‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 5 sur 45 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

« Moi, Denis Minore!, docteur en médecine, domicilié h n Nemours, sain d'esprd et de ror|)s, ainsi que la date do » en lesliiiiicul le cleinoiitre, lè^rue nion Ame il Dieu, lo « priant de nie pardonner mes loiiguc>s erreurs en laveur >t de mon smcère ri>pentir. Puis, ayant reconmi en mou- » sieur In vicomt<( Savirden de Portenduèro uiu» vi'ritable 11 alfeclion'iiour moi, je lui lèigue trente-six mille fi-ancs

URSULE MIBOOET.

» de rente perpétuelle trois pour cent, à prpndre dans ma » succession, par préférence à tous mes héritiers.

» F.ait et écrit en entier de ma main, à Nemours, le onze » janvier mil huit cent trente et un.

» Denis JIinoret. »

Sans hésiter, le maître de poste, qui pour être bien seul s'était enfermé dans la chambre de sa femme, y chercha le briquet phosphoriijue et reçut deux avis du ciel par l'extinction de deux allumettes qui successivement ne voulurent pas s'allumer. La troisième prit feu. Il brûla dans la cheminée et la lettre et le testament. Par une précaution superflue, il enterra les vestiges du papier et de la cire dans les cendres. Puis, affriolé par l'idée de posséder trentesix mille francs de rente à l'insu de sa femme, ii rt^vint au pas do course chez son oncle, aiguillonné par la seule idée, idée simple et nettes qui pouvait traverser sa lourde lèle. En voyant la maison de son oncle envahie par les Irois fqmilles enfin maîtresses de la place, il trembla de ne pouvoir accomplir un projet sur lequel i| ne se donnait pas le temps de réfléchir en ne pensant qu'aux obstacles.

— Que faites-vous donc là ? dit-il à Massin et à Crémière. Croyez-vous que nous allons laisser la maison et les valeurs au pillage ? Nous sommes trois héritiers, nous na pouvons pas camper làl Vous, Crémière, courez donc chez Dionis et dites-lui do venir constater le décès. Je no puis pas, quoiciuo adjoint, dresser l'acte mortuaire de mon ouclo Vous, Massin, aile? prier le père Bongrand d'apposer las scellés. Et vous, tenez donc compagnie à Ursule, mesdames, dit-il à sa femme, à mesdames Massin et Crémière. Ainsi rien no se perdra. Surtout fermez la grille, que personne ne sortel

Les femmes, qui .sentirent la justesse de celte observation, coururent dans la chambre d'Ursule et trouvèrent celti^ noble créature, déjà si cruellement soupçonnrM'jUgonouillée et priant Dieu, le visage couvert de larmes. Winoret, devinant que les tiois héritières ne resteraient pas longtemps avec Ursule, et craignant la défiance do ses cohéritiers, alla dans la bibliothèque, y vit le volume, l'ouvrit, prit les trois inscriptions, et trouva dans l'autre uno trentaine de billets de banque. En dépit de sa nature brutale, le colosse crut enleinJre un carillon à chacune ,de ses oreilles, le sang lui sifflait aux tempes en accomplissant ce vol. Malgré la rigueur de la saison, il eut sa chemise mouillée dans le dos. linfiii ses jambes flageolaient au point (ju'il tomba sur un fauteuil du salon comme s'il eût reçu quelijuu coup de massue h la tfile.

— Ahl comme une succcs-sion délie la langue au grand Minoret, avait dit Massin en courant par la ville. L'avczvous entendu? disait-il à Crémière. Allez icil allez là! Comme il eonnall la manœuvre.

— (lui, piiur une gio>se bêle, il avait un certain air...

— T(^nez, «lit Massin alarmé, sa fenmie y ast, ils sunt trop d<' deux 1 l'aites li'.s commissions, j'y retourne.

Au momi'iil où lu m.iîlre di^ poste s'ussiyait, il aperçut ^ dune à la grilli' la ligure alliuné-u du gri'flii'r (pii revenait avec uneci'lérili'' du fouine h la maison niurluaire. (

— IJi birri ! qu'y ii-t-il? demaiida le maitro de poste en ' all.nit ouvrir à son colK'iilier.

— Uieri.ji' reviens pour les scellés, lui répondit Ma»iu en lui lançanl uu regard de chat sauvage-

— Je. voudrais i|u'ds fussent d(;jà po^és, jit nous pu^Tr rions tous revenir ciiacun (;liez nous, répondit Minoret.

— Ma foi 1 nous millrons un gardien drs scellés, n'MHindit le gnifiliT. Ui UoMgival ust capable de tout dans l'iiitélôt de la iiiijiiuréc. Nous y placerons Ouu|)i|.

— l-uil dit le niiiltre de poste, il prcndruH la gronpuillo ri nous n'y YiTrions <|Ue du feu.

— Voyons, reprit Massin. Ce soir ou veillera lo mort, et iiiiusaur(*ns Uni d'apposer les .scellés dans ime htMire ; ain.si nos lennnes les garjeronl elles-inéiue.s. Non» aurons denialii, à nii'li, reiilerreinenl. L'on uo jjuul procéder h l'iiivenlairu que d^ns buil jours.

— Mais, dit le -colosse en souriant, faisons déguerpir cette mijaurée, et nous commettrons le tambour de la mairie à la garde des scellés et de la maison.

— Bien 1 s'écria le greffi'er. Chargez-vous de cette expédition, vous êtes le chef des Minoret.

— Mesdames, mesdames, dit Minoret, veuillez rester toutes au salon ; il ne s'agit pas d'aller dîner, mais de procéder à l'apposition des scellés pour la conservation de tous les intérêts.

Puis il prit sa femme à part pour lui communiquer les idées de Massin relativement à Ursule. Aussitôt les femmes, dont le cœur était rempli de vengeance et qui souhaitaient prendre une revanche sur la mijaurée, accueillirent avec enthousiasme le projet de la chasser. Bongrand parut et fut indigné de la proposition que Zélie et madame Massif lui firent, en qualité d'ami du défunt, de prier Ursule de quitter la maison.

— Allez vous-mêmes la chasser de chez son père, de chez son parrain, de chez son oncle, de chez son bienfaiteur, de chez son tuteur! Allez-y, vous qui ne devez cette succession qu'à la noblesse de son âme; prenez-la par les épaules et jetez-la dans la rue, à la face de toute la ville I Vous la croyez capable de vous voler"? Eh bien! consliluez un gardien des scellés, vous serez dans votre droit. Sachez dahurd que je n'apposerai pas les scellés sur sa chambre; elle y est chez elle, tout ce qui s'y trouve est sa propriété; je vais l'instruire de ses droits, et lui dire d'y rassembler

tout ce qui lui appartient Oh ! en votre présence, ajou-

ta-t-il en entendant un grognement d'héritiers.

— Héin? dit le percepteur au maîlre de poste et aux femmes stupéfaits de la colérique allocution de Bongrand.

— En voilà un de magistrat t s'écria le maîlre de poste. Assise sur une petite causeuse, à demi évanouie, la tête

renversée, ses nattes défaites, Ursule laissait échapper un sanglot de temps en temps. Ses yeux étaient troubles, elle avait les paupières enflées, enfin elle se trouvait en proie à une proNiratiun morale et physique ipii eût attendri les êtres les plus féroces, excepté des héritiers.

— Ah 1 monsieur Bongrand, après ma fête la mort et le deuil, dit-elle avec cette poésie naturelle aux belles Ames, vous savez, vous, ce qu'il était : en vingt ans, pas une parole d'inipati<'nco avec moi ! J'ai cru qu'il vivrait cent ansi 11 a été ma mère, tria-t-elle, et une bonne mère!

Ce peu d'idées exprimées attira deux torrens de larmes entrecoupées do sanglots, puis elle retomba comme une masse.

— Mon entant, reprit lo juge de paix en entendant les hériliers dans l'escalier, vous avez toute la vie pour lo pleurer, et vous n'avez (pi'un instant pour vos atlaires: réunissez dans votre chambre tout ce ipii dans la maison est à vous. Les hériliers me forcent à mi'llre les scellés

— Ah I ses héritiers peuvent bien tout prendre, s'écria Ursule en .se dressant dans un accès d'indignalion sauvage. J'ai là tout ce qu'il y a lio précieux, dit-elle en se frappant la puilrine.

— Et quoi? demanda le maître do poste qui do même qu(> Mas>jn niuiitrusa terrible face.

— Le souvenir dct ses vertus, de sa vie, do toutes se.s fnroles, une inidge de .son Ame céli>sle, dit-elle les yeux et le visago élincelanscu levant uno main par un superbe mouveineiil.

— Et vous y avez aussi une clefi .s'écria Massin on se coulanl (ifnime un chat et allant sai.sir une clef qui tomba cb.issi'e des plis du corsage par le mouvement d'Ursule.

— C'est, dit-elle en nuigissanl, la clef de son cabine!, il m'y eiivflijall au monienl d'expirer.

Après avoir échangé d'allreux .sourires, les deux hén lii rs regardèrent le juge de paix en exprimant un tleli lisant soupçon. UrMile, qui sur|iril et ileviiia ei\ rcfraril imIculi' elle/ le iiiaiire de poste, involonliiire chvi Mav,iii, si< dressai sur .ses Jileds. devilll pAle l'oliuue si son s.iiig la quillad; .ses yen !( lalicèreiil celle loudri' <pii peiiM^ln" m" Jailbl qu'aux dépens de l.i vie, i<l, d'uiii> voix elniiigli^i :

— Ali I monsieur Bongrand, tlit-elle, lent ce ipij e>ldans

DE BALZAC

cetle chambre me vient des bontés de mon parrain, on peul tout me prendre, je n'ai sur moi que mesvêlemens, je vais sorlir et n'y r^nlrerai plus.

Elle alla dans la chambre de son tuteur, d'où nulle supplication ne put l'arracher, car les héritiers eurent un peu horite de leur conduite. Elle dit à la Bou^ival de lui retenir deux chambres à l'auberge de la Vieille-Poste, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé quelque logement en ville où elles pussent vivre toutes les deux. Elle rentra chez elle pour y chercher son livres de prières, et resta presque toute la nuit avec le curé, le vicaire et Sa^inien, à prier et à pleurer. Le gentilhomme vint après le coucher de sa mère, et s'aprcnouilla sans mot dire auprès d'Ursule, qui lui jeta le plus triste sourire en le remerciant d'être fidèlement venu prendre une pnrt de ses douleurs.

— Mon enfant, dit monsieur Bongrand en apportant à Ursule un paquet volumineux, une des héritières de votre oncle a pris dans votre commode tout ce qui vous était nécessaire, car on ne lèvera les scellés que dans quelques jours, et vous recou\Terez alors ce qui vous appartient. Dans votre intérêt, j'ai mis les scellés à votie chambre.

— Merci, monsieur, répondit-elle en allant à lui et lui serrant la main. Voyez-le donc encore une fois : ne diraiton pas qu'il dort?

Le vieillard offrait en ce moment cette fleur de beauté passagère qui se pose sur la figure des morts expirés sans ilouleurs, il semblait rayonner.

— Ne vous a-t-il rien remis en secret avant de mourir? dit le juge de paix à l'oreille d'Ursule.

— Rien, dit-elle ; il m'a seulement parlé d'une lettre

— Bon ! elle se trouvera, reprit Bongrand. Il est alors très heureux pour vous qu'ils aient voulu les scellés.

Au petit jour, Ursule fit ses adieux à cette maison où son heureuse enfance s'était écoulée, surtout à cette modeste chambre où son amour avait commencé, et qui lui était si chère, qu'au milieu de son noir chagrin elle eut des larmes tle regret pour celle paisible et douce demeure. Après avoir une dernière fois contemplé tour à tour ses fcnôtrcs et Savinien, elle sortit pour se rendre à l'auberge, accompagnée de la Bougival qui portait son paquet, du juge de paix qui lui donnait le bras, et de Savinien, son doux proler li'ur. Ain>i, malgré les plus sages précautions, le déliant jurisconsulte se trouvait avoir raison : il allait voir Ursule sans fortune et aux prises avec les hériliers.

Le lendemain soir, toute la ville était aux obsèques du docteur .Minoret. Quand on y apprit la conduite dos héritiers envers sa fille d'adoption, l'immense majorité la trouva naturelle et nécossaire : il s'agissait d'une succession, le bonhomme était carholUr, Ursule pouvait se croire des ilroil.s, les hériliers ili-fcndaient leur bien, et d'ailleurs elle les a\ail assez humiliés penilant la vie de li'ur oncle, qui \('3 rfci'vait comme dfs chiens dans un jeu de quilles. Désiré Minorel, qui ne faisait pas merveille dan» sa place, disaient les envieux du maître de poste, arriva pour le serviw!. Mors d'état d'assister au convoi, Uisulc était au lit, en proie h une fièvre nerveuse, auUinl causée par l'insulte que les hériliers lui avaient faite que par sa profonde affiiclion.

— Voyez donc cet hypocrite qui pleure! disaient quelques-uns des hériliers en se montrant Savinien, vivement alfligé de la mort du docteur.

— Ui question est de savoir s'il n raison de fJeurer, ropondil Goupil. No vous pressez pas de rins : les scellés no sont pas levés.

— Bah ! dit Minoret, f|ui savait h quoi s'en Iq/iir, vous nuus nvez toujours elfrnyés pour rien.

Au moment où le convoi partit de l'église [)onr 80 renilrn nu rimelière, Goupd eut un amer di'hoin^ : il voulul jprf'ndre le br.is de Di'sin'' ; mais, en lo lui rrfusjuit, le suhsliiul rcnin son camarade en pri'sencede tout Nemours.

— No nous li'ii'hons point, je no [)0urrals |ilus nio venger, pcniMi lo nicltre-rlcn-, dont le cœur soc so gouda coinnie une éponge dans sa poUrine.

Aviiiii flo levrr |e<i srcll(''s el de proréiler .'i Vlnvenlnire. il

fallut le temps au procureur du roi, tuteur légal des orphelins, de commettre Bongrand pour le représenter. La succession Minoret, de laquelle on parla pendant dix jours, s'ouvrit alors, et fut constatée avec la rigueur df s formalités judiciaires. Dionis y trouvait son compte; Goupil aimait assez à faire le mal; et comme l'affaire était bonne, les vacations so multiplièrent. On déjeunait presque toujours après la première vacation. Notaire , clercs , héritiers et témoins, buvaient les vins les plus précieux de la cave.

En province, et surtout dans les petites villes, où chacun possède sa maison, il est assez dilTieile de so loger. Aussi, quand on y achète un établissement quelconque, la maison fait-elle presque toujours partie de la vente. Le juge de paix, à qui le procureur du roi recommanda les intérêts de l'orpheline, ne vit d'autre moyen, pour la retirer de l'auberge, que de lui faire acquérir dans la Grand'-Rue, à l'encoignure du pont sur le'Loing, une petite maison à porte bâtarde ouvi'ant sur un corridor et n'ayant au rezde-chaussée qu'une salle à deux croisées sur la rue, et derrière laquelle il y avait une cuisine dont la porte-fenêtre donnait sur une cour intérieure d'environ frento pieds carrés. Un petit escalier, éclairé sur la rivière par des jours de souffrance, menait au premier étage, composé de trois chambres, et au-dessus duquel se trouvaient deux mansardes. Le juge de paix prit à la Bougival deux mille francs d'économies pour payer la première portion du prix de cette maison, qui valait six mille francs, et il obtint des termes pour le surplus. Pour pouvoir placer leslivi'es qu'Ursule voulait racheter, Bongrand fit détruire la cloison intérieure de deux pièces au premier étage, après avoir observé que la profondeur de la maison répondait à la longueur du corps de bibliothèque. Savinien et le juge do paix pressèrent si bien les ouvriers qui nettoyaient cette maisonnette, la peignaient et y mettaient tout à neuf, que, vers la fin du mois de mars, l'orpheline put quitter son auberge, et retrouva dans cette laide maison une chanibn; pareille à celle d'où jes héritiers l'avaieri chassée, car elle fut meuliléo de ses meubles repris par le juge de paix à la levée des scellés. La Bougival, logée au-dessus, pouvait descendre à l'appel d'une sonnette placée au chevet du lit de sa jeune maîtresse. I a pièce destinée à la hililiothèque, la salle du re;^-de-chaussée et la cuisine encore vides, mises en couleur seulement, tendues de papiers frais et repeintes, attendaient les acquisitions que la fdleule ferait à la vente du mobilier de son parrain. Quoique lo caractère d'Ursule leur fût connu, lo juge de paix et le curé craignirent pour elle ce passage si subil îi une vie dénuée des recherches et du luxe auxquels le défunt docteur avait voulu l'habituer. Quant à Savinien, il en pleurait. Aussi avait-il donné secrètement aux ouvriers et au tapissier plus d'une soulte alin qu'Ursule no trouvât aucune dillërence, h rint('rieur du moins, entre l'ancienne et la nouvello chambre. Mais la jeune fille, qui puisait tout son bonheur dans les yeux de Savinien, montra la |)lus douce résignation. En celte circonstance, elle charma ses deux vieux amis et leur j)rouva, pour la millième fois, que les peines du cœur [louvaienl seules la faire soulfrir. La douleur que lui causait la perte de son [)arrain était trop profonde puur (ju'elle sentît l'amertume de ce changement de fortune, (pu (l'pendaiit apporlait de nouveaux olislacles fi son mariage. I.a tristesse de Savinien, en la voyant si réduite, lu: lit tant de mal, qu'elle fut obligée de lui dire h l'oreille en sorl.int de la messe, lo matin de son entrée dans sa nouvelle maison :

— L'amour ne va pas sans la patience, nous allendronsl Dès que l'iiililnh! de l'invenlaire futdress(^, Massin, con- .seillé |iiir Gou|iil, (|ui se tourna vers lui par hainn .secrète contre Miiiori'l, en esp('Tant mieux du ralrul de cet usurier ipie lie la prudence de /.(•lie, lit melln> eu detneure madame el monsieur de l'orlenduèri", dont le remboursement était échu, la vieille dume fut elouFdi(> par une sommation de payer cent viiigt-neiif mille cini| cent dix-sept francs ( inquatile-rinq centimes aux hériliers dans les vingl-quiilro

URSULE MIROUET.

heures, et les intérêt* à compter du jour de la demande, à peine de saisie immobilière. Emprunter pour payer était une chose impossible. Savinicn alla consulter un avoué à Fonlaincbleau.

