‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 36 sur 45 · DB BALZAC. — II · texte numérisé non relu

DB BALZAC. — II

(I.ilrail Uo la Ct/miàtt humaint.)

fé

DE BALZAC

— Plutôt mourir! dit-il.

— Plu'nt nvre! lui rpjiondit Etienne.

Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les coulisses pour donner quelques ordres.

— Jlon cher, dit alors Finot à Etienne, j'ai la parole de Dauriat, je suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai traité pour trente mille francs comptant, à condition d'être fait rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la presse, les journaux existnns ?pTonl seuls conservés. Dans six mois, il faudra un million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Ecoute-moi. Si tu peux faire acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal, avec deux cent Cinquante francs par mois. Tu seras mon prOte-nom. Je veux pouvoir toujours diriger la rédaclion, y garder tous mes intér&ts, et ne pas avo r l'air d'y être pour quelque chose. Tous les articles te seront payés à raison de cent sous la colonne ; ainsi tu peux le faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore quatre cent cin(juante francs par mois. Mais je veux rester maître do faire attaquer ou défcmlre les hommes et les affaires à mon gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés qui ne gf^neront point ma fiolitiquP. Peut-être serai-je ministériel ou ultra, jo no sais pas encore ; mais je veux conserver, en dessous main, mes relations libérales. Je te dis tout, î> toi, qui es iln bon Phrant. Peut-être te ferai je avoir les Chambres dans le journal où je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ain'i, emploie Florine à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste : je n'ai que quarante-huit heures pour me di'dire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs h son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers gralif, et gagne dix mille fï-ancs, puisque le tout ne lui en coûte que cinquante mille. Mais, dans un an, le rrcueil vaudra deux cent irnlle fraiics h vendnî h la cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens d'amortir les journaux.

— Tu as du boBlieurl .s'écria Lousteau.

— Si tu avais passé par les jours do misère que j'ai connus, tu ne dirais pas ce mot-là. Mais d.ins ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un malheur sans remède : je suis fils d'un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire arriver ; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir d(>s millions. Jo ne sais pas si, de ces deux choses, la nH-olulion n'est pas la jiUis facile. Si je portais le nom do ton ami, jo .serais dans ntio belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finol en se levant. Je vais h l'Opéra, j'aurai ficut-i'lre un duel demain : je fuis et signe d'un F un article foudroyant contre di'ux danseuses qui ont des généraux pour nmis. J'attaque, et raide, l'Opéra.

— Ah l)ah I dit le directeur.

— Oui, chacun lé'-ine avec moi. répondit Finot. Celuici mo rciraiiche mes loges, celui-là rdiisc de n\i\ [)renilre cinquante abonnemens. J'ai doiuK^ mon ultimatum à l'Opi-ra : je veux nminlenant cent abonnemens et cpi:itre lori's piir mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents »lM)nn<>s servis et mille pnyaiis. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents niilri-s abonnemens : nous serons à tiwi/.i- cents en jaiivjf'r...

— Vous finirez |>ar nous ruiner, dit In directeur.

— Vous êtes bien mnlnrln, vous, avec vi>s dix nhontinmensl Jn vous ai fait faire deux bons articles nu Coniititnlionnel.

— Oli I jn ne me plains pas de vous I s'écria le directeur.

— A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tn me donrierns réponvi aux (''ranrnls. où il y n uni' premi^r^ repn'- •entniion; et, romme je ne pourrai pas fiilro l'urtidr, lu priiidras ma logo au journal. Jfi le dinino la pnilércncc .

tu t'es échiné i our moi, je suis reconnaissant. Félicien Vernou m'offre de me faire remise des appointemens pendant un an, et me propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal ; mais j'y veux rester maître absolu. Adieu.

— Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau.

— Ohl c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Etienne sans se soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte de la loge.

— Lui ?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la considération générale, et peut-être aura-t-il des amis...

— Bon Dieu I dit Lucien, quelle caverne I Et vous allez faire entamer par cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant Florine, qui leur lançait des oeillades.

