CINQUANTIÈME SONNET
Mol, Je suis la tulipe, une (leur île Hollande;
Et telle est ma beauté que l'av.irc flamand
Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant.
Si mes fonds sont bien durs, si je suis droite et grande.
Mon air est frodal. et, comme une Yolande Danssa jupe à longs plis étoffée amplement, Je porte des blasons |ieiiils sur mnii vOietnonl, Gueules lascé d'argent, or avec pourpre en bande ;
Le jardinier divin a filé de ses doijîts Les rayons du soleil (^ la (lourpre des rois Pour me faire une robe i iramo douce et fine.
Nulle riour du Jardin n'éjnio ma splendeur. Mais la nature, hélas 1 n'a pas versé d'odeur Dans mon calice laitcommo un vase du Chlno.
— Eh bien T dit Lucien npT^s un moment do silence qui lui sembla d'uni) loiigiienr démesurée.
— Mon cher, dit gravement laienne Lousteau on voyant le bout des boites que Lucien aviiil apportées d'Ari^ouléme et qu'il achevait d'user, Je vous engage h noircir vos bottes avec votre etiiTi-, afin de im-nager votre cirage ; ft faire des cnre-ilriils de vos pbinies pour vous donner l'air d'avoir dîné (|iuiiiil vous vous promenez, en sortant do chez rilcoteaux, dans la belle idiée <te ce Jardin ; et h clierclii'r tm<i place quelconque. Devenez pelii clerc d'huissier si vous avez du coMir, coninii» si vous avi'z du plomb dans les ri'ins, ou soMat si vous aiini'Z la musique tiillilalre. Vous avez l'élolle de trois poètes; mais, avant d'avoir fxTcé, vous avez six (ois le tenqis de mourir de f.ilni. si vous comptez sur les produlls i\n voire poésie pour vivre. Or, vos inlenllons sont, d'apr^s vos trop jeunes discours, do butlro monnaie avec votre «nrrior. Je no Juge pas votre
poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégans rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur papier vélin, viennent presque tous s'abattro sur les rives de la Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque pèlerinage iqstructif sur les quais de Paris, depuis l'étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jus(]u'au pont Hoyal. Vous rencontrerez là tous les essais poéliques, les inspirations, les élévations, les hymnes, les chants, les ballades, les odes, enfin toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passans qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne, vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront chastement pliécs comme vous les tenez : elles n eclôront jamais au soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émnillée des fleurons que prodigue l'illustre Dauriat, le litjraire des célébrités, le roi des galeries de Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'art, porté par d'invincibles élans vers la gloire : j'ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie, et le [lositif de la misère. Mon exaltation, maintemnt concentrée, mon effervescence première, me cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner h tous les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquelis des chaînes et des volans. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces belles choses rPvées, s'agitent des hommes, des passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles luttes, d'cruvre à œuvre, d homme à homme, de parti à parti, oîi il faut .se battro systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, déprovcnt lo co'ur, et fatiguent en pure perle ; car vos elforls servent souvent k faire couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté malgré vous commo un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs cl les garçons de service, voilà ce (|ue recèlent les coulisses. Vous éles encore au parterre. 11 en est lemps, abdiquez avant de mettre un pied sur la (ireniière marche du trône quo se disputent tant d'ambilions, et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivn>. (Une larme mouilla les yeiixd'lllienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis? repril-il avec un accent de ra^;e. Le peu d'argent (jue pouvait me donner ma famille fut bientrtl mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir fait recevoir une pièce au Théllire-Français. Au Théfllre-Frniiçais, la protecijoîi d'un prince ou d'un premier gi>ntilliomme de la chanilire du roi n(> sufllt pas pour faire obtenir un tour de faveur : les comi'diens ne cèdent qu'à reuT qui nieiiacenl leur ntnour-propre. Si vous aviez le pouvoir de faire dire (|ui> le jeune premier a un asthme, la Jeune première une llslule 011 vous vous voudrcz, que la soubrette lue le.n mouches au vol, vous seriez joué demain. Je ne sjils pas si dans deux ans il'ici je serai, moi qui vous parle, en étal d'ol)lenir un semtilahle pouvoir : il faut trop d'amis. Où, commi'nl et par quoi gagner mon paiuP hil une question (pie je me suis faite en senlaiil les alteinlcH de la nimi. Après bien des lenlalives, après avoir écrit un roman anniivine I ayé deux cents francs jiar Ooguereau, qui n'y n pas gàjciié giand'cliose. Il m'a été prouvé que le Journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment entrer daii« res boutiques? Je no vous raconterai pas mes démarches p| mes sollicitations Inulllivs. ni six mois pnvsCs h travailler roiiinie siirniimériire, et ft m'eulendre direiiue j'eifarouclials rahonné, (|uand, au contraire, |e l'apprivoiMiis. Passons sur ces avanies. Je rends rompto aujourd'hui des thé.llres du boulevard, presque gratis, dans le Journal qui app.irlienl à l'iiiol. ce gr(«s garçon .pd déjeune encon» deux ou trois folspir mois au café Voltaire (mai* vous n y allez pasi). Fiiiot e.sl rédacteur en chef. Je vis en ven-
DE BALZAC
dant les billets que me donnent les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au journal, les livres que m'envoient les libraires, et dont je dois parler. Enfin je traOque, une fois Finot satisfait, des tributs en nature qu'apportent les industries pour lesquelles ou contre lesquelii's il me permet de lancer des articles. VEau carndiiatiie, la t'aie des Sultanes, VHuile céphalique, la Mia^ titre brésilienne, paient un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d"aboyer contre le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal : le journal en prend deux, que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiâtil un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assomm.é. C'est ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres ! Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout, dans ces deux mondes, est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu considérable, le libraire me paie, de peur d'être attaqué. Aussi mes revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le prospectus sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset ; je régale alors mes amis. Pas d'affaires en libr.drie, je dîne chez Flicoteaux. Les actrices paient aussi les éloges, mais les plus habiles paient les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus. Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle mieux et se paie-t-elle plus cher qu'un éliige tout sec, oublié le lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités. A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles, littéraires et dramatiques, je gagne cinquante éeus par mois, je puis vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un homme redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dépens d'un droguiste, qui se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles, que je passerai dans un grand journal, où j'aurai un feuilleton, ce jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande actrice ; quant à moi, je no .sais pas alors ce que je puis devenir : ministre ou honnête homme, tout est encoi'o possible. (Il releva sa tète humiliée, jeta vers le feuillage un n^gard de désespoir accusateur et terrible.) El j'ai une belle tragédie reçue I Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourrai Et j'étais boni J'avais le cœur pur : j'ai pour maîtresse une actrice du Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amour^ parmi 1rs femmes les plus distinguées du grand monde! Enlin, pour un exemplaire refusé par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que ie trouve beau.
Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Etienne.
— En dithors du monde littéraire, dit le journaliste en so levant et se dirigeant vers la f4rand(! allée de l'Observatoire, oii les deux poêles se promrnèrcnt comme pour donner plus d'air h U'mts (joumons, il n'existe pas une .s<.'uli; personne ijui connaisse l'horrible odyssée par laqu( Ile on arrive h ce qu'il faut nommer, siilon les taleiis, la vogue, la modes la répuialion, lu renoirunéo, la célébrité, la faveur publique, ci'S ilitiiTi'ns échelons qui mènent à la gloire, et qui no la remplacent jamais. Ce phiMiomèno mural, si brillant, se coiiipoM! de milh' accidensiiui varient ûvi'C tant de, ra[)iddé, <pril n'y a pas exemple do di'ux hommes parvenus par une même voie. Catialis cl Nathan S'iiiiijcux fails (lissi'iMblabli'set(|ui ne se reiiouveirroiit jms. li'Arihez, ipii s'ércinle .'i travailliT, ilrvumliM d'iùbrc par un autre liasard. Celte réputation tant désirée est piesijue toujours une prostituée couronnée. Oui, pour les basses «;uvres de lu lilli-ralure, elle riipri-sente la pauvre; (lllo qui gèle au coin des buriirs ; pour la lilléraluK! sicondalre, c'est la fcifinii' enlri'icnije (pii SOI t des iiiniiv.ijs lieux du Journalisme, et h qui je sirs de souteneur ; pour la lilUT.ilun; jii'iiretise, c'est lu brillante coiirlisane insolente, (|ui a <I(!S niouble;<, paie des conlribulioiis h Vl.M, reçoit les (-■raiids senjiieiir», les traite el les maltraite ; a sa livrée, sa voilure, »!l qui peut fiire iilleiidri' ses rri'Miieiers (illéres. Ali t ceux pour ipii elle est, pour moi jadis, pour vous aujourd'hui, un ange oux ails diapri'es, revêtu de su luniquo
blanche, montrant une palme verte dans sa main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à la fois de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits, et de la pauvre fille vertueuse exilée dans un fiubourg, ne s'enrichissaut qu'aux clartés de la vertu par les etfurls d'un noble courage, et revolant aux cicux avec un caractère immaculé, quand elle ne décède pas souillée, fouillée, violée, oubliée dans le char des pauvres ; ces hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous les tombées de neige de l'expérience, ils sont rares dans le pays que vous voyez à nos pieds, dit-il en montrant la grande ville qui fumait au déclin du jour.
Une vision du cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut, mais il fut entraîné par Lousteau, qui continua son effroyable lamentation.
— Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fermentation, rares comme les vrais amans d ms le monde amoureux, rares comme les fortunes honnêtes dans le monde financier, rares comme un homme pur dans le journalisme. L'expérience du premier qui m'a .dit ce que je vous dis a été perdue, comme la mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours la même ardeur précipite chaque année, de la province ici, un nombre égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes, qui s'élancent la tète haute, le cœur allier, à l'assaut de la mode, cette espèce de princesse Tourandocte des Mille et Un Jours, pour qui chacun veut être le prince Calaf I Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombenl dans la fosse du malhtur, dans la boue du journal, dans les marais de la librairie. Ils glanent, ces mendians, des articles biographiques, des tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par de logiques marchands de papier noirci, qui préfèrent une bêtise qui s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se vendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent de honte et d'infamie, prêles à mordre un talent naissant, sur l'ordre d'un paclia du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, au signal des libraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner. Ceux qui suriiioutent les obstacles oublient les misères de leur début. Moi qui vous parl(\ j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui, sur ces échantillons, a pa.ssé rédarteiir d'un feuilleton: il ne m'a pas pris pour collaborateur, il no m'a pas même donné cent .sous, je suis forcé de lui lendro la main et de lui serrer la sienne.
— Et pourquoi ? dit fièrement Lucien.
— Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuillelon, répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, Iravaillr'r n'est pas le secret de la fortune en littérature, il s'agit d'exploiter le travail d'autrui. Les [iropiiétaircs de journaux sont des entrepreneurs, nous sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, plus promptement arrive-l-il ; il peut avaler des crapauds vivans, so riVsigni'rà tout, flatter les petites passions basses des sultans litier.iires comme un nouveau venu de Limoges, Hector Werlin, (|iu lait déjii de la politi(|ue dans un journal du centre droit, et (pii travaille à notre petit journal : je lui ai vu ramassiT le clia|ieau tombé d'un rédacteur en chef. Ea n'oll'usqiianl personne, ce gaiçon lA passera entre les ambitions rivales pendant (ju'elles se battront. Vous me (ailes pillé. J(; me vols en vous comme j'étais, el je suis sûr que que vous serez, d.iiis un ou deux ans, comm(\je suis. Vous croirez à (jui^ttiue jalousie .secrète, à cpielipie intérêt personnel dans C(vs cou.seils amers ; mais ils sont dictes par lo d(''>es|ioirdii damné (jui ne peut plus ipiilliT l'enter. Personne, n'ose dire ce ipie je vous crie avec la douleur do riiiimmi; atteint au ro>ur, el comme uii autre Job sur lo fumii^r : Voici mes iilc^ènîsl
— I,ull(!r sur ce champ ou ailleurs, jo dois lutter, dit Lucien.
— Sachez-le donc! reprit Lousteau, celte lutte sera .sans trêve si \ous avez du talent, car votre meilleure chaiiCO serait de n'en pas avoir. L'austérité do votre conscience au-
UN GRAND HOMME Dfi PROVINCE A PARIS.
Jourd'hui puro fléchira devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains ; qui, d'un mot, peuvent vous donner la vie, et qui ne voudront pas lo dire : car, crevezmoi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les nouveaux venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival : l'un vous éconduit, l'autre vous écrase. Pour fairede belles œuvres, mon pauvre enfant, vous puiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse, la sève, l'énergie, et vous relaierez en passions, ensentimens.cn phrases I Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres ; mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style , votre or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en guenilles dans les rues do Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant avec l'état civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René, que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée dans les lagunes do l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. Pourrezvous attendre le jour où votre créature s'élancera réveillée par qui ? quand ? comment? Il existe un magnifique livre, le pianlo de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire dans les magasins, et que dès lors les libraires appellent ironiquement un rossignol : quand PAques arrivera-t-il pour lui? personne ne lo sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez osé pour imprimer les Marguerites ! Il no s'agit pas do vous les faire payer, mais do les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.
Cette rude tirade, prononcée avec les accens divers des passions (ju'elle ex[)riniait, tomba comme une avalanche de neige dans l(; cœur de Lucien, et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie des difficultés, éclata. Lucien serra la main do Lousteau, et lui cria :
— Je triompherai I
— Bon ! dit le journaliste, encore un chrétien qui descend dans l'arène pour se livrer aux botes. Mon cher, il y a ce soir une première re[)résentation au Panorama-Dramatique; elle ne commfn(;('ra qu'?) huit heures, il est six heures, allez mettre vulre meilleur habit, enfin soyez convenable. Venez me jirendre. Je denii'ure rue de la ll.irpe, au-d(!ssusdu cal'i' Servel, au (lualrième étage. Nous passerons ch(!Z Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh biotil je vous ferai conuallro ce soir un des rois de la librairie et ipiflipies journalistes. Après le spectacle, nous souperons chez ma m.iîlresse nvi'i' des amis, car noire dîner ne peut pas cortiplrr pour un repas. Vous y Irouvorcz Fiiiol. le réilarieur en chef et le protjriélairo de mon journal. Vous savez le mol de Minette du Vaudeville : l.e tcinpn eut un grand maigre ? Eh bien I pour nous le hasard est aussi un (,'ranil niai>;re, il I'.hiI le Iciilcr.
— Je n'oublierai jamais c(*lte journée, dit Liicii.-n.
— Muiiissex-vouH d(< votre manuscrit, ul .soyez on tenue, moins h cause do Florine que du libraire.
l,a honliomio de camarade qui succédait nu cri violent du potîle peignant la guerre littéraire, loucha Lucien loiil aussi viveirii'iit <|u'il l'avait t'-li' na;:uère à In même pl;ii'o par la parole grave et religieuse de d'Arlhez. Aminé par la perspective d'une lutin iiiiinéiliale entre les hummi'srt lui, i'inexpi'-rinieiilé jeune hoiniiie ne souproiina point l, réalité des inalhi'urs moraux que lui dénonniit |c> journaliste. Il ne se .snvait pas placi'^ cnlrc drii:i voiisili^liiicles, entre di'ux sysièmes repri-senli-H par le » l'iiacle et par le journalisme, dont l'un était lotiK, honorable, si1r ; l'autre semé d'éciK'ils et périlleux, plein de ruisseaux laiigein, où devait se croller sa conscience. Son caractèie le portail t\ prendre le chemin le plus couri, en n(iparenrc> |i< jilus OKréable, h sjnslr les moveiis diri.sifs et rapides. Il ni' vit ni ce mumiMil nucune dill'iTencn entre la noble nmilii'> de d'Artlie/ et la facile (%imarailerle du l.oiisli'aii. Cet esprit mubile Hperi;ut dans le joumal uuu arme h sa iHirlée, il
se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ebloui par les offres de son nouvel ami, dont la main frappa la sienne avec un laisser-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans l'armée de la presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont besoin de soldats? Lousteau, lui voyant de la résolution, le raccolait en espérant se l'attacher. Le journaliste en était à son premier ami, comme Lucien en était à son premier protecteur ; l'un voulait passer caporal, l'autre voulait être soldat.
Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit une toi lelte aussi soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient mieux, il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant de couleur claire , de jolies bottes h glands qui lui avaient coûté quarante francs, et son habit de bal. Ses abondans et fins cheveux blonds, il les fit frisiT, parfumer, ruisseler en boucles brillantes. Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur et do son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches rondeurs de son menton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune homme ne descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu grec. Il prit un fiacre, et fut à sept heures moins un quart ?1 la porte de la maison du café Servel. La portière l'invita à grimper quatre étau'esen lui donnant des notions topographiquesassez conqiliquées. Armé de ces renseignemens, il trouva, non sans peine, une porte ouverte au bout d'un long corridor obscur, et reconnut la chambre cla'sicjue du (juartier latin. La misère des jeunes gens le poursuivait là comme rue de Clunr. chez d'ArIhe, chez Chrestien, partout I .Mais, partout, elle se recommande par l'emprei-ile que lui donne le caractère du patient. Là, cette misère était sinistre. Un ht en noyer, sans rideau, au bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion; aux fenêtres, des rideaux jaunis parla fumée d'une cheminée ipii n'allait [las, et par crile ilu cigare; sur la cheminée, une lampe ("nrcel doimée |>ar Florine et encore ("chappée au mont-de-piété; puis, une commode d'acajou terni, uni> table chargée de papiiTs, deux ou trois plumes ébouritlées IJi-di'ssus, pas il'autres livres ([ueceux apportés la veilN' ou pend.int la journée : tel était le mobilier de cette chambre dénuée d'objets do valeur, mais (pii oITrait un ignoble» asscndjl.ige de mauvaises Imites liAillatit dans un coin, de vieilles chaussettes à létal do dentelle ; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des diemisesen deux Tolunies, dos cravates à trois éditions. C'était entin un liivouai- litiiTaire meidilè do choses négatives et de la plus étrange nudili' qtii se puisse imaginer. Sur la t.ihie de nuit, chargée des livres lus pendant la in<itin(''e, brillait le rouleau rouk'o de Kuniade. Sur le manti'au de la rhi'mint''(i erraient un rasoir, une paire do pistoli'ls, une boite à riKari's. Dans un panneau, Lucien vit ilis tlcuri'ts rrois(>s sous un nMs(|iie. Trois cliais<-<< et deux liiiileuils, !i peine ilignes du plus mi'clianl luMt'l g.trni de celle rue, romplélaii-nl cet Ameublement. Celle rliambre, ft la fois sale et triste, aniionrail une vie sans n-pos et sans di),'mlé : on y doriuail, on y travaill.iit A la li/ite, elle était liabilit' par force, on éprouvait le besoin de la quitter, tjuelle dlll'i''rence entre ce ilésor.lre cynique el la propre, la décente misère de d'Arlhez I... Ce conseil enveloppé dans un souvenir. Lucien ne lécouta |wis, car Etieiuio lui lit une plais.inlerie pour iniisqiier le nu du vice.
— Voil/i mon chenil, ma gr.inde représ.ntalion rsl rue de llondy. clans le nouvid ap|>.iilemeiil i|u» notre ilro>;uislo a meublé pour Florine, elipie iiou» inaugurons ce soir.