— Vous avez affaire à de mauvaises gens, qui ne transisigeront point; ils veulent poursuivre à outrance pour avoir la ferme des Bordières, lui dit l'avoué. Le mieux serait de laisser convertir la vente en vente volontaire, afin d'éviter les frais.

Cette triste nouvelle abattit la vieille Bretonne, à qui son fils fit observer doucement que si elle avait voulu consentir à son mariage du vivant de Minoret, le docteur aurait donné ses biens au mari d'Ursule. Aujourd'hui, leur maion serait dans l'opulence au lieu d'être dans la misère. Quoique dite sans reproche, cette argumentation tua la vieille dame tout autant que l'idée d'une prochame et violenle dépossession. En apprenant ce désastre, Ursule, à peine remise de la fièvre et du coup que les héritiers lui avaient porté, resta stupide d'accablement. Aimer et se trouver impuissante à secourir celui qu'on aime est une des plus effroyables souffrances qui puissent ravager l'âme des femmes nobles et délicates.

— Je voulais acheter la maison de mon onclo; j'achèterai celle de voire mère, lui dit-elle.

— Est-ce possible? dit Savinien. Vous êtes mineure et ne pouvez vendre votre inscription de rente sans des formalités auxquelles le procureur du roi ne se prêterait point. Nous n'essaierons d'ailleurs pas de ré^^ister. Toute la ville voit avec plaisir la déconfiture d'une maison noble. Ces bourgeois sont comme des chiens à la curée. Il mo reste heureusement dix mille francs avec lesijuels je pourrai faire vivre ma mère jusqu'à la fin de ces déplorables aflaires. Enfin, l'inventaire do votre parrain n'est pas encore terminé; monsieur Bongrand espère encore trouver quelque chose pour vous. Il est aussi étonné que moi de vous savoir sans aucune fortune. Le docteur s'est si souvent expliqué, soit avec lui, soit avec moi, sur le bel avenir qu'il vous avait arrangé, que nous no comprenons rien à ce rlénoilment.

— Dah! dit-elle, pourvu (]ue je puisse acheter la bibliollièi|ue et les meubles de mon parrain, pour éviter qu'ils ne SI) dispersent ou n'aillent en des mains étrangères, jo suis contente de mon hort.

— Mais ((ui sait lo prix que mettront ces infâmes héritiers à ce (jue vous voudrez avoir?

On no parlait, de Montargis à Fontainebleau, que des héritiers Minoret et du million qu'ils cherchaient; mais les plus minutieuses recherches, faites dans la maison depuis la levée des srolliïs, n'amenaient aucune découverte. Les ceni vin^t-neuf mille francs de la créance Porlenduère, les quinze mille francs de rente dans lo trois pour cent, alors h soixante-seize, et qui donnniont un capital do trois cent quatre-vingt inilli^ francs, la maison esliuK^e ipiaraiilo mille francs, et son richo mobilier, produisaient un total d'environ six cent mille francs, (jui semblaient h lo\il le monde unn ns^pz jolio (Iche de consolation. Minoret eut alors quelques Inquiéturles mordantes. La Bouj.'ival et Savinien, qui persistaient ti croire, aussi hieri qui; le Juge de paix, .'i l'existence de quelqii(> testament, arrivaient à la fin de chaque vacation et venaient riemander h lîongrand lo résultat des perquisitions. L'ami du vieillard s'i'criait quelquefois, nu moment où les Kensd'alfaires et les hi'riliers sortaient : — Je n'y comprends rien 1 Comme, pour beaucoup de t^ens supiTllciels, deux cent mille francs eonstiliiaienl l\ chaqno héritier une belle fortune de province, personm» ne s'avisa de rechercher comment lo (locleur avait pu mener .'on Irain de maison avec quinze mille francs seulemonl, puisqu'il laissait intacts les inti-réts de In cn-ance INirlenduère. IlniiKrand, Savinien et le cure, se posaient seuls ceKo (|uestioii dans l'intérêt d'lirsnli<, el firent, en l'exprimnnl, plus d'une fois pAlir lo nuiitro de poslo.

— ils ont pourtant bien tout fouillé, eux, pour trouTcr de l'arRent, moi pour trouver uutostamcnl qui devait être

en faveur de monsieur Portenduère, dit le juge de paix le jour où l'inventaire fut clos. On a éparpillé les cendres, souleré les marbres, tàté les pantoufles, percé les bois de lit, vidé les matelas, piqué les couvertures, les couvrepieds, retourné son édredon, visité les papiers pièce à pièce, les tiroirs, bouleversé lo sol de la cave, et jo les poussais à ces dévastations !

— Que pensez-vous? disait le cm'é.

— Le testament a été supprimé par un héritier.

— Et les valeurs?

— Courez donc après! Devinez donc quelque chose à la conduite des gens aussi sournois, aussi rusés, aussi avares, que les Massin, que les Crémière? Voyez donc clair dans une fortune comme celle de Minoret qui touche deux cent millefranesde lasuccession, qui va, dit-on, vendre son brevet, sa maison et ses intérêts dans les messageries, trois cent cinquante mille francs?... Quelles sommesl sans compter les économies de ses trente et quelques mille livres de rente en fonds de terre. Pauvre docteur I

— Le testament aura peut-être été caché dans la bibliothèque, dit Savinien.

— Aussi , ne détourné-je pas la petite do l'acheter I Sans cela, ne serait-ce pas une foHe que de lui laisser mettre son seul argent comptant à des li\Tes qu'elle n'ouvrira jamais?

La ville entière croyait la filleule du docteur nantie des capitaux introuvables; mais quand on sut positivement que ses quatorze cents francs de rente et ses reprises constituaient toute sa fortune, la maison du docteur et son mobilier excitèrent alors une curiosité générale. Les uns pensèrent qu'il se trouverait des sommes en billets de banque cachés dans les meubles ; les autres, que le vieillard en avait fotnré dans ses livres. Aussi la vente ofl'rit-ellc lo spectacle des étranges précautions prises par les héritiers. Dionis, faisant les fonctions d'huissier priseur, déclarait à chaque objet crié que les héritiers n'entendaient vendre que le meublo et non ce qu'il pourrait contenir de valeurs; puis, avant de lo livrer, tous ils le soumettaient hdcsinxestigations crochues, le faisaient .sonner el sonder; enfin, ils lo suivaient des mêmes regards qu'un père jette à son fils unique on lo voyant partir pour les Indes.

— Ah! madenioisollo, dit la Bougival consternée en revenant d(> la première vacation, jo n'irai plus. Et monsieur BouLçranil a raison, vous ne pourriez pas soutenir un pareil spectacle. Tout est par places. On va et on vient partout comme dans la rue, les plus beaux meubles servent à tout, i7.s' montent dessus, et c'est un fouillis où une poule ne retrouverait pas ses poussins! On se croirait h un incendie. Les alïaires sont dans la cour, les armoires sont ouvertes, rien dedans! Oh I le pauvre cher homme, il a bien fait do mourir, sa vente l'aurait tué.

Bongrand, qui rachetait pour Ursule les meubles affectionnés par lo di't'unl et de nature A parer la |M'tite maison, ne parut point h la vente do la bibliothèque. Plus fin que les héiiliers, dont l'avidité pouvait lui faire payer les li^TCS trop cher, il avait donnii commission à un fripier bouquiniste de Melun. venu exprès il Nemours, et qui di'jà s'elait fut adjuger plusieurs lots. Par suite do la détianre des héritiers, la bihiiollièquo se vendit ouvrage par ouvrage. Trois mille volumes furent examiiu's, fouillés un h un, ternis par les deux ciMés de la couverture releviH'. el agités pour en faire sortir des papiers qui pouvaient y être cachi's; enlln leurs couvertures furent intrrrogi'es, ol les Kardes ex.miinées. Li> total des adjudications sV'Ievn, pour Ursule, h six mille cinq cents francs environ, la moitié du ses répétitions cordro In succession. L(< corfis do In hililiotbèque ne fut livré qu'après avoir l'té siiixneusenienl examini' par un élii'nislo célèbre pour les frcrelf, mauilé de P.iris. 1 orsqiie le ju^e de paii donna l'ur Ire de transporter le corps de bdiliollièque et les livre» chez mndemoisi'llo Mirouet, il y eut chez le. héritiers des craintes vagues, qui plus lard furent dissqiées quand on In vil toul nus.si pauvre qu'auparavant. Miiiorot ncliola In maison de -ion oncle, que vs rohiSriliors pou^

OE BALZAC

sèrent jusqu'à cinquante mille francs, en imaginant que le maître de poste espérait trouver un trésor dans les murs. Aussi le caliier des charges contenait-il des réserves à ce sujet. Quinze jours après la liquidation de la succession, Minoret. qui vendit son relais et ses établissemens au fils d'un riche fermier, s'installa dans la maison de son oncle, où il dépensa des sommes considérables en amoublemens et en restaurations. Ainsi Minoret se condamnait lui-môme à vivre à quelques pas d'Ursule.

— J'espère, avait-il dit chez Dionis le jour où la mise en ' demeure fui signifiée à Savinien et à sa mère, que nous serons débarrassés de ces nobliaux-là I Nous chasserons les autres après.

— La vieille aux quatorze quartiers, lui répondit Goupil, ne voudra pas être témom de son désastre : elle ira mourir en Bretagne, où elle trouvera sans doute une femme pour son flK

— Je ne le crois pas, répondit le notaire, qui le matin avait rédigé le contrat de l'acquisition faite par Bbngrand. Ursule vient d'acheter la maison de la veuve Ricard.

— Cette maudite pérore ne sait quoi s'inventer pour nous ennuyer, s'écria très imprudemment le maître do poste.

— Bt qti*est-ce que cela vous fait qu'elle demeure à NemoursT demanda Goupil surpris par le mouvement de contrariété qui échapiiait au colo'=se imbécile.

— Vous ne savez pas, répondit Minoreten devenantrougo comme un coquelicot, que mon lils a la bêtise d'être amoureux d'elle. Aussi donnerais-je bien cent écus pour qu'Ursule quittât Nemours.

Sur ce premier mouvement, chacun comprend combien Ursule, pauvre et résignée, allait gêner le riche Minoret. Les tracas d'une succes.sion à liquider, la vente de ses établissemens, et les courses nécessités par des affaires insolites, ses débats avec sa lemme à propos des plus léiiers détails et de l'acquisition de la maison du docteur, où Zélie voulut vivre bourgeoisement dans l'intérêt de son fils; cet hourvari qui contrastait avec la tranquillité de sa vie orilinaire,om[jêch:i le gr.md Minorctdo songer à sa victime. Mais quelques jours après son installation rue des Bourgeois, vers le milieu du mois do mai, au retour d'une proînenade, il entendit la voix du piano, vit la Bougival assi.se i la fenêtre comme un dragon gardant un trésor, et entendit soudain en lui-même une voix im[jortune.

Expliquer pourquoi, chez un boninio do la trempe de l'ancien maître île poste, la vue d'Ursule, (|ui no soupçonnait même pas le vol commis ;i son préjudice, devint au.ssitôt insupportable ; comment le spectacle de cotte grandeur dans l'infortune* lai inspira le désir do renvoyer de la ville cette jeune lille ; et comment ce désir prit les caractères do la liaino et de la passion, ce .sérail peut-être faire tout un traité de morale. l'eul-être ne se croyait-il pas le légitime po.sse-seurdos trcnle-six mille livres de rente, tant que ci-lleà qui elles appartenaient .serait à deux pas delui? l'eulH^ire croyait-il vaguement à un iiasard qui ferait découvrir son vol, tant (|ue ceux (pi'il avait dépouillés seraient l/i. Peut-être, chez celle nature en queKjuesorUi primitive, presque grossière, et qui jusqu'alors n'avait rien lait que de légal, la pn-senci» d'Ursule éveillait-ello di's remords? l'eut-êlre ce.s remords le poignaienl-iis d'autant plus qu'il avait plus de liion légitiriU'.monl acipiis? il allrdiua sans doute ci's mouvcmens <ic sa (lonscirncoh la seule pnseiico dUr-ule, en miaginnul que, lu ji'uue (ille disparue, ces troubles gênans disparaîtraient aussi, lintin peut-i'^tre le crime a-l-il vi doctrine de perfection T Un conumnciiuent de mal veut sa Un, une première blessure appellu le coup qui lue. ('eut-être le Vol coudiiit-il titalerneiiUi j'assiissinal? Minoret avait coimnis la spuliatiim suis la .iminilre réflexion, tant les faits s'étaient siicci-dé rupidemi^nt : la réJlexion vint après. Or, .si vous avez bien saisi la physionomie et lenroliire do cet homme, vous comprendrez lo f)rodigieux l'M'i't cpi'y devait prudilin! une pi usée, l-e remords est plus qu'uni' pi iiseï', il pruviiiit d'un MiiiliiHciit qui uc 8') CJiche pas plus que l'amuur, elipii a sa tyraiinio.

Mais de même que Minoret n'avait pas fait la moindre réflexion en s'emparant de la fortune destinée à Ursule, de môme il voulut machinalement la chasser de Nemours quand il se .sentit blessé par le spectacle de cette innocence trompée. En sa qualité d'imbécile, il ne songea point aux conséquences, il alla de péril en péril, poussé par son instinct cupide, comme un animal fauve qui ne prévoit aucune rus ■ du chasseur , et qui compte sur sa vélocité, sur sa force. Bientôt les riches bourgeois qui se réunissaient chez le notaire Dionis remarquèrent un changement dans les manières, dans l'attitude de cet homme jadis sans soucis.

— Je ne sais pas ce qu'a Minoret, il est tout chose t disait sa femme à laquelle il avait résolu de cacher son hardi coup de main.

Tout le monde expliqua l'ennui de Minoret, car la pensée sur cette figure ressemblait à de l'ennui, par la cessation absolue de toute occupation, par le passage subit de la vie active à la vie bourgeoise. Pendant que Minoret songeait à briser la vie d'Ursule, la Bougival ne passait pas une journée sans taire à sa fdie de lait quelque allusion à la fortune qu'elle aurait dû avoir, pu sans comparer son misérable sort à celui que feu monsieur lui réservait et dont il lui avait parlé, à elle, la Bougival.

— Enfin, disait-elle, ce n'est pas par intérêt ce que j'en dis, mais est-ce que feu monsieur, bon comme il était, no m'aurait pas laissé quelque petite chose...

— Ne suis-je pas là, répondit Ursule eii défendant à la Bougival de lui dire un mot à ce sujet.

Elle ne voulut pas salir par des pensées d'intérêt les affectueux, tristes et doux souvenirs qui accompagnaient la noble ligure du vieux docteur, dont une esquisse au crayon noir et blanc, faite par son maître de dessin, ornait sa petite salle. Pour sa neuve et belle imagination , l'aspect de ce croquis lui suffisait pour toujours revoir son parrain à qui elle pensait sans cesse, surtout entourée des objets qu'il affectionnait : sa grande bergère à la duchesse, les meubles de son cabinet, et son trictrac, ainsi que le piapo donné par lui. Les deux vieux amis qui lui restaient, l'abbé chaperon et monsieur Bongrand, les seules personnes qu'elle voulût recevoir, étaient, au milieu do ces choses presque animées par ses regrets, comme deux vivaris souvenirs de sa vie pa.sséo à laquellei elle rattacha son iirésont par l'amour que .son parrain avait béni. Bientôt la mélancolie do ses pensées insonsibleinentadoucieteigniten quelque sorte ses heures, et relia toutes ces choses par une in- (léfinissable harmonie : ce fut une exquiso propreté, la plus exacte symétrie dans la disposition dos meubles, quel- (|ues fleurs données chaque jour par Savinien, des riens élégans, une paix que les habitudes do la jeune fille communiquaient aux choses et qui rendit son chez .soi aimable. Après le déjeuner et aprè.s la messe, elle continuait à étudier et h chaHler; puis elle brodait, a.ssise fi .sa fenêtre sur la rue. A quatre heures, Savinien, au retour d'une promenade qu'il fai.sait par tous les temps, trouvait la fenêtre entr'ouverte, et .s'asseyait sur le bord extérieur de la fenêtre pour causer une demi-heure avec elle. Lo soir, lo curé, le juge do paix la venaient voir, mais elle ne voulut jamais que Savinien les accompagnât. Entin elle n'accepta point la proposition do madame do Porteiiiiiièro quo .son lils avait amenée h prendre Ursule chez elle. La jeune personne et la Bougival vécurent d'ailleurs avec la plus .sordiilo économie : elles ne dépensaient pas, tout compris, plus d(^ soixante francs par mois. LTi vieille nourrice (Mail infatigable • elle .savonnait et repassait, elU» ne faisait la cuisine ((HO doux fois par .semaine, elle gardait les viandes cuites, que lu maîtn^ssn et la .servante mangeaientfroides ; car Ursule voulait économi.ser .sept cenlsfranes par an pour p.iyer le reste du (irixde .sa maison. Cette si'véritéde conduite. Cette modestie, et sa msignalion h une vie pauvre ol dénuée après avoir joui d'une existence de luxe où ses moindres ca|)rices étaient adorés, eut du succès niiprès do i|uel(|iies pi'r.soi.nes. Ursule gagna d'être respecti'e et do u'enc.ourir aucun propos. Une fois satisfaits, les héritiers

DRSDLE MIROUET.

lui rendirent d'ailleurs justice. Savinien admirait cette force de caractère ctiez une si jeune fille. De temps en temps, au sortir de la messe, madame de Portenduère adressa quelques paroles bienveillantes à Ursule, elle l'invita deux fois à dîner et la vint chercher elle-même. Si ce n'était pas encore lo bonheur, du moin-^ ce fut la tranquillité. Mais un succès où le juge de paix montra sa vieille science d'avoué, fit éclater la persécution encore sourde et à l'état de vœu que Minoret méditait contre Ursule. Dès que toutes les affaires de la succession furent finies, le juge cie paix, supplié par Ursule, prit on main la cause des Portenduère et lui promit de les tirer d'embarras; mais en allant chez la vieille dame, dont la résistance au bonheur d'Ursule le rendait furieux, il ne lui laissa point ignorer qu'il se vouait à ses intérêts uniquement pour plaire à mademoiselle Mirouët. H choisit l'un de ses anciens clercs pour avoué des Portenduère h Fontainebleau, et dirigea lui-même la demande en nullité de la procédure. Il voulait profiler do l'intervalle qui s'écoulerait entre l'annulation de la poursuite et la nouvelle instance de Massin, pour renouveler le bail do la ferme à six raiHe francs, tirer des fermiers un pot-de-vin et le payement anticipé de la dernière année. Dès lors la partie de whist se réorganisa chez madame do Portenduère, entre lui, lo curé, Savinien et Ursule, que Bongrand et l'abbé Chaperon allaient prendre et ramonaient tous, les soirs. En juin, Bongrand fit prononcer la nullité de la pi'océdure suivie par Massin contre les Portenduère. Aussitôt il signa lo nouveau bail, obtint Irentc-deux mille francs du fermier, et un fermage de six mille francs pour dix-huit ans ; puis le soir, avant que ces opérations ne s'ébruitassent, il alla chez Zélie, qu'il savait assez embarrassée de placer ses fonds, et lui proposa l'acquisition des Bordières pour deux cent vingt mille francs.