— Et elle réussira. Vous no connaissez pas le dévouement et la finesse de ces chères créatures, répondit Lousteau.

— Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent lotîtes leurs fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment, dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose d'autant plus belle, qu'elle produit un plus violent contraste avec son entourage.

— C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.

— Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Votre ami fait Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tousses effets; elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas le souffleur, aïonsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin, dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui dire que vous êtes parti.

— Eh ! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper, qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle Mars.

Le directeur partit.

— Mon ami, dit Lucien à Etienne, comment! vous n'avez aucun scrupule de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce prix-là.

Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement.

— Mais, de quel pay.s êtos-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.

— Mais voire conscience?

— La c,ons(^ience, mon cher, est un de ces bAtons quo chacun prend [)our battre sim voisin, et dont il ne se sert jamais [lour lui. Ah çà 1 à qui diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en un jour un miracle que j'ai attendu peiiilant diHix ans, et vous vous amusez à en discuter les moyens? Comment! vous qui mo paraissez avoir de l'espril, qui arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aven1urii>rs intellectuels dans le monde où nous sommes, vous. barbotez dahs des s( rupules do religieuse (|ui s'accUse d'avoir mangé son œuf avec concupiscence?... Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef, jo gagno d(Mix cent cin(|i\ante francs do fixe, jo prends les grands lli(',1trrs, je lai'S(> à Vernou les théâtres de vauileville, vous mettez le pied à l'étrier en me succéilaht dans tous les th('!ltres des boulevards. Vous aurez alors trois francs par (oliinne, (M veus en écrirez une pnr jour, trente par mois, qui vous prodiiirniil (piaire-vingl-dix francs; vous aurez pour sol\ant(\ francs de livres à veUdre à Barbet; puis vous pouvez demander mensuellement à vos tliéfttres dix billets, en tout quarante billets, ipie vous vendrez quaranlii frani's au Barbet des IhéSires, un honime arec (]ui je V(Uis meitrni en ri'lalion. Ainsi, j(^ voud vois deux cents francs par mois. \'ous pourri(>z, en vous rendant >ifile à Finot, placrT un article d(> cent francs dans son houveau jounial iiehdomndaire, au cas où vous déploieriez uh talciU transréndont; car Ift on .signe, et il ¥10 faut plus rien Utthcf

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

comme dans le petit journal. Vous aurioz alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des gens de talent, conirae co pauvre d'Arlhez, qui dînent tous les jours chez Flicoteaux : ils sont dix ans avant de gagner cent écus. Vous vous ferez avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus de la librairie, si vous écrivez pour elle. Or, un sous-préfet n'a que mille écus d'appointemens, et s'amuse comme un bâton de chaise dans son arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller au spedacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une latigue; mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres. Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé d'invitations, de parties avec les actrices ; vous serez courlii>é par leurs amans ; vous ne dînerez chez Flicoleaux qu'aux jours où vous n'aurez pas trente sOus dans votre poche, ni pas un dîner en ville. Vous ne saviez où donner de la tête à cinq heures dans le Luxembourg, vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous réussissons, vous pouvez, avec trente bons mots imprimés à raison do trois par jour, faire maudire la vio à un homme; vous pouvez vous créer des rentes de (ilaisir chez toutes les actrices do vos théâtres, vous pouvez faire tomber une bonne pièce et faire courir tout Paris à uno mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimeries Marguerites sans vous en rim donner, vous pouvez 1(! faire venir, humble et soumis, chez vous, vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez dans trois journaux dillérens trois articles qui menacent do tuerquelquesunes des spéculations do Dauriat ou un livre sur lequel il compte, vous le verrez grimpant à votre mansarde et y séjournant comme une cléniatile. Enfin, votre roman, les libraires, qui dans co moment vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queuo chez vous, et le manuscrit, que le père Doguereau vous estimait quatre cents frants, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs 1 Voilà les bénéfices du métier do journaliste. Aussi déli'ndons-nous l'approche des journaux à tous le^ nouveaux venus; non-seulement il faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer. Et vous chicanez voire bonheur I... Voyez : si nous no nous étions pas rencontrés aujourd'hui chez Flicoleaux, vous pouviez faire le pied de grue encore pendant trois ans ou mourir de laim, comme d'Arthez, dans un grenier. Quand d'Arthez sera devenu aussi instruit <|ue Diylo et aussi grand écrivain que Rousseau, nous .lurons fait notre fortune, nous serons maîtres de lu sicime cl de s.» gloire. Finot sera déjiulé, propriétaire d'un grand journal; et nous .si^rons, nous, c<^ que nous aurons voulu être : pairs do France ou détenus à SainlfrPélugio pour dettes.

