PANORAMA DRAMATIQUE
Première représentation de V Alcade dmis Vcmbarras , imbroglio en trois actes — Débuts de mademoiselle Florine. — Mademoiselle Coralie. — Boulïé.
« On entre, ou sort, on parle, on se promène, on cherche » quelc]ue chose, et l'on ne trouve rien. Tout est en rii- » meur. L'alcade a perdu sa fille et reirouve son bonnet ; » mais le bonnet ne lui va pas, ce doit être le bonnet d'un » voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on parle, » on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit « par Irouver un homme sans sa fille, et s;i tille sans un » iiommo, ce qui est satistaisanl pour le magistrat, et non » pour le public. Le calnic renaîl, l'alcado veut interroger » l'homme; ce vieil akade s'assied dans un grand fauteuil » d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Rspagne » est le seul pays où il y ait des alcades attachés à do » graiules manches, où se voient, autour du cou des al- » rades, des fraises (jui, sur les théâtres do Paris, sont la » moiii(' de leur place et de leur gruviié. Cet alcade, qui a » tant trottiné d'un petit pas do vieillard poussif, est Boullé, » BoulVé le successeur de Potier, un j(nine acteur qui lait » si bien les vieillards (pi'il a fait rire les plus vieux vieil- » lards. Il y a un avenir do cent vieillards dans ce front » chauve, dans cette voix chevrolantc, dans ci's fuseaux » Ireniblans sous un corps do Géronle. Il est si vieux, co » jeune acteur, ipi'il effraye ; on a | eur que sa vieillesse » ne se communi(]iio (Himiiio une maladie contagieuse. Et » ipicl admirable aliMde I Quel ilianiiaiit sourire inquiet I » (|iiflle liètlse imporlaiilel quelle diguili' slupide I quelle « liésilalniii judiciaire I Comme cet hommo .sait bien que )) tout peut devenir nlleriialivement faux et vrai 1 commo » il est digne d'étie le miiiistro d'un roi ronslitulionnel I » A chai;uni> des demandos de l'ali ade, liiicdmiu l'inler» » roge; Boidl'i' ri-pund ; en sorte que, (pirslHumé par la » réponse, l'alcade éclaircit tout par .ses doinandes. Celle » scène, éminemment comique, oii respire un parl'iim do » Molière, a mis In salle en joie. Tout le monde est d'ae- » lord, mais je suis hors d'état de vous dire ce (pii est » clair el Cl' qui est obscur. La llllo do l'alcadi^ l'Iail là, ri"- « présenti'e par une véritable Andalouse, une INiingnole » aux yeux es|ingnols. nu teint espagnol, .'i la laille t^spa- ). gniili', il la dciiiarcbe espagnole, une lîspngnolo de pi(>(l I) 111 cap, avec »ou poignard dans sa jurrelicro, son «mour
DN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
) au cœur, sa croix au bout d'un ruban sur la gorge. A la ) fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment allait la ) pièce, je lui ai dit : Elle a des bas rouges à coins verts, ) un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la ) plus belle jambe de l'Andalousie 1 Ah 1 cette fille d'al-
> cade, elle fait venir l'amour à la bouche, elle \t)us donne ' des désirs horribles, on a envie de sauter dessus la sc^ne, ) et de lui oflrir sa chaumière et son cœur, ou trente mille
> livres de rente et sa plume. Cette Andalouse esl la plus
> belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'ap[)eler I par son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on < ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Eilo 1 sera ce qu'elle voudra être, elle est née pour tout faire. 1 N'est-ce pas ce qu'il y a de mieux à dire d'une actrice I au boulevard ?
% Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris,
> avec sa figijre de camée et ses yeux assassins. J'ai de- ' mandi* h mon tour d'oîi elle venait, on m'a répondu I qu'elle sortait de la coulisse, et se nommait mademoii srile Florine ; mais, ma foi I je n'en ai riea pu croire,
tant 'elle avait do feu dans les mouvemens. de fureur ' dans son amout. Cette nvale de la fille de i'aleade est la i femme d^m si-igneur taillé dans le manteau d'Almaviva, I où il y a de l'étofle po\ir ceni grands seigneurs du boulevard. Si l'Iorino n'avait m bas rouges à coins verts, ni • souliers vernis, elle avait une mantille, un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle ' est! Elle a fait voir A merveille que la tigresse peut de- ' venir chatte. J'ai coin[iris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquans que ces deux Espagnoles i se sont dits. Puis, quand tout allait s'arranger, la bêliso I do l'alcade a tout rcbrouillé. Tout ce monde de flami beia\\X, de riches, de valets, do Figaros, de seigneurs, ■ d'alcades, de filles et &■ femmes, s'est remis à chercher, aller, venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse Coralie, m'ont entortillé do nouveau dans les phs de leur basquine, de leur mantille, et m'ont Iburré leurs petits pieds dans l'œil.
T> .Fai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, sans avoir nécessité l'intervention du commis-saire do police, ni scandalisé la salle, et je croi'i, dès lors, h la puissance de la morale publicpie et religieuse dont on s'occupe ?» la chambre des députés. J'ai [lu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime diMix femmes sans on ê(ro aimé, ou <pii en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les alcades ou que les alcailes n'aiment pas ; mais qui, h coup srtr, est «n brave seip-neur qui aime (]\)c|qu'Mn, lui-mêm''ou Dieu, comme [lis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davanla;,'!', allez au Panorama-Pramalique. Vousveil."! siifllsammcnl prévenu (ju'il faut y aller une première fois pour se faire A ces tnomplians bas rouges à coins veris, h ce petii pied plein de promesses, (i ces yeux qui filireiit le soleil, fi ces finesses de femme parisienne déi,'iii'.ée en Andalouse, et d'Andalouse décuisi^e en Pari^ieruie : puis, une seconde l'ois, pour jonir de la pièce qui f lil mourir de j-ire sous fortmi de vieillard, pleurer sous forme de seigtimir nniourenx. I,n pièce n réussi sous les deux espèces, l/auleur, <pii, dit-on, a pour collaborateur un de nos grands pni'Ies, a visé le succè-, avec \mi^ fille amonreusi» darrs chaque mnin ; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son [nr- |r>rre en émoi, les jambes de ces df ux fllle.s semhl'iienl «voir plus d'cspnt que l'auteur. Néanmoins, qiiattd les rti-nx rivales s'en allaient, on trouvait le dialo^ne sprrlluel, ce qui |iro>ive assi-z victorieusement l'excellence de 1.1 pièce. L'auteur a éli'» nonuné au miln'U d'applnudivsemeiis (]iii onl donni' des inquiiMudes h l'archilecle de la salle ; mais l'auteur, hnbilué i\ ces mouvemens dn Vésuve Aviné qui bout scais le lustre, ne tremblait pas : c'est munsii'ur du Hcunl. Quant aux Meux ncirlce^, ellis ont
dansii le I.IMIrux linliTo de Si'Vllle. qui « troilVé gr,1n>
devant les pl-nN du ciinrtle »>ilh«lois, et qu^ Ia fcn^uria permiti.lWiljtré la ItfsrlwNejpMW.'OBboldWmiIrltJ»
» attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur » reste d'amour, et j'ai la charité de les avertir de tenir lo » verre de leur lorgnette très limpide. »
Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un arlicle, dit de mœurs, intitulé VEx-Bemi^eKqm commençait ainsi :
« Le beau de l'Empire est toujours un homme long cl
» mince, bien conservé, qui porte un corset, et qui a la
» croix de la Légion d'honneur. Il s'appelle quelque rhoso
» comme Potelet ; et, pour se mettre bien en cour aujour-
» d'hui, le baron de l'Empire s'est gralilié d'un du; il est
» du PoWet, quitte à redevenir Potelet en cas dorévoUi-
» tion. Homme à deux finsd'adleurs, comme son nom. il
» fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été
» le glorieux, l'utile et l'agréable porte-queue d|une sœur
» de cet homme que la pudeur m'em|:)êcho de nommer. Si
» du Potelet renie son service auprès de l'altesse impé-
» riale, il chante encore les romances de sa bienfaitrico
» intime... »
L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque. Il s'y trouvait entre madame do Bargelon, ;'i qui le baron Chàtelet faisait la cour, et un os de st'cho un parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait. ChAtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la sèche, i)ui se ca-siit en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie, qui sedi visa en plusieursarticles, eut, comme on sait, un relenlisM'ment énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une des mille et une causes des rigueurs ap[)ortées ,^ la li'gislation de la presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien, revinrent au .salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois n('f,'ucians, le direcleurdu thc'Alre, Fmol et les trois auteurs. Un apprenti, coille de son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie povir le journal.
— Les ouvriers vont (piitfer si je ne leur rapiiorle rien, dit-il. — Tiens, voilJ» dix francs, et qu'ils atieiideni, répondit Finol. — Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la sortlo;rraphie, et adieu le journal. — Lo bon wms do cet enfant m'épouvante, dit Finol.
Ce fut au moment où le minisire prétlisail un brillant avenir à ce gamin (|ue les trois auteurs entrèrent. Hli>ndet lut un arlicle excessivement spirilnel contre l s romauli- (ptes. L'article de Lousteau tll rire. l.e duc de Rh»Moré recommanda, pour ne pas trop indis|H)ser le faubourg Saint- Germain, d'y plisser un éloge indirect pour madame d'Ksp.'ird.
— fît vous, lisez-nons c(> que voms hvoz fbit, dit Finol à Lncien.
Quand I.ueien, qui tremblait do peur, Mil (Ini, lo salon retentissait d'applaudisseniens, les ncirices eiiibntssaienl le ni'ophyle, les trois Miyocinn"» le s<«rraienl h l'eliMiifer. du Itniel lui prenait la main et avait une larmo h 1 onl, enlln, lé directeur l'invitait M dîner.
— Il n'y n plus d'itilansl dit Blondet. Commf monsioiiT dr» Chiile.iiilin.ind a df^j/i fait le mol A'mfunt nû>litnf pour Victor Ilui,'o, je suis ()ti|if:é de vous «lin- tout simpl. nienl ipie vous iMrs un homme d'esprit, de cour cl di> siyle. — Monsieur est du journal, dit Finol en reniercianl Ivlieimo, et lui jelniil le lin re^rnrd de rexplollateur. — QiieK mois avez vous laits T dit I ousiran ft lllundet cl h du Wriirl. — — Vnil\ ceux de <lu Bni.-I, dit Nathan.
•/ l'ti ini/fitil fiimhirti nintinnir fr rt'»v>«f» é'A... tumpr le jmbhr, mfntirtir h i-innntf liémnithènf a rfi'l hi*r : — II» rnni prnt Hrr mr liil'Hfr Intni/iiiltt'.
'- l'ur (tmne ilil à un nllYii ijui hl/HiMÈît tr rfi«»ifr» «ff fj»rt«.»fei;r l'ifqturt ivuniiic riititiminnl If <"'irmr rir f»oemr»: — ■ fhii, tnni* il a df mMIrU l'/fii nfmnrrfti^iiif.
'^Sl Ça (Ommene^' awivi, je no vous m <lriimii<»o p«s «^«.^
DE BALZAC
vantage; tout va bien, dit Finot. Cours leur perler cela, dit-il à l'apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilK'ur numéro, <lit-il en se tournant vers le groupe des écrivains, qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie. — Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet. — Son article est bien, dit Claude Vignon. — A table! cria Malifat.
Le duc donna le bras à Florine, Coralio prit celui de Lucien, et la danseuse eut d'un cùlé Blondet, de l'auire le ministre allemand.
— Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame do Bargelon et le baron Ctiâielet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maîire des requêtes. — Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit Lousteau. — Un si beau jeune homme I fit le ministre.
Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait .son élonnement en homme d'esprit, de cœur et do style qu'il était, selon le mot de Blondet.
En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de Florine : — Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé do rester endormi chez toi. — Tu as donc fait ton journaliste? répondit Florine. — Non, ma chère, je l'aime I répliqua CoraUe en faisant un admirable petit mouvement d'épaules.
Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée, ot sa toilette mettait savamment on relief ses beautés spéciales ; car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe inédite, nommée mousseline de soie, dont la primeur appartenait pour quelques jours à Camusot, l'une des providences purisicimi^s des fubri(iu('s de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard ot co parfum de la femme, rehaussaient les séductions do l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu et (]ui no nous échappera pas exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-ello à leurs yeux tout l'attrait des mauvais lieux, peut-être est-elle lo secret des longues fidélités? L'amour pur, sincère, le premier amour enfin, joint h l'une do ces rages fantasques qui piquent ces [)auvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur h Coralie.
— Je l'aimerais laid et malade 1 dil-elle à l'oreille de Lucien, en se miMtant h table.
(juel mot pour un poète I Camusot disparut, ot Lucien no le vit plus en voyant Coralie. Et.iil-co un honimn tout jouissance et tout sensation, ennuyé do la monotonie do la province, attiré par les abîmes do Paris, lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué do sa vio monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, (jui pouvait se retirer d(! ce festin brillant? Lucien avait un (licd dans lo lit do Coralie, et l'aulre dans la glu du journal, audcv.mt duquel il avait tant couru sans pouvoir lo joindre. Apri^s tant de factions montées (!n vain ru(i du Sentier, il trouvait li- journal attablé, buvant frais, joyeux, bon g.irçon. Il vcu.iit d't'^iro vengé de. toutes ses (ioulnus par un ariicie qui devait, le Unideniain mémo, percer deux cœurs où il avait voulu, mais eu vain, verser la rage et la dou- |i iir dont on l'avait iihrouvi''. lin regardant Lousloau, il so disait 1 — Vi»ilà un ami ! sans se douler que di'jà l.ousteau lo craignait comme un dangereux rival. Lucien avait ou le tort d(! monlror tout .son esprit : un nrticl(! lonie l'eûl ad-
mirablemonl .s< rvi. II! ici ronire-balaiiça l'envio qui di'-
vorait Lousteau, on «lisant (i l'uiol qu'il fallait cipiliiler avec lu lal(!nt quand il était dnciiic force-là. Cet arrêt dicta la cuuUuiU) do Loiutcau, qui résolui do rostor l'ami do
Lucien, et de s'entendre avec Finot pour exploiter un nouveau venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
— Il a du talent. — Il sera exigeant. — Oh I — Bon !
— Je ne soupe jamaissans effroi avecdesjournalistesfrançais, dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant Blondet, qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. 11 y un mol de Bluclier que vous êtes chargés de réaliser. — Quel mot? dit Nathan. — Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saaken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous. Saaken, qui était un brutal, dit -. — Nous allons donc brûler Paris ! — Gardez-vous en bienl la France no mourra quo de ça 1 répondit Dluchcr en montrant ce grantl chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après une pose. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coifl'é de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.
— Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à l'Europe que Votre Excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Eve, la Bible, le premier et le demier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte. — Ce serait drôle, dit Finot.
— Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les serpens trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au corps diplomatique, dit Lousteau. — Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à l'eau-de-vie, dit Vernou. — Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate. — Lo serpent est assez ami de la danseuse, dit du Bruel. — Dites d'un premier sujet, reprit Tullia. — Messieurs, no réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc do Rhéloré. — L'influence ot le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot ; lo journalisino est dans l'enfunce, il grandira. Tout, dans dix ans d'ici, sera soumis à la publicité ; la pensée éclairera tout. — Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot. — C'est un mol, dit Claude Vignon. — Elle fera des rois, dit Lousteau. — Et délira les monarchies, dit lo diplomate. — Au.ssi, dit Blondet, si la pre.sso n'existait point, faudrait-il ne pas l'inventer ; mais la voilà, nous en vivons. — Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la supériorité dos masses, en suppo- .saiit que vous les éclairiez, rendra la grandeur de l'individu plus difficile ; qu'en semant le raisonnement au cœur des basses classes, vous récolterez la révolte, et quo vous on serez les premières victimes. Quo casse-t-on ù Paris (piaiid il y a une émeute? — Les réverbères, dit Nalhan ; mais nous sommes trop modestes pour avoir dos craintes, niiiis ne serons <pio fêlés. — Vous êtes un pou trop spirituels pour piMnictiro ù un gouvornoment dose dévelopjier, dit le niiiiisire. Sans cela, vous recommenceriez avec vos plumi^s la conquête de l'Europe, quo votre épéo n'a pas su gardiT. — Los journaux sont un mal, dit Claude Vignon. Un pouvait utiliser ce mal, mais \o gouvernement veut le coiiiliatlre. Une lutte .s'ensuivra. Qui succombera 7 voilà la (|ui'stion. — Le gouvciiieiiieiit, dit Itlolulet, jo mp tue à 1(1 crier. V.n France, l'ospnl est plus kirt (|ue lout, cl les journaux ont, d(^ plus (pie l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypoci isio de Tartufe. — liloiidit I Ulondcl ! dit Finol, lu vas trop loin : il y u dos alioniiés ici. — Tu os proprii'Iaire d'un do ces entrepôts do venin, lu dois avoir peur 1 mais moi jo me moquu do toutes vos boutiques, quoique J'en vivo I
— Blondet u raison, dit Claude Vignon. Lo journal, au ^ lieu d'6tru un sacerdoce, est devenu un moyen pour les
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
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les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait, soir et matin, la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront, dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils tueront les idéi'S, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela m?me. Ils auront le bénéfice de tous les êlres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit complii e. Je serai, moi, Vignon ; vous serez, toi, Lousleau ; toi, Blondet ; toi, Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes do Plutarque ; nous serons tous innocens, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses éludes sur la Convention : Les crimes collectifs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus actroce, personne ne s'en croit sali personnellement. — Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit du Bruel, il en prépare. — Bah I que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus subtil de tous les dissolvans? — Les idées no peuvent être neulruli»ées que par des idées, reprit Vignon. La terreur, le despotisme, peuvent seuls élouflbr le gi-nio français, dont la langue se prête adminiblcinent à l'allusion, à la double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera, comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, lo roi fait du bien : si le journal est contre lui, 00 sera lo ministre qui aura tout fait, et réciproquement. Si le journal invente uni; infâme calomnie, on la lui a dite. A l'individu qui so plaint, il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les tribunaux, il se plaint qu'on ne .soit pas venu lui demander une rectilicalion ; mais demandez-la-lui, il la refuse en riant, il traite son crime de bagatollj. Knfin il bafoue sa victime quand elle trioiti|ih<'. S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera 1:^ plaignant comme un enncnil des libertés, du pays et des lumières. Il dira que monsieur un tel est un voleur, en expli(iuant comment il est le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagalelirsl ses agresseurs, des monstres! et il peut, en un temps donné, faire croro ce qu'il veut à des ^ens qui le lisi'nt tous les jours I Puis, rien de ce qui lui déplaît no sera patriotique, et jamais il n'aura tort. Il se servira de la religion contre la religion, do la Charlo coniro lo roi ; il bafou(!ra la magisiraturo quand la magi.Ntralure hi frois-.(ra ; il la loui'ra quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes; il fera la parade conmie Bobôclin. Le journal servirait son père tout cru h la croque au .sel do .ses plaisanteries, pluliH (pie de no pas inti'icsscr ou amuser .son public. Ce .sera l'aclinir mettant Icsccndres de son llls dans i'urno pour pleur(!r vérilablement, la mallrcsso .■'acridant tout à son ami.
— C'e.sleullii In peuple in-foliol s'écria DIondel en inlerrom()aiit Vi^timn. — Le peuple hypocrite et sans gi'niTOsilé, ri-firll Vigiion ; il bannira de son sein le t.denl comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les joiirninix, ilirigé» d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus liird sOus lo gouvernement des plus médiocres, (pii auront la patience et la Ifteliele de gomme ('laslique qui manqueiii aux he.iux gc'iiies, ou h (li's épiciers qui auroni de l'jirKent pour nclieier des plumes. Nous voyons di'ji'i ces choses -l/l I Mais dans dix ans le premier gamin sorti du colli-ge sfi croira un grand homme ; il MKjntera sur la colonne d'un journal jiour .soultleler ses de\niicjers, il les liri'ru par les pietls pour avoir leur place. Na()ol(V)n avait bien raison d« mu.seliT l.l pressi!. Jo gagerais ijue. .sous un KOilvernefntnU 61"vé par elli-s, les feuilles d>« l'oppositiiin li'illr.iieiil en brèche, (lar les mêmes rniMins et ji.ir les ni^^mes jirlicles qui .se font aujourd hui ciintru celui itii rnl, ce même gouvernement au moment où il leur rufuserait (|uol que
partis; de moyen, il s'est fait commerce ; et, comme tous ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus
'es journaux seront exigeans. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes afiamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de plus en plus insolente ; et, plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons tous tant que nous sommes que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà Ih-bas, à côté de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-l-il? Lucien ! il est beau, il e.st poêle, et, ce qui vaut mieux pour lui, il est homme d'esprit; eh bien ! il entrera dans quelques-uns des mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les slratauèmes, les pillages, les incendies, les reviremens do bord dans la guerre des condottieri Quand il aura, lui. comme millo autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s'il a soif, et de .soif. s'il a faim.— Merci ! dit Finot — Mais, mon Dieu ! dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels, qui spéculent sur nos lalens, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons du cnpiir sous notre intelligence , il nous manque les féroces qualités do l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs, méditatifs, jugeurs : on boira notre cervelle, et l'un nous accusera d'iiiconduite! — J'ai cru que vous seriez plus drôles, dit Florine. — Florinea raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publi^iues à ces charlatans d'hommes d'Etat. Comme dit i.liirlet : Cracher sur la vendange? jamais ! — Savez-vous de quoi Vignon me fait l'etl'et? dit Lousleau en montrant Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pi-lican qui dirait fi un colli'gien : Mon petit, lues trop jeune pour venir ici...
Otto saillie lit rire, mais elle (ihit à «'oralie. Les négocians buvaient et mangeaient en écoutant.
— 0"''lli' nation que celle où .se rencontrent tant de bien et tant du mail dit le nnnistre au duc do Uhétoré. Moj»sieurs, vous Oies des prodigues ([ui no pouvez pas vous ruiner.
Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manipiail .'i Lucii-n sur la pente du précipice où il devait loinber. D'Arthez avait mis le poêle dans la noble voie ilu liavjiil en reveillant le sentimiMit sous lequel di.<|Vlraissent les obstacles. Lousleau lui-même avait essnvi* do ri'iDigner par une penst-c égnisle, en lui ili'prign.mt lo journalisme et la lltléralure.sous leur vrai jour. I.iirii'ii n'avait pas voulu croire h l.int de corrupliiins cai hiV-s ; m.Tis il entendait enlin des joum.ilistes manl de leur mal. il les voyait il l'a-uvre, éveiilranl leur nourrice pour pn'din- l'avenir. Il avait, peiiilunt cotte soirée, vu les rhosrs commo elles sont. Au lieu il'iMrc saisi d'horreur h l'asperl dti rn-uf même de cette corruption parisienne, si bien qualillee |vir Il[iirher, il joulssjiit avec ivresse de relto sociéli* sj.irltmlle. Ces hommes cxlraordiimires sous Inmiun' damn<qiiiiiée de leurs vices et le casque britlani de leur froido aiialysi', ils les trouvait supérieurs aux linnimes j;rnve« el .sérieux du cénacli-. Puis il savourait les prenm'-hs ,lelioe« de la riclir'ss(<, Il était sous le ch.irme du luic, son» l'empire de la lionne rlière ; ses insiiiirts capricieux M> nivejllaienl, il biivail pour la pn-inièn' fols des vln< d'élilp, il faisait coiinaissjince n\t'r les mets oxquU do In li.iulo cuisine ; il voyait un niiinslre, un duc ol m .lnnvii»e, mêlés ont Journalistes, aihiiirant leur nlrore ixiuv.nr; il .sentit une horrible .n^inaiiKenlsim de doinin.r ce momlo de rois, il se trouva» In force do Ic!» Tnincr»». Hnfln,
DE BALZAC. — II
(Elirait du la Comàlir Sumnint.)
DE BALZAC
cette Coralifi qu'il venait de rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur des bougies du festin, à travers la fumée dos plats et le brouillard de l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle! Cotte fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. Le cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs ; il avait été loué par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y fit attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager à boire; cette manœuvre fut si bion menée, que le négociant ne s'en aperçut pas : il se croyait, dans son genre, aussi malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit ronfler les bêtises, qui annoncèrent chez ces hommes d'esprit les scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien, qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux do quinze ans, s'enfuirent par les escaliers, et se jetèrent dans un fiacre. Comme Camusot était sous la table, Malifat crut qu'il avait disparu de compasiiio avec l'actrice ; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour surprit les comiiattans, ou plutôt Blomlet, buveur inirépide, le seul qui pût parler, et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doigts de rose.
Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air détermina son ivresse, qui fut Jiidousc. Coralie et sa femme do clianiliro furent obligées do monter le poëtoau premier olago do la belle maison oii logeait l'aclrice, rue do Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade.
— Vite, Biirénice, s'écria Cnralie, du thé. Fais du Ihél — Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais tant bu. — Pauvre enfanti c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice.
Bérénice était une grosse Normande aussi laido ([uo Coralie était bolle.
Krilin Lucien fut mis, à son insu, dans le lit de Coralie. Aidée par Borénice, l'actrice avait déshabillé, avec le soin ni l'amour d'une mère pour un petit enfant, son poêle, qui disait toujours : — C'est rien I c'est l'air. Merci, maman. — Comme il dit bion marnant s'écria Coralie en le baisant dans les cheveux.— Quoi plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle; et où l'avoz-vous pêche? Je no croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous êtes belle, dit Bérénice.
Lucien voulait dormir, il no savait où il élaitol revoyait rien, Coralie lui fil avaler plusieurs tasseâ do thé, puis elle le laissa dormant.
— 1.» porlièro ni personne nft nous a vues, dit Coralie. -~ Non, je vous atlond.iis. — Victoire ne sait rien. — Plus souvt'tit! dit Bi'Téiiice.
Dix lieun-s après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux ilo Coralio, qui l'avait regardé dormant! Il comprit coin, le pdiite. L'ai'triro ('lait oiicijn* dans sa belle robe nliiimiaabli'inont LicIum', et di' iaquolk^ elle allail faire ime riliqu'', Lucii.'ii reconnut les ili'voucmons, les délicatesses d« i'omour vrai, qui voulait sa récompenso : il regarda (Xtrnlio. Corulio fut déstiahillée en un momerlt, ntsecoida cuuirne uiio coidi'uvre auprè-sde Lucion. A cinq heures, le poêle donnait biTCÔ (i.ir dos voluptés divines, il nvMil entrevu la chanibre de laclriic, un»} ravissante créniion i|u luxe, toute blnncho el rose, un mO»do de ttlerv<'llles et do cofiueit"'» recherches qui surjifiss/ill r.o que Luri<!ti avait
admiré déjà chez Florine. Coralie était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poêle endormi dans le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les sens au cœur et le cœur aux sens pour les exalter ensemble. Cette divinisalion, qui permet d'être deux ici bas pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution. A qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas servi d'excuse? Agenouillée h ce lit, heureuse de l'amour en lui-même, l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par Bérénice.
— Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle. Lucien se dressa, pensant, avec Une générosité innée, à
ne pas nuire à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vêtemens de Lucien. Quand le négociant apparut, les bottes du poëfe frappèrent les regards de Coralie : Bérénice les avait mises devant le fou pour les chauffer, après les avoir cirées en Secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces botles accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les yeux sur sa maîtresse.
— Dois-je prendre la mouche pour celte paire dé bottes, et quitter Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des boites partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme. Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires à la fidélité- J'ai cinquante ans, il est vrai : je dois être aveugle comme i'amOur.
Ce lâche monologué était sans excuse. Là paîrW debottéi n'était pas de ces demi-bottes en usage aujourd'hui et que, jusqu'à un certain point, un homme distrait pourrait no pas voir ; c'était, comme la mode ordonnait alors de lés porter, une paire dé bottes entières, très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collans presque toujours do couleur claire, et où se reflétaient les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête marchand de soieries, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.
— Qu'avez-vous ? lui dît Coratte. — Ricti, dit-il. — Sonnez, dit Coralie en souriant do fa lâcheté do Camusot. Bérénice, dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets [lour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge. —Comment?... vos bottes?... dit ('amusot, qui respira plus à l'aise. — Eh I que croyez-vous dOnc? demanda-t-ello d'un air hautain. Grosso bête, n'allez -vous pas croire... Oh ! il le croirait ! dit-elle à Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de chose, et Je ne me suis jamais mise on homme. Le bottier du thi'iilre m'a apporté ces bottes-là pour essayer à marcher, en atlendant la paire do laquelle il m'a pris mesure; il me les a mises; mais j'ai tant souffert «lue je les ai Atées, et je dois cependant les remellr(\ — Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Ciimusot que les bottes avaient tant gênc^. — Mademoiselle, dit Bérénice, forait miout, au lieu de se martyriser, comme tout h l'heure ; elle en (ilourait, monsieur I et si j'i'tiis honinie. Jamais une femme ([iie j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de les fiorler en niaro(]uin bien mince. Mais rndminislralion est si ladre I Monsieur, vous devriez aller lui en coiiiinamlor... — Oui, oui, dit le négociftiit. Vous vous levez, dit-ll à Coralie. — A l'instant, je no Suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir ch(>rché partout ; vous m'avez fait garder mon fiacre pendant s(>pt heures. Voilà do vos soins! m'oublior pour dos liouloilles. J'ai dû me soigner, moi qui vais jourT mainlonant tous les .soirs, tant (jue l'Almde fera de l'argent. Je n'ai pas envio do mentir à rorliclo de ce Jeune homnio I — Il eit beau,
ON GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
cet enfant-là, dit Catnusot. — Vous trouvez? jo n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêles du commerce. Vous vous ennuyez lantl — Monsieur dîne-t-il avec madame? demanda Béiénice. — Non, j'ai la bouche empâtée. — Vous avez été joliment paf, hier. Ali 1 papa Catnusot, d'abord, moi je n'aime pas les hommes qui boivent... — Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit la négociant. — Ah ! oui, j'aime mieux les payer ainsi que de faire ce que fait Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi ma voiture pour que je file au théîlire. —Vous l'aurez demain, pour dîner avec votre directeur au Rocher de Cancalo; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche. — Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot.