— Je ferais immédiatement afi'aire, dit Minoret, si je savais que les Portenduère allassent vivre ailleurs qu'à Nemours.

— Mais, répondit le juge de paix, pourquoi ? Nous voulons nous passer de nobles h Nemours.

— Je crois avoir entendu dire h la vieille d.imo que, .si ses affaires s'aiTangeaient, elle ne pourrait plus guère vivre qu'en Bretagne avec ce qoi tui resterait. Elle parle de vendre .sa maison.

— Eh bien I vendez-la moi, dit Minoret.

— Mais tu parles comme si tu étais lo maître, dit Zélie. Que veux-tu faire do deux maisons î

— Si je no termine pas ce soir avec vous pour les Bordières, reprit le juge de paix, noln^ bail sera connu, nous serons saisis de nouveau dans trois jours, et je manquerais celle liquidation, qui me lient au cœur. Aussi vais-je de ce pas h Melim, où des fermiers que j'y connais m'a(;li("'toront les Bordières les yeux fermés. Vous perdrez ainsi l'occasion de placer en terre à trois pour cent dans les terroirs du Rouvre.

— Eh bien! pourquoi venez-vous nous trouver? dit Zélie.

— Parce que vous avez l'argent, landis que mes ane.ions cUcns auront bi'.soin do (pielques jours pour mo cracher cent vingt-neuf milU; francs. Je ne veux ji.is de difllcullés.

— Qu'elle quitloNemours, cl jo vous d'S donne I dit encore Minoret.

— Vous comprenez que jo ne puis pas eagager la volonté des IVirh^nduère, répondit Bi ingrand ; mais jo suis ci.Tlain ((u'ils ne resteront pas h Ni'niours.

Sur celle assurance, Minoret, à ijui d adleurs Zélie poussa le coude, promit les fonds pour .solder la dette dos l'orlenduèrr envers la succession du docteur. Le conlral do vente fut alors passé chez Dionis, et l'Iieun^ux jugo de paix y lit accepter les conditions du niiuv(;au bail h Minoret (|ui s'aperçut un peu lard, ainsi que Zelie, de la perle de la diTuièro année payée h l'avance. Vers la lin de juin, BiiM;4riiid appiirlJi l(M|iiilus di- sa lorlune à madame (In l'orli Miluèfc, ciMil viiigl liriif nnll)' Iranrs, en rengageant h l.'s plaevr sur ITltal ipii lui duiuier.iil six

mille francs de rente dans le cinq pour cent en y joignant les dix mille francs de Savinien. ASnsi, loin de perdre sur ses revenus, la vieille dame gagnait deux mille francs de rente à sa liquidation. La famille de Portenduère demeura donc à Nemours. Minoret crut avoir été joué, comme si le juge de paix avait dû savoir que la présence d'Ursule lui était insupportable, et il en conçut un vit ressentiment qiif accrut sa haine centre sa victime. Alors commença le drame secret, mais terrible en ses eft'ets, de la lutte de deux sentimens, celui qui poussait Minoret à chasser Ursule dé Nemours, et celui qui donnait à Ursule la forcé de supporter des persécutions dont la cause fut pendant un certain temps impénétrable : situation étrange et bizarre, vers laquelle tous les événomens antérieurs avaient marché, qu'Us avaient préparée^ et à laquelle ils servent do préface. Madame Minoret, à qui son mari fit cadeau d'une argenterie et d'un service do table complet d'environ vingt mille francs, donnait un superbe dîner tous les dimanches,, lo jour 'où son fils le substitut amenait quelques amis de Fontainebleau. Pour ces dîners somptueux, Zélie faisait venir quelques raretés de Pans, en obligeant ainsi le notaire Dionis à imiter son faste. Goupil, que les Minoret s'efforçaient do bannir de leur société comme une personne tarée qui tachait leur splendeur, ne fut invité que vers la fin du mois de juillet, un mois après l'inauguration de la vie bourgeoise menée par les anciens maîtres de poste. Lo maître-clerc, déjà sensible à cet oubli calculé, fut obligé de dire vous à Désiré qui, depuis l'exercice de ses fondions, avait pris im air grave et rogue ju.sque dans sa famille.

— Vous ne vous souvenez donc plus d'Esther, pour 'aimer ainsi mademoiselle Mirouct? dit Goupil au substitut.

— D'abord Esther est morte, monsieur. Puis je n'ai jamais pensé à Ursule, répondit le magistrat.

— Eh bien ! que mo disiez-vous donc, papa Minoret, s'écria très insolemment Goupil.

Minoret, pris en flagrant délit de mensonge par un homme si redoutable, eût perdu contenance sans le projet pour lequel il avait invilé Goupil à dîner, en se souvenant de la proposition jadis faite par lo maître-clerc d'empêcher le mariage d'Ursule et du jeune Portenduère. Pour toute réponse, il emmena brusquement le clerc au fond do son jardin.

— Vous avez bientôt vingt-huit ans, mon cher, lui dit-il, et je ne vous vois pas encore sur le chemin de la fortune. Je vous veux du bien, car enfin vous avez été le camarade de mon fils. Écoutez-moi ? Si vous décidez la fielite Mirouét, qui d'ailleurs possède quarante mille francs, h devenir votre Irmme, aussi vrai que je m'appelle Minorel, je vous donnerai les moyens d'acheter une charge de notaire à Orléans.

— Non, dit Goupil, jo no serais pas assez en vue; mais !\ Montargis...

— Non, n-pril Minoret, mais h Sens...

— Va pour Sens ! reprit le hideux pn'mier-olerc. Il y a un archevôi|U(>, je ne hais pas un pays de dévotion : avec un pru d'hypocrisie on y fait mieux son chemin. IVaillours la pi'lile es! d.'voie, (>l|(i y réussira.

— Il e.sl bien entendu, reprit Minoret, que jo ne donne les cent mille francs qu'au mariage de notre parente, ,"* qui je veux faire un sort par considération pour défunt mon oncle.

— Et pourquoi pas un peu pour moi? dit malicieusenv'nl (ioupll en soupçonnant (|ueli(ue secret dans la conduite de Minoret. N'est-ce pas îi mes renseigneinens que quc> vous <levez d'avoir pu réunir vingl-tjualre mille Qyincs dorente d'un .seul tenani, .sans enclaves, auti)ur du rhiUeaii du ItiiNvri-'i' Avec vos prairies et votre moulin qui sont de l'autre cAté du I>oin'.^, vous y ajouteriez .seize mille francs I Voyons, gros père, voulez-vous jouer avec moi IVnnc jeu T

— Oui.

— i:ii bien I afin de vous faire .sentir mes cror,<, je mijotais pniir MflssMi r<)ri|ui^iiiiin du Houvr-, .ses fxircs, soa Janlliis, SIS n'scrvc's cl snii Imi-;.

— Avisi'-Uii deci'la'f dii Zéli.' i-n inti-rviiianl.

DE BALZAC

— Eh bien ! dit Goupil en lui lançant un regard de vipère, si je veux, demain Massin aura tout cela pour deux cent mille francs.

— Laisse-nous, ma femme, dit alors le colosse en prenant Zélie par le bras et la renvoyant, je m'entends avec lui... Nous avons eu tant d'affaires, reprit Minoret en revenant à Goupil, que nous n'avons pu penser à vous ; «lais je compte bien sur votre amitié pour nous avoir le Rouvre.

— Un ancien marquisat, dit malicieusement Goupil, et qui vaudrait bientôt entre vos mains cinquante mille li- >Tes de rente, plus de deux millions au prix où sont les biens.

— Et notre substitut épouserait alors la fille d'un maréchal de France, ou l'héritière d'une vieille famille qui le pousserait dans la magistrature à Paris, dit le maître de poste en ouvrant sa large tabatière et otTrant une prise à Goupil.

— Eh bien I jouons-nous franc jeu î s'écria Goupil en se secouant les doigts.

Minoret serra les mains de Goupil en lui répondant :

— Parole d'honneur I

Comme tous les gens rusés, le maître-clerc crut, heureusement pour Minoret, que son mariage avec Ursule était un prétexte pour se raccommoder avec lui depuis qu'il leur opposait Massin.

— Ce n'est pas lui, se dit-il, qui a trouvé cette bourde, je reconnais ma Zélie, elle lui a dicté son rôle. Bah I lâchons Massin. Avant trois ans je serai, moi, le député de Sens, ponsa-t-il. En apercevant alors Bongrand qui allait faire son whist en face, il se précipita dans la rue.

— Vous vous intéressez beaucoup à Ursule Mirouët, mon cher monsieur Bongrand, lui dit-il; vous no pouvez pas êlre indifférent à son avenir. Voici le programme : elle épouserait un notaire dont l'Étudi' .serait dans un cheflieu d'arrondissement. Ce notaire, qui sera nécessairement député dans trois ans, lui reconnaîtrait cent mille francs de dot.

— Elle a mieux, dit sèchement Bongrand. Madame de Portenduère, depuis ses malheurs, ne va guère bien ; hier encore elle était horriblement changée, le chagrin la tue ; il reste à Savinien six mille francs do rente, Ursule a quarante mille francs, je leur ferai valoir leurs capitaux à Ifi Massin, mais honnêtement, et dans dix ans ils auront une petite fortune.

— Savinien ferait une sottise, il peut épouser quand il voudra mademoiselle du Rouvre, tmo fille unique à qui son oncle et sa tante veulent laisser deux licrilages superbes.

— Quand l'amour nous tient, adieu la prudence, a dit U Font.iino. Mais qui est-ce, votre notaire? car après tout... reprit Bongrand par curiosité.

— Moi, répondit Goupil qui fit tressaillir le juge do paix.

— Vous?... répondit Bongrand sans cacher son dégoftt.

— Ah I bien, voire serviteur, monsieur, répliqua Goupil en lanroiil un reganl plein de (lel, di! haine i^tde défi.

— Vuulez-vous être In femme d'un notaire qui vous reronnaltrail cent mille francs de dot? s'('cria Bongrand en erilraiil dans la petite .salle et .s'adressant îi Ursule qui se trouvait assise auprès de madame d(! Porlonduère.

Ursule ol Savinien lres.saillirent par un mCnio mouvomenl, et se regardèrent : elle en souriant, lui sans oser .se montrer inquiet.

— Je no suis pas matlrcîssc de mes actions, répondit Ur- Hulc en tendant la main à Savinien sons quo la vieille mère (lût voir ce gisic.

— Aussi ai-j(! refusé 8.'ins seulement vous consulter.

— lit iiourquoi, dit m.idaine de l'orleniluère ; il me semble, mù petite, (|u(! c'est un bel élnt qui! celui de notaire?

— J'aime mieux ma douce misère, n'-fiondil-elle, car relallvemenl h ce (pie je devais alti'iidre de la vie, c'est pour moi l'opulence. Ma vieille n(iurric(> m't'pargiie d'ailleurs bien des soucis, et je n'irai pas (roquer lu présent, (|ui me plaît, contre un avenir inconnu.

Le lendemain, la poste versa dans deux cœurs le poison de deux lettres anonymes : une à madame de Portenduère et l'autre à Ursule. Voici celle que reçut la vieille dame :

« Vous aimez votre fils, vous voulez l'établir comme » l'exige le nom qu'il porte, et vous favorisez son caprice » pour une petite ambitieuse sans fortune, en recevant » chez vous une Ursule, la fille d'un musicien de régiment ; » tandis que vous pourriez le marier avec mademoiselle » du Rouvre, dont les deux oncles, messieurs le marquis » de Ronquerolles et le chevalier du Rouvre, riches cha- » cun de trente mille livres de rentes, pour ne pas laisser » leur fortune à ce vieux fou de monsieur du Rouvre qui » mange tout, sont dans l'intention d'en avantager leur » nièce au contrat. Madame de Sérizy, tante de Clémentine » du Rouvre, qui vient de perdre son fils unique dans la » campagne d'Alger, adoptera sans doute aussi sa nièce. » Quelqu'un qui vous veut du bien croit savoir que Savi- » nieii serait accepté. »

Voici la lettre faite pour Ursule :

« Chère Ursule, il est dans Nemours un jeune homme » qui vous idolâtre, il ne peut pas vous voir travaillant à » votre fenêtre sans des émotions qui lui prouvent que son » amour est pour la vie. Ce jeune homme est doué d'une » volonté de 1er et d'une persévérance que rien ne décou- » rage : accueillez donc favorablement son amour, car il » n'a que des intentions pures, et vous demande humble- » ment votre main, dans le désir de vous rendre heureuse. » Sa fortune, quoique déjà convenable, n'est rien compa- » rée à celle qtt'il vous fera quand vous serez sa femme. » Vous serez un jour reçue à la cour comme la femme » d'un ministre et l'une des premières du pays. Comme il » ^'ous voit tous les jours, sans que vous puissiez le voir, » mettez sur votre fenêtre un des pots d'œillels de la Bou- » gival, vous lui aurez dit ainsi qu'il peut se présenter » Ursule brûla cette lettre sans en parler à Savinien. Deux jours après, elle reçut une autre lettre ainsi conçue :

« Vous avez eu tort, chère Ursule, de ne pas répondre à » celui qui vous aime plus que sa vie. Vous croyez épouser » Savinien, vous vous trompez étrangement. Ce mariage » n'aura pas lieu. Madame de Portenduère, qui ne vous » recevra plus chez elle, va ce matin au Rouvre, à pied, » malgré l'état de souffrance où elle est, y demander pour » Savinien la main de mademoiselle du Rouvre. Savinien » finira par céder. Quo peut-il objecter ? les oncles de la » demoiselle assurent par le contrat leurs fortunes à leut » nièce. Cette fortune consiste en soixante mille livres de » rentes. »

Cette lettre ravagea le cœur d'Ursule en lui faisant connaître les tortures de la jalousie, une souffrance jusqu'alors inconnue qui, dans cette organisation si riche, si facile à la douleur, couvrit de deuil le présent, lavenir, et môme le passé. Depuis le moment où elle eut ce fatal papier, file resta dans la bergère du docteur, le regard arrêté sur l'espace, et perdue dans un rôve douloureux. Eu «n instant elle sentit le froid de la mort substitué aux ardeurs d'une belle vie. Hélas! ce fut pis: ce fut eu réalité l'atroce réveil des morts apprenant qu'il n'y a pas do Dieu, le chefd'œuvre de cet étrange génie appelé Jean-Paul. Quatre fois la Bougival essaya do faire dt^jeunor Ursule, elle lui vit prendre et (piitter -son pain sans pouvoir le porter à seslè,vres. Quand elle voulait hasarder une riMuoulranre, Ursule lui répondait par un geste de nuiiu et jiar un lonible mot: — Chut I aussi despoliquement dit que jusqu'alors sa parole avait élé douce. La Bougival, qui surveillait sa maîtresse h travers le vitrage do la porto de communication, l'aperçut allernativement rouge comme si la lièvre la dévoraitî et vioielle comme si le frisson succédait h lu fièvro. Cet état .s'ein[)ira sur les cpiatre heures, alors que, do nvoment en moiuenl, UrsuN^se leva pour regarder si Savinien venait, el(|ue Savinien ne vint pas. La jalousie ol le doute (Meut à l'amour loulesa pudeur. Ursule, qui jus(iu'alorsno se serait pas permis un gesie où l'on pftl tievincr sa passion, mil son chapeau, son petit cliflle, et s'élança liansson

URSULE MIROUET.

corridor pour aller au-devant de Savinien, mais un reste de pudeur la fit rentrer dans sa petite salle. Elle y pleura. Quand le curé se présenta le soir, la pauvre nourrice l'arrêta sur le seuil de la porte.

— Ah I monsieur le curé, je ne sais pas ce qu'a mademoiselle ; elle...

— Je le sais, répondit tristement le prôtre en fermant ainsi la bouche à la nourrice effrayée.

L'abbé Chaperon apprit alors à Ursule ce qu'elle n'avait pas osé faire vérifier : madame de Portenduère était allée dîner au Rouvre.

— Et Savinien?

— Aussi.

Ursule eut un petit tressaillement nerveux qui fit frissonner l'abbé Chaperon comme s'il avait reçu la décharge d'une bouteille de Leyde, et il éprouva de plus une durable commotion au cœur.

— Ainsi nous n'irons pas ce soir chez elle, dit le curé ; mais, mon enfant, il sera sage à vous de n'y plus retourner. La vieille dame vous recevrait de manière à blesser votre fierté. Nous qui l'avions amenée à entendre parler de votre mariage, nous ignorons d'oîi souffle le vent par lequel elle a été changée en un moment.

— Je m'attends à tout, et rien ne peut plus m'éfonner, dit Ursule d'un ton pénétré. Dans ces sortes d'extrémités, on é[irouve une grande consolation à savoir que l'on n'a pas oll'ensé Dieu.

— SoumeNez-vous, ma cM-re fille', sans jamais sonder les voies de la ProTidonce, dit le curé.

— Je ne voudrais pas soupçonner injustement le caractère de monsieur de Portenduère...

— Pourquoi ne dites-vous plus Savinien? demanda le curé qui remarqua quelque légère aigreur dans l'accent d'Ursule.