— Et Finot vendra son grand journal aux minùslres qui lui donrii'ront le (ilus d'argent, C(jmine il vi nd ses élogi^s à madame Itaslicnno en di;nigrant madiiuoisclle Virginie, cl prouvant que les chapeaux de la preiuière .sont siipi;rieiirs à ceux (jue le journal vantait d'abord 1 s'écri» Lucien en s(! raf)peliinl In scène dont II avait tilé li-moin.

— Vousêlrs un niais, mon cher, ri'pniiilil l.onslc;iu d'un ton sec. Finot, il y a trois ans, marchait. sur les liges de ses liolte.s, dînait che/Tabarà dix-huit sous, brochait un prospectus pour cljx francs, et son habit lui tenait sur le corps par un Iliy.slère iiussl impt-inUrable que celui de riiiiiiiaculée conccplion. Finot a inaiiilcnaiit, à lui seul, .son lournal e.sli nié cent niilli^ lianch; <iv(«( les iibonncniens pii)es et non servis, avec Ich aboniieiiiens réels et les roiilnluilioiis indirectes perçues par son oncle, il gagne vingt mille franc» par un ; il a tou^ les jours les phissomplueiix .lliiers du inondi', il u cabriolet de|iujs un nioi.s ; enllii le voilii ileni.iinà la lêled'iin journiil lieliduinadaire, avec unslxièiiin de la proprii'li' pour rien, cliicj cent Iranc.s par mois du Iraiteiiicnt, auxquels il njonleia mille francs do réilaclioii oblenue gratis et qu'il |i ru payer à ses a^surléH. Vous, In pri^ niiar, .si FInol consent A tous pa)er cinquante francs l.i feuille, sere2 trop heuri'ux di< lui upiiorler Iruik uilirles pour rien. tjuunUvuusuurvu gugiié cent nulle lranc«, vous

pourrez juger Finot : on ne peut être jugé que par ses pairs. N'avcz-vous pas un immense avenir, si vous obéissez aveuglément aux haines de position, si vous attaquez quand Finot vous dira : « Attaque! » si vous louez quand il vous dira ; « Loue!» Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un, vous pourrez rouer votre ami ou voire ennemi par une phrase insérée tous les matins h notre journal, en me disant: Lousleau, tuons cet homme-là! Vous réassassinerez votre victime par un grand article daas le journal hebdomadaire. Enfin, si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.

— Ainsi, vous croyez que Fiorino pourra décider soa droguiste à faire le marché? dit Lucien ébloui.

— Je le crois bien ; voici l'entr'acte, je vais déjà lui en aller dire deux mois, cela se concluera cette nuiL Uno fois sa leçon faite, Florine aura tout mon esprit et le sien.

— Et cet honnête négociant qui est là, bouche béante, admirant Florine, sans so douter qu'on va lui extirper trente mille francs I

— Encore une autre sottise t Ne dirait-on pas qu'on lo vole? s'écria Lousteau. Mais, mon cher, si le ministère achète le journal, dans six mois le drognisfe aura peut-être cinquante mille francs de ses trente mille. Puis Matifal ne verra pas le journal, mais les intérêts de Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ilsso partageront l'affaire) sont propriétaires d'une Revue, il y aura dans tous les journaux des articles bienveillaus pour Florine et C.oralie. Florine va devenir célèbre, elle aura peut-être un engagement de douze mille francs dans un autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et le^ dîners aux journalistes Vous ne connai.ssoz ni les hommes, ni les allaires.

— Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agréable.

— Et, reprit Lousleau, il sera scié en deux par mille raisonnemens jus<|u'à ce iju'il ait montré à Fiorino l'acquisition du .sixième acheté à Finol. Et moi, le lendemain, je serai rédacteur en chef, et je gagnerai mille francs par mois. Voici donc la fia de mes misères 1 s'écria l'amant de Florine.

Lousteau sortit, laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de pensées, volant au-de&sus du monde comnto il est. Après avoir vu aux galeries de Bois les tic4.dles de la librairie et lu cuisine de lu gloire, après s'êlro promené dans les coulisses du tliéillre, le poète apercevait l'envers dos consciences, le jeu des rouages de la vie |«risieiine, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur île U)usleau en admirant Florine en scène. Deji), |M-n<laiil quelques instaiis, il ava>t oublié M tlilul. Il diineura là durant un temps ina|)prr'ciable, pi>ul-êtro cinq niinule>. Ca' lut un<< éternité. Des pensi'es ardentes enflamiiiuienlsoii Ame, comme .sessims étaient (mibrasé.s par In specl.icle do C(\s actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges étincelunles. vêtues do basquines voluptueuses à plis licniicieux,àjupes couritti, montrant l-ur» jiinlie,sen Iws rouges ù coins vitIs, chuiivtées de manière h ini'tire un parterre eu émoi. Deux CJ>rru|itiuns iniircliuienl sur deux lignes parallèles, comme deux iiap|ies qui, iI.iiik une iiiuiidalion, veillent .se rejoindre; elles ile\i'ruienl li< poa'le accoiiili' dans le iHun de la loge, le bras sur le velours rou||«' lie l'appui, lu main |>endanle, les yeux llxi'-s sur la Iode, et d'aul'iiil plusacci-ssilde iiiix encliaulemeni dr ri'Ite vio iih^langée d'ei l,in s el de uuagi<s, qu'elle bnllail ruilillie un Imi d'urlillco «pre.s la inul proiiiiule île mi tio lruvHill<'UM-,«il4rnre. iiionotoue. Tuiil h coup la luniièif niuourouyt 4'w\ O'il rnivsela sur les yeux lnllllentll^ de Lucien, en lluii.iiit le rideau du Ihi'All'e. |.e poêle, réveillé de son <'liKi>urd>sM-mi'iit, reciinnnl l'ii'il de (.inMlie qui le brOlail; il Inik-.i I.i lêle, el regurdu t;uiiiu»ol, qui rentrait alor» dues la i<>n» en Carr.

CM nm/ileur élnil un Ix» jr"* •'• K™» m»rei»/irHl do •uierict Ou l.i rue dw Dou^lullO•ks tuéu «u Inbuual do

DE BALZAC

commerce, père de quatre enfans, marié, pour la seconde fois, à une épouse légilime, riche de quatre- vingt mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un bonnet do cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son compte do bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir Coralie à tout rompre. Coralieélait toutes les vanités réunies de ce riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois; il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanclionnée par la présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés, aux yeux égrillards, et très digne. Les répugnances do Lucien se réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des poêles déplia ses ailes blanches : mille souvenirs environnèrent do leur> horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême, qui retomba dans la rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.