Une heure après, Lucien fut déli\Té par Bérénice, la compas:no d'enfnnce de Coralie, une créature aussi une, aussi déliée d'esprit, qu'elle était corpulente.
— Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut mémo congédier Canju ol s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien j mais, cher enfant de son cœur, vous fites trop ange pour lu ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée à tout planter là, à sortir do ce paradis pour aller vivre dans votre man- .sardo ! Ohl les jaloux, les envieux, no lui ont-ils pas expliqué que vous n'aviez ni sou ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais jo viens de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop d'esprit pour donner dans de pareilles bâtises? Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que le cadavre, et que vous ôles le chéri, le bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez comme ma Coralio est gentille quand je lui/ais répéter ses rôles 1 un amour d'enlant, (|uoiI Ell« méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses anK''S, elle avait lo dégoût de la vie. Elle a été si malheureasc avec sa mère, qui la battait, qui l'a vendue I Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant 1 Si j'avais une lille, je la servirais comme ma pitite Corolle, de qui je m(> suis fait un enliint. Voilà le premii'r bon lenifis que je lui ai vu, la [)rfmièio fois qu'elle a été bien applaudie. Il paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse cUkjuo pour la seconde représentation. Vendant que vous dormiez, Br.TUlard est venu Iravaillnr aviK'. elle. — Qui 1 Braillard? demanda Luciim, qui crut avoir mtendii déjà ce nom. — Lo cluîf des cla()ueiirs, qui, de concert avec elle, est convenu des endroits <lu rôle où (lUe serait snigui'e,. Quoiqu'elle se dise son amie, Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour, et prendre tout pour elle. Tout lo lioulevard cyt en rumeur à cause de voire article. Quel lit iirrungé pour |(;s amours d'une (ée et d'un prince!... dit-elle en mellonl sur le lit un couvre-pied en denlelln.
Elle alluma les bouxiis. Aux lumières, Lucien étourdi .îo erul en effet dans un conte du Caliinet <lts l'éef. I/'S plu» riches étolfes du Coroii-d'Dr avaient elii choisies pari'aiiiuvol pour .servir aux tentures i^t aux draperii'S di^s feiiôin s. Le poiUe marcliail sur un lapis royal. Les meubles, ru palis.san(ire sculpl*'-, arrèUiienl dans les tailles du bois de'* frissons de lumière qui y papillotaient. La rlieniini'ii». en marbre bliinc, resplendissait des plus cortieiiiies lla^{Mlell^^. La descente du lil était eu cy^rne bordé de niarlrn. Des pantiiiines en velours noir, doublées de soie pourpre, y [larlaieiil des plaisirs ipii allendaienl le poi'le des Mnrgueriten. Une délicieuse lauipe pendait «lu plafond tendu do soie. Partout des jardinières nierveilloiises niontraieiit des Heur» choisies, du jolii'S bruyères blaiiclie.s, des camélias -ans parfum. Partout vivaient les ima^-es de rinnocence. Il ('•i.iil impds^itild d'imaginer là une actrice (>l les miDiirsdu lln'sllre. Rérénire rr'nuircpia rébahissemeiil de Lucien.
— ivst-ce gentil? lui dil-ello d'une voix cilline. Nes^rezvous pas miiMiT là jiour niiiier que dans un grenier? V.mpi'^cliez .son ci)U|i de lOle, repiil-i'lle en umeiianl dev.iiil 1 ui'ien un ma;.'nillque guéridon clwirgii de mets diWobi's.iu iliuer lin ,tn matlresse, Ulln que la (uKiniiie ne |,rtl simi,-
c.niincr la prfconco U'uu «nninl.
Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée, dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce lu.xe agissait sur son âme comme une fille des rues agit, avec ses çhairspueset ses bas blancs biea tirés, sur un l)-céen.
— Est-il heureux, ce Camusotl s'écria-t-il. — Heureux? reprit Bérénice. Ah ! il donnerait bien sa fortune pour être à votre place, et pour tjpquer ses vieux clieveuigrisconlro voire jeune chevelure blonde.
Elle engagea Lucien, à qui elle donna lo plus délicieux vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, à faire un petit sommes provisoire, et Lucien avait, en oflel, cjqv^C do se coucheç dans ce lit qu'il admirait. Bérénice, qui avait lu co désir dans les yeux du poëte, en était heureuse pour sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivra que d'amour- Bérénice se retira demandant : — A quoUo heure demain? — Onze heures, tu uous apporteras noiro déjeuner au lit. Je n'y serai pour personne avant deux heures.
A deux heures, lo lendemain, l'actrico et .sou amant étaient habillés et en présence, comme si le poêle fût venu (aire une visite à sa protégée. Coralio avait baigné, peigné, coitTé, habillé Lucien ; ollo lui avait envoyé cbercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs chci Colliau, une douzaine do ganis dans une boîlo de cèdre. Quand elle entendit le bruit d'une voilure à sa porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous doux. virent Camusot descendant d'un coupé magnifique.
— Jo ne croyais pas, dit elle, ()u'on pût ha'ir tant un homme et le luxe... — Jo suis trop pauvre pour consentir à co que vous vous ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les fourches-caudiues. — Pauvre p<!lil cliai 1 dit-elle eu pressant Lucien sur son cœur, tu m'aimes donc bien? J'ai enxagé monsieur, dit-elle on montrant Lucien à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous promener aux CbaIIl^)S-I•;lyséo.s pour essayer la voilure, — Allez-y .seuls, dit Iristomeul Camusot, je no dîne pas avec vous, c'est la fête de ma fenmic, je l'avais oublié.— PauMO Musoll comme lu l'ennuieras, dit-cllo en saulunl au cou du marchand.
lilln était ivTo do bonheur on pensant qu'elle élnnmorail seule avec Lucien co beau coupé, qu'eilo irait, .st'uluateo Jui, au boisi el, dans son accf» do joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle lll mille aires-ses.
— Je voudrais pouvoir vous donner uno voilure tous les jours, dit le pauvre homme. — Allom,, monsieur, il est deux lieiire.s, dit l'ailrlce à Lucien. «|u'ello vil houleux »>l iju'elle con.sdla par un geste adorable.
Coralie dégringola les esraliers on fllilratnaill LucJfu, qui entendit le uégoi iant .st> Iratiiant routine un phoque aprè.s eux, sans pouvoir les rejoindre. I.u poelo éprouvn la plus ciiivranle des joui>>sjinct'j« : Coralio, qiio lo l>oiili«<ur rendait sublime, oll'rii à Ions les yeux ravis uno li>dellA pleine de goût ol d'elegance. !/• Pans dits Cliaiiips-lilyM^i*! admira ces ileux amiins. Daus une allée du t>ois do Iloiiloi-iie, leur coupé renronira lu ralèolie de uirNJanies U Ivspard el i|<> llargelun, qui rrgardèreiil Lucien d'un air l'Ionni'f. mais auxqunllesil Iuik.ui In rouii li'unl méiiri.Ninldu |ioeU) ipii prcsM-iil sa gloire cl v.i iimT iIii »>u (toiivuir. L« luoiuenl où il put éclianger par un C4)up d'mil «ver ce.i deux leuiine.H qut'lquevunus des penséw d« vDntfiinc»» qu'elles lui nvaieul nuM'.s au crour pour le ronger, i^ui un (les pliu doux lie sa vii> el diTnla |m<uI-4%<< de ni doslnuW'. Liirieii fui repris |iar li's Fune.s dw l'orgiu il ; il »o>jlul rrparaître dans lo monde, y preudm uniMScInianlo rMvnnrIie. el loules les peliliHsV!» MK;alcs, iinguè/o l»>uU<»Mt OUX pied» du tro\ailleur, do l'anij du rOnncle. leulièreul dois t-'ii rtiiie. Il comprit alors toute la porltitid.' l'aUinpie (.iitopeur pli par l.oustenu ; Lou.sleau venait du servir •••.'« imss'ons, iiiiilis que le cénacle, co meiilor colleclil, avait l'air de liw mater au prolU Jc» vertu» c»»im>rui-'> el di* travaux <4U«
DE BALZAC
Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler ! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances? Aussi avec qurlle facilité les écrivains ne glissent ils pas dans le far niente, dans la bonne chère ot les délices do la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles 1 Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la vie de ces deux folles journées.
Le dîner au Rocher de Cancalo fut exquis. Lucien trouva les convives de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes qui composaient alors, à Paris, le monde exceptionnel, de ces femmes qu'aujourd'h\ii l'on a décemment nommées des lorettes. Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb : son esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet homme d'un« incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation, et qui le flairait comme un ogre sent la chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries. Coralie observa le manège de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre Lucien en garde contre lui.
— Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent l'exploiter, nous causerons de cela ce soir. — Bah ! lui répondit Lucien, je me sens assez fort peut être aussi méchant et aussi fm qu'ils peuvent l'être.
Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.
Hector Merhn, le plus dangereux de tous les journalistes présens à ce dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition démesurée, d'une jalousie sans borne«, heureux de tous les maux qui se faisaient autour de lui, profilant des divisions qu'il fomentait, ayant beaucoup d'esprit, pi'u do vouloir, mais remplaçant la volonté par l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur do parler à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes, (jui tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu, était l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert, Hector Merlin seul no riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.
— Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis, selon les circonslances. Nous nous frappons les premiers av(^c l'arme qui devrait ne nous servir (lu'ii frapper les autres. Vous vous apiTCOvrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par li^s beaux sentimcns. Si vous (Mes bon, liiiles-vous méchant. Soyz hargneux parr^'ilcul. Si personne ne vous a dil celte loi suprèriK!, je vous la confie, et je ne vous aurai [las l'ait une mi'diocre confidence, l'our Olre aimé, no (|uittez jamais votni mallresso sans l'avoir fait pleurer un [leu; pour faire forlum^ en littérature, blessez toujours tout lu monde, m/^me vos omis, failes pleurer les amours-{)roprcs : tout le monde vous caressera.
l|i ctor M'Tl'n fut heureux en voyant h l'nir do Lucien qui- wi parole entrait clii'z le néophyte comme la lame d'un poignard dans un cmur. On joua. Lucien perdit tout sou argent. Il fui emmené par Coralie, et les délions do l'anidiir ui liront oublier les terribles émotions du jr>u, qui, [ilus t/ird, devait trourer eti lui l'une do ses victimes. Ia- lendemain, en sortant do chez elle et revenant au quarlier latja, il trouva dans su L)ours<j l'argent qu'il avait [Hidu.
Cette attention l'attrista d'abord, il voulut revenir che* l'actrice et lui rendre un don qui l'humiliait ; mais il était déjà rue de la Harpe, il continua son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marrhant, il s'occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte tous les sentimcns. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver une raison d'accepter en se disant , — Je l'aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme: et je ne la quitterai jamais 1 A moins d'être Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa chambre horrible de misère et de nudité? It trouva sur sa table le manuscrit de son roman, et ce mot de Daniel d'Arlhez:
« Nos amis sont presque contens de votre oeuvre, cher » poète. Vous pourrez la présenter avec plus de confiance, » disent-ils, à vos amis et à vos ennemis. Nous avons lu » votre charmant article sur le Panorama-Dramatique, et » vous devez exciter autant d'envie dans la littérature que » de regrets chez nous. uaniel. »
— Regrets ! que veut-il dire? s'écria Lucien surpris du ton de politesse qui régnait dans ce billet. Était-il donc un étranger pour le cénacle? Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l'Eve des coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amiUé do ses amis de la rue des Quatre-Vcnls. 11 resta pendant quelques instans plongé dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette chambre et son avenir dans celle do Coralie. En proie à des hésitations alternativenrent honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à examiner l'état dans lequel ses amis lui rendaient son œuvre. Quel étonnement fut le sien 1 De chapitre en chapitre, la plume habile et dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux, remplaçait ses conversations, qu'il comprit alors n'être que des bavardages en les comparant à des discours où respirait l'esprit du temps. !Ses portraits, un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés; tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec linsose, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en roho blanche, à ceinture, à écharpe rose, une création ravissante. La nuit le surprit, les yeux en pleurs, atterré do cette grandeur, sentant le prix (l'une paicille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus sur la liltér.ituro et sur l'art (jue ses quatre années do travaux, de lectures, de comparaison et d'études. Le redressement d'un carton mal conçu, un trait magistral sur le vif, en distant toujours plus que les théories et les observations. — Quels amis! quels cœurs 1 suis-jo heureux! s'écria-t-il on serrant le manuscrit.
EiiliMÎiii^ par l'emporloment naturel aux natures poétiques et mobiles, il courut chez Daniel. En moulant l'escalier, il se crut cependant moins digue do ces cduirs, que rien ne pouvait faire dévier du sentier de l'honiK^ur. Une voix lui disait que si Daniel avait aimé Coralio, il no l'aurait pas acceptée «ver Camusot. Il connaissait aussi la profonde hiirreur du cénacle pour l(\s joiiriuilistes, ot il se savait déj?i <iuelque peu journalisto. Il trouva ses amis, moins Meyraiix, qui venait de sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures.
— Qii'avez-vous , mes amisî dit Lucien. — Nous venons d'apprendre une horrible ciilastrophe : le plus grand esprit de noire époque, noire ami le plus aimé, celui qui [lendaiil deux ans a élé notre lumière... — Louis l^ambertî dil Lucien. — Il est dans un état do catulepsio qui ne laisse oucun espoir, dit Uiunchou. — Il mourra le corps inseo»
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
sible et la tête dans les cieux, ajouta solennellement Michel Chrestien. — Il mourra comme il a vécu, dit d'Arlhez.
— L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a incendié, dit Léon Giraud. — Ou, dit Joseph Bridau, l'a exalté à un point où nous le perdons de vue. — C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridai. — Il se guérira peut-être, s'écria Lucien. — D'après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine n'a nul pouvoir. — Il existe cependant des agens... dit d'Arlhez. — Oui, dit Bianchon, il n'est que catalepiique, nous pouvons le rendre imbécile. — Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement do celle-là. Moi, je donnerais la mienne 1 s'écria Michel Chrcsticn. — Et que deviendrait la fédération européenne? dit d'Arlhez. — Ah 1 c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'être à un homme on appartient à l'humanité. — Je venais ici le cœur plein de remerciemcns pour vous tous, dit Lucien. 'Vous avez changé mon billon en louis d'or. — Des remerciomensi l'our qui nous prends-tu ? dit Bianchon. — Le plaisir a éié pour nous, reprit Fulgence. — Eh bien 1 vous voilà journalislo? lui dit Léon Giraud. Le bruit de votre début est arrivé jusque dans le quartier lalin. — Pas encore, répondit Lucien. — Aii ! tant mieux! dit Michel Chrétien. — Je vous le disais bien, reprit d^'Arthez. Lucien est un de ces cœurs qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique fortifiant que do poser le soir sa tête sur 1 oreiller en pouvant se dire : — Jo n'ai pas jugé les œuvres d'aulrui, je n'ai causé d'alfliclion à personne ; mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé rame d'aucun imioceiit; ma pl.iisantcrii^ n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas troublé la sotliso heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie ; j'ai dédaigné les faciles triomphes do l'épigramme; enfin jo n'ai jamais menli à mes convictions? — Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi, tout en travaillant à un journal. Si je n'avais, décidément, que ce moyen d'exister, il faudrait bien y venir. — Oh ! oh I oh 1 fil Fulgence en montant d'un ton h clini]ue exclainalion, nous capitulons.
— Il sera journ.ilistr, dit gravement Léon Giraud. Ah I Lucien, si lu voul.iis l'être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles h l'hunianité, peut-être... — Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en inicrrompani I.éon. — Ils en auront cinq cents (|ui en vaudront cinn ceni mille, répondit Mirliel Chrestien. — Il vous faudra bien des ca[)itaux, reprit Lucien. — Non, dit d'Arlhez, mais du di'vouemi'nl.
— ïu sens comme un vraie boutiiiuo de parfumeur, dit Michel Chrestien on lliiraiit par un geste comique la tête do Lucien. On t'a vu dans une voilure sufiérieuri'menl astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec une m«t- Iressi! do prince, C.oralie. — Eli liii'ii ! dit Lucien, y a-l-il du mal à cela? — Tu ilis (cl.i ((iiiinii! s'il yen nvail, lui tria Bianchon. — J'aurais voulu à Lucien, dit d'Artlii'/, une Béalrix, une noble lemme qui l'aurait soutenu dans la vie... — Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas pailoul semblable à lui-même? dit le poète. — Ah ! dit le républiciiiii, ici je suis ahstiMPite. Je ne pourrais [las niiiier une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une lemme tutoyée dans les couli.s.ses, qui .s'abaisso devant un parterre et lui sourit, <|ui danse des pas en relevant ses ju|)es, et cpii se met en liiiiiime pour moiiirer ce que jo veux être seul h voir. Ou, .si j'.iiniais une p.iriille femiiio, elle (|ultlerail le tbéAlre et jo la punllerais par mon Hiiiour. — El si elle ne pouvait pas i|uiller le llKiAlre?
— Je mourrais do chaurin, de jalousie, de mille maux. On no [leiii [las arracher son amour do son cunir comme on arrache mm dent.
Lucien devint sombre et pensif. — Quand ils apprendront que je subis i-amu.siil, ils me niépriM-roiil, se diviitil. — Tienn, lui dit lo sauvage républicain avec une affreuse bunhnmie, lu pourras être un grand écrivain, mais tu uu seras jamais qu'un (letit furct.'ur.
Il prit son chapeau et sortiL
— Il est dur, Michel Chrestien, dit le poêle. — Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la rue.
D'Arlhez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout d'une heure, le poêle quitta le cénacle, maltraité par sa conscience, qui lui criait : — Tu seras journaliste I comme la sorcière crie à Macbeth : Tu seras roi I
Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arlhez, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de Coralio. Pour venir voir son poêle un moment, pour lui dire un simple bonsoir, l'aclrice avait Iranchi l'espace du boulevard du Temple à la Sorbonne Luien trouva sa maîtresse tout en larmes à laspecl de sj mansarde; elle voulait être misérable comme son amant, elle (ileurait en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs dans l'af • freusecommodede l'hôtel. Ce désespoir était SI vrai, si grand, ilexprimaitlanl d'amour, que Lucien, à qui l'on avait reproché d'avoir une actrice, vildansCoralie une sainte bien près d'endosser le ciliée de la mi.si're. Pour \enir, cette adorable créature avait pri.« le prétexte d'avertir son amf que la société Oimusot, Coralie et Lucien rendrai! à la société SlaliJal, Florine et Lousleau leur souper, el de demander à Lucien s'il avait quelque invitation h faire qui lui fût inutile ; Lucien lui répondit qu'il en causerait avecLoustrau. L'actrice, après (]uelqiies momens, se sauva en cachant à Lucien que t'.amusot l'attendait en bas.
Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Etienne, ne le trouva pas, et courut chez Florine. Le journalisle el l'aclrice reçurent leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils t'taiint mariialemenlélablis, et tous Iruisils y déjeunèrent splendidement.
— Mais, mon petit, lui dit Lousleau quand ils furent attablés el que Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille de venir avec moi voir Félicien Vernou, de l'inviter, el de le lier avec lui autant qu'on p<'ut se lier avec un pareil drôle. Félicien te ilonmra peut-être accès dans le journal politique où il cui.sine lt> feuilleton, cl où tu pourras fleurir à son aise en grands articles tiaus lo haut de ce journal. Celle feuille, comme la notre, appartient au pirli libéral, lu .seras libéral, c'est le parti populaire ; d'ailleurs, si tu voulais passer du côlé niiiiisti'rul, tu y enln rais avec d'autant plus d'avantages t|ue tu le .serais fait reilouler. lleclor Meilin et sa madame du Val-Noble, chez cjui vont c|uelc|ues grands seij;iieur>. les jeunes dandys et les millioim. lires, ne t'onl-ils |)ns prié, toi cl Coralie, à dtner ?— Oui, repondil Lucien, el lu en es avec Florine.
Lucien el Lousleau, dans leur gris<<rie «le vendredi el pendant leur dîner du dimanche, en oUiieiil nrrivé.HA .v lutoyiT.
— Fil bien ! nous ronconlrerons Merlin au Jounuil; c'csl un pars ([ui suivra Finol de près ; lu feras bien de le .m)igiier, de le mettre d(^ Ion souper awc sji nialtiesM' : il lo sera peut-être utile avant peu. car les t;e|js haineux onl besoin de loiil le niomle, el il lo n-iidra service (lour avoir la plume au besoin. — Votre delnil • fait «vsejc de scH'-ilion pour que vous n'éprouvtei nuruii otnla rie, dit Florine à Lucien, liâtez-veus dV > jirolller, nu- Irenienl vous .serJej protnpiemeiil oubln''. — L'iiflntn', reprit Lousleau, \a «raiide «llaire, «si ronsoninus- 1 O Fiiiol, un lioinuio nuis aucun lalenl . esi directeur el rédiMleiir en chef du lournal liebdoiuailaire île IKluriAl, propriétaire d'un snièiiio n\\\ ne lui codlo rien, el il n mx cenis fr/iiics «r.ippoinleinens parnioii. Je Mii«, ilere iiMlin, mon cher. réda. leur en chef de noire |i.tii j. Mimai ioul »'<»l iwivsiS comnii' je le plAsumalH l'autre Miir : llonno a éW suixtU', elle rendrait de» ixiiiil* im prime de liilixyrand. — Noui l nous les lioinmefi \<at leurpInlMr, dit Flo-
DE BALZAC
rine, les diplomates ne les prennent que par l'amour-propre ; les diplomatrs leur voient faire des façons, et nous leur voyons faire des bêlises, nous sommes donc les plus «"ortes. — En poncluant, dit Lousteau, Matifat a commis le *ul bon mot qu'il prononcera dans sa vie de droguiste : L'affaire a-t -il dit, no sort pas de mon commerce I — Je soupçonne Florins de lo lui avoir soufflé, s'écria Lucien. — Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied à l'élrier.— Vous êtes né coilïé, dit Florine. Combien voyonsnous do petits jnunes ^ens qui droguent dans Paris pendant lies années sans arriver à pouvoir insérer un arlif le dans un journal ! Tl en aura été de vous comme d'Emile Blondot. Dans six mois d'ici, je vous vois faisant votre tête, ajouta- ;-elle en se servant d'un mot de son argot et en lui jetant un sourire moqueur. — Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et, depuis hier seulement, Finol me donne trois cents francs de fixe par mois pour la rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la feuille à son journal hebdomadaire, — Eh bien ! vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien. —Nous verrons, dit Lucien. — Mon cher, répondit Lousteau d'un air Cliqué, j'ai tout arrangé pour toi comme si tu étais mon n>'re ; mais je ne te réponds pas de Finot. Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ici à deux jours, vont venir lui faire des propositions au rabais. J'ai promis pour toi, tu lui diras non si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une colerie dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y servent mutuellement. — Allons d'abord voir Félicien Veniou, dit Lucien, qui avait hâte de se lier avec ces reiloulables oiseaux do proie.
Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis aillèrent rue Mandar, où demeurait Vernou, dans une mai- ,son à allée ; il y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fut Irès-étonné do trouver ce critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour no pas être légitime, et deux enfans en bas ftgo perchés sur ses chaises à pieds très élevés et à barrière destinées à maintenir ces petits drôles. Surpris dans une robe de chambre conf<'ctionnée avec les restes d'une robe d'indienne à sa femme, Félicien eut un air assez mécontent.
— As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaiso il Lucien. — Nous sortons de chez Florine, dit Etienne, et nous y avons di'joimé.
Lucien ne fessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une bonne grasse cuisinière, assez blanche, mais superlalivemenl commune. Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à brides, que .ses joues [irc^si-es débord.iieiil. Sa robe de chambre, sans ceinture, îiiU-ichée au cou par un boulon, dfscenij.iit il grands (ilis et l'envelopjiait si mal <|u'il était impossible de no pas la comparer h uno borne. D'uno santé désespérante, cllo .ivait les joues [iresquo violi'ttes, et des mains h doigts on lorme de boudins, t'.ette femme expliqua soudain h Lucien l'allilude pAnét? de Vernou dans le monde. Malade de s(m mariage, sans force pour abamlonncr femme et enfans, mais lissez [Kiële pour en toujours soufl'iir, wX auteur no devnil pardonner h fiersonne un succès, il devait éiro méconletit de tout, en se sentant toujours miMronlenl (\v luiin'^me. Lucien conqirlt l'air nigre <|ni glaçnit celli' (igmn cnvirMise, l'rtcri'tédes repnriies que ce journaliste semait dans sa conversation, racerblli! do .sa [ilirase, toujours pointue et travaillée comme un slylf-t.
— PaisoMM dans mon caliinef, dit Félicien en .se levant, il Vagit Mitis doiile d'alfalrrs lilti'raires. — Oui et non, lui r'-pondil Louslciiii, Mon vieux, il s'dgil d'un snuper. — Je venais, dit Liu'ieii, vfHH [irii-r de la pari île C.ur.die...
A ro nom, madame Vernnu levn lu léle.
— ... A soufH'r il'nujiiiirrriiul en Inill, dit Lucien en cnntinuant. Vous troururez chez ullo la société quo vous aynz
eue chez Florine, et augmentée de madame du Val-No. ble, do Merlin et de quelques autres. Nous jouerons. — Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez mamo Mahoudeau, dit la femme. — Eh I qu'est-ce que cela fait? dit Vernou. — Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise do la trouver pour escompter tes effets do librairie. — Mon cher, voilà une femme qui ne com-prend pas qu'un souper qui commence à minuit n'empêcho pas d'aller à une soirée qui finit à onze heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il. — Vous avez tant d'imagination I répondit Lucien, qui .se fit un ennemi mortel de Vernou par ce seul mot. — Eh bien! reprit Lousteau, lu viens; mais ce n'est pas tout. Monsieur de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal ; présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois. — Oui, s'd veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce soir à l'Opéra, répondit Vernou. — Eh bien 1 à demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la main de Verr nou avec les signes de la vive amitié. Quand paraît ton livre I
— Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat ; j'ai fini.
— Es-tu content?...
— Mais, oui et non...
— Nous chaufferons lo succès, dit Lousteau en se levant et saluant la femme de son confrère.
Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux enfans, qui se disputaient et se donnaient des coups do cuillère en .s'envoyant de la panade sur la figure.
— Tu viens de voir, mon enfant, dit' Etienne à Lucien, une femme qui, .sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou no nous pardonne pas sa fommo. On devrait l'en débarrasser, dans l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée do ces deux horribles moutards ? Vous avez vu lo Rigaudin do la Maison en loterie la pièce de Picard... oh bienl comme Rigaudin, Vernou no se battra pas, mais il fera battre les autres ; il est capable de se crever un œil pour en crever deux à son meilleur ami; vous lo verrez posant lo pied" sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est roturier ; attaquant les renommées célibataires à cause do sa femme, et parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour les devoirs do citoyen. Enfin, ce critiiiue si moral uo sera doux pour personne, [>as même pour les enfans. Il vit dans la ruo Mandar entre une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gcnlilhommeet deux petits Vernou laids connue des teignes; il veut so moqu(T du faubourg S;iint- Gerniain, où il no mettra jamais lo pied, et fera parler les duchesses conuno parle sa femme. VoilA l'honnue (jui va hurler après les jésuites, insulter la cour, lui prêter l'intention do rétablir les droils féodaux, lo droit d"aîne.sse, et qui prêchera quelijue croisade en faveur do l'égalité, lui qui no so croit l'égal de persoime. S'il élait garçon, s'il allait dans le monde, s'il iivait l(>s allures des poêles royalistes, pen- .sionnés, ornés de croix de la Légion d'honneur, ce serait un o|)limisle. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est une grande catapulte mise en mouvemeii p,u- de petites haines. As-tu maintenant envie do le marier? Vernou n'a plus de cirur, lo liel a tout envahi. Aussi cst-co le journaliste par excellence, un tigre h deux mains qui déchire tout, comme si .ses plumes avaient la rage. — Il est gimophotie, dit Lucien. A-t-il du talent? — Il a do l'esprit, c'est un artirUrr. Vernou porte des articles, fera toujours des iirtieles, et rien (|ue des .irtiiles. Le travail le plus obstiné n(^ pourra januiis prelfer lui livre sur .sa prose. Félicien es! incapable de concevoir ime o'uvre, d'en disposer les masses d'en réunir harmonieu.semeut les per.sonnages dans un jilan qui conimcuco, so noue et marclio vers un
BN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
fait capital ; il a des idées, mais il ne connaît pas les faits ; ses héros seront des utopies philosophiques ou libérales ; enfin son style est d'une originalité cherchée, sa phrase ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau. — Quel article tu faisi s'écria Lucien. — Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire. — Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien. — Où veux-lu que je te jette ? lui demanda Lousteau. — Chez Coralie. — Ahl nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute ! Fais de Coralie ce que je fais de Fiorlno, une ménagère, mais la liberté sur la montagne! — Tu ferais damner les saints ! lui dit Lucien en riant. — On ne damné pas les démons, répondit Lousteau.
Le ton léger, brillant, de son nouvel ami, la manière dont il traitait la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme parisien, agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à l'application. En arrivant sur lo boulevard du Temple, les deux amis convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau du journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était, en effet, saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes, qui attachent leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'ame en se pliant avec une incroyable souplesse h tous les désirs, en favorisant les molles habitudes d'où elles tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie et Camusot ivres de joie. Le Gymnase plroposail pour PSques prochain un engagement dont les conditions nettement formulée» surpassaient les espérances do Coralie.
— Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.
— Oh I certes, sans lui VAleade tombait, s'écria Coralie, il n'y avait pas d'arliele, et j'étais encore au boulevard pour sit ans.
Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'etTusion do l'actrice avait je ne .sais quoi de moelleux dans sa rapidité, de suave dans son entraînement ; elle aimait ! Comme tous les hommes dans leurs grandes douleurs, Camusot abaissa ses yeux à tnrre, et reconnut, le lonjj de la coulure des liollos de Lucien, le fil de rouli'ur employé par les boîtiers rélèbres, et qui se dessinait on jaune foncé sur lo noir luisant de la tige.
La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé pendant son monologne sur la présence inoxplicaliln d'une finin» dn bottes (levant la clieniliK'c d(î Coralie. Il avait lu, en lettres noires imfirimées sur le cuir blanc et doux do la iloiiblure, l'adresse d'un bottier fameux h celte époque : Oay, rno dn la Michodi^ro.
— Monsieur, dif-il h Lucien, vous avez de bien belles jjrtilcs. — Il a tout beau, répondit Coralie. — Je voudrais bien me fournir chez votre boîtier.— Oh! dit Coralie, eomme c'est rue des Bourdonnais di> demander les adresses des lournisseursl Allez-vous porter des holles déjeune homme? vous seriez joli garron. Gardez donc vo.i bottes ?i rêvera, <|ui conviennent h un homme établi, (jiii n femme, enfans et matiresse. — làifin, si monsieur voulait tirer une de ses hottes, il me*renilrnil un service signale', dit l'obstiné (Uimusol. — Je n(> pourrais In remettre sans crochefs, dit Liirien en rou«issiiiit. — Ili'ninice en ira ( lierchor. Us ne .seront pas de trop ici, dit le marchand d'un air Jiorrilih'nienl nogiienanl. — Papa C;innis()t, dit Corulie en lui jeliint un re({,ird empreint d'un atroce mépris, ayez le courage de voire Irtcheté I Allons, dites toute votre pensée. Vous trouvez que les hottes il(* monsieur ressembleni aux miennes? Jo vous défends (r(Mer vos bolles, dit-elle !i Lucien. Oui, monsieur Camusol, oui, ces luillc-s .sont alisuliiniunt les inéiiies que celles ipii se crnis,iienl lea bras devant mou loyer l'aiilni jour, et monsieur, riirlié dans mon cabinet de toilette, lesatleiiiluit : il avait pa^slila luiilici. Voi- Ift co (juo vous pensez, heinT Pensex-le, je lo veux. C'est
la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me platt,! moi!
, Elle s'assit sans colère, et de l'air le plus dégagé du monde, en regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.
— Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne plaisantez pas, j'ai tort. — Ou je suis une inlàme dévergondée, qui dans un moment s'est amourachée de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je suis, dit-elle en faisant un geste do souveraine par le(]uel elle écrasa le négociant. — Serait-ce \Tai? dit Camusot, qui vil h la contenance do Lucien que Coralie ne riait pas, et qui rtiendiait une tromperie. — J'aimo mademoiselle, dit Lucien.
En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son poète, le pressa dans ses bras, et tourna la tête vers le marchand de soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.
— Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de toi, j'aime comme une folle cet enfantlà, non pour son esprit, mais pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui A des millions avec toi.
Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et demeura silencieux.
— Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable férocité.
Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une aririce, et d'un ménage.
— Reste ici, g.irde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible et douloureuse qui parlait de l'flme. je ne veux rien reprendre. Il y a pourtant là soixanie mille francs do mobilier, mais je ne saurais me faire îi l'iilée de ma Coralie dans la misère, et lu .seras cependant avant peu dans la misère. Quelque grands que .soient les talens de monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous attend tous, nous autres vieillards I Laisse-moi, Coralie, le droit do venir lo voir queUpiefois : je puis l'être uli- It!. D'ailleurs, je l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.
La douceur de ce pauvre homme, dégassédë de tout son bonheur nu moment où il se croyait le plus heureux, loucha vivemenl Lucien, mais non Coralie.
— Viens, mon pauvre Musot, viens tiint que lu voudras, dif-olle. Je l'aimerai mirut en ne lo lniinp<inl point
Camusot parut content de n'être p;is chassé de son paradis terrestre, où sans doute il devait sdutlrir. mais où il espéra rentrer [ilns l.ird cl.ms tous ses droits en m> (l.nit sur les has'irds de la vie iiarisienne et sur le» Réductions qui allaient enlouror I.urjeii. IjP vieux marrhand inaloi» ponsu que Irtt ou tard en beau jeune homme se p«Tineifralt de» infidélités, el, pourrespioiiner. pour li- («Tdre it.tns l'isiinl de de l'orali", il voulait rester leur ami. O'ilo lAclicIf' il« la passion vraie elVrnvd Lucien. Cjiinusol OiTnl A dlew au Pal«is-Ho.T«l, chez V»»ry, co ipii fut accepté.
— Quel iHiiibeiir I rria rj)rnl(e quand Cjimusot fVil i^rti, plus de manvirde nu <|iiarlinr l«Iin, lu demeureras tri, n<ni« ne nous quillerons pas, lu pn-ndra^. pour consi-rv*^ ln> apparences, un petit appartement ruo l'.liariol, el vuKueln R.»l^re I
Elle' se mil ft danser son pa* e^pORitol «vefl nn ♦«nlmin qui peignit une indomptable passion.
— Je puis gagner cinq cenH fj-ancs par mel^ en Iraralllanl t>eauronp. dit Lurlen. — J'en al tout nut.inl au ihWtre, sjins compter les I\mh. Camiivil m'Iinbillora irnijonr». y m'aime ! — Avec quin/i' Cents flmncs par mois, non* livrons comme desCrésu<i. — l:i lis cbevnUT. el le rorlwT, et 11- domestique? dit Dérénice. —Je fierai de» detic» t «'<*cria Coralie.
Rlli' !M> remll h danser «no g^fOif arec I uctun.
— Il faut i\h Uns accaptor le.» proposliious de Flnoll aVrrla Lucien. — Allons, dll Coralie. ju m'babillP fi t*
DE BALZAC
mène à ton journal, je latlendrai en voiture, sur le boulevard.
Lucien s'assit sur un sofa, regarda ractrice faisant sa toilette, et se li\Ta aux plus graves réffexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage ; mais il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par les pittoresques aspects de cette vie de bohème, et jeta le gant à la face de la fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagnment et à l'Installalion de Lucien. Puis la triomphante, la belle, l'heureuse Coralie en traîna son amant aimé, son poëto, et traversa tout Paris pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant toujours son papier timbré sur la lèle, et le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne n'était venu.
— Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du journal, dit-il. — Probablement, mais la rédaction ne me regarde pas, dit le capitaine de la garde impériale, qui se remit à vériûer ses bandes en faisant son éternel broum ! brouni I
En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux ? Finot vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication, et lui recommander de veiller à ses intérêts.
— Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son oncle rn prenant la main de Lucien et la lui serrant. —Ah I monsieur est du journal ! s'écria Giroudeau surpris du geste de son neveu. Eh bien ! monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer. — Je veux y faire voire lit pour que vous ne soyez pas Jobarde par Etienne, dit Finol en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les comptes-reniius do théâtre. — Tu n'as jamais fait ces conditions h personne, dit Giroudeau en regardant Lucien avec étonnemcnt. — Il aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges ne lui soient pas ehippées^ et que SOS billets do spectacle lui soient remis. Je vous conseille néanmoins do vous les faire adresser chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à faire, en outre de sa critique, dix articles variél('s d'environ deux colonnes, pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous va-t-il 1 — Oui, dit Lucien, qui avait la main forcée par les circonstances. — Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité, que nous signerons en descendant. — Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et fttaiil son bonnet do soie noire. — Monsieur Lucien de Ruhempré, l'auleurdc rarliclo snrV Alcade, dit Finot. — Jeune homme! s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de Lucien, vous avez là des iiiiiu's d'or. Je ne suis pas lilléraire, mais voire arlicle, Je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela I Voilà de la gaieté. Aus.si ai-je dit : Ça nousamènera desahonni's ! Ht il est en venu. Nous avons vendu cinquante numéros. — Mon traitt- ave(; Ktieiuie IjiMSIenu esl-il cofiit'; donhUi et prêt à .'iKner? dit Finol à son oncle. — Oui, dit Giroudeau. — Mets à celui (jue je signe avec monsieur la dale<l'hier, alin ()ue Lousteau soit sous l'empire <1(! ces coiivi niions. Finot prit le bras de .son nouveau rédiicleur avec un sémillant de camaraderie <|ui .si'iluisit le poijte, cl reiilraîiia dans l'escalier en lui disant : Vous avez ainsi une [)o-.iliori faite. Je vous présenterai mol-iiièrtie i\ met rédacteurs. Puis, ce soir, I.ousieau vous (iTa recoiinalln; aux IhéAln^s. Vous pouvez cogner cent I iuqiiarite Iroiics par mois h notre petit journal, ipie va diriger Ixjusleau; aussi lâchez <li' bien vivre avec lui. IJi-jà o drôle m'en voudra île lui avoir lit'; les mains en voln^ oiidroii, mais vous avez du talent, et je ne veux pas(jue vrus .soyez eu liiilli' aux capritu'S d'un ri'darleur en chef, liiilro nou.s, vou.s pouvez in'apporler jusqu'à deux feuilles par iiiol.s (lour ma Hevue heliilornuilaire, je vous leH payerai deux cents fruiu». Ne parliez de cet arriingeinent h personne, Je serais en proie h la veii;,'e,mce do tous ces amourspropres blessé.4 (Je la furtuuu d'un nouveau venu. Fuites
quatre articles de vos deux feuilles, signez-en deux do votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position à Blondet et à Vignon, qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi ne vous galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante francs de livres à laiei-. Ça et votre rédaction vous donneront quatre cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au moins deux cents francs en sus chez les libraires, qui vous payeront des articles et des prospeclus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je puis compter sur vous.
Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.
— N'ayons pas l'air de nous être entendus, lui dit Finot à l'oreille en poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et située au fond d'un long corridor.
Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, 'ous réunis à une table couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre, des plumes assez mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre.
— Messieurs, dit Finot, l'ojet de la réunion est l'installation en mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal, que je suis obligé de (juiiter. Mais, quoique mes opinions subissent une transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vo'us serez à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique.
Tous les rédacleurs partirent d'un éclat de rire.
— Oui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau. — Blondet, n-pondit Finot. — Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout ensemble. — Enfin, reprit Finot, ne nous emharbouillons pas dans les métaphores : tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouvei'onl Finot Monsieur, dit-ilen présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec lui, Lousteau.
Chacun complimenta Finol sur son élévation et sur ses nouvelles destinées.
— Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus... — Pourvu qu'il no soit pas Janot, dit Vernou. — Tu nous laisses altatpier nos bêtes noires? — Tout ce que vous voudrez! dit Finot. — Ahl mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur CliAtelet s'est fâché, nous n'allons pas 1(; lâcher pendant une semaine. — Que s'estil (lassé? dit Lucien. — Il est vewu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a trouvé le père Giroudeau, (pii, du plus beau. sang-froid du monde, a montré dans Philippe Briilau l'auteur de l'article, et Philippe a demandé au haion son h(>ure et ses armes. L'affaire en est restée là. Nous sommes occupés {( présenter des excuses au baron dans le numi'ro d(; demain. Chaque phrase est un coup do poi^jnard. — iMorde/-l(; ferme, il viendra me trouver, dit Finol. J'aurai l'.nr de lui rendre service en vous apaisant, Il ti(Mit au ministère, et nous accrocherons là quel(]ue chose, une place de profiîsseur suppléant ou (pielque bureau de laliac. Nous sommes heureux (pi'il .se soit piipiéau jeu. Qui de vous veut f.iire dans mon nouveau journal un arlicle de fond sur Nathan ? — l)(uuie/-le h Lncii'ii, ilit Lousteau. Hector il Vernou feront des articles dans leurs journaux respeclils... — Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à .seul chez Barhin, dit l'iiiot eu riant.
Lucien reçut quelques comidiiuens sur son admission
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
dans le corps redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur qui l'on pouvait compter.
— Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la belle Coralie.— Coralie vaau Gymnase, dit Lucien à Etienne. — Eh bien! messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein? Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement, et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à l'administration du Gymnase ; pouvons-nous lui donner de l'esprit? — Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce avec Scribe.— Ohl le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus perspicace des spéculateurs, dit Vernou. — Ahçà! ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous no nous soyons concertés; vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet, il doit être un grand poète à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser les odes, les ballades, les méditations, toute la poésie romantique. — Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que pensez-vous de vos sonnets, Lucien? — Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus. — Messieurs, ils sont bien, dit Loustc«u> parole d'hônneurl— Eh bien! j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les jambes de ces poètes do sacristie qui me fatiguent. — Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les marguerites, nous lui flanquerons article sur article contre Nathan. — Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien.
Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.
— Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les choses. — Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des doux rédacteurs que Lucienne connaissait pas. — Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Etienne au néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans l'occasion. Nous aimons tous Nathan, el nous allons ratta(|uer. Maintenant partageonsnous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veux-tu les Français et rOdéon? — Si ces messit?urs y consentent, dit Frédéric.
Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d'envie.
— Jo gardo l'Opéra, les Italiens, l'Opéra-Comiquc, dit Vernou.
— Eh bien I Hector prendra les théâtres de vaudeville, dit Lousteau. — Et moi, je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur qu(! ne connaissiiil pas Lnrieii. — Eh bien I Hector le laissera les Variétés, et Lucien la l'orte- Saint-M.-irtin, dit Etienne. Abandonne-lui la Porle-Saiiitiîurtin, il est fou de Fanny Beaupré, dit-il ù Lucii-n, lu prendra» le Cirque-Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobine, les Funnniliul"s ri Madame-Saipii. Ou'avoii^-nous pour le journal de demain ? — Ilien. — Riisn. — Uicnl — Messieurs, soyez brillans pour mon premier nuni('ro. I.o baron Chflti'let el sa sèche ne duriTonl jias huit jours. L'/niteur du.So^'<rtircesl bien ust'-.— Soslliène-U'moslliètn'n'ot plus <lnMc', dit Vernou, toiil le niondo nous l'a pris. —Oh I il nous faut di- nouvraux morts, dit FrédiTie,. — Ml•s■^i(•urs, si nous prftiions des ridicules aux hommes vertueux de la droite? Si nous disions que monsieur de Donald pue des pie<ls ? .s'écria Lousteau. — (!oninienrons une si'rie de portraits des orateurs ministériels I dil lleetor Merlin. — Fais cela, mon petit, dil l.ousieau, tu lesconiini'*; ils son! de Ion parti, tu pourras salislinre quelques liaini's intestines. Eni- [loigne Beugnol, Syrieys de Mayriiihac el aulres. Les arlirles peuvent (^l^e priais h l'avanre, nous ne serons pas embnrrassi's pour le journal. — Si nous inventions qiielcpies relus de sépulture avec des cirronslaïues plus ou moins agKravantes? ilit Hector. — N'allons pas sur les brisées des grands journaux l'onstilutloniiels, qui ont leurs cartont nii.r curin pleins de ninnrd», ri'-pondil Vernou. — l)(> ran.iriN'f dil Lucien. — Nous appelons un canard, lui n'-pondil Hector, un lait qui a l'air cl'étre vrni, mais qu'on invente pour relever les Faits l'.ins quand ils sont pâles. I.4< canard est une trouvaille de Franklin, ijui n inventé le ivirnlonnerre,
BF. BU./. \c. — II. (Kdr.ui clo la V
le canard et la république. Ce journahste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer, que, dans l'Histoire philosophique des Indes, Rayndl a donné deux de ses canards pour des faits authentiques.— Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?— L'hisloire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse, après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis le plaidoyer sublime do la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande confusion des philosophes français. Et voilà comment le nouveau monde a deux fois corrompu l'ancien.— Le journal, dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là. — La justice criminelle no procède pas autrement, dit Vernou.— Eh bien ! à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.
Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu des témoignages do la plus louchante familiarité.
— Qu'as -tu donc fait à Finot, dit Etienne à Lucien en descendant, pour qu'il ait passé un marché avec loi? Tu es le seul avec lequel il so soit lié. — Moi, rien, il me l'a proposé, dit Lucien. — Enfin, tu aurais avec lui des arraiigemens, j'en serais enchanté, nous n'en serions que plus forts tous deux.
Au rez-de-chaussée, Etienne et Lucien trouvèrent Finot, qui prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible do la rédaction.
— Signez voire traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite d'hier, dil Giroudeau, qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.
En lisant ce traité, Lucien entendit entre Etienne el Finol une discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du journal. Etienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. H y eut sans doute une trans;iclion entre Finot et Lousteau, car les deux amis sortirent entièrement d'accord.
— A huit heures, aux galeries do Bois, chez Dauriat, dil Etienne à Lucien.
On jeune lionimc se présenta pour^lro rédacteur de l'air limide et inquiet (lu'avait Lucien naguère. Lucien vit avi>c un plaisir secret Giroudeau pratiquant sur le néopliyloles plaisanteries par les(|uellesle vieux niilllaire l'avail abusé; son intérêt lui lit parfaitement comprendre la néces.silé do ce manège, qui niellait des barrières presque infranchissables entre les débulaus el la mansarde où pénétraient les élus.
— Il n'y a pas déjà tan» d'argent pour les rédacteurs, dil il h Giroude.iu. — Si vousétiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répoiulil le capitaine. Kl donri
L'ancien nnlilaire lit tourner sn canne plombée, sortit en bn)um-broum(iiil,rl p,irul stiqM'r.ul de voir Lucien montant dans le bel eqiiip,i..;e (|ui sl.ilionnail séries boulevards.
— Vous èles mainlenanl les militaires, et nous sonune.s les pékins, lui dil le soM.it. — Ma parole d honneur I ces jeunes gens me |>araiss<'iil <*ln' les meilleurs enfnns du monde, dit Lucien h l.oralie. Me vtilà journnlisle «Ter la certitu.letle pouvoir giigner six cents francs |>nr mois, eu Iravaillanlrommi' un cheval; mais je placerai me.s deux ouvrages cl j'en (erai d'autres, c-nr mes anus vont m'org.iniser un siircèsl Aiiiy. je dis coninie loi , ( or.ilii»: Vuguo la ^Mlèrel— Tu réussiras, mon («lit; mais ne sois |«s nuvil Itoii que lu es beau, lu le |HTdrnis. Sois mécliaDl ovw les hommes, c'est hou Keiin>.
Coralie el Lucien nllèrenl .*' promenernu lK>i'« ilo Ikxilogne, ils y renconlrèrenl nicoro la marquiv' d'I'Npnr»!. madame (le IWirgeton el le Imron ilu CliAlelf I. Madame de lUirgeton re^;nrda Lucien il'iin air sùiluisanl. '|iii |H)uvnit |W5ser pour lin s.i|iil, CnniuMit nvnil ctuuinniidé le meilleur dîner du monde; Coralie.en se tachant deUurassl'e iln lui, fui si clianiiante pour le paiivn» marchand île .«oieries qu'il ne se souvint pa», durant le.n qunlor/e moi» de leur liaison, de lavoir vue si grncieu.so el si ndrnv.inlo.
— Allons, se dll-ll. restons aviv elle, çmvid m/m*l Cnmusol proposa wcrèlcnunl ft l'^T.die une iiiscnplio»
diiéilif hiiiiiiiiiii'.J • — '"*
DE BALZAC
de six mille li\Tes de rente sur le grand-livre, que ne connaissait pas sa femme, si elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur ses amours avec Lucien.
— Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, et regarde-toi ! dit-elle en lui montrant le poëte, que Camusot avait légèrement étourdi en le faisant boire.
Camusot résolut dattendre que la misère lui rendît la fomme que la misère lui avait déjà li\Tée.
— Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.
Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux galeries de Bois. Quel changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit 1 II se mêla sans peur à la fouie qui ondoyait dans les galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse, il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste. Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondct, à Nathan, à Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis une semaine; il se crut un personnage, et se flalla de surpasser ses camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille, il lut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups. Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes ou parlées sur lesquelles il comptait ; il aperçut un premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être do savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans le partage général des produits de la presse. Finot, qui trouvait en Lucien une mine à exploiter, Lousteau, qui croyait avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poëte vit sourians. Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du cabinet do Dauriat.
— Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.
Le moment dura une heure, après laquelle Lucien ot son ami entrèrent dans le sanctuaire.
— Eh bien! avez-vous pensé à l'affaire do notre ami? dit le nouveau rédacteur en chef. — Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquemont dans son fauteuil. J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire à un homme dégoût, à un bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Moi, mon ami, j'achète la gloire toute faite, comme cet Anglais achetait l'amour. Vous êtes aussi grand poète que vous Oies joli garçon, mon petit, dit Dauriat. Foi d'honnête homme I je ne dis pas do libraire, remarquez, vos sonnets ^ont magnifiques, on n'y sent pas le travail, co qui est rare quand on a l'inspiration et do la verve. Enfin, vous savez rimer, une des qualités de la nouvelle école. Vos Alargveriten sont un beau livre, mais ce n'est pas une affaire, et je no peux m'ofcufier (pie dd vasies entreprises. Par conscience, jo ne veux pas pn-ndro vos sonnets, il me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour faire les dépenses d'un succès. D'oillciurs, vous no continuerez pas la poésie, votre livTo est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme, vous m'apportez l'élernctl recueil des premiers vers que font, nu sorlir du collège, tous les gens (\t: InltreH, auqiH'l ils tiennent tout d'abord, et dont ils W! moquent plus tard. Lousteau, voire ami, doit avoir un poéjMO caché dans s<>s vieilli-s cliausselU^s. N'as-tu pas un poeriif, I.oiislciu'f (lit Dauri.il en jelant sur Etienne un lin regard fie compère. — Kh I comment pourrais-ji- écrire en proHoT dit I/tusleau.— Eli bien 1 vous le voyez, il no m'en H jdiniiH parlé ; mais notre ami connaît la librairie elles nll.iires, r<'[iril Dauriat. Pour moi, la (pieslion, dit-il eu cAliniiiit l.iicir'ii, n'e'-l pds i\c. savoir si vous êtes un Krand poète ( vous nvi'z lii'aiic«i\p, mais beaucoiifide ménie; Hi je rommcnçni" l,i litirnirir., jf comnieilrais la liiulo do vous édilir. Mni^d'atior.j, nujDunrhiil, mes commanditaires et iiii's biiillcursdi' fonds inc coiificniieiit l h vivn-s ; d siillit que j'y nie perdu vinjft milli' Iriiiict l'année ileriiière pour qu'ils ne veuillent entendre h uu( une poésie, et ils sont
mes maîtres. Néanmoins la question n'est pas là. J'admets que vous soyez un grand poëte, serez-vous fécond T Pondrez-vous régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix volumes? Serez-vous une affaire? Eh bien ! non, vous serez un délicieux prosateur; vous avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez pas contre trois mille francs que vous donneront très difficilement vos hénr istiches, vos strophes et autres flcharades! — Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau. — Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article ; et, dans son intérêt bien entendu, je lui refuse les Marguerites ! Oui, monsieur, jo vous aurai donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai vous demander que pour votre poésie invendable I — Et la gloire? s'écria Lucien, Dauriat et Lousteau se mirent à rire.
— Dame! dit Lousteau, ça conserve des illusions. — La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et une alternative de cent mille francs de perte ou do gain pour le libraire. Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur opération. — Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidement. — Le voici, mon ami, répondit Dauriat, dont les façons avec Lucien s'étaient déjà singulièrement éd ulcérées.
Lucien prit le rouleau sans regarder l'état dans lequel était la ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il sortit avec Lousteau sans paraître ni consteraé ni mécontent. Dauriat accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des Margtieriles. — Tu crois que Dauriat a la ou fait lire tes sonnets? lui dit Etienne à l'oreille. — Oui, dit Lucien. — Regarde les scellés.
Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction parfaite.
— Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué? dit Lucien au libraire en pâlissant do colère et de rage. — llssont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et très délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir. Aussi vous ai-jo recommandé sur lo champ à Finot. Faites-nous des articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est fort beau, mais n'oubliez pas lo solide, et prenez tout co qui so présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.
Lo poëte sortit brusquement dans les galeries pour ne pas éclater, il était furieux. — Eh bienl enfant, dit Lousteau, qui lo .suivit, sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu prendre ta revanche? — A tout firix, dit lo poète. — Voici un exemplaire du livre do Nathan iiue Dauriat vient de me donner, et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage, et fais un article (]ui lo démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan, dont le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Uno des manies do ces petits (>sprits est d'imaginer (jue, sous le soleil, il n'y a pas do place pour deux succès. Aussi Jera-t-il mettre Ion article dans lo grand journal au(|uel il travaille.— Mais que peut-on dire contre ce livre? il est beau I s'écria Lucien. — Ah çà I mon cher, (ipprciids Ion métier, dit en riant Lousteau. Le livre, fiU-il un chef-d'o'uvre, doit devenir, sous la |)lume, une stupido niaiserie, une œuvre dangereuse oi malsaino.— Majs comment? — Tu cliani^eras les beautés en défauts. — Jo suis iiuafiabled'opi'rerune pareille mélaniorfihose. — Mon cher, voiii la manière do procéder en semblable occurrence. Attention, mon pelil! lu commenceras pur trouver l'œuvre belle, et lu penx famusor à écrire alors ce quo tu en penses. Le [nibiic sn dira : Co critique est .sans jalousie, il sera sans doiil(? inqiarlial. Dès lors le public tiendra ta criliiiue pour lonscieiuieiise. Après avoir coiiipiis l'estime do ton lecteur, tu regretteras d'avoir h blflmer lo système dunsKv
ON GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
quel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas lintelligenco du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de sièclo en siècle, les écrivains français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen philosophique, par la puissance du style et par la forme originale qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour lo bourgeois, un éloge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, do Buffon. 'Tu expliqueras combien, en France, la langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes, comme : — Un grand écrivain en Franco est toujours un grand homme, il est tenu par la langue à toujours penser ; il n'en est pas amsi dans les autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener, un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose un critique comme do parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est lo piédestal de Cousin. Une fois sur c terrain, tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du dc^rnier siècle, en appelant leur littérature une littérature idée. Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tète des auteurs vivans. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue Ja plus facile des formes littér.iires) cl des descriptions, qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans do Yollaire, de Diderot, do Sterne, do Les.ige, si substantiels, si incisifs, au roman moderne, où tout se traduit par des images, et que Wa lier Scott a beaucoup trop dramatisé. Dans un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman h la Wallcr Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras en genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées nu laminoir, genre accessible à tous les csfirils, genre où chacun peut devenir aut(!ur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la littérature imagée. Tu feras tomber cette argumcntalion sur Natlwin, en démontrant qu'il est un imitateur, et n'a que l'apparence du talent. Lo grand style serré du dix-huitième siècle manque h son livre, tu prouveras <)uo l'auteury a subslitué lesévénemens aux s^'nlimens. Lo mouvement n'est pas la vie, lo tableau n'est pasl'idée! Lflche de ces senlences-l.'i, le public les répèle. Malgré lo mérite de cette œuvre, elle te parait alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portos du leniplo de la Gloire ?i la foule, et lu feras apercevoir dans lo lointain une armée de petits auteurs empressés d'iniilrr (ctto forme. Ici tu pourras te livrer dès lors à de lauii.intr^ l.imcntalions sur la décadence du goût, et tu gli.sscriis I'iîIo^'o de messieurs Etienne, Jouy,Tissol, Gosse, Duvul, Jay, lii'Ujamin Constant, Aignau, Baour-I.ormian, Vilii'main, les coryphées du parli lihénil napoléonien, sous la prott-otion desquels se trnuv(( li' journ.il dcNcrnou. Tu Mionlrcrasi-i'lle glorieuse phalange ré^istaut à rinvaï,ii)n des rcun.iulnjui's, tenant pour l'ulc'e et It^ stylo contre l'iniagn rit lo havurduKO, cnniinuaiil l'école vollairicniie, et s'opposnnl h IV-colo anglaise et allinia.ide, de mOnie qui l<'S dix-sept orati'iir.s do la gauche comliallcnl pour l;t nalion contre les uUras tk^ la droite. Prolégi' par ces noms réviTi'stlc l'iniMiruso majorité desFraurais, (jui sera toujours pour l'opiio^ilion de In Rfluche, tu peux écraser Nallia», dont l'ouvrage, (pioi(piii renfi-rmant drs beautés supérieures, donne en l'rancc ilroit de hnurgi(iisi(> fi une liiu-r.ilure sans idi-cs. Dès lors, il no s'agit plus de Nathan ni de sou livre, conqiri'nds-lu P mais do la gloire de la France. l.« devoir des plunies lionuèles cl rounigeusi's est <li' s'opposer vivenn'nt h ces iuiporlatiuns étrangères. L/i, lu flattes l'ahoimi'. Selon loi, la Frntr.' osl uno fine commère, il n'est pas lacile di' In surprcnilre. SI le lihrairon, par des raisons dans le.M|ur|li'.s tu ne veux jw» onlrcr, e^cnmolé un succès, lo vrai public a hientiM l"/iil juslicn des erreurs musées par les rin(| cents mus qui composent son nvanl-ganle. Tu diras cju'après avoir eu le liontieurde vcmlre uiin édition de ce livre, l(< hbrniro est bien rtudncirux d'iii faim uni- .seconde, ut lu rcgrulleriH (jii'un si habile éditeur connni.sso si peu les in.stinrls ilu pays. Voil/i tes mas.ses. Saupoudro-nioi d'e.spnl ces raison-
nemens, relève-les par un petit filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles. Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreur a'un homme à qui, s'il quille cette voie, la littérature contemporaine devra de belles œmTes.
Lucien fut stupéfait en entendant parler Loustean : à la parole du journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des vérités littéraires qu'il navaii nèmo pas soupçonnées.