— Do mon cher Savinien, reprit-elle en pleurant. Oui, mon bon ami, reprit-elle en sanglotant, une voix me crio encore qu'il est aussi noble do cœur que de race. Il ne m'a pas seulement aviiui' (|u'il m'niniriit uniquement, il me l'a prouvé par des di'lii'.iii'ssrvs indnies, et en rontciiiinl avec héroïsme son ardente passion. Dernièrement, lorsqu'il a pris la main (jue je lui tendais, quand monsieur Uongrand me pro()osait ce notaire pour mari, je vous jure (jueje la lui doimais pour la première fois. S'il a débuté par une plaisanlerif! en m'envoyant un baiser à travers la rue, depuis, cette all'ection n'est jamais sortie, vous le savez, des limites Ir's plus élroit<'s ; mais je puis vous le dire, ,'i vous qui lisez daiis mon unie, excepté dans ce coin dont In vue était réservée aux anges, eli bien I ce sentiment est chez moi le principe do bien des mérites: il m'a fait accepler mes mis^-res, m'a peul-<'^tre adouci l'amertume de la perte irri''parabl(! dont le deuil est plus dans mes vèleineus que dans mon flmel Oh I j'ai eu tort. Oui, l'nmour était clu'Z moi plus fort ipu? ma yecontiaissanee enviTs mon parrain, el Dieu l'a vi-ngé. Que vouli-z-vous? je reNpi»ctais eu moi lii femiiio de Savinien ; j'i-tais Iroji llrn-,ct peut-<''tre est-ce cet orgueil que Dieu punit. Dieu seul, roiruue vous me l'avez dit, «liiil élre je principe et la lin du nos aelious.

Le curé fut attendri (sn voyant les liirnies ipii roulaient sur ce visage di'jh pAli. Plus In si'curilé do la pauvre (lllo uvail ('lé grande, plus bas elle tombait.

— Mais, dit-elli; en continuant, revenue h ma condition d'orpheline , jt- Nuinii en re|)n'ndre les sentimens. Après tout, ()uis-je ètri' tuie [lierre au cou de celui q'ie j'aime î yuo fait-il iciY Qui suit-je pour prétendre h lui? Ne j'aiméje [)n.s<railliiurs (run(^ ainitii'- si divine «pi'elle va jusipi'ft l'entier sacrillce de mou bonheur, de mes espi'rnnces?... El vous savez (pie je me suis souvent reproclié d'asseoir mon Hiuoursur un loiidieau, tW. le savoir ojouriié au lendemain de In mort de cette vieille dame. Si Suvinirn est richeiit heureux par une autre, j',ii prt'M'isénient assez pour payer ma dot nu (îouvenl où j'cMtriT.ii proiiqilemchl. Il mdoit pas plus y avoir dans l(< ((eur d'une lenuiie deux anuxus (pi'd n'y a dwux nuillre.s dans lo ciel. La vio nligicuiio aura des altriiiU pour moi.

— Il ne pouvait pas laisser aller sa mère seule au Rouvre, dit doucement le bon prôtre.

— N'en parlons plus, mon bon monsieur Chaperon, je lui écrirai ce soir pour lui donner sa liberté. Je suis enchantée d'avoir à fermer les fenêtres de cette salie.

Et elle mit le vieillard au fait des lettres anonymes en lui disant qu'elle ne voulait pas autoriser les poursuites de son amant inconnu.

— Eh 1 c'est une lettre anonyme adressée à madame de Portenduère qui Ta fait aller au Rouvi'e, s'écria le curé. Vous êtes sans doute persécutée par de méchantes gens.

— Et pourquoi? Ni Savinien ni moi, nous n'avons fait de mal à personne, et nous ne blessons plos aucijm intérêt

— Enfin, ma petite, nous profiterons de cette bourrasque, qui disperse notre société, pour ranger la bibliothèque de notre pauvre ami. Les livres restent en tas, Bongranil et moi nous les mettrons en ordre, car nous pensons à y faire des recherches. Placez votre confiance en Dieu; mais songez aussi que vous avez dans le bon juge do paix et en moi deux amis dévoués.

— C'est beaucoup, dit-elle en reconduisant le curé Jusque sur le seuil de son allée, en tendant le cou comme un oiseau qui regarde hors de son nid, espérant encore apercevoir Savinien.

En ce moment Minoret et Goupil, au retour de quelque promenade dans les prairies, s'arrêtèrent en passant, et l'héritier du docteur dit à Ursule: — Qu'avez-vous , ma cousine? car nous sommes toujours cousins , n'est-ce pas? vous paraissez changée.

Goupil jetait à Ursule des regards si ardens qu'elle en fut effrayée : elle rentra sans répondre.

— Elle est farouche, dit Minoret au curé.

— Mademoiselle Mirou(>t a raison de ne pas causer sur le pas de sa porte avec des hommes; elle est trop jeune...

— Oh! fît Goupil, vous devez savoir qu'elle ne manque pas d'amoureux.

Le curé s'était liAté de saluer, et se dirigeait à pas précipités vers la rue des Bourgeois.

— Eh bien I dit le |iremier clerc h Minoret, ça chauffe I Elle est di'jà pûie comme une morte; mais avant quinze jours elle aura quitté la ville. Vous verrez.

— Il vaut mieux vous avoir pour ami que pour enm^mi, s'i'cria Minoret effrayé de l'atroce sourire (pii donnait au visage de Goupil l'ex[)r(^ssion diaboliipio prêtée par Eugène Delacroix au Méphistophélès de Gœthe.

— Je le crois bien, répondit Goupil. Si elle ne m'épouse pas, je la ferai crever d(i chagrin.

— Fais-le, petit, et je le donne les fonds pour être notaire h Paris. Tu pourras alors épouser une femme rich(>...

— Pauvre fille! Que vous a-t-cUc donc fait? demanda le clerc surpris.

— V'Ile m'embête! dit grossièrement Minoret.

— Atteii.lez h lunili, et VOUS verrez alors coumient je la scierai, reprit Goupil en étudiant la physionomie de l'ancien ni.iilre de poste.

Le lendemain, la vieille Bougival alla chez S;ivinien et dit en liu tendant unr lettre :

— Je ne sais pas ce ipie vous écrit la chère enfant; mais elle est ce malin coimne un(t morh*.

Qui [lar cette lettre n'imaginerait pas les soulTrauccs qui avaient asi>bailli Ursule |)endunl la nuit?

A MONSIEUn DE PORTENDUÈRE.

« Mon cher Savinien, votre mère veut tous marier h madeiuoiselle du Hoiivre, m'a-t-On dit, el |MUl-êlri>a Iell(^ raison. Vous vous trouvez entre mie vie pn"*pie miseralile cl nue vie opulente, entre la liaiK l'e de volni COMir et une fi lillile selon le iiumdi», entre olieir h volni mère et h votre clioix, c^ir je cimIs encon> que vous m'nvez choisie. Savinien, si vous avo2 une délerinutalion à

llli lUI./.At.— II.

(Elirait do la Com^ilir humnini'.)

DE BALZAC

» prendre, je veui qu'elle soit prise en toute liberté : je » vous rends la parolp que vous vous étiez donnée à vous- » même et non à moi dans un moment qui ne sVftacera ja- »• mais de ma mémoire, et qui fut, comme tous les jours » qui se sont succédé depuis, d'une pureté, d'une douceur » angéliques. Ce souvenir sufOt à toute ma vie. Si vous » persistez dans votre serment, désormais une noire et » terrible idée troublerait mes (élicités. Au milieu de nos ), privations, acceptées si gaiement aujourd'hui, vous yi pourriez penser plus tard que, si vous eussiez observé » les lois du inonde, il en eût été bien autrement pour » vous. Si vous étiez homme à exprimer cette pensée, elle » sei-ait pour moi l'arrêt d'une mort douloureuse; el, si » vous ne la disiez pas , je soupçonnerais les moindres » nuages qui couvriraient votre front. Cher Savinicn, je » je vous ai toujours préféré à tout sur celte terre. Je le » pouvais, puisque mon parrain , quoique jaloux, me dl- » sait : « Aime-le, ma flUc! vous serez bien certainement » l'un à l'autre un jour. » Quand je suis allée à Paris, je » vous aimais sans espoir, et ce sentiment me contentait. » Je ne sais si je puis y revenir, mais jo le tenterai. Que » Bon)inc,s-nûus d'ailleurs en ce niomuiUï un ûèrc et une » sœur. Restons ainsi. Épousez celte heureuse fille, qui » aura la joie de rendre à votre nom le lustre qu'il doit » avoir, et que, selon vofre mère, je diminui'rais. Vous » n'entendreis jamais parler de moi. Le monde vous » approuvera. Moi» je ne vous blâmerai jamais, et je vous » aimerai toujours. Adieu donc. »

— Atlendez 1 s'écria le gentilhomme.

U lit signe à la Bougival de s'asseoir, et il griffonna co peu de mots: •

« Ma cliére Ùrsulo , voire IcUre me brise le cœur en ce » que vous vous êtes fait inutilement beaucoup de mal, et » que pour la première fois nos cœurs ont cessé de s'en- » tendre. Si vous n'êtes pas ma femme, c'est que je no » puis encore me marier sans le consentement de ma mère. n Enlin , liuit mille livres do rentes dans un joli cottage, » sur les bord.'* du Loiiig, n'est-ce pas une fortune"? Nous » avons calculé qu'avec la Cougivol nous écoiioiniserions » çiaq mille francs par an I Vous m'avez permis un soir, » dans le jardin de votre oncle, de vous regarder comme 11 ma (iancéi? , cl vous no pouvez briser à vous seule des » liens qui nous sont communs. Ai-je donc besoin de vous » dire qu hier j'ai nettement déclaré à monsieur du Uou- » vre que, si j'étais libre , jo no voudrais pas recevoir ma » fortune d'une ji'unu personne qui me stjrait inconnue! » Mu mère ne veut plus vous voir, ji- perds le bonheur de » nos soirées, mais ne mo relruuchoz pas le, court moiuent » [K'iidanl lequel je vous parleà volro feuôti'o... A co soir. » iUen ne peut nous séparer. »

»Alliiz, ma vieille. Elle ue doit pas êlro inquiète un moment de trop...

!.<• soir, h quatre heure», au retour do la promenade qu'il Cdisail tous les jours exprès pour passer devant la uiiiisun d'Ui'sule, Savinicn trouva sa muilresse un peu pûlio par des houlevi rsemen.-) si subits.

, — Il Die semble que jus((u'ù présent je n'ai pas su ce que c'était que le plaisir >U'. vous voir» lui diUelle.

-r Vous ru'ttve' dil, répondit Suvinien en souriant, car je me souviens de toutes vos paroles ! u L'amour ne va pas sans la palieuce, j'attendrai! » Vuus avez donc, ciière eiiffiiit, ■'éparé riiiiioiir di! la loi *?.... Ah I voici qui lerniiiio nos (pii-relles. Vous préli'iidiez me mieux airner que je luvous aime. Ai-ji^ jamais douté de. vous'? lui deiiunda-l-il en lui présentaiil un bouquet cumpusé de (leurs des champs dont l'urraiixemcnt exprimait ses pensi'ies.

— Vous n'avez aucune raison pour douter de moi, n''pofidil elle, i'.l U'uilleursi vous ue suvez pas tuul, «uuulal-('llii d'une voix tronlilé».

Ulw (ivuit luit nluMtr k la puslu louto» ses Icllros. Mois, Mtns qu'elle eut pu dirviniT pur quel sorliléKe la uliuseuviilt eu lieu, quelquiHiiisliiiisupris lu sorlki dit Savinieu qu'elle iiviiil M'Kordù loiiriiiinl de la rui- de.* l)ourK<'OiH dans la Oiiiiid Hue, ellii avait trouve sur sa bor^ore un (nipn'r uii

était écrit : « Tremblez l Vamant dédaigné deviendra pire » çu'u» tigre, « Malgré les supplications do Savinicn, elle ne voulut pas, par prudence, lui confier le terrible secret do sa peur. Le plaisir ineltable de revoii' Savinicn après l'avoir cru perdu pouvait seul lui faire oublier le froid mortel qui venait de la saisir. Pour tout le monde, attendre un malheur indéfini constitue un horrible supplice. La soulTrancc prend aloi"s les proportions de l'inconnu, qui certes est l'inlini de l'âme. Mais, pour Ursule, ce lut la plus grande douleur. Elle éprouvait en elle-même d'alTreux sursauls au moindre bruit, elle se défiait du silence» elle soupçonnait ses murailles de compliciléi Enfin son heureux sommeil l'ut troublé. Goupil, sans rien savoir de cette constitution délicate comme celle d'une fleur, avait trouvé, par l'inslinct du méchant, le poison qui devait la flétrir, la tuer. Cependarit la journée du lendemain se passa sans surprise. Ursule joua du piano fort tard, elle se coucha presque rassurée et accablée do sommeil. A minuit environ, elle fut réveillée par un concert composé d'une clarinette, d'un hautbois, d'une flûte, d'un cornet à piston^ d'un trombone, d'un basson, d'un flageolet et d'un trian-' glo. Tous les voisins étaient aux fenêtres. La pauvre enfant, déjà saisie en voyant du monde dans la rue, reçut uti coup terrible au cœur en entendant une voix d'homme enrouée, ignoble, qui cria : « Pour la belle Ursule iliroiièt, de la part de son amant.» Le lendemain, dimanche, toute la ville' lut en rumeur, et, à l'enlrée comme à la sortie d'Ursule à l'église, elle vit sur la place dos groupes nombreux occupés d'elle et manifestant une horrible curiosité. La séréuado niellait toutcsles langues en mouvement, car chacun se perdait en conjectures. Ursule revint chez elle plu» morte que vive et no sortit plus, le curé lui avait conseillé de dire ses vêpres chez elle. En rentrant elle vit dans lo, corridor carrelé en briques qui menait de la rue h la cour une lettre glissée sous la porté; elle la ramassa, la lut poussée par le désir d'y trouver une explication. Les êtres les. moins sensibles peuvent deviner co qu'elle dut éprouver en lisant ces tciribles lignes :

« Uésigncz-vous à devenir ma fennne, riche el adorée» » Je vous veux. Si je ue vous ai vivante, je vous aurai » morte. Attribuez à vos refus les malheurs qui n'uttein- » dront pas que vous.

» Celui qui vum aime et à gui vous serez un jour. »

Chose étrange ! au. moment où la douce et tendre victime de cette machination était abattue comme une fleur coupée, mesdemoiselles Massiu, Dionis et Crémière enviaient son sort.

-•Elle est bien heureuse, disaient-elles. On s'occupo d'elle, on flatte ses goûts, on se la dispulel La sénérado élail, à ce qu'il paraît, charmante 1 U y avait un cornet h piston 1

— Qu'est-ce qu'un piston V

— Un nouvel inslruiiient de musique I tiens , grand comme ça, disait Aiigéliiie Crémièj'o à IMinéU Massin.

Dis lo mutin, Savmien était allé jusqu'à t'ont^iinebleau lAcher de savoir qui avait demandé des musiciens du régiment en giirnisun; niais comme il y avait deux hommes pour chaipic instrument, il lut impossible de connaîlre ceux qui elaienl allés ù Nemours. Le colonel lit déleudro aux musiciens de jouercbez diw particuliers sans su permis-iion. Le genlilhoiiime eut une entrevue avec lo procureur du roi, tuteur d'Ursule, cl lui expliqua la gravité di» ce^ sortes de sci'iies sur uni! jeune lille si délicalo el si Irêle» (Ml le priant do rechercher l'auleur de celle sérénade par les moyens dont dispose lo l'arqiua. Trois jours après, au milieu de lu iiuil, Irois violons, une llûle, uw guitare et un haulliois donnèrent une siicoiide sérénade. Celle fois les musiciens se .sauvèrent du côté de Mmilurgis, oil SO Ironvall ulors une troupe de comédien-.. Une voix slridenU) el liquoreuse avait eiié eiilie deux niorceuux : « A la lillo du cu|iii(uii(.* de muhiqiie Mirouel I » Tout Nemours iippril ainsi l.i prolession du père «l'Ursule, ce secret si soigncuseiiiciil Kaide pur In vieux docteur Mini ■.i)L

Savinien n'alla point celte loisiiMonl" fgis; il reyutdaus

URSUtE MIROUET.

la journée une lettre anonyme vèhue de Paris, 6h il lût cette horrible prophétie : '

« Tu n'épouseras pas Ursule. Si tu veux qu'elle ■\'ive ', » hA(e-toi de la céder à celui qui l'aime plus que tu ne r> l'aimes; car il s'est fait musicien et artiste pour lui » plaire, et préfère la voir morte à la savoir ta femme, »

Le médecin de Nemours venait alors trois fois par jour chez Ursule, que ces poursuites occultes avaient mise en danger de mort. En se sentant plongée par une main infernale dans un bourbier, cette suave jeune fille gardait une attitude de martyre : elle restait dans un profond silence, levait les yeux au ciel et ne pleurait plus, elle attendait les coups en priant avec ferveiijr çt en lipploraDit celui qui lui donnerait la mort.

— Je suis heureuse de ne pas pouvoir descendre dans la salle, disait-elle à messieurs Bongrand et Chaperon, qui la quittaient le moins possible; it y viendrait, et je me sens indigne de recevoir les regards par lesquels il a coutume de me bénir! Croyez-vous qij'il me soupçonne?

— Mais si Savinien ne trouve pas l'auteur de ces infamies, il compte aller requérir l'intervention de la police de Paris, dit Bongrand.

— Les inconnus doivent me savoir frappée ?i naort, répondit-elle ; ils vont se tenir tranquilles.

