I.KS HtHITII'.K-^ AI.AIIMI'^S
lîn ontrnnt it Noinoiirs du cAié ili^ Poris, on pnsso s'ir \o (.Mnil ilii l.oliifç, ildiil les li('rK<'s rornii'iil.'i la Ibis de rliaiiiptMri's riiiiiparls l'X de pillorc.s(|U('S promenades h relie jdlie ptjtiU) vilio. Depuis 1830, on « malheureusement liAli plusieurs maisons on dcr.i du ponl.Si collo espèce de fauhours s'nuîçmenle, la pliysiiirniiiiio iln lii vMIe y perdra sa grariouse oriKinalid'. M.ds.cti 1S2!I. les riMés île la roule étant libres, le muilrede poste, (çranil d Kr'»'^ lioiumo d'(!nviron soixante! ons, assis au point culiuinant do ce ponl, |ii>uvait, par une hello matini'e, parl'aileiuc^nt endirasser ci' ipi'in termes de son nrl un nomme un ruban de iiiieue. I.e mois de se|ilinibre déployait ses trésors, l'almospjière llimliait aii-iiessiis des berlms et des rallloux, aucun nua;,'e n'alli'rail le bleu de l'éllier dont la pureli- pailout vive, cd m(^mo Il rbori/.iiii, iudiipiail l'excessive rarél'action iln l'nir. Aussi, Minorel-I.evraidl, ainsi se nommait In nuiître de poste, était d obliKi'di' se faire unKnrdo-vnenver une deses uiaiiis UK d*i.;:ac. — ii.
pour np pas être ébloui. Kn lionime inipalientéd'allendie, il regardait tantAt les cliarmuntes prairies qui s'étalent à droite de lu mute et où ses regains poussjiient, lautiM la colline cliargée de bois qui, sur la t;auclie, s'étend de Nemours à Mouron. Il entendait dans lu vallée du LoinfT. o(i r leuli-saienlles bruits du cbemin repousses par la colline, le pilop de ses propres clievauK el les claquenuiis de fouet de ses postillons. Ne faut-il pus être bien niaîlre do poslo pour s'impatienter devant une prairie où se trouvaient des bestiaux comn.o en l'ail l'aul l'otter, sous un ciel do Uapliaél, sur un canal ond-ragé d'arbres dans la ninni»>ro d'ilobbéma',' gui comi.iît Nemours sait que la nature y est aussi belle que l'arl, dnnl la mission est de la spiriluuliser: Irt, le paysage a des idi'es et fait penser. Mais h l'aspect do Minorel-Lovraull, un artiste aurait ipiilté le silo pour croquer ce bourgeois, tant il était original h force d'ôtro coninom. Ui'iiiiissez loiiti s les rondilions de la brûle, vous obl.nr/ ( .ilibaii, qui. cerles, i st une grande chose. I.fl où la l'orme domine, h- senlimenl disparatl. le matin- do poste, preuve vivante de cet axiome, préseiilail une de ces physionomies où le penseur a()crçoil diflicileineut traro d'nine smis la violenlo carnalion que pro<liiil un brutal dévrlopiiemeiil de la chair. Sa cnH<pielte en drap bleu, h pc- (Eilrall do In Cotliédir humain*.) 1—1
DE BALZAC
tite risière et à cùii'S de melon, moulait une tête dont les fortes dimensions prouvaient que la science de Gall n'a pas encore abordé le chapitre des exceptions. Les cheveux gris et comme lustrés qui débordaient la casquette vous eussent démontré que la chevelure blanchit par d'autres causes que par les fatigues d'esprit ou par les chagrins. De chaque côté de la tète, on voyait de larges oreilles presque cicatrisées sur les bords par les érosions d'un sang trop abondant qui semblait prêt à jaillir au moindre etTort. Le feint offrait des tons violacés sens une couciie brune, due à l'habitude d'affronter le soleil. Les yeux gris, agiles, enfoncés, cachés sous deux (juissons noirs, ic-îsemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815; s'ils bril(aieiit par niomens, ce ne pouysit être qv(e ^us l'effort d'yne pensée cupide. Le nez, déprimé depuis sa racine, se relevait brusquement en pied de marmite. Des lèvres épaisses en harmonie avec un double menton presque repoussant, dont la barbe faite à peine deux fois par semaine maintenait un méchand foulard à l'élat de corde usée ; un cou plissé [)ar la graisse, quoique très court ; de fortes joues complétaient les caractères de la puissance slupide que les sculpteurs impriment à leurs cariatides. Minorel-Levrault ressemblait à Ca'S statues, à cette différence près qu'elles supportent un édifice et qu'il avait assez à faire de se soutenir lui-môme. ■Vous rencontrerez Jjeaucoup de ces Atlas sans Monde. Le buste de cet homme était un bloc ; vous eussiez dit d'un taureau relevé sur ses deux jambes de derrière. Les bras vigoureux se terminaient par des mains épaisses et dures, larges et fortes, ipii pouvaient et savaient manier le fouet, les guides, la fourche, et auxquelles aucun postillon ne se jouàil. L'énorme ventre de ce géant était supporté iiar dos cuisses grosses comme le corps d'un adulte ^'^ [lac des pieds d'éléphant. La colère devait être rare chez ci-t huiiinie, mais terrible, apoplecliipie, alors qu'elle éclatait. Quoique violc-nl et iricnpulili' (!'■ refli;xion, cet homme n'avait rien lait qui Justiliàt les sinistres promesses dosa physionomie. A qui tn^mblait devant ce géant, ses ppslilloiis disaient : — Oh ! il n'est pas méchant 1
!/■ maître de Nemours, pour nous servir do l'abréviation usiti'-e eu beaucoup de pays, poi tait une vesie di- cliassc en velours vert-bouteille, un pantalon do coulil vert ;i raies vertes, un ample gilet jaune en poil de chèvre, dans la poche duquel on apercevait une lahalièro monstrueuse dessinée par un cercle noir. A nez camard grosso tabatière, est une loi presipie sans exception.
Fils de la Révolution et spectateur de l'Kmpire, Minoretl/.'vrault ne s'était jamais mêlé de politique ; ipiant à ses opinions religieuses, il n'avait mis le pied k l'église quo pour se marier; (juant à .ses principes dans la vii; privée, ils existaient dans |i' Code civil : tout ce que la loi ne défendait pas ou ne pouvait atteindre, il le croyait faisable. Il ti'avait Jamais lu que le journal du df'partement de Seine-et-Marne, ou (pielqiies instructions relatives n sa profi-ssion. Il passait pour un cullivaleiir habile; mais sa ticicnce était fiureiiicnl pnlli(|u(^ Ainsi, chez Minorel-Levraull, le moral ne démentait [las h pliysi(|uo. Aii.ssi pariHit-il raremenl; et, avant il« prendre la parole, prenait-il toujours une pris*» du tabac pour se doiuisr l(! temps do ch^rcInT ii'>n |ias di's idéi-s, mais des nuits. Ilavard, il vous fâl fMirut manqni'. Kii pr-iisanl que celle espè,cii d'éléphant 5nns trompe et sans inlcliig"nc,e sf« nomme Minont-LerriiiiH, nu diiil-on pan recdnnaîlre avec SIerni' r(icc.Mll(» piiissnni'i' des ikhiis. ipii t<inlàl raillent et tantôt prédisent les vjiTM'U'TOHf MnlRr» ers irira|iailli!K visibles, en Ireiito- Hi% »nn n Hvnit, la Hévoliilion aidant, K'iKné trenin milln ItvreK de pril^H, fii prairjis, l> rn-s liilinurableH et bois. Si Mlnoicl, iiili'reKM' dans li-w iecssjif<iTieK de ^#'mclu^s i»t ddii» (udles ilu (iAlIriiii'. ii l'.iris, Iravadl.iit r-nroiv. il ngis- Miil en r^wj inninH piir li.ihiludi' que pour un lils iiiii(pi(i auquel il voujail piép'ircr un bel avenir. (!n (Ils, devenu, wiliiii l'i^xpreHsiiin des pays;ins, un nninsieur, venait du leik iiiirinr wifi Itrml il devail |irèiir h'Tmeiit h la reiitri'e, iiiiiiiiiM nviiral sliik'i^ire. MniisiiMir el madiiiiiM Mimirel- I evr^ull, c-Hr, h IrflVKi'H ce luiloiiMi, (oui le rniiiidM iipiTniit
une femme sans laquelle une si belle fortune serait impossible, laissaient leur fils libre de se choisir une carrière : notaire à Paris, procureur du roi quelque part, receveurgénéral n'importe oîi, agent de change ou maître de poste. Quelle fantaisie pouvait se refuser, à quel état ne devait pas prétendre le fils d'un homme de qui l'on disait, depuis Montargis jusqu'à Essonne : « Le père Minoret ne connaît pas sa fortune I » Ce mot avait reçu, quatre ans auparavant, une sanction nouvelle quand, après avoir vendu son auberge, Minoret s'était bâti des écuries et une maison superbes en transportant la poste de la Grand'rue sur le port. ( "e nouvel établissement avait coûté doux cent mille francs, que les commérages doublaient à trente lieues à la ronde. La poste de Nemours veut un grand nombre de chevaux: elle va jusqu'à Fontainebleau sur Paris, et dessert au delà les routes de Montargis et de Montereau ; de tous les côtés, le relai est long, et les sables de la route de Monte.rgis autorisent ce fantastique troisième cheval qui se paye toujours et ne se voit jamais. Un homme bâti comme Minoret, riche comme Minoret, et à la têle d'un pareil établissement, pouvait donc s'appeler sans antiphrase le maître de Nemours. Quoiqu'il n'(>ût jamais pensé ni à Dieu ni à diable, qu'il fût matérialiste pratique, Minoret avait jusqu'alors joui d'un bonheur sans mélange, si l'on doit regarder une vie purement matérielle comme un bonheur. En voyant le bourrelet de chair pelée qui enveloppait la dernière vertèbre et comprimait le cervelet de cet homme, en enlendant surtout sa voix grêle et clairette qui contrastait ridiculement avec son encolure, un physiologiste eût parfaitement compris pourquoi ce grand, gros, épais cultivateur, adorait son fils unique, et pourquoi peut-être il l'avait altendu si longtemps, lomme le disait assez le nom de Désiré que poviait l'enfant. Enfin, si l'amour en Irijhis- .saut une riche organisation est chez riionime une promesse des plus grandes choses, les philosophes comprendront les causes do l'incapacité de Minoret. La mère, à qui fort hem'eusement le tils ressemblait, rivalisait de gâteries avec le père. Aucun naturel d'enfant n'aurait pu résister à cotte idolâtrie. Aussi Désiré, qui connaissait l'étendue do son pouvoir, savait-il traire la cassette de sa mère et puiser dans la bourse de son père en faisant croire à chacun des auteurs de ses jours qu'il ne s'adressait quùlui. Désiré, qui jouait à Nemours un rôle iiTllniment supérieur à celui que joue un prince royal dans la capitale de son père, avait voulu se passer à Paris toutes ses fantaisies comme il .se les passait dans sa |ietilo ville, et chaque année il y avait dépensé plus de douze mille francs. Mais aussi, pour cette somme, avait-il ac(]uis des idées qui ne lui .seraient jamais venues à Nemours ; il s'était dépouillé de la peau du proviijcial, il avait compris la puissance de l'argent, et vu dans la magistrature un moyen d'(Mé\'alion. Pendant celle dernière année il avait dépensé dix mille francs de plus, en se liant avec des artistes, avec de^j journalistes et leurs maîtresses. Une lellre confideulielb» "assez inquiétante eill au besoin expUqué la l'.icliou du maître de poste, il qui son fils demandait son appui potir \\\\ mariage ; mais la mère Minorot-Lcvraull, occupée à pri'parer un somptueux déji^uner pour céli'-brer le triomphe et le retour du lic(>ncié en droit, avait envoyé son mari sur la roule en lui disant de monter à cheval s'il no voyait pas la diligence. I.n diligence <pii devait nniener ce lils iiiii(|ue arrive ordinairement à Nemours vers ciiii| liein-es du matin, et neuf heures sonnaient ! Qui pouvait causer un pareil relard? Avait-on versé 'f Désiré vivait-il "f Avait-il .seulement la jamlm cassée î
Trois Imtlerie.s do coups de fouel éclatent et di'chirenl l'air comme une mnuscpielerie, les gilets rouges des postillons poiiideiil. dix chevaux hemiisseiil t le mnître Aie sa casquette el l'agile, il est aperçu. Le postillon le mieux monté, crliii qui ramenait deux chevaux de calèche grisponimeli', piipie son porteur, devance cinq gros chevaux de ililineiKe, les Minoret de ri'curii», trois chevuux de berline, el arrive devant le maître,
— As-lii vu la iiurhr'/
DRSOLE MraOUET.
Sur les grandes routes, on donne aux diligences des noms assez fanla^liques : on dit la Caillard, la Duclcr (la voiture de Nemours à Paris), le Grand-Bureaii. Toute entreprise nouvelle est la Concurrence ! Du temps de rcntrcprise des Leconfe, leurs voitures s'appelaient la Comtenfe. — Caillard n'a pas attrapé la Comtesse, mais le Grand-Bureau lui a joliment brûlé... sa robe, tout dé même I — La Caillard et le Grand-Bureau ont enfoncé les Françaises (les Messageries-Françaises). Si vous voyez le postillon allant à tout hréfiUer et refuser un verre de vin, questionnez le conducteur: il vous répond, le nez au vent, l'œil sur l'espace : — La Concurrence est devant ! — Et nous ne la voyons pas ! dit le postillon. Le scélérat, il n'awra pas fait manger fes voyageurs I — Est-ce qu'il en a? répond le conducteur. Tape donc sur Polignaci Tous les mauvais chevaux se nomment Polignac. Telles sont les plaisanteries et le fond de la conversation eiitre les postillons et les conducteurs en haut des voiture.ç. Autant de professions en France, autant d'argots.
— As-tu vu dans la Ducler?...
— Monsiéut Désiré? répondit le postillon en interrompant son maître. Eh! vous avez dû nous entendre, nos fouets vous l'annonçaient assez, nous pensions bien que vous étiez sur la route.
— Pourquoi donc la diligence est-elle en ro-tard de quatre heures?
— Le cercle d'une des roues do derrière s'est délâché entre Essonho et PonthleiTy. Mais il n'y a pas ou d'accident ; à la montée, Cabirolle s'est heureusement aperçu de la chose.
Fn ce moment une femme endimanchée, car les volées de la cloche de Nemours appelaient les habitans à la messo du dimanche, une femme d'environ trente-six ans aborda le maître de po.ste.
— Eh bien I mon cousin, dit-elle, vous ne vouliez pas me croire I Notre oncle est ave.c Ursule dans la Grand'rue, et ils vont h la grand'messe.
Malgré les lois de la poétique moderne sur la couleur locale, il est impossible de pousser la vérité jusqu'à n'-péter rhorrihlc injure mf'lée de jurons que cette nouvelle, en a[)pan'iice .si peu dnniintique, fit sortir d<; la large bouche de Minoret-Levrault : sa voix grêle devint .sifllanle el sa ligure présenta ct-t elli'l que les gens du peuple nomment Ingénieusement un coup de soleil.
— Est-ce sûr? dit-il aprî^s la prcmi&rc Oxplosioil tic sa ^ol^re.
Les postillorl.s passèrent avec Itîurs rhcvftuT en saluant leur inatlV^. qui pat-ut he les ëVoir ni vus ni bhteiidus. Aii hi'u d'attendre .son lils, Minoret-Levrault remonta la Grand'rue avec sa ^ousine.
— Ne vous l'ai-je pas loujour'; dit? reprit-elle. (,)uaiid le dncteui'Minort't n'aura plus sa tête, celle pelite sainli- iiitouche lejclti-ia dans la dévotion; et. coniriio<pii tient l'e-S- |iril.lii'nt la bdurse, elle aura notre succession.
— Mais, tnndame Massiii... tlil le mattre dt> [josle hébété,
— Ah 1 vous aussi, reprit tiiadniue Massiii en ihlerrnm- ((.'iiil son roiisin. vous allez mi' dire comme Massjn: FM-co une pelll(>-nil" (le quin/e iin< qui petit irii-eiitCT de-: fllans pareils et lesexé-cuh-r? l'/lire quitler J^es npi nions /l un lioitime (le ((ilnil'e-vingt-irois ntis qui n'a jamais mis le iiir'd dans une (''^.'lise ipie pdiu' se marier, ijui a les prêtres dans ime le||(' horreur qu'il n'a pas même aecdtnpngné cellienlaut .-1 la paroisse le jniir de sa pr(»irdète coninutni-m ! i:h bleui pourquoi, si le docteur Minoret n le* [irêlic.'ï en horreur, pnsse-l-il ^ dr-piiis quinze aii«, presque toule* IrS soirées de la semaine avec l'abbi' ('.lwi|ier(in? Le vieil hvfiorrilc ii'n jamais manqué de donner h l'rsule vingt francs jinur meiire nu cierge ipiand elle rend le pain héuil. Vous lin vous 80uvpnej! dune plus du rflilenu ftilt par Ursule ft l'é^'llse |iniir ^•m^^■l^r le ciiri'd ^ l'aVoIr prép;ir(V> h sa première eonuMuidoii? elle y avait emplnyé tout «on ilr;;enl, et son parrnui le lui a rendu, mais donlil'-. Vf)in ne liites aiieiition ft rien, vous aiitn'S hfmuiifst fn iippriMianl ces détails, j«i dit : Adieu pnnIUr», vPiKJanffeN sont Hiiles! llil
oncle à succession ne se conduit pas ainsi sans des intentions envers une petite morveuse ramassée dans la rue.
— Bah ! ma cousine, reprit le maître de poste, le bonhomme mène peut-être Ursule par hasard à l'église. Il fait beau, notre oncle va se promener.
— Mon cousin, notre oncle tient un livTé de prières à la main ; et il vous a un air cafard ! Enfin, vous l'allez voir.
— Ils cachaient bien leur jeu. répondit le gios maître do poste, car la Bougival m'a dit qu'il n'était jamais question de religion entre le docteur et l'abbé Chaperon. D'ailleurs le curé de Nemours est le plus honnête homme de la terre, il donnerait sa dernière chemise à un pauvre; il est incapable d'une mauvaise action ; et subtiliser une succession, c'est...
— Mais c'est voler, dit madame Massin.
— C'est pisl cria Minoret-Levrault exaspéré par l'observation de sa bavarde cousine.
— Je sais, répondit madame Massin; que l'abbé Chaperon, quoique prêtre, est un honcête homme: mais il est capable de tout pour les pauvres! Il aura miné, miné, miné notre oncle en dessous, et le docteur sera tombé dans le cogûtisme. Nous étions tranquilles, et le voilà perverti. Un homme qui n'a jamais cru à rien et qui avait des principes! Ohl c'est fait pour nous. Mon mari est cen dessus
dessous.
Madame Massin, dont les phrases étaient autant de flèches qui piquaient son gros cousin, le faisait marcher, malgré son embonpoint, aus.si promptement qu'elle, au grand étonnenient des gens qui .se rendaient à la messe. Elle voulait rejoindre cet oncle Minoret et le montrer au maître de poste.
Du côté du Gâtinais, Nemours est dominé par une colline le long de laquelle .s'étendent la route de Montargis et le Loing. L'église, sur les pierres de laquelle le temps a jeté son riche manteau noir, car elle a sans doute été rebAtie au quatorzième siècle par les Gui.se, pour lesquels Nemours (ut érigé en duché- pairie, se dresse au bout de la petite ville, au bas d'une grande arche qui l'encadre. Pour les monumens comme pour les hommes, la position fait tout. Ombragée par quelques arbres, et mise en relief par une place proprette, cette egli.se solitaire produit un etfel grandio.se. En débouchant sur la place, le maître de Nemours put voir son oncle donnant le bras à la jeune lillo nommée Ursule, |(>nant chacun leur Paroissien et entrant à l'église. Le vieillard ôla son chapeau sous le poi^che, et sa lOte, entièrement blanche, comme un .sommet couronné de neige, brilia dans les douces ténèbres de la lacade.
•- Eh bien! Minoret, que dites-vous de la couTcrsion do Votre oiule?s'('tiia le percepteur des coniribùtions do Nemours nommé Crémièro.
— Que voulez-Vous ijue je di.se? lui i'èpoiiuit le mailj'e de pciste en lui otirant un prise do tabac.
— Bien répondu, père Levrault ! vous ne pouvez pas dire ce que vous |)eiis('z, si un illustre auteur a eu raison d'éùrirb que l'homme est obligé de penser s;i parole avant do parler sa pensée, S'écria malicieusement un jeune jioinmo (pii survint, et (pii jouait dans Neinuur.s l(< persuniiage de Mi'phislophélès de funsl.
Ce mauvais garçon, noiluiié Goupil, l'iail le premier ilcre. de tnoiisieur Cn-niière-hionis, le noIairiMle Nemours. Malgré li'S anti'i(''dens d'une cuiiduite pres(|ue trapuieuse, Dionis av.iit pris r:ou|iil dans ,sou f^lude, ijuaiid le séjour do Paris, oii le clerc avait di^-.qpé lii miccc.smoii de .son père, ferltiiéraisé qui |p destinait au notariaj. lui tul interdit par unn Complète liulliiehce. En voyant Goupil, vous eussiez dUssIliM c(uiiprls qu'il .Sl> Ml li;\lé de jotiii' dé la vie; c<ir pour obtenu- de,>îj()uiss;incivs. Il deVait les jiayer cl>i>r. Malgré s;i prilie laill , la (leic avait h vliijji-.sepi aiis le hu.ste déveldppé ( othnie peut l'I^Ke ci'liil d'un lioinme de quarante ans. Iles jalnhcs gfCtes Cl courtes, une large lace au tl>lnl brouillé rnlnuie un ciel avant l'uinge el suruiontée d'un iVniil t'h/iuvi-, Husilleiil eiuoie ressortir celte bizarre rnnform ition. AitssI. son Vi.s.igo semlilait-il apj^irlenir à un Irnihu drtnt In Mo<Sd i^fll été en dednhs. Uiui iaugulàrilé
DE BALZAC
de ce visage aigre et pâle confirmait l'existence de celte imisible gibboiité. Courbe et tordu comme celui de beaucoup de bossus, le nez se dirigeait de droite et de gauche, au lieu de partager exactement la ligure. La bouche, contractée aux deui coins, comme celle des Sardes, était toujours sur le qui-vive de l'ironie. La chevelure, rare et roussâtre, tombait par mèches plates et laissait voir le crâne par places. Les mains, grosses et mal emmanchées au bout de bras trop longs, étaient crochues et rarement propres. Goupil portait des souliers bons à jeter au coin d'une borne, et des bas en filoselle d'un noir rougeâtre ; son pantalon et son habit noir, usés jusqu'à la corde et presque gras de crasse; ses gilets piteux, dont quelques boutons manquaient de moules; le vieux foulard qui lui ser>-aitde cravate, toute sa mise annonçait la cynique misère à laquelle ses passions le condamnaient. Cet ensemble de choses sinistres était dominé par deux yeux de chèvre, une prunelle cerclée de jaune, à la fois lascifs et lâches. Personne n'était plus craint ni plus respecté que Goupi dans Nemours. Armé des prétentions que comportait sa laideur, il avait ce détestable esprit particulier à ceux qui se permettent tout, et l'employait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente. Il rimait les couplets satiriques qui se chantent au carnaval, il organisait les charivaris, il faisait à lui seul le petit journal de la ville. Dionis, homme fin et faux, par cela même assez craintif, gardait Goupil autant par peur qu'à cause de son excessive intelligence et de sa connaissance profonde des intérêts du pays. Mais le patron se défiait tant du clerc, qu'il régissait lui-même sa caisse, ne le logeait point chez lui, le tenait à distance, et ne lui confiait aucune affaire secrète ou délicate. Aussi le clerc flattait-il son patron en cachant le ressentiment que lui causait cette conduite, et surveillait-il madame Dionis dans une pensée de vengeance. Doué d'une compréhension vive, il avait le travail faciln.
— Oh ! toi, te voilà d('j,'i riant do notre malheur, répondit le maître de poste au clerc qui se frottait les mains.
Comme Goupil flattait bassement toutes les passions de Désiré, (pii, depuis rin() ans. en faisait son compagnon, le maître de poste le trailiiit assez r.ivalièn'iiient, sans soupçonner quoi hoiTihlr Insor di^ inauv.iis vouloir .s'enlas-sait au fond du cœur do Goupil a chaque nouvelle blessure. Après avoir compris que l'argent lui était plus néce.ssaire ifu'à tout autre, le clerc, qui se savait supérieur à toute la bour^foisie de Nemours, ^•ou!,lil fairr l'orluiic, et compt.iil sur l'amitié de Désiré pour arheter uni^ des trois charges lie la ville, le greffe de la Justice de Paix, l'élude d'un des huissiers, ou celle de Dionis. Aussi supportait-il patiemment les algarades du mnîire do poste, le mépris <lo madame Minorct-Levraull, et jouait-il un n^le in(âmo auprès de Désiré, qui, depuis deux ans, lui laissait consoler les Arianns victimes do la fin (le> vacances. Goupil dévorait ainsi les niictli's dr's ambigus (|u'il avait pn''[iarés.
— Si j'avais été le neveu du bonhomme, il ne m'aurait [las donné Dieu pour cilKTilier, ri''plM|ua le clerc en montrant fiar un hideux ricanenii-nt des dents rares, noires et IMeiinr.ante-.
Fn ce moment, Massin-Levrault junior, le greffier de la Justice de l'ait, rejoignit sa fenmie en amenant madame Crémière, la femme du percepteur de Nemom's. Ce personnage, un des plus flpres bourgeois de la petite ville, iivait h physionomie d'un Tarlare : des yeux petits et ronds comme des sinelle^ sous un front di-primé, les chevi-ux crépus, le teint huileux, de grandes oreilles sans rebords, une l»ouche fires<jue sjms lèvres et la barbe rare. Ses manièrr's avaient rimi)iloyable douceur des usuriers, dont lu condiiile repose sur îles prinriftes fixes. Il parlai! commoun homme qui a une exiinclion de voix. Ijilin, pour le peiiiilre, il siitllr/i de dire ipi'il em|)|i>yail .sa fille atiu-e et .sa femme /i fdire son expéditieiis dit jugemens.
Madame Crémière était une grosse femme d'un blond douteux, nu leitil criblé de taches de rousseur, un (leu trop MTrée dans .ses robes, lii'c uvec madame Dionis, et qui pjisi«il pour in.siruite parce qu'elle lisait dea ronimis. Culte fi-
nancière du dernier ordre, pleine de prétentions à l'élégance et au bel-esprit, attendait l'héritage de son oncle pour prendre un certain genre, orner son salon et y recevoir la bourgeoisie ; car son mari lui refusait la lampo Carcel, les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notaresse. Elle craignait excessivement Gonpil, qui guettaitet colportait ses. cap^ulinguettes (elle traduisait ainsi le mot lapsus Unguœ). Un jour madame Dionis lui dit qa'elle ne savait plus quelle eau prendre pour ses dents. — Prenez de l'opiat, lui répondit-elle.
Presque tous les collatéraux du vieux docteur Minoret so trouvèrent alors réunis sur la place, et l'importance de l'événement qui les ameutait fut si généralement sentie, que les groupes de paysans et de paysannes armés de leurs parapluies rouges, tous vêtus de ces couleurs éclatantes qui les rendent si pittoresques les jours de fêle à travers les chemins, eurent les yeux sur les héritiers Minoret. Dans les petites villes qui tiennent le milieu entre les gros bourgs et les villes, ceux qui ne vont pas à la messe restent sur la place. On y causa d'affaires. ANemours, l'heuredes offices est celle d'une bourse hebdomadaire à laquelle venaient souvent les maîtres des habitations éparses dans un rayon d'une demi-lieue. Ainsi s'explique l'entente des paysans contre les bourgeois relativement aux prix des denrées et de la main-d'œuvre.
— Et qu'aurais-tu donc fait? dit le maître de Nemours Goupil.
— Je me serais rendu aussi nécessaire à sa vie que l'aiiqu'il respire. Mais, d'abord, vous n'avez pas su le prendre! Une succession veut être soignée autant qu'une belle femme, et, faute de soins, elles échappent toutes deux. Si ma patronne était là, rcprit-il, elle vous dirait combien celte comparaison est juste.
— Mais mon.sieur Bongrand vient de me dire de ne point nous inquiéter, répondit le greffier de la Justice de Paix.
— Oh! il y a bien des manières de dire ça, répondit Goupil en riant. J'aurais bien voulu entendre votre finaud do juge de paixl S'il n'y avait plus rien à faire ; si, comme lui qui vit chez votre oncle, je savais tout perdu, je vous dirais : — Xe vous inquiétez de rieni
En prononçant celte dernière phrase. Goupil eut un sourire si comique et lui donna une signification si claire, que les hiMilicrs soupçonnèrent le greflier de s'être laissé prendre aux finesses du juge de jiaix. Le percepteur, gros petit homm.e aussi insignifiant ([u'un percepteur doit l'être, et aussi nul qu'une femme d'esivrit pouvait le souhaiter, foudroya son cohéritier Massin par un : — Quand je vous le disais I
Comme les gens doubles prêtent toujours aux autres leur duplicité, Massin regarda do travers le juge de paix qui causait en ce moment près de l'église avec lo marquis du Rouvre, un de ses anciens cliens.
— Si je savais cela, dit-il.
— Vous paraly.seriez la protection qu'il accorde au marquis du Rouvre, contre lequel il est arrivé des prises de corps, et qu'il arrose en ce moment do ses conseils, dit Goupil en glissant une idée de vengeance au greffier. Mais filez doux avec volrochef:lo bonhomme est fin, il doit avoir de rinfiiience sur votre onde, et peut oncoro l'empêcher de léguer tout à l'I^glise.
— Bail ! nous n'en mourrons pas, dilMinoret-Levraulten ouvrant son immense tabatière.
— Vous n'en vivrez pas non plus, ré|iondit Goupil en faisant fri.soniier les deux li'inmes, ipu plus promptement (pie leurs maris Iraduis.iienI en privations la perte île celle successiiiii tant de l'ois em|i|iiyée au bien-être. Mais nous noierons dans les Ilots de vin de Champagne ce petit chagrin en nilebrant le retour de Di-siri-, n'est-ce pas, gros père 7 ajoula-t-il en frappant sur le ventre du colosso et .s'invilanl aiii'-i liii-iiiêine, de peur qu'on no l'oubliiU.
Avant d'aller plus loin, |ieiit-êlre les gens exacts aimeront-ils à trouver ici par avance im(> espèce d'intitulé d'inveiifaire, assez nécessaire d'uillcui's pour counattro les de-
URSULE MIROUET.
grés de parenté qui rattachaient au vieillard si subitement converti ces trois pères de famille ou leurs femmes. Ces entre-croisemens de races au fond des provinces peuvent être le sujet de plus d'une réflexion instructive.
A Nemours, il ne se trouve que trois ou quatre maisons de petite noblesse inconnue, parmi lesquelles brillait alors celle des Portenduère. Ces familles exclusives hantent les nobles qui possèdent des terres ou des chûteaux aux environs, et parmi lesquels on distingue les d'Aiglemont, propriétaires de la belle terre de Saint-Lange, et le marquis du Rouvre, dont les biens criblés d'hypothèques étaient guettés par les bourgeois. Les nobles de la ville sont sans fortune. Pour tous biens, madame de Portenduère possédait une ferme de quatre mille sept cents francs de rente, et sa maison en ville. A rencontre de ce minime faubourg Saint-Germain se groupent une dizaine de richards, d'anciens meuniers, des négocians retirés, enfin une bourgeoi- .sie en miniature sous laquelle s'agitent les petits délaillans, les prolétaires et les paysans. Cette bourgeoisie offre, comme dans les Cantons Suisses et dans plusieurs autres petits pays, le curieux spectacle de l'irradiation de quelques familles autocthones, gauloises peut-être, régnant sur un territoire, l'envahissant, et rendant presque tous les habitans cousins.
Sous Louis XI, époque à laquelle le Tiers-État a fini par faire de ses surnoms de véritables noms dont quelques-uns se mêlèrent à ceux de la Féodalité, la bourgeoisie de Nemours se composait de Minoret, de Massin, de Levrault et de Crémière. Sous Louis XIII, ces quaire familles produisaient déjà des Massin-Crémière, des Levrault-Mas'^in, des Massin-llinoret , des Minoret-Minoret , des Crémière-Levrault, des Levrault-Minorct-Massin, des Massin-Levrault, des Minoret-Massin, des Massin-Massin, des Crémière-Massin, tout cela bariolé de junior, de fils aîné, de Crémière- François, d(i Levrault-Jacqups, de .lean-Minoret, h rendre tbu le père Anselme du Peuple, si le Peuple avait jamais besoin de généalogiste. Les variations de ce kaléidoscope domestique à quatre élémens se complicjuaient tellement piir les naissances et [lar les niariaj^es, que l'.irbn» gi'iiéalogiqui' des bourgeois de Ni'mours eiU endiarrassi' les Bénédictins de l'Almunacli de Gollia eux-mêmes, malgré la science atomislique avec laquelle ils disposent les zigzags des alliances allemandes. Pendant longtemps, les Minoret occupèrent li's tanneries, les Crémière tinrent les moulins, les Ma^sill s'.idnnnèrenl au commerce, les Levrault restèrent lermiers. IIe\Meusemcnt pour le pays, ces (|ualre souches Uillaient au lieu do pivoter, ou repoussaient de boulure [lar l'expatriation des enfans qui cherchaient fortune au dehors : il y a des Minoret couteliers à Melun, des Levrault h Monlarf,'is, des Massin h Orléans, ( t des Crémièn^ devenus consi<léral)les à Paris. I)iver-es sont les destinées dr; ces abeilles sorties de la ruche-mèn;. Des Massin riches emploient nécessairement des Massin ouvriers, de niAme qu'il y a des princes allemands au service de l'Autriche ou de la Prusse. Le même (h'parleuieiit voit un Minoret niilliomiaire g.irdi'; par un Minoret soldai. Pleines du même sang et ap()elées du même nom pour toute similitude, ces quatre navettes avaient lissé sans relAclu! une toile huinainiî dont chaque lamlieau se Irouvail rob(\ ou servielle, halisle superbe ou dduMiire grossière. I.e même saii),' était à la lête, aux pieds on au ro'ur, en des Uiains indusiiieu- ■ses, dans un pmunon .souIVrant ou dans un front urnu de génie. Les diels île cliin habilaienl lidèlement In petite ville, où les liens de parenli- se relrtchaienl, se resserraient HU Kfé des évi'iieinens représenlés par ce hi/arrn cngnotnoninmc. V.n ipieliput pays ipie vous allie/, cliaiit;e/ les noms, vous retrouverez le j'.iil, mais ^aiis la poésie ipie la rV'odalilé lui avail imprimi'e el que Walter S oit n reproduite avec tant (11- lidenl. l'orlons nos re;;ards un peu plus haut, examinons rilinnanil<' dans l'Histoire? Tontes les fciniille^ iioliles du onzième siècle, aujourd'hui [ire-^ipin toutes (■■teintes, moins In race royali- îles Capel, toutes nul nécessairement coopéri^ h la naissance' d'un lloliaii, d'un Montmorency, d'un Bauirremonl, d'un Morlemart d'au-
jourd'hui ; enfm toutes seront nécessairement dans le .«aug du dernier gentilhomme vraiment gentilhomme. En d'autres termes, tout bourgeois est cousin d'un bourgeois, tout noble est cousin d'un noble. Comme le dit la sublime page des généalogies bibliques, en mille ans, trois familles, Sem, Cham et Japhet, peuvent couvrir le globe de leurs enfans. Une famille peut devenir une nation, et malheureusement une nation peut redevenir une seule et simple famille. Pour le prouver, il suffit d'appliquer à la recherche des ancêtres et à leur accumulation que le temps accroît dans une rétrograde progression géométrique multipliée par elle-même, le calcul de ce sage qui, demandant à un roi de Perse, pour récompense d'avoir inventé le jeu d'échecs, un épi de blé pour la première case de l'échiquier en doublant toujours, démontra que le royaume ne suffirait pas à le payei'. Le lacis de la noblesse embrassé par le lacis do la bourgeoisie, cet antagonisme do deux sangs protégés, l'un par des institutions immobiles, l'autre par l'active patience du travail et par la ruse du commerce, a produit la révolution de 1789. Les deux sangs presque réunis se trouvent aujourd'hui face à face avec des collatéraux sans héritage. Que feront-ils ? Notre avenir politique est gros de la réponse.
La famille de celui qui sous Louis XV s'appelait Minoret tout court était si nombreuse, qu'un des cinq enfans, le Minoret dont l'entrée à l'église faisait événement, alla chercher fortune à Paris, et ne se montra plus que de loin en loin dans sa ville natale, où il vint sans doute chercher sa part d'héritage à la mort de ses grands parens. Après avoir beaucoup soull'ert, comme tous les jeunes gens doués d'une volonté ferme et qui veulent une place dans le brillant monde de Paris, l'enfant des Minoret .se fil une destinée plus belle qu'il no la rêvait peut-être îi son début; car il se voua fout d'abord h la médecine, une des professions qui demandent du tident et du bontieur, mais encore plus de bonheur que de talent. Appuyé par Dupont de Nemours, lié par un heureux hasard avec l'abbé Morellet quo Voltaire appelait Mord-hn, protégé par les encyrlopéiiistes, le docteur Minoret s'attacha comme un séide au grand médecin lîordeu, l'ami de Diderot. D'Alembert, llelvétins. le baion d'Holbach, Grimm, devant lesquels il fut peli' garçon, finirent sans doute comthe Bordeu par s'intéresser à Minoret, qui, vers 1777, eut une assez belle clientèle de déistes, d'encyclopédistes, sensualistes, matérialistes, comme il vous plaira d'a[)peler les riches philosophes de co tem|)s. Quoiqu'il fiU très pou charlatan, il invenla le fameux baume de Leiièvre, tant vanlé par le Merc-.ire de France, et dont l'annonci^ était en permanence h la tin de cejournal, organe hebdomadaire desencylopi'distes. I.'apo linéaire Leiièvre, homme hahile, vit une all'aire lîi où Minoret n'avait vu qu'une préparation h motlre dans le Codex, et partagea loyalement ses bénéfices avec le docteur, élève do Rouelle en chimie, connue il était celui de Bordeu eu niiMeciiie. Ou ei'^t été malérialisti> à moins. Le docteur ('■pou-a par.imour, en 1778, temps lu'i ri'gnail la Nonvellel|i loise el où l'on se mariait quelquefois par amour, la lille du fameux cinvecinisie Vnleniin .Mirouët, une célèbre musicierme, faible el délicate, que la Ri'volulion liia. .Miui>rel coiuiaissait inlimemeut Robespierre, .'i ipii jadis il lit avoir nue mi'dailli' d'iu' pour une dissertation siu' ce s\ijel : (Jiirllri-ft ioriijhit' dr ritpinion i/iii HriiU sur une iiiriiu' fnmillr une iinrlirde, la houle atlarhèi' aux prinex infiimaiilr< que fuhit un coiipiMe'l l'elU; opinion rst-rlle plu» nuifibin qu'utile! lU diiii.i le ciin en l'on fe déciderait pour t'u/firnhitire, (/uelf seraient /m moyens de purrr aux inconvénient qui en résultent? l.'Aïadi'mie royale des v,i,.|ic(S el tli'S nris de Metz, à laquelle apparlenail Minoret, doit a\oiicelle ilisserlatjoii eu original. Quoique, grrtr(< h celle nuii lii'. la l'enune du docteur put ne rien craindre, elle eut .si peur d'aller à l'ei'liataud que celte iuviucihie lerreur eni • pu'a rani'xrisme qu'elle devait h une trop grande seiisiliiliti''. M.dgré toutes les pn'-cnulions que prennil un homme idolillre de sa femme, Ursule rencontra la rliarrelle pleine (le ciMidamur'S où se Irouvail prci'isèmenl madame Ho-
DE BALZAC
land,et ce spectacle causa sa mort. Minotet, plein de faiblesse pour son Ursule, à laquelle il ne refusait rien et qui avait ttieiië la ne d'une pelile maîtresse, se trouva presque pauvre après l'avoir perdue. Robespierre le fit nommer médi-cin en chef d'un hôpital.
Quoique le nom de Minoret eût acquis, pendant les débats animés auxquels donna lieu le mesmérisme, une célébrité qui le rappela de temps en temps au souvenir de ses parens, la Révolution fut un si grand dissolvant et rompit tant les relations de famille, qu'en 1813 on ignorait enlièreni'-nt à Nemours l'existence du docteur Minoret, à qui une rencontre inattendue fit concevoir le projet de revenir, comme les lièvres, mourir ad gîte.
Pn traversant la France, où l'cpil est si promptement la«sé par la monotonie des plaines, qui n'a pas eu la charm.j!:le sensation d'apercevoir en haut d'une ctMe, à sa descen'c oii à son tournant, alors qu'elle promettait un paysage aridi'. une fraîche vallée arrogée par une rivière, et une petite tille abritée sous le rocher comme une ruche dms le creux d'un vieux sauie? En entendant le Hue I du postillon qui marche le long de ses chevaux, on secoue le sommeil, on admire comme un rêve dans If rêve quelque beau pays^ue qui devient pour le voyageur ce qu'est pour iin lecteur le passage remarquable d'un livre, une brillante pensée de la nature. Telle est la sensation que cause la vue soudaine de Nemours en y venant de la Bourgogne. On la voit do là cerclée par des roches peléos, grises, blan- 'h 'S, noires, de formes bizarres, commeil s'en trouve tant dnns la forêt de Fontainebleau, et d'oii s'élancent des arbr< s épars qui se détachent nettement .sur le ciel et donhent à cette espèce de muraille écroulée une physionomie (igreste. Là se termine la longue colline forestière qui ram- (jcdc Nemours ô Bouroii en côloyalil la route. Au bas de ce cirque informe s'étale une prairie où totu t le Loing en formant des nappes ii cascades. Ce délicieux paysage, <iuô loi!ge la route de MontargiSj ressemble à Oii(; déforalioil <l'o|iéra, (atit les efMs y sont étudiés^ Un ttlafin le docteur, qu'im riche maiadi! de la Bourgoglie àvëît chvoyt? chei-ilitT, et qui revenait en lodte llflte à l'aria, n'dyant pas dit au pn'cpdi'lit relais f)uclie route il voulfdt prendre, tut coiid lit ;i son insu pat- Nemours H ri'vit t<iilrC deux soniineil< le paysagi? au milieu duquel son enfance s'était écou- \>^i l^ doclenr avait alors pcrdti plusieui'^ do seS vieux arni^. Le sectaire d" IlLncvriopédie avait éli- témoin de la ooMTi-rsion di' La llarpi', il nv.iil end iré l.fbrim l'iiuiare, el Marlc-Jos'7ili de i.liéi.ier, et Morelld, et madiiiin' llelvé- (iuf. llasAlstoil à la quasi-chute de Voltaire, attaqué par flt^otrroy, le continuateur de Fn-ron. Il pensait dimtî h la retraite. Aussi, quand sa clmlse de posle s'art-êld en haut rli.' la Grand'rue de Nemours, eul-ll ft cour de s'etiquérir 00 .s.) I.imilh-, Minorf't-I.i'vraull vint lni-;rême voir le docleur, i|ui,re<;oiiruildans le maître do poste !(• pnipiV lllsdo son frère aln**. Ce neveu lui montra dnhs son épouse la flllrr uiliijufc du |)èro l.evranlt-rjémière, qui. ilepuis <louze ans, lui Avait laissé In poslo el la plus belle auberge do Nmnours.
— i:h bieiil mon neveu, dit le docteur, ai-id d'autrca liériijcrs?
— Mo Iniilo Winorel, votre .sœur, a épousé un Mnssin- Mnisin.
— Oui, l'intendant île 9aint-Ijiiip;e.
— l'Ile csi morte veuve en laissant nue .seule fille, qui vient d<- S" miner avec, un irémirre-Crémière, un cliarmaiil t;art;oii encore sans place.
— bien ! elle f'«l ma nièce dircrle. Ot, ^ort1me mon l'rèfrt In marin est niorl «nrrnii, que le capilaini' iMoiorel a été (uéh Monte l,et;ino.el qui' me voici, In ligne paternelle est épulV-c. Ai-Je de^i pareil-, ilnns la ligne maienielle? Ma nièro éUtlt une Jean-Massiii-i.evniull.