— Mais, c« que tu me dis, s'écria-t-il, est plein do raison et de justessel — Sans cela, pourrais-tu haltre e- brèche le livre de Nathan? dit Lousteau. Voilà, mon petit, une première forrao d'article qu'on emploie pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y ;» bien d'autres formulesl ton éducation se fera. Quand tu seras obligé do parler absolument d'un- homme ([uo tu n'aimeras pas, quelquelois les propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main lorcé*. tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article do fonds. On met, en tôle do l'article, le litre du livre dont on veut que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit à la fin : Ces considérations nous ramènent au livre de mon.sieur un tel, (jni .s^ra la matii'Te d'un .second article. Et lo second arliclo ne paraît jamais. On étoufl'o ainsi le livre entre deux promps.ses. Ici. tu ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat : il faut un coup d^ pic. Sur un bol ouvrage, lo pic n'entame rien, et il enlro dans un mauvais li\To jusqu'au cœur : au premier cas, il no lile.sse que le libraire; et, dans le second, il rend service au public. (>;sformesde rritique litléraires'emploient également dans la rrilicpie politique.
La cruelle leçon d'Ftienne ouvrait des c.is's dans Timaginalion do Lucien, qui comprit admirnblemenl ce métier.
— Allons au journal, dit Loustean, nous y trouverons nos amis, et nous conviendrons d'une chargi^ h fond do train CAinlro Nathan, et ça les fera rire, lu verras.
Arrivés rue Saint-Pierre, ils moulèrent ensemble h la man.sarde où se faisait In journal, ei Lucien fut aussi surpris ([ue ravi de voir l'espèce de joie avec Inijunlle ses r.imarades convinrent de ilémolir le lirre de Nathan. Ilertor Merlin prit un carré <le papier, et il écrivit ces lignes, qu'il alla porter h son journal.
On annonce une trconde édition du lirrr d« monitimr Nathan. J\<nii coniplinnu garder le fitrnre fur rel nwragt, mais celte apparence de fiierèo nnim olilitje à publier un arlicle. mointtur l'auvre que ntr la tendance de lu feiuie littéraliire.
Fn ti^te des plai.sanlories pour le numéro du leiftlemain, Lousteau mil rotin (hrase :
'.' /,# liliraire Itauriat publié un» femnde édition du lirre de monsieur de !Salhtttt I // ne conmiit dnne put le proverbe du l'alait : non dm in idem. Uonn«\rr au murage niallieureu.r I
Les paroles d'Flionno avaient été ri>mme un nnmivnn pour l.ut'ieii, h ipii le désir do se renier de n.iiin.il lin lieu de conscience el d'inspiration. Troi» jours aiirè'. |x«ndanl lesquels il no snrtil |insde In rliAnilire de Coralie, oft il Iravaillail nu min du feu. wtvI pur BérAtnte el r^n'siié. dans ses iiionieiis «le lAHsitnde. i>«r rfllleiilirr el mlenriruso Corahe. Lucien mil nu net un arltelo «rUlque, d'environ trois roloniieN, où il »'étnlt élev»^ h une linuleur »iirproli.ilil"'. Il rouriil nu Journal, il elall neuf heur*-* du ^olr. Il y trouva des ré.lnrleursel leur lui son Immll. It fol «Vouli* ^érleu^<•lnelll. Félirion no dil pas un mol, il prit lo nianiLirril et déjcringolrt le» oarnlier».
— (.)ue lui priMvl il I s'écria l.urten.— Il porto Ion «rticio h rinipnmerie.dll Ile.lor Morliii. r'o^l un clior-d'(ruvrooft Il n'y n ni un mol (i r- irnurtii r, m om» Iikmio h .iiouirr. — Il ne frtiil(iue le montrer le i lieniiii. liil I ouxle.iu.-Je roudrniH \oir l.i mine que loni Nallinii deninin m lis.itil rrln, dit un «ulre ndarteur Mir la (lnuro du>|iie| iVInlfltl uno dnuc€( !'ali.'>li|clioii.— Il fnul <V«rp voir» ami. ilil Ih-clor Nerlin. —C'est doue bien f.leiuniida viveiiienl Lucien. -Hlon-
DE BALZAC
det et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousieau. — Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous, et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions semblables. — Lisez-nous cela, dit Lousteau.
Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la fortune de co petit journal, et où, en deux colonnes, il peignait un des menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un évéaement normal, ou quelques singularités. Cet échantillon , intitulé les Passaifs de Paris, était écrit dans cette manière neuve et originale oii la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi différent de l'article grave et profond sur Nathan que les Lettres persanes difièrent de VEsprit des Lois.
— Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en tant que tu voudras. — Ah çà I dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons lancé dans son magasin. Je viens de chez lui ; il fulminait des imprécations, il s'emportait contre Finot, qui lui disait avoir vendu son journal. Moi, je l'ai pris à part, et lui ai coulé ces mots dans l'oreille : Les Marguerites vous cotlteront cher! Il vous arrive un homme do talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras ouverts. — Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal. Mais ta vengeance marche? Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton adresse, il y a eu co matin un article sanglant contre lui, l'ox-beau a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal? l'article est drôle. Vois ? Convoi du Héron pleuré par la Sèche. Madame de Bargeton est décidément appelée l'os de Sèche dans le monde, et Châtelet n'est plus nommé que le baron Héron.
Lucien prit le journal et ne put s'empêcher do rire en lisant co petit chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.
— Ils vont capituler, dit Hector Merlin.
Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots cl dos traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant, en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cotte conversation éminemment moqueuse, spirituelle, méchante, mit Lucien au courant des mœurs et du personnel do la littérature.
— Pondant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles cl à toutes les coulisses des théAlresoù tu as tcsentréis ; puis nous irons retrouver Florine et Coralio au Panor.im.'j-Dramaliquo, où nous folichonnerons avec elles dans leurs loges.
Tous doux donc, bras dessus bras dessous, ils allèrent do thé;1lre on lliéâlre, où Lucien lut intronisé comme rédacteur, complimenté par los directeurs, lorgné [)nr les actrices, qui tous avaient su l'iniporlancf! (ju'un seid article do lui venait do donner h Coralio (^t \i I'"lorino, engagées, l'une BU Gymnase h douze mille francs par an, et l'autro h huit mille francs au Panorama. (.0 fut autant do potilos ovations (pii grandirent Lucien ù ses propres yeux, ot lui donrioronlla mesure dosa puissance. A onzi! Iioiiros, los doux «mis arriveront au Panorama-Draraaljijuo, où Lucien eut lui air flogagé qui fit morveillo. Nalhan y était, Nathan tondit la main h Lucien, qui la prit r't la sorra.
— Ah çiil mes maîtres, dit-il on regardant Liicion ot Lousteau, vous vo'ilez donc in'r'nlorrrr? — Atloiids donc h domain, mon cher, lu verras comment Lucien t'a omiioi- Km-T Paroln d'honnour I tu si^ras contonl. (jiiaiid la crili- «jm- est aussi sérieuse c|uo coll(!-l/i, un livre y gagno.
Lucien él-iit rougo d(( lionle.
— Est-cn dur? domandu Nathan.— C'est gravo, dit Lousieau. — Il n'y oura donc pas de mal? reprit Natli.in. Iloclor Merlin disait nu foyer du Vniiih^villo que j'élais échiné. — Laissoz-lo dire, et atlondezl s'ooria Lucien, qui S(! sauva dons la logo do Coralin en suivant l'actrice au moment où elle quittait la sdiuo «ans son allrayanl cosluriif.
Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit un cabriolet dont le bruit net, dans sa rue assez solitaire, annonçait une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et celte manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat qui tendait les guides à son groom avant de descendre.
— C'est le libraire I cria Lucien à sa maîtresse. — Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.
Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion vraie : elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans, tenait à des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De t816 à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois fiscales sur la presse périodique firent créer l'annonce, la librairie n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue, que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes, Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par lesquelles ils captèrent l'attention de Paris, en y déployant des caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et, plus tard, des lithographies qui firent do l'affiche un poème pour les yeux, et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les affiches devinrent si originales, qu'un de ces maniaques appelés collectionneurs possède ufl recueil complet des affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux étalages des boulevards, mais, plus tard, étendu à la France entière, fut abandonné pour l'annonce. Néanmoins l'affîche, qui frappe encore les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, ot qui a converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre, do la poste et des cautionncnemens. Ces restrictions, inventées du temps de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en los vulgarisant, créèrent au contraire dos espèces de privilèges, en rendant la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux avaient donc droit de vie ot de mort sur les conceptions do la pensée et sur los entreprises de la librairie. Une annonce do quelques lignes, insérée aux fails-Paris, se [layait horriblonient cher. Les intrigues étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et, losoir, sur le champ de halaille dos imprimeries, h l'heuro 011 la iwhe en page décidait de l'admission ou du rejet do loi ou loi article, que los fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres pour rédiger ces potils articles oîi il fallait faire entrer beaucoup d'idées on peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement après l'insertion, rosloient sôuvoni, pendant la nuit, aux imprimeries pour voir mettre sous jiresso, soit les grands articles obtenus, Dieu sait commol soi I ces qiiolqiios lignes <]ui prinnit depuis le nom de réclames. Aujourd'hui, lesmojurs <lo In littéraluro et do la librairie ont si fort changé, ipio beaucoup de gens traiteraient do fables los immenses efforts, los séductions, les Irtclioti^, los inlrigues, (|uo la nécessité d'obtenir ces r('Tlaiii(\s inspirait airx libraires, aux autours, oux martyrs do la gloire, à tous les forçats condamnés au sucios à por|ii''tiiilo. Dîners, cajoleries, prescris, tout (''lait mis on usage auprès des journalistes. L'anocdoto suivante ex[iliqiiora, mioux (jne toutes los assortions, l'é- Iroili- aliiancodo la critique et <lo la librairie. Un huiiiino du haut stylo cl visuut ù duvuuir liommo
UN GRAND HOMME D£ PROVINCE A PARIS
d'Etat, dans ces tcmps-lh jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le bien-ainié d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis. Allemand froid, grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait, un feuillotonniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle il le consultait ; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble à sa patronne ; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur de se taire, de .s'en aller, et retourne luimflmc avec précaution sur ses pas. — Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain. — Presque rien, répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins trois colonnes aux Débafn.
Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre do monsieur do Chateaubriand, sur le dernier des Stuarts, était dans un magasin à l'état de rossignol. Un seul article, écrit par un jeune homme dans le journal des Détatx, fit vendre ce livre en une semaine. Par un temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés par toutes les feuilles de l'opposition, mais aussi la contrefaçon belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis do Lucien et son article avaient la vertu d'arrèti'r la vente du livre de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait rien à perdre, il était payé ; mais Dauriat pouvait perdre trente mille francs. En effet le commerce de la librairie, dite de nouveauté», so résume dans ce théorèmo commercial : uro rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée, elle vaut, selon le succ^s, ou cent sous ou cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cent rames Ji vendre, accourait donc pour ca[)iluler avec Lucien. De sultan le libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quebiue temps en murmurant, en faisant le plus dn bruit possible et parlemenlrmt avec Bérénice, il obtint do parlera Lucien. Ce fier libraire [irit l'air riant des courli- .sans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de suffisance ot de bonhomie.
— Ne vous dérangez pas, mes chers amours I dil-ils. Sont-ils gentils, ces deux lourlenviux ! vous me faites l'effol lie deux colombes ! (Jiii dirait, mailemoiselle, <pie cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un tif?re fi ^'rill'es d'acier qui vous déchire une réputation comme II doit déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les Mer. Et il so mit h rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il eu conlinuatil et s'nsseyant aufirèsdn Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en s'inlerrompant.
Le libraire juge.'» nécessaire de lAcher In coup de pistolet de son nom, en ne so trouvant pas assez bien reçu par Coralie.
— Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez- vous nous tenir compagnie? dit l'aclrlre. — Mais oui. nous causerons mieux l\ table, répondit Dauriat. D'ailleurs, en ncceplaiil votre déjeuneïj j'aurai le droit de vous avoir h dtnernvec mon aiui Lucien, car nous drivons maintenant (^tre amis comme le g.Mil et la main. — lli-rénice I des luiîlres, des citrons, du beurre Irais cl du vin île Champa^'iie, dit Cornlio. — Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène, «lit Dauriat eu re^fardanl Lucien.— Vous venez acheter mon recueil ihi sonnets T — PrcciM^ ment, répondit Dauriat. Avant tout, déposons lesnrme.s do part l't d'autre.
Il lira de sa poche un élép;anl portefeuille, prit trois l)ill»ls de mille francs, les mil sur uno nssielle, et les oll'rit h Lucien d'un air courlisnnesqui-, en lui ilisnnt : — Monsieur est-il cciulenlT— Oui, dil le poi-te, q\ii s<<xi>nllt iiinuli' par une béatitude iniiiiiiuie h l'aspect de celle somme inespérée.
Lucien .so contint, mais il avait envie de chanter, de sau-
ter, il croyait à la Lampe merveilleuse, auï enchanteurs; il croyait enfin à son génie.
— Ainsi, les Marguerites sont à moi ? dit le libraire. Mais vous n'attaquerez jamais aucune de mes publications. — Les Marguerites sont à vous ; mais je ne puis engager ma
plume, elle est à mes amis, comme la leur est à moi
Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti des attaques, afin que je puisse les prévenir. — D'accord. — A votre gloire I dit Dauriat en haussant son verre. — Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien.
Dauriat ne se déconcerta pas.
— Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois, vous serez un grand poêle; vous aurez des articles, on vous craint, je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai changé, mais vous : la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des Messéniennes. — Eh bien I dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle maîtresse et que la cerliludc de son succès rendait railleur et adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vou< avez lu mon article. — Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promplement? Il est malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il avec une bonliomie qui cachait In profonde impertinence du mot. Mais avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu? — Pas encore, dit Lucien, et cependant voilJi la première fois que je publie un grand mor ceau de prose ; mais Hector l'aura fait adresser chez moi, rue Chariot. — Tiens, lis! dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.
Lucien prit la feuille, que Coralie lui arracha.
— A moi les prémices de votre plume, vous savez bien. dit-elle en riant.
Dauriat fut étrangement flatteur ot courtisan, il craignait Lucien, il l'invita donc avec Coralie h un grand dîner qu'il donnait aux journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des Marguerites en disant h son poêle de passer, quand il lui plairait, aux galeriejî de Hois |><iur signer le Iraiti' qu'il tiendrait prêt. Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en inipos4<r aux Kcus superficiels, et de passer [iluliM pour un Merèiie que pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de reçu, refusa la <|uittance offerte |>ar Lucien on faisant un geste do nonchalance, et partit on Iwi^anl l» main h Coralie.
— Eh l)ien I mon amour, niirais-lu vu beaucoup do ces cliiffons-l.'i, si lu étais resté dans Ion trou de la rue do Cluny h marauder dans les iMUiqnins de la hlliltollièipin Stinte-Cieneviève? dit (Coralie h Lucien, qui lui avait r.iconlé toute .stui existence. Tiens, tes peliU nniis «i- 1 1 rue des Ouatro-Vonts me font l'efTol d'être do pruiuls jnhardsl
Ses frères du cénacle étaient des jolvinisl et Lucien entendit cet arrêt en riant. Il avait lu sou article unprimé, il venait de trortler rrtte ilii-n'alde joie des auteur>, ce pfonner plaisir d'ainour-propre qui ni' raresso l'esprit qu'une seule fois. En lisant et reljsnnl s(U« article, il en sentait mieux la portée et l'élendlie. L'impression est onx nianiKcrits re que le lh('rtln> est aux femnies, elle met on lumière les iMiiiilés et les diWauls ; elle lue aussi bien qu'elle f.iit vivre ; une faute saute alors aux yeux aussi vivonieni que les belles (MUisées. Lucien onivn* no sonRenil pins A Nnllinn, Nathan était son marrlie|.je,l, il nnijiMililant la joie, Il so voyait riche, l'our un enfant qui n.iKuère des, . nliu' modestement les rampes de peaubeu ft AuBoulênic. rcve nail h l.'lloumi'au dau< le grenier de rosiej, oh toute l.t famille vivait avec dou/o cents ftancs [wir an. la »omnio apportée par Dauriat i^lail le Potow. Un souvenir, bien vij encore, ovù p*» .'-n ronlin\ielle«joulsvincen do lu vie pa-
DE BALZAC
risienne devaient éleindre, le ramena sur la place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa aoblo sœur Eve, son David et sa pauvre mère ; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et pendant ce temps il écrivit une pelite lettre à sa famille; puis il dépêcha Bérénice aux messageries en craignant de ne pouvoir, s'il tardait, donner les cinq cents Irancs qu'il adressait à sa mère. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait ôlre une bonne action. L'actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles, qui toutes ont le cœur sur la main.
— Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant une semaine, nous allons fairo un petit carnaval, tu as bien assez travaillé.
Coralie, en femme qui voulait jouir do la beauté d'un homme que toutes les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amans allèrent au bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble, où Lucien trouva Rastignac, Bixiou, desLupeaulx, Finol, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen, Bcdud(niord, Phihppe Bridau, Conti le grand musicien, tout le monde des artistes, des spéculalours, des gens qui veulent opposer de grandes émotions à do grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de de lui, déploya son esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé homme fort, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.
— Oh I il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard à l'un des poêles protégés par la eour, qui songeait à fonder un petit journal royaliste appelé plus tard lo RÉVEIL.
Après lo dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses à l'Opéra, oii Merlin avait une loge, et où toute la compagnie se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là oîi, quelques mois auparavant, il était lourdement tombé. Il se [)roiluisit au foyer donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en lace les dandys qui naguère l'avaient mystilié. Il tenait Cbûtelet sous ses pieds ! De Marsay, Vandene.sse, Manerville, les lions do cette époque, échangèrent alors «luehpies airs insolens avec lui. IX-rtes, il avait été question du beau, de l'élégant Lucien dans la loge do madame d'Espard, où Uaslignao fit une longue visiUs car la marquise et madame do Bargelon lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans lo cœur do madame de Bargelon? Otte penser |)réoreu|>a le poêle : en voyant la Corinne d'Angouléme,un désir de vengeance agilait .son cecur comme au jour où il avait essuyé le mépris de celte li'mme el de .sa couMn<' aux ('.liam[)s-Ely>écs.
— lites-vous venu do votre province avec une amulette? dit Blondet à Lucien, en entrant quelques jours après, vers onze heures, chez Lucien, qui n'était [las encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Luci(!n à Coralie, qu'il baisa au front, fuit des ravages depui.s la cavo ju.squ'au grenier, en liaul, en bas. Jo viens vous mr'tlre en réquisition, niun cher, dil-il en .serrant la main au poète; hier, aux Italiens, madame lu comtesse de Montcornot a voulu que jo vous pr6x.'ntas.se chez elle. "Vous no refuseriez pas une femme charniaule , jeune, et chez qui vous trouverez l'ellle du bi'aii monde ? — Si Lucien est gi'iilil, dit (Coralie, il n'ira pas «.liez votre comtesse, yu'a-t-jl hr.soin de traîner ^a cravate dans le monde? il s'y ennuierait. — Voulez-vous lo tenir en chnrtro privée? dit Blondet. ICles- vous jalouso des fiinmcs comme il faut?— Oui 1 s'écria Coralie, elles «ont pin-s i|UQ nous. — CAjmmcnt le .sais-lu, ma potito rliûllfi'.' (jii Blondet. — l'ar h.'urs maris, ré()oiiiiit-ellc. Vous oubliez que j'.ii fu d(! Marwy (lendantsix mois. — Croyezvous, mon eiilaiit, dit Blondet, (|ue je tienne beaucoup li introduire elle/, iii.el, une de Menti ornel un homme aussi lieau que le viMreV Si vous vous y opposez, prenons que ji> n'ai rien dit. Mais il s'iiKil moins, je crois, de leinine «pic d'obtenir paix el mlscrirorde de Lurien tt propos d'un [i.iuvre diable, lo plastron de .son journal. 1^ baron Chftlulet u
la sottise de prendre des articles au sérieux. La marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de Montcornet s'intéressent au Héron, et j'ai promis de réconcilier Laure et Pétrarque. — Ahl s'écria Lucien, dont toutes les veines reçurent un sang plus frais, et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j'ei donc le pied sur leur ventre 1 Vous me faites adorer ma plulne, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je n'ai pas encore fait d'articles sur la Sèche et le Héron. J'irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si légère 1 II prit la plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan, et la brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous verrons. No t'inquiète de rien, Coralie : il ne s'agit pas d'amour, mais de vengeance, et je la veux complète. — Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est rare de troj^ver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris, tu pourrais l'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au pouvoir. — Il anùvera, dit Coralie. — Mais il a déjà fait bien du chemin en six .semaines. — Et quand il ne sera sf'paré de quelque sceptre que par l'^paùsseur d'un cadavre, il pourra se fairo un marchepied du corps de Coralie. — Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien , il est plein de choses neuves. Te voilà passé maîlre.
Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut prodigieusement flatlé d'être l'objet de leurs attentions. Félicien apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant co chapitre de journalistes, avait envoyé comnianiier un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le plus voisin ; elle les invita tous à passer dans sa belle .salle à mnnger quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas, i|uand lo vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison do la visite que faisaient à Lucien .ses camarades se dévoila.
— Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, to fairo un ennemi do Nathan? Nathan est journaliste, il a des amis, il to jouerait un mauvais tour à ta première publication. N'a,s-lu pas V Archer de Charles IX h vendre? Nous avons vu Nathan co matin, il est au désespoir; mais tu vas lui fairo un article où lu lui scringuoras des éloges par la figure. — Comment I après mon article contre son livre, vous voulez... demanda Lucien.
Emile Blondet, Hector Merlin, Etienne Lou.steau, Félicien Vernou, tous interrompirent Lucien par un éclat do riro.
— Tu l'as invité à soujier ici pour aprè.s-demaiu? lui dit Blondet. — Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est pas si neuf que toi, n'a pas mamiué d'y mi'llreau bas un C, avec leiiuel lu pourras désormais signer tes articles dans son journal , i|ui est gauche pure. Nous sommes tous de l'opposilion. Félicien -a eu la délicatesse de ne pas iMigager tes futures opinions. Dans la bouliqiK" d'Ibxtor, dont le journal est centre droit, lu pourras signer par un L. On est anonyme pour l'attaque, mais on signe très bien l'éloge. — Les signatures no m'inquiètent pas, dit Lucien ; mais jo ne vois rien h dire en faveur du livre. — Tu pensais donc co que lu as écrit? dit Hector h Lucien. — Oui. — Ah I mon petit, dit Blondet, jo te croyais plus fort I Non, mu |iarole d'honni-ur 1 on regardant ton front, je le douais d'une omnipolcnco .semblable à celle des grands es|irit-;, tous assez puissamment conslilui's pour pouvoir considérer toute chose dans sn double lornie. Mon petit, en littérature, chaque idéo a son envers et sun endroit, et |)er.siinn(< ne pe\it prendre sur lui d'allirniiT quel est l'envers. Tout e.st bilatéral dans le dom.Liiie d(e lu pensv'ie : les idées sont binaires. Janus est lu mythe de la rrilii|ue et le .symbole du génie. Il n'y a que Dieu do liiun{juluirel Ce qui met Molière el Corueillu hors
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
ligne, n'est-co pas la faculté do faire dire oui à Alcesto et non à Philinte, à Octave et à Cinna. Rousseau, dans la !\outelle Hétoïse, a écrit une lettre pour et une lettre contre le duel ; oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion î Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre Hector et Achille? Quel est le héros d'Homère? quelle fut l'intention de Richardson? La "critique doit contempler les œuvres sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs. — Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvTe, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, voire âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paie. Si vous mettez de l'importance à do pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la croix, et vous invoquerez l'Esprit saint pour écrire un prospeclus I
Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules, et achevèrent de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la roho virile des journalistes.
— Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article? dit Lousteau. — Comment le saurais-je? — Nathan s'est écrié : Les petits articles passent, les grands ouvrages restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand homme. — Co serait drAle, dit Lucien.— Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire. — M"S amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment faire?— Kli bien! dit Lousteau, écris pour le Journal do Merlin trois belles colonnes où lu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur do Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des remerrtmens pour la polémique serrée h l'aide de laquelle nous allions faire enlever son livre en huit jours. Uansco moment-ci, tu es à ses yeux un espion, une canaille, un drôle ; après-demain lu seras un grand homnio, une tête forte, un homme do Plularquo I Nathan t'embrassera comme son meilleur ami. Daurial est venu, tu as trois billets do mille francs : le tour est fait. Maintenant il le faut l'estime et l'amitié do Nathan. Il no doit y avoir d'attrapé quo le libraire. Nous no devons immoler et poursuivre quo nos ennemis. S'il s'agissail d'un hommo qui ertt conquis un nom sans nous, d'un tal(>nt incommode el qu'il l.illùt annuler, nous no ferions pas de ré[illquo semblable; mais N.itlian est un de nos amis, niondel l'avait fuit attaquer dans lo Mercure pour se donner le plaisir de ré[)ondre dans les Débats. Aussi la première édilion du livre s'cst-elle enlevée !
— Mes amis, foi d'honnPIo homme I jo suis incapable d'écrire deux mois d'éloges sur ce livre... — Tu auras encore cnt francs, dit Merlin. Nathan t'aura di'jà rap()orlé dix louis, sans compter un article (pie lu [leux fain' dans la Revue de Finot, et ipii to sera [iay('^ cent l'rancs par Daurial elcent francs par la Revuo : lolal, vmtrl lonisi — Mais quo dire ? di-manda Lucien. — Voiri conmieiil lu peux l'en tirer, mr)n reniant, répondit lllondel en se ri'cueillanl. L'envie, qui s'allarhe A toutes les be|le.( (iMrres, comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce livre, diras-lii. Pour y trouver des défauts, la critique a éli' forcée d'inviMiler des tlii-ories h propos de ce livre, de lll^li^guer deiiv lilléralures : cellr' ipii se livre aux idées ( i eejjo (pil s'adonne nux ininKes. jji, mon petit, lu diras (|ue In dernier degré fie l'art lilléraire esld'eni|ireiii.lre l'idée dans l'image. Kn essayant de prouver (pie l'imaKO e.sl toute la poésie, lu le pliiindras du (leii de poésie ()Ui' cninfuirln notre langue, tu purlerns des reproches ipie nous font les élraii;,'ers sur le pinilirinmii <le noire style, et tu loueras monsieur de ( Jiiialis et Nallian des servir*»» qu'ils reiiilriil h la Krnnre en ili-prosnisant son lan^nge. Arrnhio la pn'cAlenlo argiirneutallou en faisAnl voir ipie nous sommes en progrès sur le di\ huitième nièrle. Invente lo ;iri- ^rVi (une adorable mysllllralion ft ralr<< nui bourgeois)!
Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et lo drame, les descriptions, les caractères, le dialogue, sertis par tes nœuds brillans d'une intrigue inléressaule. Le roman, qui veut le sentiment, le slyle et l'image, est li création nodeme la plus immense. U succède ft la coméd=e qui, dans les mœurs modernes, B'est plus possible avec ses vieilles ioii ; il embrasse le fait el l'idée dan* ses inventions, qui exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l'entondail Molière, les grandes machines de Shakspeare et la peintu.-e des nuances les plus délicates de la passion, unique (ré'jor que nous aient 'aissé nos devanciers. Au'si 'e roman est-il bien supérieur îi la discussion froide et malhématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu .srnlencieusemcnt. est une épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Lo dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirado contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n'a fait qu'habiller des raisonnemens et des systèmes, Julie et Claire sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher sur ce thème, et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal ccnlre droit. Moquetoi des faiseurs de systèmes. Entin tu peux l'écrier par un beau mouvement : «Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrère 1 el pourquoi ? pour déprécie» une belle œuvre, tromper le public, et arriver h cette conclusion : Un livre qui se vend ne se vend pas. l'roh pu~ dor\ » LAcho Prohpudor\ ce juron honnête anime !o l(>cteur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion: «Il n'y a qu'une seule littérature, celle di>s livres amusans. Nathan esl entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque, et répond k ses besoins. Le besoin de l'époquo est le drame ; le drame esl le vn-u du siècle, od la politi- (joe est un mimodramo perpétuel. N'avon^-nous pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du Directoire, do l'Empire el de la Restauration? » De D», lu roules dans le dithyrambe do l'éloge, et la seconde édilion s'enlève ; car, s;imedi prorliain, lu feras une feuille dans notro Revue, et lu la signeras DR RruBMPRK en toutes lettres. Dansce dernier article, lu diras :« Le propre d«s belles œuvres esl de soulever d'amples dis<nissioMs. Ci'llo semaine, tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre lui a vigoureusement n'pondu.» Tu critiques le.s deux critiques C. et /.., lu me dis en passant une i>.vlile«so .'i propos «lo mon article des Débnif. el lu Unis en nilirinnnl (pie l'œuvre de Nathan esl le plus Immii livre de répo<|ue. C'est coinmo si lu no disais rien, on dil cela de lous |i<s livre-i. Tu auras gngni' quatre renis tVancsdnns la semaine, outre le pl.iisir il'écnre la vérité ipie|ipii> part. Les gi»n« sensés donneront raison ou ft t".. ou A L.. ou h Rulx'mpn^ peut-être h lous Irois ! La mytIioloKie, qui reries esl «ino de>i plus grandes inventions huniniues.a nus la vériWdam le fond d'un pulls ; ne Hiul-il pnsdosseaut (x)iir l'ii» Urrr ? tu en auras donné Irois pour un nu public. Voil."», mon entant. Manhel... Lucien fut étourdi. Woiidrl l'enibrao^a sur les les deux j(Uies en lui dl-vinl :
— Jo Viiis h ma lH>uhi)ui>.
Chacun s'en alla ^ m liouliquo; car, pour ce» hommes forts, le journal était une boutique. Tous devaionl m» revoir l(> soir Hu\ ^'alênes d(< llois, où Lucien ir.tit «itiirr «on Irnile (hea Dniirinl Klorino el I ousienu, I nrin» el t ornlio, llloiidel el l'imd dlnoielil au Pnlnin-Hovnl. où du BnH«l Irviilail le directeur du Panorama -Draniniini»».