Le curé, Bon,t:rnnd et SaviniiMi se perdaient en conjectures et en suppositions. Savinien, Tiennelte, la Bougival et deux personnes dévouées au curé se firent espions el se tinrent sur leurs gardes pendant une semaine; mais aucune indiscrétion ne pouvait trahir Goupil, qui madjinait tout à lui seul. Le juse de paix, le premier, pensa que l'auteur du mal était efl'rayé do son ouvrage. Ursule arri\ait h la pAleur, à la faiblesse d(!S Jeunes Anglaises en coiiçprupllpn. Chacun se relAcha de ses soins, Il n'y eut plus ^ç sérénades ni de lettres. Savinien attribua l'abandon de ces moyens odieux aux recherches .secrètes" du Panpiet, auquel i| avait envoyé les lettres reçues par Ursule, celle reçue par sa nitre et la sienne. Cet armistice ne fui pas de longue durée. Quand le médecin eut arrête' la fièvre nerveuse d'Ursulo, au moment où elle avait repris courage, Vn matin, vers la mi-Juillet, on trouva une échelle de corde attachée à su fenCtre. Le [losîtllon qui, pendant la nuit, avait conduit la Malle, déclara (|u'un petit honmie était en train do descendre au moment où il passait; et, malgré son désic de s'arrAler, seschevaux, lancés h la descente du pont, au coin duquel .se trouvait la maison d"Ursule, l'avaient emporté bien au del."! de Neinour.H. Une opinion partie du .salon Diords attribuait ces mameuvres au niarquis du Rouvre, alors excessivement gt"'ric', sur qui Massin avait des {(îttres de change, et qui, par un prompt mariage de sa fin»' arec Savinien, devait, disalt-(in, sfuistrairc le chdleau du Rouvre ft ses créanciers. Ma<lame de P(irtenduère voyait aussi avnc plaisir, disait-on, tout ce (jui pouvait Ql'ficher, drcrtnsidérer et déshonorrr Ursule ; mais en pri'scnc di' cetti- jcniir> inorl, la vieill'' d.iinn se lr<)uvail (pinsl vaincue. Le curi; (.liapemn lut si viverunil .dledé de rclledennère mé'chanced», ipi'il en t'indxt malade nssezs)'rieusenienl pour mster cher lui durant (pielipies jours. La pauvre Urside, h (|uj cette odicii^e attaque aval! causé ime r<T hute, recul par la [losie une lettre ()ii cufi', <|u'on ne refusa point en reconnaissant l'écriture.

« Mon enfant, quittez Nemours, et déjouez ainsi la ina- » lice de vos eimemis inconnus. Pmit-I^lre chprclie-t-on h 1) mettre en danger la vie d'" Savinien. Je vous rn dirai ♦ d«vnntrt(^e quand je f mil vous nll-r vnjr. n

Ce billet était sigué : Votre driinié CirAPP.iioTt.

Lorsque Savinien, qui devint conim" ftm, oitn Voir le CiinV le pauvre prt^tre relut In lettre, tant il fut épnuvaiiié de la ipcrieclion avec laquelle son (M-rilure et sa si;,'inliire élaiwl iinilées ; rnr II n'avait rien écrit ; et s'il avait i crit. Il ne se serait pfiint servi de In poste pour envoyer sa liitre chez Ursule. L'étal mortel ofi cette dernière alrorilé mit tirsule. obllfien Savinien h recourir do nouveau nu procurourdii roi en lui portant la rausscleiiiv ,U\ curé.

— Il se conmiet un a.ssnHsinal jmr des moyens quo la U»l

n'a point prévus, et sur uno orpheline que le Code voùV donne pour pupille, dit le gentilhomme au magistrat.

— Si vous trouvez des moyens de répression, lui répon-' dit le procureur du roi, je les adopterai ; mais je n'en connais pas! L'infâme anonyme a donné le meilleur avis. Tl faut envoyer ici mademoiselle Mirouét chf>z les dames de l'Adoration du Saint-Sacrement. En attendant, le commissaire de police de Fontainebleau, sur ma demande, vous autorisera à porter des armes pour votre défense. Je suis allé moi-même au Rouvre, et monsieur du RomTe a été justement indigné des soupçons qui planaient sut lui. Minoret, le père de mon substitut, est en marché povir son chStcau. Mademoiselle du Rouvre épouse un riche comte polonais. Enfin, monsieur du Rouvre ([uittait la campagne le jour où je m'y suis transporté, pour éviter l?s clTets^ d'une contrainte par corps. ■ ' '

Désiré, que son chef questionna, n'osa lui dire sa pensée ; il reconnaissait Goupil ! Goupil était seul capnble de conduire une œuvre qui cAtoyait le Code pénal Siins tomber dans le précipice d'aucun article. L'impunité, le secret, le succès accrurent l'audace de Goupil. Le terrible clerc faisait poursui^Te par Massin, devenu sa dupe, le marquis du Rouvre, afin de forcer le gentilhomme à vendre les restes de sa terre à Minoret. Aprè'i avoir entamé des ni'"gocialions avec un notaire de Si-ns, il résolut de tenter un dernier coup pour avoir Ursule. Il voulait imiter queli|ues jeunes gens de Paris qui ont drt leur femme et Imir fortune à un enlèvement. Les services rendus h Minoret, h Massin et h Crémière, la protection de Pionis, maire de Nemours, lui pcrniettaicnt d'assoupir l'aflaire. Il s(Ml('Tida sur-le-champ a lever le masque, en croyant Ursule inca|)able de lui résister dans l'état de l,iibles-e où il l'avait mise. Néanmoins, avant de risquer le dernier coup de son ignoble paflie, il jugea nécessaire d'avoir uno ex[)|ieation au Rr)iivre, où il accomfiagna Minoret, qui s'y rendait pour la première fois depuis la sitmatiire du contrat. .Minoret venait de recevoir une lettre confidentielle où son llls lui demandait des renseignemens sur ce qui se passait à propos d'Ursule, avant de l'aller chercher lui-mC-me avec le procureur du roi pour la mettre dans un couvent à l'abri de quelipie nouvelle infamie. Le substitut engageait son père, au cas où cette persécution serait l'ouvrage d'un de leurs amis, h lui donner de sages conseils. Si la justice ne pouvait pas toujours tout punir, elle finirait par tout savoir et en garder honn(^ note. Minoret avait alfeint un grand but. Uésormais propriiHaire inconnnutalile du cluMcau du Rouvre, un des plus be iii\ du GAtinais, il ri'unissail pour (piaranle cl (pielcpies nulles fVancs d(! revenus en beaux el riches domaines autour du parc. Le colosse pouvait se moipier de Goupil. Entin, il comptait vivre h la campaçne, où lesouvenird'Ursule 111' l'imporluiierait plus.

— Mon petit, dit il h Goupil en ,so promenant sur la terrasse, laisse ma cousine en repos I

— Bah !... dit le clerc ne pouvant rien deviner dans celte condujle bizarre, car la bélise n «ii^sl sa [ù-ofondeur.

— Oh I je no suis pas ingr.il. tu m'as fait «voir pour lieux cent quatre-vingt mille francs ce beau chAteaii en briques r'I en pierresde taille qui ne se liAtir.Ml pas aujnuiii'hiii pour deux cent mille éeus, la flTUie du ehfileau, le< réserves, |(' parc, Ir-s jardins et les bois... Eh bii-u !... oui, ma fol I je le lionne (|i\ pour ceul, vin^t niille francs, avec lesquels In pnux acheter luii' étuile d'Indssierh Ni'niniirs. Je le garantis Ion maria;.'.' ;iver une des petites (t>Mtiif're, avec l'atnée.

— Celk qui parle pisfoii'.' s'écria Goupil.

— Mais nia cousine lui donni" trente mille (Vancs. re*! prit Minoret. Vols-lu. mon petit, fn es né pour Oire luiis- .«lev, connue moi J'^-lai^ lait pour Olre niatlre (te poste, et 11 faut loojourt .sulvri- s.i voe.ilion.

— l'Ii bien! ivprll Cioupil tombé du liaul de ses espérniices. voici des liiuhres. sigiiez-inoi vingt mille IV.inc^ d'acceplalliuis. afin que Je puiss(\ traiter nrtji'nl sur («blo.

Minore! avait dix-liull mille fVanrs ?i recevo'r pour Irt

•tiieslie des niscripllons (ph- «a ll-nmie ne coiiii,iK<ali |>as;

Il trotsG débarrasser ainsi da Goupil, el signa- l'' priinh-r

DE BALZAC

clerc, en voyant l'imbécile et colossal Machiavel de la rue des Bourgeois dans un accès de fièvre seigneuriale, lui jeta pour adieux un : — Au revoir 1 et un regard qui eussent lait trembler tout autre qu'un niais parvenu regardant du haut d'une terrasse les jai'dins et les magnifiques toits d'un château bâti dans le style à la mode sous Louis XIII.

— Tu ne m'attends pas? cria-t-il en voyant Goupil s'en allant à pied.

— Vous me retrouverez sur votre chemin, papa ! lui répondit le futur huissier altéré de vengeance, et qui voulut savoir le mot de l'énigme oft'erle à son esprit par les étranges zigzags de la conduite du gros llinoret.

Depuis le jour où la plus infâme calomnie avait souillé sa vie, Ursule, en proie à l'une de ces maladies inexplicables dont le siège est dans l'âme, marchait rapidement à la mort. D'uqe pâleur mortelle, disant h de rares intervalles des paroles faibles et lentes, jetant des regards d'une douceur tiède, tout en elle, môme son front, trahissait une pensée dévorante. Elle la croyait tombée, cette idéale couronne de fleurs chastes que, de tout temps, les peuples ont \oulu voir sur la tête des vierges. Elle écoutait, dans le vide et dans le silence, les propos déshonorans, les commentaires malicieux, les rires de la petite ville. Cette charge l'iait trop pesante pour elle, et son innocence avait trop do délicatesse pour survivre à une pareille meurtrissure. Elle ne se plaignait plus, elle gardait un douloureux sourire sur les lèvres, et ses yeux se levaient souvent vers le ciel comme pour appeler de l'injustice des hommes au Souverain des anges. Quand Goupil entra dans Nemours, Ursule avait été descendue de sa chambre au rez-de-chaussée .sur les bras de la Bougival et du médecin de Nemours. Il s'agissait d'un événement immense. Après avoir appris que celte jeune fille se mourait comme une hermine, encore qu'elle fût moins atteinte dans son honneur que ne le lut Clarisse Harlowe, madame de Portcnduère allait venir la voir cl la consoler. Le spectacle de .son fils, qui pendant toute la nuit précédente avait parlé de se tuer, fit plier la vieille Bretonne. Madame de Portrnduère trouva d'ailleurs <h' sa dignité de rendre le courage à une jeune fille si pure, et vit dans sa visite un coniro-poids à tout le niai fait par la petite ville. Son opinion, sans doute plus puissante que celle de la foule, consacrerait le [>ouvoir do la nobles.sc. ('.(■tle di-marchc annoncée par l'abbé Chaperon avait opéré chez Ursule une révolution, et rendit do l'espoir au nK'dccin désespéré, ijui parlait de demander uni; consultation aux plus illustres docteurs de Paris. On avait mis Ursule sur la bergère de .son tuteur, et tel était le caractère de .sa beauté, que, dans son deuil et dans sa souffrance, elle parut plus belle qu'en aucun monirnl de sa vie heureuse. Quand Savmien, donnant le bras h sa mère, se montra, la jeune malade reprit de belles couleurs.

— Ne vous b.'vez pas, mon enfant, dit la vieille dame d'une voix impér-itive ; quel(|ue niahulo et faible (|uc je .•■ois moi-même, j'ai voulu vous venir voir pour vous dire ma pensée sur C(!qui se pa.sse :Je vous estime eoiniiii? la plus pure, la plus sainte et la plus charmante fille <lu G.ltinais, et vous trouve digne de faire le bonheur d'un

(,rulilllO[ume.

D'abord Ursule ne put répondre, elle prit les mains des- S(';rhées de la mère di; Savinien et les baisa en y laissant Ucs pl(;urs.

— Ahl madame, répondit-ello d'une voix offuiblie, jo I. 'aurais jamais i-u In hardiesse de jienser à m'élever nudessus de ma condition f-i je n'y avais été encouragée par des promesses, el mon sful titre était une alfectiim sans bornes; mais on n Irouvi- li's moyens de me séparer /i jamais di; relui (jui' j'.iiiMc : on m'a rendue indigne d(^ lui... Jamais, dit-elle ave r un (clat dans la \i)\x (jiii finppa douloureusement les spectateurs, jamais jo ne consenlirai h donner h qui que co soit une main nvilie, une n'putJition flélrio. J'aimais Irop... je puis le dire en l'i'lat où jo suis : j'aime une créature |ires<|iiii aulanl que Dieu. Aussi Dieu...

• Allons, allons, ma peiite, ne cnlumnie/, p.is Dieu I Allons, ma lille, (ht In vieille dame eu l.u.sant un e.lVmt, ne

vous exagérez pas la portée d'une infâme plaisanterie à laquelle personne ne croit. Moi, jo vous le promets, vous vivrez et vous serez heureuse.

— Tu seras heureuse I dit Savinien en se mettant à genoux devant Ursule et lui baisant les mains, ma mère t'a nommée ma fille.

Assez, dit le médecin qui vint prendre le pouls de sa malade, ne la tuez pas de plaisir.

En ce moment. Goupil, qui trouva la porte de l'allée en- Ir'ouverte, poussa celle du petit salon et montra son horrible face animée par les pensées de vengeance qui avaient fleuri dans son cœur pendant le chemin.

— Monsieur de Pcrtenduère t dit-il d'une voix qui ressemblait au sifflement d'une vipère forcée dans son trou.

— Que voulez-vous? répondit Savinien en so relevant.

— J'ai deux mots à vous dire.

Savinien sortit dans l'allée, et Goupil l'amena dans la petite cour.

— Jurez-moi par la vie d'Ursule que vous aimez, et par votre honneur de gentilhomme auquel vous tenez, de faire qu'il soit entre nous comme si je ne vous avais rien dit de ce que je vais vous dire, et jo vais vous éclairer sur la cause des pcrsécuUons dirigées contre mademoiselle Mirouët.

— Pourrais-je les faire cesser ?

— Oui.

— Pourrais-je me venger?

— Sur l'auteur, oui ; mais sur l'instrument, mm.

— Pourquoi ?

— Mais... l'instrument, c'est moi...

Savinien pâlit.

— Jo viens d'enfrevoir Ursule... reprit le clerc.

— Ursule ? dit le gentilhomme en regardant Goupil.

— Mademoiselle Mirouét, reprit Goupil que l'accent de Savinien rendit respectueux; et je voudrais racheter de tout mon sang ce qui a été fait. Je me rcpens... Quand vous me tueriez en duel ou autrement, à quoi vous servirait mon sang? Le boiriez-vous? il vous empoisonnerait en ce moment.

La froide raison do cet homme et la curiosité domptèrent les bouillonnemens du sang de Savinien, il le regardait fixement d'un air qui fit baisser les yeux à ce bossu manqué.

— Qui donc l'a mis en œuvre ? dit le jeune homme.

— Jurez-vous?

— Tu veux (|u'il ne te soit rien fait?

— Je veux que vous et mademoiselle Mirouét vous me pardonniez.

— lille le pardonnera ; mais moi, jamais !

— lùifiii vous oublierez ?

Quelle terrible puissance a le raisonnement appuyé sur l'intérêt? Deux hommes dont l'un voulait déchirer l'autre (itaicnt là dans une petite cour, à deux doigts l'un do l'autre, obligés do so parler, réunis par un môme sentiment t

— Je le pardonnerai, mais je n'oublierai pas.

— Rien do f lit, dit (roideinent Goupil.

Savinien perdit patience, il appliqua sur cette faco un soul'llet (jiii releiilit dans la cour, qui faillit renverser Goupil, et apiès le(piel il t liaiirela lui-niénie,

— Je n'ai (jui^ ce que j(î mérite, dit Goupil; j'ai fait uno b(Misi\ Je vous croyais plus noble que vous no l'êtes. Vous avez abusi' d'un avantage (pio je vous donnais... Vous êtes en ma puissance, mainleiiant I dit-il en lan(,'ant yn regard haineux b Savinien.

— Vous êtes un a.ssassin, dit le gentilhomme.

— l'as plus (pio lo couteau n'est le meurtrier, répli(iua Goupil.

— Je vous demande pardon, fil Savinien.

— Vous ête.s-vous ass(^z veiigii? dil Goupil avec une féroce ironie. En resliTez-vous là?

— Pardon et oubli n'-i'ipruque, reprit Savinien.*

— Vutre main ? dil lo clerc eu lendant la sienne au gOIJi IllIlOlllllie.

L'R-^tU.H MrnOUF.T.

— La voici, réponr]it Savinien on dévorant cette honte par amour pour Ursule. Mais, parlez, qui vous poussait ?

Goupil regardait pour ainsi dire les deux plateaux où pp=aiont, d'un cô!é le soufflet de Savinién, de l'autre sa haine contre Minorot. Il resta deux secondes indécis, mais enfin une voix lui cria : — Tu seras notaire ! Et il répondit : — Pardon et oubli? Oui, de part et d'autre, monsieur, en serrant lu main du gentilhomme.

— Qui donc persécute Ursule? fit Savinién.

— Minoretl II aurait voulu la voir enterrée... Pourquoi? je ne le sais pas ; mais nous en chercherons la raison. Ne me mêlez point à tout ceci, je ne pourrais plus rien pour vous si l'on se défiait de moi. Au lieu d'attaquer Ursule, je la détendrai; au lii'u de servir Minoret, je lécherai de déjouer ses plans. Je ne vis que pour le ruiner, pour le détruire. Et je le foulerai aux pieds, je danserai sur son cadavre, je me ferai de ses os un jeu de dominos! Demain, sur toulcs les murailles do Nemours, do Fontainebleau, du Rouvre, on lira au crayon rouge : Minorct eft un voleur. Oh ! je le ferai, nom de... noml éclater comme un mortier. Maintenant, nous sommes alliés par une indiscréfion; eh bien I si vous le voulez, je vais me mettre à genoux devant mademoiselle Mirouëf, lui déclarer que je maudis la passion insensée qui me poussait à la tuer, je la supplierai de me pardonner. Ça lui fera du bienl Le juge de paix et le curé sont là, ces deux témoins suffisent ; mais monsieur Bongrand s'engagera sur l'honneur h ne pas me nuire dans ma carrifcre. J'ai maintenant une carrière.

— Attendez un moment, répondit Savinién tout étourdi par cette révélation. — Ursule, mon enfant, dit-il en entrant «ru salon, l'auteur de tous vos maux a horreur do son ouvrage, se repent et veut vous demander pardon en présence de ces messieurs, h la condition que tout sera oublié.

— Comment, Goupil? dirent à la fois le curé, le juge de paix et le médecin.

— Gardez-lui le secret, fit Ursule en levant un doigt h .ses lèvres.

Gou[iil entendit cette parole, vit le mouvement d'Ursule et se sentit ému.