Ltii'iine j.oiiste.iu avait un panlalon noir, des lNilti<4 bien rirei's, un h. dut boutonné jus.pi'aii cou; na rhemiM'. que Florine devaii nuis doute lui rlianjcer, était racine" («r un col de velours, et il bross.iil son cli.ipiviu pour lui donner l'oppareiire ilu neuf.
— l'arlons, dit Lucien.
— l'as encore, j'uUcuds un libruiri' pour «voir de la mon-
lis DALZAC, — II.
ll:itrait du la t'ont^tU* humain*.)
DE BALZAC
naie, on jouera peut-être. Je n'ai pas un liard, et, d'ailleurs, il me faut des gants.
En ce niomeat les deux nouveaux anais entendirent les pas d'un homme dans le corridor.
— C'est lui, dit Lousleau. Vous allez voir, mon cher, la tournure queprend la Providence quand elle se manifeste aux poëlos. Avant de contempler dans sa gloire Dauriat, le libraire fashionatile, vous aurez ru le libraire du quai dos Augustins, le libraire escompteur, le marcliaud de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade. Arrivez donc, vieux Tartare 1 cria Lousteau.
— Me voilà 1 dit une voix fêlée comme celle d'une cloche cissée.
— Avec de l'argent ?
— De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme qui entra en regardant Lucien d'au air curieux.
— Vous me devez cinquante fi^ncs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en Egypte, qu'on dit une merveille, il y loisonne des gravures, il se vendra : Finot a été payé pour deux articles que je dois faire. Ilem, deux des derniers romans do Victor Ducange, un auteur illustre au iMarais. Ilem, deux exemplaires du second ouvnifre d'un commençant, Paul do Kock, qui travaille dans le même genre. Ilem, deux d'YseuU de Dôle, uif joli ouvrage de province. En tout cent francs, au prix tort. Ainsi vous me devez cent francs, mon petit Barbet.
Barbet r(>garda les livres en en examinant les tranches et les couvertures avec soin.
— Oh 1 ils sont dans un état parfait do cooservalionl s'écria Lousteau, le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni celui-là, sur la cheminée. Considératiom sur la symbolif/ue, je vous l'abaudonne; le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour no pas en voir sortir des milliers de mites.
— Eh bien 1 dit Lucien, comment fercz-vous vos articles?
Barbet jela sur Lucien un regard do profond élonnement, et reporta ses yeux sur Etienne en ricanant.
— On voit que monsieur n'a pas le malheur d'être homme de lettres.
— Non, Barbet, non ; monsieur est un poëte, un grand poëte, qui enfoncera Canalis, Béranger etDelavigne. Il ira loin, à moins qu'il no se jette à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud.
— Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, co serait do laisser l(!s vers et do se mollro à la prose. On ne veut plus de vers sur le quai.
Barljet avait une méchante redingotle boulonnée par un seul boulon, son col (Hait gras, il gardait son chapeau sur la lôle, il portail d(!s souliers, son gil<'t erilr'ouvert laiss.ijt voir uni* bonne grosso chemise do toile forte. Sa (iguro ronde, percée do deux yeux avides, no manquait pas do bonhomie; tnais il avait dans lo regard l'inquiétude vague di's gens habitués à s'entendre demimder do l'urgent et qui en ont. Il paraissait rond et lacili', laut sa linessit était colr>nnée d'emboiifioint. Après avoir élé commis, il avait pris d<'|)uis doux ans une misérable petite boutique sur lo quai, d'où il s'élani^ait chez les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y ocheliint h bas prix les livrer qui li-iir élajeut donni-s, v,\ g.igtianl iiinsi (|uil(|ue dix ou vingt francs (xir jour. Kicilie de ^e.s ('conornies, il Uairait les besoins (le chacun, il espionnait ipK'lque hmUKi ollaire, il escomiil.iit au (aux de quinzr nu vingt pour cent, chez lis autours gf^nés, h s ell'els de'* libraires auxquels 11 allait II- lendemnin aclirler, h prix di'-hatliis nu comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur rendiiil leurs propre» i-lMs Hu lieu il'arKinl. Il lÉvail fuit se.s (^tudus, i>l son inslruclioii lui m rvail h évilir noigneusi'inenl la poi'sio et lis romnnH moili-rnen. il ull'erlionnait les peljU>H enlreprisl•^, loslivreHd'ul^jilé, iloiil l'nnli'Te propriiUt- roftiait niilli' Ir.iiirs, et ipril pouvait etploilir U suri grrt, ((U que l'///»liiirr (le Friture iiij^e h |.i (piirli'i' iIivh cnliins, lu Tenue ilr» tivr$$ en lingt leçont, la UoUuu'itu deifeune$ filles. Il av.ut
laissé échapper déjà deux ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs chez lui sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui avait rapporté deux ou trois mille francs.
Barbet était le libraire tremblant, qui vit de noix et do pain, qui souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit, col porte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qtd ne savaient comment le prendre ; il les payait sous escompte et rognait leuis factures en devinant des besoins urgens; puis il ne se servait plus de ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piège.
— Eh bien I continuons-nous nosafl'aires? dit Lousteau.
— Eh 1 mon petit, dit (cimilièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six mille volumes à vendre. Or, selon lo mot d'un vieux libraire, les livres ne sont pas des francs. La librairie va mal.
— Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Etienne, vous trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente après faillite de quel(pie marchand de vin, une chandelle non mouchée, elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour garder ce néant, un petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bal la semelle, ou se brasse comme un cocher do fiacre sur son siège. Regardez ; pas plus de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui se fait là.
— Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet, qui no put s'empêchiT de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et j'emporterai vos bouquins. Voyezvous, je ne peux plus donner d'argent comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez besoin de moi, j'étais sans lo sou, j'ai souscrit un effi't pour vous obliger, car je n'aime pas à donner ma signature.
— Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercîmens? dit Lousteau.
— Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec dessentimens, je les accepterai tout de même, répondit Barbet.
— Mais il me faut des gants, et les pirliimeurs auront la l.lchoté de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure, là, dans le premier tiroir do la commode, elle vaut quatre-vingts francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ni fait un assez bouffon. 11 y avait à mordre sur Hippnerate refusant les présens d'Artaxerxès. Hein I celle belle planche convient à tous les médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons, prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.
— Quarante francs! dit lo libraire en jetant un cri do poule effrayée, tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta Barbet.
— Où sont les vingt francs? dit Lousteau.
— Ma foil je no sais pas si je les ni, dit Barbet en se fouillant. Les voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur moi un ai-cendanl...
— Allons, jtnrlon.s, dit Lousteau, qui prit lo manuscrit de Lucien ri lit un Irait h l'encre sous la corde.
— Ayez-vous encore (pielque chose? demanda Rarbel.
— Bien, mon pelit Sliyleek. Je le ferai faire une nll'iiiro cxe/'llente (où tu perdras niill<>écus, pour l'appremlre à mo volerninsi), dit à voix basse l'Mienue à Lui ien.
— i:t vos urticlMÎ dit Lucien en roulant vers lo Pnlaîslioyal.
— Iiah I vous no savez pas comment cela se bl\cle. Quant au y<iyii<ie m Egypte, j'ai oiiverl le livre et lu des endroil>< ^à et là sans |i^ couper, j'y ni découvert onze laiiles de français, .lo lerni une enlonne en disint que si l'auteur a appris le lanynge des cananls gravés sur les cnilloiix égyptiens «p|ii'|és des obi'lisipies, il ne connatt passa langue, et Je le lui prouverai. Jn ilirai qu'au lieu de nous parler il'hlsloire nalurello et d'antiquités, il aurait th\ no s'occuper que
DN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
de l'avenir de rEg>pte, du progrès de la civilisation, des moyens dérailler TEgypte à la France, qui, après l'avoir conquise el perdue, peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-dessus une tartine patriotique, le tout entrelardé do tirades sur Marseille, sur le Levant, sur notre commerce.
— Mais, s'il avait fait cela, que diriez-vous?
— Eh bien ! je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait dû s'occuper de l'art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il, nous déborde, elle nous ennuia, on la trouve partout. Je regretterais ces charmans voyages où l'on nous expliquait les difficultés de la navigation, le charme des débouquemens, les délices du passage (le la ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui re voyageront jamais. Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme de grands événemens un oiseau qui passe, un poisson volant, une pAche, les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande ces choses scientifii)ues parlaitement inintelligibles qui ftisrinent comme tout ce qui est iirotond, mystérieux, incompn'hensible. L'abonné nt, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande liseuse de romans qu'il y ail au monde, elle m'en fait l'analyse, et je broche mon arlicle d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée par ce qu'elle nomme les phrases d'auteur, je prends le livre en considi'ralion, et fais redemander un exompl.'iire au libraire, qui l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable.
— Don Dieu! mais la eriticpie, la sainte critique! dit Lucien imbu lii's dorirines de sou cénarle.
— Mon cher, dit Lousleau, la crilicpieestune brosse qui ne peut pas s'employer sur les étoiles légères, où elle emporterait tout. Ecoutez, laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il en lui montrant le manuscrit des Margueriteis. J'ai uni par un [kmi d'encre votre corde au papier. Si Dnuriat lit votre manuscrit, il lui sera certes impossible de rcmetlre la corde exactement. Ainsi votre manuscrit est comme scellé. Teci n'est pas inutile pour l'expérience que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez pas, s^ul et sans parrain, dans r^'lte boutique, comme ces petits jeunes gens qui se présenlent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur présente une chaise...
Lucien avait éprouvé déj?i la vérilé de ce détail. Lonsteuu [laya le flarri" en lui clonnanl trois francs, au grand ébnhissement do Lucien, surpris de la proilif^nlité qui succédait à tant (le misère. Puis les deux amis entrèrent dans les galeries do Dois, où trônait alors la librairie dlle de uouveaulés.