— Ils oui raison I s'écria Lucien qunnd II M m'iiI «vnc C.oralie ; les hommes doivent éiro des moyeni inlri' M mains des p'iis forls. Quaire cents frnnos pour trois ariied-s 1 Dogiiereau me le» dounnil h poine pour un litre qui m'» ooftié d.'UX ans do Iravnll. — Fais de l.i rrilepie, dit fornlie, nuiiiv'-tol ! IM ce .pie jo ne mu- pas ce soir on Anilaloiui»? domain nr me niMIral-Je |ta« en lwh<»mh<»iM». «n
DE BALZAC
autre jour en homme ? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur argent, et vivons heureux.
Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois, et découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dîna comme dînent les gens heureux; il signa chez Dauriat un traité, par lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites sans y apercevoir aucun inconvénient; puis il alla l'aire un tour au journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de sève dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut spirituel et moqueur, il s'éleva môme à des considérations neuves sur le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva, pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre au cabinet littéraire de la cour ilu Conmierce. Do sanglant et âpre critique, de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases finales qui se balancèrent majesteusement comme un encensoir chargé de parfums vers l'autel.
— Cent francs, Coraliel dit-il en montrant les huit feuillets de papier écrits pendant qu'elle s'habillait.
Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des journalistes, celui d'aiguiser l'épi gramme, d'en polir la lame froide qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon mot altéré de vengeance barbote dans un amourpropre fouillé savamment, blessé de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire, dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absout, tué à distance avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans dans les contes arabes. L'épigrammc est l'esprit de la haine, do la haine qui hérite do toutcj les mauvaises passions de l'homme, do mémo (]ue l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas d'homme qui no soit spirituel en se vengeant, par la raison qu'il n'en est pas un h (jui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité, la vulgarité do cet esprit en France, il est Ujujours bien accueilli. L'article do Lucien devait mettre et mit le comble h la régulation de malic{t et de méchanceté du journal ; il ciitru jiis()u"iiu Ibnd de deux cœurs, il blessa grièvctticnt madame de Bargeton son ex- Laure, et le baron Cbûtelct son rival.
— Eh hienl allons faire; une promenade au Bois, les chevaux sont mis et ils pialVent, lui dit Coralio ; il no faut pas se tuer.
— Portons l'articlo sur Nathan chez Hector. Décidément le Journal est comme la lance d'Achille, qui guérissait les blessures qu'elle! avait liiilos, dit Lucien on corrigeant (juelques expressions.
Les deux amans partirent, et so montrèrent dans leur splendeur à ce Paris, qui, naguère, uvail renié Lucien, et i|ui muiutonanl commeiiçait h s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris Pimmensilé de celle ville el la diUlculli- d'y Mn; ipielqui; chose, causa d'enivrantes jouis- HOruu's qui grisèrent Lucien.
— Mon pclil, (lit rnclriro, passons chez ton tailleur pres-ser tes habits ou l(!s essayer s'ils sont piôls. Si tu vas chez les belles lundnmeH, je veux que tu eH'.ices ce monstre de do Marsay, hs petit Unslignac, les Ajud.i-Pinlo, les Maxime do Trailles, les Vniidenessts enliii tous Icseli'K'Uis. Songe que la maîtresse e.si ( orulio ! Mais no me fuis pas «Je traits, hein ?
Deux jour» oprfw, la vcillo du souper od'erl par Lucien
et Coralie à leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait èlre rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent à pied de la rue do Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard du Temple du côté du Café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Coralie était la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le poète so sentit dans son milieu. Cette vie était sa vie ; le cénacle, à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant deux mois auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment par Coralie, avait germé dans l'esprit de Lucien, et portait déjà ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le caressaient par des regards brùlans et par des mots flatteurs.
— 11 faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il. A l'Ambigu, la salle était pleine. Il se s'y trouva pas de
place pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses, et se plaignit amèrement de ne pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener.
— Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien d'un air piqué. '
— Eles-vous bête I dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de Coralie 1
Aussitôt le régisseur se tourna vers Lucien, et lui dit :
— Monsieur, je vais aller parler au directeur.
Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir du journal, et caressaient sa vanité. Le directeur vint, et obtint du duc de Rhéloré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvait dans une loge d'avant-scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en reconnaissant Lucien.
— Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme en lui parlant du baron Châtelet et do madame de Bargeton.
— Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulets rouge cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelct. L'articlo est intitulé : Potclet de 1811 à Potelet(lei»-2i. Châtelet sera lo type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en so ralliant aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce quo jo puis, j'irai chez madame do Montcornet.
Lucien eut avec lo jeune duc une conversation étincelante d'esprit ; il était jaloux do prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard et do Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant ; mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits à porter le nom de Rubempré, cjuand, par malice, le duc do Uhétoré l'afipela Chardon.
— Vous devriez, lui dit lo due, vous faire royaliste. Vous vous Clés montré un homme d'espnl, soyez maintenant homme do bon sens. La .seule manière d'olilenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et lo nom île vos anciMres maternels, est do la demander en récompense des services que vous rendrez au chAteiu. Les lihi'raux ne vous feront jamais roiiili^ I Voyez-vous, la Ueslaiiralioii (luira par avoir raison de la [iresse, la seule puissance à craindre. On u déjà trop attendu, elle devrait être muselée. Proliiez de ses derniers mornens do liberté pour vous rendre rodoiilfiblo. Dans quelques années, un nom et un titre seront en France des rirliesses plus sûres que l(> talent. Vous pouvez ainsi tout avoir : esprit, noblesse (H beauté ; vous arriverez à tout. No soyez donc en ce moment libéral quo pour vmdro avec nvantage votre royalisme.
Le duc pria Lucien d'accepter l'ilivilalion h dîner que devait lui envoyer le minislre avec lequel il avait soupi) chez Florini'. Lucien fut en un moment si'duit par les réllexions du genlilliomme, et charmé de voir s'ouvrir devant lui It^s portes des salons d'où il so croyait à jamais banni (jnel-
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
qucs mois auparavant. Il admira le pouvoir do la pensée. La presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société présente. Lucien comprit que peut-être Lousleau se repentait de lui avoir ouvert les portes du temple ; il sentait déjà pour son propre compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poêle serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Etienne, il n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut chez Lucien les traces d'une méditation profonde, et ne se trompa point en en cherchant la cause .- il avait découvert à cet ambitieux, sans volonté fixe, mais non sans désir, tout l'horizon politique, comme les journalistes lui avaient montré en haut du temple, ainsi que le démon à Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessaient en ce moment le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc avait effrayé la société do madame d'Espard en leur pariant de l'esprit de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il avait espéré le rencontrer à l'Ambigu-Comique. Ni le monde ni les journalistes n'étaient profonds : ne croyez pas à des trahisons ourdies. Ni l'un ni les autres ils n'arn'ïtcnt de plan; leur machiavélisme va pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours f^tre là, prêts à tout, prêts à profiter du mal comme du bien, à épier les moniens où la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune duc avait reconnu le caractère do Lucien ; il venait de le prendre par ses vanités, et s'essayait sur lui à devenir diplomate.
Lucien, la \n(iCO. jouée, courut à la rue Saint-Fiacro y faire son article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, <1pre et mordante ; il se plut à essayer son pouvoir. Lo mélodrame valait mieux que celui du Panorama-Dramatique ; mais il voulait savoir s'il pouvait, comme on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralio, il déplia le journal. a[)rès lui avoir dit ipi'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne fut pas nK'diocrement étonné de lire, après son article sur madame do liar^'ctou et sur (lultelet, un compte-rendu de l'Ainlugu si bien éduicoré durant In nuit, que, tout (>n conservant sa spirituelle analyse, il en sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caiss(! du tliisllre. Sa fureur no saurait se décrire ; il se firoposa de dire deux mots à Lousleau. Il se croyait déjà nécessaire, et se [ironiettait de ne pas se lais'.er dominer, exploiter comme un niais. Pour établir di'linitivement sa [)uissancn, il écrivit l'arlicleoù il résumaitel balançait toutes les opinions ('-mistis h propos du livre de Nathan pour In Ili'vue (le Dnuriat et de Fiiiot. Puis, une fois motitc", il brocha l'un d<! ses articles Variétés dus nu petit journal. Dans leur première ell'ervescence, les jeuni's jouniali'.les pondent des articles avec nmour, et livrent ninsj très jmprudemmeul toutes leurs fleurs. Le direcleurdu l'anornina- Dramalique donnait la |)reniièro repri-^eulalion d'ini vaudevilli', atiii de laisser à Florine et à Coralle leur suirée. On devait jouer avnni le souper. Lousleau vint clierriier l'article il(^ Lucien, fait d'avance sur celle petite pière dont il avait vu la n'-pélilion géni'rnle, nlln de n'nvoir nuciine inquiiHiide ri'lativenienl à la composition ilu nunn'n). Qunnil Lucir'u lui eut lu un de ces petits charmnns nrlirli's sur les parlicularili'S parisiennes qui llreiit la (nrlune du journnl, i;iieium l'nmbrassji sur les deux yeux, et le nomma In providence des journaux.
— Pourcpioi (loni- l'amuses-lu Ji rlinnK<'r l'esjjril do mes nrlicles7 dit Lucien, cpii n'nvnit fait ce brillaiil article que pour donner plus de force h ses griefs,
— Moi ! s'i'cria Lousleau.
— I'!li biin! «pii donc, n rlinPKé mon nrlicle ?
— Mon cher, n'pondil ICIienne en rinnl, lu n'es pns encore au courant des nll'aires. L'Ambigu nous prend viim-l nbonnenieiis, doiil neuf .seulement son! servis nu directi'iir, au cliel d'orchestre, nu ri'k'isseur, l'i leurs maîtresses et à trois copropriélaires du llie.Alre. I'.Ii.lcuo ries (lii-AlreH du
boulevard paie ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnemens des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait huit mille francs aux boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands! Comprends-tu? Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence.
— Je comprends que jone suis pas libre d'écrire ce que je pense.
— Ehl que t'importe, si tu y fais tes orges! s'écria Lousleau. D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut une raison pour échiner la pièce d'hier. Echiner pour échiner, nous compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice, il ne produirait plus aucun ellet. Le directeur t'a-t-il manqué ?
— Il ne m'avait pas réservé de place.
— Bon I fil Lousleau. Je montrerai ton article au directeur, je lui dirai que je l'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que do l'avoir fait paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu t'entendras pour les placer ; il te les achètera tous à cinquante pour cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet, un chef de claquo ; il no demeure pas loin-d'ici, nous avons le temps, viens.
— Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les champs de la pensée dos contributions indirectes. Tôt ou lard...
— Ah çà 1 d'où viens-tu? s'écria Lousleau. Pour qui prends-tu Finot? Sous sa fausse bonhommie. sous cet air Turcaret, sous son ignorance et sa bêtise, il y a toute la 11nesse du marchand de chapeaux dont il est issu. N'as-lu pas vu dans .sa cage, an bureau du journal, un vieux soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est nonseulement un honnête homme, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est l'homme compromis .lans toutes les transactions pécuniaires. A Paris, un ambitieux est bien riche (]uand il a [irès de lui une crt'alure qui consent à être compromise. Il est en politi(|ue comme en journalisme une toute de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause. Si Finot devenait un personnage poliliiiue, son oncle deviendrait .son secrétaire, et recevrait pour .son compte les contributions qui se lèvent dans les bureaux sur les grandes all^ilres. (iiroudeaii, qu'au premier alionl on [(rendr.iil pour un niais, n ()rtMisérHenl n<s(v do tinessse pour être un conqière iuih^i-liillrable. Il esl en vi'delle pour emiiêcher (|ue nous ne .soyons nssommés pnr les criailleries, par les débutans, par les rerinmalions, ot je ne crois pns ijn'il y ait smi p.ireildans un autre journnl.
— Il joue liien son rcMe, dit Lucien : je l'ai vu à l'o-uvr»'. Hlienne et Lucien nllèreni dniis bi rue du h'aubourK-du-
Temple, où le rédacteur en chef s'nrrôla dcvnni une ninisoii do bi'lle nppareiico.
— Monsieur llrnulnrd y oslilî ilemnndn-t-il nu porlier.
— C.oniment, monsieur T dit Lucien. \x\ chef dos clnqiieurs est donc mooticur'f
— Mon cher, Ilraul.ird a vinirl mille livres de n-nles; lia 1.1 grille des auteurs drninati<pies du iNUilerard, qui tous ont nu comple-cour.mt rluv. lui, comme riiez un bnnc|uier. Les billets d'auteur el de fnveurse vendetil. i4'llo marchandise. Braillard In place. Fais un peu de slnlisliquo, srieiiro nssez ulde (luaiid on n'en nbiise pns. A nnquaiile billet» «le faveur p.ir soirée h rliaqiie spectacle, tu Inuivern'» deux cent cinquante billets par jour; m, l'un ilnns l'nuln'. ilt valent quornnio sous, Urnulnnl |>nie cent vniKl-cinq Ironcs par jour niix nuleiirs, el court In chnnce d'en (inuner nulanl. Ainsi, les fUMlls billets di>s nuleiifs lui pnMuniil pr^s de qu.iire mille francs |inr mois, nu loi d <|unranle-luiil mille trancs pnr nn. Sup|n»s«« viiikI mille francs de |>.rle, cnr il ni« (Kiit |>ns lui^oun* plnC4<r (tc>» billoUi.
— Pourquoi T
— Ali I les Kens qui viennent |wycr Ici renu pnssent roiicurreninieiil avec les lui n'ont |sis lie plnny -éserviVs, LnlUi le i
bulu»
nR nAi.zAc. — II.
rtlrnll do 1.1 rnmiài» humainr.)
DE bALZAC.
droits de location. Il y a les jours de beau temps et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses claqueurs, autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires ; si elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à toutes leurs entrées et leurs sorties.
Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.
— Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant rinlérèt accroupi dans tous les coins.
Une servante proprette introduisit les deux journalistes ciiez monsieur Braulard. Le marcliand de billets, qui siéf:rcait sur un fauteuil de cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant Lousteau. Braulard, f nveloppé d'une redingotte do molleton gris, portait un fi.ui talon à pied et des pantoufles rouges, absolument comme un médecin ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi : un visage commun, des yeux ^'ris pleins de finesse, des mains de claqueur, un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les toits, des cheveux grisonnans, et une voix assez étoutl'éo.
— Vous venez sans doute pour mademoiselle Florine, et monsieur pour mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille, monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je soignerai votre maîtresse, et je l'avertirai des farces qu'on voudrait lui l'aire.
— Ce n'est pas do refus, mon cher Braulard, dit Lousteau ; mais nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards ; moi comme rédacteur en chi-f, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.
— Ah ! oui, Fiiiot a vendu son journal. J'ai su l'aliaire. Il va bien, Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses, il y aura noces cl festins. Nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric du Petit- Méré, mademoiselle Millot, ma maîtresse; nous rirons bien, nous boirons mieux !
— Il doit être gôné, Ducange, il a perdu son procès.
— Je lui ai prôlé dix mille francs, le succès de Calas va me les rendre ; aussi l'ai-jc chauffé 1 Ducange est un homme d'esprit, il a des moyens... Lucirn croyait rOver en entendant cet homme apijrécier les lalens des auteurs. — Coralie a gagné, lui dit Braulard du l'air d'un juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement contre la cabale à son début au Gymnase. Ecoulez ! l'our elle j'aurai des hommes bien mis aux gahries, qui souriront et qui feront de petits murmures alin d'entraîner rap(;lauili -sèment, ^'oilà un manège qui pose une femme. Klle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle : elle a des scntimons. Ah I je puis faire chuter qui je veuxl
— Mais pour les billets? dit Loiiileau.
— Eh bien I j'irai li's prendre chez monsieur vers les premiers jours de cha<|uc mois. Mon'«ieur es' votre ami, je le Irailerai comme vous. Vous avez cinq tlu'atres, on vous donnera tnnle billi'ts, cr; sera (|ueli|ue chose comme soixaiile-(piiiize francs par mois, l'eut-élre diisirez-vous une avaiKc? dit Ir; marchand de billets en revi'uant à son secrétaire, et tirant sa caiss(! pkine d'écus?
— Non, non, dit Lousteau, nousgard(!ron3 cette ressource pour les mauvais jours...
— Monsieur, reprit Braulard on s'adressont h Lucien, j'irai iravajIW'r avec (Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.
Lucien ne regardait pas sans un élonnrmnnt profond lo cabinel de Braulard, nii il voyait une bibliolhèiiue, dos gravure*, wn mt'uble convenabji'. Vu passant par le salon, il en remarqua l'ameiilili'nient (également ('lolgnrt de la mesquinerie el du Irop grand hue. La .*alle h manger lui parut être la pièce In mieux tenue, il en pl.-M<i,inla.
— Mais llraul.ird est gasIrononK^ dit Lousteau. Ses dlners, citr-s dans In lllt(*raiore dr«m«(i<fue, sont en hêrtnonie ovec sn caisse.
— J'ai île bons vins, n'ponilil morleslemenl hrnniard. Allons, vuil<1 mes allumeurs, s'i'm ria-t-il en enlondanldes
voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans l'escalier.
En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquette, à pantalons mûrs, à redingottes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, verdâtres, boueuses, rabougries, à barbrs longues, aux yeux féroces et patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes do sûreté, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris.
—Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n'est pas plus beau que la nôtre.
— Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y vend tout, on y fabrique tout, môme le succès.
Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau, Mariette, Giroiideau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il aVait invité ses amis du cénacle. Tullia la danseuse, qui, di-ait-on, était peu cruelle pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage.
Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fôte qui prêle au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et d'espérance, en se voyant le maître do ces lieux, il no s'expliquait plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé. Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence artiste des acirices, souriaient au poêle de province comme deux anges chargés de lui ouvrir les portes du palais dos Songes. Lucien songeait presque. En quelques mois sa vie avait si briisquemenl changé d'aspect, il était si pronsptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence^ que par n.omens il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout en rêvant, se .savent endormis. Son œil exprimait néanmoins , à la vue de cette belle réalité, une confiance à laquelle des envieux eussent donné la nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les jours, ses couleurs avaient pAli, son regard était trempé des moites expressions de la langueur; enlin, selon le mot de madame d'Espard, il avait Vair aimé. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir et de sa force perçait dans .sa physionomie éclairée par l'amour et pat* l'expi'rience. Il contem.[)lait enfin le monde littéraire et la société face h face, en croyant pouvoir s'y promener en donnnateur. A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur, lo pré.sent parut être sans soucis. Le succès enflait h^s voiles de son esquif, il avait à ses ordres les instrumens nécessaires h ses projets: une maison montée, une maîlresso que tout Paris lui enviait, un ('qnipag(% enlin des sommes incalculables dans son éerituire. Son Ame, son onour et son esprit s'étaient également niiManiorphosés : il \w songeait plus h discuter les moyens en prc'sciK (■ d(^ .si beaux résultais. Ce train de maison semblera si justement suspect aux écoiu)tnis(es qui ont praliipié la vin parisietme, cpi'il n'est pas iimlilede nionlnr la ba- K(.', (pielcpie frêle (|u'elle ffti, sur laquelle reposait le bonheur matériel d(( l'actrice et d(^ siin poi^le. Sans .se comprometire, raiiiiisiit avait engagea les fournisseurs de Cor.diiv'i lui faiiti in-dit pendant au moins Irois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller conune par (>nchanlement ponr ces diMix enl'ans, empressés de jouir, el ipii jouissaient de tout avec délici's. Cnralie vint prendre Liu'ien parla main, et l'initia par avanci' au coup de ihi'-fltre de 11 salle ?i manger, paréo do .son couvert splendidc, de ses candéiahres i har-
DN GRAND HOMME DE PROMNCE A PARIS
gés de quarante bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de Chevet. LucieH baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.
— J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant d'amour et de tant do dévouement.
— Bah ! dit-elle, es-tu content?
— Je serais bien difficile.
— Eh bien I ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien.
Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusct en train d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces gens s'inlilulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu ; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien, qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent, Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, (rouva leurs visages assez Iroids et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'ArIhez n'avait pu venir, il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du premier numéro de sa Revue. Le cénacle avait envoyé ses irois artistes, qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une orgie.
— Eh bien ! mes enfuns, dit Lucii-n en alfichant un petit ton do supériorité, vous verrez que le petit farceur peut devenir un grand politique.
— Jo ne demande pas mieux que do m'être trompé, dit Michel.
— Tu vis avec Coralie en attendant mieuxî lui demanda Fulgence.
— Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Coralie avait un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je suis plus heureux que ton frère Philippe, qui ne sait comment gouverner Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.
— Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu fi'ras ton chemin.
— Un homme (|ui. jjour vous, restera le même en quelque situation qu'il se trouve, répondit Lucien.
Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que vit Lucien, cl qui lui fit comprendre le ridicule.dc sa phrase.
— Coralie est bien admirablement belle I sVcria Joscjih Bridau. 0'"'' magnifique poilr.iit à faire!
— Et bonne, répondit Lucien. Foi d'Iinmmel elle est augélique; mais lu leras son |iortrail ; pniids-la, si tu veux, pour modèlf! do ta Vénitienne amenée au vieillard.
— Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.
En ce moment, Raoul Nathan .se [yrécipiln sur Lurlen avec une furie d'amitié, lui prit les mains et les lui serra.
— Mon bon ami, non-seulement vous Oies un graml homme, mais encore vous avez du cœur, re'|ui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit il. Vous (\|es «lévoué h vos amis. Enlin, je suis h vous h la vie, h la mort, et n'oublierai Jamais 00 que vousovez fait celle semaine pour
moi.
Lucien, ou comble do la jo|n en sn voyant pateline par un homme dont s'occupait la renommée^ p'Knrda v^ trois omis du c/Tiacle avec unesorli' lie supériorité. O'Iic entrée di' J^athan était due ù la ronimuniriilmn qui< Merlin lui avait faite do l'épreuve de l'article en faveur do son livre, otiiui paraissait dans le journal du lendemain.
— Je n'ai consenti à écrire l'allaqu", répondit Lucien h l'oreille do Nathan, qu'ft la condition d'y répondre molmftine. J(< suis des vl^tre,s.
Il revint h ses Irois amis du c-nncle, enchanté d'une rlrconslanco qui jusliflail la phrase de laquelle avail ri Fulgence.
— Vienne le livre de d'ArlIiez, el je suis en position de lui Olre utile. Celle (;li.iiu'e."«'ulom'enga«ernil h rester dans lo» Journaux.
— Y es-tu libre ? dit Michel.
— Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien avec une faiis<e modestie.
Vers minuit, les convives furent altamés. et l'orgie commença. Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car personne ne soupçonna n divergence de sentimens qui existait enire les trois députés du cénacle et les représ^ntans des journaux. Ces jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du pour et du contre, en vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. ( laudeVignon, qui voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau, Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système, appelé dans l'argot du journalisme la blague, en soutenant que ce serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent.
— Tous ceux qsi résisteront à cette épreuve seront de" hommes réellement forts, dit Lousteau.
— D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il faut autour d'eux, comme autour dos triomphateurs romains, un concert d'injures.
— Eh I dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront à leur triomphe !
— Ne diraiton [)as i|ue cela te regarde? s'écria Finot.
— Et nos sonnets, dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le triomphe de Pétrarque?
— L'or (Laure) y est di-jh pour quelque chose, dit Dauriat, dont le calembour excita des acclamations générales.
— Fariamus erperimenlittn in anima vili, rt^pondit Lucien en souriant.
— Fh ! malheur h ceux que le journal ne discutera pas. et auxquels il jettera des couronnes à leur ilébul ! Ceux-Ift seront relégués comme des saints dans leur niche, et |>crsonne n'y fera plus la moindre attention, dit Vernou.
— On leur dira comme C.liampçenelz au niarqui<i de Genlis , qui regardait trop amoureusement sa femme : «Passez, bonhomme, on vous n dt>jh donné, dit Blondet.»
— Fn France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns des a'ilre< pour ne pas vouloir oublier et f.iire oublier les triomphes d'autui.
— C'est, en effet, la contradiction qui donne la vie en littérature, dit Claude Vignon.
— Comme dans In nature, où elle n'sulle de deux principes qui se conilialtenl, s'écria Fulpenre. Le (riom(>he de l'un sur l'autre esl la mort.
— Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.
Nous venons de le prouver, dit I ousleau. Oauriat vendra celle semaine deux mille exemplaires du livre de Nathan ; pourquoi? I.e livre nllaqiif^ sera (nen défenilii.
— Couunenl un article s<'inlil.il>lr. dil Merlin en prenant l'épreuve de son journal du l(>iideninin, n'enlèverad-ll i»;!» une édition?
— Lisez-moi l'article, dilUaurial. Je suis libraire parloni, même en soupanl.
Merlin lut le triomphant article do I.urt (pil ftil «p plaudi par loute l'as^einbliV.
— Cel article auMil-il pu »e taire «nns le pn>mler? de manda I.ousli'au.
tmiinat lira de sn poche l'épnMn-e iln Irolsi^metrUelerl le lut. Finnl suivit avec nllentlnn In ler'iire .If rrl urtule. destiné «Il second niinuTO de -..i I i'MlUe
de ré.Inrteur en chif. il eTnk'érn
— Messieurs, ilil il, si Kovsiiel \n.!.l . ; 'e, il n'elU pas écrit aulreinent.
— Je le croU bien, dll Merlin, «otsuel «u|n«n1'hul «to; journaliste.
— A Bossuet ni dll Claude VI(pion en élevant *in rrne cl snliianl ironiquement I.ticlen.
— A mon Christophe Colomb t répondit Lucien en por lanl un l.iasl b iviunat.
— llMvo I cria Nalhnn.
DE BALZAC
—Est-ce un surnom ? demanda méchamment Merlin, en regardant à la fois Finot et Lucien.
— Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous no pourrons pas vous suivre, et ces messieurs, ajouta- t-il en montrant Watifat et Camusot, ne vous comprendront plus. La piaisanlfrie est comme le coton, qui, filé trop un, casse, a dit Bonaparte.
— Messieurs, dit Lousteau, sous sommes témoins d'un lait grave, inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en journaliste ?
— Il était né journaliste, dit Dauriat.
— Mes enfans, dit alors Finot en se levant et tenant une bouteille de vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé nos espérances. Eu deux mois il a fait ses preuves par les beaux articles que nous connaissons : je propose de le baptiser journaliste authenliquement.
— Une couronne de roses, afin de constater sa double victoire ! cria Bixiou en regardant Coralie.
Coralie fit un signe à Bérénice, qui alla chercher de vieilles fleurs artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses l'ut bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand- prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien, en prononçant, avec une délicieuse gravité, ces paroles sacramentelles : — Au nom du timbre, du cautionnement et de l'amende, je te baptise journaliste. Que tes articles le soient légers 1
— Et payés sans déduction des blancs 1 dit Merlin.
En ce moment, Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgcnce Ridai, qui prirent leurs chapeau, et sortirent, au milieu d'un hurrah d'imprécations.
— Voilà de singuliers chrétiens ! dit Merlin.
— Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau ; mais i/« l'ont perverti do morale.
— Qui ? demanda Claude 'Vignon.
— Des jeunes hommes graves s'assemblent dans un musico philosophique et religieux de la rue desQuatre-Venls, où l'on s'inquiète du sens général de l'humanité... répondil Blondct.
— Oh 1 oh ! oh !
— ... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, ilit DIondet eu cimtinuant, où si elle est en progrès. Ils éiiilf-nt Irès-embarrassés entre la ligne droite et la ligne Courbe, ils trouvaient un non-sens au triangle bibli(jue, (!t il leur est alors apfiuru je no sais quel prophète, qui s'est prononcé pour la spirale.
— Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses I s'écria Lucien, qui voulut défendre le cénacle.
— Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien Vcrnou, mais il vient un moment où elles so Iransformenl en coups do fusil ou en guillotine.
— Ils n'en sont encore, dit Uixiou, qu'à chercher la pnn- W'o jirovi'iriiticlld du vin do Chntiip.i^^'jie, le sens huinanilaire <lc's ii.int.iloiis, r^t lu petite bêle (|ui fait aller le monde. Ils raifiiisscfil di's grands homme tomhi's, comme Vico, Saint- Siiiiun. Fourrier. J'ui biijn peur qu'ils ne t(Kinniit la tête 6 mon pauvre Joseph Uriilau.
— Y nnseigne-l-on la gymastic|ue ot l'orthopédie îles esprits? demanda Merlin.
— (^1 s<i pourrait, répondit Finot. Ilaslignac m'a dit (|uo Iliancïion donnait dans ces rêveries.
— Ix-ur rliiT visible n'eslil pas d'Arlhoz, dit Nathan, un p( lit jiMjiHi lioniiiii' c|iii doit nous avaler tous?
— (;'est un liOMiniir dn «"'uie I s'écria Lucien.
— J'oiinc mieux un verie de vin de Xérès, dit Claude VlKunn en souriant.
I!d ce moment, chacun expliquait son caractère à son!
voisin. Quand les gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la clef de leurs cœurs, il est sûr que l'ivresse les a pris en croupe. Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait conservé quelque lucidité dans l'esprit : il écouta des sophismes qui le frappèrent, et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.
— Mes enfans, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement, et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'opposition. Qui de vous veut écrire une brochure pour demander le rétabhssement du droit d'aînesse, alin de faire crier contre les dessins secrets de la cour ? La brochure sera bien payée.
— Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.
— Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien, charge-toi de cotte brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le secret.
— Combien donne-t-on? dit 'Vernou.
— Six cents francs 1 Tu signeras : le comte G...
— Ça va ! dit Vernou.
— Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique? reprit Lousteau.
— C'est l'affaire de Chabot, transportée dans la sphère des idées, reprit Finot. On attribue des intentions au gouvernement, et l'on déchaîne contre lui l'opinion publique.
— Je serai toujours dans le plus profond élonnement de voir un gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous autres, dit Claude Vignon.
— Si le ministère commet la sottise do descendre dans l'arène, reprit Finot, on le mène tambour battant ; s'il se pique, on envenime le question, on désatfectionne les masses. Le journal ne risque jamais rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre.