— Iji") Jean-Mas-fln-Levraidi. répondit Mmoret-l-evrault. Il n'ert r<'*lA (pi'une je/iti-M.m^in, ipd a é|jousé monsieur (;réiniéfi^l.<vriiiilMiioiiiv, un ripiiniissenr des rmnr mcsqid n |.iTi "ur l'f'i'.li.iUii d. Sa lemme csi ni'>rle de diinsfuilr et fuiniM en lal<i.s.int nne IIIIh nuiriée /i nn Uirrault-Minoret,
fermier à Montereau, qui va bien , et leur fille vient d'épouser un Massin-Levrault, clerc de notaire à Montargis, où le père est serrurier.
— Ainsi, je ne manque pas d'héritiers, dit gaiement le docteur, qui voulut faire le tom" de Nemours eu compagnie de son neveu.
Le Loing traverse onduleusement la ville, bordé de jardins à terrasses et do maisons proprettes dont l'aspect fait croire que le bonheur doit habiter là plutôt qu'ailleurs. Lorsque le docteur tourna de la Grand'-Rue dans la rue defe Bourgeois, Minoret-Levrault lui rhontra la propriété dé monsieur LevTault. riche marchand de fers à Paris, qui, dit-il, venait de se laisser mourir.
— Voilà, mon oncle, une jolie maison à vendre; elle a un charmant jardin sur la rivière.
— Entrons, dit le docteur en voyant au bout d'une petite cour pavée une maison serrée entre les murailles de deux maisons voisines, déguisées par des massifs d'arbres et de plantes grimpantes.
— Elle est bâtie sur caves, dit le docteur en entrant par un perron très élevé garni do vases en faïence blanche et bleue où fleurissaient alors des géraniums.
Coupée, comme la plupart des maisons de province, par un corridor qui mène de la cour au jardin, la rhai.son ii'avaità droite qu'un salon éclairé par quatre croisées, deux sur la cour et deux Sur le jardin; mais Levrault-LevTnult avait consacré l'une de ces croisées à l'entrée d'une longue serre b.^tie en briques qui allait du salon h la rivière, où elle se terminait par un horrible pavillon chinois.
— Bon ! en faisant couvrir cette serre et la parquetant, dit le vieux Minoret, je pourrais loger ma bibliothèque et faire uBiJdi cabinet de ce singulier morceau d'architecture.
Do t'auhe côté du corridor se trouvait, sur le jardin, une salle à manger, en imitation de laque noire à fleurs vert et or, et séparée de la cuisine par la cage de l'esc^ilier. On communiquait par un petit office pratiqué derrière cet escalier avec la cuisine, dont les fenêtres à barreaux dé fer grillagés donnaient sur la cour. Il y avait deux appàrineiis au [iremier étage, et au-dessus dos mansardes lambrissées encore assez logeables. Après avoir rapidement exariiiné celle maison garnie de treillages verts du haut en bas, du cAté dé la cour comme du côté du jardin, el qui sur la rivière était terminée par une terrasse chargée de vases en faï(mce, le doclenr dit :
— Levrault-Levrault a d(l dépenser bien de l'argent ici!
— Oh I gros comme lui, répondit Minoret-Levrault. il aiittait les fleurs, mie bêlise! — Qu'est-ce que cela rapporte? dit ma femme. Aous voyez, un peintre de Paris est Venu [lour peindre (w fleurs w frcfqve son corridor. Il a mis parlout des glaces (Minières. Les plafonds ont été refaits avec des corniches (|ui cortlcnl six francs le pied. La salle .1 manger, les parquets sont en marqueterie, des fblies ! La maison ne vaut pas un sou de plus.
— l'h bien ! mon neveu , fais-moi cette acquisition , donne-ir'en avis, voici mon adresse; le reste regardei'a mon nuairl'. — Qui doilc demeure en face? domanda-t-il en soriatit.
— Pes émigrés, répondit le maître do poste, un chevalier de Poi'Ienduère.
Une fois la maison achetée, l'illuslre docteur, au lieu d'y vernr, ("crivil h son neveu de la louer. La Folie-Levrault fut lialiili'e par le nnlaire de Nemours, «pu vendit alors .sa charge à Dioius. son maîtnM'Iere. el qui mourut deux ans après, laissant .sur le dus du médecin une maison à louer, au momeril oh le sort de Napoléon se décidait aux environs. Les hériliers du docteur, à peu près leurn's, avaient pris .son désir de relonr poiu- la fanlaisie d'iui richard, et .se dé.sesp('raieiil (>ii lui supposant à Paris des alfecjjonsqui l'y retiendraient el leilr enlèveraient .sa Succession. Néanmoins, la femme de Miiiorel-Levrault saisit celle occasion d'(icriie an ilncieiir. Le vieillard ri'poudit (prnussilôl la paix signée, une fois les roules di'liarrasséi's d(> soM.ils et IwJcojnmufiicallous rétablies, il viendrait habiter Nemours.
URSULE WmOliEÏ.
Jl y lit une apparition avec deux de ses cliens, l'architecte des liospiccs et un tapissier, qui se. chargèrent des répara^ tions, des arrangemens intérieurs, et du transport du mobilier. Madame Minoret-Levrault otTrit comme gardienne la cuisinière du vieux notaire décédé, qui fut acceptée. Quand les héritiers surent que leur oncle ou grand-oncle ^inorct allait positivement demeurer à Nemours, leurs familles furent prises, malgré les événcmens politiques qui pesaient alors précisément sur le Gâlinais et sur la Brie, d'une curiosité dévorante, mais presque légitime. L'oncle était-il riche? Était-il économe ou dépensier? Laisserait-il jne belle fortune ou ne laisserait-il rien? Avait-il des rentes viagères? Voici ce qu'on finit par savoir, mais avec des peines infinies et à force d'espionnages souterrains. Après la mort d'Ursule Mirouët, sa flniime, de 1789 à 1813, le docteur, nommé médecin consultant de l'Empereur en 1805, avait dû gagner beaucoup d'argent : mais personne ne connaissait sa fortune; il vivait simplement, sans autres dépenses que celles d'uue voiture à l'année et d'un somptueux appartement; il ne recevait jamais et dînait presque toujours en ville. Sa gouvernante, furieuse de ne pas raccompagner à Nemours, dit à Zélie Levrault, la femme du maître de poste, qu'elle connaissait au docteur quatorze mille francs de rentes sur le grand-hvre. Or, après vingt années d'exercice d'qrie profession que les titres de médecin en chef d'un hôpital, de médecin de riinipercur et de membre de l'Institut, rendaient si Jucralive, ces quatorze uiillo livres de rentes, fruit de placemens successifs, accusaient tout au plus cent soixante mille francs d'économies ! Pour n'avoir épargné que huit mille francs |)ar an, le docteur devait avoir eu bien de:- vices ou bien des vertus à satisfaire; mais ni la gouvernante, ni Zélie, personne ne [lut pénétrer la raison de cette modestie de forluno. Minoret, qui fut bien regretté dans son quartier, était un des hommes les plus bienfaisans de Paris, et, comme Larrey, gardait un profond secret sur ses acli's de bienfaisance, Les liériliors virent donc arriver avec une vive snljsiiiriion lo riche mobilier et la nombreuse bibliotlièijue de li'ur oncle, d iJi officier de la Légion-d'Honneur, et nommé par le roi chevalier de l'ordro de Saint-Michel, à cause peut-é(re de sa retraite, qui fit une place à quelque favori. Mais (juand l'architecte, les peintres, le-, tapissiers, eurent tout arrangé de la manière la plus comforlable, le docteur ne vint pas. Madame Minoret-Levrault, qui surveillait le tapissiil- et l'architecte comme s'il s'agissait de sa propre fortune, apprit, par l'indisciéiion d'un jeune homme envoyé pour ran^çer la bibliothèque, (pie le docteur prenait soin d'une orpheline nonunf-e Ursuliî. Celte nouvelle lit des ravages étrangis dans la ville de Nemours, l'nfin le virillard se rendit chez lui vers le milieu du mois do janvier 181.5, et s'installa sournoisement avec une petite tille J«:ét> de dix mois, acconqiagiiéi' d'unie nourrice.
— Ursule ne |>eul pas (^Ire sa fille, il a solxaine et onze ansi dirent las hérilicr.s alarmés.
— Quoi qu'elle puisse ftirc, dit madame Massia,tlle nous donuira bien du liiiloin! (Un mol de Nemours.)
L(! docteur reçut assez froidement su pelilo bière par la liS-Mie Uialerni'lle, dont le mari venait d'aclielnr le «relfe do la JiislKii de l'aix, et qui les premiers .se liasardèniil à lui (lailer di! leur position dillicile. Massiu et .sa femme n'élaienl pas riches. !,(• père de Massin. serrurier h Monlargis, iihligi! do prendre des arrangenuMis avec, ses créanciers, IravaJllail /i soixanle-sepl ans ((Muiiih un jeimo hoinmo, i-l lie lai.ssi-rail rien. I.e père de nuidaine Massin, l.eviaiill- Muiorel, venait de mourir à Monlercuu dosuilc^ d(i la hnlaille, en voyant sa lermo Liio<<udiée, seHi-liumps ruiné» cl SC8 besliuun di'Yorés.
— Nous n'aurons rien de Ion Krninl-onelc. dit Massin A sa fermue, di'in nni.ss.- de son setoml eMl'iiiil.
1,1' dodi'ur leur donna si( iMenunl dix mille IVanrs. avec losqu'ls leun-nierdo In Justice de Paix, and du notaire el d#i riiuissier di« Nemours, coniineneii l'iisiiro el ni>'na si ronilomenl les paysans des onvirons, qu'<'n c(! moment
Goupil lui connaissait environ quatre vingt mille francs de capitaux inédits.
Quanta son autre nièce, le docteur fit avoir, par ses relations à Paris, la perception de Nemours à Crémière, et fournit le cautionnement. Quoique Minoret-Levrault n'eût besoin de rien, Zélie, jalouse dos libéralités de l'oncle envers ses deux nièces, lui présenta son fils, alors âgé de dix ans, qu'elle allait envoyer dans un collège de Paris, où, dit-elle, les éducations coulaient liien cher. Médecin de Fonlanes, le docteur obtint une demi-bourse au collège Louis-le-Grand pour son pelit-ucveu, qui fut mis en qiu- Irième.
Crémière, Massin et Minoret-Le\Tault, gens excessivement communs, furent jugés sans appel par lo docteur dès les deux premiers mois pendant lesquels ils essayèrent d'entourer moins l'oncle que la succession, {.es gens con^ duits par l'instinct ont ce désavantage sur les gens à idées, qu'ils sont promptcment devinés : les inspirations de l'instiect sont trop naturelles , et s'adressent trop aux yeux pour U(! pas èire aperçues aussitôt; tandis que, pour être pénétrées, les conceptions de l'esprit c:çigent une intelligence égale de part et d'autre. Après avoir acheté la reconnaissance de ses héritiers et leur avoir en quelque sorte clos la bouche, le rusé docteur prétexta de ses occupalions, de .ses haliiludes', et des soins qu'exigeait la petite Ursule, pour no point les recevoir, sans toutefois leur fermer sa maison. Il aimait à dîner seul , il se couchait et se levait tard, il était venu dans son pays natal pour y trouver le repos et la solitude, Ces caprices d'un vieillard parurent assez nalurels, et ses héritiers se contentèrent de lui laire, le dimanche, entre une heure et quatre heures, des visites hebdomadaires auxquelles il essaya de mettre lin, en leur disant : — Ne venez me voir que quand vous aurez besoin de moi.
Le docteur, sans refuser de donner des consullations dans les cas graves, surtout aux indigens, ne voulut poinl être médecin du pelil husiMcede Nemours, et déclara qu'il n'exercerait plus sa profession.
— J'ai assez tué de monde, dit-il en riant au curé Chaperon, qui le sachant bienfaisant plaidait pour les pauvres,
— t:'est un fameux original 1 Ce mot, dit sur le docleur Minoret, fut l'innocenle vengeance des ainours-proprea froissés, car le médecin se composa une société de personnages qui mérileut d'être mis en regard des hériliers. Or, ceux des bourgeois qui se croyaient dignes do grossir la Cour d'un homme à cordon noir conservèrent contre le docteur el ses privili'giés un ferment de jalousie qui malheureusement eut son action.
Par une bizarrerie qu'expliquerait lo proverbe : Les ex- Irf-mes se touchent , ce docteur matérialislc el le curé do Nemours l'urenl 1res proniptement amis. Le vieillard aiuiaii beaucoup le Irictrac, ji'U favori des gens d'église, et labbé C.haperon était do la force ilu médecin. Lo jeu fut donc un prenuer lien entre eux. Puis Minoret (Uait < hanlable, ot le cnn' do Nemours était lo Fénélon du GîHinais. Tous deux, ils avaient une msirucliou varii'e, l'Iiomme de Dieu pou vail donc seul, dans tout Nemours, couiprendro l'allii'o. Pour pouvoir dispuliT, deux bonunes doivnt il'abord s« (■om|(rendre. Quel plaisir goilte-l-ou d'adres-ser doji mots piqunns a quelqu'un qui ne les seni pas? Le niédecin el ce prêtre avaient trop di' bon goût, ils avaient vu Inq» bonne compagnie pour ne pas on pratitpier les préceples. ils purent alors .se («ire celte petite guerre si nécessaire à lu conversation. Ils li.iïss.iienl l'un el l'autre leurs opinions, m, us ils estiniaiiiit leurs carat lèivs. Si de si'mblaliles cwu- Irasles, si de lelli-s MUipalliies, ne sont pas les élémens do la vie Intime, ne l'audrail-il pas désespéi(<r de In .société qui, surtout vu l''ranc.'. exige nu uMl.igomMiie quelconque?
C'est ilii choc des i-araclèr ■! non de la tulli'iles idées (|ue
naissent les anlipalbies. L'abbé C.liaperon lut donc le pioinji-raiid du docteur à Nemours, i et eci lésiaslique, .dors Agé di" soixante ans, était curé de Nemours depuis le n'tublis.semenl du cullo ratholii|ue. P,ir allai liemeiil pour .son IroupeJiu, il uvail rofusé le vicurial du diocèse. Si les in-
DE BALZAC
pifférensenmafière de religion ne lui en savaient gré, les fi dèlcs l'en aimaient davantagp. Ainsi vénéré de ses ouailles, estimé par la population, le curé faisait le bien sans s'enquérir des opinions religieuses dos malheureux. Son presby[>Te, à peine garni du mobilier nécessaire aux plus stricts besoins de la rie, était froid et dénué comme le logis d'un avare. L'avarice et la charité se trahissent par des effets semblables : la charité ne ss fait-elle pas dans le ciel le trésor que se fait l'avare sur terre? L'abbé Chaperon disputait avec sa servante sur sa dépense avec plus de rigueur que Gobseck avec la sienne, si toutelois ce fameux juif a jamais eu de servante. Le bon prêtre vendait souvent les i^oucles d'argent de ses souliers cl do sa culotte pour en donner le prix à des pauvres qui le surprenaient sans le sou. En le voyant sortir de son église , les oreilles de sa culotte nouées dans les boutonnières , les dévotes de la ville allaient alors racheter les boucles du curé chez l'horloger-bijoutier de Nemours, et grondaient leur pasteur en les lui rapportant. Il ne s'achetait jamais de linge ni d'iSibits, et portait ses vôtemens jusqu'à ce qu'ils ne fussent plus de mise. Son linge épais de reprises lui marquait la peau comme un cilice. Madame de Portenduère ou de bonnes "iraes s'entendaient alors avec la gouvernante pour lui remplacer, pendant son sommeil , le linge ou les habits vieux par des neufs, et le curé ne s'apercevait pas toujours immédiatement de l'échange. Il mangeait chez lui dans l'élain cl avec des couverts de fer battu. Quand il recevait .SOS desservans et les curés aux jours de solennité qui sont une charge pour les curés de canton, il empruntait î'argenterie et le linge de table de .son ami l'athée.
— Mon argenterie fait son salut, disait alors le docteur.
Ces belles actions, tôt ou tard découvertes et toujours accompagnées d'encouragemens spirituels , s'accomplissaient avec une naïveté sublime. Celle ^^6 était d'autant plus méritoire que l'abbé Chaperon possédait une érudition aussi vaste que variée, et de précieuses facultés. Chez lui la finesse et la grûce , inséparables compagnes de la simplicité, rehaussaient une élocution digne d'un prélat. Ses maui^res, sou caractère et ses mœurs, donnaient à son commerce la saveur exquise de tout ce qui dans l'intelligence est h la fois spirituel et candide. Ami de la plaisanterie, il n'était jamais [)rf'tre dans un salon. Ju'^qu'h l'arrivée du docteur Minoret, le bonhomme laissa ses Inmièies sous le boisseau sans regret; mais peut-Ptre lui sut-il gré de les utiliser. Riche d'une assez belle bibliothèque et de deux mille livres de rentes ijuand il vintà Nemours, le curé ne posM'duit pins en 1H-2(I cpie les revenus de sa cure, presque (Milièrement «Ij^tiibués chaque aniu'e. D'excellent conseil dans les affaires délicates ou dans les malheurs, plus d'une personne qui n'allait point h l'église y chercher des con'^olations allait au presbytère y chercher des avis. l'uiir achever ce porlMit moral , il sulliia d'une pclile aiircdote. Des paysans, rarement il est vrai, mais enliiido mauvaises gens se disaient poursuivis ou se faisaient poursuivre flclivemenl [lour stimuler la bienliiisancc de l'abbé Chaperon. Ils trompaient leurs femmes, (pii, voyant leur maison menacée d «'Xjiropriation et leurs vaches saisies, tromfwienl par leurs innoceiili's larmes le jmuvre curt', qui leur trouvait alors les sept ou huit cents francs deniaiiilés, avec |i'.s4|!iels le paysan achetait un lopin de terre. yuan(l de pieux jiersoiinages, des fahriciens , di-iiioiilrèrent la fraude it j'alilié Chape ron en le priant de les consulter pdur ne pas Cire victime de In riqiiditi', il leur dit : — l'eut-ètre ces gens auraient-ils rommi> <pie|ipie chose d(^ hl;1inahle fKMT avoir leur arpent de terre, cl n'csl-ci^ (las eiieon» faire le bien (pie d'iiiipèclier le niai'.' On iiimera [leut-Ctre h Irouvor ici l'esquissi! de celle ligure, reiiiar(|iiablr en ce que le» sciences oljcs lettres avaient passi- dans cecn-ur et dans celle fDrle lAle sans y rir-iicorroiiipre. A soixante ans, l'ahlié (.hapi-roii avait le-, cheveux enlièreiiieiit lilalirs, l.uit il éprouvait vivenienl Ic-h malheurs d'aulrui, (an! aussi les événeiHens de la tlévolutioii avaienl n;.'i sur lui. Deux fois inraicéré pour deux refus di- Kermeiil, deux fois, selon smi exprcHstoii, il avait <lil son in mniitii. Il éijili d,. iiioveniie
taille, ni gras ni maigre. Son visage, très ridé, très creusé, sans couleur, occupait tout d'abord le regard par la tranquillité profonde des lignes et par la pureté des contours qui semblaient bordés de lumière. Le visage d'un hommô chaste a je ne sais quoi de radieux. Des yeux bruns, à prunelle vive, animaient ce visage irrégulier surmonté d'uE front vaste. Son regard exerçait un empire inexplicable par une douceur qui n'excluait pas la force. Les arcades de ses yeux formaient comme deux voûtes ombragées de gros sourcils grisonnans qui ne faisaient point peur. Comme il avait perdu beaucoup de ses dents, sa bouche était déformée et ses joues rentraient ; mais cette destruction ne manquait pas de grâce , et ces rides pleines d'aménité semblaient vous sourire. Sans être goutteux, il avait les pieds si sensibles, il marchait si difficilement, qu'il gardait des souliers en veau d'Orléans par toutes les saisons. 11 trouvait la mode des pantalons peu convenable pour un prêtre, et se montrait toujours vêtu de gros bas en laine noire tricotés par sa gouvernante, et d'une culotte de drap. Il ne sortait point en soutane, mais en redingote brune, et conservait le tricorne courageusement porté dans les plus mauyais jours. Ce noble et beau vieillard, dont la figure était toujours embellie par la sérénité d'une âme sans reproche, devait avoir sur les choses et sur les hommes de cette histoire une si grande influence qu'il fallait tout d'abord remonter à la source de son autorité.
Minoret recevait trois journaux : un libéral, un ministériel, un ultra, quelques recueils périodiques et des journaux de science, dont les collections grossissaient sa bibliothèque. Les journaux, l'encyclopédiste et les livres, furent un attrait pour un ancien capitaine au régiment de lîoyal-Suédois, nommé monsieur de Jordy, gentilhomme vollairien et vieux garçon qui vivait de seize cents francs de pension et rente viagères. Après avoir lu pondant quelques jours les gazettes par l'entremise du curé, monsieur do Jordy jugea convenable d'aller remercier le docteur. Dès la première visite, le vieux capitaine, ancien professeur à l'École-Militairo, conquit les bonnes grâces du vieux médecin, qui lui rendit sa visite avec empressement. Monsieur do Jordy, petit homme sec et maigre, mais tourmenté par le sang, quoiqu'il eût la face très pâle, vous frappait tout d'abord jiar son beau front à la Charles XII, au-dessus duquel il maintenait ses cheveux coupés ras comme ceux de ce roi-soldat. Ses yeux bleus, qui eussent fait dire : L'amour a passé par là, mais profondément attristés, intéressaient au premier regard où s'entrevoyaient des souvenirs sur lesipicls il gardait d'ailleurs un si profond secret que jamais ses vieux amis no surprirent ni une allusion à sa vie passée ni une de ce.« exclamations arrachées par une similitude do catastrophes. Il cachait le douloureux mystère de son passé sous une gaîté philosophi- (pjo; mais, quand il se croyait seul, ses mouvemens, engourdis par une lenteur moins sénile que calculée, attestaient une pensée pénible et constante : aussi l'abbé Chaperon l'avait-il surnommé le chrélien sans le savoir. Allant toujours vêtu de drap bleu, son maintien un peu raideot son vêlement trahissaient les ancieiiiK^s coutumes de la discipline militaire. Sa voix douce el harmoiiicnise remuait l'âme. Ses belles mains, la coupe de sa figure, qui rappelait ci'lle du comte d'Artois, en monlranl coinliien il avait (■'lé charmant dans sa jeunesse, reiiilaienl le mystère de sa vie encore plus inipr'ni'tralile. On se deiuainlait involontaireuK'iil (|uel mallienr pouvait avoir atteint la heauli', 1(> courage, la grâce, l'insli iiclion (^1 les plus pn-cieuses (jiialiliVs (lucii'ur, qui furent jadis n'-nnies en sa pei'.sonue. Monsieur dr^ Jordy tressaillait toujours au nom de Uolio.s- [lierre. Il preiiail biMucoup de tabac, el, chose (-trange, il .s'en d('sliai)ilua [xuir la petite Ursul(>, ipii manifestait, à (•aus(Mle celte habitude, delà n'-piiguance pour lui. Dès (pi'il (lul voir cette pelitts le capilaiiK^ allacha sur elle de longs regards pre.>(pie passionnés. Il aimait si folleiiieut ses j(!ux, il .s'intéressait tant à elle (|ue celle all'eclion rendit encore plus étroits .ses liens avec le docteur, ipii n'osa jamais dire à ce vieux garçon: — V.\ vous unssi, vous avez
URSULE MIROUET.
donc perdu des enfans? Il est de ces êtres, bons et patiens comme lui, qui passent dans la vie, une pensée amère au cœur et un sourire à la fois tendre et douloureux sur les lè\Tes, emportant avec eux le mot de l'énigme sans le laisser deviner par flerté, par dédain, par vengeance peut-être, n'ayant que Dieu pour confident et pour consolateur. Monsieur de Jordy ne voyait guère à Nemours, où, comme le docteur, il était venu mourir en paix, que le curé toujours aux ordres de ses paroissiens, et que madame de Portenduère qui se couchait à neuf heures. Aussi, de guerre lasse, avait-il fini par se mettre au lit de bonne heure, malgré les épines qui rembourraient son chevet. Ce fut donc une bonne fortune pour le médecin comme pour le capitaine que de rencontrer un homme ayant vu le même monde, (|ui parlait la même langue, avec lequel on pouvait échanger .ses idées, et qui se couchait fard. Une fois que monsieur de Jordy, l'abbé Chaperon et Miuoret, eurent passé une première soirée, ils y éprouvèrent lant de plaisir que le prêtre et le militaire revinrent tous les soirs à neuf heures, moment où, la petite Ursule couchée, le vieillard se trouvait libre. Et tous trois, ils veillaient jusqu'à minuit ou une heure.
BienlcM ce trio devint un quatuor. Un autre homme, à qui la vie ét;iil connue et qui devait à la pratique des affaires celle indulgence, ce savoir, celle masse d'observations, celte finesse, ce talent de conversation que le militaire, le médecin, le curé, devaient à la pratique des Ames, des maladies et de l'enseignement, le juge de paix flaira les plaisirs do ces soirées et rechercha la société du docteur. Avant d'être juge de paix à Nemours, monsieur Bongrand avait été |)endant dix ans avoué h Melun, où il plaidait lui-mêm(; selon l'usage des villes où il n'y a pas de barreau. Devenu veuf h l'Age de quarante-cinq ans, il se .son lait encore Irop actif pour ne rien laire; il avait donc demande; la Ju^lice do Paix de Nemours, vacanle quelques mois avant l'inslallal'on du docteur. Le garde des sceaux est toujours heureux de trouver des praticiens, et surtout des gens à leur aise, pour exercer cette importante magistrature. Monsieur Bongrand vivait modestement à Nemours des quinze cents francs de sa place, et pouvait ainsi consacrer ses reveims à son fils, qui faisait son Droit à Paris, tout en étudiant la procédure chez le fameux avoué Dervilic. Le fière Bongrand ressemblait assez h un vieux chef de division en relraiti", : il avait cette figure moins blême que blêmie ofi les afiaires, les mécomples, le dégofti, ont lais~(' leurs empreintes, ridée par la réilexion et aussi [lar les continuelle-; contraclioiis laniilières aux gens obligés de ne pas loul dire; mais elle était souvent illuminée par des sourires particuliers h ces hommes qui tour à tour croient lout et ne croii'nl rien, habitui-s .'i tout voir et ?i tout entendre sans surprise, h pénétrer dans les nbiuies que l'inli'rêt ouvre au fond de> co'urs. Sous ses cheveux moins blancs que décolons, labatlus en ondes sur sa lêle , il montrait un front .sngaco dont la couleur jaune s'Iiarmoniuil aux lilamens de .sa maigre chevelure. Son visage raiu.'is>(' bu diMUiail d'autant plus de ressendjl.uici' ave(- lui reiiani qu(r son nez était court et (xiinlu. Il jaillissait de s<i bouche, (eniliie connue celle des grands parleurs, des étincelles blanches qui rendaient sa conversnijoii si pluvieuse, que Goupil disait mi-chamnient : — Il faut un |m- Ta|iluie pour l'écouler. —Ou bien : Il pleut des jugi'mens à la .lu^lice de paix. Ses yeux seinlilaieni lins derrière ses lunelles; mais les ôlail-il, sou regiird imiioussi- paraissant niais. (Juolcpi'd Irtt g,u, pDvMpu- jovial même, il se donnait nu peu Irop, (lar s/i conleiiaïu-e, l'air d'un lionuue iniporl'inl. Il ti nait pre-que toujours » s inains dans les poches di? sou pantalon, el u" li'- eu lirait ipie pour ralli'rniir ses iMiielles pur un mouv'Muenl presque railleur ijui vous un- Moiieaii une uhservaliun Hue ou (pielque argunn-nl vicluni'iix. Ses (gestes, sa loqu.iclli', ses niiiocentes priMenlions, lniliiss.neiil l'iinrien (ivoin- de province; mais ces |('';^'ers défauts n'exislaienl (|u'ii la superlliie; il |i>s racliel.iil par une lionlioniii- ac(|uisn qu'un nioralisl.' (>xhcI nppi'llerail une indulgence nalurejl.' I\ In siqHTiorilé. S'd av.ul un peu
l'air d'un renard, il passait aussi pour profondément rusé, sans être improbe. Sa ruse était le jeu de la per.spicacité. Mais n'appeile-t-on pas rusés les gens qui prévoient un résultat et se préservent des pièges qu'on leur a tendus? Le juge de paix aimait le whist, jeu que le capitaine, (juo le docteur savaient, et que le curé apprit en peu de temps.
Cette petite société se fit une oasis dans le salon de Minoret. Le médecin de Nemours, qui ne manquait ni d'instruction ni de savoir-vivre, et qui honorait en Minoret une des illustrations de la médecine, y eut ses entrées; mais ses occupations, ses fatigues, qui l'obligeaient à se coucher tôt pour se lever de bonne heure , l'empêchèrent d'être aussi assidu que le furent les trois amis du docteur. La réunion de ces cinq personnes supérieures, les seules qui dans Nemours eussent des connaissances assez universelles pour se comprendre, explique la répulsion du vieux Minoret pour ses héritiers : s'il devait leur laisser sa fortune. Il ne pouvait guère les admeltre dans sa société. Soit que le maître de poste, le greflier et le percepteur, eussent compris cette nuance, soit qu'ds fussent rassurés par la loj'auté, par les bienfaits de leur oncle, ils cessèrent, à son grand contentement, de le voir. Ainsi les quatre vieux joueurs de whist et de trictrac, sept ou huit mois après l'installation du docteur à Nemours, formèrent une société compacte, exclusive, et qui fut pour chacun d'eux comme une fraternité d'arrière-saison, inespérée, el dont les douceurs n'en furent que mieux savourées. Celte famille d'esprits choisis eut dans Ursule une enfant adoptée par chacun d'eux selon .ses goiUs : lo curé pensait à l'âme, le juge de paix se faisait le curateur, le militaire se promettait de devenir lo précepteur ; et, quant à Minoret, il était à la fois le père, la mère et le médecin.
Après s'être acclimaté, le vieillard prit ses habitudes et régla sa vie comme elle se règle au fond de toutes les provinces. A cause d'Ursule il ne recevait personne le matin, il ne donnait jamais à dîner; ses amis pouvaient arriver chez lui vers six heures du soir et y rester jusqu'à minuit. Les premiers venus trouvaient les journaux sur la table du salon el les lisaient en altendant les autres, ou quelquefois ils allaient à la rencontre du docteur s'il était à la promenade. Ces habitudes tranquilles ne furent pas seulement une nécessité de la vieillesse, elles furent aussi chez l'Iionim(> du monde un sage et profond calcul pour ne pas laisser troubler son bonheur par l'inquiète curiosité de ses hi-ritiers ni par le caquelage des petites villes. Il ne voulait rien concc'der à celle changeante déesse, l'opinion publiipie, dont la tyrannie, un des malheurs de la France, allait s'établir et faire de notre pays une même province. Aussi, dès que l'enlant fut sevrée et marcha, renvoya-t-il la cuisinière que sa nièce, madame Minorel-Levraull, lui avait domiée, en découvrant qu'elle insiruisail la maîtresse de poste de tout ce ipii se plissait chez lui.
La nourrice de la petite Ursule, veuve d'un pauvre ouvrier sans autre nom (|u'un nom de baptême, e( (pu venait de Hougiviil, avait perdu son dernier enlant à six mois, au inomeni où le docteur, qui la connaiss.iil pour une honnête et bonne cn'Mlure, la prit pour nourrice, louché <lt> sa di-lresse. Sans fortune, venue de |,i Bresse où sa fainilln élail dans la misère, Antoinette Palris, veuve de Pii-rre dit deBougivat, s'atUirlia natundlemenl à Ursule comme s'atlachenl les mères de lail à leurs nourrissons ijuand elles li's gardent. Cette aveugle allei'lion mal; ruelle s'augmenta du dr'vouenienl donu'slique. Piévemii- di's intentions du docteur, la Hou^'ival apprit sournoisenient îi faire la cuisine, devint propre, adroite, et se plia aux habitudes du vieillard. l'M' eut des soins minutieux pour les uieuhles et les app.irteniens, entiu ell" fui inlalerable. Non-seuli'Uieiit l(< docleiir voulait que sa vie pnvi'e lill iniirr'e, mais encore il avait des niisoiis pour dérober la counai^s^niee de .ses air.ures n ses hiTiliers. Iles la deuxième «niK-e de son (''tablissemont, il n'eut ilouc plus au logis que la lloiigivat, sur la discri'llon de l,ii|uelle il p<uiv.'iil coinpler idisohinii'iil, el il dc'guisa .ses véritables inolifs sous l.i loute-piiis- .sjinle raison de l'i'Toiioniie, Au gniiul conleiilenieiit de ses
DR ll.ll./iC, — II.
CExliail lie la Comrdif liumilinr.)
DE BALZAC
héritiers, il se fit avare. Sans patelinage, et par la seule influence de sa sollicitude et de son dévouement, la Bougival. âgée de quarante-trois ans au moment où ce drame commence, était la gouvernante du docteur et de sa protégée, le pivot sur lequel tout roulait au logis, enfin la femme de confiance. On l'avait appelée la Bougiva! par l'impossibilité reconnue d'appliquer à sa personne son prénom d'Antoinette, car les noms et les figures obéissent aux lois de l'harmonie.
L'avarice du docteur ne fut pas un vain mot, mais elle eu! un but. A compter de 1817. il retrancha deux journaux et cessa ses abonnemens à ses recueils périodiques. Sa dépense annuelle, que tout Nemours put estimer, ne dépassa point dix-huit cents francs par an. Comme tous les vieillards, ses besoins en linge, chaussure ou vôtemens, étaient presque nuls. Tous les six mois il faisait un voyage à Paris, sans doute pour toucher et placer lul-mf^ms ses revenus.
En quinze ans il ne dit pas un mot qui eût traii à ses affaires. Sa confiance en Bongrand vint fort fard; il ne s'oumt à lui sur sis projets qu'après la révolution de 1830. Telles étaient dans la vie du docteur les seules choses alors connues de la bourgeoisie et de ses héritiers. Quant à ses opinions politiques, comme sa maison ne payait que cent francs d'impôts, il ne se m«^lail de rien, et repoussait aussi bien les souscriptions royalistes que les souscriptions libérales. Son horreur connui- pour la prctraille et son déisme aimaient si peu les manifestations qu'il mit h la porte un commis-voyageur, envoyé par son petit-neveu Désiré Minorel-Levraull pour lui proposer un Cwé Mealier et les discours du général Foy. La tolérance ainsi entendue parut inexplicable aux libéraux de Nemours.
Les trois héritiers collatéraux du docteur, Minoret-Levrault et sa femme, monsieur et madame Massin-Le\Tault junior, monsieur et niadamr Crémière-('.rémii"^re, (juenous ap[)ellerons simplement Crémière, .Massin et Minon-I, puisque ces distinctions entre homonymes ne sont nécessaires que dans le GAtinais ; ces trois lamilles, trop occupées pour créer un autre centre, se voyaient comme on se voit d.ms les petites villes. Le maître de poste donnait un grand dîner le jour de la naissance de son fils, un bal au carnaval, un autre ai jour anniversaire de son mariage, et il invi ■ lait alors toute la bourgeoisie de Nemours. Le percepteur r»>unis.sail aus^i deux fois peran ses parens et ses amis, l.c grenier de la Justice de Paix, trop pau\Te. disait-il, pour se jeter en de telles profusions, vivait petitement dans une maison siiuée nu milieu de la Grand'rue, et dont une portion, le rez-de-chnus-sée, était louée ?i sa sœur, directrice de la pasto aux leiires autre bienl'ait du docteur. Ni'anmoins, [jendant l'imnée, ci'S trois héritiers ou leurs Cemines se iencontriU''ril en ville, h la promenade, au marché lo matia, sur l«s |«is de leurs portes, ou le ilimancho après la iBesse, sur la place, conmie en ce moment; en sorte qu'ils se voyaient Ions les jours, (h, flepuis trois ans surtout, l'ÛKC du docteur, son avarice et sa fortune, autorisaient des allu.sJon» ou de.s propos direct-; relaliCs a la succession, (|iii Ikiirciil par gai^ner de proche eu proche et par rendre égaloiiienl célèbres el le drtclour cl .sfis héritiers. Depuis six mois, il ne mu passait pas do semaine quo les amis ou les voisias des héritiers .Vlinorel ne leur parlassent avec uno sourde envie <lii jour où, Icf deux yeux du bonhomme m fermant, «< euffri-.i s'ourrirain.nt.
— |j! docteur Miaorela beau Atro médecin et s'entendre avec In mort, il n'y a qui! Dieu d'éternel, disait l'un.
— Uièhl il nous etilerreni tous; il so porto mieux (|uo nous, répondait hypucrili'menl l'héritier.
— Iiilin, M ce n'est pas vous, vos enfans hiTilironl toujours, a moins (HIC a-iu- petite Ursule...
— U lie lui lais->ern pa.s tout.
Ursule, mUin Irs prévisions de madame Mnssin, était la liél»; noire des t).'ritiirs, leur i-pée de Dmnoc lès, el ce mol : — Balil qui vivra verni! coriclnsion lavorit.- de iiiadamo Cr<:-mière, dinail iiwx qu'ils lui .soiduiiiaienl pins de mal que de bien.
I.e perccptiuir el le Krelllir, piiiivr»'. en coiiiparaisoii du
maître de poste, avaient souvent évalué, par forme de conversation, Ihéritago du docteur. En se promenant le long du canal ou sur la route, s'ils voyaient venir leur oncle, ils se regardaient d'un air piteux.
— Il a sans doute gardé pour lui quelque élixir de longue vie, disait l'un.
— U a fait un pacte avecle diable, répondait l'autre.
— Il devrait nous avantager nous deux, car ce gros Minoret n'a besoin de rien.
— Ah ! Minoret a un fils qui lui mangera bien de l'argml!
— A quoi estimez-vous la fortune du docteur? disait le grefiier au financier.
— Au bout de douze ans, douze mille francs économisés chaque année donnent cent quarante-quatre mille francs, et les intérêts composés produisent au moins cent raille francs; mais, comme il a àù, conseilla par son notaire à Paris, faire quelques bonnes afi'aires, et que jusqu'en 1822 il a dû placer à huit : . à sept et demi sur l'Ktat, le bonhomme remue maintenant environ quatre cent mille francs, sans compter ses quatorze mille livTes de rente en cinq pour cent, à cent seize aujourd'hui. S'il mourait demain sans avantager Ursule, il nous laisserait donc sept à huit cent mille francs, outre sa maison et son mobilier.
— Eh bien! cent mille à Minoret, cent mille à la petite,, c t à chacun de nous trois cents : voilà ce qui seraiit juste.
— Ah ! cela nous chausserait proprement.
— S'il faisait cela , s'écriait Massin , je vendrais mon greffe, j'achèterais une belle propriété, je tâcherais de devenir juge à Fontainebleau, et je serais député.
— Moi, j'achèterais une charge d'agent do change, disait lo percepteur.
— Malheureusement cette petite fille qu'il a sous le bras, et le curé, l'ont .si bien cerné que nous ne pouvons rien sur lui.
— Après (oui, nous sommes toujours bien certains qu'il ne laissera rien à l'Église.
Chacun peut maintenant concevoir en quelles transes étaient les héritiers en voyant leur oncle allant à la messe. On a toujours assez d'esprit pour concevoir une lésion d'inlérôt-s. L'intérêt constitue l'esprit du paysan aussi bien que celui du diplomate, et sur ce terrain lo plus niais en apparence serait peut-être le plus fort. Aussi ce terrible raisonnement: « Si la petite Ursule a lo pouvoir de jeter son protecteur dans le giron de l'Église, elle aura bien celui de s'> faire donner sa succession, » éclatait-il en lettres do feu dans l'intelligence du plus obtus d(>s héritiers. Le maître de posie avait oublii! l'énijime contenue dans la lettre de son lils pour accourir sur la place; car, si lo docteur était dans l'église à lire l'tirdinairo de la messe, il s'agissait de deux cent cinquante mille francs fi perdre. Avouons- lo? la crainte (1rs hériliers len.iit aux plus loris et aux plus légitimes d<.s si'îitimens so<'iaux, les int(''réls do famille.
— Eh bien ! monsieur Minoret, dit le maire (ancien meunier devenu royaliste, un Levrault-Crémière) , quand lo diable devint vieux, il .so fil ermite. Votre oncle est, dit-OD, (les n(Mres.
— 'Vaut mieux tard que jamais, mon cousin, répondit le maître de [«iste en essayant do dissimoler sa contrariété.
— Celui-lh rirait-il si nous étions frustrés I il serait capable de marier son i.iS h cette danmée fille que le diable puisse entortiller de sa ([ueuol s'(''cria Crémièro en seiranl les poings el montrunl I.e maire sous le porche.
— A (|ui donc en a-t-il le pèni Crémière? dil le boucher (le Nenwurs, un Levrault-t.eviaull fils aîné. N'esl-il pas content de voir son oncle prendre le chemin du paradis?
— Qui aurait jamais cru (-(la? dit le grel1l(>r.
— Ah 1 il ne faut jamais dire : « Fontaine", je ne boirai pas de Ion eau, » répondit le notaire (pii, voyant iU\ loin lo gruiuie, se détacha du sa iomiiie un la laissanl aller .seules
l'i'Kllse.
— Voyons, monsieur Dionis, dit Crémière pn prenant te iiolaire par lo bras, quo uuus coiiseilli>z-vuus de taire dans celle circoiislauce?
URSULE Ml ROUET.
— Je vous conseille, dit le notaire en s'adressant aux héritiers, de vous coucher ot de vous lever à vos heures hahitui'llcs, de manger votre soupe sans la laisser refroidir, de mettre vos pieds dans vos souliers, vos chapeaux sur vos tôles, en lin de continuer votre geare de vie absolument comme d de rien n'était.
— Vous n'êtes pas consolant, lui dit Massin en lui jetant un rej<ard de compère.
Malgré sa petite taille et son embonpoint, malgré son visage épais et ramassé, Crémière-Dionis était délié comme une soie. Pour faire fortune, il s'était associé secrètement avec Massin, à qui sans doute il indiquait les paysans gênés et les pièces de terre à dévorer. Ces deux hommes choisissaient ainsi les affaires, n'en laissaient point échapper do honnes, et se partageaient les bénéfices de.cette usure hypothécaire qui retarde, sans l'empêcher, l'action des paysans .sur le sol. Aussi, moins pour Minoret le maître de poste, et rrémière le receveur, que pour son ami le greffier, Dionis portait-il un vif intérêt à la succession du docteur. La part de Massin devait tôt ou fard grossir les capitaux avec lesquels les deux associés opéraient dons le canton.
— Nous tâcherons de savoir par monsieur Bongrand d'où part ce coup, répondit lo notaire à voix basse en avertissant Massin de se tenir coi.
— ÎUais que fais-tu donc là, Minoret? cria tout h coup une petite femme qui fondit sur le groupe au milieu duquel l(! m.iîlre de poste so voyait comme une tour. Tu ne sais pas où est Désiré, et lu restes plantii sur tes jambes h bavarder quand je te croyais à cheval 1 Bonjour, mesdames et messieurs.
Colle peilie femme maigre, [lûlo et blonde, vêluo d'une rolje (riiiilieiiiie blanche à grandes fleurs couleur chocolat, cuill'tie d'un bonnet brodé garni de dentelle, et portant un pelil chfde vert sur ses plates épaules, était la maîtresse de poste qui faisait trembler les plus rudes postillons, les domestiques ot les charretiers; qui tenait la caisse, les livres, ol menait la maison au doigt et à l'œil, selon l'expression populaire! des voisins. Comme les vraies ménagère"!, elle n'avait aucun joyau sur elle. Elle no donnait point, selon .5011 expression, dans le ctinquant et les colifichets; elle .sattaeliait au solide, et gardait, malgré la fêle, son tablier noir dans les poches duquel sonnait un trousseau de clefs. Sa voix glapissante déchirait lo tympan dos oreilles. i;n dépit du bleu tendre de ses yeux, son regard rigide offrait une visible harmonie avec les lèvres minces d'une bouche serrée, avec un front haut, bombi', très inipiirieux.Vif (ilait le r/jup d'œil, plus vifs étaleiil le geste et la parole. Zélie, obligée d'avoir ilis la volonté pour doux, en avait toujours eu pour trois, disait Gou|)il ijui lit remarquer les W'gnes successifs de trois jeunes |iostilloiis à tenue soignée établis par Zi'lje, chacun oprès Sept ans de .service. Aussi, lo malicieux clerc les nommail-il : l'oslillon \" , Postillon II et l'ostillun III. Mais lo peu d'iniluence do ces jeunes gens dans la maison ot leur parlhili^ obéissance prouvaient que Zi'lie s'était [lurcmont et bimplcmenl intércsséo à de bons hujels.
— VA\ bien ! Zélio aiti^e le zèle, répondait lo clerc ti ceux qui lui li'iisaiiud ces observations.