— Ma chère, il pense à toi comme au Grand Turc, dit Florine à voix basse, pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme, une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris, la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles elle ressemblait, et dont le sortdevâit être le sien, était le type dos fillesqui exercent à volonté la Hiscination sur les hommes. Corglie montrait une sublime figure hébraïque, co long visage ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du désort. Ces yeux étaient entourés d'un corde olivâtre, et surmontés de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis, siégeait une magnilicencc de pcn-ée qui aurait pu faire croire à du génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit malgré son nez ironi(iuo et fin, sans instruction malgré son expi'rience ; elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses. Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses épaules dorées, avec la f,orgo chantée par le Dinliijuo des Cantiques, avec un cou mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés, d'une poésie vraiment oricnlale, étaient encore mises en relief par le costume espagnol convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie do la siillo, où tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basr|uiiie, et flattaient sa croupe and.ilouse, ijui imprimait dos torsions lascives à la Jupi^ Il y eut un moment où Lucien, en voyant celto cnViture jouant pour lui srul, se Sfjuciant du Camusot autant ijue je gamin du |inniilis se sourie de la pelure d'une pomme, mil l'amour sensuel audcs-us do l'amour pur, la joiiissjincrNiu-dossus du désir, ot le démon do la luxure lui soulfla d'atroces pon>éos.

— J'ignore tout do l'amour (pii so roule dans In bonne chère, dans le vin, <lans les joies do la malière, so dit-il. J'ai plus encore vécu (lar la [lenséo quc! par le fait. Un homme qui veut tout poindre doit tout roniiallre. Voici mon (iromier souper lasiueux, ma pri'mière orgie avec un monde étrange, pourquoi no goûlerai'^-je pas une fois ces délices si O'Ièbrcs où so runionl les grands seigneurs du derniPT .liècln en vivant avec des impures? Quand ce ne wnill qu(i (»our los Iransporlor dans les belles régions de l'amour vr.ii, ne faut- il p,iK .iiiprondrf! les joies, les porfoclions, les transports, les ressources, l(!s llnossos do l'amour di'H courtisanes ot dos actricvsT N'ost'Ce pas, après tout, la

poésie des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités gardées par des dragons inabordables ; en voilà une dont la beauté surpasse celle de Florine, que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs, quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni do la veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse que les princes, surtout quand je n'aime encore personnel

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette fosse, il nageait daas un désir, eniraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie pourra, dans quelques jours, avoir trente mille fiancs par an pour sa beauté. Elle est encore très sage. Vendue par sa mère, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandys, elle a trouvé ce bon Camusot, qu'elle n'aime guère ; mais il est comme un père pour elle, elle le souffre et so laisse aimer. Elle a refusé déjà les plus riches proposit'ons, et se tient à Camusot, qui ne la tourmente pas.Vousêtos doncson premieramour.OhI elle a reçu comme un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée l'arraisonner dans sa loge, où elle pleure de voire froideur. La pièce va tomber, Coralie no sait plus son rôle, et adieu l'engagement au Gymnase que Camusot lui préparait!...

— Bah?... pauvre flilcl dit Lucien, dont toutes les vanités furent caressées par ces paroles, et qui se sentit le cœur gonflé d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus d'événemens que dans les dix-huit premières années de ma vie.

Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine conire le baron ChAtclet.

— Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Co baron est un beau de l'f'mpire, il est ministériel; il nous va, je l'ai vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est souvent dans la logo do la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à votre exmaîtresse, un os de sèche. Attendezl Finot vient de m'envoyoT un exprès me dire quo le jeurnal est sans copie, un tour que lui joue un do nos rédacteurs, un drôle, le petit lloclor Merlin, à qui l'on a retranché ses blancs. Finot, au désespoir, broche un article contre les danseuses ot l'Opéra. Eh bieni mon cher, faites l'article sur cette pièce, écoulezla, ponsoz-y. Moi, je vais aller dans lo cabinet du directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle dédaigneuse, qui no seront pas à la noce demain...

— Voilà donc où ot comment so fait le journal? dit Lucien.

— Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, lo journal est toujours sans copia à huit heures du soir.

On nomme, en argot typographique, copie le manuscrit h composer, sans doute parce ([ue les autours sont censés n'envoyer que In copie d(î leur ouivre. Peut-être aussi eslco une iroiiupio Iraduclion du mot latin copïa (abondance), caria co|>lo mainpio toujours!...