— La Franco est annulée jusqu'au jour où le journal sera mis hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès, dit-il à Finot. Vous serez les jésuites, moins la foi, la pensée flxe, la discipline et l'union.
Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bionlôt p.llir les bougies.
— Tes amis de la rue des Quairo-Vents étaient tristes comme des condamnés à mort, dit Coralie à son amant.
— Ils étaient les juges, répondit le poète.
— Les juges sont |ilus amusans (jue ça, dit Coralie. Luciim vil, pendant un mois, son temps pris par des
soupers, des dîners, des déjeuners, dos soirées, et fut entraîna par un courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des complications do la vie est le sceau des grandes volontés, que les poètes, les gens faibles ou purement s|)iritucls ne contrefont jamais. Comme la plupart des journalisles, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à mesure qu'il le gagnait, no songeant point aux charges pi'riodiques de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles des dandys les plus célèbres. Coralie aimait, comme tous les faiiali(|ues, à parer son iilole; elle se ruina pour donner à son cher pnèle cet ('■N'^ant mobilier des élégans iju'il avait tant désin'' |ieiiil,uit sa première (iromenade aux Tuileries. Lucien eut alors des ( Miines merveilleuses, uik^ charmante lorgnette, des boutons en diamans, des anneaux fionr ses cravates du malin, des li;i^;nes à la clievalièri", enlln des K^els mirilliiiies en assez niMud Monilire pour pnuvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa hieiiliM dandy. Li^ jour où il se reiulil à rinvitalioii du diplomatie allemand, sa métamorphose excit.i une sorte d'envie contenue chez les jeunes g(>ns qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pnvi'i dans lo royaume de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuila-l'into, Maxime de Trailles, Rastigimc, le ducdeMaurigneuse, Deuudenord, Manerville, etc. Les hommes du
UN GRAND HOMME DE PROVIXCE A PARIS
monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes. La comtesse de Montcornet etla marquise d'Espard, pour qui le dîner se donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries.
— Pourquoi donc avez-vous quitté lo monde? lui demanda la marquise ; il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas daigné venir me voir ni me saluer.
— Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé...
— Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en interrompant Lucien. Vous avez blessé lo cœur lo pins angélique et l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son plan. Oh I elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien. Son mari, qui maintenant est mort comme il devait mourir, d'une indigfslion, n'allait-il pas lui nndre, tôt outani, sa liberté? Croyez-vous qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de Rubemprc valait bien la peine d'être conijuis. Voyez-vous? l'amour est une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanités. Je vous aimerais h la folie, c'est-à-dire assez pour vous épouser, il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon. Convenez-en! Maintenant, vous avez vu les difficultés do la vie à Paris, vous .savez combien de détours il faut faire pour arriver au but; eh bien ! avouez que, pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous avez beaucoup d'esprit, mais, quand nous aimons, nous en avons encore plus que l'homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce ridicule Chûtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant.
Lucien ne savait plus que pensiT. Initié aux trahisons et aux perfidies du journalisme, il ignorait celles du monde ; aussi, malgré sa perspicacité, devait- il y recevoir do rudes leçons.
— Comment! madame, dit le poète, dont la curiosité fut vivement éveil l('e, ne protégez-vous pas le lléron?
— Mais, dans lo monde, on est forcé de (ako des politesses à ses plus cruels ennemis, do paraîlio s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on sacrifie, en apparence, ses amis pour h's mieux servir. Vous Ctes donc encore bien neuf? Comment, vous ([ui voulez écrire, vous ignorez l<'s tromperies courantes du monde! Si mn cousine a semblé vous sacrifier au Ih-ron, n(^ le lallail-il [ins jiour metire celte influence h [)rofit pour vous, car notri" homme est très-bien vu par le ministère actuel ; aussi, lui nvons-nous démontré que, jus(|u'à un certain point, vos attaques U\ servaient, nlin de pouvoir vous raccommoiliT tnus deux im jour. Ou a dédnmru.ig('! CliAlelet de vos persécutions, 'onime le disait des Lupeaulx aux ministres : — Pendant que les journaux tournent Chûlclot en ridicule, ils loi>scnlcn repos lo ministère.
— Monsieur Hlomlel m'a fait espc'rer (|uo j'aurais In plaisir do vous voir elle/ nuii, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps i|ue la marquise nli;uidoniia Lucien h sr.s réficxions. Vous y trouverez qiu>li|ues artistes, des écrivains et une femme ipii a le plus vif désir de vous connaître, mademoiselle Des Toiichi's, un de ces talons rires parmi notre sexe, et chez qui sjins doute vous Irez. M.ldemui- Kelle Des Touches, Camill- Maupin, si vous voulez, ii l'un (les salons los plus remarquables do Pnris, elle est prodigir'usemenl richo; on lui n dit que vous Otes aussi beau r|ue spirituel, elle .se meurt d'envie <ln vous voir.
Lucien lie put que se conrondre en renien inieiis, el jetn sur Ulondel un regard d'envie. Il y nviiit milanl de dlIlV'rencn entre une femme du ^enre el do In qualité d" la comlesso de Montcornet et Curahe, qu'entre C.ornlie el une (llle des rues. Cette comle.«s<', jeune, Inlle el spirituelle, avait puur bcaulé .spécialo Ri blancheur oxceuivo des
femmes du Nord ; sa mère était née princesse Scberbellof ; aussi le ministre, avant le dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses attentions. La marquise avait alors acho vé de sucer dédaigneusement une aile de poulet.
— Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous! j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous : ello aurait su|iporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il faut encore croire en nous pour nous blesser ; mais l'indilTérence!... l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouft'e font. Allons, convenez-en ! vous avez perdu des trésors par voire faute. Pourquoi rompre ÎQuand m?mo vous eussiez été dédaigdé, n'avez vous pas votre fortune à faire, votre nom à reconquérir î Louise pensait à tout cela.
— Pourquoi ne m'avoir rien dit ? répondit Lucien.
— Eh ! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous mettre dans sa confidence. Tenez, enlro nous, en vous voyant si peu fait au monde, je vous craignais : j'avais peur que votre inexpérience, voire ardeur élourdie, ne détruisissent ou no dérangeassent ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir do vous-même? avouez-le I vous seriez de mon opinion on voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous rcssi-mblez plus. Là est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se renconlre-t-il un homme qui réunisse à tant d'esprit une si merveilleuse aptitude 5 prendre l'unisson? Ji> n'ai pas cru (]ue vous fussiez une si surprenante exceplion. Vous vous éles métamorphosé si prom[iteinenl, vous vous èles si ficilement initié aux façons parisiennes, que jo ne vous ai pas reconmi au huis de Boulogne il y a un mois.
Lucien écoutait cette grande dame avec un fdaisir inexprimable : elle joignait h ses paroles flatteuses un nir si confiant, si mutin, si naïf; elle |iaraiss<->il s'inli-resser h lui si profondi'inenl. qu'il crut à quelcpie prodi;re semblable à celui de sa [iremière soirée au Panorama-Dramatique. !>•puis cet heureux soir, tout le monde lui souriait; il attribuait t*! sa jeunesse une puissance lalismaniquo, il voulut alors éprouver la marquise en se promettant de no pas fo laisser surprendre.
— Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?
— Loiiiso voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter le nom el le litre de Riihempn'. Kilo voulait enterrer le Chardon, ('e premier siiccè<. si facile ft obtenir alors, el que mainlenaul vos opinions renilenl presque inqiojsihle, était pour vous une fortune. Vous traiterez ces idi'es de visions el de bn);,\le||es ; niais nous .savons un peu la vie, et nous ronnaisvpns tout ce qu'il y a do -solide dans un litre de comte [Mirlé par un éli'gani, parun ravissant jeuni' homme. Annoncez ici «levant <|uelques jeunes Aiigliises millionnaires ou tiev.inl des héritières : Mmifirur I hiirdim ou monsieur h rumlf dr Utibfmpr^, il s(^ ferait deux mouveinens bien dilTercns. Killil ciidellé, le comte Irouvernil les co'urs ouverts, sa lieault* niis«' rn lumière .serait comme un dinmnnlilnns une rftie monlun*. Monsieur ( liardon ii" veiilrment n-maniue. Nous n'avons pas c\vr ■ ; - les trouvons régnant pirtoul. même jurnn I Vous tourne/ en co monien! le dos h la forlune. Ri>;<>r<lo4 ce Joli jeune homme, le vicomte Eélix de V.indeiiexso, il est un des deux .v» crélaires pirtiruhers ilu roi. I.e roi aime nsv-jt lei Jeutirs gens de talent, et celiii-IA. quand il est arrivé de s,i pmv iiire. n'avait pas un hngage plus lourl que |i' viMre, vous nve« nulle fois phn d'esprit <|ui'Jui ; mai» ap|inrtrne/-vt)iiH A mip grande famille? avez vous un nom? Vous ronn»i^'•ef d**»
!.u|M'aulx, son nom n-sM-mble nu viMre, il • ' ' ir-
ilin ; niiiis II ne Miidr.nl I as pour un n rie
des Lu| ' aulx. Il sera quelque jour romie . >-K
non peiitllls deviendn peul-t^ln» un gi "*•
vous continuez h marcher dnn» la fn' "*
voun êtes engagé, vous êle.s (H-rdil. Vo>. - U-
sieur Eniilo Ulondel p.sl plus «nge que rouj ; Il «I dans un
DE BALZAC
journal qui souiicnt le pouvoir, il est bien vu pir toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec les libéraux, il pense bien; aussi parviendra-t-il tôt ou tard; mais il a su choisir et son opinion et ses protection-. Celte jolie personne, votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France et deux députés dans sa famille; elle a fait un riche mariage à cause de son nom ; elle reçoit beaucoup, elle aura do l'influence et remuera le monde politique pour ce petit monsieur Emile Blondct. A quoi TOUS mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et frttigué de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour et vous arrangez mal votre vie. Voilà co que me disait l'autre jour à l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.
— Ah 1 si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien.
— Quel intérêt verricz-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant.
Lucien interdit nereprit pas la conversation, la marquise offensée ne lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu do sa part maladresse, et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame do Montcornet et lui parla de Blondet en exallant le mérite de ce jeune écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, malgré son deuil, y viendrait : il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion des petits jours, on serait entre amis.
— Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont do mon côté, n'est-ce pas à sa cousine à être lionno pour moi?
— Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se moque, et vous aurez bientôt signé la paix Vous vous Atcs cru joué par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue 1res triste do voire abandon. Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous?
. Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre.
— Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels sacrifices? Et d'ailleurs, belle et spirituelle comme elle l'est, elle devait être a\nm'f/uandmà)tc. Madame dollargeton vous aimait moins [lour voiis(jiie pour vos talens. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Emile BlonJel à la dérobée.
Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les diffi'rences qui existent entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis quelque temps. Ces deux magniliceiir«s n'avaient auaune similitude, aucun point do contact. Di hauteur et la disposilion des pièces dans cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain, les vieilles dorures des salons, l'arnpU iir des dérorulions, la richesse sérieuse des acxessoires, tout lui élait élninger, nouveau ; mais l'habitude si |iromplemcnt prise des choses de luxe empêcha Lucien de paraître étonné. Sa contennnro fut aussi éloi.-née do l'assurance et de la fatuité (juo do In complaisance <^t de la servilité. Le poiite eut boiino faron <:t plut h r.eux qui n'avaient aucune raison de lui être hostiles, comme les jeynes gens h qui sa soudaine inlrodurtion dans le grand monde, ses succ(>s ol sa beauté donnèrent de la jalousie. En .sorU'inl de table, il olliit lo bras à inaiinmo d'Espard, (pii l'accepta, lin voyant Lucien courtisé par la marquise d'Rsiiard, Uastignac vint se recommander de leur compatriotisme, et lui raiipelrr leur première «'u-
revuc chez madame du Val-Noble. Le jeune nohl(( (larut vouloir se li'T avec le granil honunc de sa province en l'iiivilanl h venir di'jeuniTchez lui (juelnue malin, et s'oIVrant ^1 lui faire connallrc; les jeunes gens h la mode. Lucien ac-
.Xpta cetio proposiliun.
— Le cher lilundct eu sera, dit Iloslignar.
Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de RonqueroUes, le duc de Rhéloré, de Marsay, le général Montriveau, Rastignac et Lucien.
— Très-bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie alleniande sous laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire.
— Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre compatriote en vend.
— Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit vivement Blondet ; il nous viendra, ce sera bieniôt un des nôtres.
Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes gens plaisantèrent du parti libéral.
— Il a, je suis sôr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la gauche ou la droite; mais il va maintenant choisir.
Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec Lousteau.
— Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Etienne Lousteau, un brelteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et, co qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme de messieurs du côcé gauche. Comme Rubempré, les penchans de Lucien doivent être aristocrates; comme journaliste, il doit être pour le pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.
Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.
— Mon ami, lui dit h l'oreille Rastignac, arrivez do bonne heure chez moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous apprendrai le whist. Vous déshonorez notre royale ville d'Angoulème, et je répéterai un mot de monsieur do Talleyrand en vous disant que, si vous no savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse très-malheureuse.
On annonça Des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui rendait des services secrets au ministère, homme fin et ambitieux qui se coulait partout. Il salua Lucien, avec lequel il s'était déjà rencontré chez madame du Val- Noble, et il y eut dans son salut un semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune journaliste, cet homme, qui se faisait en politique ami de tout le monde afin do n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien allait obtenir dans lo monde autant de succès que dans la lilléralure. Il vit un ambitieux en ce pofUe, et il l'enveloppa do proteslalions, do témoignages d'amitic-, d'inti'rêl, de manière à vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et do ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux dont il voulait se défaire, quan(l il trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli parle nionili'. Il comprit loutre qu'il devait an duc de Rlu'Ioré, au ministre, à m.idame d'I'spard, à madame de Montcornet. Il alla cau- .ser avec chacune de ces femmes pendant (pielques niomens avant de partir, et déploya pour elles toute la grilco do son esprit.
— Quelle fatuité I dit Des Lupeaulx à la marquise quand Lucitui la (jiiitla.
— 11 se gàlera avant d'Clre mûr, dit ft In marquise do Marsay en souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi la lêle.
Lucien trouva Coralie au fond de sa voilure dans la cour, elle él.iil venue l'atleuclre ; il fut touclu'» de celle alliulion, et lui r.iconla sa soir(''e. A son^;raud ("lonueiniMil, l'arlriro approuva les nouvelles idées qui Irollaienl déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à s'enrôler sous la b<mnière minislériclle.
— Tu n'as que des coups à gagner avec les libéraux, ils conspirent, ils ont tué lo duc do Berry. Renverseront-ils lo
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
im
gouvernement ? Jamais ! Par eux tu n'arriveras à rien, tandis que de l'autre côté tu deviendras comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon gf^nre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était ia raison suprême. La Val-\oble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que Théodore Gaillard tondait décidément son petit journal royaliste appelé le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir. A l'entendre, monsieur <lo Villèlo et son parti seront au ministère avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec l'ux pendant qu'ils no sont rien encore ; mais ne dis rien ;i Elienno ni à tes amis, qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.
Huit jours après, Lucien se présenta chez madame do Mjntcornet, où il éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait tant aimée, et à laquelle sa [ilaisanterie avait percé le cœur. Louise aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été sans son Si'jour en province, trrande dame. Il y avait dans son deuil une grûco et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut fiiro pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche: il resta pendant toute cette soirée indéeis entre la belle, l'amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. H ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargclon, qui ressentait alors do l'amour pour Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'atlendil pendant toute la soirée ; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses, pour ses mines coquettes, et sorlit du salon avec un irrévocable désir de vengeance.
— Eh bien! cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez prise pour voire première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, eu songeant qu'il y avait un resie d'amour dans une pareille vengeance.
Madame de Bargeton reprenait ."^a position par cello phrase accompagnée d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se Irouv.iil avoir tort. Il nofutqueslion ni de la terrible lellred'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture. Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir leurs torts on en plaisaniant. Elles peuvent et savent tout efiaeer par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles no .se souviennent de rien, elles expliquetil tout, elles s'élonnent, elles iiilerrogeni, elles conmicnlcnt, elles amplifient, ellis (|uerelleril, et finissent par enlever li'urs loris conimo (Ml rnlèvf^ une tache par un petit savonnage : vous les saviez noires, elles deviennent en un moment blandies et innocentes. Quant h vous, vous êtes bien heureux de un pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sureux-mêmes, parlaient le langage île l'aniilié, mai» Lucien, Ivre de vanité salisfaile, ivre de (loralii^ c|ui, dirlisons-le, lui rendait la vie facile, ne sut pas répumlre nettement h ce mol qu(! Louise accompaKu.i d'un soupir il'hésildlioil : Elesvous heureux? l'n nom nu-laliculiquo ertl fait sa forlune, H crut élrn spirituel en expliquiinl Coralie, il se dit nimi! pour lui-même, l'iilhi loides les bêtises do l'homme ('pris. Madame de llarK'elon se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Ispard vint auprès di' .sji rousmo nver, madame de Monleurnet. Lucien se vil pourninsi illro lo héroii de la soirée; il lut caressé, rflliiié, fêu> par cas Irois femmes qui reiilorlillèrenl nver un url Inniil. Son suicès ilans ce beau el brdiani monde ne fui dune. |«ns nioindri- qu'on .sein du jinirruilisnie. la belle niademoisrile Des Tiiuclu'S, si ci'lèbre sous le num de ("..iMulle M.iupin, el h qui niesd.nnes d'Esparil el île lliirgelou |iri'senlèrei)t l.urion, l'inviln |iour l'un de ses niererdlis h dîner, el parut émue de celle henuti' si ju^lenienl l'.uneuse. Lucien es .l^.l de prouver qu'il élail enrore plus spinluel ijun beau. M Iilemuiselle Des Tourbes exprima .son ailmiraliiin avec telle naïveté d'enJo\irnu'hl el celle juin- furrur i.'uniltlé «uperd-
cielle à laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.
— Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien 5 Rastignac et à de Marsay, nous abrégerions le roman...
— Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire, répondit Rastignac. Entre auteurs, peulon jamais s'aimer? Il arrive toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquans.
— Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay. Cette charmante fil'e a trente ans, il est vrai; mais elle a près de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse, et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort longtemps. Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser ; car il ne faut pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse ; mais si vous ne faites pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirail à la longue. Allons, mon cher, supplanter Conli qui va chanter avec Camille Maupin. De tout temps la poésie a eu lo pas sur la musique.
Quand Lucien entendit mademoiselle Des Touches et Conli, ses espérances s'envolèrent.
— (^.onti cliante trop bien, dit-il à des Lupeaulx. Lucien revint à mnd.nrhe de Rargelon, qui l'emmena
dans lo salon où était la marquise d'Espard.
— Eli bien ! ne vouleE vous pas vous intéresser à lui T dit madame de Bargelon h sa cousine.
— .Mais monsieur Chardon, dit la marquise d^m air ft la fois impertinent et doux, doit se mettre en position d'êtro patroné sans inconvénient. Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra do quitter lo misérable nom de son père pour celui de sa mère, no doil-il pas être au moins des noires ?
— Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.
— Eh bien I dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont do service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.
Lo diplomate el ces deux femmes araient bien deviné l'endroit sensible cju'z Lucien. Ce poêle, ravi des splendeurs aristocratiques, res.sentail des mortifications indicibles h s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que dos honunes portant des noms sonores encliAssés dans les titres. Celte douleur se n^péta partout où il se produisit pendant quelques jours. Ili^prouvail d'ailleurs uni" sensilion tout aussi désagrable en redescendant aux alHiires do son métier, apn'^s être allé la veille dans lo grand monde, où 11 s»i montrait convenablement avec l'i-quipage et les gens d(> Coralie. Il a|ijiril h monter h cheval pour pouvoir galoper îi la portière des voitures de madame d'Espard, île mademoiselle Dos Touclies et de la ciunlesse d(< Monlcomet, privilège qu'il avait tant envié It son arrivée h Pjris. Finol Ait enrhntilé de procurer h son rédacteur essentiel une eiitn'o de Otveur h l'Opéra. Lucien np|i.irtint dè.s lors au monde spiVi.il des élégans do celte époque. Il rendit h Rastignne el à ses nmis du monde un s|)lendide déjeuner ; mais II ronunlt la fautn lie lo donner chez Coralie. Lucien était trop Jeune, trop piii'-teel iropcoiillani pourconuattrerertaniesnunnres. Cm» iiclriie. excellente fille, mais s.insiMucalliin, pouvait elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva do la n^;lnl^re la phrt l'viileille/l l'i'sjennes gens, pleins de in.on.i ' ' 'M
pourhii, i-etlecollusiond'uilérêlsentrel'arti ut
jeune lionune jalouse secrMenienl il quo i! i e-
lui qui le soir même en plaisanta le plus crui llruiml UA R.kllgnac, quoiqu'il si< soutlnl dans le monde p.ir dos nunrn» pareils, mais on Rardanl si bien les nppnroiues, qu'd pi>u« vail Iniiler l.i inédis.inee de rnloninlo. Lucien .i\.ul pnimplenient appris lo wlilst. I.o jeu dovhil «no p.v ir.n rbrr lu). Coralie, pour évller toute rivalité, loin ' >''r
l.uriell, favorisait se* dlss||Mlion» avec l'av 'r-
tieulier iiuT seutimens enliers, qui n<» v. . ..; ,uO
le présent, el qui sarrlllenl tinil, même l'avenir, A In joui». s.inci' du moment. I e i ara^l^^' do r.niiniir n'rltabto om» de conslaiitos similitudes avw renfinoo : (I en • nrr*-
DE BALZAC
flexion, l"imprudence, la dissipilion, lo rire et les pleurs.
A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et désœuvrés appelés viveurs, et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous bourreaux d'argent, et mêlant les plus rudes plaisanteries à celte existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits, contenns néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas. les leur pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient à quoi employer leurs forces, no les jetaient pas seulement dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il y avait de sève et de luxuriantes puissances dans la jeune Francet Travailleuse, cette belle 'jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir; artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses passions ; de toute manière elle voulait une place, et la politique ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque tous doués de facultés éminentes ; quelques-uns les ont perdues dans cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de ces viveurs, le plus spirituel, Raslignac, a fini par entrer, conduit par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenus si fameuses, qu'elle sont fourni le sujet do plusieurs vaudevilles. Lucien, lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus médians et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc uno Jongue ivresse coupée par les faciles travaux du journalisme ; il continua la série de ses petits articles, et fit des «efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le poète no s'y adonnait que contraint par la nécessité : les déjeuners, les dîners, les parties do plaisir, les soirées du monde, le jeu, prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se défendait de songer au lendemain. H voyait d'ailleurs ses prétendus amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de librairie chèrement payés, par des primes données h certains articles nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à môme et peu soucieux de l'avenir. Uno fois admis dans lo journalisme et dans la littérature sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre au cas où il voudrait s'élever ; chacun contentait à l'avoir pour égal, nul.ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile ?i obtenir.
— L'intrigue soulève moins do passions contraires que le talent, ses menées sourdes n'éveillent l'attention do personne, lui dit un jour CliAtelet, avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'aillourssupérieuroau talent. Uo rien elle fait qucliiuo chose ; tandis que la [)lu[)art du tcmjis les immenses ressources du talent ne servent à rien.
A travers relie vie abondante, pleine de luxe, où toujours le lendemain marchait sur les talons do la veille au milieu d'une orgie, et ne trouvait [loint le travail [)romis, Lucien poursuivit doue sa pensée principali' : il était assidu dans le inonde, il rourtisrill inadanii^ de l!,irj;etori, la uuwquised'ICsp.-ird, la eon.tesse île Montiornr't, (^t ne manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle Des Touches. Il orrivail dans lo mmuh; avant une partie dn plaisir, après (piejqiK! dtner donni! par les auteurs ou [lar les libraires; il quittait les salons pour un souper, (mit de (|iielqiie pari. Les frais do la ronveraiion parisienne cl le jeu aljsorbaient le (H'u d'idées et do for.'.es ipii! lui laissaient ses excès. I.urinn n'eut plus alors (elle lucldlti- d'esprit, celto froideur (te tôlo nécessaires pour observer autour de lui, pour dc'-- (iloyer le lad exipiis (|ue les parvi^nus dnivent ein|)l<iyer h tout Instant ; il lui fut impossible de reconnaître les ninmcns où madame dn Dargelon revenait 5 ui, s'éloignait
blessée, lui faisait grâce, ou le condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation où se perdaient ses forces. Raslignac, jaloux de son compatriote, et qui trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du Pétrarque et de la Lauro d'Angoulême, Raslignac avait-il réconcilié le poëte et le vieux beau de l'empire giu milieu d'un magnifique souper au Rocher do Cancalo. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait au milieu de la journée, no savait pas résister à un amour à domicile et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli' par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions prises dans les momens où il entrevoyait sa position sous son vrai jour, devint nul, et neréponditbientôtplusauxplusforos pressions de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant, après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle créait, la douce et tendre Coralie eut lo courage de recommander à son amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de lui rappeler qu'il avait gagné pou de chose dans son mois L'amant et la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze cents francs restant sur le prix des Marguerites , les premiers cinq cents francs gagnés par Lucien , avaient été promptement dévorés. En trois mois, ses articles no produisirent pas au poëte plus de mille francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans ; plus tard, personne ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier le mécanisme des sentimcns. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir do ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la plus intrépide en leur destinée et le dessin prémédité de tourner les lois ; Lucien crut h son avenir en so fiant à ces axiomes profonds de Blondet :
« Tout finit par s'arranger. — Bien no so dérange chez » les gens qui n'ont rien. — Nous no pouvons perdre que » la fortune que nous cherchons!— Hii allant avec lo cou- » rant, on finit par arriver quelque jiart. — Un homme » d'esprit qui a pied dans lo mondo fait fortune quand il » le veut I »
Cet hiver, rempli par tant do plaisirs, fut nécessaire à Théodore Gaillard et à lledor Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la fondation du Rn'cil , dont lo premier numéro no parut «lu'cn mars 18^2. Celte atiairo so traitait chez madame du Val-Noble. Cette éliiganto et spiritnellfl courtisane, qui disait, en montrant ses magnifiipies appartemens : « Voilii les comptes des mille et uno nuits!» exerçait uno certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste, tous habitués à m' réunir dans son salon pour traiter des allaires (|ui ne pouvaient êlro traitées (lue l?i. Hector Merlin, h ipii la réilaction en chi'f du Réveil était promise, devait avoir pour brasdroil Lucien, devenu son ami intime, el à (pii le feuillelon d'un des journaux niiiiisli'riels fut égaleiiieiit pniiiiis. Ce diani,'enienl de Iroiil dans la position dn Lucii'ii se pn''|)arait sourdement à travers les [ilaisirs do sa vie. Il se croyait un grand politique en dissimulant ce coup do lli(i,1lr(\ el roni|ptail beaucoup sur les largesses niiiiisti'rielles pour arranger ses comptes, [lour dissiper les ennuis secrets de ('.orali(\ L'adrici', toujours soiiriaiil, lui cachait sa délressi^ ; mais Béri'iiice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucii'ii, comme tous les poètes, s'apitoyait un mo-
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
ment sur les désastres, il promettait de travailler, il oubliai sa promesse et noyait ce souci passager dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le front de Lucien, elle grondait Bérénice etdisaità son poëte que tout se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la conversion de Lucien pour faire demander au ministre par Cbâtelet l'ordonnance tant désirée par le poëte. Lucien avait promis de dédier ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle opération en train qui lui prenait tout son temps; Ladvocat allait publior un nouveau volume de monsieur Hugo, contre lequel il ne fallait pas se heurter; les secondes Méditations de monsieur do Lamartine étaient sous presse, et deux imporlans recueils de poésie ne devaient pas se rencontrer; Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habllpté de son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressans, et il eut recours à Finot, qui lui fit quelques avances sur des articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait sa situation à ses amis les viveurs, il noyait ses scrupules dans des flots de vin de Champagne glacé de plaisanteries. Les dettes il n'y a pas d'homme fort sans dettes I Les dettes représentent des besoins satisfaits, des vices exigeans. Un homme no parvient que pressé par la main de fer de la nécessité.
— Aux grands hommes, le mont-de-piété reconnaissant! lui criait Blondet.
— Tout vouloir, c'est devoir! tout criait Bixiou.
— Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx.
Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient l'aiguillon d'or arec lequel il piquerait les chevaux attelés au cliar de sa fortune. Puis, toujours César avec ses quarante millions do dettes, et Frédéric II recevant do son përe un ducal par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés dans leurs vices et non dans la toute-puissance do leur rouroge et de leurs conceptions 1 Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de Coralio furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont It; tolal rnoutuil à <|u.ilr(! tiiilh; francs. Quanil Lucien recourut h Loiisteau pour lui redemander lo billet do mille francs (|u'il lui avait pn'lé, I.oustrau lui montra des papir-rs timbrés qui établissaient chez Flurhio une position analogue h celle de Coralio ; mais Lousieau reconnaissant lui proposa delairo les démarches nécessaires pour placer i Archer de Charles IX.
— Comment Florino en est-elle arrivée là? demanda Lucien.