A cette époque, les galeries de Bols conslltiiaiont une des curiosités parisiennes les plus illtislres. Il n'est pas inutile do peindre re bazar Ignoble; car, pendant trente-six nus, il n joué dans la vie parisierme un si gr.iii.l rôle, (pi'il est [leu d'hommes flgi'S de i|unrante ans h (]ui relie ilescriplion, incroyable poin- les jeunes gens, ne fasse encore plaisir. En place de In froide, haute et large galerie d'Orléans, espèce (le serre sans fleurs, .se trouvaient des barnqiies, ou, pour Aire plus exacts, des huttes en planches, assez mal cdiiverles, petites, mnl éclnin-es sur In cour el sur le jardin par des joins de soiiIVriinci' appeliVs croisées, mais qui ressemblaient aux plus sales oiiverliires des guinpu(.'lles hors bftrriiTe. Itne lri(ile rniigéo de hoiiti<|nes y fiutiiail deux gnieries, liantes d'envirun douze pieds. Les |iouli(|iies sises nu milieu donnaient sur les deux galeries, dont l'atiMosphère leur livrait un nir niéphili(|ue, et dont In toiture laissait passer peu de jour h travers des vitres toujours snles. Ces alvi'-oles nvnlent acquis im tel prix |iar suite de l'aflliience fhi monde, que, nialifri' l'i-lroitesse de cerlaine*, h (leilie lar^res di' •-i\ pieds el lonifues de liiiil h dix. leur location rortliiit nulle éciix. Les boiillqnes «*clalr(*es sur le jardin el sur In coii^ étalent prolégi'-es jinr de petits treillages verts, peiil-/*lre pour empêcher la foule de démolir, par son ronlacl. hw murs en nmuvnis (ilrtlrns (|ul forinnlenl
le derrière des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux où trois pieds où \-ésétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la science, mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes. Une maculalurc coiflait un rosier, en sorte que les fleurs de rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées do ce jardin mal soigné, mais féddement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes étoulTaient la végétation : vous trouviez un nœud de ruban sur une touffe de verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que vous veniez admirer en apercevant une co<]ue de satin qui figurait un dahlia. Du côté de la cour, comme du c^lé du jardin, l'aspect de ce palais fantasque offrait tout ce que la saleté parisienne a produit de plus bizarre : des badigeonnages lavés, des plâtras refaits, de vieilh^s peintures, des écriteaux Oinlastiques. Enfin le public parisien salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin, soit sur la cour. Ainsi, des deux côtés, une bordure inf<lme el nauséabonde semblait défendre l'approche des galeries aux gens délicats; mais les gens délicats ne reculaient pas pins devant ces horribles choses que les princes des contes do fées ne reculent devant les dragons el les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les princesses. Ces galeries étaient, comme aujourd'hui, percées au milieu par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés laute d'argi^nl. La belle galerie do Pierre qui mène au Théâtre-Français formait aloi-s un passage étroit d'une hauteur démesurée, el si mal couvert qu'il y pleuvait souvent. On la nommait galerie Vitrée, pour la distinguer des galeries de Rois. Les toitures de ces bouges élai(>nl toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la maison d'Orléans eut tm procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étofPtN qui, pendant une nuit, trouva des marrhandises avariées pour une somme consldf'rahle. Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait de couverture en quel'pies endrolUs. Le .sol de la galerie vitrée, où Chevet commen(;a sa fortune, et celui d(\s galeries de luiis étaient le .sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et les souliers des passans. En tout temps les pieds heurtaient des montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les marchands, et (jui demandaient aux nouveaux venus une certaine habitude pour y marcher.
Cle sinistre amas de crottes, ces vitraires enrrnssé.s par la plu 0 et par la poussière, ces huttes plaies et couvertes de haillons nu dehors, l,i .saleté des muradies commencées, cet ensemble de choses qui tenait du camp des Bohémiens, des bara(pies d'une foire, des eonslrurli(Uis provisoires avec lesipielles on etdoure, ft Paris, les luonumens qu'on ne li.ltil pas, cette physionomie ^rimn(;nnte nllnil ndmiriitilement aux dilVi'rens commerces (pii prouillaienl sous en hanirard impudiipie. elffonté, plein de ga/(Mullpmens el d'une gaieté foll'', (u'i. depuis la Hévolution de 1789 Jusqu'à 1.1 Ri'voliition de \KV\, il s'est leit d'immenses alftipes l'endanl viiigl nnnéi s, In Bourse s'est tenue on f.ire. an rez-ile-rhau».s('e du pal.ils. Ainsi, l'ofiinion publique, les ré(mlati(U)s, se faisaient el se dét.iisniiiii l/i, nussi litrn que les alVniP's politi'jues el llnnnrièrps. On se (huiniill n'ndejvous dnns ces galeries nvant el nprès In Bourse. I,e Paris des t>nn(|uiers et des ccunnurçans encomkrail souvenl In cour du PnInis-Roynl, et nnu.iit sous ces abris par les temps de pluie. \a nature de ce Mlinienl, surgi sur re point on ne s lit comment, le rendait dune élr.uige sonorité. \xr* éclntt de rire y foisonnnient. Il u'nrrlvnil pas une (]iierrll(i h \m bout qu'on ne srti Ji l'nulre de quoi il .s'agissait. Il n'y avait \i\ (pie des lilirnin-s, de In poésie, do 1.1 pollli que et de la prose, des niarrli.indes de modes, enfin des tilles dp joie ipil \ennleiil seulenieiil le soir. 1 N fleuri- ii ■iil le^ mou vtilles et les livres, les jeunes et les m t''* roiis-
plrntious de la Ji^lliune et le* menso "irie. lA
se rend.iieni l'S nouvenulés nu piilun . q" ' '""''"H*" * iw lim acheter que Ih. l.h w sonl vendus, dans une «ouïe ml-
DE BALZAC
rée, plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis Courier, ou des Aventures de la fille d'un roi. A l'époque où Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures, des vitrages assez élégans ; mais ces boutique^ appartenaient aux rangées donnant sur lo jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt cette étrange colonie sous le marteau de l'architecle Fontaine, les boutiques sises enlre les deux graleries furent entièrement ouvertes, soutenues par des piliers conune les boutiques des foires de province, et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises ou les portes vitrées. Comme il était impossible d'y avoir du feu, les marchands n'avaient que des chaufferettes, et faisaient eux-mêmes la police du feu, car une imprudence pouvavt enflammer en un quart d'heure celte république de planches desséchées par le soleil et comme enflammées déjà par la prostitution, encombrées de gaze, de mousseline, de papier, quelquefois ventilées par des courans d'air. Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables, qui semblaient être là moins pour la vente que pour l'étalage, tous accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon, et pavoisant les galeries de leurs mille couleurs. Pendant vingt ans, tous les promeneurs se sont demandé sur quelles têles ces chapeaux poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement laides, mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses, suivant la coutume et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur un tabouret et harcelait les passans : — Achetezvous un joli chapeau, madame? — Laissez-moi donc vous vendre quelque chose, monsieur ! Leur vocabulaire técond et pittoresque était varié par les inflexions de voix, par des regards el par des critiques sur les passans. Les libraires et les marchandes de modes vivaient eh bonne intelligence. D^ns te passage nommé si fastueusement la galerie Vitrée, .se trouvaient les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques, les charlatans de toute espèce, les spectacles où l'on no voit rien et ceux où l'on vous montre lo monde entier. Là .s'est établi, pour la première fois, un hommi^ qui a gagné sept ou huit cent mille francs à parcourir les fuiras. Il avait pour enseigne un so cil tournant dans un cadre noir, autour duiiuel éclataient ces mots écrits en rou;,'C : Ici l'homme voit ce que Dieu ne saurait voir : Prix : deux sous. L'ahoyeur ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré, vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une voix, qui rl^t épouvanté Honhiaun le Berlinois, partait comme une mécanique dont le ressort est poussé. « Vous » voyez là, messieurs, ce que, dans toute l'éliirnité, Dieu » no saurait voir, c'est-à-diro votre semblable, l)ieu n'a j> pas son semblable I » Vous vous en alliez honteux, sans os^T avouer votre stupidité. Do toutes les petites portes partaient des voix s<'mblables, qui vous vantaient doscosmoramas. des vues de Constaniinople, des spectacles do marionnettes, des automates qui jouaient aux échecs, des r.liiciis qui distinguaient la plus brile femme do la .société. Le ventriloque I''ilz-.lanH's a fleuri là dans lo calé Borel, avant d'aller mourir à Montmartre, mf'lé aux élèves do l'Ecole [)olyli'chnique. Il y avait dis fruitières el des marcliandr-s de lioutjuets, un fainuiix tailleur dont les brod(!ries militaires reluisaient le soir r«mme des soleils. Le malin, jusqu'il deux heures après midi, lesKalenes do Dois étaient murlti-., hoinlires el (ii-scrles. I>s rnarcluinds y c^usuii^nt ajrniiK! chez eu^. I.e rendez vous {\uv. s'y csl doinu; la populatu)!) p'irisieiine ne coinrriençail (|ue vers Irois heures, *i l'heure de la Itoursr>. Dès (|uo la foule venait, il se pratiquait des liclures gratuites h l'c-hiLige des libraires par les jeunes «etis nlfiiinés d(! litiéralure ei (h'-nués d'argenl. Les ronuiiis chargés de veiller sur les livres expos('s laissaictnt rh.irilalilemenl lis |.(iuvres gens toiiriiiinl les pagej. Quand il s'agis'-^iil d'un iii-lii île deux cents pagi's, comme Smurra, l'ierre .SchUmilh, Jean Sbof/ar, JocliO, en deux .séances il ('■lait dévoré. F.n c^ limps-IJi, les rabincLs do lecture nVxislaient pas. Il fallait acheter un livre pour lo lire ;
aussi les romans so vendaient-ils alors à des nombres qu paraîtraient fabuleux aujourd'hui. 11 y avait donc je no sais quoi de français dans cette aumône faite à l'intelligence jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution. De tous les points de Piiris, uno fille de joie accourait faire son Palais. Les galeries de Pierre appartenaient à des maisons privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées comme des prmcesses, entre telle ou telle arcade, et à la place correspondante dans le jardin ; tandis que les galeries de Bois étaient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot qui signitiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc le soir, aux galeries de Bois, une foule si considérable, qu'on y marchait au pas, comme à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus ; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très bas aussi par devant ; leurs bizarres coilïures inventées pour attirer les regards • celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée comme un caniche, l'autre en bandeaux hsses ; leurs jambes serrées par des bas blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute celle infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu, ne se retrouve plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent aujourd'hui. C'était horrible el gai. La ihair éclatante des épaules et des gorges élincelait au milieu des vêtemens d'hommes presque toujours sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Lo brouhaha des voix et le bruit de la promenade formaient un murmure qui s'entendait dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats de rire des tilles ou des cris de linéique rare dispute. Les personnes comme il faut, les hommes les plus marquans, y étaient coudoyés par des gens à figures patibulaires, ("es monstrueux assemblages avaient je ne .sais quoi do piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est promené sur le plancher de bois que l'architect^ a fait au-dessus des caves pendant qu'il les bâtis-ait. Des ri .yrels iuinienses et unanimes ont accompagné la chute de ces j;;iii)lilrs niorceaiix de bois.