('etle mi'di.s/ince (-lait peu vraisemblalile. Depuis la naissjuii-e de son lils nourri par elle miu-; ipi'oii |ii1l apercevoir par où, la maîlre.sse de [losle ne p'-nsa qu'à grossir .su liirluue, (!t .s'adonna sans Irèvu à la direction de .son imnwiisi< élablissemenl. Di'rober unn botte de paille ou quelquivs boisseaux d'avoine, surprendre Zi'lie dans les comptes le-i plu-. (<iiiqiliqM(''S ('tcMl l.i chose nuiiossible, (|uoiqu'elli' ('irivit l'oirwne un chat el ne conmU que l'addition et la sousir.iclion poiu' toule aritlnuétl(|ue. lille ne m promenait i|u« pour «lier toiser «es foins, .ses regains ol ses avoines; puis elle envoyait sou honuiie i\ la ri'cullo et ses puslilluns au bii |i|ii«e en leur disant, h rciil livres près. Il (pianlili'-que lel nu lil pn- devait ilduniT. ynoiqu'ellc- fût frtnie de ni grand gros corps (ippeli- Muiorel-b'vrauli.el ipi'elle le ni(v iiAl par le lidutde c(< nez si bêlement relevé, «Ole éprouvait les transes qui, plus ou moins , agitent toujours les
dompteurs do bêtes féroces. Aussi se mettait-elle constamment en colère avant lui, et les postillons savaient, aux querelles que leur faisait Minoret, quand il avait été querellé par sa femme^ car la colère ricochait sur eux. La Minoret était d'ailleurs aussi habile qu'intéressée. Par toute la ville ce mot : Où en serait Minoret sans sa femme ? se disait dans plus d'un ménage.
— Quand tu sauras ce qui nous arrive, répondit le maître de Nemours, tu seras toi-même liors des gonds.
— Eh bien ! quoi?
— Ursule a mené le docteur Minoret à la messe.
Les prunelles de Zélie Le\Tault se dilatèrent, elle fesla pendant un moment jaune de colère, dit: — Je veux le voir pour le croire ! et se précipita dans l'église. La messe en était à l'élévation. Favorisée par lo recueillement général, la Minoret put donc regarder dans chaque rangée de chaises et de bancs, eu remontant le long des chapelles jusqu'à la place d'Ursule, auprès de qui elle aperçut le vieillard la tête nue.
En vous souvenant des flgures de Barbé-Marbois , de Boissy-d'Anglas, de Morellet, d'Helvétius, de Trédéric-le- Grand, vous aurez aussitôt une imago exacte de la tête du docteur Minoret, dont la verte vieillesse rwsenihlait à celle de ces personnages célèbres. Ces têtes, comme frappées au mêmi; coin, car elles se prêtent à la médaille, offrent un prolil sévère et quasi puritain, une coloration froide, une raison malbémalique, une certaine élroitessT' dans le visage quasi pressé, des yeux fins, des bouches sérieuses, quel()ue clioso d'aristocratique, moins dans le sentiment que dans l'habitude, plus dans les idées que dans le caractère. Tous«ont des froufs hauts, mais fuyant à leur sommet, ce qui trahit une pculo au matéri disme. Vous retrouverez ces principaux curjclères de têto et ces airs de visage; dans les portraits de tous les encyclopédistes, des orateurs de la Gironde, et des hommes do ce temps dont les croyances religieuses furent à peu près nulles, qui se disaient déistes et «pii étaient athées. Le déiste est un athée sous bénétice d'inventaire. Lo vieux Minoret montrait donc un front do ce genre, mais sillouné do rides, et qui reprenait une sorte de naïveté par la manière dont ses cheveux d'argrnt ramenés eu arrière coninie ceux d'une femme à sa toilette, se boficlaieiit en légers flocons sur son habit noir, car il était obstinément vêtu, comme dans sa jeunesse, en bas de soie noirs, eu souliers à boucles d'or, en culotte de pou-dc-soie, en gilet blanc traversé par le cordon noir, el en babil noir orné de la rosette rouge. Celto tête si cararléiisée, et dont la froide blancheur était adou cio par des tous jaunes dus à la vieillesse, recevaiten plein le jour d'une croisée. Au moment où la maîtresse de poste arriva, lo docteur avait ses yeux bleus aux paupières rosées, aux contours allendris, levés vers l'autel : une nouvelle conviction leur dunnait une expression nouvelle. Ses lunettes marquaient dans son paroissien l'endroil où il avait (|Milté ses prières. Les bras croisés sur .sa poitrine, co grand vieillard .sec, debout dans une alliludi; i|ui annonçait la loule-puissîuicu do ses facultés <!l quelipie iboso d'inébranlable dans sa foi, no cessa de couleiupler l'autel fiar un regard humble, el que rajeuniss.iit l'e.spi'rance, nuis vouloir regarder la femme do son neveu, plautcV presque eu lace de lui conuii(> pour lui reprocher ce retour à Dieu.
V.n voyant toutes les lêles se tourni>r vers elle, Zélie m' lillta de sortir, et revint sur la place moins précipilaiiimeul (pi'elle ii'(''lajt allée .'» l'églist.'; elle compl.iil sur collo succe»sioii, el'lo succession devenait problémalique. Elle trouva le greflier, le percepteur el leurs femineji encon" plus cnii-tenii's (pi'au|>aravanl : Goupil av.iil pris plaisir à les loiirineiiter.
— Ce n'est pas sur la place et devant louli^ la ville que nmn pouvons parli'r (li< nos atVaires, dit la niallre.vsi» de poste, venez, cher moi. Vous no serez pas do trop, inonsie>ir Hioilis, dit-elle au lioliliro.
Auisi, rexhéivtlalion probable des Massin, des ( ri'iiuèn' cl du iiwllre de posie allait être la noinelle <lii pujs, Au moment où les héritiers el le noUiire altaifiit Iraver-
ser la place pour se rendre à la poste, le bruit de la diligence arrivant à fond de train au bureau qui se trouve à quelques pas de l'église en haut de la Grand'rue, fît un fracas énorme.
— Tiens ! je suis comme toi, Minoret, j'oublie Désiré, dit Zéiie. Allons à son débarquer ; il est presque avocat, et c'est un peu de ses affaires qu'il s'agit.
L'arrivée d'une diligence est toujours une distraction ; mais quand elle est en retard, on s'attend à des évéucnicns : aussi la foute se porta-t-elle devant la Ducler.
— Voilà Désiré 1 fut un cri général.
A la fois le tyran et le boute-en-train de Nemours, Désiré mettait toujours la ville en émoi par ses apparitions. Aimé de la jeunesse avec laquelle il se montrait généreux, il la stimulait par sa présence ; mais ses amusemens étaient si redoutés, que plus d'une famille fut très heureuse de lui voir faire ses études et son Droit à Paris. Désiré Minoret, jeune homme mince, fluet et blond comme sa mère, do laquelle il avait les yeux bleus et le teint pâle, sourit par la portière à la foule, et descendit lestement pour embrasser sa mère. Une légère esquisse de ce garçon prouvera combien Zélie fut flattée en le voyant.
L'étudiant portait des bottes fines, un pantalon blanc d'étoffe anglaise à sous-pieds en cuir verni, une riche cravate bien mise, plus richement attachée, un joli gilet de fantaisie, et, dans la poche do ce gilet, une montre plate dont la chaîne pendait, enfin, une redingote courte en drap bleu et un chapeau gris; mais le parvenu se trahissait dans les boutons d'or de son gilet et dans la bague portée pardessus dos gants do chevreau d'une couleur violâtre. Il avait une canne à pomme d'or ciselé.
— Tu vas perdre ta montre, lui dit sa mère en l'embrassant.
— C'est fait exprès, répondit-il, en se laissant embrasser pur son père.
— Hé bien I cousin, vous voilà bientôt avocat ? dit Massin. '
— Je prêterai serment à la rentrée, dit-il en répondant aux saluls amicaux qui parlaient do la foule.
— Nous allons donc rire, dit Goupil en lui prenant la «nain.
— Ah ! le voilà, vieux singe, répondit Df'siré.
— Tu prends encore la licence pour thèse après la tlièso pour la liconco, répliqua le clerc humilié d'être Irailé si familièrement en présence do tant de monde.
— Comment! il lui dit qu'il se taise? demanda madame Cn-mière à son maw.
— Vous savez tout ce que j'ai,- CabiroUoI cria-t-il au vieux conducteur à face violacéo et bourgeonnée. Vous ferez porter tout chez nous.
— \j\ sueur ruisselle sur les chevaux, dit la rudoZélieà Cahlrrille, tu n'as donc pus de bon sens pour les mener ainsi ? lu es [jIus bête qu'eux I
— Mills monsieur Désiré voulait arriver à loiile lovce pour vous tirer d'inquiéluile...
— Mais puixpi'il n'y avait [loint eu d'arcident, pourquoi ris/pier de perdrix tes chevaux, roftrit-elle.
Ij-s reconnaissances d'nmis, les bonjours, les élans de la jeunesse autour de Désiré, tous les inridens do celle arriv('e ••t les ri'cils de l'acclilenl auqui'l élail dA 1(^ retard, |)rii'ent assez (lo icmps pour i\w l- (roiqiiau des héritiers augmenté de leurs iiinis anivill sur la place à la sortie de la messe. Par un ell'el du hnsiird, ipii se permet tout, l)e>ir(' vil Ursule Mjus le porrlie de lu paroisse au monieiil où il [iiis'<ni(, et re.st/i slu|iél'ail do sa beuuli'. Le" mouvement ilu jeune ovocol arrêta néccssoircmenl lu marche do ses (larens.
(ilitij/iM- en iloiuuuit le bras à son parrain de tenir do lu main droite sdh iiuroissicM et t\i'. l'autre son ondirelle, Ursule (ir-|i|nyail nlnr-i la tittirj; inniieque les f( Mîmes (ffacieus"*! mellenl b »i'n(.(|uilter des choses diniciles d(! leur joli nii-lierde leriinie. Si lu pensée se révèle en (uliI, il est peirnisdi'dire ipie r^t mniiilien exprimuil une ilivine simplesse. 'Jrsulo était vftliie d'une rolx- de mousseline blunclie en fa-
çon de peignoir, ornée de distance en dislance de nœuds bleus. La pèlerine, bordée d'un ruban pareil passé dans un large ourlet et attachée par des nœuds semblables à ceux do la robe, laissait apercevoir le beauté de son corsage. Son cou d'une blancheur mate était d'un ton charmant mis en relief par tout ce bleu, le fard des blondes. Sa ceinture bleue à longs bouts flottans dessinait une taille plate, qui paraissait flexible, une des plus séduisantes grâces de la femme. Elle portait un chapeau do paille de riz, modestement garai de rubans pareils à ceux de la robe et dont les brides étaient nouées sous le menton, ce qui, tout en relo vant l'excessive blancheur du chapeau, no nuisait point à celle do son beau teint do blonde. De chaque côté de la figure d'Ursule, qui se coiflTait ^naturellement elle-même à la Berihe, ses cheveux fins et blonds abondaient en grosses nattes aplaties dont les petites tresses saisissaient le regard par leurs milles bosses brillantes. Ses yeux gris, à la fois doux et fiers, étaient en harmonie avec un front bien modelé. Une teinte rose répandue sur ses joues comme un nuago animait sa figure régulière sans fadeur, car la nature lui avait à la fois donné, par un rare privilège, la pureté des lignes et la physionomie. La noblesse de sa vie se trahissait dans un admirable accord entre ses traits, ses mouvemens, et l'expression générale de sa personne, qui pouvait servir de modèle à la Confiance ou à la Modestie. Sa santé quoique brillante n'éclatait point grossièrement, en sorte qu'elle avait l'air distingué. Sous ses gants de couleur claire, on devinait do jolies mains. Ses pieds cambrés et minces étaient mignonnement chaussés do brodequins en peau bronzée ornés d'une frange en soie brune. Sa ceinture bleue, gonflée par une petite montre plate et par sa bourse bleue à glands d'or, attira les regards de toutes les femmes.
— II lui a donné une nouvelle montre! dit madame Crémière en serrant le bras de son mari.
— Comment, c'est là Ursule? s'écria Désiré. Je ne la reconnaissais pas.
— Eh bien I mon cher oncle, vous faites événement, dit lo maître do poste en montrant toute la ville en deux haies sur lo passage du vieillard, chacun veut vous voir.
— Est-ce l'abbé Chaperon ou mademoisoMo Ursule qui vous a converti, mon oncle ? dit Massin avec une obséquiosité jésuitique en saluant lo docteur et sa protégée.
— C'est Ursule, dit sèchement lo vieillard en marchant toujours comme >m hommo importuné.
Quand mémo la veille en finissant son whist avec Ursule, avec lo médecin do Nemours et Bongrand, à co mot : « J'irai demain à la messe ! » dit par lo vieillard, lo juge do paix n'aurait pas réiiondu : « Vos héritiers no dormiront plus! » il devait suffire au sagaco et clairvoyant docteur d'un seul coup d'œil pour pénétrer les dispositions do ses héritiers à l'aspect do leurs figures. L'irruption do Zélie darys l'égliso , son regard que lo docteur avait saisi, celle réunion do tous les intéressés sur la place, et l'expression lie leurs yeux en apercevant Ursule, tout démontrait une huino fraîchement ravivée et des craintes sordides.
— C'est un fer à voiifs (alTairo à vous), mademoiselle, ro prit madame Crémière en intervenant aussi par une humble révérence. Un miracle no vous coûte guère.
— H appartient h Dieu, madame, répondit Ursule.
— Olil Dieu, s'écria Minoret-Levraull, mon beau-père disait (pi'il servait de couverture à bien des chevaux.
— Il avait des opinions do maquignon, dit sévèrement lo docteur.
— Eh bien ! dit Minoret à sa femme et à son flis, vous no venez pas saluer nuin oncl(<?
— J<^ no serais pas mallresse do moi devant celte sainte nilouclie 1 s'écria 'Mie. en ennuenanl son fils.
— Vous feriez bien, mon oncle, disait madame Massin, de ne fias aller h l'i'glise sans avoir un petit bonnet do velours unir; la |ii'in)isso est bien Inunide.
— Hall ! ma nièce, dit l(< bnidioriiiiu^ en regardant ceux qui rutcompuKiiaieiil, plus UM je serai coucIk', plus lAI vous danserez.
URSULE MIROUET.
H continuait toujours à marcher en entraînant Ursule, et se montrait si pressé qu'on les laissa seuls.
— Pourquoi leur dites-vous des paroles si dures? ce n'est pas bien, lui dit Ursule en lui remuant le bras d'une façon mutine.
— Avant comme après mon entrée en religion, ma liaino sera la môme contre les hypocrites. Je leur ai fait du bien à tous, je no leur ai pas demandé de reconnaissance ; mais aucun de ces gens-là ne t'a envoyé une fleur le jour de la fête, la seulo que je célèbre.
A une assez grande distance du docteur et d'Ursule, madame de Portenduère se traînait en paraissant accablée de douleur. Elle appartenait à ce genre de vieilles femmes dans le costume desquelles se retrouve l'esprit du dernier siècle, qui portent des robes couleur pensée, à manches plates et d'une coupe dont le modèle ne se voit que dans les portraits de madame Lebrun ; elles ont des mantelels en dentelles noires, et des chapeaux de formes passées en harmonie avec leur démarche lente et solennelle ; on dirait (lu'clles marchant toujours avec leurs paniers, et qu'elles les sentent encore autour d'elles, comme ceux à qui l'on a coupé un bras agitent parfois la main qu'ils n'ont plus; leurs figures longues, blâmes à grands yeux meurtris, au front lané, no manquent pas d'une certaine grâce triste, malgré dos tours de cheveux dont les boucles restent aplaties; elles s'enveloppent le visage do vieilles dentelles qui no veulent plus badiner le long des joues ; mais toutes ces ruines sont dominées par une incroyable dignité dans les manières et dans le regard. Les yeux ridés et rouges de cette vieille dame disaient assez qu'elle avait pleuré pendant la messe. Elle allait comme une personne troublée et semblait attendre quelqu'un, car elle se retourna. Or, madame do Portenduère se retournant était un fait aussi grave que celui do la conversion du docteur Minoret.
— A qui madame do Portenduère en veut elloî dit madame Massin on rejoignant les héritiers pétrifiés par les réponses du vieillard.
— Elle cherche le curé , dit le notaire Dionis qui se frappa le front comme un homme saisi par un souvenir ou par une idée oubliée. J'ai votre affaire à tous, et la succession est sauvée I Allons déjeuner gaîmenl chez madame Minorot.
Chacun peut imaginer l'empressement avec lequel les liéritiers suivirent le notaire h la poste. Goupil accompagna son camarade bras dessas bras dessous en lui disant à l'oreille avec un affreux sourire :
— Il y a de la crevette.
— Qu'esl-co que cola me fait? lui répondit le fils do famille en liaus,sant les épaules, je suis amoureux fou d'Es- Ihir, la plus céleste créature du monde.
— Qu'est-ce que c'est qu'Esther tout court? demanda Goupil. Je l'aimo trop pour lo laisser dindoiiner par dos créatures.
— Eslher est la passion du fameux Nucingen, et ma folie est inutil(>, car elle a posiliv(\m(!nt refusé de m'épouser.
— Les (illos folles do leur corps sont queUpu-fois sages de 1.1 ItMe, dit Goupil.
— Si tu la voyais seulement une Cois, tu no te servirais pas de parelltrs expressions, dit Iniigoureusenii-nl Di'sin».
— Si j(' te voyais briser (on avenir pour ce (piidoiln'tMro ipi'uno liinlalsie, reprit Goupil avec luie chaleur h laipiellK llonj^'rand eût peut-Airo i-lii pris, J'irais briser celle poiipiMi connue Varney brise Aniy llobsarl dans Ki'uilworlh I Ta femme doit ftlrc une d'AlKlemont, une madeiuoiselle du Rouvre, et to fairo arrivi'r n la dépulalion. Mon avenir est hypothé((ué sur In lien, et jo no to laisserai pas rommeltro ilo bûtiscs.
— Jo suis assez riche pour me conteulcr du bonheur, répondit Désiré.
— Ivh bien ! quo coniplolez-vous donc là? dit Zt'lio h (ioupil en hi^'lanl les deux amis restés au milieu do sa vasie cour.
Lo ilocteiir (lispjiriil dnnsla rue des llourgeois, et arriva tout aussi lastunii^it qu'un jeunu homme h la itmisoii où
s'était accompli, pendant la semaine, l'étrange événement qui préoccupait alors toute la ville de Nemours, et qui veut quelques explications pour rendre cette histoire et la communication du notaire aux héritiers parfaitement claires.
Le beau-père du docteur, lo fameux claveciniste et facteurs d'insirumens Valentin Mirouët, un do nos plus célèbres organistes, était mort eu 1785, laissant un fils naturel, le fdsde sa vieillesse, reconnu, portant son nom, mais excessivement mauvais sujet. A son lit de mort, il n'eut pas la consolation de voir cet enfant pâté. Chanteur et compositeur, Joseph Mirouët, après avoir débuté aux Italiens sous un nom supposé, s'était enfui avec une jeunç fille en Allemagne. Le vieux facteur recommanda ce garçon, vraiment plein de talent, à son gendre, en lui faisant observer qu'il avait refusé d'épouser la mère pour ne fair<> aucun tort à madame Minoret. Le docteur promit de donner à ce malheureux la moitié de la succession du facteur, dont le fonds fut acheté par Erard. Il fit chercher diplomatiquement son beau-frère naturel, Joseph Mirouët ; mais Grimm lui dit un soir qu'après s'ôlre engagé dans un régiment prussien, l'artiste avait déserté, prenait un faux nom et déjouait toutes les recherches.
Joseph Mirouët, doué par la nature d'une voix séduisante, dune taille avantageuse, d'une jolie figure, et pardessus tout compositeur plein do goût et de verve, mena pendant quinze ans cette vie lioht'niienne que le Berlinois lloflmann a si bien décrite. Aussi, vers quarante ans, futil en proio à de si grandes misères, qu'il saisit en 1806 l'occasion de redevenir Français. Il s'établit alors à Hambourg, où il épousa la fille d'un bon bourgeois, folle de musique, qui s'éprit de l'artiste dont la gloire était toujours en perspective, et qui voulut s'y consacrer. Mais après quinze ans de malheur, Joseph Mirouët ne sut pas soutenir le vin de l'opulence; son naturel dépensier reparut; et, tout eu rendant sa femme heureuse, il dépensa sa fortune en peu d'années. La misère revint. Le ménage dut avoir traîné l'existence la plus horrible pour que Joseph Mirouët eu arrivûl à s'engager comme musicien dans un régiment français. En 1813, par le plus grand des hasards, le chirurgien-major do ce régiment, frappé de ce nom de Mirouët, écrivit au docteur Minoret auquel il avait des obligations. La réponse ne se fit pas attendre. En 1814, avant la capitulation de Paris, Joseph Mirouët eut cl Paris un asile où sa femme mourut en donnant lo jour à uno petite fille que le docteur voulut appeler Ursule, lo nom do sa femme. Le capitaine de musique ne survécut pas à la mère, épuisé connue elle de fatigues et do misères. En mourant, l'inlorluné musicien légua sa fille au docteur, qui lui servit do parrain, malgré sa répugnance pour ce qu'il appelait les momeries do l'Eglise. Après avoir vu périr successivement ses enfans par des avorlemens, dans des couches laborieuses ou pendant leur première anni'c, lo doctPur avait attendu l'elTet d'une dernière cxpérieiico. Quand uno femme malingre, nerveuse, deliiale, débute par une fausse couche, il n'est pas rare de la voir so conduire dans sfs grossesses et dans ses enfantemens comme s'élait conduite Ursule Minoret, malgré les soins, les observations et II science de son mari. Le pauvre homme s'i'tall souvent re|)rocli(i leur mutuelle persistance Il vouloir des enfans. L(> ilernier, conçu après un ri'|)os do deux ans, était mort pendant l'année 17'.t*2, virtinie de l'état nerveuï île la mère, s'il faut donner raison aux physiologistes qui pensent (ine. ilans le phiMiomène iiiexpliralilo de la géni'ration, l'eufaut lient au père par le sang et il la mère par le système nerveux. Force de renoiu'er an\ joiiis- .siinces du sentiment le plus luiissjint rhe/ lui, l.i bienl'aisanco fut sans doute pour le docteur une i(>vanclie de si patorniti' trompi'e. Durant sa vieconjuKalr. si iTuelleineiit aKiti'-e, le docteur avait, pardessiistout, di'sirt^ une petite lllle blonde, une de ces lli'iirscpii fout la joie d'une lu.lison ; il accepta donc avec boiilieur le legs qui> lui lit Jos(>pli Mirouët, el reporta sur l'orplieline les rspi-rances de ses rAves ('•vanoiiis. Peiulaiil deux ans il assista, coiiinie III jadis Caton pour 1'oiii|m'i', aux pins minutieux «létails de la vie d'Ursule; il ne voulait pas quo la nourrice lui doniifll
DE BALZAC
à teter, la levât, la couchât sans lui. Son expérience, sa science, tout fut au service de cet enfant. Après avoir ressenti les douk'urs, les alternatives de crainte et d'espérance, les travaux et les joies d'une mère, il eut le bonheur lie voir dans cette tîlle de la blonde Allemagne et de l'artiste français, une rigoureuse vie, une sensibilité profonde. L'heureux vieillard suivit avec les sentimens d'une mèie les progrès de cette chevelure blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux légers et fins, si caressans aux doigls qui les caressent. Il baisa souvent ces petits pieds nus dont les doigts, couverts d'une pellicule sous laquelle le sang se voit, ressemblent à des boutons de rose. Il était fou de cette '('f'iite. Quand elle s'essayait au langage ou quand elle arrèlait ses beaux yeux bleus, si doux, sur toutes choses, en y jetant ce regard songeur qui semble être l'aurore de la pensée et qu'elle terminait par un rire, il restait devaui elle pendant des heures entières cherchant avec Jordy les raisons, que tant d'autres appellent des caprices, cachées sous les moindres phénomènes de celte délicieuse phase de la vie où i'enfant est à la fois une fleur et un fruit, une intelligence confuse, un mouvement perpétuel, un désir violent. La beauté d'Ursule, sa douceur, la rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu changer pour elle les Ijis de la nature : il dit quel(|uefois au vieux Jordy avoir mal dans ses dents quand Ursule (àisait les siennes. Lorsque les vieillards aiment les enfans, ils ne mettent pas de bornes à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres ils font taire leurs manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé. Leur expérience, leur indulgence, leur patience, toutes les acquisitions do la vie, ce trésor si pénihlement amassé, iis le livrent à cette jeune vie par laquelle ils se rajeunissent, et suppléent alors à la maternité par l'intelligence. Leur sagesst^, toujours éveillée, vaut l'intuition de la mère; ils se rappellent les délicatesses qui chez elles sont de la divination, et ils les portent dans l'exercice d'uni; compassion dont la force se développe sans doute en raison do ccito immense f&iblesso. La lenti'ur de leurs niuuvemens remplace la douceur matoniello. Enfin chez eux comme chez les enfans, la vie est réduite au simple; et, si le sentiment rend la mère esclave, le détachcmeul de (oute passion et l'absence de tout intérêt permel- Icnl au vieillard de so donner en entier. Aussi n'est-il [jas rare de voir les onlans s'entendre avec les vieilles gi'ns. Lo vieux militaire, le vieux curé, le vieux docteur, heureux des caresses et des coquelleries d'Ursule, ne se lassaient jamais d<' lui répondre ou de jouer avec elle. Loin do les impatii-nler. I.i pétulance do cette eiilanl les charmait, et ils SJili-jliiistfieiil à tous ses désirs en faisant de tout un sujet d instruction. Ainsi cette petite; grandit environnée do vieilles gens qui lui souriaient et lui faisaient comme plusieurs mères autour d'i'lh", également altenlives et [irévoyaiites. Grâce il ci'tl<; savante éducation, l'âme d'Ursulo s<! développa dans la sphère (|ui lui tonvi-nail. Cette planto rare n-ncontra son terrain spécial, aspira les élémeiii de sa vraie vio et s'assimila li's flots de son soleil.
— I)ans quelle religion élèverez-voiis celle polilo? demanda I ahlié Chaperon ."i Minoret quand Ursule eut six ans.
— Dans la vitre, n'-roiidit lo médeein.
Alliée /i In faron de monsieur de Wolmor dans la Nnutelh IléloiM, il ne se reronmil pas le droit de priver Ur- Mi|.' (les héni'dces olfiTts p,ir la relifjien callidllquf. I.e médecin, us^is sur un banc aunlessous do la feni^lre du catiiiiet chiDoin, NOHeDlit alors la main pressée par la main du curé.
— Oui, curé, loules les fdis rpi'elln me parlera de Dieu, jt! la ri'iivorroi h son anii Snpron, dit-il en iniii.iiil le fi.irler cnliiiiin d'Orsiile, je veux voir si le sciitiiiieiil rcllf;(<Mix KsI inné. Auwi n'ni-jo rien fait pour, ni rienccinlre les lendamesdi, celle jr-une âme ; mais Je vous al dcjh nomnui dans mon i/jîiir son pèrn «.pirilui'l.
— Ceci vim.Hw^r.i coiiq.le p.ir Dlcii. je l'espère, répondit lalihi! (.hajxTon en Iripimiit iliMicenieiit ses mains l'une coiilre j'aulre et les élrvnnl vern le ciel comme s'il faisait une court» prière iiieiilale.
Ainsi, dès l'âge de six ans, la petite orpheline tomba sous le pouvoir religieux du curé, comme elle était déjà tombée sous celui de son vieil ami Jordy.
Le capitaine, autrefois professeur dansune des anciennes écoles militaires, occupé par goût de grammaire et des différences entre les langues européennes, avait étudié le problème d'un langage universel. Ce savant homme, patient comme tous les vieux maîtres, se fit donc un bonheurd'apprendre à lire et à écrire à Ursule en lui apprenant la langue franeaise et ce qu'elle devait savoir de calcul. La nombreuse bibliothèque du docteur permit de choisir entre les livres ceux qui pouvaient être lus par un enfant, et qui devaient l'amuser en l'instruisant. Le militaire et le curé laissèrent cette intelligence s'enrichir avec l'aisance et la liberté que le docteur laissait au corps. Ursule apprenait en se jouant. La religion contenait la réflexion. Abandonnée à la divine culture d'un naturel amené dans des régions pures par ces trois prudens instituteurs, Ursule alla plus vers le sentiment que vers le devoir, et prit pour règle de conduite la voix do la conscience plutôt que la loi sociale. Chez elle, le beau dans les sentimens et dans les actions devait être spontané : le jugement confirmerait l'élan du cœur. Elle était destinée à faire le bien comme un plaisir avant de le faire comme une obligation. Cette nuance est le propre de l'éduration chrétienne. Ces principes, fout autres que ceux à donner aux hommes, convenaient à une femme, le génie et la conscience de la famille, l'élégance secrète de la vie domestique, enfin presque reine au sein du ménage. Tous trois [n-océdèrent do la même manière avec cet enfant. Loin de reculer devant les audaces de l'innocence, ils expliquaient à Ursule la fin des choses et les moyens connus en ne lui formulant jamais que des idées justes. Quand, à propos d'une herbe, d'une fleur, d'une ■ étoile, elle alluit droit à Dieu, le professeur et le médecin lui disaient que le prêtre Seul pouvait lui répondre. Aucun d'eux n'empiéta sur le terrain des autres. Le parrain se chargeait de tout le bien-être matériel et des choses do la vie; l'instruction regardait Jordy ; la morale, la métaphysique et les hautes questions appartenaient au curé. Cette belle éducation ne fut pas, comme il arrive souvent dans les maisons les plus riches, contrariée par d'imprudens serviteurs. La Bougival, sermonnée à ce sujet, et trop simple d'ailleurs d'esprit ef do caractère pour intervenir, no dérangea point l'œuvre de ces grands esprits. Ursule, créature privili^giée, eut donc autour d'elle trois bons génies à qui son beau naturel rendit toute tâche douce et facile. Celle tendresse virile, cette gravité tenipérée par les sourires, celte liherli' sans danger, ce soin perpétuel de l'ûmo et du corps firent d'elle, à l'âge do neuf ans, une enfant accomplie et charmante ?i voir. l'ar malheur, cette trinité paternelle se rompit. Dans l'année suivante, le vieux capitaine mourut, laissant au docteur et au curé son ceuvre à continuer, après en avoir accompli la p;irlie la plus dil'dcile. Les fleUrs devaient naîlre d'elles-mêmes dans un terrain si bien {iréparé. Le gentilhomme avait, pendant Jieuf ans, économisé mille fiancs par an, pour léguer dix mille francs h sa pefile Ursule, afin qu'elln conservât de lui un souvenir pemlant toute sa vie. Dans un testament dont les motifs étaient touchans, il invitait sa légataire h se servir uniquement pour sa toilette des (|ualro on cinq cent francs de renie que rendrait ce petit capital. Quand le juge de paix mit les scellé'S chez son vieil ami. l'on trouva dans un caliMiet où jamais il n'avait laissé [lénélrer personne unn grande <|uantité de joujoux dont beaucoup (^laienl brisés, et cpii tous avaient servi, îles jnlijoux du temps passé pieu- M'inenl conservés, el fpii> monsieur Dongrand devait brrtier lui-même, h la prièri' du pauvre capitaine. Vers cette époque, elle dut lliire sa première communion. L'abbé Chaperon employa toute une aniK-e â l'iiislruction de celle jeune lllle, chezcpii le ceriiret l'idlelligimce. si di'velnppi^, innis si prudemment mainir'nus l'un par l'autre, evige.iient nui' nouri'ilure spiriliirlle particulière. Telle fut celte initiallon /i la (Minnaissimce des choses divinc.<i, i|un depuis celle époque oii l'âfiio prend sa formo veligieuso, Ursulo
DESULE MIROUET.
devint la pieuse et mystique jeune fille dont le caractère tu. toujours au-dessus dos événemens, dont le cœur domina toute adversité. Ce fut alors aussi que commença secrèlement entre cette vieillesse incrédule et cette enfance pleine de croyance une lutte pendant longtemps inconnue S celle qui la provoqua, meus dont le dénoûment occupait toute la ville, et devait avoir tant d'influence sur l'avenir d'Ursule en déchaînant contre elle les collatéraux du docteur.
Pendant les six premiers mois de l'année 1824, Ursule pas^a presque toutes ses matinées au presbytère. Le vieux médecin devina les intentions du curé. Le prêtre voulait faire d'Ursule un argument invincible. L'incrédule, aimé par sa filleule comme il l'eût été de sa propre fille, croirait h celte naïveté, serait séduit par les touchans efTets de la reli^on dans l'/imo d'une enfant dont l'amour ressemblait h ces arbres des climats indiens toujours chargés de fleurs et de fruits, toujours verts cl toujours embauuiés. Une Ijelle vie est plus puissante que le plus vigoureux raisonnement. On ne résiste pas aux charmes de certaines images. Aussi le docteur eut-il les yeux mouillés de larmes, sans savoir pourquoi, quand il vit la fille de son cœur partant pour l'église, habillée d'une robe de crêpe blanc, chaussée do souliers de satin blanc, parée de rubans blancs, la tûtc ceinte d'une bandelette royale attachée sur le côté par un gros nœud, les mille boucles de sa chevelure ruisselant sur ses belles épaules blanches, le eorsage bordé d'une ruche ornée do comètes, les yeux étoiles par une première espérance, volant grande et hourcasc à une première union, aimant mieux son parrain depuis qu'elle s'était élevée jusqu'à Dieu. Quand il aperçut la pensée de l'éternité donnant la nourriture à cette ûme jusqu'alors dans les limbes de l'enfance, comme après la nuit lo soleil donne la vio à la terre; toujours sans savoir pourquoi il fut fAché de rester seul au logis. Assis sur les marches de son perron, il tint pendant longtemps ses yeux fixés sur la grille entre les barreaux de laquelle sa pupille avait disparu on lui disant : — Parrain, pourquoi ne viens-tu pas? .le serai donc heureuse sans toi? Quoique ébranle'- jusque dans ses racines, l'ortîueil de l'encyclopédiste ne n('chit point encore. Il se promena cependant de (iaçon à voir la procession des communiant, et distingua sa pefite Ursule brillante d'exaltation sous k'i voile. Elle lui lança un regard ins|)iré qui remua, dans la partie rocheuse do son cœur, le coin fermé h Dieu. Mais le déiste tint bon, il se dit : — Momeries ! Imaginer qu<\ Vil exisU" un ouvrier des Mondes, cet organisateur do l'infini s'occupe de ces niaiseriCNl... Il rit et continua sa promenade sur les hauteurs qui <lominenl la route du GAtinais, ofi les cloches sonnées en volée répandaient au loin la joie des famillas.
I.e bruit du trictrac est insupportable aux personnes qui m? savent pas c» ji'u, l'un des plus dilTiciles qui existent. Poumn fiasptuiuyersa pupille, h ipii l'excessivodélicalesso du ses organe.s et de ses nerfs no permetiajt pas d'entendre impunément vt>n mouvemens et r(> pjirla};'* dont la raison est incîonnue, le curé, l(< vieux Jordy cpininl il vivait, ft le dorU'ur, atlenilaient toujours que leur ini.iiil liU courhén ou eu proniffiadi". Il arrivait alur-- .i>si',' sauvent cpie la partie élail encore en Irniii (|unnd Ursule v iilrait : elle s»» résigtiail alors avec une ^rAce Inllnut, et se niella,; aupr^!t de la léiiêtre h liavalller. l-.llo avait delà n'iiii^nance pour coji'u, dont les conimenceiueiis sont ru elfel nides et inaccessibles A heauciiu(p d'iiilelligiTice'*, it si dil1icile-s h vaincre que, si l'on ne fir 'iid pas l'haliitude de c^> Jeu pendant la Jeunesse, il est pres<|ue impnssilili' plim lard di' ra[>pr>-mir<?. Or, lo soir do su première cniiunuiiKiu, ipiand Ursule revint chez son tuteur, seul pour va^Uo .soiuo, «jIIo mil le trictrac div.inl le vi.'illard.
— Voyons, a ipii lo dé? dit-elle.
— Ursule, reprit le docteur, n'esl-co pan un péclu^ de te iniii|uer de ton parrain le jour do la première comniuiiiou?
— ,Ie ne mi> mw|iie point, dit-olle en s'aR>feyanl ; J«» lu» duis/i vos plaisirs, vuu.sqiii veilli'/ h luus les imji'Iis, Quand
monsieur Chaperon était content il me donnait une leçon de trictrac, et il m'a donné tant de leçons que je suis en état de vous gagner... Vous ne vous gênerez plus pour moi. Pour ne pas entraver vos plaisirs, j'ai vaincu toutes lesdifiicultés, et le bruit du trictrac nie plait.
Ursule gagna. Le curé vint surprendre les joueurs et jouir de son triomphe. Le lendemain Minoret, qui jusqu'alors avait refusé de faire apprendre la musique à sa pupille, se rendit à Paris, y acheta un piano, prit des arrangemens à Fontainebleau avec une maîtresse, et se soumit à l'ennui que devaient lui causer les perpétuelles études de sa pupille. Une des prédictions de feu Jordy le pbrénologisie se réaUsa : la petite fille devint excellente musicienne. Lo tuteur, fier de sa lilleule, faisait en ce moment venir de Paris uno fois par semaine un vieil allemand nommé Schmucke, un savant professeur d& musique, et subvenait aux dépenses de cet art, d'abord jugé par lui tout à fait inutile en ménage. Les incrédules n'aiment pas la musique, céleste langage développé par le catbolicisme,qui a pris les noms des sept notes dans un de ses hymnes : chaque note est la première syllabe des sept premiers vers de l'hymne à saint Jean. Quoique vive, l'impression produite sur le vieillard par la première communion d'Ursule fut passagère. Le calme, le contentement que les œuvres de la religion et la prière répandaient dans cette âme jeune, furent aussi des exemples sans force pour lui. Sans aucun sujet de remords ni de repentir, Minoret jouissait d'une sérénité parfaite, lin accomplissant ses bienfaits dans l'espoir d'une moisson céleste, il se trouvait plus grand que le catholique, auquel il reprochait toujours de faire de l'usure avec Dieu.
— Mais, lui dis;iit l'abbé Chaperon, si les hommes voulaient tous se livrer à ce commerces avouez (|ue la société serait parfaite ? il n'y aurait plus de malheureux. Pour être bienfaisant à votre manière, il faut être un grand philosophe ; vous vous élevez h votre doctrine par lo. raisonnement, vous êtes une exception sociale ; tandis qu'il suffit d'être chrétien pour être bienfaisant à la nôtre. Chea vous c'est un etfort ; chez nous, c'est naturel.
— Cela veut dire, curé, que je pense et que vous sentez, voilà tout.
Cependant, à douze ans, Ursule, dont la finesse et l'adresso naturelle à la femme étaient exercées par uno é<iucation supérieure, et dont le sens dans toute .sa fleur était éclairé par l'esprit religieux, do tous les genres d'esprit le plus délicat, finit par comprendre iiue sou parrain no croyait ni à un avenir, ni à l'innnortalité de l'Aïue, ni à une Providence, ni à Dieu. Pressé do questions par l'innocente créature, il fut impossible au docteur di' cacher plus longtemps ce fatal secret. La naïve consternation d'Ursule le lit d'abord .sourire; mais en la voyant (pielquefois triste, il comprit tout ce que cette tristesse annonçait d'alfoction. Des tendresses absolues ont horreur de toute espèce de désaccord, même dans les idées qui leur .sont étrangères. Parf us lo docteur se prêta comme à des car.'.sses aux raisons do .sa llUo adoptive dites d'une VDix tendre et douce,, exhalées par lo senfiment le plus anient et te plus pur. Les croyans et les incrédules parlent deux langues dilléreules et ni' peuvent se comprendre. ].a lilleule. en (il.iidant la cau.se de Dieu, maltnitait .son parrain, comme un entant gAté lualtraitt^ quelquefois .sa mère. Le curé blAina douo»»ment Ursul(>, et lui dit (juc Dieu se ré.servait d'iiumilior ces esprits superbes. Li jouno lllle ri'pondit ■'» ihapi.ruu ijue David avait abattu (iolialli. Cette dissidence reliKieu.so, «os regrets de l'enfant qui voulait entraîner son tuteur à Dieu, furent les seuls chagrins de c<'tt<< vie intérieure, si douce et si pleine, dérobée aux regards de la petite villi< curiou.so. Ursule grandissait, .S4> développait, devi nail la jeune tillo modeste et cliréliennomeiil instruite que l)<'>sin'- jivail admirée au sortir de l'église. Ui culture des fleurs dans l' jardin, la musique, les plaisirs de son tuteur, el tous les petits .soins qu'Ursule lui r<-iiilait, car elle avait soulagé la nniigi\.'il en .><'orcu|>ant de lui, rempli.>vsjijeiil les lienrex, les jours, livs mois, de celli' existence calim». Né.iniiioiii.s, depuis un nn, (|uelques triuililcs rho]; Ursule avaient ia
DE BALZAC
quiété le docteur: mais la cause en était si prévue, qu'il ne s'en inquiéta que pour surveiller la santé. Cependant cet observateur sagace, ce profond praticien crut apercevoir que les troubles avaient eu quelque retentissement dans le moral. Il espionna naturellement sa pupille, ne vit autour d'elle personne digne de lui inspirer de l'amour, et son inquiétude passa.
En ces conjonctures, un mois avant le jour où ce drame commence, il arriva dans la vie intellectuelle du docteur un de ces faits qui labourent jusqu'au tuf le champ des convictions et le retournent; mais ce fait exige un récit succint de quelques événemens de sa carrière médicale qui donnera d'ailleurs un nouvel intérêt à cette histoire.
Vers la fin dudix-huitième siècle, la Science fut aussi protondément divisée par l'apparition de Rlesmer, que l'Art de fut parcelle de Gluck. Après avoir retrouvé le magnétisme, Mesmer A'int en France, où depuis un temps immémorial les inventeurs accourent faire légitimer leurs découvertes. La France, grâce à son langage clair, est en quelque sorte la trompette du monde.
— Si l'homéopathie arrive à Paris, elle est sauvée, disait dernièrement Hahnemann.
— Allez en France, disait monsieur do Metternich à Gali, et si l'on s'y moque de vos bosses, vous serez illustre.
Mesmer eut donc des adeptes et des anlagonistes aussi ardensquelcs piccinistes contre les gluckisles. La France savante s'émut, un débat solennel s'ouvrit. Avant rarrêt, la Faculté de médecine proscrivit en masse le prétendu charlalanisnip de Mesmer, son baquet, ses ûïs conducteurs et ses théories. Mais, disons-le, cet Allemand compromit malheureusement sa magnifique découverte par d'énormes prétentions [lécuniaires. Mesmer succomba par l'incertitude des faits, par l'ignorance du rôle que jouent dans la nature les fluides impondérables alors inobservés, par son inaptitude h rechercher les côtés d'une science à triple face. Le magnétisme a plus d'une application; entre les mains de Mesmer, il fut, par rapport h son avenir, ce que le principe est aux effets. Mais, si le trouveur manqua de génie, il est triste pour la raison iiumaino et pour la Franco d'avoir à constater qu'une science contemporaine des sociétés, également cultivée par l'Egypte et par la Chaldée, par la Grèce ot jinr l'Inde, éprouva dans Paris en plein dix-huitième siècle le sort qu'avait eu la vérité dans la personne de Galilt-'. au seizième, cl que le magiK'lismc y lut repoussé par les doubles atteintes des gens religieux et des philosophes matérialistes également alarmés. Le magnétisme, la science làvorite de Jésus, et l'une des puissances divines remises aux apiMrcs, ne paraissait pas [ilus prévu par l'Église que par les disciples de Jean-Janjucs et de Voltaire, de Locke et de Condillac. L'Fncyclopédie cl le ( lergé ne s'accommodaient pas de ce vieux pouvoir humain (jui sembla si nouveau. L''s miracles des convulsionnaires étouffés par l'Èt^lise et par l'indifférence des sa vans, malgré les écrits précieux du conseiller ("xirré de Montgeron, furent une première sfinunation (le faire des expériences sur les fluides humains ipji donnenl le pouvoir d'oppo:er assez de forces inlérii'uri's pour annuler les douleurs causées par des ;igeiis extérieurs. Mali il aurait fallu reronnalln; l'existence lies fluides intangibles, in\lM|.les, inipondénibles, trois négalions dans les(|uc'lles l:i scieni-e d'alors voulait voir un(( déllnilion du vide. Dans la philosophie moderne le vide n'existe pas. Dix pieds de vide, le monde crouh^l Surtout [Kinr II s iiialériulisles, le momli' est plein, tout se tient, tout s'enchaîne et tout est machiné. « Le monde, <li.Miil Diderot, comme effet du hasard, est plus explicable (pie Dieu. iM multiplicité di's causes, et le nombre incommeiisuiable de jels qiie suppose 1(. |i,is/ird, expli(pie la cn'/iliun. Soient donnés jftii.'idi- cl ions lis caractères nécessaires h sa composllion, .si vous m'olfrez le temps cl l'espace, ?i force de jelor le.H lettres, j'ath inilrai la combinaison Ijiéiilo. » Ces malheureux, (|ul déillan ni Iniil plulnl que d".idiiiellre un Dieu, reculai, iil aus,i devant la divisilidilé Inliiiie de la matière que comporte la nature des forces impinnli'Tables.
