par madame de Bargrton et par quelquesuns de .ses amis du cénacle.
— Celui-ci lui arrachera peut-être un mot, ponsa-til.