Le libraire Ladvocat s'était établi deimis quelques jours h l'angle du passage qui partageait ces galeries par lo milieu, devant Dauriat, jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route où brilla depuis son concurrent. I.a boutique de Dauriat .se trouvait sur uno des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique do Dauriat olïrail un vaste magasin à sa librairie, el l'autre porlion lui servait de cabinet. Lucien, qui venait là pour la proniièro fois le soir, fut étourdi de cet aspect, auquel no résistaient pas les provinciaux ni les jeunes gens. Il perdit bieiilAt son introducleur.
— Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit uno créature à un vieillard en lui nionlrant Lucien.
Lucien devint honteux comme lo chien d'un aveugle, il .suivi! lo torrent dans un état d'h<''bi'tenieiil et d'excitation dil'tirile à di'criie. Ilarceli'i par les regards des femmes, solliciti! par di's rondeurs hiani lies, par des gorges audacieuses qui ri''blouissaieut, il so raccroiliait à son manuscrit qu'il .srrrait |iour qu'on ne lo lui volAl puini, riniioceiitl
— lili bienl monsieur I cria-l-il en se sentant pris par un bras et croyant (|ue sn poésie avait alléché quohjuo auteur.
Il reconnut son ami Lousleaii, qui lui dit :
— Je savais bien ([uo vous liiiiriez par passer làl
Le jioiile était sur la jiurte du magasin où Louslcau le lit entrer, et qui était plein do gens allendant lo uiuinent de
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
parler au sultan de la librairie. Les imprimours, les papetiers et les dessinateurs, groupes aulour des commis, les questionnaient sur des afifaires en train ou qui se méditaient.
— Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal ; il cause avec un jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôlo méchant comme une maladie secrète.
— Eh bien I tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge.
— Tu l'as vendue à Braulard?
— Eh bien! après? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dnuriat? Ah I il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriaten a pris deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras Paul de Kock au-dessus de Ducange.
— Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaîté, dit Lousteau.
— Eh bien! tu lui diras que l'article est de moi. Je serai censé l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il le devra des remercîmens.
— No pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent Irancs par le caissier do Dauriat? dit Etienne à Finot. Tu sais, nous soupons ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.
— Ah ! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort de mémoire Eh bien! Gabnsson, dit Finot en prenant le billet de Barhel et le présentant au caissier, donnez rjnntre-vingt -dix francs pour moi à cet homme-là. Endosse 1(> biijnt, mon vieux I
Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier com[)tail l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas une syllabe de cette conversation.
— Cf n'est pas tout, mnn cher ami, reprit Eiicnne, je no tf> dis pas merci, c'est entre nous à la vie h la mort. Je dois présenter monsieur à Dauriat, el lu devrais le disposer à nous écouler.
— De quoi s'agit-il? demanda Finot,
— D'un recueil do pof^sics. répondit Lucien.
— Ah ! dit Finot en faisant im haut-je-corps.
— Monsir-iir, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis longtemps la lihrairii'. Il aurait dt'-jà serré son manuscrit dans los coins les plus sauvages de son domicile.
En ce moment un beau jeime homme, Emile Rlondet, qui venait lie débuter au Journal def Di'hnfn pur des articles de la plus grande porli-e, entra, ilciiuia la main à Finot, h I.ouvteau. et salua légèrement Vernuu.
— Viens souper avec nous, à miuuil, chez Florine, lui dit Lousteau.
— J'en suis, dit le jeime homme. Mais (|ui y a-l-il?
— Ah! il y a, dil l,ou*.tc:ui, Flornii- l't Malil'at le drogui'ite; du Brui'l, l'auteur qui a donui- un nMe A Florine [lour son début; un (ictit vieux, lo père Cardol et son gendre Cmnusnl; puis Finot...
— Fait-il les choses convi'nablemfnl, ton droguiste?
— Il ne nous donnera pas de drogui-s, dit Lucien.
— Monsieur n benucoup d'esprit, dil sériiMiscnient Illondei en ri'giirdant Lucien. Il est du .souper, Louslenu?
— Oui.
— Nous rirons bien.
Lucien avait rougi jusi|u'aux oreilles.
— En as-tu pour li)iigtiTn|)s, Dauriat? dit Illond<'t en Irappant h la vilro ^qui donnait nu-des^us du bureau de Daurial.
— Mon ami, jfl .suis h loi.
— lion, dit l.ousleau à son protégé. Ce jeun" houiui". presque aussi jiuni' qun vous, esl aux Débat». Il i<sl un dis priurei de la crilique : il est rediiult'<, Diniriiil vienilra ti< raJuliT, et nous (pourrons niors dim n<itri> atl'uiro nu piirlia dus vignuUus ol do l'iiu|iriuierio. AulriMueut, h onze heures
notre four ne serait pas venu. L'audience se grossira de moment en moment.
Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique.
— Que fait-il? dil Blondet à Gabusson, le premier commis, qui se leva pour venir le saluer.
— Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer, afin de l'opposer à l'influence de la Minerve, qui sert trop exclusivement Eymery, et au Conferialeur, qui esl trop aveuglément romantique.
— Payera-til bien?
— Mais, comme toujours... trop! dit le caissier.
En ce moment un jeune homme entra, qui venait do faire paraître un magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès, un roman dont la seconde édition s'imprimait pour Diurial. Ce jeune homme, doué dp cette tournure extraordinaire el bizarre qui signale les natures arlislos, frappa vivement Lucien.
— Voilà Nathan, dit Lousteau à l'orcillo du poêle do province.
Naihan. malgré la sauvage fierté de sa phv^ionomV, alors dans louto .sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas. et se tint presque humble devant Blonilel. ([u'il ne connaissait encore que de vue. Blondet et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.
— Monsieur, je suis heureux do l'occasion que me présente le hasard...
— Il est si troublé, qu'il fait un pléonasme, dil Félicien h Lousteau.
— ... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous avez bien voulu me faire au Journal des Vcbals. Vous ôles pour lu moitié dans le succès de mon livre.
— Non, mon cher, non, dil Blondel d'un air où la protection se cachait sous la bonhomie. Vous avi'z du talmt, le diabli' in'cmporlel et je suis enchanté do laire vo reconnaissance.
— Comme votre arlicle a paru, je ne paraîtrai plus <^ire le flatteur du pouvoir : nous somn\os mainli'iiaiii h Tniso vis-A-vis l'un de l'autre. Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dîner avec moi deina n ? Finot en s-ra. Lousteau, mon vieux, lu ne me refuseras pis? lijoiila Nathan en ilotuiani une poignée de main h Etienne. Ah! vous êtes dans un beau chemin, monsieur, dit-il .'i Itlitndet, vous continuez les Dussaull, les Kii'vée. les Geotl'roil llnthnaïui a parli' de vous h Claude Vignon, son élève, un de mes amis, et lui n dit qu'il mourrait Irnnquil (<, que le Journal (/*■? Drliiiti vivrait éiernrllemenl. On doit vous pHyerénornu'nieiit?
— Cent francs In colonne, reprit Blondel. Ce prix e.sl peu de chose cpiauil on esl otiligé de lire les livres, d'en lire cent pour eu Irnuver un doiil on peut s'occuper eoninie le VcMre. Votre O'uvre m'a t'.ut plni^-ir, parole d'honneur!
— El il lui a rapporté quinze cents francs, dil lA)usIe«u h Lucien.
— Mais vous fniles do In pollllqneT reprll Nalhnn.
— (^ui, par-ci par-l*!, ré|iondil Dlondel.