Locke et Condillac ont alors retardé de cinquante ans l'immense progi-ès que font en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d'unité due au grand Geoffroy Saint- Hilaire. Quelques gens droits, sans système, convaincus par des faits consciencieusement étudiés, persévérèrent dans la doctrine de Mesmer, qui reconnaissait en l'homme l'existence d'une influence pénétrante, dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la volonté, curative par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de guérir. Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer, furent dus à messieurs de Puységur et Deleuze ; mais la Révolution mit à ces découvertes un temps d'arrêt qui donna gain do cause aux savaus et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyans se trouvèrent des médecins. Ces (iissidens furent, jusqu'à leur mort, persécutés par leurs confrères. Le corps respectables des médecins do Paris déploya contre les mesmériens les rigueurs des guerres religieuses, et fui aussi cruel dans sa haine contre eux qu'il était possible de l'être dans ce temps de tolérance voltairienne. Les docteurs orthodoxes refusaient de consulter avec les docteurs qui tenaient pour i hérésie mesmérienne. En 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l'objet de celte proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution n'éteignirent pas cette haine scientifique. Il n'y a que les prêtres, les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours terrible. Mais aussi les idées ne seraient-elles pas plus implacables que les choses ? Le docteur Bouvard, ami de Minoret, donna dans la foi nouvelle, el persévéra jusqu'à sa mort dans la science à laquelle il avait sacrifié le repos de sa vie, car il fut une des hétes noires do la Faculté de Paris. Minoret, l'un des plus vaillans soutiens des encyclopédistes, le plus redoutable adversaire de Deslon, le prévôt de Mesmer, et dont la plume fut d'un poids énorme dans cette querelle, se brouilla sans retour avec son camarade ; mais il fit plus, il le persécuta. Sa conduite avec Bouvard devait lui causer le seul repentir qui pût troubler la sérénité de son déclin. Depuis la retraite du docteur Minoret à Nemours, la science des fluides impondérables, seul nom qui convienne au magnétisme si étroitement lié par la nature de ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, faisait d'immenses progrès, malgré les confiuuelles railleries de la science parisienne. La phrénologie cl laphysiognomonie, la science de Gall el celle deLavaler, qui sont jumelles, dont l'une est à l'autre ce que la cause est à l'eftiel, démontraient aux yeux de plus d'un physiologiste les traces du fluide insaisissable, base dos phénomènes do la volonté humaine, ej d'où résultent les passions, les habitudes, les formes du visage el celles du crâne. Enfin, les iaits magnéUques, les miracles du somnambulisme, ceux do la divination et do l'extase, qui (lermetlent de pénétrer dans le nioiul(> spirituel, s'accumulaient. L'histoire étrange des apparitions du fermier Martin si bien constatées, el l'enlrevue do ce paysan avec Louis XVIII; la connaissance des relations de Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne ; les récits de Walter Scott sur les eft'ets de la féconde rue; l'exercice des pro^ligieuses faculU's de quelques difcurfile bonne aventure qui confondvui en iinesiMile scirncr la chironuiiicie, la cartoinnncie et l'horoscopie; li's faits de calale|isii' et ceux de la mise en luuvre des |iroprieli's du diaphragm(^ par certaines alfections morbides; ces pbéiuimc-nesau moins curieux, tous émanés de In même source, sapaient bien des doutes, emmenaient les plus indlivr-reus sur le lorrain des expériences. Minoret ignorait ce inouvonienldes esprits, si grand dans h' nord d(> l'Ilurope, encore si liiibleen France, où s(> [lassaienl néanmoins di^ ces laits quulillt's de merveilleux par les observateurs superliciels, el qui tombent comme des pi(<rres nu fond de la nier, dans le toiuiiilliiii des (''viMiemens parisiens.
Au ciininiencemenl do cette année, le repos de l'nnlimesmérien fui trimblo par lu li'ttre suivante :
URSULE MIROUET.
« Mon vieux camarade,
» Toute amitié, même perdue, a des droits qui se prescrivent difficilement. Je sais que vous vivez encore, et je me souviens moins de notre inimitié que de nos beaux jouis au taudis de Saint-Julien-le-Pauvre. Au moment de m"en aller de ce monde, je liens à vous prouver que le magnétisme va constituer une des sciences les plus importantes, si toutefois la science ne doit pas être wie. Je puis foudroyer voire incrédulité par des preuves positives. Peutêtre devrai-je à votre curiosité le bonheur de vous serrer encore une fois la main, comme nous nous la serrions avant Mesmer.
» Toujours à vous,
» BOCVARD. »
Piqué comme l'est un lion par un taon, l'anti-mesmérien bondit jusqu'à Paris et mit sa carte chez le vieux Bouvard, qui demeurait rue Pérou, près de Sainl-Sulpicc. Bouvard lui mit une carte à son hôtel, en lui écrivant : « Demain, à neuf heures, rue Saint-Honoré, en face l'Assomption. » Minorel, redevenu jeune, ne dormit pas. Il alla voir les vieux médecins de sa connaissance et leur demanda si le monde était bouleversé, si la médecine avait une école, si les quaire Facultés vivaient encore. Les médecins le rassurèrent en lui disant que le vieil esprit de résistance existait; seulement, au lieu de persécuter, l'Académie de médecine et l'Académie des sciences poullaient de rire en rangeant les faits magnétiques parmi les surprises de Cornus, do Comte, de Bosco, dans les jongleries, la prestidigitation, et ce (lu'on nomme la physique amusante. Ces discours n'empêchèrent point le vieux Minoret d'aller au rendu/-voiis que lui donnait le vieux Bouvard. Après quarante-quatre années d'inimitié, les deux antagonistes se revirent sous une porto cochcre de la rue Sainl-Honoré. Les Français sont trop continuellement distraits pour se haïr pendant longtenqis. A Paris surtout, les faits étendent trop l'espace et font en politique, en littérature et en .science la vie trop vaste pour que les hon'^y;^; n'y trouvent pas des pays à conquérir où leurs prétentions peuvent réj,'ner à l'aise. La haine exige tant de forces toujours armées, que l'on s'y met plusieurs quand on veut liair (lendanl longtemps. Aussi les Corps peuvent-ils seuls y avoir de la mémoire. Après quarante-quatre ans, P.obes- (lieiTo l't Danton s'embiasscraient. O'pendant, chacun otC deux docteurs garda .sa main .sans l'oifrir. Bouvard le premier dit li Minoret :
— Tu te portes h ravir.
— Oui, pas mal, et toi ? répondit Minoret une fois la glace romjiue.
— Moi, comme tu vois.
— Le riiîignétismi! cmpôche-l-il de mourir? demanda Minorut d'un ton plaisant mais sans aigreur.
— Non, mais il a failli m'empAclicr de vivre.
— Tu n'es donc jiiis riche? lit Minoret.
— ilahl dil Bouvard.
— lih hiiiil ji' suis riche, nioil .s'écria 'rfinoret.
— Co n'est pas l'i t<'» fortune, mais .t ta conviction que j'en veux. Viens, répondit BouvanJ,
— Olil l'cnlétél s'écria Miuo'.ii.
I.f mrsmérii'n cnli-.iina l'irKv.i'dulc dans un escalier assez (it)scur, et lu lui lit monter avec précitution ju.squ'aii quatrième élag''.
i:n r(! moment se produi.soit h Paris un homme oxlraorijinairo, doué par la foi d'une incaleulahle puissance, et disposant des pouvoirs niiij;iu'!h(pies cl.ins toutes leurs ap- [iliealioiiM. Non-seulement ce gr.iiid inconnu, i|ui vit encore, guéris.sail par lui-ml^me h dislanco les maladies les plus cruellns, les plus iiivelerée», soudainement et radic^ileiiient, comme jadis le Suiveur deshomines, maisencorn il produisait lll^lillllHn|■■lllenl les phéDouièiies le.s plus curieux du soiiiiiaiiiliulisine en ilompl.inl |c, volontés les plus rebelles. 1^ |)liysioiiomiei|ii cnl inconnu, qui dit no relever
que de Dieu et communiquer avec les anges comme Swedenborg, est celle du lion : il y éclate une énergie conccnt trée, irrésistible. Ses traits, singulièrement contournés, onun aspect terrible et foudroyant ; sa voix, qui vient des profondeurs de l'être, est comme chargée du- fluide magnétique, elle entre en l'auditeur par tous les pores. Dégoûté do l'ingratitude publique après des milliers de guérisons, il s'est rejeté dans une impénétrable solitude, dans un néant volontaire. Sa toute puissante main, qui a rendu des fdles mourantes à leurs mères, des pères à leurs enfans éplorés, des maîtresses idolâtrées à des amans ivres d'amour ; qui a guéri les malades abandonnés par les médecins, qui faisait chanter des hymnes dans les synagogues, dans les temples et dans les église?, par des prêtres de difîérens cultes, ramenés tous au même Dieu par le même miracle; qui adoucissait les agonies aux mourans chez lesquels la vie était impossible; cette main souveraine, soleil de vie qui éblouissait les yeux fermés des somnambules, ne se lèverait pas pour rendre un héritier présomptif à une reine. Enveloppé dans le souvenir de ses bienfaits comme dans un suaire lumineux, il se refuse au monde et vit dans le ciel. Mais à l'aurore de son règne, surpris presque de son pouvoir, cet homme, dont le désintéressement a égalé la puissance, permettait à quelques curieux d'être témoins do ses miracles. Le bruit de cette renommée, qui fut immense et qui pourrait renaître demain, réveilla le docteur Bouvard sur le bord de la tombe. Le mesmérien, persécuté, put enfin voir les phénomènes les plus radieux de cette science, gardée en son cœur comme un trésor. Les malheurs de ce vieillard avaient ému le grand inconnu, qui lui donna quelques privilèges. Aussi Bouvard subissait-il, en montant l'escalier, les plaisanteries de son vieil antagoniste avec une joie malicieuse. Il no lui répondit que par des : « Tu vas voir 1 lu vas voiri » et par ces petits hochemens de tête que se permettent les gens sûrs de leur fait.
Los deux docteurs entrèrent dans un appartement plus que modeste. Bouvard alla parler pendant un moment dans une chambre à coucher contiguë au salon où alten- ,iaii iHuiurec, dont la di'liance s'éveilla ; mais Bouvard vint aussitôt le prendre et l'introduisit dans cette chambre, où se trouvaient le mystérieux swedenborgiste et une femme assise dans un lauteuil. Cette femme ne se leva point et ne parut pas s'apcrci'voir de l'entrée des deux vieillards.
— Comment! plus de baquets? fit Minoret en souriant.
— Uien que le pouvoir de Dieu, répondit gravement le sw-'denboigiste, qui parut à Minoret être âgé decinciuante ans.
Les trois hommes s'assirent, et l'inconnu se mit ii c»mser. On parla pluie et beau temps, ;i la grande surprise du vieux Minoret, ()ui se crut mystifié. Le swedenborgiste (piestionna le visiteur sur ses opinions srientifl(|ues, et semblait évidemment prendre le loiiips de l'examiiuM'.
— Vous venez ici en simple curieux, monsieur, dit-il enfin. Je n'ai pas l'iiabituiie de prostituer une puissinre qui, dans ma conviclinu, ('maiie d(> Dieu ; si j'en taisais un usage frivole ou mauvais, elle pourrait m'(^lri> relin-e. Néanmoins, il s'a;;it, m'a dit monsieur Bouvard, de changer une conviction contraire ii la notre, et d'éclairer un savant do bonne foi. Je vais donc vous satislaire. Celle fi'iiime ((lie V(uis voyez, dit-il en niontrant rinconiiue, est dans le sommeil soiiiii.inilnilnpie. l)\iprès le-, aveux et les maiiilest.itions de tous les soninainliules, cet éUil constiluu une vie délicieuse |ienilaiil laquelle l'être intérieur, dégagé de toutes les entraves app(U-|ei's A l'exi rrire de ses lacullés par la n.itiirn visible, se promène dans le iiioiidi' ijue nous
noiiii is invisible ji tort. La vu(> et l'ouie s'exerreiil alors
d'une manière plus p;irf.iite ipic dans l'état dit (.'e vfillf, et peut-être sans le secours des organes, (]ui »ont la galnu de ces épées lumineuses appelées In vue cl l'ouie I Pour VlioiiuiK' mis dans cet étal, les distances et bs ot>stacles matiTiels n'pxisleiit [«'• ou s<inl traversés (vir une vie qui est en nous, et pour laipielle notre corjisesl un réservoir, un point d'appui nëcossairo, une enveloppe. L<'s termes
I>K IIALZiC. — II.
(Kilrail lie la CnmMie humain*.]
manquent pour des effets si nouvellement retrouvés; car aujourd'hui les mots impondérables, intangibles, invisibles, n'ont aucun sens relativement au fluide, dont faction est démontrée par le magnétisme. La lumière est pondérable par sa chaleur, qui. en pénétrant les corps, augmente leur volume, et certes l'électricité n'est que trop tangible. Nous avons condamné les choses au lieu d'accuser l'imperfection de nos instrumens.
— Elledortl dit Minoret en examinant la femme, qui lui parut appartenir à la classe inférieure.
— Son corps est en quelqun sorte annulé, ré[iondit le swedenborgiste. Les igûor.ins prennent cet état pour le sommeil. Mais elle va vous prouver qu'il existe un univers spirituel, et que l'esprit n'y reconnaît point les lois de l'univers matériel. Je l'enverrai dans la région où vous voudrez qu'elle aille. A vingt lieues d'ici, comme en Chine, elle vous dira ce qui s'y passe.
— Etivoyez-la seulement chez moi, à Nemours, demanda Minoret.
— Je n'y veux être pour rien, répondit l'homme mystérieux. Donnez-moi votre maia : vous serez à la fois acteur et spectateur, eÛ'el et cause.
Il prit la main do Minoret, que Minoret lui laissa prendre ; il la tint pendant un moment en paraissant se recueillir, et de son autre main il saisit la main de la femme assise dans le fauteuil; puis il mit celle du docteur dans celle de la femme, en faisant signe au vieil incrédule de s'asseoir à ci>té de cette pylhonisse sans trépied. Minoret remarqua dans les traits excessivement calmes de celte femme un léger tressaillement quand ils furent unis par le swedenborgiste : mais ce mouvement, quoique merveilleux dans ses pft'els, fut d'une grande simplicité.
— Obéissez à monsieur, lui dit ce personnage en étendant lu main sur la léle de la femme, i|ui parut aspirer de lui la lumière et la vie, et songez que tout ce que vous ferez (lourlui me plaira. Vous pouvez lui parler maintenant, ditil h Minoret.
— Allez h Nemours, rue des Bourgeois, chez moi, dit le docteur.
— Donni'z-lui le tenips : laissez votre main dans la sienne juwpià c<' qu'elle vous prouve par ce quelle vous dira qu'elle y e:,t arrivé*', dit Bouvard h Mm ancien ami.
— Je vois une rivière, répondit la femme d'une voix faible en parais.sant r'-garder en dedans d'elle-même avec une profonde attention, malgré ses paupières baissées. .To vois un joli jardin...
— Puuripjoi entrez-vous par la rivière et par le jardin? dit Minoret.
— Parce qu'elles y sont,
— Qui?
— La jeune personne et la nourrice auxquelles vous pensez.
— Comment est I'» jardin T demanda Minoret.
— En y entrant (lar l(! petit escalier qui liescend sur la rivière, il «e trouve h droite une longue galerie en briques dans lacpielle je vois dr-s livres, et terniinéi" par un rnba~ fmiUtt orné de sonneltesen bois et d'o'ufs rou;.'es. A f.'auch<', le mur est revêhi d'un massif de plantes grinqianles, de la vtirne vierge, du jasmin de Virginie. Au milieu se trouve un petit rudran solaire. Il v a beaucoup île [>ots de llriirs. Votre pn[)il|e examine .ses tli'urs, les montre li sa nf)nrrice, fait des trous avi'C un pl.inloir et y met des graines... I.a nniirrire r.1tiss<- les allées... Quoique la pureté de celln )eiine fille soit celle d'un ange, il y n chez e|ie un commencement d'nmour, faible comme un crépi. sci.le du mnfin.
— Poiir<pii7 demanda le docteur qui jusqu'il [iréseiil nenlrniliiit ri' n que pi-r'-imne ne [int lui dire sans être somnamliiile. Il croyait toi.jonr'i h de la joii'.-lerle.
— Vous n>n savez rien, ipinlipie vous ayez (lié dernieri-mi'iit nivz inipiiel ipiand elle esl devenue fcinnie, dil-
fWi- en '.oiiriniit. L»' nmiivemi-nt de sonco'iir n ^uivi •■eliii de In tiiiliire...
— Et c'est une femme du peuple qui parle ainsi ? s'écria le vieux docteur.
— Dans cet état toutes .s'exoriment avec une limpidité particulière, répondit Bouvard.
— Mais qui IJrsule aime-t-elle?
— Ursule ne sait pas qu'elle aime, répondit avec un petit mouvement de tête la femme ; elle est bien trop angélique pour connaître le désir ou quoi que ce soit de l'amour J mais elle est occupée de lui, elle pense à lui, elle s'en défend même, elle y revient malgré sa volonté de s'abstenir... Elle est au piano...
— Mais qui est-ce?
— Le fils d'une dame qui demeure en face...
— Madame de Porlenduère?
— Portenduère, dit-vous, reprit la somnambule, je lo veux bien. Mais il n'y a pas de danger, il n'est point dans le pays.
— Se sont-ils parlé? demanda le dorleur,
— .Jamais. Ils se sont regardés l'un l'autre Elle le trouve ciiarmant. 11 est en effet joli homme, il a bon cœur. Elle l'a vu de sa croisée, ils se sont vus aussi à l'église ; mais le jeune homme n'y pense plus.
— Son nom?
— Ah ! pour vous le dire, il faut que je le lise ou que j© l'entende. Il se nomme Savinien, elle vient de prononcer son nom ; elle le trouve doux à prononcer : elle a déjà regardé dans l'almanach le jour de sa fêio, elte y fait un petit point rouge... des enfantillages! Ohl elle aimera bien, mais avec autant de pureté que de force; elle n'est pas fille à aimer deux fois, et l'amour teindra son âme et la pénétrera si bien qu'elle repousserait tout autre .sentiment.
— Où voyez-vous cela?
— En elle. Elle saura souffrir; elle a de qui tenir, car SOH père et sa mère ont bien soulfert!
Ce dernier mot renversa le docteur, qui fut moins ébranlé que surpris. Il n'est pas inutile de faire observer qu'entre cbaquo phrase de la femme il .s'écoulait do dix à quinze minutes, pendant lesquelles .son attention se concentrait de plus en plus. On la voyait voyant I son front pré.senlail des aspects singuliers : il s'y peignait desclforts intérieurs, il s'éclaircis.sait ou .se contractait par une puissance dont les effets n'avaient été remarqués par Minoret que chez les mourans, dans les instans où ils sont doués du don do prophétie. Elle fit à plusieurs reprises des gestes qui ressemblaient h ceux d'Ursule.
— Olil questionnez-la, reprit le mystérieux personnage en s'adressant h Minorel, elle vous dira les socreLs que vous pouvez seul connaître.
— Ursule m'aime? reprit Minorel.
— Prcs(|uo autant que Dieu, dit-elle avec un sourire. Au.ssi est-elle bien malheureuse de votre incrédulité. Vous ne croyez pas en Dieu, comme si vous pouviez empêcher qu'il soitl Sa parol(> emplit les Mondesl Vous causez ainsi les seuls lourmens de celte pauvre enti\nt. Tiens! elle (ait des gammes; elle voudrait êtro encore meilleure innsicieiiTi(> (pi"(>lle ne l'est, elle se dépite. Voici ce qu'elle pense : Si je chantais bien, si j'avais une belle voix, <]uand il .sera cliez sa mère, ma voix irait bien ju.squ'ft son oreille.
Le docteur Minoret prit .son portefeuille et nota l'hcuro précise.
— l'oiivez-voiis me dire (juelles sont les graines qu'elle a semi'es?
— Du ri'sédu, des pois de senteur des balsamines...
— Iji dernier?
— Des pieils d'alouette.
-- Où est mon argent?
— ('.liez voire notaire; mais vous le pincez ^ mesure sans (lerdre un .seul jour d'intérêt.
— Oui; miis où est l'argenl que je garde à Nemours pour ma <lépense du semestre?
— Vou-i l'i /iieilpz dans un grand livre relié en roiigo iiililulé raihlerles île .tiislinii'ii , (unie ii , entre l(>s deux iiviint-ilernii TH leiiillels; le livre est au-dessus du buffet vili'e , dans la ca.se aux in-l'ulios. Vous eiTavez toute une
DRSDLB MraOUET.
rangée. Vos fonds sont dans le dernier volume, du côté du salon. TieQs! le tome m est avant le tome ii. Mais vous n'avez pas d'argent, c'est des...
— Billets de mille francs?... demanda le docteur.
— Je ne vois pas bien , ils sont plies. Non, il y a deux billets de chacun cinq cents francs.
— Vous les voyez î
— Oui.
— Comment sont-ils T
— Il y en a un très jaune et vieux, l'autre blanc et presque neuf...
Cette dernière partie de l'interrogatoire foudroya le docteur Minoret. Il regarda Bouvard dun air hébélé, mais Bouvard et le swedenborgisle, familiarisés avec Tétonnemcnt des incrédules, causaient à voix basse sans paraître ni surpris ni étonnés ; Minoret les pria de lui permettre de revenir après le dîner. L'anti-mesmérien voulait se recueillir, se remettre de sa profonde terreur, pour éprouver de nouveau ce pouvoir immense, le soumettre à des expériences décisives, lui poser des questions dont la solution enlevât toute espèce de doute.
— Soyez ici h neuf heures, ce soir, dit l'inconnu, je reviendrai pour vous.
Le docteur Minoret était dans un état si violent, qu'il sortit sans saluer, suivi par Bouvard qui lui criait à distance : — Eh bien! eh bien?
— Je me crois fou, Bouvard, répondit Minoret sur le pas de la porte cochère. Si la femme a dit vrai pour Ursule, comme il n'y a qu'Ursule au monde qui sache ce que cette sorcière m'a révélé, iu auras raison. Je voudrais avoir des ailes, aller à Nemours vérifier ses assertions. Mais je louerai une voiture et partirai ce soir à dix heures. Ah I je perds la têlo.
— Que deviendrais-tu donc si , connaissant depuis longues années un malade incurable, tu le voyais guéri en cinq secondes! Si tu voyais ce grand magnétiseur faire suer à torrens un dartreux, si tu le voyais faire marcher une petite maîlri'sse percluse?
— Dînons eiisi'mble, Bouvard , et ne nous quittons pas jusqu'à neul heures. Je veux chercher une expérience décisive, irrécusable.
— Soit, mon vieux camarade, répondit le docteur mesmérien.
Les deux ennemis réconciliés allèrent dîner au Palais- Royal. Après une conversation animée, à l'aide de laquelle Minoret trompa la lièvre d'idées qui lui ravageait la cervelle, Bouvard lui dit : — Si lu reconnais ii cette femme la faculté d'anéantir ou do traverser l'espace, si lu accpiiers la rerliludo que, de l'Assomption, elle onleiid et voit ce qui se dit et se fuit il Nemours, il faut aduieltre tous les autres effets m.-ignétiques, ils sont (lour un incrédule tout aussi impossibli's queciux-là. Deniiinde-lui donc, une .seule preuve qui te .salisl.isse , car tu peux cioiro «lue nous nous sommes procuré tous ces rcnseigueniens; mais nou> ne pouvons pas savoir, par exempli,', c(^ qui va se passer à neuf henr<'s, dans ta niai>on, dans la cbiinilin^ di' la pupille : reliens ou écris en ijue la somii iinliule v.i voir ou «■nli'ndre, et cours chez toi. OrKc pelite L'iside, (jue je ne comiaissais point, n'est pas nuire conqilice; et si r-lle a dituufaitco que lu auras en écrit, baisse la If^te, IlerSirambre!
[.es deux amis rcvitireiil dans la chambre, ri y trouvèrent la sonuiarnbule, «pii ne reconnut pas le doclenr Mi- Uorr'l. I,es yeux d(! celle fenmie m? fenrièrrnl douremenl Kous la m.iin ()iie le swedenl)orgisl(« ('tendit sur i-lle à dislance, et r'||(! reprit l'allilude dans laqurllo Muuirel l'avait vue nviint le dîner. Ouund les mains de la feriuiu» et relies ilu docteur lurent mises en rapport, il l.i pria de lui dire tout r.i' qui se passait chez lui, à Newiuur.s, en ce moment.
— yue fuit Ursuli? dit-il.
— i;ile esl déslinhillée, elle a fini do mMIre ses papillotes, elli^ est ?i K'Doux sur son prio-Dicui, dnvunl im crucilix d'ivoire (ill.iclii' sur un tableau de velours roune.
— Oue dil-ello?
— fille fait SOS prières du soir, clic vo rerommonde à
Dieu, elle le supplie d'écarter de son âme les mauvaises pensées ; elle examine sa conscience et repasse ce qu'elle a fait dans la journée afin de savoir si elle a manqué à ses commandeniens ou à ceux de l'Éghse. Enfin elle épluche son âme, pau\Te chère petite créature I La somnambule eut les yeux mouillés. Elle na pas commis de péché, mais elle se reproche d'avoir trop pensé à monsieur Savinien. reprit- elle. Elle s'interrompt pour se demander ce qu'il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre heureux. Elle finit par vous, et dit à haute voix une prière.
— Pouvez-vous la répéter?
— Oui.
Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la prière suivante évidemment composée par l'abbé Chaperon :
« Mon Dieu ! si vous êtes content de votre servante qui » vous adore et vous prie avec autant d'amour que de fer- » veur, qui tûche de ne point secarter de vos saints com- » mandemens, qui mourrait avec joie comme votre Fils » pour glorifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre » ombre, vous entin qui lisez dans les cœurs, faites-moi la » faveur de dessiller les yeux de mon parrain, de le mettre » dans la voie du salut et lui communiquer votre grâce afin » qu'il vive en vous ses derniers jours; préservez-le de » tout mal et faites moi souffrir en sa place I Bonne sainte » Ursule, ma chère patronne, et vous divine mère de Dieu, » reine du ciel, archanges et saints du paradis, écoulez- » moi, joignez vos intercessions aux miennes et prenez pi- » lié de nous. »
La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes insjiirations de l'enfant, que le docteur Minoret eut les yeux pleins de larmes.
— Dit-elle encore quelque chose? demanda Minoret.
— Oui.
— Itépélez-lo?
— Ce cher parrain I avec qui fera-t-il fon trictrac à Pari<<? Elle souille son bougeoir, elle penche la télé et s'en<lorl. La voilà partie ! Elle esl bien jolie dans son pelit f)Oiinet de nuit.
Minoret salua le grand inconnu, serra la main à Bouvard, descendit avec rapidité, courut à une slaiion de cabriolets bourgeois qui existait alors sous la porte d'un Mlel depuis démoli pour faire place à la rue d'Alger; il y trouva un cocher, et lui demanda s'il roiiseiilail à partir siir-le-chanip pour rontaiui'blcau. Uu(^ fois le prix lail et accepli", le vieillard, redevenu jeune, so niit eu roule à riustant. Suivant sa convention, il laissa reposer le cheval h Essonne. atlei!.riiil la diligence d(ï Nemours, y trouva do la filaie, et congédia son cocli r. Arrivé chez lui vers cinq heures (lu malin, il .se coucha dans les ruines de toutes ses idi'es anlérieures sur la pliysiolo:;ie, sur la nalure, sur la nn'la()liysique, et dormit jusqu'à neul heures, tant il élail laligiié de sa course.
A son réveil, certain que de|)uis sou retour pei-sonue n'avait franchi le seuil do .sa maison, le docteur proci**)», MOU sans une* invincible terreur, à la vérilicalion de.s fail.s. Il ij,'niiiail lui-iuéme la dilli'renre îles deux billets de Iwinque cl l'inlirvtTsioM de> deux volunii-s de Paiiilecles. La .soiiui.inibuli< avait bien \ u. Il sonna la Bougival.
— Dites à Ursule de venir mo parler, Uil-il on s'asscyant au miliiHi de sa bibliothi'que.
L'eiilant vint, elle courut à lui, l'embrassa : le docteur l.i prit sur ses genoux, oii elle s'assit eu iui'>lanl ses bellei loulI'<'> liloiiiles aux dii'veux blancs de sou vieil ami.
— Vous avez quelque chose, mon parrain î
— Oui, mais promels-inoi, par ton salul, de répondre rraïuhi'iiHUil, sans di'lour, à mes (luesliou.H.
Ursule rougit jusque sur le Iront.
— Oli 1 je lU) le demanderai rien que lu ne puisMvs hi« dire, dit-il en conlinuuul, et vuyanl là pudeur du premier
DE BALZAC
amour troubler la pureté jusqu'alors enfantine de ces beaux yeux.
— Parlez, mon parrain.
— Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, liier, et à quelle heure les as-tu faites?
— Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie.
— Eh bien ! répète-moi ta dernière prière ?
La jeune fllle espéra que sa voix communiquerait sa foi h l'incrédule ; elle quitta sa place, se mit à gpnoux, joignit les mains avec ferveur ; une lueur radieuse illumina son visage, elle regarda le vieillard et lui dit : — Ce que je demandais hier à Dieu, je lai demandé ce matin, je le demanderai jusqu'à ce qu'il m'ait exaucée.
Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante expression ; mais, à son grand étonuement, son parrain l'interrompit en achevant la prière.
— Bien, Ursule ! dit le docteur en reprenant sa filleule sus ses genoux. Quand lu t'es endormie la tête sur l'oreiller, n'as-tu pas dit en toi-même : » Ce cher parrain I avec qui fera-t-il son trictrac à Paris ? »
Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eût éclaté à ses oreilles : elle jeta un cri de terreur ; ses yeux agrandis regardaient le vieillard avec une horrible lixité.
— Qui ôtes-vous, mon parrain ? De qui tenez-vous une pareille puissance? lui demanda-t-elle en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il devait avoir fait un pacte avec l'ange de l'enfer.
— Qu'as-tu semé hier dans le jardin?
— Du réséda, des pois de senteur, dos balsamines.
— Et en dernier, des pieds d'alouette?
Elle tomba sur ses genoux.
— Ne m'épouvantez pas, mon parrain : mais vous étiez ici, n'est-ce pas?
— Ne suis-je pas toujours avec toi ? répondit le docteur on plaisantant pour respecter la raison de celle innocente fille Allons dans ta chambre.
Il lui donna le bras el monta l'escalier.
— Vos jambes Irembli'nt, mon bon ami, dit-elle.
— Oui, je suis comme foudroyé.
— Croiriez-vous donc entin en DieuP s'écria-t-elle avec ii«e joie naïve en laissant voir des lurmes dans ses yeux.
Le vieillard regarda l;i chambre si simple el si coquette qu'il avait arrangée pour Ursule. A terre un lapis verl uni peu coûteux, qu'elle maintenait dans une ex([uise propreté; sur les rniirs un papier gr s de lin semé de roses avec leurs feuilles V"rles;aux fenùlres, (|ui avaient vue sur la cour, des rideaux de calicot orni's li'uni' bande d'i'loll'e rose ; entre les di'ux croisées, sous une haute glace longue, une consoir; en bois doré couverte d'un marbre, sur la(juelle éluil un vase de bleu île Sèvres où elle mcaiait des bouqur-ls; el, en faïf; de la chemini.'e, une [letile commode rr-ino cliarmaiili! marqueir'rie et à dr\ssus de marlire dit brèche d'Atep. Le Ht, en vieille perse et à rideaux de perse doublés de ros<', était un de ces lits à la duchesse si communs an dix-huiljéme siècle et qui avait pour orneniens une loud'e de plumes seulpti'c au-dessus des (jualre colonnettes caiini-li'-es de chaipje angle. Une vicilk priidule, enfermer dans une r-spèci' df nioiiumfnt rn écailji' incnisli^ d'ambr-npir-s en ivoire, (iéi'orallja (:heniin('e,(l()nt le chamhranli- «'l les Ilnmbi'aux de niarlin-, dunt la glace et son Irunir-au à peinture en grisinlle, oll'raienl un remaniuable rnsemblede ton, de couleur elde manière. Une grande armoire, dont les batlans oll'raienl des [laysages faits avec différens bois, dont quelques-uns avaient des teintes vertes ni qui nn s<! troiivriit plus dans le commerce, contenait uns doute son lin^e el .ses robes. Il respirait dans eeUe chambre un parfum du eiel. L'exact arrangement des choses ntlestiiil un evprit d'ordre, un sens de riiannoiil(î ijui wrteH (iiir.iil s/iisj tout le inraide, même nn Minorel-Levrault. On voyait surtout (onihien les (luises (pii l'env-i ronnniinl étaient chères h Ursule ft rxjinbien elle se pl.iiatil dans une chambre qui tenait, pour ainsi dire, b toute
sa vie d'enfant et de jeune fllle. En passant tout en revue par maintien, le tuteur s'assurait que de la chambre d'Ursule on pouvait voir chez madame de Portcnduère. Pendant la nuit il avait médité sur la conduite qu'il devait tenir avec Ursule relativement au secret surpris de cette passion naissante. Un interrogatoire le compromettrait vis à vis de sa pupille. Ou il approuverait ou il désapprouverait cet amour : dans les deux cas, sa position devenait fausse. Il avait donc résolu d'examiner la situation respeclive du jeune Portenduère et d'Ursule pour savoir s'il devait combattre ce penchant avant qu'il ne fût irrésistible. Un vieillard pouvait seul déployer tant de sagesse. Encore pantelant sous les atteintes de la vérité des faits magnétiques, il tournait sur lui-même et regardait les moindres choses do celte chambre, il voulait jeter un coup d'œil sur l'almanach suspendu au coin de la cheminée.
— Ces vilains flambeaux sont trop lourds pour tes jolies menottes, dit-il en prenant les chandeliers en marbre ornés de cuivre. Il les soupesa, regarda l'almanach, le prit et dit : — Ceci me semble bien laid aussi. Pourquoi gardes-tu cet almanach de facteur dans une si jolie chambre?
— Oh ! laissez-le moi, mon parrain.
— Non, tu en auras un autre demain.
Il descendit en emportant celte pièce de conviction, s'enferma dans son cabinet, chercha saint Savinien, et trouva, comme l'avait dit la sonmambule, un petit point rouge devant le 19 octobre ; il en vit également un en face du jour de saint Denis, son patron à lui, et devant saint Jean, le patron du curé. Ce point gros comme la tête d'une épingle, la femme endormie l'avait aperçu malgré la dislance et les obstacles. Le vieillard médita jusqu'au soir sur ces événenicns, plus immenses encore pour lui que pour tout autre. Il f;illait se rendre à l'évidence. Une forte muraille s'écroula pour ainsi dire en lui-même, car il vivait appuyé sur deux bases : son indilTérence en matière de religion et sa dénégation du magnétisme.
En prouvant que les sens, construction purement physique, organes dont les efl'els s'expliquaient, étaient terminés par quelques-uns des attributs do l'infini, le magnétisme renversait ou du moins lui paraissait renverser la puissante argumentation de Spinosa : l'infini et le fini, deux élémens incompatibles selon ce grand homme, .se trouvaient l'un dans l'autre. Quelijue puissance qu'il aicordilt à la divisibilité, à la mobilité do la maliéro, il ne pouvait pas lui reconnaîtn^ des qualités (luosi-diviiies. Enfin il était devenu trop vieux pour rattacher ces phénomènes à un système, pour les comparer à ceux du sommeil, do la vision, delà lumière. Toute sa sci(^nce, basée sur les assertions do l'école de Locke el do Condillac , était en ruines. En voyant ses creuses idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait. Ainsi tout l'avantage, dans le combat do cette enfance catholique contre cette vieillesse vollairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort démantelé, sur ces ruini's ruisselait une lumière. Du sein lU' ces décombres (''clatait l.i voix di' lii prière 1 Ni'Miunoins l'obstiné vieillard chereha i|uerelle à ses doutes, l^ncore qu'il fût allcint au cn'ur, il ne se décidait pas, il luttait toujours ronlreDieii. Cependant son esprit parut vacillant, il ne lut jilus le mêiiii'. DrMMiu songeur outre mesure, il lisait les /V/i.vp'cs (le l'aM-al, il lisiit In siililinu^ Ilixioire des V<iriatioiif de Ildssui't, il lisait lliiiiald, il lut saint Augustin ; il voulut aussi parcourir les (cuvresde Swedenborg etd(^ l'en Saint-Martin, desipiels lui avait |iarlé l'hommo mystérieux. L'édifice^ bftti chez ce! hoinine par le matérialisme craipiait de toutes parts, il ne fallait plus qu'une secousse ; et, (|uaiid son Cd'ur l'ut mûr pour Dieu, il tomba dans la vigne céh^sle coninie iDinbelll les fruits. l'Iusieiirs l'ois déjfl, le soir, en jouaiil avec le curé, sa lilleule à cAté d'eux, il avait fijl d<'S (pieslions(iui, relaliveiiK-nt ?i ses opinions, paraissaient singulières t\ l'abbi'' ('lia[)eron, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu redressait cotlo belle cons- ( ience.
— Croyez-vous aux npparilions, demanda l'incrédulo à son pnslour en interrompant la partie.
URSULE MIKOOET.
— o ardai), un grand philosophe du seizième siècle, a dit en avoir eu, répondit le curé.
— Je connais toutes celles qui ont occupé les savans, je viens de relire Plolin. Je vous interroge en ce moment comme catholique, el vous demande si vous pensez que l'homme mort puisse revenir voir les vivans.
— Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé. L'Église doit avoir foi dans, les apparitions de Notre Sauveur. Quant aux miracles, nous n'en manquons pas, dit l'abbé Chaperon en souriant, voulez-vous connaître le plus récent? il a eu lieu pendant le dix-huitième siècle.
— Bah!
— Oui, le bienheureux Marie-Alphonse de Liguori a su bien loin de Rome la mort du pape, au moment où le Saint-Père expirait, et il y a de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évoque, entré en extase, entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d'annoncer l'événement ne vint que trente heures après...
— Jésuite! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande pas de preuves, je vous demande si vous y croyez.
— Je crois que l'apparition dépond beaucoup de celui qui la voit, dit le curé continuant à plaisanter l'mcrédule.
— Mon ami, jo ne vous tends pas de piège, que croyezvous sur ceci?
— Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l'abbé.
— Quand jo serai mort, si jo me réconcilie avec Dieu, je le prierai de me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant.
— C'est précisément la convention faite entre Cardan et son ami, répondit le curé.
— Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je viendrai.
— Vous venez de dire en un seul mol la touchante élégie intitulée NÉÈiiii;, d'André Chénior, répondit le curé. Mais les poëtos ne sont grands que parce qu'ils savent revClir les faits ou les sontimens d'images éternellement vivantes.
— Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain, dit d'un ton douloureux la jeune fille, nous ne mourons [las, nous autres chrétiens, notre tombe est le berceau (le nuire flmo.
— lùilin. dit lo docteur en souriant, il faut bien s'en aller de ce monde, et quand jo n'y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.
— Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera do vous consacrer ma vie.
— A moi, mort?
— Oui. Toutes les bonnes fpuvres que jo pourrai faire seront faites en votre, nom pour rnchelcr vos fautes. Jo prierai Dieu tous les jours, aliii d'obtenir <le sa clémcnci! infinie qu'il nc! punisse pas éliTuelliMncnl 1rs erreurs d'un jour, et qu'il melln près de lui, [larnii les Aines des bienlifiureux, une !\iw aiissi belle, aussi pure (|U'' la viMrc.
Celte ré(i(inse, dite avec une. candeur anf,'eli(|ue, prononcée d'un HceenI plein de rerlilude, ronfundil l'eiriMir, el convertit Denis Minnri't h U f.iron de saint P.iul. Un rayon de lumière inli'rieure ri'loiinlil en mi^mr; temps ipie cette leniiresse, «'•lendiie sur sa vie i\ venir, lui lit venir les larmes aux yeux. ( j' subit effet de la gr;1i;e eut (|uel<|\icrliosi' il'éleclrii|ue. Le curéjoignil les mains et se leva (rouble. La petite, surprise de sou Iriomplie, pleura. Le vieillaidso dressa comme si i|iiel(|u'un l'eût appelt'-, regarda ilans l'espace comme s'il y voyait une aurore ; puis, il ni''cliit le genou sur son fauleeil, joignit les mains et baissa les yeux veis la terre en lioiuine profondi'-ment bumilii''.
— Mon Dleul dit-il d'une voix émue en relevnnl son front, si ipielqu'un peut iiblenir ma grrtce et m'ameiier vers loi, n'esl ce p.is celle crealuni sans (aclic? Pardonne h celte vieillesse repenlie^pui relie glorieuse enfant te prémunie! Il éleva menljdemcnt son Ame Ix Dieu, le priant daclievcr do léclairor par sn science oprès l'avoir foudroyé
de sa grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main : — Mon cher pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.
Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le Veni Creator, dans une sorte d'effusion religieuse. Cet hymne servit de prière du soir à ces trois chrétiens agenouillés.
— Qu'y a-t-il ? demanda la Bougival étonnée.
— Enfin! mon parrain croit en Dieu, répondit Ursule.
— Ah ! ma foi! tant mieux, il ne lui manquait que ça pour être parfait, s'écria la vieille Bressane en se signant avec une naïveté sérieuse.
— Cher docteur, dit le bon prêtre, vous aurez compris bientôt les grandeurs de la relig-ion et la nécessité de ses pratiques; vous trouverez sa philosophie, dans ce qu'elle a d'humain, bien plus élevée que celle des esprits les plus audacieux.
Le curé, qui manifestait un joie presque enfantine, convint alors de catéchiser ce vieillard en conférant avec lui deux fois par semaine. Ainsi, la conversion attribuée à Ursule et à un esprit de calcul sordide fut spontanée. Le curé, qui s'était abstenu pendant quatorze années de loucher aux plaies de ce cœur tout en les déplorant, avôit été sollicité comme on va quérir le chirurgien en se sentant blessé. Depuis cette scène, tous les soirs, les prières prononcées par Ursule avaient été faites en commun. De moment en moment le vieillard avait senti la paix succédant en lui-même aux agitations. En ayant, comme il le disait. Dieu pour éditeur responsable des choses inexplicables, son esprit était à l'aise. Sa chère enfant lui répondait qu'il se voyait bien à ceci qu'il avançait dans le royaume de Dieu. Pendant la messe, il venait de lire les prières en y appliquant son entendement, car il s'était élevé dans une première conférence h la divine idée de la communion entre tous les fidèles. Ce vieux néophyte avait compris le symbole éternel attaché à cotte nourriture, et que la Foi renil nécessaire quand il a été pénétré dans son sens intime profond, radieux. S'il avait paru pressé do revenir au logis, c'était pour remercier sa chère petite filleule de l'avoir fait entrer en religion, selon la belle expression du temps passé. Aussi la tenait-il sur ses genoux dans son salon, et la baisait-il saintement au front au moment où, salissant de leurs craintes ignobles une si siiinle influence, ses héritiers collaléraux prodiguaient à Ursule les outrages les plus grossiers. L'empressi nient du bonhoinme <i renlrtr chez lui, son prétendu di'dain pour ses proches, ses mordanles répons(!S au sortir de l'église, étaient nalur.-'lliinent atiribtK'S par chacun des hériliersà la haine qu^'Ursule lui inspirait contre eux.