— Mademoiselle, dit-il d'un ton pénétré, je voudrais maintenant que lout Nemours prtt m'eiitendre vous avouant qu'une fatale passion a égai('! ma t('>le et m'a suggéré des crimes punissables par le hl.linc! df s lionnfilcsgens. Ce que je dis Ih, je le répéiiTai partout en déplorant U', mal produit par de mauvaises plaisanteries, m.iis qui vous auront .servi peut-Atre h hAter votre bonheur, dit-il avec un peu de malice en se relevant, puisi|ue je vois ici madame de F'orlfndnère...

— C'est très bien. Goupil, dit le cun; ; mademoiselle vous a [lardonné ; mais vous ne devez jamais oublier que vous avez failli devenir un assassin.

— Mon'^icur nongrand, reprit Goupil en s'adressant au jiitçc (le paix, ji> vais Irailcr ce soir avec Lecneur de son ftlude, j'espf'fe que celte ré[)ara(ion ne me nuira pas dans voire esprit, et ipii! vous appuierez ma demamle auprès du l'arrpu't et du Minislère.

Le juge rie paix lit une pensive inrlinnlion di' (Aie, el Goupil sortit pour aller tvuller de la meilleure des deux Études d'huissier h Nemours. Cliaeirn resta chez Ursule, et «'npplii|(in pendant celte snirée h faire reiinîlre le calme el la Iranquillitr- clatis son Ame, oii la satisfaction cjue le clerc lui nvail dornii''!' opinait d('J?i des chanu'eiuens.

— Tout Neiridurs saura (clii, disait Itongrand.

— Vous voyez, mon enfant, qtio Dieu no vous en vnulail (Milnt, disait le ciu'é.

Minorel revint /rssez l.inl du Rouvre, et dîna lard. Vers neiiriirures, h In lombi'e du Jutir, il était dans smi pavillon chinois, digératil son dîner auprès de sa femme avec, laqiii'jln II fiiisnil des prnjels pour l'avenir de ni-sin-. l)i''slré s'était bien rnuf^A di'puis qu'il ap[.arlenaU h la magislralure ; Il trav.nllail, Il y avait chance .le le vdir succéder au procureur du mi de l'outaineldean ipii, di«Hit-on, passait h Mehin. Il fallait lui ( herclirr nue femme, une Mlle pauvre «iipartenanl h luie vieille el noble famille ; il poiirrftU alors

an-iver à la mngistralgre de Paris. Peut-être pourraientils le faire élire député de Fontainebleau, où Zélie était d'avis d'aller s'établir l'hiver après avoir habité le Rou^Te pendant la belle saison. En s'applaudissant intérieurement d'avoir tout arrangé pour le mieux, Minoret ne pensait plus à Ursule au moment mémo où le drame, si niaisement ouvert par lui, se nouait d'une façon terrible.

— iMonsieur do Portenduèrerf>st là qui veut vous parler, vint dire Cabirolle.

— Failes entrer, répondil Zélie.

Les ombres du crépuscule empêchèrent madame Minoret d'apercevoir la pâleur subite de son mari, qui frissonna en entendant les bottes de Savinién craquant sur le parquet de la galerie où jadis était la bibliothèque du docteur. Un vague pressentiment de malheur courait dans les veines du spoliateur. Savinién parut, resta debout, garda .<on chapeau sur la tête, sa canne à la main, ses mains croisées sur ; la poitrine, immobile devant les deux époux.

— ^ Je viens savoir, monsieur et madame Minoret, les raisons que vous avez eues pour tourmenter d'une manière infâme une jeune fdle qui est, au su de toute la ville do No mours, ma future épouse? pourquoi vous avez essayé do flétrir son honneur? pourquoi vous vouliez sa mort, et' pourquoi vous l'avez livTée aux insultes d'un Goupil?... Répondez.

— Ëtes-vous drùle, monsieur Savinién, dit Zélie, de venir nous demander les raisons d'une chose qui nous semble inexplicable 1 Je me soucie d'Ursule comme de l'an quarante. Depuis la mort de l'oncle Minoret, je n'y ai jamais plus pensé qu'à ma première chemise ! Je n'ai pas soufflé mot d'elle à Goupil, encore un singulier drôle à qui je ne no confierais pas les intérêts de mon chien. Eh bien I répondras-tu, Minoret? Vas-tu le laisser manq\ier par monsieur, et accuser d'infamies (jui sont au-dessous do toi ? Comme si un homme qui a (juaranfe-huit mille livres de rente en fonds de terre autour d'un chAteau digue d"un prince, descendait à do pareilles sottises ! li-ve-loi donc, que tu es là comme une chilTe !

— Je ne sais pas ce quo monsieur veut dire, répo,ndit enfin Minoret do sa petite voix dont le tremblement fut d'autant plus facile à remarquer qu'elle était claire. Quelle raison aurais-j<î do persécuter celte petite? J'ai dit peutêtre à Goupil combien j'étais contrarié do la voir à Nemours; mou lils Désiré s'en amourachait, el je ne la lui voulais point pour femme, voilà.

— Goupil m'a tout avoué, monsieur Minoret. ' U y eut un moment de silence, mais terrible, pendant

lequel les trois personnages s'examinèrent. Zélie avait vu,^ dans la grosse ligure do son colosse, un mouvement ncr-' veux.

— Quoique vous no .soyez quo des insectes, je veux tirer do vous une vengeance éclatante, et je saurai la prendre, reprit le gentilhomme. Co n'e.st pas h vous, homme do soixante-sept ans, quo je <lemanderai raison d(>s insultes laites à mademoiselle Miroui'-I, mais à votre fils. La première fois (pie monsieur Minoret llls mettra les pieds h N<>mours, nous nous renconlreroiis, il faudra bien (pi'il se balle avec moi, el il si- ballra! ou il sera si bien dévlionorti (pi'il iieso pn'senlera jamais nulle pari ; s'il no vient pas à Nomcuirs, j'irai à Fontainebleau, moi ! J'aurai salislaiMiou. H ne sera pasilil (pie vous aure/ l.lcheiiient essayé de déshonorer une pauvre jeune lllli> sans di-feilse.

— Mais les ciilomnics d'un Goupil... ne... sont... dit Minoret.

— Voulez-vou.<i, sVcrin Snvinlen en Tinlerronipant, quo je vous mello fiico h face avec lui? Croyez-moi, n"ébruiloa pas l'alTiire I elle esl entre vi'us, Goupil el nioi ; laissezla Comme elle est, cl Dieu la déciilera dans In duel que jo ferai riKuineiir de propiser h voire (Ils.

— Mais cela ne se passera pas comeno ça I s'écHa Zélio. Ah I \iw-i cvoyp/. (pie Je lai.sserai Désiri' se battre aveo v(iu<, avec un anrieii marin qui Oiil iu(''lic>r de tirer Vi-imi et le pistolet I Si V(uis avez à VOUS plaindre de Minoret, vOllh Minorel, prenez Minorel, liaKez-vous avec Minoret 1

DE BALZAC

Mais mon garçon qui, de votre aveu, est innocent de tout cela, en porterait la peine?... Vous auriez auparavant un chien de ma chienne dans les jambes, mon petit monsieurl Allons, Minoret, tu restes là tout hébété comme un grand serin ! Tu es chez toi, et tu laisses monsieur son chapeau sur la tête devant ta femme I Vous allez, mon petit monsieur, commencer par détaler. Charbonnier est maître chez lui. Je ne sais pas ce que vous voulez avec vos bibus; mais tournez-moi les talons ; et si vous touchez à Désiré, vous aurez afîaire à moi, vous et votre pécore d'Ursule. Et elle sonna vivement en appelant ses gens.

— Songez bien à ce que je vous ai dit! répéta Savinien, qui, sans se soucier de la tirade de Zéhe, sortit en laissant celto épée de Damoclès suspendue au-dessus du couple.

— Ah ça! Minoret, dit Zélie à son mari, m'expliquerastu ce que cela signifie ? Un jeune homme ne vient pas sans motif dans une maison bourgeoise faire ce bacchanal sterling et demander le sang d'un lils de famille.

— C'est quelque tour de ce vilain singe de Goupil, à qui j'avais promis de l'aider à se faire notaire s'il me procurait à bon compte le Rouvre. Je lui ai donné di.x pour cent, vingt mille francs en lettres de change, et il n'est sans doute pas content.

— Oui, mais quelle raison aurait-il eue auparavant de machiner des sérénades et des infamies contre Ursule?

— Il la voulait pour femme.

— Une fllle sans le .sou, lui? la chatte I Tiens, Minoret, tu me lâches des bêtises ! et tu es trop bête naturellement pour les faire prendre , mon fils. Il y là-dessous quelque chose, et tu me le diras.

— Il n'y a rien.

— Il n'y a rien? Et moi jo te dis que tu mens, et nous allons voir I

— Veux-tu me laisser tranquille ?

— Jo ferai jaser ce venin à deux pattes de Goupil, tu n'en seras pas le bon marchand !

— Comme tu voudras.

— Je sais bien que cela sera comme jo voudrai! Et co que je veux surtout, c'est qu'on ne touche pas à Désiré. S'il lui arrivait malheur, vois-tu, je ferais un coup qui m'enverrait sur léchafaud. Désiré I... Mais... Et tu ne le remues pas plus que ça I

Uuo querelle ainsi commencée entre Minoret et sa fommo ne devait pas .se terminer sans do longs déchiremens intérieurs. Ainsi, le sot spoliateur apercevait .sa lutte avec lui-même et avec Ursule agrandie par sa faute et compliquée d'un nouveau, d'un terrible adversaire, l.c lendemain, (^uand il sortit pour aller trouver Goupil, en pensant l'apaiser à force d'argent, il lut sur lo.s murailles : Minoret eut un toJeur/Tous ceux qu'il rencontra le plaignirent en lui demqpdaflt à lui-même quel était l'autrui- do celle publication anonyme, et chacun lui pardonna les cntortillagcs de ses réponses en songeant à sa nullili-. Les sots recueillent plus d'avantages de leur faiblesse que les gens d'espril n'en olilienncnl de leur force. Ou regardi; s<ins l'aider un grand lionimo luttant contre le sort, oU'on commandite un épicier qui fera liiillite ; car on so croit supérieur on proti'geanl un imbécile, et l'on est fûché do n'être que l'égal d'un limniiii' de uéiiie. Un homme d'esprit (!ÛI (Hé (iiTdu s'il av.iil li.dhulii', co'nnK! Minore^, d'abhunles réponses d'un air cir.iré. Zvho et ses domestiques cirar^renl l'inscription vengertisse partout où ello se Irouvail ; mais elle resla sur la cor|s<'ienco de Minoret. Qucuquo Goupil (^flt échangé la veille sa [larolé iivec riiulssier, il .so rolus.1 très inipiideiiimeiil .'i réali.s(T sou Imité.

— Mon cher I.<M;œur, j'ai pu, voyez-vous, acheUît la charge do monsieur Dionis, et suis en position do vous faire vendre h d'uuln!»! Uengalncz voire traité, co n'cvsl que deux carrés de papier timbrés do perdus, voici soixantedix r^wiiime.s.

VfTjn-wr cTnit.'nalt Irop Goupil pour RO [ilaindre. Tout Nemours apprit nn.ssiliM que Minore! avait domni sa garantie h DiunJH pour l'.icililer /i (ioupil rac(|uisilion de sa cborge. Le futur iioUiin; écrivit à Savinien uiio lollro pour

démentir ses aveux relativement à Minoret, en disant au jeune noble que sa nouvelle position, quo la législation adoptée par la Cour suprême et son respect pour la juslice lui défendaient de se battre. Il prévenait d'ailleurs le gentilhomme do se bien comporter avec lui désormais, car il savait admirablement tirer la savate ; et, à sa première agression, il se promettait de lui casser la jambe. Les murs de Nemours no parlèrent plus. Mais la querelle entre Minoret et sa femme subsistait, et Savinien gardait un farouche silence. Le mariage de mademoiselle Massin l'aînée avec le futur notaire était, dix jours après ces événomens, à l'état de rumeur publique. Mademoiselle Massin avait quaire-vingt mille francs et sa laideur pour elle. Goupil avait ses difformités et sa Charge, cqlte union parut donc et probable et convenable. Deux inconnus cachés saisirent Goupil dans la rue, à minuit, au moment où il sortait de chez Massin, lui donnèrent des coups de bâton et disparurent. Goupil garda le plus profond silence sur cette scène do nuit, et démentit une vieille femme qui croyait l'avoir reconnu en regardant par sa croisée, Ces grands petits événemcns furent étudiés par le juge de paix, qui reconnut à Goupil un pouvoir mystérieux sur Minoret et se promit d'en deviner la cause.

Quoique l'opinion publique de la petite ville eût reconnu la parfaite innocence d'Ursule, Ursule ,se rétablissait lentemont. Dans cet état de prostration corporelle qui laissait l'âme et l'esprit libres, elle devint lo Unâlre de phénomènes dont les elfets furent d'ailleurs terribles et do nature à occuper la science, si la science avait été mise dans une pareille confidence. Dix jours après la visite de madame de Porlenduère, Ursule subit un rêve qui présenta les caraotèrcs d'une vision surnaturelle autant par les laits moraux que par les circonstances pour ainsi dire physiques. Feu Minoret, son parrain, lui apparut et lui fit signe de venir avec lui; ello s'habilla, le suivit au milieu des ténèbres jusque dans la maison de la rue dos Bourgeois où elle retrouva les moindres choses comme elles étaient le jour do la mort de son parrain. Lo vieillard portail les vÊtenicns qu'il avait sur lui la veille de sa mort, sa figure était pâle, ses mouvftmens ne rendaient aucun son ; néanmoins Ursule entendit parfailemenl sa voix, quoique faible et comme répétée par un écho lointain. Lo docteur amena sa pupille jusque dans le cabinet du pavillon chinois, où il lui lit soulever le marbre du petit meublo de Boullo, comme elle l'avait soulevé lojour do sa mort; mais au lieu do n'y riep trouver, olle vit la lettre (|ue son parrain lui recommandait d'aller y prendre; ello la décacheta, la lut ainsi que 1q teslamont en faveur de Savinien. — Les caractères de l'écriture, dit-elle au curé, brillaient comme s'ils eussent été tracés avec les rayons du soleil, ils me brûlaient les yeux. Quand elle regarda son oncle pour lo remercier, elle aperçut sur ses lèvres décolorées un souriro.bienveillanl. Puis, do sa voix faible et néanmoins claire, lo spectre lui -monlra Minoret écoulant la conlidence dans le corridor, allant dévisser la serrure, et prenant le paiput de [lapicrs. Puis, de sa main droite, il saisit sa pupilk! et la conlraignit à inarcher du pas des morts afin do .suivre Minoret jusqu'à la Poste. Ursule traversa la ville, entra à la Poste dans l'anoienno chambro de Zélie, où le s|)ec,tre lui fil voir lo .spoliateur décachetant les lettres, les lisant i>t les brûlant. — Il n'a pu, dit Ursule, alluiiKT qu(^ la IroJsièiiK^ allumetli) pour brûler les papiers, et il en a enterré les vestiges dans les cendro». Après, niou parrain m'a ramenée à noire maison, et j'ai vu monsieur Winorel-Levraull se glissant dans la bililiolluHiuo, où il a pris, dans \{s troisième volume des l'aiiUccla, les trois jiiS' criplions de chacune douae mille livres de renie, ainsi (pin l'argent des arrérages en billels de baïupie. — Il «si, m'a dit alors mon parrain, l'auteur des toiirnieiis (pii l'ont mise à la porte du (oiiibeau ; mais Dieu veut qu(^ lu sois heureuse. Tu ui' luourras point eucon^, tu épou.seras Savi- 111(0 I Si lu m'ainii's, si tu aimes Savinien, lu rodomandorns la forluiu^ à mon neveu. Jure-le moi 'f En respleiidissiul coMiiiie le Sauveur pendant .sa transUHuraliwi, \o speclro (lo Minorel avait alors ç«us(i, <MiW l'<kM (A'wp|»»-«*,i,,

URSULE MIROUET.

ïion où se Irouvait Ursule, une telle violence à son Êmo, qu'elle promit tout ce que voulait son oncle pour faire cesser le cauchemar. Elle s'était réveillée debout, au milieu de sa chambre, la face devant le portrait de son parrain, qu'elle y avait mis depuis sa maladie. Elle se recoucha, se rendormit après une vive agitation et so souvint à son réveil de celle singulière vision ; mais elle n'osa pas en parler. Son jugement exquis et sa délicaSesse s'ofl'ensèrent de la révélation d'un rêve dont la fin et la cause étaient ses intérêts pécuniaires; clleratlribua naturellement à la causerie par laquelle la Bougival l'avait endormie, ot où il était question des libéralités de son parrain pour elle et des certitudes que conservait sa nourrice à cet égard. Mais ce rêve revint avec des aggravations qui le lui readirent excessivement redoutable. La seconde fois, la main glacée de son parrain se posa sur son épaule, et lui causa la plus cruelle douleur, une sensation indéfinissable. — Il faut obéir aux morts ! disait-il d'une voix sépulcrale. Et des larmes, dit-elle, tombaient de ses yeux blancs et vides. La troisième fois, le mort la prit par ses longues nattes et lu fil voir Minorot causant avec Goupil, et lui pronietlant de l'argent s'il emmenait Ursule à Sens. Ursule prit alors le parti d'avouer ces trois rêves à l'abbé Cbaperon.

— Monsieur le cun-, lui dit-elle un soir, croyez-vous que ies morls puissent apparaître?

— Mon enfant, l'histoire sacrée, l'histoire profane, l'iiistdirê moderne offrent plusieurs témoignages à ce sujet; mais l'Kglise n'en a jamais lait un article de foi; et, quant h la Science, en France, elle s'en moque.

— Que croyez-vous?

— La puissance do Dieu, mon enfant, est infinie.

— Mon parrain vous a-t-il p.irlé de ces sortes do choses?

— Oui, souvent. Il avait entièrement changé d'avis sur ces matière». Sa conversion date du jour, il me l'a dit vingt fois, où dans Paris une femme vous a entendue h Nemours priant pour lui, et a vu le point rouge que vous aviez mis (lovant le jour doSaint-Savinicn à votre almanarli.