— Le grand projet, qui no se réalisera jamais, est d'avoir (juelques numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, rt il n'y a pas une lign(>. Je vais dire à Vernou et à Nathan, (lour Unir hrillninmont le niuniTO, de nous prêter une vingtaine d'é|iigrammi'S sur l(>s di'putés,sur lo chancelier Criizo'', sur les ministres, et sur nos amis nu besoin. Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est coinnuun corsaire (lui charge ses canons avec les écus do sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituul dans volro article, ot

DN GRAND HOXIME DE PROVINCE A PARIS

TOUS aurez fait un grand pas dans l'esprit de Finot : il est reconnaissant par calcul. C'est la meillpure et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du monl-depiétél

— Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment! il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...

— Absolument comme on allume unquinquet.,. jusqu'à ce que l'iiuile manque.

Au moment où Lousteau ouvrait la porte do la loge, le directeur et du Bruel entrèrent.

— Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire do votre part à Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait, elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer. On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

— Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.

— Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur, Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la porto, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or donne à Coralie doux millo francs par mois, paie tous ses costumes et ses claqucurs.

— Comme roire promesse no m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit sult;mos(|uement Lucien.

— Mais n'ayez pas l'air de la rebutor, cette charmante fille, dit le suppliant du Bruol.

— Allons, il faut que j'écrive l'article sur votro pièce, et que je sourie à votre jeune première, soit I s'écria lo poêle.

L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie, qui joua dès lors morvoillousomonl, et lit réussir la pièce. Boullé, qui remplissait lo rôle d'un vieil alcade, dans lequel il révéla pour la pnîmière fois son talent pour se grimer en vieillard, vint, au milieu d'un tonnerre d'applaudissemens, dire : Mesnieurs , la pièce que nom avonn eu l'honneur de représenter eut de MM. Raoul et du Vruet.

— Tiens, Nathan est de la |»ièro, dit Lousteau, jo no m'otoniio plus lie l'inténM ([u'Il y prend, ni do sa présence.

— Coralie I Coralie I s'écria le parierre soulevé.

De la loge où étaient les doux négocians, il partit uno voix de loniiorro qui cria :

— Et Florinol

— Florinc et Coralie I répétèrent alors quelques voix.

Lo rideau se reliiva ; lioullé reparut avec les deux actrices, à qui Matif'iit et Camusot jetèrent chacun une couronne. Coralie ramassa la sienne et la tendit a Lucien. Pour Lucien, ces doux lioures passées au théAlri' fiirciil comme un ri>ve. Les coulisses, malgré leurs horreurs, avaient commencé l'œuvre de cotte fasi-ination. Lo poète, encore innoci'nt, y avait respiré lo vont du désordre et l'air do la vohqilé. Dans cessâtes couloirs encombrés de machines, tH OÙ funiont dcsqiii!i(|uels huileux, il règne comme une peste qui dévore l'Ame. La vie n'y est ni plus sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses sérieuses, et les choses impe.ssiblcs paraissent vraies. (;e fut donc comme un iiar('olic|ue pour Lucien, et Coralie acheva do le [iloii;,'or dans une ivrovio joyeuse \.() lustre s'éloi)<nil. Il n'y avait (ilns alors dans la salle ipie dos ouvreuses <|ui faisaient un singulier hruil en ôliint h's polils bancs et ferninnt les lngi's. l.n r.uiipo, soiilflée comme uni; seule chaiulelle, r<'>|ianilit une odeur infi!cle. Lo riiloau se lova. Uno lanleriin desr(<nclil du cinlro. Le» pompiers roiiimoncèront leur rondo aver les garçons de sorfice. A la (éorio de la srriie, nu spectacle dos logos pleines de jolirs rcmiiios, aux él<)urdis...inlos liunièri'v, h la Hpli'ndido niagiodes diicornlionsel di'sciislumes neiils, succédaient l« IVold, l'horreur, rob.scurllé, lo vide. Co fut hideux.

— Eh bien I viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théAlro.