Pendant que la filleule jouait h son parrain des variations sur la Dernière Pensée de Weber, il se tramait dans la salle h manger de la maison Minorel-Levraull un honnêti' complot ipii devait avoir pour résulUil d'amener sur la seènn un des (irincipaux personnages de ce drame. Le di'jeuner, bruyant comme Ions les déjeuners de province, et animé par d'ex(;ellens vins qui arriveiil !\ Nemours par le canal, soit de la Bourgogne, .'■oit de la Tournine, dura plus de deux heures. Zi'lie avait l'ail venir du coquillage, du |>oisson de nier et (pielques raretés gaslronoiniques aliii de lêli'r le leliiur de Di'siré. La s,)ll(> .'i manger, au milieu de lai[uelli' la table ronde oIVrail un spedacle réjouissant, avait l'iiir (riine sille d'aubi-rge. ï^alisfaile de lo ^'laiiileur desesconinums, Zélies'c'liiil bâti un pavillon eiilre sa vaste rour ( I suii jnrdin cullivi' en l('^;unie.s, p|> in d'arbres fiiiiliers. Tout, chez elle, ùluil .seulement projire el solide. L*exiin|ile de l.evraull-Levrault avait vU'' Iririble pour li> pays. Aus'i di'-fendil-elle h son maflreari'liilecle d(> la Jelir •laiis de iiari'illes sollises. Celle salle élalt donc (endue d'un papier v<'rnl, garnie de chaises en noyer, de bull'els « n noyer, ernée d'un puêle en faïence, d'un cartel el d'un baroiiièlri'. Si la vaisselle éluil un porcelaine lil.iiulie commune, la table brillait par lo tlngo et par une argCDicrio
DE BALZAC
abondante. Une fois le cafô servi par Zélie, qui allait et venait comnie un grain de plomb dans une bouteille de vin de Champagne, car elle se contentait d'une cuisinière ; quand Désiré, le fulur avocat, eut été mis au fait du grand événement de ia matinée et de s^s conséquences, Zélie ferma la porte, et ia («arole tut donnée au notaire Dionis. Par le silence qui se lit, et par les regards que chaque héritier atlaclia sur celte fece authentique, il était facile de reconnaître l'empire que ces hommes exercent sur les familles.
— Mes chers enfans, dit-il, votre oncle, étant né en 1746, a ses quatre-vingt-trois ans aujourd'hui ; or, les vieillards sont sujels.à des folies, et celte petite...
— Vipère, s'écria madame Massin.
— Misérable ! dit Zélie.
— Ne l'appelons que par son nom, reprit Dionis.
^ Eh bien I ccst une voleuse, dit madame Crémière.
— Une jolie voleuse, répliqua Désiré Miuoret.
— Cette petite Ursule, reprit Dionis , lui tient au cœur. Je n'ai pas attendu, dans l'intérêt de vous tous, qui êtes mes cliens, à ce matin pour prendre dos renseiguemens, èl voici ce que je sais sur cette jeune...
— Spoliatrice, s'écria le receveur.
— t^ptatrice de succession! dit le greffier.
— Chut! mes amis, dit le notaire, ou je prends mon chapeau, je vous laisse, et bonsoir.
— Allons, papa, s'écria Minoret en lui versant un petit verre de rhum, prenez ?... il est do Rome même. Et allez, il y a cent sous de guides.
— Ursule est, il est vrai, la fille légitime de Joseph Mirouët ; mais son père est le fils naturel de Valentin Mirouët, beau-père de votre oncle. Ursule est donc la nièce naturelle du docteur Denis Minoret. Comme nièce naturelle, le testament que ferait ie docteur en sa faveur serait peutêtre attaquable; et s'il lui laisse ainsi sa fortune, vous intenteriez à Ursule un procès assez mauvais pour vous, car on peut soutenir qu'il n'exisie aucun iicn de parenté enire Ursule et le docteur ; mais ce procès ellraierait certes une jeuhc fille sans défense et donnerait lieu h quelque transaction.
— La rigueur de la loi est si grande sur les droits des enfans naturels, dit le licencié de fraîche date, jaloux do montnr .--on savoir, <ju'aux ternies d'un arrêt de la cour de cassation du 7 juillet 1817, renr.int naiurcl nc> peut rien réclamer de son aeul naturel, pas même des alimens. Ainsi vous voyez qu'on a l'I indu \a parenté t\<i l'enfant naturel. La loi poursuit l'onfiul naturel jusi]u(! dans sa descendance légitime, car elle suppose que les libéralités faites aux petils-cnfans s'adressent au lil.s naluiel par interposition de peisonno. Ceci résulte des iurulivs 757, 908 et 911 du Code civil rapprochés. Aussi la Cour Roynli- de Paris, le 20 ih'cembri! de l'année dernière, a-t-elir réduit un legs lailà l'enfant lé;,'iliine du (Ils naturel par l'aïrul (|ui, certes, m tant qu'aïeul, était ausM étranger pour le pelit-lils natunl (|ue le docteur, en tant qu'on peut 1 être relalivenionl !* Ur>ule.
— Tout cela, dil Goupil, ne me puraîl conceiiier que la question di's libéralités faites par les aïeux h la descen- <lance naturellr^ ; il no s'agit pas du tout di-< oncles, ipii no me paraissent avoir aucun lien de parcn'é avec l(!s enfuis l'''giliriies de leurs beaux-frères natunils. Ursiilc! est une élrangèrc! pour le docteur Minoret. Je me .souviens d'un arrèl de lu Cour Royale de i.oliiiar, rendu en tS'jri penilant que j'nch'-vais mon Droit, et par lequi'l on a di'claré que, renr.int naturel une loi-, di'ci'dé, s;i descendance ne poiivall [lins être l'objet d'une interpoHlion. Or, le père d'Ursule est mort.
L'argumentation du Goupil produisit rn quo dans les rotiiptei rendus dis séances ir-glslalives les joumulistcs désignent par ces mots : Prufonde fematinn.
— yu'est-r^t que cela signilie? s'(''cria Dionis. Que lo cas de lihi^ralités faites par l'oncle d'un eiilant naturel ne s'est pas encore nré-viili! deviinl les triliunaux ; mais qu'il s'y pr&U'Ule, et la rigueur de la loi fraiiraise envers lu» enCtins
naturels sera d'autant mieux appliquée que nous sommes dans un temps où la religion est honorée. Aussi puis-je répondre que sur ce procès il y aurait transaction, surtout quand on vous saurait déterminés à conduire Ursule jusqu'en cour de cassation.
Une joie d'Iiéritiers trouvant des monceaux d'or éclata par des sourires, par des haut-lecorps, par des gestes autour de la table, qui ne permirent pas d'apercevoir une dénégation de Goupil. Puis, à cet élan, lo profond silence et l'mquiétude succédèrent au premier mot du notaire, mot territile: —Mais!...
Comme s'il eût tiré le fil d'un de ces petits théâtres dont tous les personnages marchent par saccades au moyen d'un rouage, Dionis vit alors tous les yeux braqués sur lui, tous les visages ramenés à une pose unique.
— Mais aucune loi ne peut empêcher votre oncle d'adopter ou d'épouser Ursule, reprit-il. Quant à l'adoption, elle serait contestée et vous auriez, je crois, pain de cause ; les Cours Royales ne badinent pas en matière d'adoption, et vous seriez entendus dans l'enquête. Le docteur a beau porter le cordon de Saint-.Michel, être officier de la Légiond'Honneur et ancien médecin de l'ex-empereur, il succomberait. Mais si vous êles avertis en cas d'adoption, comment sauriez-vous le mariage? Le bonhomme est assez rusé pour aller se marier à Paris après un an de domicile, et reconnaître à sa future, par le contrat, une dot d'un million. Le seul acte qui mette votre succession en danger est donc le mariage do la petite et de son oncle.
Ici le notaire fît une piuse.
— Il existe un autre danger, dit encore Goupil d'un air capable, celui d'un testament fait à un tiers, le père Bongrand, par exemple, qui aurait un fidéicommis relatif à mademoiselle Ursule Mirouët.
.— Si vous taquinez votre oncle, reprit Dionis en coupant la parole à son maître clerc, si vous n'êtes pas tous excellens pour Ursule, vous le pousserez soit au mariage, soit au fidéicommis dont vous parle Goupil ; mais je ne le croiiJ pas capable de recourir au fidéicommis, moyen dangereux. Quant au mariage, il est facile de l'empêcher. Désiré n'a qu'ù faire un doigt de cour à la petite, elle préférera toujours un channant jeune homme, le coq de Nemours, à un vieillard.
— Ma mère, dit à l'oreille de Zélie le fils du maître de poste autant alléché par la somme que par la beauté d'Ursule, si je lé'pousais, nous aurions tout.
— Es lu fou? toi qui auras un jour cinquante mille livres de renies, qui dois devenir député! Tant que je serai vivante, tu no te casseras pas le cou par un sol mariage. Sept cent mille francs?... la belle poussée! La fille unique à monsieur le maire aura cinquante mille fVancs do rentes, et m'a déjci été proposée...
Cette réponse, où pour la première fois de sa vio sa mère lui parlait avec rudesse, éleignit en Désiré tout espoir de mariage avec la belle llsther, car .sou père et lui ne l'eniporleraient jamais sur la décision écrite dans les terribles yeux bleus do Zélie.
— lié 1 mais, dites donc, monsieur Dionis, s'écria Crémière à qui sa femme avait poussé lo coude, si le bonhomnio prenait la chose au si'rieux et mariait sa pupille à Désiré (Ml lui donnant la nue-propriété de toute la fortune, adieu la succession I El qu'il vivo encore cinq ans, notre oncle aura bien un million.
— Jamais, s'(''cria Zélie, ni de ma vio ni de mes jours, Di'-Mré n'époiiser.i la lllle (l'on hfllard, une lille prise par chanté, ramassée sur la pl.icel Vertu de chou ! mon fils doit représ(!iil(^r li^s Minorel à la mort de son onde, etle.s Minoret ont cin(| cents ans de bonne hourHeoisie. i;elu vaut la nohlessi". Soyez tramiuilles Ih-ilessus : Désiré se mariera uuaiid nous saurons co qu'il peut duvouir à la Chambra des liéjiuti's.
(^elle hautaine di'cluration fut «ppuyi-e jiar Goupil, ipii dit : — Di'sin' doté de vingt-ipialre mille livres de rentes, deviimdra un Président do Cour Royale ou procureur-gé-
DRSDLE MIROUFT.
néral, ce qui mène à la pairie ; et un sot mariage l'enfoncerait.
Les héritiers se parlèrent tous alors les uns aux autres ; mais ils se turent au coup do poing que Minoret frappa sur la tahic pour maintenir la parole au notaire.
— Votre oncle est un brave et digne homme, reprit Dionis. Il se croit immortel ; et, comme tous les gens d'esprit, il se laissera surprendre par la mort sans avoir testé. Mon opinion est donc pour le moment de le pousser à placer ses capitaux do manière à rendre votre drpossession difficile, et l'occasion s'en présente. Le petit Portenduère est à Sainte-Pélagie, écroué pour cent et quelques mille francs de dettes. Sa vieille mère le sait en prison, elle pleur! comme une Madeleine, et attend l'abbé Chaperon à dîner, sans doute pour causer avec lui de ce désastre. Eh bien ! j'irai ce soir engager votre oncle à vendre ses rentes cinq pour cent consolidés, qui sont à cent dix-huit, et à prêter à madame de Portenduère, sur sa ferme des Bordières et sur .sa maison, la somme nécessaire pour dégager l'enfant prodigue. Je suis dans mon rôle de notaire en lui parlant pour ce petit niais de Portenduère, et il est très naturel que je veuille lui faire déplacer ses rentes : j'y gagne des actes, des ventes, des affaires. Si je puis devenir son conseil, je lui proposerai d'autres placemens en terre pour le surplus- du capital, et j'en ai d'excellens h mon Étude. Une fois sa fortune mise en propriétés foncières ou en créances hyjiolhécairesdans le pays, elle ne s'envolera pas facilement. On peut toujours faire naître des embarras enire la volonté de réaliser et la réalisation.
Les héritiers, frappés de la justesse de celte argumentation bien plus habile que celle de monsieur Josse, firent entendre des murmures apfirobatifs.
— Entendez-vous donc bien, dit le notaire en lerminaiil, pour garder votre oncle ?i Nemours où il a ses habitudes, oti vous pourrez Icî surveiller. lîn donnant un amant il la petite, vous emfiAchez le mariage...
— Mais si le mariage se faisait? dit Goupil étreint par une pensée ambitieu.se.
— Ce ne serait pas déjà .si bête, car la perte .serait chiffrée, on saurait ce que le bonhomme veut lui donner, répondit le notaire. Mais .si vous lui lAchez nésirt-, il peut bien lambiner la petite jusqu'à la mort du bonhomme. Les mariages se font et .se défont.
•-Le plus court, dit Goupil, si le docteur doit vivie encore |englem(is, serait do la marier à un bon garçon qui vous en di'barrns-erait en allant s'établir avec elle h Sens, à Monlargis. h drléans, avec cent mille (rancs.
Dionis, Massin, Zélie et Goupil, les seules létcs fortes de celte assemblée, échangèrent quatre regards remplis de pensées.
— Te .serait le ver dans la poire, dit Zélie à l'oreillo do Massin.
— Pour(|uoi l'a-t-on laissé venir? répondit le greflier.
— Ça t'irnitl cria Désiré h Goupil ; mais pourrais-tu jamais le tenir as.sez propremint pour [ilaire au vieillard et ft sa pup'lli'?
— Tu ne le frottes pas le ventre avec un panier, dit le maître de poste qui flrul par comprendre l'idée de Goupil.
(l'Ile gros.se plai.stmlerie eut un succès firodigieux. Le matirr'-clerc examina les rieurs par un regard circidaire si terrible ipie |(> silence se rétablit aussiliM.
— Aujourd'hui, dit /élie ,'i Massin rl'on'illeft oreille, les iiolnires ne connaissent (|ue lenr^ inlér<^ls ; et si Dionis allait, pour f.dre des actes, se metlre du cAii' tl'Ursule?
— Je suis srtr de lui, répondit le grelder en jelanl à sa cousine un re;;anl de ses p(>lils yeux malicieux. Il allait ajouter : J'ai de quoi le perdre ! Mais il .se reliiil. — Je suis Ion! h l'.iild.' l'avis lie Dionis, dil-d à liaule voix.
— i:i moi aussi, s'écria y.elii> qui cependant sou[iÇ(iiniail déj/i le iiolain> d'une collusion d'inlér^^ls avec le giellier.
— Ma liiiMue a volé! dil le ni.itlie de pn~le en liiiin ml un pelil verre, quoiip'e iléjii sa laii' IftI viol,in>e p.ir l.i di- (fpslion (lu déjeuner ot par une notable absorption île liquides.
— C'est très bien, dit le percepteur.
— J'irai donc après le dîner? reprit Dionis.
— Si monsieur Dionis a raison, dit madame Crémière à madame Massin, il faut aller chez notre oncle comme au'refois,en soirée tous les dimanches, et faire tout ce que vient de nous dire monsieur Dionis.
— Oui, po irêtre reçus comme nous l'étions! s'ccria Zélie. Après tout, nous avons plus de quarante bonnes mille li\Tes de renies, et il a refusé toutes nos invitations: nous le valons bien. Si je no sais pas faire des ordonnances, je sais mener ma barque, moi 1
— Comme je suis loin d'avoir quarante mille H^tos de rentes, dit madame Massin un peu piquée, je ne me soucie pas d'en perdre dix mille 1
— Nous sommes ses nièces, nous le soignerons : nous y verrons clair, dit madame Crémière, et vous nous en saurez gré quelque jour, cousine.
— Ménagez bien Ursule, le vieux bonhomme de Jordy lui a laissé .ses économies I fit le notaire en levant son index droit à la hauteur de sa lèvre.
— Je vais me mettre sur mon cinquante et un, s'écria Désiré.
— Vous avez «té aussi fort que Desrochos, le plus fort des avoués de Paris, dit Goupil à son patron en sortant de la Poste.
— Lt ils discutent nos honoraires I répondit le notaire en souriant avec amertume.
Les héritiers qui reconduisaient Dionis et son premier clerc se trouvèrent, le visage assez allumé par le déjeuner, tous, à la sortie des vêpres. Selon les prévisions du notaire, 1 abtw Chaperon donnait le bras à la vieille madame de, Portenduère.
— i;ile l'a traîné à vêpres, s'écria madame Massin en montrant à madame Crémière Ursule et son parrain qui sovlai(mt de l'église.
— Allons lui parler, dit madame Crémière en s'avançanl vers le vieillard.
Le changement que la conférence avait opéré sur tous ces vis.iges surprit le docteur Minoret. Il se demanda la cau.se de celle amitié de commande, et par curiosité favorisa la rencontre d'Ursule et des deux femmes empressées de la -saluer avec une allection exagérée et des sourires forcés.
— Mon oncle, nous permettrez-vous de venir vous voir ce soir? dit madame Crémière. Nous avons cru quelquefois vous gêner; mais il y a bien longtemps que nos en'ans uq vous ont rendu leurs devoirs, el voil.'i nos filles en âge de faire connai.s.s,ance avec noire chère Ursule.
— Ursule est digne de son nom, répliqua le docteur, elle est 1res .sauvage.
— l.iiissez-nous l'apprivoiser, dit madame Mas'^in. ni puis, tenez, mon oncle, ajouta celte bonne ménagère en e.s.sayanl de cacher .ses projets sous un caictd d'économie, on nous a dit que votre chère filleule a un si Immu lalcni sur le fnrié. que nous serions bien encbanli'es de l'entendre. Madame • riMUière et moi, nous .sommes assez disposées h prrndn» son maître pour nos peiiles, car .s'il avaH sepl ou liiiit élèves, il pourrait mettre le prix de ses leçons à la porit-e de nos fortunes...
— Volonliers, dit le vieillard, el cela .se trouvera d'autant mieux que je veux au.ssi donner un niallre de chant it l'isiile.
— l.h bieni h ce .soir, mon oncle, nous vi(>nilrons nveo volri' (lelil-nevpu Désin'', que voilà maintiMianl avocat.
— A ce .soir I répondit Minore! ijui voulut pihiéirer cc>
petites limes.
Les deux nièces serrèrent la main d'Ursule en lui disant avec une nr.lce all'ecle(> :
— Au revoir.
— Oh! mon parrain, vous lise/ donc dans iiinn co'ur, s'iVria l'rsule en jel.inl au vieillard un regard plein de r» nierciiiiens.
— Tu as de la voix, dil-il. Ll Je veux le diuiner aussi «les nialires de de.ssin et d'il.'dien. llne feiume, reprit 10
ai
DE BALZAC
docteur en regardant Ursule au moment où il ouvrait la grille de sa maison, doit être élevée de manière à se trouver à la hauteur de toutes les positions où son mariage peut la mettre.
Ursule devint rouge comme une cerise : son tuteur semblait pensera îa personne à laquelle elle pensait elle-même. En se sentant près d'avouer au docteur le pencliant involontaire qui la portait à s'occuper de Savinicn et à lui rapporter tous ses désirs de perfection, elle alla s'asseoir sous le massii de plantes grimpantes où, de loin, elle se détachait comme une fleur blanche et bleue.
— Vous voyez bien, mon parrain, que vos nièces sont bonnes pour moi ; elles ont été gentilles, dit-elle en le voyant venir, et pour lui donner le change sur les pensées qui la rendaient rêveuse.
— Pauvre petite! s'écria le vieillard.
11 étnla sur son bras la main d'Ursule en la tapotant, et l'emmena le long de la terrasse au bord de la rivière, où personne ne pouvait les entendre.
— Pourquoi dites-vous pauvre petite î
— Ne vois-tu pas qu'elles te craignent?
— Et pourquoi?
— Mes héritiers sont en ce moment tous inquiets de ma conversion, ils l'ont sans doute attribuée à l'empire que tu exerces sur moi, et s'imaginent que je les frustrerai de ma succession pour fenrichir.
— Mais ce ne sera pas 7... dit naïvement Ursule en rogardatit son parrain.
— Oh I divine consolation de mes vieux jours, dit le vieillard qui enleva de terre sa pupille et la baisa sur les deux joues. C'est bien pour elle et non pour moi, mon Dieu ! que je vous ai prié tout à l'heure de nie laisser vivre jusqu'au jour où je l'aurai confiée h qiieli]ue bon être digne d'elle. Tu verras, mon polit ange, les comédies que les Minoret. les Crémière et les Massin vont venir jouer ici. Tu veux embellir et prolonger ma vie, toi 1 Eux, ils ne pensent qu'éi ma mort.
— Dieu nous défend de haïr, mais si cela est?.,, oh I je les méprise bien, lit Ursule.
— Le dîner I cria la Bougivnl du haut du perron, qui du côté du jardin se trouvait au bout du corridor.
Ui-sulo el son tuteur étaient au dessert dans la jolie salle à manger décorée de peintures chinoises en façon de laiiue, la ruine de Levraull-I.evraull, lnrs(|ue le jujie de paix se pré-enta ; le docteur lui oll'rit, telle était sa grande marque d'intimité, uik; tass(' do son caft' Moka mélan^ré de café Bo;irbon cl de caléMarliniqui', brûlé, moulu, fait par luimôme dans une cafetière d'argent, diti^ n la l'haptal.
— Eh bienl dit Bop>,'rand en n'Ievant ses lunettes et re- •;nrdanl li^ vieillard d'un air narquois, la ville est en I air,
oire appaiition h lïv'ise n révolutionné vos parens. Vous lais'ez votre fortune aux [irêtres, aux pauvres. Vous les avez remués, (•! ils se remuent, ah 1 J'ai vu leur prendèrc éfneule sur la place, ils étaient aflairés comme des fourmis h qui l'on a pris leurs (eufs.
— Que te (lisdi^-j(■, Uisule? s'écria le vieillard. Au risque d(! te peiner, mon entijut, ne dois-jo pas fa()prenilre ?i connatire le monde, el te mettre en garde contre fies inimitiés inum-riléesl
— Je vouilrnis vous dire un mot h et; sujet, reprit Bon- KTanil en saisis'-anl cette occasion de parlera son vieil ami de l'avenir d'Ursule.
Le docteur mil un bonnet de velours noir sur sa ICle hliiiirhe, le ju;,'e d(! [inix garda son chapeau pour se garantir de la rralcheur, et tous deux ils se promenèrent le long d(r la terrasse en dis<:ulanl les nmyens d'assurer h Ursule C<! que son parrain voudrait lui donin r. le juge d(! paix conri.iivs.iit ropiinon de I>ionis sur riiivaliditi' d'un testament l.iil par li^ docteur en faveur d'Ursule, (;;ir Nemours se préoccupait trop de la succession Minore! pour (piecille question iieftl pas éié agitée entre les jurisc(uisultes de In ville, Bon^rand avait diVidi- qu'Ursule Mironèl éluit une élMii, ère Ji leg.ird du duilenr Mincirel, mais il ventait bien que l'esprit (lu la législation repous.sailde In Ihmille les sii-
perfétations illégitimes. Les rédacteurs du code n'avaient prévu que la faiblesse des pères et des mères pour les enfans naturels, sans imaginer que des oncles ou des tantes épouseraient la tendresse de l'entant naturel en faveur de sa descendance. Évidemment il se rencontrait une lacune dans la loi.
— En tout autre pays, dit-il au docteur en achevant de lui exposer l'état de la jurisprudence que Goupil, Dionis et Désiré venaient d'expliquer aux héritiers, Ursule n'aurait rien à craindre; elle est fille légitime, et l'incapacité de son père ne devrait avoir d'effet qu'à l'égard de la succession de Valentin Mirouëf, votre beau-père ; mais en France, la magistrature est malheureusement très spirituelle et conséquentielle, elle recherche l'esprit de la loi. Des avocats parleront morale et démontreront que la lacune du code vient de la bonhomie des législateurs qui n'ont pias prévu le cas, mais qui n'en ont pas moins établi un principe. Le procès sera long et dispendieux. Avec Zélie on irait jusqu'en cour de cassation, et je ne suis pas sûr d'être encore vivant quand ce procès se fera.
— Le meilleur des procès ne vaut encore rien, s'écria le docteur. Je vois déjà des mémoires sur cette question : Jusqu'à quel degré iincapacilé qui, en matière de surcession, frappe les e>i/uns naturels, doit-elle s'étendre? et la gloire d'un bon avocat consiste à gagner de mauvais procès.
— Ma foi! dit Bongrand, je n'oserais prendre sur moi d'affirmer que les magistrats n'étendraient pas le sens do la loi dans l'intention d'étendre la protection accordée au mariage, base éternelle des sociétés.
Sans se prononcer sur ses intentions, le vieillard rejeta le lidéicommis. Mais quand à la voie d'un mariage que Bongrand lui propo?a de prendre pour assurer sa fortune à Ursule: — Pauvre petite! s'écria le docteur. Je suis capable de vivre encore quinze ans, que deviendrait-elle?
— Eh bien! que comptez-vous donc faire?... dit Bongrand.
— Nous y penserons, jo verrai, répondit le vieux docteur évidemment embarrassé de répondre.
En (;e moment Ursule vint annoncer aux deux amis que Dionis demandait à parler au docteur.
— Déjà Dionis? s'écria Minoret en regardant le juge do paix. — Oui, répondit-il à Ursule, qu'il entre.
— Je gagerais mes lunettes contre une allumette, qu'il est le paravent de vos héritiers; ils ont déjeuné tous h la Poste avec Dionis, il .s'y est machiné quelque chose.
Le notaire, amené par Ursule, arriva jusqu'au fond du j irdin. Après les salutations et quelques phrases insignilianles, Dionis obtint un moment d'audience particulière. Ursule et Bongrand se retirèrent au salon.
— Nous y penserons! Je verrai! se disait en lui-même Biingrand en répétant les dernières paroles du docteur. Voilà le mot des gens d'esprit; la mort les surprend, et ils laissent dans l'embarras les êtres qui leur sont cliersl
I a défiance que les hommes d'élite inspirent aux gens d'alliiires est remarijuable : ils ne leur accordent pas le moins en leur reconnaissant le plus. Mais peul-ÔIre cette défiance est-elle un éloge? En leur voyant habiter le .sommet des choses humaines, les gens d'ullaires ne croient pas les lu)mmes supi'iieurs capables de descendre aux inllMiuieiit petits des di'tails (jui, de inêiiu' que les Intérêts en liiiaiice el les miciciscopiipies en science naturelle, linis- .senl par égaler les capitaux et par former des mondes. Erreur! l'homme de ca'ur et l'iioinme de génie voient tout. Bniigrand, [liqué du silence (pu> h docteur avait gardé, mais nui sans doute par riiilt-rèt d'Ursule, et le croyant c-oîiiprouiis, résolut de la défendre contre les héritiers. Il l'tait désespéré do ne rien savoir do cet entretien du vieillard avec Dionis.
— (.)uelque pure que soit Ursule, pensa-t-il en l'examinaiil, il est un point sur lecpiel les jeunes tilles ont coiilimio de faire à elles seules In jiirispnidi'iu'e et la morale. Essayons! — l.<'s Miuiiret-Levraiill, dit-il à Ursule eu rallerinissant ses lunettes, sont capables do vous demandor en mariage pour leur tlls.
URSULE MIROUET.
La pauvre petite pâlit : elle était trop bien élevée, elle avait une trop sainte délicatesse pour aller écouter ce qui sf» disait entre Dionis et son oncle; niiiis, après une petite délibération intime, elle crut pouvoir se montrer, en pen- -inl que, si elle était de trop, son parrain le lui ferait sentir. Le pavillon cliinois où se trouvait le cabinet du docteur avait les porsienncs de sa porte-fenêtre ouvertes. Ursule inventa d'aller tout y fermer clle-niênie. Elle s'excusa de laisser seul au salon le juge de paix, qui lui dit en souriant : Faites 1 faites ! Ursule arriva sur les marches du perron par où l'on descendait du pavillon chinois au jardin, et y resta pendant quelques minutes, manœuvrant les persicnnes avec lenteur et regardant le coucher du soleil. Elle entendit alors cette réponse faite par le docteur qui venait vers le pavillon chinois.
— Mes liériliers seraient enchantés de me voir des biensfonds, des hypothèques; ils s'imaginent que ma fortune serait beaucoup plus en sûreté: je devine tout ce qu'ils se disent, et peut-êlre venez-vous de leur part? Apprenez, mon cher mon^ieur, que mes dispositions sont irrévocables. Mes héritiers auront le capital de la fortune que j'ai apportée ici, qu'ils se tiennent pour avertis et nie laissent tranquille. Si l'un d'eux dérangeait quelque chose à ce que je crois devoir faire pour cet entant (il désigna sa filleule), je reviendrais de l'iuitre monde pour les lourmeiiier! Ainsi, monsieur Savinien de Porleuduère peut bien rester en prison, si l'on compte sur moi pour l'en tirer, ajouta le docteur. Je ne vendrai point mes renies.
En entendant ce dernier fragment de phrase, Ursule éprouva la première et la seule douleur qui l'eût atteinle, elle appuya son front à la persienuc en s'y attachant pour se soutenir.
— Mon Dieu! qu'a-t-elle? s'écria le vieux méilecin, elle est sans couleur. Une pareille émotion après dîner peut la tuer. Il étendit U: bras pour prendre Ursule qui tombait presque évanouie. — Adieu, monsieur, laissez moi, dit-il au noiaire.
Il Iransporla sa filleule sur une immense bergère du lem(is de Louis XV, qui se trouvait dans son cabinet, saisit un flacon d'élhcr au milieu de sa pharmacie, et te lui fit respirer.
— Remplacez-moi, mon ami, dit-il à Bongrand effrayé, je veux rester seul avec elle.
Le jugi" d(! paix reconduisit le notaire jusqu'à la grille en luideniandanf, sans y mettre aucun empressement: — Qu'est-il donf arrivé à Ursule?
— Je ne sais pas, répondit monsieur Dionls. Elle était sur les marchi's à nous (•router ; et quand son oncle m'a refusé de prêter la somme m'ie-saire au jeune Porlenduère, qui est en prison pour délies, car il n'a pas eu, C(miine monsieur du Rouvre, un monsieur Bongrand pour le d('femlre, elle a pAli, chancelé... L'aimerai l-elle? V aurail-il entre eux....
— A (|uinze ans"? répliqua Bongrand on interrompant Dionis.
— Elle est néo en février 1814, elle aura seize uns dans quatiT mois.
— Elle n'a jamais vu le voisin, répondit le juge de [laix. Non, c'est uri(! crise.
— Une crise de cfrur, ré()liqua le noiaire.
Le notaire ('tait a sez enchanté de elle di'couverle, qui devait eni()(^clier le n'iliiutable inaria;;et/i r.rlri-mi^ jiar lequel liMldcteur pouvait tVusIicr ses l:(''riti(rs; tandis que KouKiaiid vo>ait --('S (bateaux en I^spagiii' déniolis : depuis lorigteiiqi-i il peiis.iil /i marier son llls avec Ursule.
— Si la pauvM! enlaiil niniail ce giireon, ce serait un mnllieiu- pour elle: madame dd Portendiière est bretonne ( l eiilicliéo (le noblesse, répondit le juge (h; paix après une pause.
— Ileiireusoninnl... pour i'Iionneur des Porl.ndnère, répli'iua le notaire ipii Ciillil se laisser deviner.
lli iidou'^ au brave cl h A|(' juge .le piijx la justice de
dire, (pi'en veii.iiil de la Knlle au salon, il atuiiidoMiia, non sans douleur, pour sou llls, rcHpiSramc ipril avait raresséo
de pouvoir un jour nommer Ursule sa fille. Il comptait donner six mille livres de rentes à son fils le jour où il serait nommé substitut; et si le docteur eût voulu doter Ursule de cent mille francs, ces deux jeunes gens devaient être la perle des ménages ; son Eugène était un loyal et charmant garçon. Peut èlre avait-il un peu trop vanté cet Eugène, et la défiance du vieux Minoret venait-elle de là.
— Je me rabattrai sur la fille du maire, pensa Bongrand. Mais Ur>ulc sans dot vaut mieux que mademoiselle Levrault-f.rémièi'e avec son million. Maintenant il faut manœuvrer pour faire épouser à Ursule ce petit Portenduère, si toutefois elle l'aime.
Après avoir fermé la porle du côté do la bibliollièque et celle du jardin, le docteur avait amené sa pupille à la fonêlre qui donnait sur le bord de l'eau.
— Qu'as-tu, cruelle enfant? lui dit-il. Ta vie est ma vie. Sans ton sourire, i^ue deviendrais-je ?
— Savinien en prison ! répondit-elle.
Après ces mots, un torrent de larmes sortit de ses yeux, et les sanglots vinrent.
— Elle est sauvée, pensa le vieillard qui lui tâtait le pouls avec une anxiété de père. Hélas I elle a toute la sensibilité de ma pauvre femme, se dit il en allant prendre un stéthoscope i|u'il mit sur le cœur d'Ursule en y appliquant son oreille. Allons, tout va bien ! se dit-il. — Je ne savais pas, mon cœur, que tu l'aimasses autant déjà, rejiril-il en la regardant. Mais pense avec moi comme avec toi-même, et raconte-moi tout ce qui s'est passé entre vous doux.
— Je ne l'aime pas, mon parrain, nous ne nous sommes jamais rien dit, répondit-elle en sanglotant. Mais apprendre que ce pauvre jeune homme est en prison et savoir que vous refusez duremer.t de l'en tirer, vous si bon !
— Ursule, mon bon petit ange, si lu ne l'aimes pas, pourquoi fais-tu devant le jour de saint Savinien un point rouge comme devant le jour de saint Denis? Allons, raconte-moi les moindres événemens do cette affaire do cœur.
Ursul(! rougit, retint quelques larmes, et il se fitcntr-e elle et son oncle un moment de silence.
— As-tu peur de ton père, de ton ami, de la mère, de ton médecin, de ton p;urain, donl le co^ur a été depuis quelques jours rendu plus tendre encore qu'il ne l'éiait.
— \\\i bien! cher parrain, reprit-elle, je vais vous ouvrir mon ;1me. Au mois de mai, monsieur Savinien ot venu voir sa mère. Jusqu'à ce voyage, je n'avais jamais fait la moindre atlention à lui. Quand il est parti pour demeurer à Paris, j'étais une enfant, et ne voyais, je vous li> jure, aucune dillV'rence entre un jeune liomire el vous autres, si Cl' n'est ()un je vous aimais sjuis iiuagini;r jamais pouvoir ainii^r mieux (jui que ce soit. Monsieur Savinien est arrivé jjar la malle la veille du jour de la fêle de sa mèro sans ijue nous le sussions. A sept heures du malin, aprè.s avoir dit mi's prières, en ouvrant la A-nêtre piuir de nner de l'air à ma chambre, je vois b's leni'^lris de la iliambre di; monsieur Savinien ouvertes, et nuMisieur t^aviiiien ( u robe de chambre, occupé à se faire la Ixirbe. el luellanl à ses monvemens uik; giÀce... entin je l'ai Irtuivé g.nlil. Il a iieign(! ses moustachi's noires, sa virgule sous le menton, cl j'ai vu son cou blanc, rond Eanlil \ousdire
tout? je me suis apiirue (juo ce cou si frais, ce
visage el ces beaux cheveux noirs, étaient bien liilli rens (les viVres, (piand je vous regardais vous lai-^anl la barbe. Il m'a monté, je ne sais d'où, coniirr une \ap.ur par \!\gués au c(i;ur. dans h- gosier, à la tiVe. et si violemiiienl que je me suis as^isi'. Je' n(! pouvais me Imir di-boul. je Irembliis. Mais j'avais l.iul envie de le ri voir, que je nie suis uiis(( sur la pointe des pieds ; il m'a vue alors, et m'.i, pour plaiwmler, envo)é du bout des doigls ^m b.iiser el...
— El, reprit-elle, je me suis cacluV, aussi honteuse (lu'heureuse, sniis m'expliquer |u)urqiu)i j'avais honte do ce boiilieur. '(• niouvemi ni qui ni'(''lil(iiiiss,iit r,'\me en y uiiieiianlje ne sais (|U('lle p\iis.sanre, s'est n'iiouvolé IoiiUmi
Ul{ UAI.ZAC. — II.
(Kxirnil (le la Coin''(lic hiimiihif.)
DE BALZAC
les fois qu'en moi-mêmi? je revoyais cette jeune figure. EnQn, je me plaisais à retrouver cette émotion, quelque violente qu'elle fût. En allant à la messe, une force invincible m'a poussée à regarder monsieur Savinicn donnant le bras à sa mère: sa démarche, ses vêtrmens, tout jusqu'au l>ruit de ses bottes sur le pavé me paraissait joli. La moindre chose de lui, sa main si finement gantée, exerçait sur moi commr" un charme. Cependant j'ai eu la force de ne pas pensera lui pendant la messe. A la sortie, je sais restée dans l'église de manière à laisser partir madame de Portenduère la première, et à marcher ainsi après lui. Je ne saurais vous exprimer combien ces petits arrangemens m'intéressaient. En rentrant, quand je me suis retournée pour fermer la grille...
— El la Bougivfd?... dit le docteur.
— Oh ! je l'avais laissée aller à sa cuisine, dit naïvement Ursule. J'ai donc p.i voir naturellement monsieur Savinien planté sur ses Jambes et me contemplant. Oh I parrain, je me suis sentie si fSère en croyant remarquer dans ses yeux une sorte de surprise et d'admiradon, que je no sais pas ce que j'aurais fait pour lui fournir l'occasion de me regarder. Il m'a semblé que je ne devais plus désormais m'occuper que de lui plaire. Son regard est maintenant la plus douce récompense de mes bonnes actions. Depuis ce moment, je songe a lui sans cesse et malgré moi. Monsieur Savinien est reparti le soir, je ne l'ai plus revu, la rue des Bourgeois m'a paru vide, et il a comme emporté mon cœur avec lui sans le savoir.
— Voilà tout? dit le docteur.
— Tout, mon parrain, dit-ello avec un soupir oîi le regret de ne pas avoir à en dire davantage était étouffé sous la douleur du moment.
— Ma chère petite, dit le docteur en asseyant Ursule sur ses genoux, tu vas attraper tes seize ans bientôt, et ta vie do femme va commencer. Tu es entre ton enfance bénio qui cesse, et les agitations de l'amour qui te feront une existence orageuse, car tu as le système nerveux d'une exquise sensibilité. Ce qui t'arrive, c'est l'amour, ma fille, dit lo vieillard avec une expression do profonde tristesse, c'est l'amour dans sa sainte naïveté, l'amour comme il doit être : involontaire, rapide, venu comme un voleur qui prend tout... oui, tout I Et je m'y attendais. J'ai bien observé les femmes, et sais que, si chez la plupart l'amour ne s'empare d'elles qu'après bien des témoignages, des miracles d'affection, si celles-là ne rompent leur silence et ne cèdent que vaincues; il en est d'autres qui, sous l'empire d'une sympathie explicable aujourd'hui par les fluides magnétiques, sont envahies en un instant. Je puis te lo dire aujourd'hui : aussitôt que j'ai vu la charmante femme qui portait ton nom, j'ai senti (|uoje l'aimerais uniquement et fidèlement .sans .savoir si nos caractères, si nos per- .sonnos se conviendraient. Y a-t-il en amour une seconde vue ? Quelle réponse faire, après avoir vu tant d'unions célébrées .sous les auspices d'un si céleste contrat, plus tard brisf-es, engendrant des haines presque éternelles, des répulsions absolues? Les sens peuvent, pour ainsi dire, s'appréhender, et les idées Atre en désaccord : et peut-Atre certaines pi'r>onni!.s vivent-elles [)his par les idées «pie par le eorpsT Au contraire, souvent les ciira'-tères s'accordent et les persoiUH's s<! déplaisent. Ces deux pliériomènes si <ll(rérens, qui rendraient raison de bien des maihi'iirs, dénion- Irrnl In s.ih-esse des lois ipii laissent aux parent la haute main sur le maringt* de leurs enf ins ; car une jeun'- fille •;sl souvent la du()« do l'une de f,«!s deux hallucinations. AU'Si ne tf! biflmé-je pas. Les sens/ilions que tu é[trouves, ce mouvement d(î la sensibiliti" cpii se [in-cipiledcson centre encore inconnu sur ton cyeurel sur Ion inlelIlKence, co bonheur avec lecpirl tu penses h Savinii'ii, (nul est naturel, .tiiiis, mon enfiint adoré, coiniiit! le l'a dit nolic bon abbé Chaperon, la Société demande le sacrilice de br'aiicoiip de penrhans nnlurels. Autres sont les 'leslim'K's «In rh«)ninie, aulr«'s sont celb's de la linniiK-. J'ai pu «lini-ir l'rMili' Mirouijt pour f«'innie, et venir à elli' en lui «li^.uil coiiibii'u ji' l'nimais ; lan«lis «|u'uii«' J>'Uiii' (lllc iin'iil à s«'S v«tIus en
sollicitant l'amour de celui qu'elle aime : la femme n'a pas comme nous la faculté de poursuivre au grand jour l'accomplissement de ses vœux. Aussi la pudeur est-elle chez vous, et surtout chez toi, la barrière infranchissable qui garde les secrets de votre cœur. Ton hésitation à me confier tes premières émotions m'a dit assez que tu soutTrirais les plus cruelles tortures plutôt que d'avouer à Savinien...
— Oh ! oui, dit-elle.
— Mais, mon enfant, tu dois faire plus: tu dois réprimer les mouvemensde Ion cœur, les oublier.
— Pourquoi ?
— Parce que, mon petit ange, tu ne dois aimer que l'homme qui sera ton mari ; et quand môme monsieur Savinien de Portendui^'re t'aimerait...
— Je n'y ai pas encore pensé.
— Écoute-moi? Quand même il t'aimerait, quand sa mère me demanderait ta main pour lui, je ne consentirais à ce mariage qu'après avoir soumis Savinien à un long et mûr examen. Sa conduite vient de le rendre suspect à toutes les familles, et de mettre entre les héritières et lui des barrières qui tomberont diflicilement.
Un sourire d'ange sécha les pleurs d'Ursule, qui dit : — A quelque chose malheur est bon I Lo docteur fut sans réponse à celte naïveté.— Qu'a-t-il fait, mon parrain? reprit-elle.
— En deux ans, mon petit ange, 11 a fait h Paris pour cent vingt mille irancs do dettes I H a eu la sottise de .se laisser coffrer à Sainte-Pélagie, maladresse qui déconsidère à jamais un jeune homme par le temps qui court. Un dissipateur capable de plonger une pauvru mère dans la douleur et la misère fait, comme ton pauvre père, mourir sa femme de désespoir I
— Croyez-vous qij'il puisse so corriger? dcmanda-tello.
Si sa mère paye pour lui, il so sera mis sur la paille, et je ne sais pas de pire correction pour un noble que d'être sans fortune.
Cette réponse rendit Ursule pensive : elle essuya ses larmes et dit à son parrain : — Si vous pouvez le sauver, sauvez-le, mon parrain : ce service vous donnera le droit de lo conseiller : vous lui forez des remontrances...
— Et, dit le docteur en imitant le parler d'Ursule, il pourra venir ici, la vieille dame y viendra, nous les verrons, et...
— Je ne songe en ce moment qu'à lui-même, répondit Ursule en rougissant.
— No pense plus à lui, ma pauvre enfant ; c'est une folie 1 dit gravement le docteur. Jamais madame de Porlonduère, une KiTgarouët, n'eûl-elle que trois cents livres par »n pour vivre, ne consentirait au mariage du vicomte Savini«'n de Porlen«luère. petit-neveu du leii comte de Portenduère, lieutenant gi'in'ial «les armées navales du roi et fils du vicoiiiledi- J'orleiiilMèn', caiiilaine de vaisseau, avec «pii? avec Ursule MirouiH, lilli- d'un musicien de ri^giment, .sans (ortune, «'t dont 1(! père, hélas! voici le moment do to le «lire, «'lait li' bAtard «l'un «iiganiste de mon beau-père.
— O mon parrain I vous iivez raison : nous ne sommes égaux «|u«' ilcxaiit l)i«Mi. Ji! ii«' son;,'«>r!ii plus à lui que dans m«"'. prièns, «lil-elli» au nihiiui d«'s saii;,di)ls ipie cell(> n*vélation excita. Donni'z-lui lout ce «pie vous nie d«vslinez. De quoi peut avoir besoin u'no pauvre lillo coiiinio moi? I'!n prison, luil
— Oll'm h Dieu loiiles tes morliflcations, et peul-fllro ii«)us vii>riilra-t-il on aide.
!,«' silence n-giin pendant qui'Npies inslans. Quaml Ur- .sule, «pli n'osait ri'Kanli'r sun [larrain, li'va les y<>ux sur lui, son cd'iir fui prolomléinent remin'- l(irs(pr«'ll(> vit des l.irmes r«)iilant sur ses joues lli-lries. Les pliMirs d«'s vieillards sont au.ssi terribles «pie ceux d«>s enfans .sont iialiircl.s.
— Qu'avrz-voiis? mon Dieiit «lit-elle en ,se jelant h .ses pi«'ds et lui baisant les mains. N'éles-vous pas sûr di' moi?
— Moi ijui voudrais sotisliiire à tous tes vœux, je suis
URSULE MIROUET.
obligé do te causer la première grande douleur do ta vie ! Je souffre autant que toi. Je n'ai pleuré qu'à la mort de mes enfdiis et à celle d'Ursule. Tieas, je ferai tout ce que tu voudras, s'écriii-t-il.
A travers ses larmes, Ursule jeta sur son parrain un regard qui fut comme un éclair. Elle sourit.