— Lo Malifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu ; mais si Florino le veut, il payera cher sii trahison I Je tn conterai l'allaite 1
Trois jours apr^s In démarche inutilo fnilo par Lucien chez Lousteau, les deux amans di'jeun.iient Irislemenl nu coin du feu dans la belle chambre à concilier ; llen-iiire l.'ur ovuit cuisiné de,s (r'ul's sur le plat dans la clieiiniii'e, rnr lu cuisinière, le cocher, les gi-ns élaienl partis. Il (•tnil impossible do (lispos<'r du mobilier .sjiisi. Il ii'ynvnlt plus dans lo méliag" aucun objet d'or on d'argent, ni nmin'.e valeur iiitrinst-cpie ; mais tout était irjulli'iirs repri'seiiir' par des reroniinissances du miuil-de-pn-lé foriiiuiil im (lelll volume iii-oclavo Irès-iiistriutif. Dén-Miri- av.nl runserTi^ deux rouverts. I.e petit journal rendait des services innppréi'inbles <i Lucien ni h Coralio en niainli'n.'inl le tnilli'iir, In marclinnde do modes el la coiilurii're, (pu tous Ireniblaienl de niéi'onlenler un joliniallsle capable de lynipa-
niser leurs (•liiblisseniens. LoMsteaii vint | danl le cli'ii'ii-
ner en criant : llourrnh I Vive l'Arrhrr île Cluirlr* l\ I J'ai lad pour cent /niiics do livres, mos eiilaiis, dit -il; partageons 1
iiK iiAL/AC. — II. (Kitrait tlo la
Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un déjeuner substantiel.
— Hier, Hector Merhn et moi nous avons dfné avez des libraires, et nous avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat ; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott. Oh ! tu as dans le ventre des romans incomparables 1 tu n'offres pas un livre, mais une affaire ; lu n'es pas l'auteur d"un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection ! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille : la Grande mademoiselle, ou la France sous Louis XI V. — Cotillon h', ou les Premiers jours de Louis AT. — La reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde. — Le Fils de Concini, ou une Intrigue de Richelieul... Ces romans sont annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres sur la couverluro jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, cl l'on est alors bien plus grand par les œuvres (|u'on ne fait pas que par celles qu'on a faites. Le Sous presse est l'hypothèi^ue littéraire! Allons, rions un peu! Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme les soucoupes... Tu as donc encore des soucoupes?
— Elles sont saisies, dit Coralie.
— Je comprends, el je reprends, dit Lousteau. Les libraires croiront à tous les manuscrits, s'ils en voient en seul. En librairie, on demande à voir lo manuscrit, on a la prétention do le lire. Laissons aux libraires leur fatuité : jamais ils ne lisent de livres, autrement ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir iju'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en deux éditions. Donne-moi lo manuscrit de CArcher, aprèsdemain nous déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons !
— Qui est-ce î dit Lucien.
— Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés FeiKlanl el Cavalier, L'un est un anriea premier commis de la maison Vidal cl Porchon, l'nulreesl le plus habile voyageur du quai des Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelijucs légers capitaux h publier îles romans Iradoils de raii^lais, mes gaillards veulent niainteiiaiil exploiler le.s romans indigènes. Lo bruil court que ces deux marchands do papier noirci risquent uni<|iiement les capilaux des aulnes; mais il l'est, je pi-nse, ns.sez iiidinérenl de savoir ù qui appartient l'argent qu'on te donner.i.
Le surlendemain, les deux journnli«les étaient invités à di'jeuner rue Serpente, dans l'ancien (luarlier de Lucien, oii Lousieau conservait toujours ha cliniiibre rue de la Il irpe; et Lucien, <|ui vint y prendre .son ami, In vil dans II' Hii'me t'tal oi. elle était le 5oir do .son inlroducliuii dans le inonde littéraire, mais il no s'en étonna p'iis : s*in iMucaliwn l'avait initié aux vicissiliides du In vie des journalistes, il CM concevait tout. I.o grand lionune île province avait reçu, joiié, perdu lo prix de plus d'un nrliclu en (>rrdaiil aussi l'envie de lo fair» ; il n\<iil iVnl plus d'une roliiniie d'après 1rs procédés ingr'iiieiix quo lui avait d<'rnU Lousteau quand ds avaient descendu de 1.1 rue do l.i ll.ir|>o nu l'alais-Uoyal. Tombé sous In di-pemlance do Darlu l el de llrniilard, il Iraliquail des livres el des billels do théâtres ; eiiliii il no reculait dsvniil aucun élogi-, ni davaiil niiiunii nttaqiie ; il éprouvait niOino en co niomenl uno e.spi'ro de joie h tirer du I ousteau tout le (vnrll |missi|>Io avant do lourner le dos nu\ liU-raux, qu'il M» pro|>i>s*il d'allaiiurd'aulant mieux qu'il les nv»ll plu» élu.lié.t. l)o son ciMé. I.oustenii recevait, nu pri*juduo do l.urien. ui»o somme de cinq cents francs en argent do Fendunl ri C.nnlier, sons le noin do coininis.sion, pour nMur proniré r« futur Wallrr Srolt ain deux lilirnin-s en quéie d'un Sotl Irniirais. la ninisnii leiidant rt Caxfllirr él.iil une de r«a maisons de librairie établies sans aucune c*ikVo do capital, ComAtu tumnifM.) 7 — 11
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comme il s'en établissait beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie, pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés publications. Alors, comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux auteurs en billets souscrits à des échéances do six, neuf et douze mois, paiement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre libraires par des valem-s encore plus longues. Ces libraires paj'aicnt en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, et avaient ainsi, pendant un an entre les mains, gratis, toute une librairie composée d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés, appréciés par le vrai public ; si les escomptes de leurs valeurs étaient onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation. Cavalier avait apporté son savoir-laire. Fendant y avait joint son industrie. Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en quel(iucs milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué, l'un et l'autre, des appointemens assez considérables, très scrupuleusement dépensés en dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle, où se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous deux pour habiles ; mais Fendant était plusrusé que Cavalier. Digne de son nom, Cavalier voyageait. Fendant dirigeait les affaires à Paris. Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un duel.
Les associés occupaient lo rez-de-chaussée d'un des vieux hôtels do la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au Loirt de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup de romans, tels que la Tour du Nord, le Marchand de Vénarès, la Fontaine du Sépulcre, Tékéli, \cs romans de Galt, auteur anglais qui n'a pas réussi en France. Le sixcès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur 1rs firoduits do l'Angleterre, que les libraires étaient tous préoccupes, en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme, plus tard, on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et réaliser des bi'néfices sur les chemins do fer en projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues (judnd il estnans les Cbnlraircs. A Paris surtout, lo succès tue lo succès. Aussi, sous le titre de les Strélitz, ou la Russie il y a cent ans. Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement en grosses l(;ltres, dans le genre de Walter Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès : un bon livre pouvait leur sr^rvir ?i écouler leurs ballots do pile, el ils avaient été affriolés par la ptTspective d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition de la vente d'alors, car il (!st extrêmemi'nt rare qu'un livre soit aciieté pour sa propre valeur, il est presque toujours [nihlié j>ar des rai- .sons (étrangères à son mi'Tite. Fendant et Cavalier voyaient en Luni'n In journalislo, et dans son livre une fatiricalion dont la jiremi^Te vente lein- faciliterait une lin de mois. Les journnlislr's Irouvèrrtit les associés dans leur cabinet, le Irniléloirt prCI, 1rs billcl'^ signés. Cette protnpiiludc émeryeilln Lucii'ii. Pendant était un petit homme maigre, por- Vur d'une .sinistre physionomie : l'air d'un Kalmouk, petit Iront tms, nez rentré, bouche .«rTrée, deux potils yeux noirs éveillés, les contfjurs du visage lourinenti's, im li inl nigre, ime voix rpil Tossemblnil au son que rend une clurhe jPlée, enfin tous le.s dehors d'un fripon cnnsonnné; mnii il rompensflil ces désnvantage.sparle mielleux de ses rti'.rniirs, f| nrrivail ft ses fins [par la conversation. Cava-
lier, garçon tout rond, et que l'on aurait pris pour un con . ducteur de diligence plutôt que pour un hbraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé, l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis voyageui'.
— Nous n'aurons de discussions, dit Fendant en s'adre»sant à Lucien et à Lousteau. J'ai ki l'ouvrage, il est très littéraire, et nous convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le traité est rédigé d'après les bases convenues ; d'ailleurs, nous ne sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et nous vous rembourseronsl'escompte. Nous nous sommes réservé le droit de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas V Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs ; il y a plusieurs rois du nom de Charles, et, dans le moyen-âge, il se tr^iuvait tant d'archers I Ah ! si vous disiez le Soldat de Napoléon 1 mais l'Archer de Charles IX 11... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
— Si vous connaissiez les igeas à qui nous avons affaire, s'écria Cavalier.
— La Saint-Barthélémy vaudrait mieux, reprit Fendant.
— Catherine de Médicis, ou lu France sous Charles IX, dit Cavalier, ressemblerait p>lus à un titre de XValter ^cott.
— Enfin, nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit Fendant.
— Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que lo litro me convienne.
Le liraité lu, sigïié, les douWes échangés, Lucien mit les billets dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis, tous quatre, ils montèrent chez Fendant, où ils firent lo plus vulgaire des déjeuners : des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du fromage de Brio; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis, dus à Cavalier, qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant les deux premières feuilles do son hvre en épreuves.
— Nous voulons marcher rapidement, dît Fendant à Lucien, nous comptons sur votre livre, et nous avons diantremcnt besoin d'un succès.
Le déjeuner, commencé vers midi, no fut fini qu'à cinq heures.
— Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau.
— Allons voir Barbet, répondit Etienne.
Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai des Augustins.
— Coralie est surprise au dernier point do la perle quo Florino a faite, norine ne la lui a dite qu'hier en l'attribuant ce malheur, elle paraissait aigrie au point do to quitter, dit Lucien ù Lousteau.
— C'est vrai, dit Lousteau, qui no conserva pas sa prudence et s'ouvrit à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m'as prêté mille francs, et lu no me lésa encore demandi's qu'une fois; délie-toi du jeu. Si jo ne jouais pas, je serais hiuireui. Jo dois à Dieu et au diable. J'ai dans ce moment-ci les gardes du commei'co fi mes trousses. Enlin je suis forcé, quand jo vais au Palais- Hoyal, de doubler des caps dangereux.
Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire un di-lour, soit (lour no pas passer devant un cn-ancier, soit pour éviter l'emlroil ofi il peut être rencontré. Lucien, rpn' n'allait pas indillëremment par toutes les rues, connaissait la mano'uvro sans en connaître lo nom.
— Tu dois donc beaucoup?
— Une misèrel refirit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ni voulu me ranger, ne jilus jouer, et, pour mo liquider, j'ai fait un ptui de chantage.
— (,)u'est-ce (jue lo chantage? dit Lucien, h qui en mol était inconnu.
— Lo chantago est nne invention de In presse nnglafso, importéo récemment eu France. Les chanteurs sont des
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARI
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gens placés de manière à disposer des iournaux. Jamais un directeur do journal , ni un rédacteur en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau, des Philippe Bridau. Ces hravi viennent trouver un homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes à ParLs, obtenues par des voies plus ou moins légales, souvent par des manœinTcs criminelles, et qui fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret do la fabrication des faux billets de In banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins protégés par le minisire ; puis l'histoire des diamans du prince Galathione, l'affaire Maubreuil, la succession Pombrcton, etc. I.o chanteur s'est procuré quelque piiice, un document important, il demande un rendez-vous à l'homme enrichi. Si l'homme compromis no donne pas une somme quelconque, le chanteur lui montre la presse prCte à l'cnlamer, à dévoiler ses secrets. L'homme riche a pour, il finance. Le tour est fait. Vous voas livrez à quelque opéralioa périlleuse, elle peut succomber à une suile d'articles : on vous détache un chanteur qui vous propose le ractiat des articles. 11 y a des ministres; à qui l'on envoie des chanteurs, et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce poux leur maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli raaîiro das requêtes que lu connais, est perpétuellement occupé de ces sortes do négociations avec les journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations : il est à la fois le mandataire de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maqiiignonnc lesamours-proprex, il éteml mt^me ce commerce aux aflairi>s polillipics, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession, accordés saus concurrence ni publicité, dans laquelle on donne une part aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantase avec Daurial, il t'a dom»? mille écus pour t'empOclier de ilécrier Nalli.Tn. Dans leriiiliuitièmc siècle, où lu journalisme était au tnjiillol, le chantage se faisait au moyeu de pamplilels dont la destruction était achetée par les favorites et les grands seignours. L'iuventeur du chantage est rArétin> un très grand homme d'Italie, (|ui imposait les rois comm.0 do nos j^urs loi journal impose les acteurs.
— Qn'as-tu prati<iuc contre lo Matilat pour *voir tes mille ('cus?
— J'ai fait attaquer Florino dans six journaux, et Florins .s'est ()lainlo h Matifat. MatiCat a prié Braulard de (l<icx)uvrir la raison de ces attaqui's. Braulard u élii joué |>ir Fitiol. Finol, au profit de qui je rliantaix, a ilil au droguisli- ipie tu démolissais Florine lians l'iuliTi'l de Coralii'. (Jiroiuleau est venu dirii conlidcnticllenicnt t» Matifut (jun tout s'arr.m^,'rrail s'il voulait vendre .son sixii-mo de propriété dani In Revue de Finot, moyennant dix mille (ranrs. Finol ino donnait mille écus en cas de suci,ès. Malif.il allait CDiwluro l'airaiie, hi'nreux do rctrouver<]ixiniilelrancssiirs('s Innle mille, qui lui piu-aissaient oveuluri's, car depuis quelques jours Morine lui disait que la Revue do Fiuul iio preivut pus. Au lifii d'un dividi-nde h recevoir, il était qui-.slum d'un nouvel appel de foiuls. Av.inlde di^puMT son biUn, U\ directeur du l'anurauia-Dramaliquo a eu besoin de Mt''K')cier (jui'lqucs ctVi'ts tlu cuuiplaisJinco ; cl, p()ur li-s lairo placer par Matil^it, il l'a prév<>nu du tour qu)> lui juiiail Finol. Mallfnt, en lin coiiunerraul, a «luilli- Floruie, a Kor\l)t son sixième, et nruis voit maintenant venir. Fiiiol cl moi. nous hurlons do di.Vspoir. Nous avons eu lo irwillK'iirir.)!- In<|uer un hoinnin qui ne lient pas ù m lualIrcsH', uu nnsérablo sans cnr\ur ni Unie. Malheiireuseinenl le CAumnrrco que fait Malifat n'est pas juslMi.ilile dp la prehW. il est inatlnquabli- ilans ses int('>rOl.s. On ne criliquo |cis un dro- Kuislo coiniuc on critique îles cliapi'^mx, lU'i rliov?s de mode, dos théfltres ou des alliiires d'arl. I.« eocno, le poi- VTQ, Icfl couleurs, les liois de leinluro, I opium, ne peuvent
pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panoramaifemio demain, elle ne sait que devenir.
— Par suile de la fermeture du théâtre, Coialie débuto dans quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elte powrj servir Florino.
— Jamais,! dit Lousteau. Coralie a'a pas d'esprtt,. nus elle n'est pas en<;oro assez bêle pour se donner un» ri valal Nos afl'aires sont furii?usGment gâtées 1, Mats. Pinot est Ifiilc ment pressé de rattraper son sixième...
— Et pourquoi?
— L'aflaire est excellent», moa elj<»r. H y a dwnce- do vendre le journal trois cent mille francs. Finol aurait alors un tiers,, plus une commission allouw par se» aMoaiés, et qu'il partage avec des Lupeaulx. Aussi vais-jc lui pcO|KiSCt un coup de cbant.ige.
— Mais,, le chantage, c'est la bcHjtse ou la vie?
— Bien mieux, dit Lousteau, t'est la bourse ou Fhoaneur. Avant-hier, un petit journal, ai* propriélairo duquel on avait refusé un crédit, a dit que la monire àt répétition entourée de diamans apparten.-uU à lune des notabilité de la capitale . se trouvait d'une f/içon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale, ft il promettait le récit de celle aventure, di,cne des 3HIU) et un« Suitt. La noLnbili té s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef ?i diner. Le riMacteiir en- chef a certes gagné quoiqt» chose, mais l'histoire contemporaine a perdu Innecdote de I* montre. Toutes les foi*i qur lu verras la pr-sse achnmën après quelques gens i^uissana, sache qu'il y a là-t1es.sous des escomptes refusés, (les sorvlres qu'on n'a pas voiili» rendre. Co chantage. reLitiC à ta vi» privée, est co que craignent lo plus les riches Anglais;. Il entre pour beauoou|> dnns les revenus secrets de la presse britannique infiniment plus dépravée que co l'est la Ul^!^^ Nous soraBie*<tes enlansf En An-letern». on ach*"!!^ un<" lettre compromettante cinq h six raille francs pour la revendre.
— Quel moyen as-tu trouvé d'empoignef MatifalT dit Lucien.
— Mon cher, reprit Lousteau. c© vU épicier a *crit l» lettres les plus curieuses .'i Florine : orltioL:rn['he. slykv pen.sées, tout est d'un ct\mi<tue «clievf. u^ittlal cwint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nomiiM-r. sans qu'il puisse se plaindre, l'atlein^ire nu jcin do «es lares et de .s»s pi'^nates, oii il se croit eu sûreté. Juge de sa fur<-ur en voyant le (ireini.r nrlicle diui |>eUl rooias de mcrurt. intitulé les Amour» d'un Ihoguifif, qiianii il awt» l'ie loynl*»ment pri'venu du liavird qui met enlrr U-\ piniits ili» r»v- (Urteursde tel journal des l.-llres où il fv\rlp du pelil CupidoD. oii il cent namri i>oiir jamais, où il dit du Flonno <iu'elle l'aide ii traversi'r l« deswt do 11 tie, ce ijui peu» loin» croire qu'il In prend |K)ur un rluime<ui. tn(\». Il y « di' quoi dr'.si>|iilvr la raln de,s nlioniH** [v'Dii.int ipiinre Ioiun dans cette corri'spondaiire fniiiieiunifnl ilrrMuliqne. On lui donurra la peur d'une |p|lri> nnonynie, par l.iquollo on nietlrail sa teuiino «u l4il de U pliiis<iiiU<rM>. Florine t«midri-t-elle prendre sur elle do p(u-.iliiv pourtulrro IkMlif.ïlT File (t encore des |«rinci()i>s, fesl-à-<tin» di « i^piirunrc*. Peul-^lre |{iird'--t-4>iU> le'» Idlri^s pour l'Ile. Pl veulello iiiip
part. Elle est nisH»', ollcrsl nion »*IAv*. M.>i«, t\\\nr\<\ rllo saura que U< Kar<k' du ronimerio n'i~it pas iu)o i^Jnt^nlehr, qu'iiid Fiuot lui niini f.iil un pn^^inl ronvennlilo.nu <lonnA l'cspour d'un eocnoeinpul. file nv< livri-ra li<« li<ltrvii, qii" jo n-Mietlrni c^iulro «Vutà Kiiiol. Kinoi dimnora la ri^rTf^ piuidance h son (uule, et UiruiMiaou fom cnpiluler le dn>guisto.
Celle ronfldenro d<»prlvi I urlon. il pen* «rnhrtnl qui! nvnit de* ainw oxIr^ni''i' ' " rrur ; put» (1 *<MiiCea (pi'il ni» f.Tlinil p.ii<f>lii iMit, r.ir 11 p<iu\,ii(
avoir lii'soin dn leur (en > <» .vi ffl« oïl m.idime
d'Hpnrd. mwInnM' de Barti.-ioii et ChAli'Iel lui ni.injnernieiil ili< pnmle, 1 lii-nne el l.nrten r«»aient fttnr» nrTi\i'>*ur le ((imi, devnni In ini«<'r.ihln l>niitiqiie de ^ '•
— ftirliol, dit Kllenne nu liliralrf, nrun .i>
fr.inrs (le I Vnd.inl el ('avnlier, i"» six. ii.iil ■ i .;
vouJpjt-vou.H nou« «'«"omplT b-nr» Mlt«-I'T
DE BALZAC
— Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.
— Mille écusl s'écria Lucien.
— Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons ouvrages dont la vente est dure, ils ne peuvent pas attendre, je les leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs : par ce moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
— Veux-tu perdre deux mille francs? dit Etienne à Lucien.
— Non 1 s'écria Lucien, épouvanté de cette première affaire.
— Tu as tort, répondit Etienne.
— Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt ou tard, ils sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres qu'ils ne vendent de livres. Pour moi, leurs effets représentent une aflaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle que donneront les escompteurs, qui se demanderont ce que vaut chaque signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faiUite. D'abord, vous n'offrez que deux signatures, et chacune ne vaut pas dix pour cent.
Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche do ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit de l'escompte.
— Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur pouvons-BOus aller?
— Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière fin de mois do Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui ; mais vous me reviendrez, et je no vous donnerai plus alors que deux mille cinq cents francs.
Etienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel, dans une petite maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la librairie; ils le trouvèrent au second étage, dans un appartement meublé do la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la grecque In long do la muraille comme le fond d'un tableau de David, le lit, d'une forme très pure, datait du temps do l'Empire, où tout se fabriquait dans ce goût. I/'S fauteuils, les tables, les lampes, les flambeaux, les moindres accessoires, sans doute; choisis avec paliciico chez les marchands do meubles, respiraient la grAce fine et grCle, mais élégante, do l'antlipiilé. Ce système mythologique et léger formait une op()Osilion bizarre avec les ma;urs de l'cscoiripteur. Il est à remarquer que les hommes les [ilus fantisques se trouvent parmi les gens adonnés au commerce de l'argfml. Ces gens sont, en ()uel(]ue sorte, les libertins delà pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemmenl biflsés, il» se livrent h des ellorts énormes pour so .sortir de leur indifférence. Qui sait les étudier trouve toujours une munit!, un coin du co'ur, par où ils sont acces- .sibles. Chaboisseau paraissait relraucbé dans l'antiquité comme dans un camp im|)renablo.
— Il est .s,ins doute digne do son enseigne, dit en souriant Blit^nne b Lucien.
CliaboisM^au, petit homme h cheveux poudrés, à redingote verilAIre, gjlol coulr-ur noisette, décoré d'une culotte noire, et terminé par des bas chinés et des souliers qui rraquaieiii mjus !<> pied, prit les billets, Iris examina; puis il les rendit h Lucien gravement.
— Mewieurs Fendant cl Ctivaiier sont de charmons garçons, (leHJeuneji gen» pleins d'intelligence, mois je me trouve son» nrgi>nt, dit-il d'une voix douce.
— Monomi sera coulant sur l'escompte, répondit Etienne.
— Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, di» le petit homme, dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.
Les deux amis se retirèrent; en traversant l'antichambre, jusqu'où les reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés, et parmi lesquels brilla tout à coup auxyeuxdu romancier l'ouvrage de l'architecte Duccrceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France, dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.
— Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.
— Oui, dit Chaboisseau, qui d'escompteur redevint libraire.
— Quel prix?
— Cinquante francs.
— C'est cher, mais il me le faut ; et je n'aurais pour vous payer que les valeurs dont vous ne voulez pas.
— Vous avez un etfet de cinq cents francs à six mois, je vous le prendrai, dit Chaboisseau, qui sans doute devait à Fendant et Cavalier un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.
Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de commission, ce qui produisit une déduction de trente francs ; il porta sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.
— Ah çà! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou tous mauvais ; pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?
— Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.
Etienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir compris, quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de recommandation que leur avait donné Gabusson, en leur annonçant le plus bizarre et le plus étrange particulier, selon son expression.
— Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Ga busson, personne ne vous les escomptera.
Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore préteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les romans d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de VValter Scott, ne peut <^tre comparé 5 ce que la nature sociale et parisienne s'était permis do créer en cet homme, si toutefois Sainanon est un homme. Lucien ne put réprimer un geste d'efi'roi à l'aspect do ce petit vieillard sec, dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché do nombreuses pK^pies vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou de Paul Véroiièsevuede près. Samanon avait un œil immobile et glacé, l'autre vif ot luisant. L'avare, qui semblait se servir de coi O'il mort en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes, portait une petite perruque plalo dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient des cheveux blancs : son front jaune avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées rarrément par la saillio des niAchoires, ses dents, encore blanches, paraissaient tirées sur ses lèvres comm(ï celle d'un cheval (pii bflille. Lo contraste de ses yeux et la Rrimaco do cette bouche, tout lui donnait un air passahlement (éroce. Los poils de sa liarlie, durs et pointus, devaient pi(|uer comme autant d'é- [lingles. L'no petite redintrolo rApée arrivée fl l'étal d'ama dou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui laissait voir un cou riili^ comme celui d'un dindon, annonçiiienl peu l'envie de racheter par la toiiette une physionomie sinistre. Les deux journalistes trouvèrent cet honuno assis dans un comptoir horriblement sale, et occupé îi coller des étiquettes ou dos do quelques vieux livres achetés
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
aune vente. Après avoir échangé un coup d'oeil par lequel ils se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant que Samanon lisait, il entra dans celte obscure boutique un homme d'une haute intelligence, vêtu d'une petite redingolte qui paraissait avoir été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par l'alliage de mille substances étrangères.
— J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.
Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa riche carnation.
— Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'auteur. Il y a plaisir à travailler avec vous ; mais un do vos amis m'a amené un petit jeune homme qui m'a rudement attrapé?
— On l'attrape ! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant Samanon par un geste profondément comique.
Ce grand homme donna, comme donnent les inzzaroni pour avoir un jour leurs habits de fête au Monte-di-Pieta, trente sous que la main jaune et crevassée do l'escompteur prit et fit tomber dans lu caisse de son comptoir.
— Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand artiste livré à l'opium, et qui, retenu par la contemplation en des palais enchantés, no voulait ou ne pouvait rien créer.
— Cet homme prête beaucoup plus que le mont-de-piété sur les objets engageables; et il a de plus l'épouvantablo charité do vous les laisser reprendre dans les occasions oii il faut que l'on soit vêtu, répondit-il. Je vais ce soir dfner chez les Keller avec ma maîtresse. Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je viens chercher ma garde-robe, qui depuis six mois a rapporté cent francs. Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre.
— Et sou à sou, dit en riant Lousteau.
— Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien.
Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur une broche do fer rougi. Samanon regardait li's hiliiUs avec allenlion, on examinant les dates.
— Encore, dit le marchand, ai-jo besoin do voir Fendant, qui devrait m<) di'poscr des livres. Vous ne valez pas grand'choso, dit-il U Lucien, vous vivez avec Coralie, cl ses meubles sont saisis.
Lousteau regarda Lucien, qui reprit ses billets et sauta de la boutique sur le boulevard en disant : — Esl-co lo diable? Le poëto conlenipla pendant qiicicjues inslans cette petite boutique, devant laifuclle tous les passans devaient sourire, tant elle ('•lait pileuse, tant les petites caiss<>s .'i livres étiquetés (Haient iiiesquiiiesi^t sales, caso demandant: — « Quel commerce fait-on là? »
QMelijues momens après, In grand inconnu, qui devait as.sisler, h dix ans de là, l'entreprise iinmensn mais sins base des sainl-siinoniens, sortit très bic-n vêtu, sc)uril aux deux journalistes, et sn dirigea vers le passage des l'unora •■ mas avec eux, pour y compléter sa toilotlo en so faisant cirer ses bottes.
— Quand (jn voit enirer Samanon chez un libraire, riiez un inarcliand de papliT ou chez un iiii|iriiiieur. Ils sont perdus, dil l'arliste aux deux écrivains. Samaiion cst.ilors commu un croiiue-inort qui vient pri.'ndro mcsurn d'uno biôro.
— Tu n'ascompleras plus les billets, dit alors Etienne à Lucien.
— Lrt où Samanon nTuse, dil rincoiinii, personne n'accepte, car il esl Vullimn rattn ' C'est un «les ninutnim deGignnnel, de P.ilma, deWerbrnsI, de (îobserk <'l autres crocodiles qui nagent sur la place de Paris, ol avec lesqneU tout homme donl In forlune csl h faire doit \6{ ou (nrd so rencontrer.
— Si tu ne peut [las escompter tes billets h cinquante
pour cent, reprit Etienne, il faut les échanger contre des écus,
— Comment?
— Donne-les a Coralie, elle les présentera chez Camusot. — Tu te révoltes, reprit Lousteau, que Lucien arrêta en faisant un bond. Quel enfantillage. Pcux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable niaiserie?
— Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit Lucien.
— Autre sottise ! s'écria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec quatre cents francs là où il en faut quatre mille. Gardons de quoi nous griser en cas de perte, et joue!
— Le conseil est bon, dit le grand inconnu.
A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magnétique. Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent trois mille sept cents francs ; puis ils retombèrent à cent sous, se retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur pair pour les doubler d'un seul coup ; pair n'avait pas passé depuis cinq coups, ils y pontèrent la somme : impair sorlit encore. Lucien et Lousteau dégringolèrent alors par l'escalier do ce pavillon célèbre, après avoir consumé deux heures en émotions dévorantes. Ils avaient gardé cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui soutenaient extérieurement une petite marquise en tcMe que plus d'un reil a contemplée avec amour ou désespoir, Lousteau dit en voyant le regard enflammé de Lucien: — No mangeons que cinquante francs.
Les deux journalistes remontèrent. En une heure ils arrivèrent h mille écus ; ils mirent les mille écus sur rouge, qui avait passé cinq fois, on so fiant au lias.ird auquel ils devaient leur perte précédente. Noir sortit. Il était six heures.
— Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien. Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-chiq francs
furent perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement s»\s derniers vingl-rinq francs sur le chiffre de son Age, et gagna : rien ne peut di'peindn' le tremblement de sa main quand il prit le rAteau pour retirer les écus que lo bimquior jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui dit : — Sauve-toi chez Véry I
Lousieau comprit Lucien et alla commander le dfncr.
Lucien, resU- seul au jeu, porta ses trente louis surrougo et gagna. Enhardi par la voir serrèle (ju'eiili-ndenl parfois les joueurs, il laissa le tout sur rouge et gagna ; son ventre devint alors un brasier I Malgré la voix, il re(>orln |es cent vingt louis sur noir et perdit. Il senlil alors en lui la .sensation iléliciousoqui succède, chez les joueurs, h leurs horribles ai;ilalions, ipiand, n'ayant plus rien il risquer. iK renirent dans la vie rt-elfe et quillent le palais ardent oii se passent leurs rêves fugaces. Il rejoignit Loiislenii riiez Vf'ry, où il .se rua, .selon l'expression di- l.n Fonlaiin', en cul- .sine, et noya ses soucis dans le vin. A neuf hriiros, il t'i/iil si complélemenl pris, (pi'il no comprit pas [winiuoi .«a portière de la ruo do Vend^^lno lo n-nvoyail ruo do In Lune.