Lucien était dans une surprise indicible.

— Saute do la logo ici I lui cria lo journolislo.

D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables enûn à des papillons rentrés dans leurs larves.

— Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en tremblant.

— Volontiers, dit Lucien, qui sentit le cœur de l'actrice palpilant sur le sien comme celui d'un oiseau, quand il l'eût prise.

L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte qui se frotte à la jambo de son maître avec une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble ! lui dit-elle. Tous quaire sortirent, et trouvèrent deux fiacres à la

porte des acteurs qui donnait sur la rue des Fos'és-du- ■Tomplc. Coralie fit mon er Lucien dans la voilure où élaient déjà Camusot et son beau-père, le bonhommo Cardot. Elle offrit la quatrième place à du Bruel ; le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau.

— Ces fiacres sont intïlmes! dit Coralie.

— Pourquoi n'avcz-vous pas un équipage ? répliqua du Bruel.

— Pourquoi? .s'écria-t-ello avec humeur ; je ne veux pas lo dire devant monsieur Cardot, qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous (juo, petit et vieux comme il esl, monsieur Cardot ne donne que trois cents francs par mois à Floreniino, juste de (pioi payer son loyer, Sii p3iéo et ses S0C(iues. Le vieux marquis de Roc hi'gudo, qui a six cent mille livres do rente, m'ulfro un coupé depuis deux mois. Mais je sais une artiste, et non uno Mlle.

— Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement Camusot ; mais vous no me l'aviez jamais demandée.

— Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aimo uno femme, la laissc-t-on jia langer dans la croilo et risquer de se casser les jambes en allant à pied T II n'y a (|iie ces chevaliers do l'auno pour aimer la boue au bas d'une robe.

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa lo coeur do Camusot, ("oralie trouvait la jambe de Lucien ei la pressait entre les siennes; elle lui pril la main et la lui serra. Elle se tut alors, et (larut concenliéedans une de ces jouissances inlinies ipii n-comiH'nsent ces pauvr<'s créalun-s do tous lonrs chagrins passifs, de leurs malheurs, et (|ui dévolop[)ent dans leur Aine une (lné^io inconnue aux autres femmes, à qui ces violons contrastes manquent, heureusement.

— Vous avez fini par jouer aussi bien (|ue mademoiselle Mars, dit du llruol h Coralie.

— Oui, dit Cauiusol, niadeinoiselle a eu (|uor|uo cli(<so nu commonroineiil qui la cliill'unnail ; m.iis, ilès le milieu du socond acio, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre suotès.

— \-X moi pour la moitié dans lo sien, dit du Drucl.

— Vous vous battez de la chape do rév<*c|ue, dil-<>llo d'uno voix altérée.

L'aolrice prodin d'un moment d'olxrurilé pour porter n ses lèvres la main de l.iirieii, ol l.i kiivi eu In tnouilliinl do pleurs. I.urion tut alors ému jU'.i|uo d;un la inoollo du ses os. 1,'liiuniliii^ <lo la courli'-.iiio .imourouv comporle dos fnn>;nilliomo< niornlr» ipii ou ri'moiilroiil au\ nngi-!».

— Monsieur va l'niro rarliclo, dit du Hruil en parlant h I.urion, il [leiit écrire un rharmnni paragraphe .sur uotn^ rhèro Coralie.

— Oh I rendez-nous ro petit service, dit (^imusol nvec la voi\ d'un honiine A f^'oiioux il.'vniil Lucien, »ous Inuiveroz en moi un .serviteur bien disposé pour vous, en tout leinp'i.

— Mais Inliwx done Ji monsieur «on Jnd«'pcnilnnco I cria l'nclrit o eiirngée, il érnrn ce ipiil voudra ; orliele<-inol des voilures, ol non pis des éloges.

— Vous les nure/ h très Intn marché, n-pondil (Milimenl Lucien. Je n'ai jomnis non ikrit dan» les Journaux, jo no

DE BALZAC

r/j-no KH

suis pas au fait de leurs mœurs; vous aurez la virginité de ma plume. I

— Ce sera drôle, dit du Bruel.