— Allons au salon, et sache te garder le secret à toimême sur tout ceci, ma petite, dit le docteur en laissant sa filleule dans son cabine!.
Ce père se sentit si faible contre ce divin sourire qu'il allait dire un mol d'espérance et tromper ainsi sa tllleule.
En ce moment mailame de Poricnduère, seule avec le curé dans sa froide petite salle au rez-de-chaussée, avait fini de confier ses douleurs à ce bon prêtre, son seul anrii. Elle tenait à la main des lettres que l'abbé Chaperon venait de lui rendre après les avoir lues, et qui avaient mis ses misères au comlile. Assise dans sa bergère d'un côté de la table carrée où se voyaient les restes du dessert, la vieille dame regardait le curé, qui de l'autre! côté, ramassé dans son fauteuil, se rarcssait le menton par ce geste commun aux valets de théâtre, aux mathématiciens, aux prêtres, et qui trahit quelque méditation sur un problème difficile à riésoudre.
Celte petite salle, éclairée par deux fenêtres sur la rue et garnie de boiseries pointes en gris, était si humide que les panneaux du bas otfiaientaux regards les feiidillcmens géométriques du bois pourri quand il n'est plus maintenu que par la peinture. Le carreau, rouge et frotté par l'unique servante de la vieille dame, exigeait devant chaque siège de petits ronds en sparteries sur l'un desquels l'abbé tenait ses pieds. Les rideaux, de vieux damas vert-clair à fleurs vertes, étaient tiri'-s, et les persiennes avaient été fermées. Deux bougies éclairaient la table, tout en laissant lu chambre dans le clair-obscur. Est-il L)Csoin do dire qu'entre les deux fi'uêlres un beau pastel de Latour montrait le fameux amiral de Portenduère. li; rival des Sulïien, des Kcr^jarouél, dosfjuichen et desSimeuse. Sur la boiserie en face de la cheminée, on apercevait le viionile de Portenduère et la mère de la vieille dame, une Kergarouétrioë^'at. Savinieii avait donc pour grand-onch) le viceamiral de KiTgarouél, et pour cousin le comte do Portenduère, pelit-filsdo l'amiral, l'un et l'autre fort riches. Le vice-amiral do Kergarouèt habitait Paris, et le comte de Portenduère le château de ce nom dans le Dauphiné. Son cou.sin le comte représentait la branche aînée, et Savinieu était le .seul rejeton du cadet di' Portenduère. Le comte, dgé de plus de quarante ans, marié à une A^mme rirhr, avait trois enPans. Sa fortune, accrue de plusieurs héritages, se montait, ilit-on, h soixante mille livres do rentes. Ih-puté de l'Isère, il passait ses hivers .'i Paris oîi il avait racliet«i rhi)t(!l de Portcnduèn- avec les inJemnités ([ue lui valait la loi Villélo. Le vico-amial de Kergarouèt avait rc'cenuMcnt épousé sa nièce, mad(îmoi^elle de Fontaine, uni- (pii'rripnl pour lui assurer sa fortime. Les taules du vicouile devaient donc lui faire perdnMlr;u\ pui.s^uutes proti'clion.s. Jeune cl joli garn)n, si Savinien ll^l entnî dans la luiirine, avec son nom et a()piiy(' par un amiral, p;ir un depuli", peut-être h vingl-lrois uns crtl-il l'Ié di-jj licutcn.int de vaisvau ; mais sa ini're, op|josi-i' h ce ipie son lils uMii|ue se di-stiiiAl il l't'tut militaire, lavait fait élever à Niniours par un vicaire de l'abbé i.haperun, et s'était fiatléetle pouvoir conserver jusqu'à sa mort son tlN près d'elli«. Elle voulait .•■agenii'nt le m.irier aver une demoiselle d'Ai^;l>'mont, richn de don»* mille livres de ri'iiles, à la main de liiquelle |i> nom de Portenduère et lu ferme des Ilordieres IH-rmettaienl de prétendre. Ce plan restreint, mais .sage, et qui pouvait relever la tamille à la secnnde ^l'uératioii, vAl été (l(''joué par les é»éneinens. Les d'Aiglemont (•l.iienl alors ruinés et une de leurs lilles, l'Htnée, Ih'lène, avait dispuru .sans que la famille cxpliquAt ce mysliTe. L'ennui d'une vie K.UIS air, s<'Ui.s issue ut sans action, s.ms autre aliment (pii« l'anuiur dis (ils pour leurs mères, fatigua tellement Savinien i|u'il rompit .ses chaînes, quelcpie douce.i (|u'ellc,s lu.siieat, et jura du ne jaoïais vivre en province, en cuni-
prenant un peu tard que son avenir n'était pas rue des Bourgeois. A vingt et un ans il avait donc quitté sa mère pour se faire reconnaître de ses parons et tenter la fortune à Pans. Ce devait être un funeste contraste que celui de ia vie de Nemours et de la vie de Paris pour un jeune homme de vingt et un ans, libre, sans contradicteur, nécessairement atfamé de plaisirs et à qui le nom de Portenduère et sa parenté si riche ouvraient les salons. Certain que sa mère gardait les économies de vingt années amassées dans quelque cachette, Savinien eut bientôt dépensé les siï mille francs qu'elle lui donna pour voir Paris. Celte somme ne défraya pas ses six premiers mois, et il dut alors le double de celle somme à son hôtel, à son tailleur, à son bottier, à son loueur de voitures et de chevaux, à un bijoutier, à tous les marchands qui concourent au luxe des jeunes gens. A peine avait-il réussi à se faire connaître, a peine savait-il parler, se présenter, porter ses gilets et les choisir, commander ses habits et mettre sa cravate, qu'il se trouvait à la tête de trente mille francs de dettes et n'en était encore qu'à chercher une tournure délicate pour déclarer son amour à la sœur du marquis de Ronquerolles, madame de Sérizy, femme élégante, mais dont la jeunesse avait brillé sous l'Empire.
— Comment vous en êtes-vous tirés, vous autres? dit un jour à la fin d'un déjeuner Savinien à quelques élégans avec lesquels il s'était lié comme se lient aujourd'hui des jeunes gens dont les prétentions en toute chose visent au même but et qui réclament une impossible égalité Vous n'étiez pas plus riches que moi, vous marchez sans soucis, vous vous maintenez, et moi j'ai déjà des délies !
— Nous avons tous commencé par là, lui dirent en riant Rastignac, Lucie» do Rubempré, Maxime de Trailles, Emile Blondel, les dandies d'alors.
— Si do Marsay s'est trouvé riche au début de la vie. c'est un hasard I dit ranipliitr}'on, un parvenu nommé Finol qui tentait de frayer avec ces jeunes gens. El s'il n'eût pas été lui-mônie, ajouta-t-il en le saluant, sa fortune pouvait le ruiner.
— Le mot y est. dit Maxime do Trailles.
— Et l'idre aussi, répliqua Rastignac.
— Mon cher, dit gravement de Marsay à Savinien, les dettes .sonl la commandite de l'iîxpi'rience. Une bonne éducation universitaire avec maîtres d'agrémens et de désagrémens, qui no vous apprend rien, coùie .soixante mille francs. Si l'éducation par le monde coûte le double, elle vous ap^irend la vie, lesaflaires, la politique, les hommes et que|qu(>fois les femmes.
Blond(!t acheva cette leron par cette traduction d'un vers de La Fonlainu :
Le monde vend très cher ce qu'on pense qu'il donne.
Au lii.'u de réfléchir h ce que les plus habiles pilotes do l'archipel parisien lui disuionl do sensé, Savinien n'y vit que di'h plaisanteries.
— l'rene/ garde, mon cher, lui dit de Marsay, vous avez un beau nom, et si vousn'acquérr/ pas la fortune (|u'exige votre nom. vou^ pourrez aller ilnir vos jours sous lui habit d(! ([nart'clial des logis d.ins un rég\menl de cav.ilerie.
t\iiw avons vu tomlH'r de plus illustrer lèlos!
ajoula-l-il en déclamant ce vers do l'orneilli" cl pn<u«nt le bras de Savinien. — H nous esl venu, re|)rit-d, voici ImiiMM six ans, un jeune cjiute d'l''.sgrignon <pii n'a pas vécu plus (le ili'ux ans dans le paradis du grand monde. Ilélas I il a \ecu ce (pli- vivent les fu.sées. Il .s 'esl éli-M* jusqu'à lu duclies,so de MaidVigiieus(>, el il esl reloinlM^ dans sa \ille natale, oii il expie ses taules enlro un vieux père à catarrhes el une partie de whist à deux sous la Uche. Dites votre si-
DE BALZAC
luatiou à madame de Sérizy tout naïvement, sans honte, elle vous sera très utile ; tandis que si vous jouez avec elle la charade du premier amour, elle se posera en madone de Raphaël, jouera aux jeux innocens, et vous fera voyasrer à grands frais dans le pays de Tendre !
Sa\nnien, trop jeune encore, tout au pur honneur du gentilhomme, n'osa pas avouer sa position de fortune à madame de S?rizy. Madame de Portenduère, dans un moment où son fils ne savait où donner de la tète, envoya vingt mille francs, tout ce qu'elle possédait, sur une lettre où Savinien, instruit par ses amis dans la balistique des ruses digées par les enfan^ contre les coffres-forts paternels, parlait de billets à payer et da déshonneur de laisser protester sa signature. Il atteignit , avec ce secours, à la fin de la première année. Pendant Ja seconde, attaché au char de madame de Sérizy sérieusement éprise de lui, et qui d'ailleurs le formait, il usa de la dangereuse ressource des usuriers. Un député de ses amis, un ami de son cousin de Portenduère, DesLupeaulx, l'adressa . dans un jour de détresse, à Gobseck, à Gigonnel et à Palma, qui, bien et dûment informés de la valeur des biens de sa mère, lui rendirent l'escompte doux et facile. L'usure et le trompeur secours des renouvellemens lui firent mener une vie heureuse pendant environ dix-huit mois. Sans oser qvntler madame de Sérizy, le pauvre enfant devint amoureux fou de la belle comtesse de Kergarouët, prude comme toutes les jeunes personnes qui attendent la mort d'un vieux mari, et qui font l'habile report de leur vertu sur un second mariage. Incapable de comprendre qu'une vertu rai-onnéo est invincible. Savinien faisait la cour à Emilie da Kergarouët en grande tenue d'homme riche; il ne manquait ui un bal ni un spectacle où elle devait se trouver.
— Mon petit, tu n'as pas assez de poudre pour faire sauler ce rocher-là, lui dit un soir en riant de Mnrsay.
Ce leune roi de 1.) fashion parisienne eut benu, par conimiséralion . expliquer Emilie de Fontaine à cet enfant, il fall-ut les sombres clartés du malheur et les ti'nèhres de la prison pour éclairer Savinien. Une Idtre de change, imprudemment souscrite à un bijonlier. d'accord avec les rsuriers qui ne voulaient pas avoir l'odieux de l'arrcslalion, (ilécrouer, pour cent dix-sept mille francs, Savinien de Portenduère à Saint-Pél.ii;ie, ?i l'insu de ses amis. Aussil(M que celle nouvelle fut sue parRaslignac, par de Marsay et par Lucien de Ttubempr'-, tous trois vinrent voir Savinien et lui ollVirenl chnciui un billet de mille francs en le trouvant dénué de tout. Le valet de chambre, acheté par deux créanciers, avait indiqué l'appartement secret où Savinien logeait, et tout y avait été saisi, moins les habits et le peu de bijoux qu'il portail. Les trois jeunes gens, munis d'un excellent dîner, et loul en buvant le vin de .Xérès apporté par de Marsay, s'informèrent de la situation de Savinien , en apparence afin il'organiser son avenir , mais .«inns doute fiour le juger.
— Quand on s'ajipelle Savinien de Portenduère, s'était écrié na'-ligniic, (]u;nid on a pour cousin un futur pair de l'rnnr!'; ni pour grand-oncle l'amiral Kergarouiil, si l'on eoniinel l'énorme (anic de se laisser mettre h Sainte-Pélagie, il ne (aul pas y n '• r, mon cher!
— Pourquoi ne m'a- . tien dit? s'éiria de Marsay. V'ous nvi<'Z h vos ordres ma voiture ih- voyage, dix mille IVancs et des lettres pour l'Allemagne. Nous connaissons Gobseck, (iiïonni'l et nulri's rrociMMes, nous les aurions fait cnfiiluler. i:i d'ail ird quel /lue vous a meni'- bnin! h cette source mortelle? demanda de Mars/iy.
— l)i'H Lu|K'aiilx.
les trois ji'iiiies gens se regardèrent eu su comnuiniqiiaiit ainsi la même pensée, lui soupçon, mais sans l'exprimer,
— l-;«pliipiez-mol vo« re.s.sourc4's, montrez-moi votre jeu, demanda de Mar-'iv.
I (ir^-que Savinii-n eut ili'-piinl sji mère et ses bonnets ii roqin , a [ii'lile rnaisnn 'i tnil-i croin-es dans la rui> des flour», i.is, sans autre janliii qu'une cour li pidts et h liniignrd pour serrer le holf; qu'il leur oui chillté liLVukur de
cette maison, bâtie en grès , crépie en mortier rougeâtre, et prisé la ferme des Bordières, les trois dandies se regardèrent et dirent d'un air profond le mot de l'abbé dans les Marrons du feu d'Alfred de Musset dont les Contes d'Espagne venaient de paraître : — Triste !
— Votre mère paiera sur une lettre habilement écrite, dit Rastignac.
— Oui, mais après?... s'écria de Marsay.
— Si vous n'aviez été que mis dans le fiacre, dit Lucien, le gouvernement du roi vous mettrait dans la diplomatie; mais Sainte-Pélagie n'est pas l'antichambre d'une ambassade.
— Vous n'êtes pas assez fort pour la vie de Paris, dit Rastignac.
— Voyons? reprit de Marsay qui toisa Savinien comme un maquignon estime un cheval. Vous avez de beaux yeux bleus, bien fendus, vous avez un front blanc bien dessiné, des cheveux noirs magnifiques, do petites moustaches qui font bien sur votre joue pâle , et une taille svelte : vous avez un pied qui annonce de la race, des épaides et une poitrine pas trop commissionnaires et cependant solides. Vous êtes ce que j'appelle un brun élégant. Votre figure est dans le genre de celle de Louis XIII, peu de couleurs, le nez d'une jolie forme; et vous avez cte plus ce (jui plaît aux femmes, un je ne sais quoi dont ne se rendent pas compte les hommes eux-mêmes, et qui lient à l'air, à la démarche, au son de voix, au tancer du regard, au geste , à une foule de petites choses que les femmes voient et auxquelles elles attachent un certain sens qui nous échappe. Vous ne vous connaissez pas, mon cher. Avec un peu de tenue, en six mois, vous enchanteriez une Anglaise de cent mille livres, en prenant surtout le titre de vicomte de Portenduère auquel vous avez droit. Ma charmante belle-mère lady Dudiey, qui n'a pas sa pareille pour embrocher deux cœurs, vous la découvrirait dans quel- (jues-uns des terrains d'alluvion do la Grande-Bretagne. Jlais il faudrait pouvoir et savoir reporter vos dettes à quatre-vingt-dix jours par une habile manœuvre de haute banque. Pourquoi ne m'avoir rien dit? A Bade, les usuriers vous ativaient respeclé, servi peut-être; mais après vous avoir mis en prison , ils vous méprisent. L'usurier est comme la Société , comme le Peuple, à genoux devant l'homme assez fort pour se jouer de lui, et sans pitié pour les agneaux. Aux yeux d'un certain monde. Sainte-Pélagie est une dialdesso qui roussit lurieusement l'âme des jeunes gens. Voulez-vous mon avis, mon cher entant? je vous dirai comme au petit d'iîsgrigncn : Payez vos délies avec mesure en gar.lanlde quoi vivre pendant trois ans, et mariez-vous en province avec la première Mlle qui aura treide mille livres de rentes. En trois ans , vous aurez trouvé quelque sage héritière qui voudra se nonmier madame do Portenduère. Voilà la sagesse. Buvons donc, .le vous porte co toast : A la fille d'argent !
L"S jeunes gens ne (piillèrent leur ex-ami qu'à l'heure officielle des adieux, et sur le pas de la porte ils se dirent : — Il n'est pas fort!— 11 est bien abatiul— Se relèveral-il?
L" li'udi'main, Savinien écrivit h sa nièro une confession gi'nérnie en vni;,'l-di'ux pages. Après avoir [ileuré pendant (otite une journi-e, madame de Portenduère écrivit d'abord à son fils, en lui prometlant dr le tirer de prison; puis aux comtes de Portenduère et de Kergarouël,
Les lettres que le cnri- venait d(< lire et (jue la pauvre mère tenait à la main, humides de ses larmes, étaient arrivées le malin niéni(> cl lui avaii'i\t brisé le c(eur.
A MAtiAMt'; lit'; i'(iiui.Miiii;m,.
Paris, si'ptrinliro 18iJl».
" Madami',
Vous ne pouvr z p^s do\der de rinli'nH ijuc l'amirrd et
URSULE MfROUET.
moi noij§ prenonsà vos ppïnes. Ce que vous mandez à monsir-Lir de Kcrgarouët m'afQige d'autant plus que ma maison était celle do votre fils : nous étions fiers de lui. Si S.ivinicn avait eu plus de confiance en l'amiral , nous l'eussions pris avec nous, il serait déjà placé convenablement; mais il ne nous a rien dit , le mallieureux enfant ! L'amiral ne saurait payer cent mille francs; il est endetté lui-même, et s'est obéré pour moi qui ne savais rien de sa position pécuniaire. 11 est d'autant plus désespéré que Savinien nous a, pour le moment, lié les mains en se laissant arrêter. Si mon beau neveu n'avait pas eu pour moi je ne sais quelle sotte passion qui étouffait la voix du parent par l'orgueil de l'amoureux, nous l'eussions fait voyager en Allemagne pendant que ses affaires se seraient accommodées ici. Monsieur do Kergarouët aurait pu demander une place pour son petit-neveu dans les bureaux de la marine; mais un emprisonnement pour dettes va sans doute paralyser les démarches do l'amiral. Payez les dettes de Savinien, qu'il serve dans la marine, il fera son chemin eu vrai Porlenduèro, il a leur feu dans ses beaux yeux noirs, et nous l'aiderons tous.
» Ne vous désespérez donc pas, madame ; ils vous reste des amis au nombre desquels je veux être comprise comme une des plus sincères, et je vous envoie mes vœux avec les re.specls de votre
» Très affectionnée serrante,
» Emilie de Kekgarouet. »
A MADAME DE PORTENDDÈRE.
Porlenduère, août 1829.
« Ma chfre tante, je suis aussi contrarié qu'affligé des escapades de Savinien. Marié, pèro de deux fils et d'une fille ma fortune, déjà si médiocre relativement à ma position et h mes espérances, ne me permet pas do l'amoindrir d'une somme de cent mille francs pour pnyer la rançon d'un Porlenduère pris parles Lombards. Vi'nili<z votre ferme, payez ses dettes et venez h Portendufre, vous y trouverez l'accueil que nous vous devons, quanl même nos co.'urs no seraient pas entièrement h vous. Vous vivrez heureuse, et nous finirons par marier Savinien, que ma femme trouve charmant. Cotte frasque n'est rien, ne vous désoU'z pas, elle ne se saura jamais dans notre province où nous connaissons plusieurs filles d'argent très riches, cl qui seront enchantées de nous appartenir.
» Ma femme se joint h moi pour vous dire foule la joie que vous nous ferez, ol vous prie d'agréer .ses vœux pour la réalisation de ce projet et l'assurance de nos resjccts alfeclueux.
i> Luc-Savinien, comlo do Pobtenddèrb. »
— Quelles lettres pour une Kergarouët I s'écna la vieillo Drelonne en essuyant .ses yeux.
— L'amiral ne sait pas que son neveu est en prison, dit (iiilin l'nhlK! ( lia[ieron ; la comtesse a seule lu votre lettre, <;l soûle a n'pondu. Mais il faut [irondre un parti, ropril-i| après une pause, et voiri ce que j'ai 1 lioMlieur d(( vous conseiller. Ne vendez pas votre fiTine, Le bail est h fin, et voici vingt quatre ans (|u'il dure; dans quelipios mois, vous pourrez [lorlerson li'rniage it six milli' franrs, ol vous l'aire donner un iiol-do-vin iriine valeur do deux anni'es. liinprunlez /i un honnête homme, et non aux gi'ns de la ville qui fout lo romnieroo di's hyfiolhèques. Votre voisin est un di«no liommo, un homme de Itiiniio rompagnio, qui n vu le beau iiiondo avant la Rôvdlulimi, ri ipii d'alhi-e est devenu ralliolique. N'ayez point de n'pugnanro fi le venir voir ce soir, il sor.i très sensilile h votr(> déniarcho; oubliez lui moment (|ue vous êtes Kergarouët.
— Jamais I dit la vieille uièri- il'un son do voix strident.
— Enfin soyez une Kergarouët aimable; venez quand il sera seul, il ne vous prêtera qu'à trois et demi, peut-être à trois pour cent, et vous rendra service avec délicatesse, vous en serez contente; il ira délivrer lui-môme Savinien, car il sera forcé de vendre des rentes, et vous le ramènera.
— Vous parlez donc de ce petit Minoret ?
— Ce petit a quatre-vingt trois ans, reprit l'abbé Chaperon en souriant. Ma chère dame, ayez un pou de charité chrétienne, ne le blessez pas, il peut vous être utile de plus d'une manière.
— Et comment ?
— Mais il a un ange auprès de lui, la plus céleste jeune fille.
— Oui, cette petite Ursule... Eh bien 1 après î
Le pauvre curé n'osa poursuivre en entendant cet : Eh bien I après ? dont la sécheresse et l'âpreté tranchaient d'avance la proposition qu'il voulait faire.
— Je crois le docteur Minoret puissamment riche...
— Tant mieux pour lui.
— Vous avez déjà très indirectement causé les malheurs actuels de votre fils en ne lui donnant pas de carrière, prenez garde à l'avenir 1 dit sévèrement le curé. Dois-je annoncer votre visite à votre voisin?
— Mais pourquoi, sachant que j'ai besoin do lui, ne viendrait-il pas?
— Ah I madame, en allant chez lui, tous paierez trois pour cent ; et, s'il vient chez vous, vous paierez cinq, dit le curé'qui trouva cette belle raison afin de décider la vieillo dame. Et si vous étiez forcée do vendre votre ferme par Dionis le notaire, par le greflior Ma.ssin, qui vous refuseraient des fonds en espérant proûter de votre désastre, vous perdriez la moitié de la valeur des Bordières. Je n'ai pas ta moindre influence sur des Dionis, des Massin, des Levraulf, les gens riches du pays qui convoitent votre ferme et .savent votre fils en prison.
— Ils le .savent, ils le savent 1 s'écria-t-elle en levant les bras. Oh ! mon pauvre curé, vous avez laissé refroidir votre rafé...Tiennotte I Tionnetle I
Tiennotte, une vieille Bretonne h casaquin et h bonnet breton. .Igi'o do soixante ans, entra lestement et prit, pour le faire chaufl'or, le calé du curé.
— Soyez paisible, monsieur lo recteur, dit-elle en voyant que le curé voulait boire, je le mettrai dans lo bain-mario, il ne deviendra point mauvais.
— Eh bien ! reprit lo curé de sa voix insinuante, j'irai prévenir monsieur le docteur do votre visite, et vous viendrez.
La vieille mère ne céda qn'après une heure de discussion, pondant laquelle le curé fut obligé de répéter dix fois ses argumens. El encore l'allièro Kergarouët ne fut-elle vaincue que par ces derniers mots : —Savinien iraill
— Il vaul mieux alors que ce soit moi. dil-ollo.
Neuf heures .sonnaient quand la petite porte ménagée dans la gninde .se formait sur lo curé, qui sonna vivcnient A la grille du docteur. L'al>b('< r.baperon tomba do Tiennette en n()ii;.'ival, car la vieillo nourrice lui dit : — Vous venez bien lanl. monsieur le curé I comme l'autro lui avait dit : — Pouniuoi quittez-vous siliM madame quand elle n du cha;.'rln?
I e curé trouva nombreuso compagnie dans le salon verl el lirun ihi dorlrur, c^r Dionis était alli- rassurer les héritiers en passant chez Massin pour leur rt'pétrr les paroles de leur oncle.
— Ursule, dit-il, a, je crois, un amour au o<riir qui ne lui donnera (|ue peine el souris; elle par.itl romanosipie {roxressivo sonsihililé .s'a|ip<"lle ainsi chez les notaires). (•( nous la verrons longtemps fille. Ainsi, pas de di-fiaiico .soyez aux |M>lils soins avec elle, ol soyez les .sorviloiirs de voire (iii(le, car il est plus fin ipie cent Goupils, .ijcuil.i lo notaire, vins sjivojr que Goupil est la corrii|ilion du mot lalin viilprf, renard.
Donc, mesdames Massin el Oéniièro, h'urs maris, In Miotlre de poste il Pt-iré l'ormaienl avec lo médecin de Ne-
DE BALZAC
mours et Bonsrratid une assemblée inaccoutumée et turbulente chez le docteur. L'abbé Chaperon entendit en entrant les sons du piano. La pauvre Ursule achevait la symphonie en la de Beethoven. Avec la ruse permise à Tinnocence, l'enfant, que son parrain avait éclairée et à qui les héritiers déplaisaient, choisit cette musique grandiose et qui doit être étudiée pour être comprise, afin de dégofller ces femmes de leur envie. Plus la musiqm^ est belle, moins les ignorans la goûtent. Aussi, quand la porte s'ouvrit et que l'abbé Chaperon montra sa tête vénérable : — Ah ! voilà monsieur le curé! s'écrièrent les héritiers heureux de se lever tous et de mettre un terme à leur supplice.
L'exclamation trouva un écho à la table de jeu où Bongrand, le médecin de Nemours et le vieillard étaient victimes de l'outrecuidance avec laquelle le percepteur, pour plaire à son grand-oncle, avait proposé de faire le quatième au whi<t. Ursule quitta le forlé. lp docteur se leva comme pour saluer le curé, mais bien pour arrêter la parlie. Après de grands complimens adressés à leur oncle sur le talent de sa lilleule, les héritiers tirèrent leur révérence.
— Bonsoir, mes amis, s'écria le docteur quand la grille retentit.
— Ah ! voilà ce qui coûte si cher, dit madame Crémière à madame Massin quand elles furent à quelques pas.
— IJif'u me garde d^ donner de l'argent pour que ma petite Aline nie fasse des charivaris pareils dans la maison, répondit madame Massin.
— lille dit que c'est de Bethovan , qui passe cependant pour un grand musicien, dit lo receveur, il a de la réputation.
— Ma foi 1 ce ne sera pas à Nemours, reprit madame Crémière, et il est bien nommé B^le à vent.
— Je crois que notre oncle l'a lait exprès pour que nous n'y revenions plus, dit Massin, car il a cligné des yeux eh montrant le volume vrrt <i sa pi'lite mijaurée.
— Si c'est avec ce carillon-là qu'ils s'amusent, reprit lie maître de poste, ils font bien de rester entre eux.
— Il faut que monsieur le jugi> de paix aime bien à jouer pour entendre ces sonacles, dit madame Crémière.
— Je ne saurai jamais jouer devant des personnes qui ne comprennent pas la musique, dit Ursule en venant s'asseoir auprès de la table de jeu.
— Li's seiitimcns chez les personnes richement organi- .sécs ne peuvent .se développer que dans une sphère amie, dît le curé de Ni'rnours. De m^me que le prêtre ne saurait ttéiiir en présence du Mauvais l';sprit, que le châtaignier meurt dans une terre grasse, un musicien de génie éprouve une déliiiie intérjr'urc quand il est entouré d'igiiorans. Dans les arts, nous devons recevoir des âmes q\ii .servent de milieu à notre flinc autant de force que nous leur en ronuriuiiicpions. Cet axiome i]\ii régit li s alVeclions humaines a dirté les proverbes : — il faut hurler avec. les luufrt. — Q\ii se ressemble .s'assemble. Mais la soutl'ranco que vous devez avoir éprouvée n'alloint que les natures tendres et délicates.
— Auvsi, mes amis, dit le docteur, une chcso qui ne ferait que de Ih peine k une femme ponrrait-ello tuer ma petiii! Ursule. Ali ! quanil je; ne serai plus, élevez entre wlle cljère fleur et le monde cette haie protectrice dont
parletil les vers de Cntiille : Ut /In», etc.
— Cesd.imes iirit •'•it- cepeuiliint bien flatteuses pour vous, Ursule, dit le juge d<< paix en souriant.
— Gro.ssièrrmient llalieusi-s. lit observer le médecin do NfmoijfH.
— J'ai toujours remarqué dn la grossièri'lé dans Ic.s fln(- Ifries de commande, riîpoTidit In vieux Mlnornl. Et pour- «|uoi ?
— Une [H-nw'e vraie porli'nv«>cpllr> sn finesse, dit l'abbé.
— Vousav/fllMérhe/ madame de PortenduèreT dit ntnrs Ursule ipii inleridgea l'iilibéCliaper'in en lui jelanl un re- Kird pjeui d'iuipnèle ctiridsilé.
— Oui ; la pauvre dnmo ont bien nlfligée, et II no serait pas impos.sil)le qu'elle vint vous voir re «oir. niOJisii;ur MmonrI.
— Si elle est dans le chagrin et qu'elle ait besoin de moi, j'irai chez elle, s'écria le docteur. Achevons le dernier rubber.
Par dessous la table, Ursule pressa la main du vieillard.
— Son fils, dit le juge de paix, était un peu trop simple pour habiter Paris sans un mentor. Quand j'ai su qu'on prenait ici, près du notaire, des renseignemens sur la ferme de la vieille dame, j'ai deviné qu'il escomptait la mort de sa mère.
— L'en croyez-vous capable ? dit Ursule en lançant un regard terrible à monsieur Bongrand, qui se dit en luimême : Hélas ! oui, elle l'aime.
— Oui et non, dit lo médecin de Nemours. Savinicn a du bon, et la raison en est qu'il est en prison : les fripons n'y vont jamais.
— Mes amis, s'écria le vieux Minoret, en voici bien assez pour ce soir ; il ne faut pas laisser pleurer une pau- \re mère une minute de plus quand on peut sécher ses larmes.
Les quatre amis se levèrent et sortirent. Ursule les ac ■ compagna jusqu'à la grille, regarda son parrain et le curé frappant à la porte en face ; et quand Tiennctte les eut introduits, elle s'assit sur une des bornes extérieures de la maison, ayant la Bougival près d'elle.
— Madame la vicomtesse, dit le curé qui entra le premier dans la petite salle, monsieur le docteur Minoret n'a point voulu que vous prissiez la peine de venir chez lui...
— Je suis trop de l'ancien temps, madame, reprit le docteur, pour no pas savoir tout ce qu'un homme doit à une personne de votre qualité, et je suis trop heureux, d'àprès ce que m'a dit monsieur le curé, de pouvoir vous servir en quelque chose.
Madame de Portonduère, à qui la démarche convenue pesait tant que depuis le départ de l'abbé Chaperon elle voulait s adresser au notaire de Nemours, fut si surprise de la délicatesse de Minoret, qu'elle se leva pour répondre à son salut, et lui montra un fauteuil.
— Asseyez-vous, monsieur, dit-elle d'un air royal. Notre cher curé vous aura dit que le vicomte est en prison pour quelques dettes de jeune homme, cent mille livres... Si vous pouviez les lui prêter, je vous donnerais une garantie sur ma forme des Bordières.
— Nous en parlerons, madame la vicomtes.se, quand je vous aurai ramené monsieur votre fils, si vous me permettez d'être votre intendant en cette circonstance.
— Très bien, monsieur lo docteur, répondit la vieille dame en inclinant la tête et regardant le curé d'un air qui voulait dire : Vous avez raison, il est homme do bonne compagnie.
— Munami le docteur, dit alors le curé, vous le voyez, madame, est plein de dévouement pour votre maison.
— Nous vous en aurons de la reconnaissance , monsieur, dit madame d(> Portenduère en faisant visiblement un ell'ort ; car à votre âge s'aventurer dans Paris à la piste des méfaits d'un étourdi...
— Madame, en soixante-cinq, j'eus l'honneur do voir l'illustre amiral de Portenduère chez cet excellent mon- .sieur de Malesherbes, et chez monsieur le comte de Buffon, (jui désirait le (pieslionner sur plusieurs faits curieux de ses voyages. Il n'est pas impossible que feu monsieur de Portenduère, votre mari, s'y .soit trouvé. La marine française ('lait alors glorii'use, elle tenait tête à l'Angleterre, et le capitaine ap|iortalt dans cetk» partie sa (|uol('-()art de Courage. Avee quelle inqiatieiicr, en quatre-vingt-trois et quatre, attendait-ondes nouvelles du camp deSainl-Uochl J'ai failli partir comme médecin des armées du roi. Vehii grand-oncle, (|uj vil encore, l'amiral Kirgarouiil a .soutenu d.ius ce lemps-là son fameux combat, car il était sur la ticllc-l'oule.
— Ali ! .s'il savait son petit-neveu on prison I
— Monsieur le vicomte n'y sera plus dans deux jours, dit le vieux Minoret en se levaiil.
Il tendit la main pour preijdro rello do la vieille damo, qui .se lu lais.sa iirendre, il y déposa un baiser respectueux.
UBSULE MIROUET.
la salua profondément et sortit ; mais il rentra pour dire au curé :
I — Voulez-vous, mon cher abbé, m'arrêfer une place à la
( diligence pour demain matin?
; Le curé resta pendant une demi-heure environ à chanter
j les louanges du docteur Minoret, qui avait voulu faire et
I avait fait la conquftle de la vieille dame.
I — Il est étonnant pour son âge, dit-elle ; il parle d'aller à Paris et de faire les affaires de mon fils comme s'il n'avait que vingt-cinq ans. Il a vu la bonne compagnie.
— La meilleure, madame ; et aujourd'hui plus d'un fîls de pair de France pauvre serait bien heureux d'épouser sa pupille avec un million. Ah I si cette idée passait par le cœur de Savinien, les temps sont si changés que ce n'est pas de votre côté que seraient les plus grandes difQcultés, après la conduite de votre fîls.
L'étoonement profond oii cette dernière phrase jeta la vie'lle dame permit au curé de l'achever.
— Vous avez perdu le sens, mon cher abbé Chaperon.
— Vous y penserez, madame, et Dieu veuille que votre fils se conduise désormais de manière à conquérir l'estime do ce vieillard I
— Si ce n'était pas vous, monsieur le curé, dit madame de Porlcnduère, si c'était un autre qui me parlât ainsi...
— Vous ne le verriez plus, dit en souriant l'aiibé Chaperon. Espérons que votre cher fils vous apprendra ce qui se passe à Paris en fait d'alliances. Vous songerez au bonheur de Savinien, et après avoir déjà compromis son avenir ne l'cmpCchez pas de se faire une position.
— Et c'est vous qui me dites cela ?
— Si je ne vous le disais point, qui donc vous le dirait? s'écria le prêtre en se levant ot faisant une prompte retraite.
Le curé vit Drsule et son parrain tournant sur euï-mômes dans la cour. Le faible docteur avait été tant tourmenté par sa filleule qu'il venait de céder : elle voulait aller à Paris et lui donnait mille prétextes. Il appela le curé, (jui vint, et le pria de retenir tout le coupé pour lui le soir mémo si le bureau do la diligence était encore ouvert. Le lendemain, à six heures el demie du soir, le vieillard et la jeune fille arrivèrent à Paris, où, dans la soirée môme, le docteur alla consulter .son notaire. Les événemens politiques étaient mcnaçans. Le juge de paix de Nemours avait dit plusieurs fois la veille au docteur, pendant sa conversation, qu'il fallait Otre fou pour conserver un sou de rente dans les fonds tant que la querelle élevée entre la Presse; et la Cour ne serait pas vidée. Le notaire de Minoret approuva le conseil imlirectemcnt donné par le juge de paix. Le docteur profila donc de son voyage pour réaliser ses actions iHduslri(;lles el ses renies, (jui toutes se trouvaient en liaussf!, el déposer ses capitaux h la B.UKiue. Le notaire •engagea son vieux client U vendre aussi les fonds laissés par monsieur dr' Jordy ft Ursule, el qu'il avait fait valoir >;u bon père do fuinilie. Il promit de mcltr(^ en campa^cnc un agent d'affaires cxcessiveMUMit rusé pour traiter avec les créanciers de S/ivinien ; mais il f.illail, poiirri'ussir, (jui' le jeune homme eût le courage de rester quelques jours encure en prison.
— Lii précipitation dans ces .sortes d'affaires couteau moins quinze pour cent, dit le notaire au ilocleur. lit d'abord vous n'aurez pas vos fonds avant si'pt ou huit jours.
Quand Ilrsuli- o|ipiit ipie Savinien .s(Tail encore au moins unc! .semaine en prison, i Ih; pria son (ulnirdi' la laisser l'y «fcompanner uno seule fois. !>• vieux Mmori'l rrl'usa. f/onclc et la nièce (îlaii'nt logés ilans un hôtel de In ruo rioix-des-Pelil.vChuinps, où le docteur avait pris tout un tipiinrU-ment convi-nalile ; v.l, coniiais,sant la religion de .sa t)U|>illi', il lui lit promellri< île n'en poiid sortir ipiaiid il tM.Tait (Idiors pour .ses «d'aires. I,e bonhomme promenait ijrsule dans l'.iris, lui faLsail voir les passagi's, Icsbuulii|iies, les boulevards; mais rien ue rdiiiiisail ni ne l'iiitéuossail.
— Que venx-lii 7 lui dl.wiil lo vieillard.
— VoirSaiiile-l'i''lfigii'. n-poiid,iil-cllc «vit olistiiialiim.
Minoret prit alors un fiacre et la mena jusqu'à la rue d^ la Clef, où la voiture stationna devant l'ignoble façade de cet ancien couvent transformé en prison. La vue de ces hautes murailles grisâtres dont toutes les fenêtres sont grillées, celle de ce guichet où l'on ne peut entrer qu'en se baissant (horrible leçon 1), cette masse sombre dans un quarfier plein de misères, et où elle se dresse entourée de rues désertes comme une misère suprême : cet ensemble de choses tristes saisit Ursule et lui fit verser quelques larmes.
— Comment, dit-elle, emprisonne-t-on des jeunes gens pour de l'argent? comment une dette donne-t-elle à un usurier un pouvoir que le roi lui-même n'a pas?// est donc là 1 s'écria-t-elle. Et où, mon parrain? ajouta-t-clle en regardant de fenêti-e en fenêtre.
— - Ursule, dit le vieillard, tu me fais faire des folies. Ce n'est pas l'oublier, cela.
— Mais, reprit-elle, s'il faut renoncera lui, dois-je aussi ne lui porter aucun intérêt? Je puis l'aimer et ne me marier à personne.
— Ah ! s'écria le bonhomme, il y a tant de raison dans ta déraison qv^e je me repens de t'avoir amenée.
Trois jours après, le vieillard avait les quittances en règle, les titres et toutes les pièces établissant la libération de Savinien. Celle liquidation, y compris les honoraires de l'homme d'affaires, s'était opérée pour une .somme de quatre-vingt mille francs. Il restait au docteur huit cent mille francs, que son notaire lui fit mettre en bons du trésor, afin de ne pas perdre trop d'intérêts. Il gardait vingt niilli' francs en billets de banque pour Savinien. Lo docteur alla lui-môme lever l'écrou le samedi à deux heures, ot le jeune vicomte, instruit déjà par une lettre de sa mère, remercia son libérateur avec, une sincère effusion de copur.
— Vous ne devez pas tarder à venir voir votre mère, lui dit le vieux Minoret.
Savinien répondit avec une sorte de confusion qu'il avait contracté dans sa prison une dette d'honneur, et raconta la visite de ses amis.
— Je, vous soupçonnais quelque dette privilégiée, s'écria le docteur en souriant. Votre mère m'emprunte cent mille francs, mais je n'en ai payé que quatre-vingt mille : voi(;i le reste, ménagez-le bii-n, monsieur, et considérez ce que vous en garderez comme votre enjeu au lapis vert de la fortune.
Pendant les huit derniers jours Savinien avait fait des réilixions sur l'époque actuelle. La concurrence en toute ciiose exige de grands travaux à ([ui veut une fortune. Les , moyens illégaux demandent plus de talent et de pratiques * souleriaines (ju'uiie rcchcrclii' à ciel ouvert. Les succès dans le monde, loin de donnci- uni! position, ilévorent lo temps el veulent r-Morniéinenl d'argent. I.(> nom de Portenduère, que sa mère lui disait lout-pui>sanl, n'était rien à Paris. Son cousin U; dépuli-, le comte de Portenduère, faisait peliti" ligure au .sein tie l.i Chambre élective en pré- .seiice de la Pairie, de la Cour, el n'avait pas trop do son crédit pour lui-même. L'amiral de Ki-rgarouël n'cxisliiil que par .sa femme. Il avait vu des orateurs, ilj-s tiens venus du milieu social inii-rieur à la noblesse, ou de pelils ^'enlilslioiiimes, être des persomla^•t!s infiuen.s. Eullu l'argent était le pivot, l'unique moyen, l'uniqui* mobile d'une Sociéir- <|ue Louis XVIII avait voulu cri'er h l'rastarde relie d'Angleterre. \k' la rui^ de la Clef à la rue troix-des-l'elils- ChaiMps, le geiitilliomme di-veloppa le résumé de se,s méditations, en liarnioiiie d'aillours avec lu conseil do de Mursay, nu vieux médecin.
— Je dois, dil-il, me faire oublier pendant Irois ou quatre ans, el chercher une carrière. Peut-être me fi'iais-je uu nom par un livre de h/iule politi<|ue ou du stutisliqiie morale, par quelque Irailé? sur une lies grandes ipiesluuis actuelles. EiiUn, loul en rlierchanl h nu' mûrier avec une joune personne qui me donne l'éligibilité, je travaillerai duils l'ombre (<l le silence.
i'ài élinlianl iivec siiiii la figure du jeune lioiiiiiie, le dui -
teur y reconnut le sérieux de l'homme blessé qui veut une reyanche. Il approuva beaucoup ce plan.
— Mon voisin, lui dit-il en terminant, si vous avez dépouillé la peau de la vieille noblesse, qui n'est plus de mise aujourd'hui ; après trois ou quatre ans de vie sage et appliquée, je me charge de vous trouver une jeune personne supérieure, belle, aimable, pieuse,. et riche de sept à huit cent mille francs, qui vous rendra heureux et de laquelle vous serez tier, mais qui ne sera noble que par le cœur.
— Eh I docteur, s'écria le jeune homme, il n'y a plus de noblesse aujourd'hui, il n'y a plus qu'une aristocratie.
— Allez payer vos dettes d'honneur, et revenez ici ; je vais retenir le coupé de la diligence, car ma pupille est arec moi, dit le vieillard.
Le soir, à six heures, les trois voyageurs partirent par la Duclor de la rue Dauphine. Ursule, qui avait mis un voile, ne dit pas un mot. Après avoir envoyé, par un mouvement de galanterie superficielle, ce baiser qui fit chez Ursule autant de ravages qu'en aurait fait un livre d'amour, Savinien avait entièrement oublié la pupille du docteur dans l'onfcr de ses dettes à Paris, et d'ailleurs son amour sans espoir pour Èmihe do Kergarouët ne lui permettait pas d'accorder un souvenir à quelques regards échangés avec une petite fille de Nemours ; il ne la reconnut donc pas quand le vieillard la fit mentor la première et se mit auprès d'elle pour la séparer du jeune vicomte.
— J'aurai des comptes à vous rendre, dit le docteur au jeune homme, je vous apporte toutes vos paperasses.
— J'ai failli ne pas partir, dit Sayinien, car il m'a fallu me commander des habits et du linge ; les Philistins m'ont tout pris, et j'arrive en enfant prodigue.
Quelque inléressans que fussent les sujets de conversalion entre le jeune homme et le vieillard, quelque spirituelles que fussent certaines réponses deSavinien, la jeune fille resta muette jusqu'au crépuscule, son voile vert baissé, ses mains croisées sur son châle.
— Mademoiselle n'a pas l'air d'être enchantée de Paris? dit enfin Savinien piqué.
— Je reviens h Nemours avec plaisir, répondit-elle d'une voix émue en levant son voile.
Malgré l'obscurité, Savinien la reconnut alors à la grosseur do ses nattes et à ses brillans yeux bleus.
— Kt moi je quitte Paris sans regret pour venir m'cnterrer à Nemours, puisque j'y retrouve ma belle voisine, dit-il. J'espère, monsieur le docteur, que vous me recevrez chez vous ; j'aime la musique, et je me souviens d'avoir cnt'^ndu le piano de mademoiselle Ursule.