— Mademoisello Cornljo n «|uillé .son app.irlomonl ri s'osi inslalli'-o dans In maison donl l'ndn'sso csl iVrilo sut ce |vi-
pjer.
Lufieii, trop ivre pour .s'étonner do quolrjuo rhov», n»moiili dans lo llarro qui l'av.iit nnuMli', so fll rnnduiro rue do In Lune , et se dit ft luI-ni'^iDo de.'» cnlonilxiiirs sur le nom do In rue. Pendant colle ninlimV', In rnilhlo du Pannrnnia-Drninaliqiie avnil éclaté, l.'nrlrico cITrnyï**» V<^ lait eiiipri">séo do vendre tout son niobdier, iln roiivnlomont do ses rroanriers. nu iwiii {«'•ro r.inl.d qui, pourno pns rlianger In desiiiiainui do col niqwiriiiiiinl, y mtl Kloronliiie. r.ornlio nvail tout pnyé, loiil liqui.U*. cl mIi»(.iiI Lpropriélnin'. Pendnnl le temps que prll rollo o|«'r.iiioii.
qu'elle appelait iinr h !' ire pnrnKsnil de» niniM. s
indispon-uibles nrle > un |iol(l nppnriomrnt do
Iroi^ pièces, nu c| • ' e d'uno maison nie do la
I une, h doux pn^ du Gyuinav . i or.dio y nllomUU Lucica,
DE BALZAC
ayant sauvé de toutes ses splendeurs son amo'xr sans souillure et un ?ac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.
Ta as- bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le ser-
rmil dans ses bras. Bérénice saura taen négocier tes billets à Uraulard.
Le len icmain malin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses que lui prodigua Corahe. L'actrïce redoubla d'amour et de tendresse, comme pour compenser par les plus rieljes trésors du cœur l'indigenco de soa nouveau ménage. Elle était ravissante do beauté, ses cheveux échappés do dessoijs un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux rieurs, la parole gaio comme le rayon de soleil levant qui entra par les fenêtres pour dorer celte charmante misère. La chambre, encore décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée do deux glaces Tune à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordreî de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du planchers. La garde-robe des deux amans tenait dans une armoire à glace et dans la commode. Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts en argent et six petites cuillères. La salle à manger, qui se trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. Audessus, Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fiiusse porte cocbèro. Le portier logeait dans un des vcnlaux, condamné, percé d'un croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Celte ruche s'appelle une maison de produit en style do notaire. Lucien aperçut un bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté de Bérénice, qui comptait sur le début de Coralie nu Gymnase, celle do l'aclrice, qui regardait sou rôle, un cahier de papier noué avec un bout défaveur bleue, cbasièrent les inquiétudes et la tristesse du poëto dégrisé.
— Pourvu que dans le monde on no sache rien de cette dégringolade, nous nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq cents francs devant nous. Jo vaisexfiloiter ma nouvelle position dans les journaux royalistes. f>emain nous inaugurons le Ilcceil, jo me connais maintenant en journalisme, j'en ferai!
Coralie, qui no vit que de l'amour dans ses paroles, baisa les lèvres qui les avaient prononcées. En ce moment Bérénice avait mis Ii table auprès du leu, cl venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufs brouilli's, de doux fijtoloUes cl do calé à la crème. On frappa. Trois amis sincèroj, d'Arlhez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux yeux étonnés de Lucien, qui vivement touché leur offrit de partager .son déjeuner.
— Non, dit d'Arlhez. Nous venons pour des aflaires plus sérieuses que de simples consolations, car nous savons tout, nous rovcDons de la rue de Vendôme. Vou connaissez mes opiuions, Lucien. Dans toute autre circonstance, je me ré-
(juirais de vous voir adoptant mes convictions politi(iues ; mais, dans la situation où vous vous files mis on écrivant aux journaux libéraux, vous no .•^auriez pas.s( r ilans les rangs des ultras sans flf-lrir ?i jamais votre caractère ol .*• oui lier voire exislence. Nous venons vous conjurer au nom (lo nolro nmilié, quelque affaiblie (|u'elU) soit, de ne pas vous entacher ninsi. Vous avez atta(|ué 1rs ronumliques, la droilrï et |i- gouvcrni'nunl; vous ne pouvez pas maïa- Irfmiii déftoidro le gouvernement, la droite ot les romanliquns.
— Les raisons qui me font agir sont liréos d'un oidro do penvVs suiii-ricur. In (lu jusljlicrn tout, dit Lucien.
— Vous ni! cfimprcni'z ijcut-fiire [las la situation dans l.iquplln nous wniiriii-s, lui dit l.iVui (Jiraud. Le gouverneiii<'iil, la rxtuT, lis IiimrboMs le parti absiihitislv', ou, si vous voidpz tout ('oni[irenilre dans iiiie expression générale, lo sysiènie (>ppo»é au i*y.slèim'r(>iisliluli(uinel, titqui «edivi.se eo plusieurs fruclions (outcs divergenlos dès qu'il s'a«it
des moyens à prendre pour étoufier la révolution, est au moins d'accord sur la nécessité de supprimer la presse. La fondation du Réveil, de la Foudre, du Drapeau Blanc, tous journaux destinés à répondre aux calomnies, aux injures^ aux railleries de la presse libérale, que je n'approuve pas en ceci, car cette méconnaissance do la grandeur de noLro^ sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans pea de temps respectable et sentie, imposante et digne, dil-il, en faisant une parenthèse ; eh bien I cette artillerie royaliste et ministérielle est un premier essai do représailles, entrepris pour rendre aux libéraux trait pour trait, blessure, pour blessure. Que croyez-vous qa'il arrivera, Lucien? Les abonnés sont en majorité du côté gauche. Dans la presse^ comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des grosbataillons I Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis du peuple ; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. L'injure, cl la personnalité deviendront un de ses droits publiss, adopté pour le profit des abonnés et passé en force de. chose jugée par un usage réciproque. Quant le mal se scr* révélé dans toute son étendue, les lois restrictives et prohibitives, la censure, mise à propos de l'assassinat du duc de Berry et lovée depuis l'ouverture des Chambres, reviendra. Savez-vous ce qao lo peuple français conclura de co débat? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de la révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le parti vaiacu. Vous êtes ù'op jeune, trop nouveau venu dans la presse } vous en connaissez trop pou les ressorts secrets, les rubriques ; vous y avez excité trop de jalousie pour résister aa iolle général qui s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné par la fureur des parlis^qui sont encore dans le paroxysme delà fièvre; seulement leur lièvre a passé, des actions brutales de 1815 et 1816, dansi les idées, dans les luttes orales. d& la Cliambajo et dans les débats de la presse.
— Mes amis, dît Lucien, je no suis pas l'étourdi, lo poëte que vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner. Quand voua aurez la victoire, mon afl.iiro sera faite.
— Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.
— .l'aurai des enfans alors, répondit Lucien, et me couper la tf>te, co sera ne rien couper.
Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgui'il nobiliaire et les vanités aristoca tiques. Le poète voyait, avec raison d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit, appuyés du nom et du litre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame do Bargelon et madame de Montrornet le tenaient par co fil comme im enfant tient un hanneNm, Lucien no volait [dus (pie dans un corde d(''lermin(''. Ces mots : « Il est des noires, il pense bien! » dits trois jours auparavant dans les salons d( madenuilselle des Touches, l'avaient enivn', ainsi (pie les fi'licilations qu'il avait reçues <les durs de Lenoncourt, de Navarreins et de Graiidlieii, de Raslignac, do Blondet, de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d'Fsgri^'nnn, de des Lupeaulx, des gens l(\s plus influons et les mieux en (ourdti jiarti royaliste.
— Allons, tout est dit, répliqua d'Arlhez. Il te sera plus difllcile qii'fi tout autre de le conserver |)ur et d'avoir la [iropre estime. Tu soull'rirus beaucoup, je le connais, (|uaiiil tu le verras méprisé par ceux-là mêmes à qui tu te ser.is dévoué.
Les trois amis dirent adieu ii Lucien sans lui tendre ami
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
la
calement la main. Lucien resta pendant quelques instans pensif et triste.
— xih 1 laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les gfnoux de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou ; ils prennent la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs, tu seras comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lufieaulx, qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il le faudrait une marche de plus pour saisir la proie, tu aurais le cadavre de Coralie?
Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs du RéceiL Ce nom fut annoncé comme une conquête dans le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées de la presse royaliste : îlartinville, Auger, Destains, et une foule d'auteurs encore vlvans qui dans ce temps-là faisaient de la monarchie et de la religion, selon une expression consacrée.
— Nous aHons leur en donner, aux libéraux, dit Hector Merlin.
— Messieurs, répondit Nathan, qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans l'exploitation du théâtre à laquctlle il songeait, si nous leur faisons la guerre, faisons- 1 a sérieusement ; ne nous tirons pas des balles de liège 1 Attaquons tous les écrivains ciassi(iues et libéraux sans distinction d'âge ni de sexe ; passons-les au lil do la plaisanterie, et ne taisons pas de quartier.
— Soyons honorables, no nous laissons pas gagner par les exemplaires, les prf'sens, i'urgent des libraires. Faisons la restauration du journalisme.
— Bien, dit Marliuville. Justum et tenacem proposili virum I Soyons implacables et mordans. Je ferai do Lafayolle ce qu'il est : Gilles premier.
— Moi, dit Lucien, je me charge des héros du Constitutioniiel , du sergent Mercier, des œuvres com[ilètes do monweur Jouy, des illustres orateurs de la gauche !
Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimiti', à une heure du matin, par les rédacteurs, (jui noyèrent loul^'S leurs nuanors et toutes leurs idées dans un punch Uanilioyant.
— Aous nous nomme» donné une fameute culotte monarchii/iie et religieioe, dit sur le seuil do la porto un des (-crivains les [lins célèbres de la littérature rom.mlique.
Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, (lanit le lendemain dans le Miroir : mais la révélation futallritmi- à Lucien. Celte dr-leclidu l'ut le signal d'un ' immense» tdfiago dans les journaux libéraux. Lu(Men devint leur Uf^U\ noire, et fut lym(ianisi> do la [ilus cruelle façon : on racoiila les infortunes de ses sonnets, on apprit au pu- Idic qui) Daurintaininil mieux perdre nulle écus que du le» Imprimer, on I apfieia le poète sans soriiiets.
Un malin, dans ce m^nie journal où Lucien avait débuté »ï brillamment, il lut Je« lignes suivantes, écrite» uniquinient pour lui, car le public uo pouvait guèni compreudro celte pl,iis.inlerie :
'.• Si le libraire Ihturidt fifroiftf à ne pa» publier lef tonnet» du futur l'ilrarque fntuçui», twu$ iigirom o» ninnnii géiitreur: non* ouvrirons no* colowiet à ce» /iochi"», i/mi doitienl rire iiii/iianf. à m juger iiar celui-ci, que non» ci.mmunique un iinii de iautrur.
l'il, tious cette lerrdile annonc* le (kx)Io lut ce HOnnelt i|ui le lit pleurer à cliaudcs lurnies :
Une ploiilo rlii^llve et »!» Inurlie opparetiro
Surfit un lie.iu iii;iliti il.iii, iiii |i.irlirie en llriir, } A l'eji ) relie, (Hiurlaiil, du f|iluiiillilor. coiiluur i Téinuiguecaiciil uu juur doauiiublu souiuiu.'.
On la toléra donc. Mais, pour rvconiialiiMuiM. l'Ile Insulla McnlOt s'-s plus brlllanlos -<i ur •.
Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs, La mirent au défi de prouver sa naisfonce.
Elle fleurit alors. Mais un vil baladin Ke fut jamais sifllé comme tout le jardin Honnit, sifila, railla, ce calice \Tilgaire.
Puis le maître, en passant, la brisa sans pardon; Et le soir suor sa tombe un âne seul vint lirairo, Car ce n'était vraiment quim ignoble clurdon !
Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu. et signala d'avance V Archer comme une <euvre antinationale, où l'auteur prenait le parti des égorgeurs catholiques contre li^s virtimes cahinistes. En huit jours cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau, qui lui devait mille francs, et avec leipiel il avait eu des conventions secrètes ; mais Lousteau devint l'ennemi juré de Lucien. Voic4 comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine, et ne savait comment l'enlever à Lousteau, pour qui d'aitleiirs elle était une providence. Dans la détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant s ms engagement. Nathan, le coIKiboratenr de Lucien, vint voir Coralie, et la pria d'offrir h Florine un rôle dans une pièce de lui, se fais<mt fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice sans théAtre. Florine, enivrée d'ambition, n'lié<.ila fws. BIk» avait eu le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et politique, un homme qui a\'ait autant d'énertrio que do besoins, tandis que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut reparaître environnée d'unno<ivel éclat, livra les lettres du droguiste à Nattian, cl Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du journal convoité par Fiuot. Florine eut alors un magnifique npi>artement rue Ilauleville, et prit Nathan pour protecle«ir h la face du journalisme et du monde théftiral. Lousteau fut à cruellement atteint par cet événement, qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent qw Nnth»n avait joué son jeu. (Quelques écrivains, comme finot et Wrnou, savaient la passion du tlramnturge finur Florine ; mais, «n dire de tous, Lucien, en maqui^monnant relte affain', avait manqué aux plus saintes lois de l'amilié. L'es[iril de parti, le désir de servir ses nouveaux amis, rendaient le nouveau royaliste inexcusable.
— Nathan est emporté par la logique des pn^sinm, tandis que le grand homme de [irmnnce, comme dit Blmidel, cède h des calculs I s'écria Biriou.
Aussi la perte de Lucien, de cet intni% de re petit rtrrtie qui voulait avaler tout le mnndr, fyil-<'lle nnin'Tii'-m-^» r<isolno et profondi-ment niéililée. Veniou. (|ei d'-n, se chargea do ne pa^ le Irtrher. l'otir ■■ payer milli.' i^cus l\ Lousteau, l'inot ncrusi I ■ voir empêché de gagner cinquante mille fr.inrH m dimnntit h Nathan In secret de l'opération contre Maiilnl. Nntlian, cniiseillé par riorine, s'était ménagé l'nppui <le Finnt en lui vendant sou petit tixièn"- ■ o«r quinre mille frafir-». i.ousti-au, qui pcplait .ses mi érus, ne pnnlonna T*" " Lucien celle lésion énorme de vt inti'r^fs. I r* blewiirfs d'amour propre de\-ieMnont inrtir.ihles quand rnxYile d"«rgeiit y péiiètri'. Aucune etprevMon. ntirunc ppt«tHre w> peut rendre la MU" q"' '"""'^ ''"^ «'«''"'vains quand l<«ur amour-pnipn' snullVe, ni l énergie qu'ils 1r.>u>en1 m rnn. ment OÙ ils s4' sentent piifués (wr le^flèrhev ■ if.' la raillerie. Ceux dont l'énerctp et la t !
.stimulées par l'attaqui- Miccoinlv>iil prompt' ■ calmes et dont le thème eM lait d'apn-s le "
dans lequel Inrnb*' un nriiclo injurieux, ccm ■ '■
In vrai courage littéraire. Ainsi len f.iililes a-.i | rrm'r coup d'o-il. iKirnlsvent éln- lis f.uts ; mats leur n-.-.ianr»«
n'a qu'un lenijis. Pendant les premier- ■■ e ,.■ r.. u-
rien enragé lit plein olr une gr<»le d'.r
naux ri>valH<-s où il parUK^a le pei
Hector liiirllu. Toux 1rs |onrs sur la Ir-'t tu. .lu «'^ "f. u m
DE BALZAC
feu de tout son esprit, appuyé d'ailleurs par Martinvilie, le seul qui le servît sans arrière-pensée, et qu'on ne mit pas dans le secret des conventions signées par des plaisanteries après boire, ou aux galeries de Bois chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre lesjournalistes des deux partis que la camaraderie unissait secrètement. Quand Lucien allait au foyer du Vaudeville, il n'était plus traité en ami ; les gens de son parti lui donnaient seuls la main, tandis que Nathan, Hector Merlin, Théodore Gaillard, fraternisaient sans honle avec Finot, Lousteau, Vernou, et quelques-uns de ces journalistes décorés du surnom de bons enfans. A cette époque, le foyer du Vaudeville était le cheflieu des médisances littéraires, une espèce de boudoir où venaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des magistrats. Après une réprimande faite en certaine chambre du conseil, le président, qui avait reproché à l'un de ses collègues de balayer les coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à Nathan. Finot y venait presque tous les soirs. Quand Lucien avait le temps, il y étudiait les dispositions de ses ennemis, et ce malheureux enfant voyait toujours en eux une implacable froideur.
En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus sérieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, à la longue, tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts. Aujourd'hui, la critique, après avoir immolé le livre d'un homme, lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous peine d'être passée par les verges de la plaisanterie. En cas do refus, un écrivain passe pour être insociable, mauvais coucheur, pétri d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui, quand un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison, quand il a évité les pièges tondus avec une infâme hypocrisie, essuyé les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant le bonjour, et manifestant des prétentions à son estime, voire môme à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à une époque oîi l'on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. La rjimaradcrio est devenue la plus sainte des libertés. Les cliels des opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés, à pointes courtoises. Dans ce temps, si tant csl qu'on s'en souvienne, il y avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques écrivains libéraux à se trouver dans le mftmo théâtre. On entendait les provocations les plus haineuses; les regards étaient chargés comme des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'une querelle. Qui n'a pas surpris des imprécations chez son voisin , à l'entrée do queUjues hommes plus spécialement en butte aux attaques respectives des deux partis? Il n'y avait alors que doux partis, les royalistes et les libéraux, les romantiques et les classiques, la mftme haino sous deux formes, une haine qui faisait comprendre lesécliafauds do la Convention. Lucien, devenu royaliste et romantique forcené, de libéral et do voltairien enragé qu'il avait été dès .son début, se trouva donc sous lo poids des inimitiés qui planaicmt sur la tête de l'iiommo le plus abhorré des libiiraux ii ci'Ito époquts do Martinvilie, le mtvA qui lo défendît et l'aimût. Ciîtto solidarité nuisit à Lucien ; les partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontii^rs leurs Enfans [lerdus. Surtout en p()li(ii|U(!, il est nécessain! à ceux (|ui veulent parvenir d'aller «VI c lo gros de l'armée. La |)rincj[iali! ni(''(:li,inceté des petits journaux fut d'accoupler Lucii-ii et ALirlinville ; II) libéralisme les jeta dans les bras l'un d(! l'autre. C.etle nmilié, (iiusMi ou vraie, leur valut h tous deux des articles écrits «ver du (ici |)iir JM-licien, au d(;ses[)oir des succès de Lucien dans le grand monde, et (|ui croyait, comme tous lo8 oncieiis camarades du poète, îi s'i proi.hainn (;l('vatujn. La prétendue trahison du poète fut alors erivcniiiK'i! et rmbellin d<'..s cinunstances les [ilus aggravantes. Luciin fut nommé le (jclil Judas, et Martinvilie le grand Judas, car Martinvilie était, h torl ou h raison, occusé d'avoir livré lo pouldu l'i'cq aui armées étrangères. Lucien répondit on
riant à des Lupeaulx, que, quant à lui, sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis, qui ne lui pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs de la rue do Vendôme. Tous sentaient instinctivement qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver à tout ; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens.
Quelques jours avant le début de Coralie au Gymnase, Lucien vint, bras dessus bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville. Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'afl'aire de Florine.
— Vous vous êtes fait de Lousteau et de Nathan deux ennemis mortels. Je vous avais donné de bons conseils, et vous n'en avez point profité. Vous avez distribué l'éloge et répandu le bienfait, vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie ne vivront jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la môme scène : l'une voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour défendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que lui donne son métier do faiseur do pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que vous.
Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne trouvait, ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle il avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si fraîchement converti 1 Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveaux-venus devaient donner pendant longtemps des gages avant que leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en présence d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rond comparables à des chiens se disputant une proie : ils ofirent alors les mêmes grondcmens, les mêmes attitudes, les mômes caractères. Ces écrivains se jouaient mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès du pouvoir ; ils s'accusaient do tiédeur ; et, pour se débarrasser d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les libéraux n'avaient aucun sujet do débats intestins en se trouvant loin du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet inextricable lacis d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage pour tirer l'épéc afin d'en couper les nœi^s,ct ne se sentit pas la patience do les démêler. 11 ne pouvait être ni l'Arétin, ni le Ueaumarchais, ni lo Fréron de son époi]Uc, il s'en tint à son unique désir : avoir son ordonnance, en comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa lortuuo ne d('peudrait plus alors que d'un hasard auquel aideraU sa brauté. Lousteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son secret; le journaliste savait où blesser à mort le poète d'Angoulêmo ; aussi lo jour où Merhn l'amenait au Vaudeville, Etienne avait-il préparé pour Lucien un piège horrible où cet enfant devait so prendre ot succomber.
— Voilà notre beau Lucien, dit Finot en traînant dos Lupeaulx avec leijuol il causait devant Lut ion, dont il prit la rriain avec les décevantes chatteries de l'amitié. Jo ne connais pas d'ex(>mples d'une fortune aussi rapule que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour Lucien et le maitro des requêtes. A Paris, la fortune est do d(Mix es- [lèces : il y a la rt)rtuiie mat('rielle, l'argent, (|ue tout lo monde peut ramasser, et la fortune morale, les relations, la |)osili()n, l'accès dans un certain mond(( inabordable peur ccrlaiucs personnes, quelle ijuo soit leur fortune mati'rielle, et mon ami...
— Noirn ami, dit des Lupeuux en jetant ù Lucien un caressant regard.
— Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre li's siennes, a fait sous ce rap|i(irt une hrillanlo fortune. A la véiiti', Lucien a jilus do moyens, plus de talent, plus d'esprit quo tous ses envieux, puis il est d'une
UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
beauté rivissante; ses anciens amis ne lui pardonnent pas ses succès, ils disent qu'il a eu du boniieur.
— Ces bonheurs-là, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots ni aux incapables. Eh I peut-on appeler du bonheur le sort de Bonaparte? Il y avait eu vingt généraux en chef avant lui pour commander les armées d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce moment qui voudraient pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans le monde on vous donne pour femme, mon cher ! dit des Lupeaulx en frappant sur l'épaule do Lucien. Ah 1 vous êtes en grande faveur. Madame d'Espard, madame de Bargelon et madame de Monicomct sont folles de vous. N'êtes-vous pas ce soir de la soirée de madame Firmiani, et demain du raout de la duchesse de Grandiieu ?
— Oui, dit Lucien.
— Permettez-moi de vous présenter un jeune banquier, monsieur du Tillet, un homme digne de vous, il a su faire une belle fortune et en pou de temps.
Lucien et du Tillet se saluèrent, entrèrent en conversation, et le banquier invita Lucien à dîner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes d'une égale profondeur, et qui se connaissaient assez pour demeurer toujours amis, parurent continuer un^ roiivorsntion commencée, ils laissèrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant ensemble, et se dirigèrent vers un dos divans qui meublaient le foyer du 'Vaudeville.
— Ah çàl mon cher ami, dit Finot à Des Lu peaux, dilesmoi la vérité. Lucien est-il sérieusement protégt'. car il est devenu la bGle noire de tous mes rédarteurs : et, avant de favoriser leur conspiration, j'ai voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la déjouer et le servir.
Ici le maître des requêtes et Finot se regardèrent pendant une légère pause avec une profonde attention.
— Comment, mon cher, dit Des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer que la marquise d'Ilspard, ChAtelel et madame de Bargeton, qui a fait nomm'T li' baron préfet de la Charente et comte afin de rentrer triom[ihalement à Angoulôme, pardonnent h Lucien ses attaques? elles l'ont jeté dans le parti royaliste afin do l'annuler. Aujourd'hui, tous cherchent îles mnlifs pour reluser ce (pi'on a promis h cet enfant; trouvez-en: vous aurez rendu le plus immense service à ces deux femmes; un jour ou ra)ilre. elles s'i-n souviendront. J'ai le secret de ces deux dnme«, elles haïssent ce pclil bonhomme à un le| point qu'elles m'ont surpris Ce Lucien pouvait se débarrasser do sa plus crnolle ennemie, madame de Bargeton, en no cessant ses attaques qu'à des conditions que toutes \rs femmes aiment à exi'rut ter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, Il aurai noyé C(!lte haine dans des torrons d'amour; il devenait alors comte de nubom[>ré, la Sèche lui aurait olilenu quelque place dans la maison du roi, dos siiiiTurosI Lucien était un très joli lecleur()'iiir Louis XVlll, il eût éli- bililiothécaire je ne .sais où. mallre des recpiOtes pour rire, directeur de (pielquo chose aux Monus-I'Iaisirs. Ce petit sot n manqué son coup. Peut-Cire est-ce là ce qu'on ne lui n point pardonné. Au lieu d'im[)oser des ron lilions. Il on a reçu. Le jour où Lucien ,s'est laissé' prendre à la promesso de l'orilonnance, le Iwiron (liAlelel n fait im grand pas. Coralie n perdu cet enHinl-là. S'il n'avait pas eu l'arlrire [Kjur matiresso, il nurnil revoulu la Si'clie, et il l'aiirnit eue.
— Ainsi, nous pouvons l'abnllre, dit Finot.
— Par quel moyen? demamla négligemment Oes Lupeaulx. (pii voulait so prévaloir do ce service auprès do la marquise d'I'tspard.
— Il a im marché (jui l'oblige à travailler nu petit journal dn Lousiedu, nous lui ferons d'aul/uit mieux faip" de.^ articles ipi'il est sans le sou. Si le garde des ^^e/lux se sent chatouillii (lar un article plais inl, et (pi'iin lui prouve cpio Lucien en est l'.iuleur, il le regardera romnie un liotnino indigne des bonli's ilu roi. Pour faire perdre un peu la lèlo h ce grand linmine de province, iiiins avon'- pri'p.iré la chulo do Coralie : il verra sa matlrcs-so sifdée el sans rôle."».
Une fois l'ordonnance indéfiniment suspendue, nous plaisanterons alors notre victime sur ses prétentions aristocratiques, nous parlerons de sa mère accoucheuse, de son pèro apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il succombera, nous le renverrons d'où il vient. Nathan m'a fait vendre par Florine le sixième de la Revue que possédait Matifat, j'ai pu acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat ; nous pouvons nous entendre, vous et moi, pour absorber ce journal au profit de la cour. Je n"ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la restitution de mo« sixième, ils me l'ont vendu, je dois les servir; mais, auparavant, je voulais connaître les chances do Lucien...
— Vous êtes digne de vohre nom, dit Des Lupeaulx en riant. Allez! j'aime les gens de votre sorte...
— Eh bien! vous pouvez faire avoir à Florine un engagement définitif? dit Finot au maître des requêtes.
— Oui ; mais débarrassez-nous de Lucien, car Raslignac et do Marsay no veulent plus entendre parler de lui.
— Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours des articles quo Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne pourra pas donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres. Il n'aura que le journal de Martinville pour se défendre et défendre Coralie : un journal contre tous, il est impossible do résister.
— Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais li'.Tezmoi le manuscrit de l'article que vous aurez fait faire h Lucien, répondit Des Lupeaulx, qui se gar.la bien de dire à Finot quo l'ordonnance promise à Lucien était une plaisanterie.
Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien, et. do ce ton de bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment il ne pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reculait à l'idée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami voyait dans le p.irli royaliste. Finot aimait les honmies assez forts pour clwinger hardiment d'opinion. Lucien et lui ne devaient-ils pas .so rencontrer dans la vie, n'auraient ils pas l'un et l'aulro mille petits services à .so rendre ? Lucien avait hesoin d'un homme sûr dans le parti libi'ral pour (aire attaquer les ministériels ou les ultras qui se refuseraienl h lo servir.
— Si Ion .se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant. Si ipielque ministre, croyant vous avoir atlachc'' par le licou de voire apostasie, ne vous rertouln [ilus et vous envoie promener, ne vous faiulra-l-il pas lui lancer <piolques chiens pour le mordre aux mollets? Kh bien ! vous êtes brouilli- à mnrlovec I.ousleau, qui demande voire tête. Félicien el vous, vous ne vous parlej; pUi«. Mol seul, jo vous reste ! Une des lois de mon inélier est de vivre on bonne inli-lligence nt-rr les liomnies vraiment forts. Vous pourrez me renilre. dans le nioride où vous allez, l'éipiivalent dos services que je vous n'iulrni d.inn la presse. Mais les atlViires avant loulî envoyé/- mol des articles purement lilléraires, ils ne voiisrompromelironl pa», el vous aurez e\éculé nos conventions.
I.iicir'n ne vil que ili> l'nmilié mi^lée à do savnns ralcuU dans les propositions de Finot. dont h flalleno l'I celle do Dis Lupeaulx l'avaient mis en belle humeur; il rrmorch Finot!
Dans la vie drs ambitieux el de tous ceux qui ne pouveni parvenir qu'à l'aiile des hommi*s ni des rlioso». par un plan de condiiile pinson moins Im-n rombini', suivi, iii.nnlenu. il se reiii-onire un cruel moment où je ne vu» quelle puissance les soumet à ite rudes épn'iiTcs : tout mnnque à In |.>is. de tous les ciMi's les IUh mmix'nl ou s'emlmniillrnl, le innlheur ap|iaratl sur tous les point», ^iiand un hommt
fxrd la lèle au milii il «le ce désordre moral, il est [xTilU. Les gens qui snvenl ré.isler à celte première réiolle de» circonstance*, qui s«' ranlissi-nl en lai-<niil ivivwr U loiirnienle. qui se sauvent en gravissant |>.ir un i>|>.Mivni)i«IJe elforl la sphère siiixTieure. nnnl le» hommes n-.-lIrmrnj forl.s. Tout homme, à moins d'(»lre né riche, a donc ce qu'il