Ursule jela un cri peri^^ut qui lit frémir le prêtre : elle.se ïouvenait de lu scène où, d« n.'lour à Nemours, son parrain avait lu daas son ànie et s'était cm[juré do son almanach.

'— Si cela est, dit-elle, mes visions sont possibles. Mon pftrraiit m'est apparu comme Jésus à ses disciples. Il est daas une enveloppe do lumière jaune, il parle I Je voulai.s vous prier de dire une messe pour le rcfios de son Unie, et implorer U; secours do Oieu afin do faire cesser ces apparitions i)ui me bris(;nl.

Elle raconta dans les plus grands détails ses trois rêves, on insislant sur lu profonde venté drs faits, sur la lilx'i té de ses mouvemens, sur le somnambullsmi^ d'un être intérieur, qui, dit-elle, so dépl^içait sous la conduite du spectre de son oncle avec une exctisBiv») facilité. Ce qui surprit étrangement le prrtrc, à qui lu véracité d'Ursule était connue, l'ut la desuriptioa exacte dit la chambre auUrelbis occu|)^ par Zéliu Miuorel h son etabimseineut de lu l'usle, où jamais Ursule n'avait pénétré, du laquelle entin elle n'avait jamais eulemlu («arlur.

— l'ar qm-ls moyens o's étranges apparitions peuventelles dune avoir lieuY dit Ursule, yue [lensuilinon parrain?

— Votre parrain, mon oulant, (.roc«''dait par hypothèses. Il avAil rer.ttmu la |ioHslhiljlé de rexislence d'un numle spirituel, d'un monde «les IdtW's. Si les idées sofit une creatiim propre l\ l'honuiu', nI elles suhnAinnI en Vivant d'une vlequl leur soit pro()re; elles doivent avoir do» formeH insai.<wl«.Hablos h nos sens exlerieurs, mais perceplltiles k noM <u>nii intiSrlniirii quand ils sont dans rerlalnes condiliniis. Ainsi li's idées de voire fjarrani pi'iivent vous enve- |o(ip<ir, <H (M'Ul^Aire les nvez-vous revélues dn son iipparoiioii. Puis, si MInofntn eoiiunls ces actions, ell« se ré- .solvenl en idées; car toute action est le rt'sullal de p' nsieins Wltl(i<i. Or, si lo'» Idées ka meuvent dans le mondf ^ /lirilm I. volve Mpril II pu In» sprrroynir «•n y pi^nelMid. i'/t « pliénoniftiies ne sont pus pItM etr«ngi\H que reiii de la ((U'iimire, •( ceux de la méOiulrn Kont iiiKsi surpreniihs ut/fiexplicii-

bles que ceux du parfum des plantes, qui SOHt^eiit^re les idées de la plante. ■ .V'-ii'--

— Mon Dieu! combien vous agrandisse^' le iridnde. Mais entendre parler un mort, le voir marchant, agissant, est-ce donc possible?...

— En Suède, Swedenborg, répondit l'abbé Chaperon, à prouvé jusqu'à l'évidence qu'il communiquait avec léS morts. Mais d'ailleurs venez dans la bibliothèque, et voùS lirez dans la vie du fameux duc de Montmorency, décapité à Toulouse, et ([ui certes n'était pas homme à forger des sornettes, une aventure presque semblable à la vôtre, et qui cent ans auparavant était arrivée à Cardan.

Ursule et le cui-é montèrent au premier étage, et le bdn-: homme lui chercha une petite édition in-12, impriméeà Paris en 1666, do l'histoire de Henri de Montmorency, écrite par un ecclésiastique contemporain, et qui avait connu lé prince.

— Lisez, dit le curé en lui donnant lé voluitie aul pages 173 et 176. Votre parrain a souvent relu ce passage, el, teinez, il s'y trouve encore de son tabac.

— Et il n'est plus, luit dit Ursule en prenant le livre pour lire ce passage :

« Le siège de Privas fut remarquable par la perte de » quelques personnes do commandement : deux marécliauJ » de camp y moururent, à savoir, le marquis d'Uxelles, » d'une blessure qu'il reçut aux approches, et le marquis » de Porten, d'une mous«iuelade à la tête. Le jour qu'd fut » tué, il devait éln^ fnit marachal de France. Environ le » moment de la mort du marquis, le duc de Montmorency, » qui dormait dans sa tente, fut éveillis par un'i voix sem- » blable à celle du marquis qui lui disait adieu. L'amour » qu'il avait pour une personne qui lui était si proche fit » qu'il attribua l'illusion cie ce songe h la force de sonima- )) gination ; et le travail de la nuit, qu'il avait passée, selon n sa coutume, à la tranchée, fut cause qu'il se rendormit » sans aucune crainte. Mais la même voix l'interrompit en- » core un coup, et le fantOtme qu'il n'avait vu qu'eu dor- » maiit, le contraignit de s'éveiller de nouveau et d'ouir » disinietenient les mêmes mots qu'il avait prononcés avant » de disparaître. Le duc ee ressouvint alors qu'un Jour » qu'ils entendaient discourir le philosophe Pitarl sur la V séparation de l'iîme d'avec le corps, iiss'êlaient promis » de se dire adieu l'un h l'autre si le premier qui viendr.iil » à mourir en avait la permission, èur quoi, ne pouvant » s'empêcher de craindr»' la vérité de cet avertisM-meiil, i| » envoya promploment un de ses domestiques au quartier » du Tiian^uls, qui était éloigné du sien. Mais, avant que » son homme fût de retour, on vint le quérir de lu part du » roi, (|ui lui fit dire par des personnes propres à le conso- » 1er l'inforluno qu'il avait appréhendée.

» Jo laisse à disputer aux docteurs sur la raison de cet » événement, que j'ai ouï plusieurs fois réoiler au due de » Monliiiurciicy, et dont j'ai cru quo la merveille et la vé- D rite étalent dignes d'être rapportées. »

— Mais alors, dit Ursule, quo dois-je faire?

— Mon enfant, reprit le curé, il .s'agil de choses si graves et qui Vous sont si profitable ipie vous devez pirder un silenee absolu. Maintenant (jue vous m'avez eonllé les secrets de celle Apparition, peuMMrt» n'aura-t-elle plus lieu. t)'adleurs vous êtes aa'-ez tbrlo |)Our «lier h l'église; eh bien! deniiiin vous y vU-ndre/ renUM'cier Uieii el le prier (le <l(inner le repos A votre parrain. Soyez d'ailleurs oerluiiie (|ue vous avor mis votre secret en dos mains prudentes.

— Si vous saviez on quelles terreurs Je m'endors I quels regiuils me lance mon parrain 1 Ln dernière fols II s'accrochait il ma rolH! pour me voir plus lougtem(<s. Je me suis réveillée le viwige loul en ple\irs.

— Soyez Hii paix, il no reviendra plus, lui dit le rnré. Sans («rdnMifi instant, l'alihé Cliiipernii alla rhest Mino-

rel, el le pria de lui accorder un Mioiiieni d'iunlieiiei' dans le pavilluii (liinols, en e\igi>ani <|u'ils liisyMil seuls.

— Ivrsiinne ne imut-d nous écouler? dit l'ablitM haperon h Minoret.

DE BALZAC

— Personne répondit Minoret.

— Monsieur, mon caractère doit vous être connu, dit le bonhomme en attachant sur la figure de Minoret un regard doux mais attentif; j'ai à vous parler de choses graves, extraordinaires, qui ne concernent que vous, et sur lesquelles vous pouvez compter que je garderai le plus profond secret; mais il m'est impossible de ne pas vous en instruire. Dans le temps que vivait votre oncle, il y avait là, dit le prêtre en montrant la place du meuble, un petit buffet de Boulle à dessus de marbre (Minoret devint blême), et, sous ce marbre, votre oncle avait mis une lettre pour sa pupille...

Le curé raconta, sans omettre la moindre circonstance, la propre conduite de Minoret à Minoret. L'ancien maître de poste, en entendant le détail des deux allumettes qui s'étaient éieintes sans s'allumer, sentit ses cheveux frétillant dans leur cuir chevelu.

— Qui donc a pu forger de semblables sornettes? dit-il au curé d'une voix étranglée quand le récit fut terminé.

— Le mort lui-même 1

Cette réponse causa un léger frémissement à Minoret, qui voyait aussi le docteur en rêve.

— Dieu, monsieur le curé, est bien bon de faire des miracles pour moi, reprit Minoret à qui son danger inspira la seule pluisanterie qu'il fit dans toute sa vie.

— Tout ce que Dieu fait est naturel, répondit le prêtre.

— Votre fantasmagorie ne m'elTraie point, dit le colosse en retrouvant un peu de sanfi-froid.

— Je ne viens pas vous etû-ayer, mon cher monsieur, car jamais je ne- parlerai de ceci à qui que ce soit au monde, dit le curé. Vous seul savez la vérité. C'est une affaire entre vous et Dieu.

— Voyons, monsieur le curé, me croyez-vous capable d'un si horrible abus de confiance ?

— Je ne crois qu'aux crinies quo l'on me confesse et desquels on se repent, dit le prêtre d'un ton apostolique.

— On crime?... s'écria Minoret.

— Un crime afl'reux dans ses conséquences.

— En quoi?

— En ce qu'il échappe à la justice humaine. Les crimes qui ne sont pas expiés ici-bas le seront dans l'autre vie. Dieu venge lui-raômo l'innocence.

— Vous croyez que Dieu s'occupe de ces misères?

— S'il ne voyait pas les mondes dans tous leurs détails el d'un seul regard, comme vous failes tenir tout un paysage dans votre œil, il ne serait pas Dieu.

— MoiLsieur le curé, vous me donnez votre parole quo vous n'aV(!Z eu ces détails que de mon oncle?

— Volro oncle est apparu trois fois h Ursule pour les lui répéter. Fatiguée do ses rêves, elle m'a confié eus révélations sous lo secret, et Ifs trouve si dénuées do raison qu'ille n'en parlera jamais. Aussi pouvez-vous être (ranquille h co sujet.

— Mais je suis tranquille do toute manière, monsieur CliapiTon.

— Je lo souhaite, dit lo vieux prêtre. Quand même jo laxiirais d'absurdité ces averlissemciis donnés on rêve, je trouver.iis encore nécessaire dn vous les coriuNuriiqucr, ù cauM^ do la singularité des détails. Vous êtes un honnête horiiiiie, et vous avi'Z trop légalement giigné votre hello fortune pour vouloir y ajouter quelque chobo pur lo vol. D'ailleurs, vous êU'S un liorntne presque primitif, vous seriez trop tourincnir- pur les rcinonls. Nous avons en nous un scnliMieril ilii ju-^le, <licz l'hoinine le plus civilisi- comme chez lo pluswiuvage, qui w nous permet pas de jouir en paix du bien mal ucqui.s .selon les loi.s iln la société dnn» lu(ju<illB nous vivons, car les sociéWs hien constituées sont modelées Nur l'unlri' mêini! impo.sé par Dieu aux mondes. Ia-s Sociéir-s sont (hi ceti d'oiiRine divine. L'honuuo net trouve pas d'idi-'S, il n'invinii. |).i', do fornics, il iinid' les rapports éternels qui l'envelopiKuit de toutes parts. Aus>i, voyez coqui arrive. Aucun criminel, allant 2i l'échulaud «i IKJuvant ciuiioTWT le hocret de m^s criuius, no so I lisse trancher lu têto sans fuiro di;» aveux auxquels il est poussé

par une mystérieuse puissance. Ainsi, mon cher monsieur Minoret, si vous êtes tranquille, je m'en vais heureux.

Minoret devint si stupide qu'il ne reconduisit pas le curé. Quand il se crut seul, il entra dans une colère d'homme sanguin : il lui échappait les plus étranges blasphèmes, et il donnait les noms les plus odieux à Ursule.

— Eh bien ! que t'a-t-elle donc fait? lui dit sa femme, venue sm- la pointe des pieds après avoir reconduit le curé.

Pour la première et unique fois de sa vie, Minoret, enivré par la colère et poussé à bout par les questions réitérées de sa femme, la battit si bien, qu'il fut obligé, quand elle tomba meurtrie, de la prendre dans ses bras, et, tout honteux, de la coucher lui-même. Il fit une petite maladie; lo médecin fut obligé de le saigner deux fois. Quand il fut sur pied, chacun, dans un temps donné, remarqua des changemens chez lui. Minoret se promenait seul, et souvent il allait par les rues comme un homme inquiet. Il paraissait disirait en écoutant, lui qui n'avait jamais eu deux idées dans la tête. Enfin, un soir, il aborda dans laGrand'- Rue le juge de paix, qui, sans doute, venait chercher Ursule pour la conduire chez madame de Portenduère, où la parhe de whist avait recommencé.

— Monsieur Bongrand, j'ai quelque chose d'assez important à dire à ma cousine, fit-il en prenant le juge par le bras, et je suis assez aise que vous y soyez : vous pourrez lui servir de conseil.

Ils trouvèrent Ursule en train d'étudier. Elle se leva d'un air imposant et froid en voyant Minoret.

— Mou enfant, monsieur Minoret veut vous parler d'affaires, dit le ;uge de paix. Par parenthèse, n'oubliez pas de me donuei votre inscription de rente. Je vais à Paris,' je toucherai votre semestre et celui de la Bougival.

— Ma cousine, dit Minoret, notre oncle vous avait accoutumée à plus d'aisanco que vous n'eu avez.

— Ou peut se trouver très heureux avec peu d'argent, dit-elle.

— Je croyais que l'argent faciliterait votre bonheur, reprit Minoret, et je venais vous en oll'rir, par respect pour la mémoire de mon oncle.

— Vous aviez une manière naturelle de la respecter, dit sévèrement Ursule. Vous pouviez laisser sa maison telle qu'elle était et me la vendre, car vous ne l'avez mise à .si haut prix que dans l'espoir d'y trouver des trésors...

— Enfin, dit Minoret, évidemment oppressé, si vous aviez douze mille livres de renies, vous seriez en position do vous marier plus avantageusement.

— Jo ne les ai pas.

— Mais si jo vous les donnais, à la condition d'acheter une terro en Bretagne, dans lo pays do madame de Portc^nduère, qui consentirait alors à votre mariage avec son fils?...

— Monsieur Minoret, dit Ursule, jo n'ai point de droits à une soiiuno si considérable, et jo no saurais l'accepter do vous. Noussonnni^s 1res peu parons et encore moins amis. J'ai trop subi déjà les nialhours de la r«ilonuiie pour vouloir donner lieu h la médisanci'. Qu'ai-jo lait pour nu'iilor cet argent? Sur quoi vous londorioz-vous pour nio faire un tel présont? Ces questions, que j'ai le droit de vous adresser, chacun y repondrait à su manière: on y verrait uno ré|)uriilion de ijuohiuo dommage, et je no veux point eu avoir re<;u. Voire oncle ne m'a point élevéu dans des sentimens ignobles. Dn ne doit accopler que de .ses omis : jo no saurais avuir d'ulloclion pour vous, (it jo .serais iiécos- .sHireineul ingrate; jo nu veux pas ni'exposer à manquer

do recotuiai.ssaiice. j

— Vous refusez? s'écria le colos.se, h qui jamais l'idée ! no ser.iit venue en tête qu'on pouvait refuser uno fortune.

— Je refuse, ropi'l,! Ursule.

— Mais à quoi litre oUiirioz-vous mio pareille fortune à mudomoi.selle? <lemanda l'ancien avoué, <|ui regarda Uxemonl Minoret. Vous avez une idée. Avez-vous une idée?

— Eh liinnl l'idée do la renvoyer de Nemours alln quo

URSULE MIROUET.

mon fils me laisse tranquille : il est amoureux d'elle et veut l'épouser.

— Eh bien! nous verrons cela, répondit le juge de paix en raffermissant ses lunettes ; laissez-nous le temps de réfléchir.

n reconduisit Minoret jusque chez lui, tout en approuvant les sollicitudes que lui inspirait l'avenir de Désiré, blâmant un peu la précipitation d'Ursule, et promettant do lui faire entendre raison. Aussitôt que Minoret fut rentré, Bongrand alla chez le maître de poste, lui emprunta son cabriolet et son cheval, courut jusqu'à Fontainebleau, demanda le substitut, et apprit qu'il devait être chez le souspn-fet en soirée. Le juge de paix ravi s'y présenta. Désiré faisait une partie de whist avec la femme du procureur du roi, la femme du sous-préfet, elle colonel du régiment en garnison.

— Je viens vous apprendre une heureuse nouvelle, dit monsieur Bongrand à Désiré : vous aimez votre cousine Ursule Mirouët, et votre père ne s'oppose plus à votre mariage.

— J'aime Ursule Mirouëtî s'écria Désiré en riant. Où prenez-vous Ursule Mirouët? Je nie souviens d'avoir vu quelquefois chez feu Minoret, mon archi-grand-oncle, cette petite fillo, qui certes est d'une grande beauté ; mais elle est d'une dévotion outrée, et si j'ai, comme tout le monde, rendu justice à ses charmes, je n'ai jamais eu la tête troublée pour cette blonde un | eu fadasse, dit-il en souriant ù la sous-préfète (la sous-préfète était une bviinc piquante, selon la vieille expression du dernier siècle). D'où venez-r vous, mon cher monsieur Bongrand? Tout lo monde sait quo mon père est seigneur suzerain do quarante-huit mille livres de rente en terres groupées autour de son cliûlcau du Rouvre, et tout le monde me connaît quarante-huit mille raisons perpétuelles et foncières pour ne pas aimer la pupille du Parquet. Si j'épousais une fille de rien, ces dames me prendraient pour un grand sot.

— Vous n'avez jamais tourmenté votre pèro au sujet d'Ursule?

— Jamais.

— Vous l'entendez, monsieur le procureur du roi? dit le jugo de paix à ce magistrat, qui les avait écoutés et qu'il ommena dans une embrasure où ils restèrent environ un quart d'heure à causer.

Une heure après, le jugo de paix, de retour à Nemours Ohcz Ursule, envoyait la Bougival chercher Minorât, qui vint aussitôt.

— Mademoiselle... dit Bongrand h Minoret en lo voyant entrer.

— Accepte? dit Minoret en interrompant.