— Je ne sais pas, monsieur, dit gravement le docteur, si madame votre mère vous verrait avec plaisir chez un vieillard qui doit avoir pour cette chère enfant toute la sollicitude d'une mère.
Cette réponse mesurée fit beaucoup penser Savinien, (jui se souvint alors du baiser si légèrement envoyé. La nuit l'tiit venue, la rhali'ur •'•lait lourde, Savinien et le doitrur s'endormirent h-s premiers. l'r.-ulc, qui veilla loiititempsen disant di's projets, suctomlia vers minuit. Klle avait (Mé iwn petit chapeau de pailli! commutu; tressée. Sa tr^te cnuverle d'un bonnet brodé se posa bienl(M sur ['('pauie de son parrain. Au petit jour, îi Uouron, Savinien s'i-vcilla le (iremier. Il aperçut alors Ursule dans le ilés(ir(lr(M)i'i l<^s e.diots avaient mis sn tèle : le hunnet .s'ét.iit (•hill'onné, relmussi'; ; les nalUw <l('Toulées tombaient de clia(pie cl^té de co visage animé par la rhaleur de la voiture ; mais dans celte situation, lii.rrible pour li's femmes (luxquelles 1,1 toilette est nécess-ure, In jeuni-'vse cl la lieauti- Iriiimphent. l/iimocence a toujours un beau .sommeil. Les lèvres enlr'ouvertes lais- •Jiieiii voir de jolies dénis, le eliAle défait pernii ttait do remarquer, sans olfenser Ursule, sous les plis d'une robe de mousseline peinte, toutes les i,'illces du corsage. i;nfln, la iHircté (le r.i-iU- rtmi^ vierge lirill.iit .sur celle physionomie, et se Inis-sail voir (rnulJint mieux qu'aucune aiilri^ e\(iression ne la troublait. !.<• vieux Minoret, (|ui.H'éveil|(i, rej.l.'n;/! In tflledesa fille dans le coin di' la voilure pour (|u'elle lïlt plus /i son nisi.;e||e se laiss.i f/ijrc sans s'en (i|iercevoir.
(ant elle dormait profondément après toutes les nuits employées à penser au malheur de Savinien.
— Pauvre petite ! dit-il à son voisin, elle dort comme un enfant qu'elle est.
— Vous de\ez en être fier, reprit Savinien, car elle paraît aussi bonne qu'elle est belle I
— Ah I c'est la joie de la maison. Elle serait ma fille, je ne l'aimerais pas davantage. Elle aura seize ans le 5 février prochain. Dieu veuille que je vive assez pour la marier à un homme qui la rende heureuse. J'ai voulu la mener au spectacle à Pai'is où elle venait pour la première fois ; elle n'a pas voulu, le curé de Nemours le lui avait défendu. — Mais, lui ai-je dit, quand tu seras mariée, si ton mari veut t'y conduire ? — Je ferai tout ce que désirera mon mari, m'a-t-elle répondu. S'il me demande quelque chose de mal et que je sois assez faible pour lui obéir, il sera chargé de ces faule.s-là devant Dieu ; aussi puiserai-je la force de résister dans son intérêt bien entendu.
En entrante Nemours, à cinq heures du matin, Ursule s'éveilla toute honteuse de son désordre, et de rencontrer le regard plein d'admiration de Savinien. Pendant l'heure que la diligence mit à venir de Bouron, oii elle s'arrêta quelques minutes, le jeune homme s'était épris d'Ursule. Il avait étudié la candeur de cette âme, la beauté du corps, la blancheur du teint, la finesse des traits, le charme de la voix qui avait prononcé la phrase si courte et si expressive oîi la pauvre enfant dirait tout en ne voulant rien dire. Enfin, je no sais' quel pressentiment lui fit voir dans Ursule la femme que le docteur lui avait dépeinte en l'encadrant d'or avec ces mots magiques : sept à huit cent mille francs I
— Dans trois ou quatre ans, elle aura vingt an.s, j'en aurai vingt-sept ; le bonhomme a parlé d'épreuves, de travail, de bonne conduite ! Quelque fin qu'il paraisse, il finira par me dire son secret.
Les trois voisins se séparèrent en face de leurs maisons, et Savinien mit do la coquetterie dans ses adieux en lançant à Ursule nn regard plein de sollicitations. Madame de Portenduère laissa son fils dormir jusqu'à midi. Malgré la fatigue du voyage, le docteur et Ursule allèrent à la grand'. messe. La délivrance do Savinien et son retour en compagnie du docteur avaient expliqué le but do son absence aux politiques do la ville et aux héritiers réunis .sur la place en un conciliabule semblable h celui qu'ils y tenaient quinze jours auparavant. Au grand étonnement des groupes, à la .sortie de la messe, madame de Portenduère ap* rôla le vieux Minoret, qui lui -offrit le bras et la recondui- .sit. I.a vieille dame voulait le priera dîner, ainsi que sa pupille, aujourd'hui même, en lui disant que monsieur le curé serait l'autre convive.
— Il aura voulu montrer Paris à Ursule, dit Minoret-Levrauli.
— Peste I le bonhomme ne fait pas un pas sans sa potilo boimi! ! s'écria madame Crémière.
— Pour que la bonne femme Portenduère lui ait donné le bras, il doit se passer dos choses bien intimes cntro eux, dit Massin.
— Et vous n'avez pas deviné que votre oncle a vendu ses rentes el dr'l'io()U(' le petit Portenduère 1 s'écria Goupil. Il a\ait refusé mon patron, mais il n'a pas refu.sé sa patronly... Ah 1 vous êtes cuits. Le vicomte propos(>ra de faire un contrat au lieu d'une oliligalion, et le docteur fera reconnaître ?i .son bijou de filleule par le mari tout ce qu'il si-ra n(''cess!iire (U' donner pour conclure une pareill(> iilliaure.
— r.o ne serait pas une maladresse (|uo de marier Ursi\le avec monsieur Savinien, dit le boucher. La vieille dame donne a dîner aujourd'hui k monsieur Minoret, Tieiinelle est venue dès cinq heures me retenir un lil(>t de hduif.
— \'.h bien I Dionis, il se (ait de belle besogne^... dit Massin en courant au devant du notaire qui venait .sur la place.
— l'^h bien t ipioi? tout va bien, répliqua le notaire. Votre onde 11 vendu ses renli's, et madame de Porleiiduère
URSULE MffiOUET.
m'a prié do passer chez elle pour signer une obligation de tent mille francs hypothéqués sur ses biens et prêtés par votre oncle.
— Oui ; mais si les jounos gens allaient se marier?
— C'est comme si vous me disiez que Goupil est mon successeur, répondit le notaire.
En revenant de la messe, la vieille dame fit, dire par Tiennelte à son fils de passer chez elle.
Cette petite maison avait trois chambres au premier étage. Celle de madame de Portenduère et celle de feu son mari se trouvaient du mf-me côté , séparées par un grand cabinet de toilette qu'éclairait un jour de souffrance, et réunies par une petite antichambre qui donnait sur l'escalier. La fenôlre de l'aulre chambre, habitée de tout temps par Saviriien, était, comme cnllo de son père, sur la rue. L'escalier se développait derrière de manière à laisser pour cette chambre un petit cabinet éclairé par un œil-de-bœuf .sur la cour. La» chambre de madame de Portenduère, la plus triste de toute la maison, avait vue sur la cour ; mais la veuve passait sa vie dans la salle au rez-de-chaussée, qui communiquait par un passage avec la cuisine , bâtie au fond de h cour ; en sorte que cette salle servait à la fois de salon et do salle à manger. Cette chambre de feu monsieur de Portenduère restait dans l'état où elle fut au jour de sa mort : il n'y avait que le dr'lunt de moins. Madame de Portenduère avait faitelle-mOme le lit, en mettant dessus l'habit de capitaine de vaisseau, l'épée, le cordon rouge, les ordres et le chapeau de son mari. La tabatière d'or dans laquelle le vicomte prisa pour la dernière fois se trouvait sur la table de nuit avec son livre de prières, avec sa montre et la tasse dans laquelle il avait bu. Ses cheveux blancs, encadrés et disposés en une seule mèche roulée, étaient .suspendus au-dessus du crucifix à bénitier placé dans l'alcOve. Enfin, les babioles dont il se servait, ses journaux, .ses meubles, son crachoir hollandais, sa longue-vue de campagne accrochée h sa cheminée, rien n'y manquait. La veuv(! avait arrêté le vieux cartel à l'heure de la mort, qu'il indiquait ainsi à jamais. On y sentait encore la poudre et lo tabac du défunt. Le foyer était comme il l'avait laissé. Entrer là, c'iHnit le revoir en retrouvant toutes les choses qui parlaient do ses habitudes. Sa grande canuo à pomme d'or restait où il l'avait posée, ainsi que .ses gros gants do daim tout auprès. Sur la console, brillait un vase d'or grossièrenirnt sculpté, mais d'une valeur de mille •jcus, offert par la Havane, que, lors de rindé[iendance américaine, il avait préservée. d"une attaque des Anglais en se ballant contre des forces supérieures après avoir fait entrer 'i bon port le convoi qu'il protégeait. Pour lo récompenser, le roi d'Espagne l'avait fait chevalier do ses ordres. Porlé pour ce fait dans la [iremière promotion au grade de chef d'e.scadre, il eut le cordon rouge. Sûr alors de la première vacance, il épousa sa femme, riche de deux cent mille francn. Mais la UiWolulion empOcha la promotion, cl monsieur de Portenduère érnigra.
— Oii est ma mère? dit Savinien h Tiennelte.
— Ivlle vous alli'ud dans la chambre de voire père, répondit la vieille .servante bretonne.
Savinii'n ne put retenir un Iressaillemenh II connaissait la rigidité des priirripes de .s,i mère, .son culte de l'honni-ur, sa loyauli-, sa foi dans la nobl(.'ss<", <'t il pn-vit une scène. Au.ssi alla-l-il comme h lui a.ssaul, lo ceeiu" agit*'-, le vjsago pre,S(pie pAle. Dans l(^ demi-jour qui lillrait à travers les persiennes, il aperçut .>-a nièrc v^lui- d(! noir et (pii avait arboré un air .soleimel on harmonie avec cetto cimmbro mortuaire.
— Monsieur lo vicomte, lui dit-ollo on lo voyant, .se lovant et lui .saisissant la main pour l'ameniT devimt le lit paternel, l,'i a expiré votre père, homme dliunneiir, mort sans avoir un re(iro(he h su laire. Son esprit est l,'i. irrtis, il a i\(\ Kéinir lh-liai:t en apercevant son llls souillé (Kir im eiiiprlsdnrienienl pour dettes. Sous l'ancienne monarchie, on vous eût ('pargné celle (iielie île lioue en Millicilanl une lettre do cachet et vouseiifiTinant pour ipielipiesjours dans une prison df'.lal. Miiis enlln vous voil.'i devant voire père
qui vous entend. Vous qui savez tout ce que vous avez fait avant d'aller dans celle ignoble prison, pouvez-vous me jurer devant celle ombre, et devant Dieu qui voit tout, que vous n'avez commis aucune action déshonorante, que vos dettes ont été la .suite de l'entraînement de la jeunesse, et qu'enfin l'honneur est sauf 1 Si votre irréprochable père était là, vivant dans ce fauteuil, s'il vous demandait compte de votre conduite, après vous avoir écouté voas embrasserait-il ?
— Oui, ma mère, dit le jeune homme avec une gravité pleine de respect.
Elle ouvrit alors ses bras et serra son fils sur son co^ur en versant quelques larmes.
— Oublions donc tout, dit-elle, ce n'est que l'argent do moins; je prierai Dieu qu'il nous le fasse retrouver et, puisque tu es toujours digne de ton nom, embrasse-moi, car j'ai bien souffert!
— .le jure, ma chère mère, dit-il en étendant la main .sur ce lit, de ne plus te donner le moindre chagrin de ce genre, et do tout faire pour réparer mes premières fautes.
— Viens déjeuner, mon enfant, dit-elle en sortant de !a chambre.
S'il faut appliquer les lois de la Scène au Récit, l'aiTivéo de Savinien, en introduisant à Nemours le seul personnage qui manquât encore à ceux qui doivent Aire en pré.scnce dans ce petit drame, termine ici l'exposition.
DEUXIÈMK PARTIE.
LA .SUCCESSION .MINOBET.
L'action commença par le jeu d'un ressort tellement usé dans la vieille comme dans la nouvelle littérature, que personne ne pourrait croire à ses elîels en 1829, s'il ne sagissait pas d'une vieille Bretonne, d'une Kcrgarouët, d'une émigrée! Mais, hâtons-nous de le reconnaître; en 1820, la noblesse avait recon(]uis dans les mœurs un peu du terrain perdu dans la politique. D'ailleurs, le sentiment qui gouverne les grands parens dès qu'il s'agit des convenances matrimoniales, est un sentiment inipéri.'^s;ihle, lié très étroitement h l'existence des socii'U's civilisi-es et puisé dans l'esprit de l'aniille: il règne à Genève comme àVienne, comme à Nemours où Zélie l.evrault refusait naguère h .son fils do consentir à son mariage avec la fille d'un bâtard. Né'anmoins toute loi .sociale a ses exceplions. Savinien pensait donc à faire plier l'orgueil dosa mère devant la noblesse innée (rUr»idi\ L'engagement eut lieu sur-liM'lKunp. Dès ((lie Savinien fut attablé, sa nièro lui parla des U lires horribles, selon elle, que les Kcrgarouët et les Portenduère lui avaient écrites.
— Il n'y a plus de Famille aujourd'hui, ma mère, lui ré|)Ondit Savinien, il n'y a plus «pu' des iuilividnsl Les nobles ne sont |ilus solidaires. Aujourd'hui on ne mmis demande p.is si vims Oies un Porleiidiu'Te, .si vous êtes brave, si vous êtes lioiunK» d'I'.l.il, tout lo monde vous dit : Combien (laye/.-vous de coniribulions?
— Elle roi? (lonianda la vieille dame.
— Le roi .se trouve pris entre les deux Chambres comme un hwinme entre si femme légitime et .sji maftre.ss<>. Aussi dois je nie marier avec une tille riche, h quelijue famille (pi'elli> apparlienne, avec la lllle d'un pay.san si elle a un million lie dot et si elle est sutlisaniniont bien élevée, c'està-dire .si elle sort ifiin iiensionnat.
— Ceci est autre chose! lit In vieille dame.
Savinien ft'onra les sourcils en enlend<iiil celle |>nrolo. Il connaissait celle volonté granill<|iii> appeléi" l'enlèlenienl
DK n.lUC. — II.
(F.xtrnlt do la Comédit humaitu.)
breton qui distinguait sa mère, et voulut savoir aussitôt son opinion sur ce point délicat.
— Ainsi, dit-il, si j'aimais une jeune personne, comme par exemple la pupille de notre voisin, la petite Ursule, vous vous opposeriez donc à mon mariage ?
— Tant que je vivrai, dit-elle. Après ma mort, tu seras seul responsable de l'honneur et du sang des Portenduère et des Kergarouët.
— Ainsi vous me laisseriez mourir de faim et de désespoir pour une chimère qui ne devient aujourd'hui une réalité que par le lustre de la fortune.
— Tu servirais la France et tu te fierais à Dieul
— Vous ajourneriez mon bonheur au lendemain de votre mort ?
— Ce serait horrible de ta part, voilà tout.
— Louis XW a failli épo'-iser la nièce do Mazarin, un parvenu.
— Mazarin lui-ml^me s'y est opposé.
— Et la veuve de Scarron ?
— C'était une d'Aubigné! D'ailleurs le mariage a été secret. Mais je suis bien vieille, mon fils, dit-elle en hochant la tète. Quand je ne serai plus, vous vous marierez à votre fsinlaisie.
Savinien aimait et respectait à la fois sa mère ; il opposa sur-le-champ, mais silenciencieusemenl, à rcntêtemcnt de la vieille Kergarouët, un entôlenienl égal, et résolut de ne jamais avoir d'autre femme qu'Ursule, à qiii cette opposition donna, comme il arrive toujours en semblable occurrence, le mérite do la chose délendue.
Lorsque, après vêpres, le docteur Minoret, et Ursule mise en blanc et rose, entrèrent dans cette froide salle, l'enfant fut saisie d un tremblement nerveux comme si elle se lût trouvée en présence de la reine de France et qu'elle eût une grâce à lui demander. Depuis son explication avec le docteur, celte petite maison avait pris les proportions d'un palais, et la vieille dame toute la valeur sociale qu'une duchesse devait avoir au moyen Sge aux yeux de la fille d'un vilain. Jamais Ursule ne mesura plus désespérément iju'en ce momenl l,i distance qui séparait uu vicomte de Porteniluère de la fille d'une capitaine de musique, ancien chanteur aux Italieus, fils naturel d'nn orguni>te, et dont l'existence tenait aux bond'S d'un inéderin.
— Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit la vieille dame en la faisant asseoir près d'elle.
— Madame, je suis confuse do l'honneur que vous daignez me laire...
— Eh 1 ma petite, répliqua madame do Porlenduèro do son ton le plus aigre, je sais combien votre tuteur vous aime, et veux lui Aire agréablç, car il m'a ramené l'enfant prodigue.
— Mais, ma chère mère, dit Savinien atteint au cœur en voyant la vive rougeur d'Ursule et la contraction horrdile par laijuclle elle réprima ses larmes, quand même vous n'.iuriez aucune obligation h monsieur le chevalier Mitior«l, il me setriblr- que nous pourrions toujours êire heureux du plaisir ijuo mademoiselle veut bien nous donner en acceptant V(jlro invitation. Et le jeune gentilhomme .serra la m.iin du docteur d'une façon significative eu ajoutant : — Vous portez , monsieur, l'ordre de Saint-Michel, le plus vieil ordre de Franco, et qui confère toujours la noblesse.
L'excessive beauté d'UrsuIo, h qui son amour presque sans e-pi>ir avnii [irèté depuis quelques jours celle profondeur qu(! ji's grands peintres ont iiuprimi'e à ceux di? b^urs pnrlr.iils où l'rtine est forlement misi; en relief, avait soudain IVnppé mndaiBe <U' Portenduère en lui faisant soupe.jnmr iwt (;alcul d'ambitieux sous la gi-m'-ro-ilé du docl'iir. AuHsl In phrase h l.ejuejjc répoihlail alors Saviiuen lut-<.'lledlle avec une inlirition qui bless/i le vieillard en ce c|u'il jivnll de plus cher ; mais i\ ne put répritiMr un sonrirr en s'rnicndiiiil nommer ehi-vntier par Savinien, et rreiitiMut d/iiis relie i'xnK'''"iliiin l'nudnre des nmourcmx qui ne rerulenl devmil .iiicun ridicule.
— I.'iirdre cil- S/iini-Mirliej, qui jndls (Il commoltre tant
de folies pour être obtenu, est tombé, monsieur le vicomte, répondit l'ancien médecin du roi, comme sont tombés tant de privilèges ! Il ne se donne plus aujourd'hui qu'à des médecins, à de pauvres artistes. Aussi les rois ont-ils bien fait de le réunir à celui do Saint-Lazare qui, jo crois, était un pauvre diable rappelé à ?a vie par un miracle I Sous ce rapport, l'ordre de Saint-Michel et Saint-Lazare serait, pour nous, un symbole.
Après cette réponse à \a fais empreinte de moquerie et de dignité, le silence régna sans que personne le voulût rompre, et il était devenu gônunt quand on frnppa.
— Voici noire cher curé, dit la vieille dame qui .se leva laissant Ursule seule et allant au-devant de l'abbé Chaperon, honneur qu'elle n'avait fait ni à Ursule ni au docteur.
Le vieillard sourit en regardant tour à tour sa pupille et Savinien. Se plaindre des manières de madame de Portenduère ou s'en offenser était un écueil sur lequel un homme d'un petit esprit aurait louché ; mais Minoret avait trop d'acquis pour ne pas l'éviter : il se mit à causer avec le vicomte du danger que courait alors Charles X , après avoir confié la direction des aft'aires au prince de Polignac. Lorsqu'il y eut assez de temps écoulé pour qu'en parlant d'affaires le docteur n'eût point l'air de se venger, il présenta, presque en plaisantant, à la vieille dame les dossiers de poursuites et les mémoires acquittés qui appuyaient un compte fait par sob notaire.
— Mou fils l'a reconnu? dit-elle en jetant à Savinien un regard auquel il répondit en inclinant la t&te. Eh bien ! c'est l'afîaire de Dionis, ajouta-t-elle en repoussant les papiers et traitant cette affaire avec le dédain qu'à ses yeux méritait l'argent.
Rabaisser la richesse, c'était, dans les idées de madame de Por;enduère, élever la Noblesse et ôter toute son importance à la Bourgeoisie. Quelques instans après. Goupil vint de la part do son patron demander les comptes entre Savinien et monsieur Minoret.
— Et pourquoi? dit la vieille dame.
— Pour en faire la base de l'obligation, il n'y a pas délivrance d'espèces, répondit le premier clerc en jetant autour de lui des regards effrontés.
Ursule et Savinien, qui pour la première fois échangèrent un coup d'œil avec cet horrible personnage, éprouvèrent la sensation que cause un crapaud, mais aggravée par un sinistre pressentiment. Tous deux ils eurent cette indéfinissable et confuse vision de l'avenir sans nom do la langue, mais qui serait explicable [lar une action do l'être intérieur dont avait parlé le swedcnborgiste au docteur Minoret. La certitude que ce venimeux Goupil leur serait fatal fit trembler Ursule, mais elle se remit de son trouble en sentant un indicible plaisir à voir Savinien partageant son émotion.
— Il n'est pas beau, le clerc do monsieur Dionis I dit Savinien quand Goupil eut fermé la porte.
— I^t qu'est-ce (|ue cela fait que C(^s gens-là soient beaux ou laids? dit mailanie diî Portenduère.
.le ne lui en veux pas do sa laideur, reprit le curé, mais de .sa méchanceté qui passe les bornes ; il y met de la scéir-ratesse.
Maign' son désir d'être aimable, le docteur devint digne et (roid. Les deux anioiireux furent pêiu's. Sans la bonhomie de l'abbi! Cliaiieron, dont la gaîli'- douce anima le dÎKer, la situation du docteur cl do .sa pupille eût été pres- <]ue intolérable. Au dessert, on voyant p.llir Ursule, il lui (lit : — Si tu 110 te trouves pas bien, mon enfani, tu n'as fjue la rue h traverser.
— Qu'avez- vous, mon cœur? dit la vipillo dame à la jeune fille.
— Hélas I madame, reprit sévèrement lo docteur, son flnie a froid, habituée comme elle l'est à ne rencontrer que des sourires.
— Une bien mauvaise éducation, monsieur lo docteur, dit madame de Portenduère. N'est-ce pas, monsieur lo curé?
— Oui, madame, répondit Minore! on Jetant un regard
URSULE MIROUET.
au curé qui se trouva sans parole. J'ai rendu, je le vois, la vie impossible à cptte nature angélique si elle devait aller dans le monde; mais je ne mourrai pas sans l'avoir mise à l'abri de la froideur, de l'inditTérence ou de la haine.
— Mon parrain?... je vous en prie!... assez. Je ne souffre pas ici, dit-elle en affrontant le regard de madame de Portenduère plutôt que de donner trop de signification à ses paroles en regardant Savinien.
— Je ne sais pas, madame, dit alors Savinien à sa mère, si mademoiselle Ursule soulïre, mais je sais que vous me mettez au supplice.
En entendant ce mot, aiTaché par les façons de sa mère à ce généreux jeune homme, Ursule pâlit et pria madame de Portenduère de l'exiuser ; elle se leva, prit le bras de son tuteur, salua, sortit, revint chez elle, entra précipitamment dans le salon de son parrain où elle s'assit près de son piano , mit sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
— Pourquoi ne laisses-tu pas la conduite de tes sentimens à ma vieille expérience, cruelle enfant?... s'écria le docteur au désespoir. Les nobles ne se croient jamais obligés pur nous autres bourgeois. En les servant nous faisons notre devoir,. voil<i tout. D'ailleurs la vieille dame a vu que Savinien te regardait avec plaisir, elle a peur qu'il ne t'aime.
— Enfin, il est sauvé? dit-elle. Mais essayer d'humilier un homme comme vous ?
— Attends-moi, ma petite.
Quand le docteur revint chez madame de Portenduère, il y trouva Dionis accompagné de messieurs Bungrand et I.evrault le maire, témoins exigés par la loi pour la validité des actes passifs dans les communes où il n'existe qu'un notaire. Minaret prit à p;n-t monsieur Dionis et lui dit un mot à l'oreille, après lequel le notaire fit la lecture de l'obligation : madame do Portenduère y donnait une hypothèque sur tous ses biens jusqu'au remboursement des cent mille francs prêtés par le docteur au vicomte, et les intérêts y étaient stipulés h cinq pour cent. \ la lecture do cette clause, le curé regarda INIinoret, (lui répondit à l'abbé par un léger coup de tête approbatif. Le pauvre prêtre alla dire h l'oreille de sa pénitente quelques mots auxquels cHo n'pondit à mi-voix : —Je ne veux rien devoir à ces gens-l;i.
— Ma mère, monsieur, me laisse le beau rùle, dit Savinien afi docteur ; elle vous rendra tout l'argent et me charge de la reconnaissance.
— Mais il vous faudra trouver onze mille francs la première année, f"! cause? des frais du contrat, reprit le cun''.
— Monsieur, dit Minoret à Dionis, comme monsieur et madame de Portenduère sont hors d'état de payer l'euregislrernenl, joignez les frais d(! l'acte uu capital, je vous les payerai.
Dionis lit des renvois, et le capital fut alors fixé à cent si'pt mille francs. Quand tout fut signé, Minoret prétexta de sa fatigue pour .se retirer eu mémo temps que lo notaire e( les témoins.
— Mailame, (lit le curé qui resta seul avec le vicomle, pourquoi choipier cet cxcellenl monsieurMinorei, rpii vou.s n saun' t'epi'hdanl au moins vingt cinq mille fr.itx'^ ii Pari'-, et qui a eu la déllciitesse d'eu laisser vingt niilh^ h votre (ils [loiir ses dettes d'honneur?...
— Vrjln- Minore! e-,t un sournois, dit-elto en prenant une itlncAc lie I h.ir. il sait bien ce qu'il fait.
— Ma mère croit ipi'II veut m'ubliger ,'i épouser sa pup\\\i' en englo'Kiiil notre ferme, cnintne si l'on pouvait furcer un Portenduère, llls d'une Kerguroué'l, i»*e marier contre son (îTé.
Une h(<ure après, Savinien se présenta cliez le docicnr i>\\ le^ héritiers se trouv.deni, ameni-s par la curiosité, L'app.irilinn -lu Ji'ime vicomle produisit une sensitljon d'aulaiil plus vive qne, chez chaciui des a^sistan'*, elle excita des émotions ditlï>renles. Mesdeniojselles Crénnère cl Mnssin rhiirholèrenleu refçordaul l'r<iiil ■ qui riiugi>.siiit. t,e nières dirent h liésiré queCnupil poiivnlt bien avoir raison h l'égard do c« marlagu. bc4 yeux do toutes iM pofsoiinos pér-
sentes se tournèrent alors sur le docteur qui ne se leva point pour recevoir le gentilhomme, et se contenta de le saluer par une inclination de tête sans r|uitter le cornet car il faisait une partie de trictrac avec monsieur Bongrand. L'air froid du docteur surprit tout le monde.
— Ursule, mon enfant, dit-il, fais-nous un peu de musique.
En voyant la jeune fdle, heureuse d'avoir une contenance, sauter sur l'instrument et remuer les volumes reliés en vert, les héritiers acceptèrent avec des démonstrations de plaisir le supplice et le silence qui allaient leur être infligés, tant ils tenaient à savoir ce qui se tramait entre leur oncle et les Portenduère.
Il arrive souvent qu'un morceau pauvre en lui-même, mais exécuté par une jeune fille sous l'empire d'tln sentiment profond, fasse plus d'impression qu'une grande ouverture pompeusement dite par un orchestre habile. Il existe en toute musique, outre la pensée du compositeur, l'âme de l'exécutant, qui, par un privilège acquis seulement à cet art, peut donner du sens et de la poésie à des phrases sans grande valeur. Chopin prouve aujoui-dliui pour l'ingrat piano la vérité de ce fait déjà démontré par Paganini pour le violon. Ce beau génie est moins un musicien qu'une âme qui se rend sensible et qui se conmniniquerait par toute espèce de musique, même par de simples accords. ^Par sa sublime et périlleuse organisation, Ursule appartenait à cette école do génies si rares; mais le vieux Schmucke, le maîti-e qui venait chaque samedi et qui pendant le séjour d'Ursule à Paris la vit tous les jours, avait porté le talent de son élève à toute sa perfection. I c- Songe de Rousseau, morceau choisi par Ursule, une des compositions de la jeunesse d'IIérold, n(> manque pas d'ailleurs d'une certaine profondeur qui peut se développer à l'e.xécution ; elle y jeta les sentiment qui l'agitaient, et justifia bien le titre de (jiprice que porte ce tragnient. Par un jeu à la fois suave et rêveur, .son àuie parlait à l'àiue du jeune homme et l'enveloppait comme d'un nuage par dos idées presque visibles. Assis au bout du piano, le coude appuyé sur lo couvercle et la tête dans sa main gaucho Savinien admirait Ursule dont les yeux arrêtés sur la boiserio semblaient interroger un monde mystérieux. 0 i .serait devenu profondément amoureux à moins. Les sentimcns vrais ont leur magnétisme, et Ursule voulait eu quelque sorte montrer son â;iie, comme une coquette se pare pour plaire. Savinien pénétra donc dans ce délicieux royaume, entraîné par ce creur qui, pour s'interpréter luimême, enqjruntait la puissance du seul art qui parle h la pensée p.ir la pensive même, sans le secours de la piirole, des couleurs ou de la terme. La candeur a sur l'Iionime le même pouvoir (|ue l'enfanci', elle en a iesatiruils cl les irrésistibles séductions : or, jamais Ursule ne fui plu.-i candide qeVn ce moment où elle iiais.sait à une nouvelle vie. Le curé vint arracher le geniilliomme h sou rêve, eu lui demaud ml de faire le ([ualrième au whisl. Ursul(< continua de jouer, les iKTilieis p:irtireut, à l'exception do Ki'siré qui ctierchail à coiin.iîlri? les intentions de sougrandonele, du vicomte et d'Ursule.
— Vous avez autant de talent que d'âme, mademoiselle, dit Savinien quand la joulie hlle fiM'mn Sofi piano pour venir s'asseoir à cfMti de .son parrain. Quel est donc votre maître?
— Un Allemand logé précisément auprès de la rui» Daiiphine, sm le quai i onti. dit le docteur. S'd u'avail \m> donné' Ions les jours une U^on h Ursulo pondant notro mîjour à Paris. Il serait venu ce malin.
— C'est non-se lenu'ut un grand nlusldcn. dit Urtiule, mais uu homme inloralili- de naiveié.
— ('es le^'ons-lii doivent couler cher, s'écria l^tlsin'-.
Un sourire d'ironie fut échangé par les joueur». Qu.uid la partie >«< termina, le doclenr, .soucieux jusqu'alnr--. l'ril en re^;.irdiiiit Savinien l'air d'uli huunno pemé d'aroir k remplir une oblig.iiion.
— Monsieur, lui dil- il. je vous mus heauc-uiip do gré (tu senlimcul qui vous a jiorli' à me faire si proniplemenl m-
DE BALZAC
site ; mais madame votre m&re me suppose des arrièrepensées très peu nobles, et je lui donnerais le droit de les croire vraies si je ne vous priais pas de ne plus venir me voir, malgré l'honneur que me feraient vos visites et le plaisir que j'aurais à cultiver voire société. Mon honneur et mon repos exigent que nous cessions toute relation de voisinage. Dites à madame votre mère que si je ne vais point la prier de nous faire l'honneur, à ma pupille cl à moi, d'accepter à dîner dimanche prochain, c'est à cause de la certitude où je suis qu'elle serait indisposée ce jour-là.
Le vieillard tendit la main au jeune \icomte, qui la lai serra respectueusement en lui disant :
— Vous avez raison, monsieur.
Et il se retira non sans faire à Ursule un salut qui révélait plus de mélancolie que de dés:ippointement.
Désiré sortit en même temps que le gentilhomme; mais il lui fut impossible d'échanger un mot, car Saviniea se précipita chez lui.
Le désaccord des Porlenduère et du docteur Minoret défraya pendant deux jours la conversation des héritiers, qui rendirent hommage au génie de Dionis, et regardèrent alors leur succession comme sauvée. Ainsi, dans un siècle où les rangs se nivellent, où la manie de l'égalité met de plain-pied tous les individus et menace tout, jusqu'à la subordination militaire, dernier retranchement du pouvoir en France; où, par conséquent, les passions n'ont plus d'autres obstacles à vaincre que les antipathies personnelles ou le délaut d'équilibre entre les fortunes, l'obstination d'une vieille Bretonne et la dignité du docteur Minorel élevaient entre ces deux amans des barrières destinées, comme autrefois, moins à détruire qu'à fortifier l'amour. Pour un homme passionné, toute femme vaut ce qu'elle lui coûte. Or, Savinien apercevait une lutte, des efforts, des incertitudes, qui lui nndaient déjà celte jeune tille chère : il voulait la conquérir. Peut-6tre nos sentiniens obéissentils aux lois do la nature sur la durée de ses créations : à longue vie, longue enfance I
Le lendemain matin, en se levant, Ursule et Savinien curent une même pensée. Cette entente ferait naître l'amour, si elle n'en était pas déjà la plus délicieuse preuve. Lorsque la jeune fille écarta légèrement ses rideaux, afin de donner à ses yeux l'espace strictement nécessaire pour voir chez Savinien, elle aperçut la ligin'e de son amant audessus de respagnolc|t('cn lac. Quand on songe aux immenses services «lue rendi'nt les fi'nôlres aux amoureux, il semble assez naturel d'en làiro l'objet d'une contribution. Après avoir ainsi prolesté contre la dureté de son parrain, Ursule laissa retomber les rideaux et ouvrit ses fenêtres pour fermer ses persiennes, à travers le'iquelles elle pourrail désormais voir sans être vue. Llle monta bien sept ou huit fois pendant la journée à sa chambre, et trouva toujours le jeune vicomie écrivant, déchirant des papiers et recommcncfuil à écrire, à elle; sans doute!
Le Iciiili-inain matin, au réveil d'Ursule, la Bougival lui monta la letlrc suivante :
A MADEMOlsLLLt (JltSLXlî.
« Mademoiselle,
» l: ne me fais point illusion sur la déllan(;e rpie doit inspirer un jeutie homme <pii s'est mis dans la iiosilion d'où )n ni) suis sorti que par l'intervention de votre tuteur : il me faut donner désormais plus do ffaranlies (juo tout autre; aussi, mademoiselle, est-<-e avec une (iridoiide humilité que je me mets h vos pi(!ds pour vous avouer mon amour. O-lle dt'iclaralion n'est pas dictée par une passion : •■Ile vient d'uni- certitude qui embrasse In vie entière. Une folle passion pour ma jeune l;mte, madamr^ de Ki'rgaronél, m'a jeté en prison. Ne Irouverez-viius p;is une marque de sinciTO amour dans la complète disjjari'Jon do mes souvenirs et do c«lto image ofrac(^ do mon cccur par la v6lro7
Dès que je vous ai vue endormie et si gracieuse dans votre sommeil d'enfant àBouron, vous avez occupé mon âme en reine qui prend possession de son empire. Je ne veux pas d'autre femme que vous. Vous avez toutes les distinctions que je souhaite dans celle qui doit porter mon nom. L'éducation que vous avez reçue et la dignité de votre cœur vous"mettent à la hauteur des situations les plus élevées. Mais je doute trop de moi-même pour essayer de vous bien peindre à vous-même ; je ne puis que vous aimer. Après vous avoir entendue hier, je me suis souvenu de ces phrases qui semblent écrites pour vous :
« Faite pour attirer les cœurs et charmer les yeux, à la » fois douce et indulgente, spirituelle et raisonnable, polie » comme si elle avait passé sa vie dans les cours, simple » comme le solitaire qui n'a jamais connu le monde, le » feu de son âme est tempéré dans ses yeux par une divine » modestie. »
» J'ai senti le prix de cette belle âme qui se lévèle en vous dans les plus petites choses. Voilà ce qui me doime la hardiesse de vous demander, si vous n'aimez encore personne, de me laisser vous prouver par mes soins et par ma conduite que je suis digne de vous. Il s'agit de ma vie, vous ne pouvez douter que toutes mes forces ne soient employées non-seulement à vous plaire, mais encore à mériter votre estime, qui peut tenir lieu de celle de toute la terre. Avec cet espoir, Ursule, et si vous me permettez do vous nommer dans mon cœur comme une adorée, Nemours sera pour moi le paradis, et les plus difficiles entreprises ne m'offriront que des jouissances qui vous seront rapportées comme on rapporte tout à Dieu. Dites-moi donc que je puis me dire
» Votre Savimen. »
Ursule baisa cette lettre ; puis, après l'avoir relue et tenue avec des mouvemens insensés, elle s'habilla pour aller la montrer à son parrain.
— Mou Dieu ! j'ai failli sortir sans faire mes prières, ditelle en rentrant pour s'agenouiller à son prie-Dieu.
Quelques instans après, elle descendit au jardin et y trouva son tuteur, à qui elle fit lire la lettre de Savinien. Tous deux ils s'assirent sur le banc, sous le massifde plantes grimpantes, en face du pavillon chinois. Ursule attendait un mot du vieillard, et le vieillard réfléchissait beaucoup trop longtemps pour une fille impatiente. Enfin, do leur entrelien secret il résulta la letti'c suivante, que le docteur avait sans doute en partie dictée :
« Monsieur,
» Je ne puis être que fort honorée de la lettre par laquelle vous m'offrez votre main ; mais, à mon âge, et d'après les lois de mon éducation, j'ai drt la communiquer à mon tutiMir, qui est toute ma famille, et que j'aime à la fois connue un père cl comme un ami. Voici donc les* cruelles objections qu'il m'a faites, cl qui doivent mo servir d(! ré|)onse.
» Je suis, monsieiu' le vicomie, une pauvre fille dont la fortune à venir ili'^pend enlièrement non-seulement des bons vouloirs de mon parrain, mais encore des mesures chanceuses (|u'il |irendra pour l'huler l(>s mauvais vouloirs de ses liéritiers à mon l'-gard. Quolipie fille légitime de Jose|ili Mirouél, (Mjiitaine de nuisicpie au 4.'><' régiment d'infiLiiterie, (-ounne il est le lieiiu-irère nalurel de mon tuteur, on pourrait, quoique sans raison, taire un procès à une jeune tille (jui re ferait sansdi'lénse. Vous voyez, monsieur, que mon peu de fortune n'est jias mon plus grand nialheur. J'.ii bien des raisons d'iMre humble. C'est pour vous et non pour moi que ji^ vous soumets de pareilles observulions, qui sont souvent d'un poids léger pour des cGDlirs aimans ot dévoués, Mois considérez aussi , moo'
URSULE MIROUET.
sieur, que si je ne vous les soumettais pas, je serais soupçonnée de vouloir faire passer votre tendresse par-dessus des obstacles que le monde et surtout votre mère trouveraient invincibles. J'aurai seize ans dans quatre mois. Peutêtre reconnaitrez-vous que nous sommes l'un et l'autre trop jeunes et Irop inexpérimentés pour combattre les misères d'une vie commencée sans autre fortune que ce que je tiens de la bonté de feu monsieur de Jordy. Mon tuteur désire d'ailleurs ne pas me marier avant que j'aie atteint vingt ans. Qui sait ce que le sort vous réserve durant ces quatre années, les plus belles de votre vieî Ne la brisez donc pas pour une pauvre fille.
» Après vous avoir exposé, monsieur, les raisons de mon cber tuteur, qui, loin de s'opposer à mon bonheur, veut y contribuer de toutes ses forces et souhaite voir sa protection, bientôt débile, remplacée par une tendresse égale à la sienne ; il me reste à vous dire combien je suis touchée et de votre offre et des complimens affectueux qui l'accompagnent. La prudence qui dicte cette réponse est d'un vieillard à qui la vie est bien connue ; mais la reconnaissance que je vous exprime est d'une jeune fille à qui nul autre .sentiment n'est entré dans l'âme.
» .4insi, monsieur, je puis me dire, en toute vérité, » Votre servante,
» UKSULE MlROUEÏ. »
Savinien ne répondit pas. Faisait-il des tentatives auprès de sa mère? Cette lettre avait-elle éteint son amour? Mille questions si-mblables, toutes insolubles, tounnontaiont horriljlcmcnt Ursule, et par ricochet le docteur qui soull'rait des moindres agitations de sa chère enfant. Ursule montait souvent à sa chambre et regardait chez Savinien qu'elle voyait pensif, assis devant sa table et tournant souvent les yeux sur .ses fenêtres à elle. A la fin do la semaine, pas plus tôt, elle reçut la lettre suivante do Savinien dont le retard s'expliquait par un surcroît d'amour.
A MADEMOISELLE UnsULE MIROUET.
M Chère Ursule, je suis un peu Breton ; et, une fois mon parti pris, rien ne m'en fait changer. Votre tuteur, que Dieu conserve encore longtemps, a raison ; mais ai-je donc tort d(! vous aimer? Aussi voudruis-je seulement savoir do vous si vous m'aimez. Ditcs-hi-nioi, ne fût-ce que par un un signe, et c'est alors que ces ([uatro années deviendront les plus belles do nja vie 1
» Un de mes amis a remis à mon givind-oncle, lo viceamiral do Kergarouct, une lettre où je lui demande sa protection pour cnlrer dans la marine. Ce bon vieillard, ému par mes malheurs, m'a répomiu que la bonne volonté du roi serait contre-carrée par les régleinens dans le cas où je voudrais un grade. Niiainnoins, après trois mois d'études h Toulon, le ministre me fera partir connue maître do timonerie ; puis, après une croisière contre les Algériens, avec lesquels nous sommes en K-uerre, je puis subir un examen et devenir !is()iraul. JMilin, si je me dislinguo dans retpéflilion qui se prépare contre Al^'cr, je serai rerlainement ens'igne; mais dans combien de temps?... personne ne peut le dire. SiMilement on rendra les ordonnances aussi éinsliipies qu'il sera possible pour réintégrer le nom do l'orlenduèn! à la maruie. .lo ik! dois vous oblenir (|ue de votre parrain, ji- le vois ; et votre respect pour lui vous rend plus clièn! ?i mon ro;ur. Avant dii r(''[)onilre, je vnis donc avoir un(^ eulrevue iwcr lui : de sa n'-ponse di'pen<lni tout mon avenir. (Juoi qu'il advienne, sachez cpie, riche ou pauvre, lllle d'un capilaine ilr- musi(pii' ou lllli' d'un roi, vous Aies pour moi celle que la voix de mon Ki'ur n désignée. Chère Ursule, nous sonnui's iimis un lemps où les préjuui'-s, ipii jadis nous eussent sé'parés, n'ont pas assez do force pour enipèrlier notre maria^je. A vous donc tous les scnllmens do mon ciiur, clîi votre oncio des garanties qui lui répondent do votre félicité I II no soit pas que je \ nus ni
dans quelques instans plus aimée qu'il ne vous aime depuis quinze ans. A ce soir. »
— Tenez, mon parrain, dit Ursule en lui tendant cette lettre par un mouvement d'orgueil.
— Ah I mon enfant, s'écria le docteur après avoir lu la lettre, je suis plus content que toi. Le gentilhomme a, par cette résolution, réparé toutes ses fautes.
Après le dîner, Savinien se présenta chez le docteur, qui se promenait alors avec Ursule lo long de la balustrade de la terrasse sur la rivière. Le vicomte avait reçu ses habits de Paris, et l'amoureux n'avait pas manqué de rehausser ses avantages naturels par une mise aussi soignée, aussi élégante que s'il se fût agi de plaire à la belle et flère comtesse de Kergarouët. En le voyant venir du perron vers eux, la pauvre petite serra le bras de son oncle absolument comme si elle se retenait pour ne pas tomber dans un précipice, et le docteur entendit de profondes et sourdes palpitations qui lui donnèrent le frisson.
— Laisse-nous, mon enfant, dit-il à sa pupille qui s'assit sur les marches du pavillon chinois après avoir laissé prendre sa main par Savinien, qui y déposa un baiser respectueux.
— Monsieur, donnerez-vous cette chère personne à un capitaine de vaisseau? dit le jeune vicomte à voix basse au docteur.
— Non, dit Minoret en souriant ; nous pourrions attendre trop longtemps; mais... à un lieulcnant de vaisseau.