Lucien, qiu selrouvail \h coiuiue un eudiryon, «Tuil adniiii' le li\ re de N.itbau, il révisait l'auieur h l'égil d'un Dieu, et il fut .slupide de laul de l.lcheté devunl re critique doiil l(< nom el l.i port<'>e lui etnu<iil inronun*. — Mo rondiiirai-je jamais ainsi ? faut-il donc nlxliqiicr sa dignlié I se ilil-il. Mets doue Ion rli.ipeau. Nnlliaii ! lu as fail un l>enii livre, el le critique n'a fait uu'uii article. Ces pcns<^es lui Iniieil, lient le vuig dans les veiue<. Il fl(H>rcevnll, de nioinent en nionieul, des jt-tinesgeiiHlimides, des nuleurs Ix-siigneux, qui deinanilaii'iit h parler h Dauri.il ; mais qui. voyant la tioiilique pleine. desi'S|N-raienl d'avoir auilieiico. el disannl en sorliint : — Je reviendrai. Deux nu lri>i< lioinnies p()lili<|iies cniisnienl de In convocnlioii de» C.hnmbn-s el des nlluires piililiq.ies, au milieu il'iin (,toii|x» composé de c<'«li'tirites politiqiios. Lo joiininl helHlolua.tniro duquel Iraitnil Daurial avait lo droit di> imrler poliiujuo. Dnnu
DE BALZAC
ee temps, les tribunes de papier timbré devenaient rares. Un juurna! était un privilège aussi couru que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influens du Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en phrase. Dauriat grandissait-ii dans l'esprit de Lucien, qui voyait la politique et la littérature convergeant dans cette boutique. A l'aspect d'un poëte érainent y prostituant sa muse à un journalisle, y humiliant l'art, comme la femme était humiliée, prostituée bons ces galeries ignobles, le grand homme do province recevait di-s enseignemens terribles. L'argent I était le mot d-i toute énigme. Lucien se sentait seul, mconnu, rattaché par lo fil d'une amitié douteuse au succès et à la fortune. Il accusait ses tendres, ses vrais amis du cénacle, de lui avoir -peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main. — Je serais déjà Blondet! s'écria-t-il on lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si grand, n'eut plus alors que des proportions minimes. Là, le libraire fasbionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut êlre l'homme important. Le poêle ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des piédestaux de bois peint eu marbre, il vit des bustes, celui de Byron, celui de Goethe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait obtenir un vulume, et qui, le jour où il vint dans cette boutique, avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la librairie. Involonlairemi'nt, Lucien perdait de sa propre valeur, sou courage faiblissait, il entrevoyait impatiemment l'apparition.
— Eh bien 1 mes enfans, dit un petit homme gros et gras, à figure assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels ; me voilà propriétaire du seul journal iiebdomadairo qui pût êlre acheté, et qui a deux mille abonnés.
— Farceur I te timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit Blon-iet.
— Ma parole d'honneur la plus sacrée ! il y en a douze cents. J'ai dll deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et des imprimeurs qui sont là. Je to croyais plus de lacl,-mon petit, reprit-il à haute voix.
— l'renez-vous des associés? demantla Finot.
— C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille francs?
— Ta va, si vous acceptez pour rédacteurs Emile Blondet que voici, Clauile Yi^non, Scribe, Tliéodoro Lcclcrq, Félicien Vernou, J.iy, Jouy, Lousti'au.
— Et pounjuoi pas Lucien de Rubempré? dit hardiment le poi'ln tic province en inti'rrompant Finot.
— lit Nathan, ilit Finot en terminant.
— Et pouripini (lar les gens qui se promènent? dit le libraire en (roiiçant le sourcil et se tournant vers l'auteur dis iVurf/iicrilcH. A qui ai-je l'Iionneur dft parler ? dit-il en regardant Lucien d'un air impiTtiiient.
— Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'rsl moi (|ui vous nrntine monsieur, l'endant quo Finot réfléchit à volr<! proposition, éi-oulez-moi.
Lucien r'ut sa chiiniso niouilli'io dans lo dos en voyant r.'iir Iroid et inwjontunt de ce redoutable vizir de la librairie, qui tutoyait Fiiu)t, quoique Finot lui dit vous; qui ap- (iflnil le redouté Dlon'hil mon petit ; qui avait tendu roynl'inenl sa main à Nuthau on lui faisant un s<gno de l'ami* liarili^.
— Une nonvello affaire, mon fietil, sVcrio Dauriat Mais, lu lo Miiï, j'ai onze cents niaiiuscritHl Oui, messieurs, crial-i(, on m'a olli-rt onze cents innnuscrils, demandez h (JjiliUMion. Endn j'.iuMi hicnliM hrsKiii rruiic adiiunislraliiiii pour régir l<> deprtt il.^s nwniiiscrils, un buri'iiu île Irclurr» pour II-» examiner ; il y nnrn des séances [lour voler sur h-iir mérili-, avec den jetons de (iri!senr«i, el \\n spcréliiiro l>erpélui.-l pour DU) préMioter des rapporta. Cu fcora lasuiv
cursale do l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux galeries de Bois qu'à l'Institut.
— C'est une idée, dit Blondet,
— Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon afTaire n'est pas de procéder au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers ! On n'entre ici qu'avec une réputation faite I Devenez célèbre, et vous y trouverez des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de son livre, qui m'a coûté trois mille francs d'articles, et ne m'a pas rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés mille francs et un dîner de cinq cents francs...
— Mais, monsieur, si fous les libraires disent ce que vous dites, comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien, aux yeux de qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre auquel Dauriat devait les articles des Débats.
— Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin sur le beau Lucien, qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en gagner deux mille ; je fais des spéculations en littérature ; je publie quarante volâmes à dix mille exemplaires, comme font Panckoucke et les Beaudoin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une afï'aire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille francs. Il faut aulant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire réussir le»s Théâtres étrangers, Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs ! Si je ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance do la littérature ; jai déjà fait hausser de plus du double le prix des manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que vous êtes l'ami de Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poêle en le frappant sur l'é|iaule par un geste d'une révollanto familiarité. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer ma bouti(|ue, car je passerais mon temps en conversations extrêmement agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche pour écouter les monologues do chaque amourpropre. Ça ûe se voit qu'au théâtre, dans les tragédies classiques.
Le luxe de la toilette de co terrible Dauriat appuyait, aux yeux du poëto de province, ce discours cruollomont logicjuo.
— (,)u'est-ce quo c'est que ça? dit-il à Lousteau.
— Un magniliiiue volume do vers.
En entendant ce mot, Dauriat so tourna vers Gabusson par un mouvement digne do Talina : — Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, (piiconque viendra ici pour me [imposer dos manuscrits... Entendez-vous ça, vous autres? dit-il en s'adriissant à trois commis, qui sorlinmt do dessous les piles de livres à la voix colérique de leur patron, (|iii regardait ses ongles et sa main, (piil avait belle; à (|uicoiique m'apportera des manuscrits, vous demanderi'z si c'est des vers ou de la prose. En cas de vers, coiigédiez-lo aussiirtt. Les vers dévoreront la librairie I
— Bravo I il a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistivs.
— C'est vrai I s'écria le libraire en arpentant sa bouli- (jue le manuscrit de Lucien à la main ; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal i|ue les succès de lord Byron, do l.umarline, de Victor Hugo, de Casimir Delavigiie, de Canalis et cin Iti'ranger ont produit, t.eur gloire nous vaut une inva>iioii de li/irbares. Je suis sûr qu'il y (i dans ce moment en librairie nnlle volumes de vers pro|ios(^ ipii commencent par des histoires interrompues, el sans queue ni
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
lète, à l'imitation du Corsaire et de Lara. Sous prétexte d'orifrinalité, les jeunes gens se livrent à dos strophes incompréhensibles, à des poëmes descriptifs où la jeune école se croit nouvelle en inventant Delillc! Depuis deux ans, les poètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu viufrt raille trancs l'année dernière 1 Demandez à Gabusson. Il peut y avoir dans le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien : mais en librairie, jeune hommo, il n'y a que quatre poètes : Bérangcr, Casimir Delavigne et Victor Hugo ; car Canalisl... c'est un poète fait à coups d'articles.
Lucien ne se sentit pas le courage de so redresser et de faire de la fierté devant ces hommes influons , qui riaient de bon cœur. Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il éprouvait une démangeaison violante de sauter à la gorge du libraire, do lui déranger l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d'or qui brillait sur sa poitrine, do fouler sa montre et de le déchirer. L'amourpropro irrité ouvrit la porte à la vengence, il jura une haine mortelle à ce libraire, auquel il .souriait.
— La poésie est comme le soleil, qui fait pousser tesforôts éternelles et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit Blondet. Il n'y a pas une vertu qui no soit doublée d'uuo vice. La littérature engendre bien les libraires.
— Et les journalistes I dit Lousteau.
Daurial partit d'un éclat de rire.
— Qu'est-ce que ça, enfin! dit-il en montrant le manuscrit.
— Un recueil do sonnets à faire honto à Pétrarque, dit Lousteau.
— Comment l'entonds-tu ? demanda Dauriat.
— Comme tout lo monde, dit Lousteau, qui vit un sourire Cn sur toulf's les lèvres.
Lucien no pouvait se lûcher, mais il suait dans son har nais.
— Eh bien I jo le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui montrait toute l'étendue do cette concession. Si tes sonnets sont à la hauteur du dix-neuvième siècle, jo ferai de toi, mon petit, un grand poêle.
— S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous no courrez pas de grands riques, dit un des plus fameux orateurs «le la Chambre, qui causait avec un des rédacteurs du Conttitutionnel et lo directeur de la Minerve.
— (;('nér.il, dit Dauriat, la gloire, c'est douze mille francs d'articles et mille écus de dîners, demandez l\ l'auleur du Soliluire.^i monsieur Benjamin Constant veux faire un ar- (iclo sur ce jeune poète, je ne serai pas longtemps h conclure l'affaire.
Au mot de général, et on entendant nommer rillusirn Benjamin l^on.slant, la bOuti(|ue prit aux yeux du grand homme do province l<'S proportions iln l'Olympe.
—Lousteau, j'ai h tr parler, dit l'iiiol ; mai-) je tn retrouverai nu IheAire. [Vuiriat, je fais l'aU'aire, nuiis à des rondilions. Entre itis dans votre catiinel.