— Nous voilà rue do Bondy, dit le père Cardot, que la sortie de Coralie avait altéré.

— Si j'ai les prémices de ta plume , tu auras celles de mon cœur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à couchpr. pour y prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses les négocians enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifaf, qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris en voyant une salle à manger artistemenl décorée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée do jardinières pleines de fleurs, et un salon lendu de soie jaune relevée par des agrémens bruns, où resplendissaient les meubles alors à la mode, un luslre de Thomire, un tapis à dessins perso. La pendule, les candélabres, le feu, tout était do bon goût. Maiitat avait laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. Aussi Malifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses; il semblait avoir sans cesse devant lui le chitlre des mémoires, et regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.

— Voilà pourtant ce que je serai forcé do faire pour Florentine, était une pensée qui se lisait dans les yeux du pèro Cardot.

Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, Etienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en maître de maison devant la cheminée, en causant avec le directeur, qui félicitait du Brui-I.

— La copie I la copie 1 cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du journ.il. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientc^t Uni.

— Nous arrivons, dit Etienne. Nous trouverons une table cl du feu dans le boutloir do Florini;. Si monsieur M-.itifat veut nous procurer du papier et do l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s'habillent.

C.irdot, Camusot et Matilat di-parurent, empressés de chiTiher 1rs plumes, les canifs, et tout ce (|u'il fallait aux df'ux écrivains, lin ce moment, une des plus jolies danseuses de ce tcm|)S. Tullia, se pr('Ci(Mla dans le salon.

— Mon cher enfant, dil-ollo h Finot, on t'accorde tes cent iibonnemens. Ils no coûteront rien h la direction, ils sont déjà placés, imposés au chant, U l'orchestre et au corps d(! ballet. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges, linlln, voici le prix du premier trimestre, dit-ollo on présentant doux billets do Ijaiiquc Ainsi ne (n'i-cliine pas.

— Je suis perdu I s'écria Finot. Jo n'ai plus d'orlicle do Ifttn pour mon numéro, car il faut aller supprimer ma dia- Iribo...

— yuoi beau mouvement , ma divines Lais I s'écria IHomlrl, <)ui suivait la danseuse avec Naihan, Vernou et <:i(iiidi' ViKuon, amené par lui. Tu resteras h soujmr avec nous, cliiT amour, ou jo le luis écrawr coirune un papillon que lu es. lui la qiialilé lU- daiisriisn, lu n'excileias ici aucune rivalité de talent. Quant h la beauté, vous avez toutes trofi d'RKpril pour Otre jalouses en public.

— Mon l)ieul mes amis, du llruel, Naihan, DIondet, sauvez iiiiii! 1 ri.i I leul. r.ii licsciiii i|i' ciiiii colonnes.

— J'en ji-rai dnix avrt la pièci', dit Linii>n.

— Mon KUjel en doiini^ra bien deux, illl Luusieou.

— l'Iti bieiil Naihan, Vernou, du Brud, liiilos-ni'ii les pPiiHanlerie.H d4i In lin ; ('<' bruve lllondel pourra bien iii'i.i- Iroyer Iun deux petites colonius de In prennèru paKe. Je

cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es ven» avec ta voiture?

— Oai, mais le due y est avec vm ministre allemand,

dit-elle.

Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.

— Un allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusille' rons à coups de hardiesses ; il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.

— Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui parler? dit Finot. Allons, du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Men Dieu 1 Tullia est-elle belle ce soir!...

— Nous allons être treize l dit Matifat en pâlissant.

— Non , quatorze 1 s'écria Florentine en arrivant ; je yeux surveiller milord Cardot |

— D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est aceon\pagné de Claude Vignon.

— Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah rà I vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez du Bruel : c'est un vaudeviUisto, il est capable de faire quelques méchantes pointes ; élevez-le jusqu'au bon mot,

Lucien, animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.

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