Des larmes de joie humectèrent les yeux du jeune homme, qui serra très afl'ectueu.sement la main du vieillard.
— Je vais donc partir, répondit-il, aller étudier et tâcher d'apprendre en six mois ce que les élèves de l'école de marine ont appris en six ans.
— Partir ?'dit Ursule en s'élançant du perron vers eux.
— Oui, mademoiselle, pour vous mériter. Ainsi, plus j'y mettrai d'empressement, plus d'alfection jo vous témoignerai.
— Nous sommes aujourd'hui le 3 octobre, dit-elle en le regardant avec une tendresse infinie, partez après le 19.
— Oui, dit le vieillard, nous fêterons la Saint-Saviiiien.
— Adieu donc, s'écria le jeune honime. Je dois aller passer cette semaine à Paris, y faire les démarches néces- .«aires, mes préparatifs et mesacquisilionsde livres, d'iiKStruinons do mathématique, me concilier la laveur du ministre et obtenir les meilleures conditions possibles.
Ursule et son parrain reconduisirent Savinien jusqu'à la grille. Après l'avoir vu rentrant chez sa mère, ils le virent sortir accompagné do Tiennette.qui portait une petite malle.
— Pourciuoi, si vous êtes riche, le forcez-vous à servir dans la marine? dit Uisule il son parrain.
— Je crois que ce sera bientôt moi qui aurai fait ses dettes, dit le docteur en souriant. Je no 1(^ force point ; mais lunifbruie, mon cher cœur, et la croix de la Légion d'honneur gagnée dans un combat elVacerout bien des taches. En six ans, il peut arriver à connnanderun bâtiment, et voilà tout ce que jo lui demande.
— Mais il peut périr, dit-elle en montrant au docteur un visnge pflle.
— Les amoureux ont, comme les ivrognes, un dieu pour eux, répondit l(! docteur en plaisanlant.
A l'insu de sou parrain, la pauvre petite, aidée par la Dougival, coupa p<'nil.iiil la nuit une (pianlilii sulliMmle du .ses longs et beaux cheveux blonds pour lliiro uno cliaîne . puis lo surlendemain elle .séduisit son matire do musique, jo vieux Schinuike, (pii Itn promit do veiller h ce que les clievi'ux no fusseni pasclianni'.sel ijuc la chaîne fût achevée pour le diiuimclie suivant. A son retour, Savinien apprit au docteur et à sa pupille ((u'il avait signé son engagement. Il devait éiro rendu lo 25 h Uresl. Invili' parle (locteur h dîner pour In IS, il passa ces deux journées prosi|ue entières chez le docteur ; el, malgré les iilu,s.so|ïC,s recommaiidatiou.s. les deux amoureux ne purent ♦'i»)ip<!-
as
DE BALZAC
cher de trahir leur bonne intelligence aux yeux du curé, du juge de paix, du médecin de Nemours et de la Bougivdl.
— Enfans, leur dit le vieillard, vous jouez votre bonheur en ne vous gardant pas le secret à vous-mêmes.
EnQn, le jour de sa fête, après la messe, pendant laquelle il y eut quelques regards échangés, Savinien, épié par Ur-ule, traversa la rue et vint dans ce petit jardin, oîi tous deux se trouvèrent presque seuls. Par indulgence, le bonhomme lisait ses journaux dans le pavillon chinois.
— Chère Ursule, dit Savinien, voulez-vous me faire une lêlo plus grande que ne pourrait me la faire ma mère en mo donnant une seconde fois la vie î...
— Je sais ce que vous voulez mo demander, dit Ursule en l'interrompant. Tene^, voici ma réponse, ajouta-t-elle on prenant dans la poche de son tablier la chaîne faite de ses cheveux, et la lui présentaat dans un tremblement nerveux qui accusait une joie illimitée. Portez ceci, dit-elle, pour l'amour de moi. Puisse mon présent écarter de vous tous les périls en vous rappelant que ma vie est attachée à la vôtre I
— Ah I la petite masque, elle lui donne une chaîne do ses cheveux,se disait le docteur. Comment s'y est-elle prise? Couper dans ses belles tresses blondes 1... mais elle lui donnerait donc mon sang.
— No trouverez-vous pas bien mauvais de vous demander, avant de partir, une promesse formelle de n'avoir jamais d'autre mari que moi 1 dit Savinien en baisant cette
• huîne et regardant Ursule sans pouvoir retenir une larme.
— Si je ne vous l'ai pas trop dit déjà, moi qui suis venue contempler les murs de Sainle-Pélagie quand vous y étiez, répondit-<>lle en rougissant; je vous le répète, Savinien : je n'aimerai jamais que vous et uo serai jamais qu'à vous.
En voyant Ursule à demi cachée dans li; massif, le jeune homme no tint pas contre lo i)iaisir de la sérier supson c i-ur et de l'cmbrass"r au front ; mais elle jota comme un
• ri laibie, se laissa tomber sur le banc, et, lorsque Savinien se mit auprès d'elle en lui demandant pardon, il vit le docteur debout devant eux.
— Mon ami, dit-il, Ursule est une véritable sensitive qu'une parohï amèrc tuerait. Pour elle, vous devrez modérer l'éclat de l'omour. Ah I si vous l'eussiez aimée depuis S"i/.e ans, vous vous seriez contenté de sa parole, ojoutai-il pour se venger du mot par lequel Savinien avait terminé sa dernière letlrc.
lieux jours après, i^avinien partit. Malgré les lettres qu'il érrivit régulièrement à Ursule, elle fut en [iroie à une maladie sans cause sensible. Semblable ?j ces beaux fruits alla'iués par un ver, une pensée lui rongi'iiit le auur. Elle ()(plil raiipi'îtil et ses belles rouieurs. Quiiinl son parrain lui dcmaiiiia la première l'ois ce qu'elle ('prouvait:
— Je voudrais voir la mer, dit elle.
— Il est difficile de te mener en décembre voir un port de nier, lui répondit le vieillard.
— Irais-jc donc?dil-elle.
He gr.mds vents s'élevaient-ils, rr~uli' ('prouvMJI des lonimotions i^n croyant, malgré les sivaiilcs distinctions cil- siin parrain, du curé, du ju},'e de p.iix eiilre les veiils de niei cl ceux de terre qui' Savinien se trouvait aux [iriws avec un ournjjan. Le juge de paix la rendit heureuse pour quel(jui's jours avec une grnvuri' ijui représenlait un atipiranl en eoslume. Elie lisait les journaux en iiiiMKixant (pi'ils donneraient des nouvelles de la iToisière pour laqiicll'' SaviiMi'ii était parli. lille dévora les romans maritiiiH- i\f CooiHT, et voulut apprendre les termes do marine. Ces preuves de In llxilé di' la pens(;e, souvent jouées par les /lulr.' . femmes, furent si naturelles ctie/; Ursule (lu'elle vil en r''ve chacune des lellresde Savinien, ei ik^ miiiKpia jamais h les annoncer le matin niOmo en racontant lu soii^o avanl-coureur.
— Maintenant, dit-elle ou dorleur, la (pialrlème fois quo ce lait eut lluu sons i|uu In curé et lo inédocin on tUsscnt
surpris, je suis tranquille : à quelque distance quo Savinien soit, s'il est blessé, je le sentirai dans le même instant.
Le vieux niéd(^cin resta plongé dans une profonde méditation, que le juge de paix et le curé jugèrent douloureuse, à voir l'expression de son visage.
— Qu'avez vous ? lui demandèrent-ils quand Ursule les eut laissés seuls.
— Vivi-a-'t-elle ? répondit le vieux médecin. Une si délicate et si tendre fleur résistera-t-elle à des peines de cœur?
Néanmoins, ta petite rêveuse, comme la surnomma le curé, travaillait avec ardeur; elle comprenait l'importance d'une grande instruction pour une femme du monde, et tout le temps qu'elle ne donnait pas au chant, à l'étude de l'Harmonie et de la Composition, elle le passait à lire les hvres que lui choisissait l'abbé Chaperon dans la riche bibliothèque de son parrain. Tout en menant cette vie occupée, elle souffrait, mais sans se plaindre. Parfois elle restait des heures entières à regarder la fenêtre do Savinien. Le dimanche, à la sortie de la messe, elle suivait madame de Porlenduère en la contemplant avec tendresse, car, malgré ses duretés, elle aimait en elle la mère de Savinien. Sa piété redoublait, elle allait à la messe tous les matins, car elle crut fermement qne ses rêves étaient une faveur de Dieu. Effrayé des ravages produits par celte nostalgie de l'amour, le jour de la naiss aice d'Ursule son parrain lui promit de la conduire à Toulon voir le départ de l'expédition d'Alger sans que Savinien, qui en faisait partie, en fût instruit Le juge de paix et le curé gardèrent le secret au docteur sur le luit de ce voyage, qui parut être entrepris pour la santé d'Ursule, et qui inirigua beaucoup les héritiers Minoret. Après avoir revu Savinien en uniforme d'as[iirant, après avoir monté sur lo beau vaisseau de l'amiral à qui le ministre avait recommandé le jeune Portonduère, Ursule, à la prière de son ami, alla r(>spirer l'air de Nice, et parcourut la côte de la Méditerranée jusqu'à Gênes, où elle apprit l'arrivée de la flotte devant Alger et les heureuses nouvelles du débarquement. Le docteur aurait voulu continuer ce voyage à travers l'Italie, autant pour distraire Ursule (]ue pour achever en quelque sorte son éducation eu agrandissant ses idées par la comparaison des munirs, des pays, et par les enchantemens do la terre où vivent les chefs-d'œuvre de l'art, et où tant de civilisalions ont laissé leurs traces brillantes; mais la nouvelle de la résistance opposée parle trône aux électeurs de In fameuse Chambre de 1830 ramena le docteur on France, où il ramena sa pupille dans un état de santé florissanto et rirhe d'un charmant petit modèle du vaisseau sur lequel servait Savinien
Les Élections de 1830 donnèrent de la consistance aux liéritii'rs qui, [lar les soins de Hésiré Minoret et de (joupil, formèrent à Nemours un comili" duiil les eft'oris liront nommer à Fontainebleau le candidat libéral. Massin exorrail une énorme innueiico sur les électeurs de la campagne. Cinq des fermiers du maître de poste étaient électeurs, nionis représentait plus de onze voix. Kn se réu' issant chez le notaire, CiHjtiièr(>, Massin, le maître de poste et leurç adlK'reiis linii'ent par prendre l'Iiabilude de s'y voir. Au retour du docteur, le salon de Dionis était donc devenu le camp des héritiers. Le juge de paix (^t le maire, (pii se lièrent alors pour p'-sister aux libéraux de Nimiours, battus par ropiiosilioii nuilL'ré les efforts des chAteaux situc'saux (•nvirous, furent ('troitoment unis par leur di'faite. Lorsque noni^raiid et l'abbé Chaperon apprirent au doclenr lo résultat <le cet antagonisme ipii dessina, pour la première fois, doux partis dans Nemours, et donna ilo l'imporlanco aux héritiers Minoret, Charles X partait iU\ Uambouillel pour Cherbourg. Désiré Minoret, (pii partageait les opinions du Itarreau de Paris, avait fait venir de Nemours (piiiizo d(^ s(<s amis commandés par (ioupil, et h (]ui le niaîlro do poste donna des chovaux pour courir à l'aris, où IK arriveront chez Désiré dan la nuit du 'J8. Goupil et Désiré coopi'Mvrenl avec celte tnaipe à la pris(i de l'ijôlelde-Ville. Désiré Miaorol l'ul décoré ilo la Légion-d'llon-
URSULE WffiOUET.
nntir. o[ nommé substitut du procureur du roi à Fontainebleau. Goupil eut la croix do Juillet. Dionis fut élu maire de Nemours en remplacement du sieur Levrault, et le conseil municipal se composa de Minoret-Levrault, adjoint; de Massin, de Crémière, et de tous les adhérens du salon de Dionis. Bongrand ne garda sa place que par l'influence rie son fils, fait procureur du roi à Melun, et dont le mariage avec mademoiselle Levrault parut alors probable. En voyant le trois pour cent à quarante-cinq, le docteur partit en poste pour Paris, et plaça cinq cent quarante mille francs en inscriptions au porteur. Le reste do sa fortune, qui allait environ à deux cent soixante-dix mille francs, lui donna, mis h son nom dans le môme fonds, oî)sîensiblement quinze mille francs de rente. 11 employa de la môme manière le capital légué par le vieux professeur à Ursule, ainsi que les huit mille francs produits en neuf ans par ics intérêts, ce qui fit à sa pupille quatorze cents fr.ncs de rente, au moyen d'une petite somme qu'il ajouta pour arrondir ce léger revenu. D'après les conseils de son maître, la vieille Bougival eut trois cent cinquante francs de rente en plaçant ainsi cinq mille et quelques cents francs d'économies. Ces sages opérations, niéililéi's entre le docUur et le juge de paix, furent accomplies dans le plus profond secret h la faveur des troubles politiques. Quand le calme fut à peu près rétabli, le docteur acheta une petite maison coniiguë à la sienne, et l'abattit ainsi que le mur do sa cour pour faire construire à la place une remise et une écurie. Employer le ca[)ital de mille francs de rente à se donner des communs parut une folie à tous les héritiers Minoret. Cette prétendue folie fut le commencement d'une ère nouvelle dans la vie du docteur qui, par un moment où les chevaux et les voitures se donnaient presque, ramena d(î Paris trois superbes chevaux et une calèche.
Quand, au commencement de novembre 1830, lo vieillard vint pour la première fois par un temps pluvieux en calèche à la messe, ol descendit pour donner la main à Ursule, tous les habitans accoururent sur la place, autant |our voir la voiture du docteur et questionner son cocijer que pour gloser la pupille à l'excessive ambition de la(iuclle niassin, Crémière, le maître de poste et leurs femmes, aliribuaiont les folies de leur oncle.
— La calèche I hé, Massin î cria Goupil. Votre succession va bon train, hein ?
— Tu dois avoir demandé do bons gages, Cabirolle ? dit lo maître de poste au fils d'un de; ses conducteurs qui restait auprès des chevaux, car il faut espérer ([ui! (u n'useras pas beaucoup de fers chez un homme do (junlrc-vingtquatre ans. Combien les chevaux ont-ils coftié?
— Quatre mille francs. Ln calèche, quoicjue do hasard, ■ été payée deux mille francs ; mais elle est belle, les roues sont ii patente.
— (kjmmont dites-vous, Cabirolle ? demanda madame Oémièro.
— Il dit iima tante, répondit Goupil, c'est une idée des Anglais, (|ui ont inveutéres roui\s-l.'i. Tenez! voyez-vous, l'on ne voit rien du tout, c'est omhoîlc', c'est joli, l'on n'nrcrorlin pas, il n'y a plus ce vilain bout d(! fer carré qui dépassait l'essieu.
— A quoi rime ma tante? dit alors innocemment madame Crémière.
— Comment 1 dit Goupil, r^h ne vous //•h/c donc pas?
— Ah I je comprends, dit-elle.
— Eh bien ! non, vous ôles une lionnMe fc^mnie, dil Goupil, il ne faut |ias vous Iromper, le vrai mot c'est ù patte entri-, \),iuw ipie la llrlu' est cachée.
—Oui, mndauii', dil Cabirolle, qui M In dupe de IVxpliralii.ii de Goupil, tant l(^ cIitc la donna sérieusement.
— I '.'est une belle voilure, Inut de niAme, s'écria Crémière, ri il l'.iiit /\tri. lidie pour prendre un (inreil genre.
— \.\\r va bien, la pdile, dil iinupil. Mais l'Ile n raison, elle vonsn,ipniiil h jouir de la vie. Pourquoi n'avez-voiis pas de beaux chevaux ol des rjilèihes, vous, (inpa Miiiorctî Vous Inisscri'Z-vous humilier T A votre place, moi I J'rtiiniis une voiture de [jrinre.
— Voyons, Cabirolle, dit Massin, est-ce la petite qui lance notre oncle dans ces luxes-là?
— Je ne sais pas, répondit Cabirolle, mais elle est quasiment la maîtresse au logis. Il ^^eul maintenant maître sur maître de Paris. Elle va, dit-on, étudier la peinture.
— Je .saisirai cette occasion pour faire <ù-er mon porti'ait, dit madame Crémière.
En province, on dit encore tirer au lieu de faire un portrait.
— Le vieil Allemand n'est cependant pas renvové , dit madame Massin.
— Il y est encore aujourd'hui, répondit Cabirolle»
— Abondance do chiens no nuit pas, dit madame Crémière.
— Maintenant, s'écria Goupil, vous ne devez plus compter sur la succession. Ursule a bientôt dix-sept ans, elle est plus jolie que jamais; les voyages forment la jeunesse, el la petite farceuse tient votre oncle par le bon bout. Il y a cinq à six paquets pour elle aux voilures pai- semaine, et les couturières, les modistes, viennent lui essayer ici ses robes et ses affaires. Aussi ma patronne ost-ellé furieuse. Attendez Ursule à la sortie, et regardez son petit cliàle de cou, un vrai cachemire de six cents irancs.
La foudre serait tombée au milieu du groupe des héritiers, elle n'aurait pas produit plus d'ellet que les derniers mots de Goupil, qui se frotloil les mains.
Le vieux suIqu vert du docteur fut renouvelé par un tapissier de Paris. Jugé sur le luxe qu'il déployait, lo vieillard était tantôt accusé d'avoir celé sa fortune el de posséder soixante mille livres do renies, tantôt de dépenser ses capitaux pour plaire à Ursule. Ou faisait de lui tour à tour un ricbaj-d et un libertin. Ce mot : — C'est un vieux fou 1 résuma l'opinion du pays. Cettp fausse direction des jugemens de la petite ville eut pour avantage de tromper les héritiers, qui ne soupçonuèrtut point IJamourde Saviuieu pour Ursule, véritable cause des dépenses du docteur, enchanté d'habituer sa pupille à .>:0ii rôle de vicomtesse, et qui, riche de pl-is do cinquante mille francs do rentes, se donnait le plaisir de parer son idole.
Au mois de févTier 1832, le jour où Ursule avait dix-sept ans, le matin môme, en se levant, elle vil Saviuieu en costume d'enseigne à sa fenêtre.
— Comment n'en ai-je rien su? se dit-elle.
Depuis la prise d'Alger, où Savinieu se distingua par un trait de courage qui lui valut la croix, la corvette sur laquelle il servait étant restée pendant jikisieurs mois à la nier, il lui avaitélé tout à fuit imposMble d'écrire au docteur, cl il ne voulait pas quitter le service .sans l'avoir c«iisullé. Jaloux do conserver à la niariiio un nom illustre, lo nouveau gouvernement avait prolité du remm'-mi'uagc de Juillet pour donner le grade d'ensei|.;ne à Siuinieii. Apri's avoir obtenu un congé de quinze jour.~, 1(> nouvel enseigne arrivait do Toulon par la millo-posle pour la fête d'Ursule, cl pour prendre en même temps l'avis du docteur.
— Il est arrivé, cria la DUouIc eu so précipitant dans la chambre de .son |<arrain.
— Très bien I repoiidit-il. Jo devine lo moUf qui lui fuit (|uittrr le service, et il peut mainlenanl rosier ;■* Nemours.
— Ah I voilî» ma fêle : elle est louto dans ce mol, dit-cllo en enibr.i.s.<anl le docteur.
Sur un signe qu"elli« ;illa faire au genlilliomme, Savinioa vinl aussiti'il; cil" voulait radmiicr, car il lui seiiiblail changé en mieux. Kn ell'el, le.scrvirc militaire inij riiiieau-X. gestes, ft la di'inarche, h l'air drs ho, unies, une décision mêlée de gravité, je ne s;iis quelle reciiliidr qui permet au plus su|M>rlli'iel ob.servaleur de recoim.iiire un niililairu .sous l'habit bourgeois; rien nedémoiilri' mieux que l'hoinnie est l'fiil pour comiuaiidi r. Ursule m nliiia mieux encore Savinieu, el ressentit une joie d'enlaiil îi se pronuMier dans le petil jardin en lui donnnnl le bras el fai.saiil raconter 1.1 part qu'il avilit «iio, e)i miqmlilé U'afpiriiil, m la pri.so d'Alger. l'videmiHenl Snvinien iimiiI pris Alj;er. Elle voyait, flis.iil-elle. tout en rouge, quand elle r- gar.lail la décoration de S-ivinlen. Le docleur. qui. di> m cliauilirt-,
les sun-eil!ait en s"habil!ant, vint les retrouver. Sans s'ouvrir entièrement au ricomte, il lui dit alors quau cas où madame de Portenduère consentirait à son mariage avec Ursule, la fortune de sa filleule rendait superflu le traitement des grades qu'il pouvait acquérir.
— Hélas! dit Savinien, il faudra bien du temps pour vaincre l'opposition de ma mère. Avant mon départ, placée entre l'alternative de me voir rester près d'elle si elle consentait à mon mariage avec Ursule, ou de ne plus me revoir que de loin en loin, et de me savoir exposé aux dangers de ma carrière, elle m'a laissé partir...
— Mais, Sa\inieu, nous serons ensemble, dit Ursule en lui prenant la main et la lui secouant avec une espèce d'impatience.
Se voir et ne plus se quitter, c'était pour elle tout l'amour; elle ne voyait rien au-delà ; et son joli geste, la mutinerie de .son accent, exprimèrent tant d'innocence, que Savinien et le docteur en furent attendris. La démission l'ut envoyée, et la fêle d'Ursule reçut de la présence de son liancé le plus bel éclat. Quelques mois après, vers le mois de mai, la vie intérieure reprit chez le docteur Minoret le calme d'autrefois, mais avec un habitué de plus. Les assiduités du jeune vicomte furent d'autant plus promptement interprétées comme celles d'un futur, que, soit à la messe, soit à la promenade, ses manières et celles d'Ursule, quoique réservées, trahissaient l'entente de leurs cœurs. Dionis fit observer aux héritiers que le bonhomme ne demandait point ses intérêts à madame do Portenduère, et que la vieille dame lui devait déjà trois années.
— Elle sera forcée de céder, de consentir à la mésalliance de son fils, dit le notaire. Si ce malheur arrive, il est probable qu'une grande partie de la fortune de votre oncle servira, selon Basile, d'argument irrésistible.
L'irritation des héritiers, en devinant que leur oncle leur préférait trop Ursule pour ne pas assurer son bonheur à leurs dépens, devint alors aussi sourde que profonde. Brunis tous les .soirs chez Dionis depuis la révolution de .Juillet, ils y m.iudissaient les deux amans, et la soirée ne s'y terminait guère sans qu'ils eussent cherché, mais vainement, les moyens de contre-carrer le vieillard. Zélie, qui .sans doute avait profilé comme le docteur de la baisse des rentes pour placer avantageusement ses énormes capitaux, était la plus acharnée après l'orpheline cl les Portenduère. Un soir où Goupil, qui .se gardait cependant de s'ennuyer dans ces soirées, était venu pour .se tenir e.u courant des aflaircs de la villo qui se discutaient là, Zélie eut une rerrudescenre de haine : elle avait vu le malin le ducicur, Ursule et Savinien, revenant en calèche d'une promenade aux environs, dans une intimité qui disait tout.
— Je donnerais bien trente mille francs pour que Dieu rappelât <i lui notre oncle avant que le mariage do ccPortendui'-re et de la mijaurée se fasse, dit-elle.
Goupil reconduisit monsieur et madame Minoret jusqu'au milieu de leur grande cour, et leur dit en regardant autour de lui pour savoir .s'ils élai^nl bif n seul-: : — Voulez-vous me donner les moyens d'acheli'r l'étude d" Dinni.s, et je fiTai rompre le mariage de monsieur Portenduère ci d'Ursule?
— (Comment? demanda le colosse.
— Me croyez-vous assez niais pour vous dire mon projet? répondit la mallre-clerc.
— Lh bien I mon garçon, brouille-les, et nous verrons, dit Zélie.
— Je no m'embarque point dans de pareils Iracas sur un : nous verrons 1 Ijf.y'uuc homme est un crrtne (|ui pourrait me luer, et jo dois Cirr ferré a glace, Wre do sa force h l'épi-e et au pisloIeL Élabli.ssez-moi, je vous tiendrai parole.
— Lmpf^chn ca mariage et jo t'établirai, ré(iondit le mntlre de posle.
— Voici neiifiiKiis que vous regardez h me pif>kT i\\\\u/c ninlli''ureux mille franiv; pour acbctiT l'ICludi' cl(> l.rcdiu' l'huissier, ol vous voulez que jr- me lie ù celle paroles! Ai-
le*, vous perdrez la succession de votre oncle, et ce sera bien fait.
— S'il ne s'agissait que de quinze mille francs et de l'Étude de Lecœur, je ne dis pas, répondit Zélie ; mais vous cautionner pour cinquante mille écusl...
— Mais je paierai, dit Goupil en lançant à Zélie un regard fascinateur qui l'encontra le regard impérieux de la maîtresse de poste. Ce fut comme du venin sur de l'acier.
— Nous attendrons, dit Zélie.
— Ayez donc le génie tlu mal I pensa Goupil. Si jamais je les tiens, ceux-là, se dit-il en sortant, je les presserai comme des citrons.
En cultivant la société du docteur, du juge de paix et du curé, Savinien leur prouva l'excellence de son caractère. L'amour de ce jeune homme pour Ursule, si dé<;agé de tovt intérêt, si persistant, intéressa si vivement les trois amis, qu'ils ne séparaient plus ces deux enfans dans leurs pensées. Bientôt la monotonie de cette vie patriarcale et la certitude que les amans avaient de leur avenir finirent par donner à leur affection une apparence de fraternité. Souvent le docteur laissait Ursule et Savinien seuls. Il avait bien jugé ce charmant jeune homme, qui baisait la main d'Ursule en arrivant, et ne la lui eftt pas demandé seul avec elle, tant il était pénétré de respect pour l'innocence, pour la candeur de cotte enfant dont l'excessive sensibilité, souvent éprouvée, lui avait appris qu'une expression dure, un air froid, ou des alternatives de douceur et de brusquerie, pouvaient la tuer. Les grandes hardiesses des deux amans se commettaient CH présence des vieillards, le soir. Deux années, pleines de joies secrètes, se passèrent ainsi, sans autres événemons que les tentatives inufiles du jeune homme pour obtenir le consentement de sa mère à son mariage avec Ursule. Il parlait quelquefois des matinées entières, sa mère l'écoutait sans répondre à ses raisons et à ses prières autrement que pir un silence de Bretonne ou par des refus. A dix-neuf ans. Ursule, élégante, excellente musicienne et bien élevée, n'avait plus rien à acquérir : elle était parfaile. Aussi obtint-elle une renommée de beauté, de grAco et d'inslruclion, qui s'élenditau loin. Un jour, le docteur eut à refuser la marquise d'AiglemonI, qui pensait à Ursule pour son fils aîné. Six mois plus tard, malgré le profond secret gardé par Ursule, par le docteur et par madame d'AiglemonI, Savinien fut instruit par hasard do cette circonstance. Touche de lanl ili^ délicatesse, il argua de ce procédé pour vaincre l'olistinatiou do sa mère (pii lui répondit : — Si li's d'Aigleinont veulent se mésallier, est-co luic raison pour nous?
Au mois de décembre ISSi, le pieux et bon vieillard déclina visiblement. En le voyant sortir de l'église, la figure jaune et grippée, les yeux pâles, toute la ville parla de la mort prochaine du bonhonune, alors âgé de quatre-vingt-' huit ans. — Vous saurez ce qui en est, disait-on aux héritiers. En effet, le décès du vieillard avait l'attrait d'un problème. Mais le docteur no se .savait |)as malade, il avait des illusions, et ni la pauvre Ursule, ni Savinien, ni le juge de paix, m le ciuv, ne voulaient par délicatesse l'éclairer sur sa position; le médecin de Nemours, qui le venait voir tous les soirs, n'osait lui rien prescrire. Le vieux Minoret ne .senlail aiH'unc douleur, il s'éteignait doucement. Chez lui rinli'lligenee demeurait lirrne, nelle et puissante. Chez les vii'illaiils ainsi constitués, l'Ame domine le corps et lui donne la force d<' nioiuir <leboul. Lo curé, pour no pas avancer li; terme fatal , dispensa son paroissien do venir entendre la nies.se ù l'église, et lui permit de lire les oinces chez lui; car le docteur acconiplissail minulii'usciuent .ses devoirs de religion : plus il alla vers la tombe , plus il aima Dieu. Les rlarU's élernelles lui explicpiaieut de plus en plus les ilifflcultésde toiit geiu'e. Au cnunueueeineut de In nouvelle antuV , Ursule obtint di> lui qu'il vendît ses rlievaux, .sa voiture, et qu'il congediAt Cabirolle. Lejugi> do jiaix, dont les inquiétudes sur l'avenir d'Ursule étaient loin de se caliiier p.ir lesdeiui-conlidences du vieillard, entama la question (li'licale lU' l'héritage, en déiMuMlrant un soir h sou vieil unii la m'ce.ssité d'émanciper Ursule. La
URSULE MIROUET.
pupille serait alors habile à recevoir un compte de tutelle et à posséder; ce qui permettrait de l'avantager. Malgré cette ouverture, le vieillard, qui cependant avait déjà consulté le juge de paix, ne lui confia point le secret de ses dispositions envers Ursule; mais il adopta le parti de l'émancipation. Plus le juge de paix mettait d'insistance à vouloir connaître les moyens choisis par son vieil ami pour enrichir Ursule, plus le docteur devenait déûant. Enfin Minoret craignit positivemeni de conûer au juge de |}aix ses trente-six mille francs de renies au porteur.
— Pourquoi , lui dit Bongrand , mettre contre vous le hasard ?
— Entre deux hasards , répondit le docteur, on évite le plus chanceux.
Bongrand mena l'affaire de l'émancipation assez rondement pour qu'elle fût terminée le jour où mademoiselle Mirouët eut ses vingt ans. Cet anniversaire devait être la dernière fôle du vieux docteur, qui, pris sans doute d'un pressentiment de sa fin prochaine , célébra somptueusement cette journée en donnant un petit bal auquel il invita les jeunes personnes et le;, jeunes gens di's quatre familles Dionis, Crémière, Minoret et Massin. Savinien , Bongrand, le curé, ses deux vicaires , le médeciu de Nemours et mesdames Zélic Minoret, Massin et Crémière , aiusi que Schmucke, furent les convives du grand dîner qui précéda le bal.
— Je sens que je m'en vais, dit le vieillard au notaire à la fin de la .soirée. Je vous prie donc de venir demain pour rédiger le compte de tutelle que je dois rendre à Ursule, afin de ne pas en compliquer ma succession. Dieu merci 1 je n'ai pas fait tort dune obole à mes héritiers, et n'ai disposé que de mes revenus. Messieurs Crémière, Massin et Minoret, mon neveu , sont membres du conseil do famille institué pour Ursule ; ils assisteront à cette reddition de comptes.
Ces paroles, entendues par Massin et colportées dans le bal, y répandirent la joie parmi les trois familles, qui depuis quatre ans vivaient en de continui'lles alternatives, se (Toyunt tantôt riches, tantôt déshérit('es.
— C'est une langue qui s'éteint, dit madame Crémière. Quand, vers deux heures du matin, il ne n.'sla plusduns
lo salon que Savinien, Bongrund et le curé i.haperon, le vieux docteur dit en leur niontraiil Ursule, charmanle en habit de bal , qui venait do dire adieu aux jeunes demoiselles Crémière et Massin : — C'ot à vous, mes amis, que jn la confie ! Dans quihines jours je no seiai plus là pour la [irotég(!r; mettez-vous tous entre elle et le monde, jusqu'à ce qu'elle soit mariée... J'ai peur pour elle.
Ces paroles firent une impression pénible. Lo compte, rendu quelques jours après en conseil de lamille, élablis- .sail le docteur Minoret reli(]ualaire de dix mille six cents francs, tant pour les arrérages do l'iiiscriplion de (piatorze cents (rancs de. n'ule dont l'acquisition tHait explicpiée par l'emploi du legs du capitaine de Jordy que pour un petit capital de cinq mille francs provenant des dons faits, depuis «luiiizf ans, par le docteur ii sa fiupille, î» leurs jours do fél(! DU aiinivers<iires de ii.iissance re>.peclifs.
(;etle aullieiili(|ue redililiun de compte avait été recommandée [lar lo juge do paix, i|ui redoulail les ellels de la mort du docteur MinoriH, et qui, mallieunuseMii'nl, avait niison. L(! lendemain de raeci'plation du loniple do tutelle qui rendait Ursule riche d(^ dix mi!li' six ciiils liaiie.s et fie quatorze cents l'i ancs de irnh-, le vieillard lui pris d'une l.iiblcssse (jui lo contraignit h g.irdi'r li' lit. Malgré la discrétion (pti enveloppait la maison du docliur, le bruit d(!sa moil se répandil en vdlc, où leshiTiliers courureiil par les nu's rumuH! les grains d'un iliapilrt ihml le lil isl runqiu. Massin, qui vint siivoir les nouvelles, apprit il'L'r^ule ellem^nie (|U(t lo bonhomme était au lil. Malheuieuseiueni le Mi(''(li'cin de Noniours avait déelaré cpie le mnmenl où Mitioii'l s'aliterait serait clui de ,s.i mort, lies l<>rs, maigri'^ le froid, Ws In'ritierssIaliumu'Ti'nl dans les rui's, sur la pljce ou sur le jias de Irur.H portes, occupés à Ciiiisi-r de cel evéiieniunl altenilu di'jiuis si longtemps, i'( h épier le mouiont
liK I1AI./.A1 . — M. (Exliiul de la Comidie /iiiHiuiiif.)
OÙ le curé porterait au vieux docteur les sacremens dans l'appareil en usage dans les villes de province. Aussi, quand, deux jours après, l'abbé Chaperon, accompagné de son vicaire et des enfans de chœur , précédé du sacristain portant la croix, traversa la Grand'rue, les héritiers se joignirent-ils à lui pour occuper la maison , empêcher toule soustraction, et .leter leurs mains avides sur les trésors présumés. Lorsque le docteur aperçut, à travers le clergé, ses héritiers agenouillés qui, loin de prier, l'observaient par des regards aussi vifs que li's lueurs des cierges , il ne put retenir un malicieux sourire. Le curé se retourna, les vil et dit alors assez lentement les prières. Le maître de poste, le premier, quitta sa gênante posture, sa femme le suivit; Massin craignit que Zélie et son mari ne missent la main sur quelque bagatelle , il les rejoignit au salon, et bientôt tous les-héritiers s'y trouvèrent réunis.
— Il est trop honnête homme pour voler l'extrêmeonction, dit Crémière, ainsi nous voilà bien tranquilles.
— Oui, nous allons avoir chacun environ vingt mille francs de renies, répondit madame Massin.
— J'ai dans l'idée, dit Zélie, que depuis trois ans il ne plaçait plus, il aimait à thésauriser...
— Le trésor est .sans doute dans sa cave? disait Massin à Crémière.
— Pourvu que nous trouvions quelque chose, dit Minoret-Levrault.
— Mais après ses déclarations au bal, s'écria madame Massin, il n'y a plus de doute.
— En tout cas, dit Crémière, comment ferons-nous? partagerons-nous? licitcrons-nous? ou distribuerons-nous par lots? car enlin nous somnips tous majeurs.
Une di.scussion, qui s'envenima promptement, s'éleva sur la manière de procéder. Au bout d'une demi-heure, un bruit do voix conlus, sur lequel se détachait l'organe criard de Zélic, retentissait dans la cour et jusque dans la rue.
— Il doit être mort, dirent alors les curieux attroupés dans la rue.
Ce tapage parvint aux oreilles du docteur qui entendit ces mots :
— Mais la maison, la maison vaut trente mille francs I Je la prends, moi, pour trente mille francs 1 criés ou plutôt beuglés par Cn'mière.
— L!i bii n ! nous la payerons ce qu'elle vaudra, répondit aigrement Zélie.
— Monsieur le curé, dit le vieillard à l'abbé Chaperon qui demeura aufirès de son ami après l'avoir administré, faites que je demeure en paix. Mes héritiers, comme ceux du cardinal Ximénès, sont capables de piller ma maison avant ma mort, et je n'ai pas do singe pour me réiahlir. Allez leur signilier que je no veux personne chez moi.
Le curé, le médecin descendirent, répétèrent l'ordre du moribond, et, dans un accès d'indignation, y ajoulèrent de vives paroles pleines de bUlnie.
— Madame! Bougival, dit le médecin, fermez la grille et no lais>ez entrer personne ; il semble qu'on w puisse pas mourir tranquille. Vous pri-parerez un calapl.isme de farine de moutarde, alin d'a|)[iliqucr des sinapismcs aux pieds de pion^ieur.
— Votre oncle n'est pas mort, et il peut vivre encore longtemps, disait l'abbé Chaperon en congédiant les hériliers venus avec leurs enf<uis. Il réclame le plus profond silence et no V(miI quc^ sa pupille auprès de lui. (Quelle dilVéri'iice enlre laconduile di; ci'llo jeune tille el la vôtre !
— Vieux cafard I s'i'cria Irémièn-. Je vais faire senlinelle. Il est bien possible qu'il se machine (piclipin chose contre nos inlérêls.
Lu m.illre d(> poste avail déjà disparu dans le janlin avi c i'inleiilion de veiller .son ourle en compagnie d'I'rsule el de M' faire adniellre dans la maison coiniue unaidi-. Il revint à p.is de loup .sans que ses boites lls.si iil le inoiii lr<) bruit, r.ir il y avail di s lapis dans le corridor et sur Ion marches de l'escilier. Il put alors arriver jusqu'à la porto de la chambre de son oncle suis Clio entendu. Le curé,
DE BALZAC
le médecin, étaient partis, la Bougival préparait le sinapisme.
Sommes-nous bien seuls? dit le vieillard à sa pupille.
Ursule se haussa sur la pointe des pieds pour voir dans la cour.
— Oui, dit-elle; monsieur le curé a tiré la grille luimême en s'en allant.
— Mon enfant aimé, dit le mourant, mes heures, mes minutes mômes sont comptées. Je nai pas été niéderin pour rien : le sinapisme du docteur ne me fera pas aller jusqu'à ce soir. Ne pleure pas, Ursule, >lit-il en se voyant interrompu par les pleurs de sa filleule ; mais écoute-moi hien : il s'agit d'épouser Savinien. Aussitôt que la Bougival sera montée avec le sinapisme, descenos au pavillon chinois, en voici la clef; soulève le marbre du buffet do Boulle, et dessous tu trouveras une lettre cachetée à Ion adresse : prends-la, reviens me la montrer, car je ne moui"rai tran<|uille qu'en te la voyant entre les mains. Quand jo .serai mort, tu ne 1p diras pas sur-le-champ ; tu feras venir monsieur de Portenduèro, vous lirez la lettre ensemble, et tu me jures en son nom et au tien d'exécuter mi's dernières volontés. Quand il m'aura obéi, vous annoncerez ma mort, et la comédie des héritiers commencera. Dieu veuille que ces monstres no te maltraitent pas I
— Oui, mon parrain.
Le maître de poste n'écouta point le reste de la scène ; il déiala sur la pointe des pieds, en se souvenant que la serrure du cabinet se trouvait du cOlé de la bibliothèque. Il avait assisté dans le temps au débat de l'arcliilecle ei du svrriarier, qui prétendait que, si l'on s'introduisait dans la maison par le fenêtre donnant sur la rivière, il fallait par prudence mcllro la serrure du côté de la bibliothèque, le cabinet devant être une pièce de plaisance pour l'été. Ebloui par l'intérêt et les oreilles pleines de santr, Minoret dévissa la serrure au moyen d'un couteau avec la prestesse des voleurs. 1! entra dans le cabinet , y prit le paquet de papiers sans s'amuser à le décacheter, revissa la serrure, remit les choses en état, et alla s'asseoir dans la salle à maHgeren attendant que la Bougival montât le sinapisme pour quitter la maison. Il opéra sa fuite avec d'autant plus de facilité que la pauvre Ursule trouva plus urgent de voir appli(|uer le sinapisme que d'obéir aux recommandations de son parrain.
— I.a lettre ! la lettre 1 cria d'une voix mourante le vieillard, obéis-moi, voici la clef. Jo veux te voir la lettre à la main.
Ces paroles furent jetées avoc des regards si égarés que la Bouf^ival dit à Ursule : — Mois faites donc ce que veut voire parrain, ou vous niiez r^iuser sa mort.
Kllii le b.iisa sur le front, prit la clef ot descendit ; mais, bienUH rappi-lée par les cris perçans de la Bougival, elle accourut. Le vieillard l'embrassa par un regard, lui vil les mains vidi's, sedros>a sur son séanl, voulut [larlor, et mourut en faisiinl un horrible dernier soupir, lesyi-ux hagards de lemurl La pauvre petiii', qui voyait la mort p(jur la [>rcmière fois, loml»a sur ses genoux et fondit on larmes. I>a Bougival (erma les yeux du vieillard et le disposa dans son lit. Quanil, selon sou i-xpri'ssion, elli^ cul paré li^ luort, la viedic nourriC/O (-ourut prévenir mniisiiMir Savirjien ; mais \fs liérilii-rs, ()ui so U-naient au bout de la rue ciilou. ré.s de curieux et absolument cnnime des corbeaux (pii atlendeiit qu'un cheval soit entern'; pour venir gratter |q terre (!l la foudler de leurs pattes et du l)i;c, accoururent avec la cj'Ii'Tilé du O's oiseaux de proie.
l'etidaiit ce» événcmen>(, le maitr(< do pr)ste ('lail allii chez lui pour savoir ce que contenait le iny.slérieux (»iii|uet. Vuici cjo qu'il Iruuvu.
A MA CHERE DRSDI.E MIROOET, FILLE DE MON BEAU-FRERE N.\TUREL, JOSEPH MIROUET, ET DE DINAH GROLLMAN.
Nemours, 15 janvier 1 830.
« Mon petit ange, mon affection paternelle , que tu as M si bien justifiée, a eu pour princJpe non-seulement le » serment que j'ai fait à ton pauvre père de le remplacer, » mais encore ta resserriblance avec Ursule Mirouët, ma » femme, de qui tu m'as sans cesse rappelé les grâces, » l'esprit, la candeur et le charme. Ta qualité de fille du » fils naturel de mon beau-père pourrait rendre des dis- » positions testamentaires faites en la faveur sujettes à » contestation... »
— Le vieux gueux ! cria le maître de poste.
« Ton adoption aurait été l'objet d'un procès. Enfin, j'ai » toujours reculé devant l'idée de t'épouser pour te trans- » mettre ma fortune; car j'aurais pu vivre longtemps et » déranger l'avenir de ton bonheur qui n'est relardé que » par la vie de madame de Porfenduère. Ces diflîcultés » mûrement pesées, et voulant te laisser la fortune néces- » saire à une belle existence... »
— Le scélérat, il a pensé à tout 1
« Sans nuire en rien à mes héritiers... »
— Le jésuite ! comme s'il ne nous devait pas toute sa fortune !
« Je t'ai destiné lo fruit des économies que j'ai faites » pendant dix-huit années e\ que j'ai constamment fait » valoir, (lar les soins de mon notaire, en vue de te rendra » aussi heureuse qu'on peut l'être par la richesse. Sans » argent, ton éducation et tes idées élevées feraient ton » malheur. D'ailleurs, tu dois une bi-llo dot au charmant » jeune homme qui t'aime. Tu trouveras donc dans le mi- » lieu du troisième volume des Pandcctes, in-folio, reliées » en maroquin rouge, et qui est le dernier volume du pre- » mier rang, au-dessus de la tablette de la bibliothèque, » dans le dernier corps, du côté du salon, trois inscriptions » do rentes en Irois pour cent, au porteur, de chacune » douze mille francs... »
— Quelle profondeur do scélératesse I s'écria le maître de poste. Ah I Dieu no perm(!ttra pas que jo sois ainsi frustré.
« l*ronds-les aussitôt, ainsi que lo peu d'arrérages éco- » nomisés au moment de ma mort, et qui seront dans le » volume précédent. Songe, mon entant adoré, que lu dois » obéir aveuglément ;') une pensée qui a l'ail le bonheur » de toute ma vie, et qui ni'oliligerait à demander lo se- » cours de Dieu, si tu me désobéissais. Mais, en prévision » d'uu scrupule de ta chère conscience, que je sais ingé- » nieuso <\ se tourmenter, tu trouveras ci-joint un testa- » ment en bonne forme de ces iusciiptious au protit do » monsieur Savinien de Purlenduère. Ainsi, soit que tu les » possèdes toi-même, soit qu'elles te viennent de celui que X lu aimes, elles seront U\ légitime propriété. » Ton parrain ,
» Denis Minouet. »
A cette lellrn était jointe, sur un carré do papier timbré, la pièce suivante :