— Viens, mon polil, dit Daurial, en laisvanl fws^er Finot dr'VBiit lui et fuisnnt un geste d'Iionimo occupé /l dix (lersonnes ipii alti iidaient ; il allait dispnruitro, quand Lucien, im(iaiii'iil, l'arn'^l.i.
— Vous gardez mon manuscrit, h quand In réponse T
— Mais, mon petit pooli', reviens irl dans trol.4 ou qua- Irn jours, nous verront.
Lucien lut eiitr.iîm'^ par Lousteau, qui n« M InUsn pnfl je temps du wiliier Vernou, ni Blon.lel, ni Hnnul Nniliiin, iii l(> (fi-niTtii l'oy, ni llenj:imin ('onsl.mt, dont l'ouvra^'" A,-,f les Cent-Jinirs ven/iil dn parntlP'. Lucien eiitn'Vit h peine relie lAin blonde ri (Ine, ce vjwge nblotig, ces yoilT splrlluels, rolte lioiiehe ngn'.'ible, enllii riiooime qui. pendant vln^l ans, nv.ilt élii le |>o(rinkin i|e nindnine ilnSiiël, et qui fniHiiit tu guerre nwx IlourtioiH niin'>K l'avoir fnjie h Nnfinlénn, mnit cpii derail niourrir nîlein' de wi vietnire.
— (,)ue||i< liiiiiliqiie 1 H'iTrln Lucien qiintid II M os>.i» dans un c^briulot 4o place h crtié de Ixwnle.iu.
— Au Panorama-Dramatique, et du train! tuas irenio sous pour ta course, dit Etienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour quinze ou seize cent mille francs do livTes par an. il est comme le ministre de la littérature, répondit Lousteau, dont l'amour-propre était agréaltlcment chatouillé, et qui .se posait en maître devant Lucien. Son avidité, tout aussi grande que celle de Ikirbet. s'exerce sur des masses. Daurict a des formes, il est généreux, mais il est vain ; quand à son esprit, ça se compose de lotit ce qu'il entend dire autour de lui ; sa boutique esl un lieu très-excellent à fréquenter. On peut y causer avec les gens supérieurs de l'époque. L?i, mon cher, un jeune hommo cn apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des li^Tes pendant dix ans. 'jn y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y lie fvec des gens célèbres ou influens, qni peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour n'-ussir, il est nécessaire, d'avoir des relations. Tout est has.irci, vous lo voyez. Ce qu'il y a do plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout seul dans son coin.
— Mais quelle impertinence! dit Lucien.
— Bah ! nous nous moquons tous de Dauriat. répondit Etienne. Vous avez besoin de lui, il vous marche <-ur le ventre ; il a besoin du Journal de.i Débats, Emile Itlondet le fait tourner comme une toupie. Oh ! si vous entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres I Eh bien ! que vous di»ais-jftî
— Oui. vous avez raison, répondit Lucien. J'ai soufTert dans cette boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais d'après votre programme.
— Et pourijuoi vous livrer à la souffrance? Ce qui nouS coûte notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieusses, a ravagé notre cerveau ; toutes ces courses h travers les champs de la pensée, noiremonument construit avec notre sang, devient pour les éditeurs une alTai^^ bonne on mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas votre manuscrit, voilà pour eux tout le problème. Un line. pour eux, représente des capitaux h risquer. Pins le li\Te est beau, moins il a de chances d'Otre vendu. Tout homme supérieur s'élève nu-dessus des masses, son succès e<t donc en raison directe arec le temps nécessaire pour apprécier l'fpuvre. Aucun libraire ne veut niteniire. le livre d'aujourd'hui doit ?tre vendu demain. Dans ce .sysième-IA. les libraires refusent les livrc>s substantiels, auxquels il faut du hautes, de lentes approbations.
— li'Artliez fl raison I s'écria Lucien.
— Vous connaissez d'ArIhez? dit Lousteau. Je ne sais rien do plus dantjereux que les esprits suhlnires qui pensent, comme ce ^.Mrçon-I.'i, pouvoir attirer le monde ^ eux. V.n fanatisant les jeunes imaginations par imn croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'nbord en noiisnu'^mes, ces gens h gloire po-lhunie les eiiipiV lient de n^ remuer h rrtge où lo mouvement est po.ssible 1 1 prolltalile. Je siMs pour le .système do Mahomet, qui, après avoir rt>mmandi- ti la raonta^iie de venir à lui, 3'os\ écrié : — Si lu ne viens piis h umi, j'irai donc vers loi I
r.ett' s.iillie, où la rais(Ui preuiiil «no forme Incitire, éiail de nature h t'.iire hé.siler Lucien entre le sy-sl^me do pauvreté soumise que prêchait le cénacle, d la docirino militante que Lousli-au lui exposniL Auv>i le p«iêli< d'Anpiudéme ("arda-t-ll le silence jusqu'au boulevanl du Te(lV> pie.
Le Pnnoramn-Dranintiqno, oulniird'bul remplacé par une ninison. élall une charmante «aile de spectacle «tuée vish-vis la rue (harlol, sur lo boulevard du Temple, cl où deux iidminiitrahons sun-omlièrent sans obtenir un seul mic( es, quoique Bourt'é, l'un des ,nrteur< qui w sont p.irtagé la MU ces ion d" Poili.T. y ail débuté, ainsi <pie l'Ionue. Mclrire qui. cinq an^ plU'< lard, devint .si célèbre, l's lliéAires. comme les homme*, soni *>umish des f.ii.iil(t'<. I e rnnonuin-nnm.ill iue avait /i riv.ili'-er .TV ■•.... ,, I.HWiIlé, l.i Porte Siint M.itlinelleslbefllr. - '■
il ne pu» r('«lst«r h lenr^manertivres. net r. ■'
Ron privilège et nu mnn.|ue do lionne pièc.s. I,e. .m'' ur« M vmJuTt'nt pas ne brouiller arc.- le* théfttres exiM.mi
DE BALZAC
pour un théâtre dont la vie semblait problématique. Cependant ladminislralion comptait sur la pi^ce nouvelle, espèce de mélodrame comique d'un jeune auteur, collaborateur de quelques célébrités, nommé du Bruel, qui di-ait l'avoir faite à lui seul. Celle pièce avait été conifiosée pour le début de Florine, jusqu'alors comparse à la Gaîté, où, depuis un an, elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'élail fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'eugagement, en sorte que le Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice, devait y débutrr aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fui stupéfait par l'exercice du pouvoir de la presse.
— Monsieur est avec moi, dit Etienne au contrôle, qui s'inclina tout entier.
— Vous trouverez bien difûcilement à vous placer, dit le contrôleur en chef. Il n'y plus de disponible que la loge du directeur.
Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors et à parlementer avec les ouvreuses.
— Allons d.ms la salle, nous parliTOns au direcleur, qui nous prendra daas sa loge. D'ailleurs, je vous présenterai à l'héroïne do la soirée, à Florine.
Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans presque tous les tliéâires, scrtde communication entre la salle et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète de province aborda lu coulisse, où l'attendait le spectacle le plus étrange. L'élroilessB des portans, la hauteur du théâtre, les échelles à quinquets. les décorations, si horribles vues de près, les acteurs filâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'élofles si grossières, les f/arçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, le régisseur qui se promène le chapeau sur la tôle, les comparses assises, les toiles do fond sus pendues, les pompiers; cet ensemble de choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes, ressemblait si peu à ce que Lucien cvait vu de sa place au théâtre, que son élonnenient fut sans bornes. On achevait un Ion gros mélodrame intitulé Berlram, pièce imitée d'une tragédie de Maturin, qu'estimaient inliiiiment Nodier, lord Byronet Walier Scv>lt, m..is qui n'obt nt aucun succès à Paris.
— No quittez pas mon bras si vous no vou ez pas tomber dans une trappe, recevoir une forêt sur la tète, renverser un palais ou accrocher une chaumière, dit Eiienno à Lucien, Florine cst-cilo haussa loge, mon bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en écoulant les acteurs.
— Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit do moi. Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.
— Allons, nn manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. Précipile-loi haut la patte! liis-moi bien : Arrête, malheureux I car il y a deux mille francs de recolle.
Lucien stii()é(ait vit l'actrice so co»n(iosiinl et s'écrianl; Arrèie, malheiirfnx I do manière h le glacer d'ofl'roi. Ce n'était plus la mGino femme.
— Voilh donc le théâtre! so dit-il.
— C'est comme la boutique des galeries do Bois otconuno un journal pour la lilléraluro, une vruio cuisine.
Nathan parut.
— Pour ijiii venez-vou.s donc ici? lui dil Lousteau.
— Mais jr. fuis les jk-IIIs lliéâtres à lu Uazelte, en attendant mieux, répondit Nalhan.
— Eh! sou()(^z <lonc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge de revanche, lui dil Lousteau.
— Tout h votre service, réi/ondit Nathan.
— Vduh kivcz, f||(. (Innieiiro mainlfnanl rue do Bondy.
— Q'ij donc est ce beau jeune homme avec qui lu es, mon petit Lousteau? dil l'uclriai en rentrant do la scèm; dans lu couli.sM!.
— Ah! mn rhèro, un Krand poéln, un homme qui sera célèbre. Comme vous devez souper cum'uiIiIo, motisiciir NulhuD, jo vous pré.M:alu utonkicur Luciuu du Uubumprù.
— Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.
— Lucien, monsieur Raoul Nathan, fit Etienne à son nouvel ami.
— Ma foi ! monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que vous soyez si humble devant un journaliste.
— Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant échapper un fin sourire.
— Tiens, tiens, les ultras elles libéraux se donnent donc des poignées de main ! s'écria Vernou en voyant ce trio.
— Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nalhan, mais le soir jo pense ce que je veux : la nuit, tous les rédacteurs sont gris.
— Etienne, dil Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec moi, il te cherche; et... le voilà.
— Ah çk ! il n'y a donc pas une place? dit Finot.
— Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice, qui lui adressa le plus agréable sourire.
— Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour? On te disait enlevée par un prince russe.
— Est-ce qu'on enlève les femmes, aujourd'hui? dit la Florville, qui était l'actrice d'Arrêté, malheureux I Nous sommes restés dix jours à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à l'administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui feraient des recettes sans frais.
— El toi, ma petite, dit Finot à une jolio paysanne qui les écoutait, où donc as-tu volé les boutons de diamans qu9 tu as aux oreilles? As-tu fait un prince indien?
— Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti 1 N'a pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négocians millionnaires ennuyés de leur ménage : sontelles heureuses!
— Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de ton amie te monte à la tJ^te.
— Si lu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme une furie ; Il est sauvé I entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe, et dis d'une voix do poitrine : Il est sauvé 1 comme la Pasta dit : 0 patrial dans Tancrède. Va donc, ajouta-t-il en h poussant.
•— Il n'est plus temps, elle rate son effet, dit Vernou.
— Qu'a-t-ello fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.
— Elle leur a montré .sa gorge en so mettant à genoux, c'est sa grande ressource, dil l'arlrire veuve du cirage.
— Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à Etienne.
Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale des coulisses, des corridors et des ('fl-aliers, jiiscpi'au troisième (''t.ise, à une [letile chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de FiMicien Vernou.
— Bonjour ou bonsoir, messieurs, dil Florine. Monsieur> dit-elle en se tournant vers un homme gros et court qui s9 tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre leurs mains; mais ils .seront, je l'espère, sous noirct table demain matin, si monsieur Lousteau n'a rien oiihlii'...
— Comment! vous aurez Blondet des Débats, lui dit Etiemiis le vrai Blomlet, Blondet lui-même, enfin Dlondel?
— Oli! mon [«'lit Lousteau, liens, il faut que je l'embrasse, dit-elle en lui sautant au cou.
A celte démonstration. Matil'at, le «ros homme, prit un air .siTiciix. A .seize ans, l'Ioriiie itait maigre. Sa beauté, coiiime uu boulon île lliMir plein de |iroiiie.s.ses, ne pouvait plaire ([u'aiix artistes qui préfèrent les e.s(|uis.ses aux taiileaux. Celle cli.irmante actrice avait dans les traits toute la liiiesse qui la caractérise, et ressciiililait alors h la Mignon de Gd'llie. Malifal, riche droguiste de la rue des Lombards, avait priisi' qu'une petiiii aciril e des boulevards serait peu dispendieuse; mnis, en onze mois, Florine lui coûta cent mlUo fruiics. Uiua nu parut plus extiuordiuuiip
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
TS
à Lucien que cet honnête et probe négociant posé là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit do dix pieds carrés, tendu d'un joli papier, décoré d'une psyclié, d'un divan, de deux chaise-, d'un lapis, d'une cheminée, et plein d'armoires. Une femme de chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un imbroglio où Florme faisait le rôle d'une comtesse.
— Celle créature sera, dans cinq ans, la plus belle actrice do Paris, dit Nathan à Félicien.
— Ah r,?i! mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois journalistes, soignez-moi demain : d'abord, j'ai fait garder des voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardis-gras. Malifat a eu des vins, oh 1 mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a pris le cuisinier du minisire de Prusse.
— Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit Nathan.
— Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris, répondit Florine.
Malifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce jeune homme e-xcitait sa jalousie.
— Mais, en voilà un que je no connais pns? dit Florine en avisant Lurien. Qci de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère ? Monsieur est gentil comme une figure de Girodcl.
— Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que j'ai oublié de vous présenter. Vous Pies si belle ce soir, qu'il est impossible de songer à la civilité puérile et lionnêlo...
— Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine.
— Pauvre comme Job, répondit Lucien.
— C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.
Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit, délii', tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent de change, entra soudain.
— Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, heinî pas do défaut do mt-moire. Soignez la scène du second acte; du mordant, de la fine<sel Dites bien : Je ne vous aime pas. comme nous en sommes convenus.
— Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a do pareilles phrases? dit Malifat à Florine.
Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.
— Qu'est-ce que cola vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas à vous que je parle, animalbète? Oh! il fait mon bonheur avec ses niaiseries, ajoula-t-elle en regardant lcsaul(!urs. Foi d'lionn/\le lille! je lui payerais tant par bCtiso, si ça ne devait pas me ruiner.
— Oui, mais vous inw regarderez on disant cela comme quand vous répétez votre rôle, et ça mo fuit pour, répondit lo droguiste.
— Eh bien I je regarderai mon petit Lousteau, n'-ponditello.
Uno clocho retentit dans les corridors.
— Allez-vous-en tous, dit Florino, laissoz-moi relire mon rôle et lAcherde com[)rendre.
Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules d<! Florine, et l.urien entendit l'arlrice disiinl : — Inifiossilile pour co soir. Celto vieilli! bûlo a dil à sa femme (pi'il allait h la campagne.
— La trouvez-vous gentille ? dit Elienno à Lucien.
— Mais, mon cher, ce Malifat!.. . s'i-cria Lucien.
— Eh I mon entant, vous no savez rien riicore de la vio parisienne, n'-pondil Lousteau. Il est des nécessilés qu'il luut subu' ! 1,'esl comme si vous uiniiez une femme uiariéo, voilà tout. Un se l'ail ime raison.
l'Hieiuieet Lucien entrèrent dans mie logo (l'nvanl-scène, nu rez-de-cliinissi-e, où ils Iroiivèreiit ledirec leur du tln'rttri; et Finot. l'ji l'ace, Mnllt'al était dans la logo opposée, avec un de ses amis nummi^ Cjmiusol, un niarcliaiul (l(< Soieries (|ui pri)ti^K'<'ait l'.oralie, et iicronipugiii'' d'un Ikui- Iifto petit vii'illard, son beau-père. Ces trois bourgims nelloyaienl le verre de leurs lorKoelles en regnriliiiit le parlerru, doiil les agilnlliuis les inqin<'laient. I.i'h lo^eH ni'- (raient la .société bi/arre d(*s premièros représenta lions :
des journalistes et leurs maîtresses, des femmes entretenues et leurs amans, quelques vieux habitués des théâtres, friands de premières représentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes d"émotion=. Dans une première loge se trouvait le directeur général et sa lamille, qui avait casé du Bruel dans une administration Onsncière où le faiseur de vaudevilles touchait les appointemens d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d'étonnemens en étonnemens. La vio littéraire, depuis deux mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux galeries do Bois, se déroulait avec d'étranges magnilicenses et sous des aspects singuliers. Ce mélange de hauts el de bas, de compromis avec la conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de graniieurs et do servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle inoui.
— Croyez-vous que la pièce de du Bruel vous fasse do l'argent? dit Finot au directeur.
— La pièce est une pièce d'intrigue où du Bruel a voulu faire du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut Pire bourré d'émolions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir, dépend de Florine et de Coralie, qui sont ravissantes de grâce, do beauté. Ces deux créatures ont des jupes très courtes, elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation est un coup do cartes. Si les journaux me font quelques articles spirituels, en cas do réussite, je puis gagner cent mille écus.
— Allons, je lo vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.
— Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler quand mPme; mais je mo suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises inlenlions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils siffleront maladroitement. Voilà trois négocians (jui, pour procurer un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et le.s ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale à la porte. La cabale, deux fois payw, .so lais- .sera renvoyer, et cette exécution dispose toujours bien lo public.
— Deux cents billelsl quels gens précieux ! s'écria Finot.
— Oui! avec deux autres jolies actrices aus.si richement entretenues que Florino et Coralie, je mo tirerais d'affaire.
Depuis deux heures , aux oreilles du Lucien, loul .se résolvait par de l'argent. Au tlii'âlre comme en librairie, v» librairie comme au journal, de l'art et île la gloire il n'en était pas (|ueslion. O's coups du grand Iwlancier do la monnaie, répétés sur sa tète et sur son cœur, les lui martelaient, l'endant que ronliestre jouait l'ouverture, il no put .s'empèclior d'opposer aux apiJauilissemeiis et aux siftleis du parterre en émeute les scènes de poé-it< calme et pure (ju'il avait goi^lées dans l'Imprimerie de Uivid, ijuand tous lieux ils voyaient les merveilles de l'art, les not>le.4 triomphes du gi'-nii-. In gloire aux ailes lilaiiclies. Kn so rappelant les soirées du rénocle, une Inrnio brilla dans les yeux du poêle.
— yu'avez-rousT lui dit Etienne Ix)usleaii.
— Je vois la poésio dans un l>ourl>u<r, dil-il.
— i:ii ! mou cher, vous ave/. eiic<ire des illusion!) ?
— Mais f,iut-il donc ramper el siil'ir m ces gros Malifat et Ciunusol, Ci)inme lesnciriies .subi.vs«'nl Us journaliste», comme nous subissons les libraires?
— Mon pelil, lui dil à l'oredle hliennc en lui montrant Finot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni laleiil, mais avide, voulant In fortune h loul prix, et babilceti nl-
laires, <|ui. dans In liouli>| le Dnnnal, ma pris)|ii«rnnle
pour ci'iil en nynni l'air tie m'iibliKerT. . l.li bien! il n Je« leilres où pluiieiirs génies en herbe »onl h p>noux devanl lui pour cent francs.
Ciie roniraclion ransée par le dégotll mtm le r<vur ilo Lucien, ijui se rap|>ela : Final, nif rrui franctf ce deutia laivui .sur le lapis vert du la rédorliDii.