— Non, pas encore, répondit le juge en touchant h ses lunettes; elio q eu des scrupules sur l'étal de votre fils, car elle a été bien mallraiti'o <i propos d'uni! passion semblable, cl connaît le prix de l.i Iraniiuillilé. l'ouvez-vous lui jurer (jiu! voln; lilse.st fou d'amour, et quo vous n'avez pas d'autre intrulion (|ue telle iU' préserver notre clièio Ursule di< rpHlques nouvelles goupilleriez?

— Oh 1 j<^ le jure, lit Minoret.

— Ilalle-là, papa Minoret I dit le juge de paix en sortant une du sesiiiauisdu gousset do son pantalon puur frap|ier sur IV'paulii do Minorel, qui Ircssailhl. Ne faites pas si légèrrnieiit un faux »>rnicnt.

— Un faux serment?

— Il est entro vous el voire (Ils, qui vient de jurer ?i Fontainebleau, chez lo sous-prélel, en présence de quatre personnes eldu prorureur du roi, que jani.iis il n'avait songé è sa cousine lîrsule Mirom-I. Vous avez donc d'autres raisons pour lui olfrir un si énorme capital? J'ai vu que vous aviez avnnc«\ des faits hssardés, je suis allé moi-mCmo h Fonl.'iinehlonu.

MnioriLresl.i loul ébahi de sa propre sottise.

— M. lis il n'y n pas de miil, monsieur Hongrnnd, h olfrir à une parente île rendre possible un manngo ()ui pauitl devoir luire sou iHinheur, et do cUurclicr des prétextes pour vaincre sa inoduslio.

Minoret, à qui son danger venait de conseiller une excuse presque admissible, s'esssuya le front, où se voyaient de grosses gouttes de sueur.

— Vous connaissez les motifs de mon refus, lui répondit Ursule, je vous prie de ne plus revenir ici. Sans que monsieur de Portenduère m'ait confié ses raisons, il a pour vous des senlim.ens de mépris, de haine même, qui me défendent de vous recevoir. Mon bonheur est toute ma fortune, je ne rougis pas de l'avouer; je ne veux donc point le compromettre, car monsieur de Portenduère n'attend plus que l'époque do ma majorité pour m'épouser.

— Le proverbe Monnaie fait tout est bien menteur, dit le gros et grand Minoret en regardant le juge de paix, dont les yeux observateurs le gênaient beaucoup.

Il se leva, sortit, mais dehors il trouva l'atmosphère aussi lourde que dans la petite salle.

— Il faut pourtant que cela finisse, so dit-il en revenant chez lui.

— Votre inscription? ma petite, dit le juge de paix assez étonné de la tranquillité d'Ursule après un événement si bizarre.

En apportant son inscription et celle do la Bougival, Ursule trouva le juge de paix qui se promenait à grands pas.

— Vous n'avez aucune idée sur le but de la démarche do ce gros butor? dit-il.

— Aucune que je puisse dire, répondil-cllo. Monsieur Bongrand la regarda d'un air surpris.

— Nous avons alors la même idée, ri'ponJit-il. Tenez, gardez les numéros de ces deux inscriptions en cas que jo les perde : il faut toujours avoir ce soin-là.

Bongrand écrivit alors lui-mômc sur une carte le numéro de l'inscription d'Ursule et celui de la nourrice.

— Adieu, mon enfant; je serai deux jours absent, mais j'arriverai le troisième pour mon audience.

Celte nuit môme, Ursule eut une apparition qui so fit d'une façon étrange. Il lui sembla que son lit était dans lo cimetière de Nemours, et que la fosse de son oncle se trouvait au bas de son lit. La pierre blanche où elle lut l'inscription lumuiaire lui causa le plus violent éblouissement en s'ouvrant comme la couverture oblongue d"un album. Elle jeta des cris perçans, mais le spectre du docteur se dressa lentement. Elle vit d'abord la tète jaune et les cheveux blancs qui brillaient environnés par une espèce d'auréole. Sous le front nu les yeux étaient comme deux rayons, et il se levait comme attiré par une force supérieure. Ursule tremblait horriblement dans son enveloppo corporelle, sa chair était conune un vêtemml brûlant, cl il y avait, dit-elle plus lard, comme une autre elle-mêmo qui s'agitait au dedans. — GrAce, dit-elle, mon parrain I — Gi-acel il n'est plus temps, dit-il d'une voix de mort, selon l'inexplicable expression de la pauvre tille en racontant co nouveau rêve au cuiii (;;linperon. // a été averti, î7 n'a pas tenu compte des avis. Les jours do son (ils sont comptiis. S'il n'a pas tout avoué, tout restitué dans quelques temps, il [ileurera sou tlls, qui va -mourir d'une mort horrililo et violente. Qki'W le sacliel Le spectre montra une rangée deihillVesijui scintillèrent sur 1.1 nuiraille comme s'ils eussent été écrits avec du feu, et dil : — Voilà son arrêt I Quand son oncle se recoucha dans sa tombe, Ursule entendit lo bruit lie la pierre qui reloinbail, puis dans le lointain uu bruit l'iraiige de chevaux et de cris d'Iiomme.

Le lendemain, Ursule se trouva .sans forée. Elle ne put se lever, liiil co rùvc l'avait accablée. Elle pria sa nourric(> d'aller aussitêl chez l'abbé l'Iiaperon et de le riuneinT. Le bonhomme vint après avoir dil sa messe; mais il ne fui point surjH is du récit d'Ursule : il tenait la spoliation pour vraie, et ne cherchail plus à .s'expliquer la vio anormale do sa chère petile riieute. Il quilla promptemcul Ursule et courut chez Minorel.

— Mon Dieul monsieur le curé, dil Z»'lie au prêlre. leca* roctère de mon mari s'e^l aigri, je ne sais ce qu'il a. Juvqu'à iiresenl c'était un eiilanl ; m. lis depuis dein luois ij n'est plus reconnaivsilile. Pour s'être emporté jusqu'à Bio happer, nu)i qui suis si douce I il luul quo cet lioiiiiucU

iKiiraildu la Comt'dt* humaine.)

DE BALZAC

soit changé du tout au tout. Vous lo trouverez dans les roches, il y passe sa vie] A quoi faire?

Malgré la chaleur, <on élait alors en septembre 1836), lo prêlre passa le canal et prit par un sentier en apercevant Minorot assis au bas d'une des roches.

— Vous êtes bien tourmenté, monsieur Jfinoret, dit lo prèlrc en se montrant au coupable. Vous m'appartenez, car vous soufTrez. Malheureusement, je viens sans douto augmenter vos appréhensions. Ursule a eu cctic nuit un rôvo terrible. Votre oncle a soulevé la pierre de sa tombe pour prophétiser des malheurs dans votre famille. Je no viens certes pas vous faire peur, mais vous devez savoir si ce qu'il a dit...

— En vérité, monsieur le curé, jonc puis être tranquille nulle part, pas mémo sur ces roches... Je neveux rien savoir de ce qui se passe dans l'autre monde.

— Je me retire, monsieur, je n'ai pas fait ce chemin par la chaleur pour mon plaisir, dit le prêtre en s'cssuyant lo front.

— Eh bienl qu'a-t-il dit, le bonhomme? demanda Minoret.

— Vous Ctes menacé do perdre voire fils. S'il a raconté des choses que vous seul saviez, c'est à faire frémir pour les choses que no savons pas. Restituez, mon cher monsieur, restituez ? Ne vous damnez pas pour un peu d'or.

— Mais restituer quoi?

— La fortune que le docteur destinait à Ursule. Vous avez pris ces trois inscriptions, je le sais maintenant. Vous avez commencé par persécuter la pauvre fille, et vous fiiiis-oz par lui ollrir une fortune ; vous tombez dans lo mensonge, vous vous entortillez dans ses dédales, et vous y faites des fuux pas à tout moment. Vous êtes maladroit, vous avez été mal servi par votre complice Goupil, qui se rit de vous. Dépéchcz-vous, car vous êtes observé par des gens spirituels et perspicaces, par les amis d'Ursule. Restituez, et si vous nn sauvez pas voire fils, (jui pcut-C'lro n'est pas menacé, vous sauverez votre âme, votre honneur. Est-ce dans une société constituée comme la nôtre, est-ce dans uue petite ville où vous avez tous les j'eux les uns sur les autres, et où tout se devine quand tout no se sait pas, que vous pourrez celer une fortune mal acquise? Allons, mon cher enfant, un homme innocent ne me laisserait pas parler si longtemps.

— Allez au diable I s'écria Minorot, je ne sais pas ce quo vous avez toun après moi. J'aime mieux ces pierres, elles me laissent tranquille.

— Adieu, vous avez été prévenu par moi, mon cher monsieur, sans que, ni la pauvre enfant ni moi, nousayons dit un sf'ul mot à qui que ce soit au monde. Mais prenez garde!... il est un homme qui a les yeux sur vous. Dieu vous prenne en pili(M

Le curés'éloign^i, puis à quelques pas il se rolourna pour regarder encore Minoret. Minorot se tenait la ti"l(\ entre les mains, cir sa ti'le l(! gênait. Minoret était un peu fou. D'abord, il avait gardé les trois inscriptions, il ne savait qu'en faire, il (l'osait aller les loiiclier lui-même, il avait peur qu'on no le reman|u<1t; il ne voulait pas les vendre, et cherchait, un moyiTi de lo-i IransliTer. Il taisait, lui! des romans d'ulfaires dont ledénoflment élait toujours la transmission des maudites inscriptions. Dans C(!lle horrible situation, il [K'nsa néanmoins h tout avouer ù sa femme afin d'avoir un conseil. Zélie, qui avait si bien mené sa hanpic, saurait le retirer de c<! pas difficile. Les rentes trois pour entêtaient alors h quaire-vingt franc», il s'agissait, avec li's arréragf/s, d'une resliliilion di- près d'un million Rendre un iriillion, sans qu'il y ait contre nous auciino preuve qui dis»; (|u'on l'n pris?... ceci n'('!lait pas une petite ofTairo. Aussi Minore! denienra-t-il (lendant le raoisdn septembre elune jiarlie de celui d'oclobrc" en proie h .ses remords, h ses irn-solulioas. Au grand étonnemcnt de toute la vid(;, il maigrit.

Une circonstance nfTreuse hnin In conlldencn quo Minorot voulait (aire h '/.''lie : ré|i('n de Dnnioclèi se remua

sur leurs têtes. Vers le milieu du mois d'octobre, monsieur et madame Minoret recurent do leur fils Désiré la lettre suivante :

« Ma chère mère, si ne suis pas venu vous voir depuis les » vacances, c'est que d'abord j'étais de service en l'absence » de monsieur le procureur du roi, puis je savais que mon- » sieur de Portenduèrc attendait mon séjour à Nemours » pour m'y chercher querelle. Lassé peut-être de voir une » vengeance qu'il veut tirer de notre famille toujours re- » mise, lo vicomte est venu à Fontainebleau, où il avait » donné rendez-vous à un de ses amis de Paris, après s'être » assuré du concours du vicomte de Soulangcs, chef d'es- » cadron des hussards que nous avons en garnison. Il » s'est présenté très poliment chez moi, accompagné do » ces deux messieurs, et m'a dit que mon père était indu- » bilablemont l'auteur dos persécutions inlâmes exercées » sur Ursule Mirouët, sa future ; il m'en a donné les preu- » ves en m'expliquant les aveux de Goupil devant témoins, » et la conduite do mon père, qui d'abord s'était refusé à » exécuter les promesses faites à Goupil pour lo récom- » penser de ses perfides inventions, et qui, après lui avoir » fourni les fonds pour traiter de la charge d'huissier à » Nemours, avait par peur offert sa garantie à monsieur » Dionis pour le prix do son Élude, et enfin établi Goupil. » Lo vicomte, ne pouvant se battre avec un homme do » soixante-sept ans, et voulant absolument venger les in- » jures faites à Ursule, me demanda formellement une ré- )> paration. Son parli, pris et médité dans le silence, était » inébranlable. Si je refusais le duel, il avait résolu de mo » rencontrer dans un salon en faco des personnes à l'es- » tinie desquelles je tenais le plus, à m'y insuUer si grave- » ment que je devrais alors mo battre, ou que ma carrièro » seraient finie. En France, un lâche est unanimement re- » poussé. D'ailleurs ses motifs pour exiger une réparation « .seraient expliqués par dos hommes honorables. Il s'est dit » fâché d'en venir à de pareilles extrémités. Selon ses lé- » moins, le plus sage à moi serait do régler une rencontre » comme des gens d'honneur en avaient l'iiabiludo, afin » que la querelle n'eûl pas Ursule Mirouët pour motif. En- » fin, pour éviter tout .scandale en France, nous pouvions » faire avec nos témoins un voyage sur la frontière la plus » rapprochée. Los choses s'arrangeraient ainsi pour lo » mieux. Son nom, a-t-il dit, valait dix fois ma fortune, » et son bonheur à venir lui faisait risquer plus que je no » risquais dans ce combat, qui serait mortel. H m'a engagé v h choisir mes témoins et à faire décider ces questions. » Mes témoins choisis se sont réunis aux siens hier, et ils » ont à l'unanimité déciilé quo je devais une réparation. )) Dans huit jours donc, je partirai pour Genève avec deux » de mes amis. Monsieur do Porlenduère, monsieur do » Soulanges et monsieur de Trailles, y vont do leur côté. » Nous nous battrons au pistolet; toutes les conditions du » duel sont arrêtées : nous tirerons chacun trois fois ; et » après, quoi qu'il arrive, tout sera fini. Pour ne pasébrui- » ter une si sale allaire, car je suis dans l'impossibilité de » justifier la conduite de mon père, je vous écris au der- » nier moment. Je no veux pas vous aller voir ft cause des » violences auxquelles vous pourriez vous abandonner ot » qui ne seraient point convenables. Pour faire mon cho- » niiii flans le monde, je dois en suivre les lois ; et lîi où lo » fils d'un vicomte a dix raisons pour se battre, il y a en » cent pour le fils d'un maîlre de poste. Je passerai do » nuit h Nemours, ot vous y ferai mes adieux. »

(,etle lettre lue, il y eut entre Zélie et Minoret une scène qui se termina par les aveux du vol, de toutes les circonstances qui s'y rattachaient, et des étranges scènes auxquelles il douiiail lieu partout, même dans lo monde des rêves. Le million fascina Zëlio tout outunt qu'il avait fuscini'ï Minoret.

— Ticiis-toi tranquillo ici, dit Zélie b son mari sans lui faire la iiioiiidre remontrance sur ses .sottises, je me charge de tout. Ni Mis garderons l'argent, et Dé.siré ne .se battra pas

Madami^ Minoret mit son cliâle et .son cha|nMu, courut avec la lettre d" son lils chez. Ursule, cl la trouva seule,

DRSULE MIROUET.

car i! élait environ midi. Malgré son assurance, Zélio Minorct fut saisie par le regard froid que l'orplieline jeta; mais elle se gourmanda pour ainsi dire de sa couardise e prit un ton dégagé.

— Tenez, mademoiselle Mirouët, faites-moi le plaisir de lire la lettre que voici, et dites-moi ce que vous en pensez? s'écria-t-elle en tendant à Ursule la lettre du substitut.

Ursule éprouva mille sentimcns contraires à la lecture de cette loitre, qui lui apprenait combien elle était aimée, quel soin Savinien avait de l'honneur de celle qu'il prenait pour femme ; mais elle avait à la fois trop de religion et trop do charité pour vouloir être la cause de la mort ou des souffrances de son plus cruel ennemi.

— Je vous promets, madame, d'empêcher ce duel, et vous pouvez être tranquille ; mais je vous prie de me laisser cette lettre.

— Voyons, mon petit ange, ne pouvons-nous pas faire mieux? Écoutez-moi bien. Nous avons réuni quarante-huit mille livTes de rente autour du Rouvre, un vrai château royal ; de plus, nous pouvons donner à Désiré vingt-quatre mille livres de rente sur le Grand-Livre, en tout soixantedouze mille francs par an. Vous conviendrez qu'il n'y a pas beaucoup de partis qui puissent lutter avec lui. Vous êtes une petilo ambitieuse, et vous avez raison, dit Zelio en apercevant le geste de dénégation vive que fit Ursule. Jo viens vous demander votre main pour Désiré ; vous porterez le nom de votre parrain, ce sera l'honorer. Désiré, comme vous l'avez pu voir, est un joli garçon ; il est très bien vu h Fontainebleau, le voilà bientôt procureur du roi. Vous êtes une cnjiileuse, vous le ferez venir à Paris. A Paris, nous vous donnerons un bel hôtel, vous y brillcn^z, vous y jouerez un rôle, car avec soixante-douze mille francs de rentes et les appointemens d'une place, vous et Désiré vous serez de la plus haute société. Consultez vos amis, et vous verrez ce qu'ils vous diront.

— Jo n'ai besoin que de consulter mon cœur, madame.

— Ta, ta, ta 1 vous allez me parler de ce petit casse-cœur de Savinien ? Parbleu 1 vous achèterez bien cher son nom, SCS petites moustaches relevées comme deux crocs, et ses cheveux noirs. Encore un joli cadet I Vous irez loin avec un ménage, avec >epl mille francs de rentes, et un homme qui a fait cent mille francs de dettes en deux ans à Paris. D'abord, vous ne savez pas ça encore, tous les hommes se resscmbli-nt, moi enfant! et, sans me flatter, mon Désiré vaut lit lils d'un loi.

— Vous oubliez, madame, le danger que court monsieur votre fils en ce moment, et qui ne peut être détourni^ que par le désir (ju'a monsieur de l'ortenduèro de m'ôtre agréable. Cji dungcir serait sans remôilo s'il apprenait que vous me faites des pro()ositions déshonorantes... Sachez, madanw. que Je inc lrou\i i.ii plus lieurcu.se dans la médiocre fortune à laciiielli' vous faites allusion que dans l'opulence p.ir laquelle vous vouli'Z m'éblouir. Par des raisons inconnufs encore, car tout se saura, madame, monsieur Minorcl a mis au jour, en me [)ersécutaiil odieusement, r.ill'eclion (|iii m'unit à M. de PorlenduiTe cl qui peut s'avouer, C<irsa mère l.i bénira .sans doule : je dois donc vous dire que celte all'ecdon, permise et légilimi', est toute ma vie. Aucune destinée, (luelipu' brill.inle, (|uelque élevée ()u'elle puisse être, no me fera changer. J'aime sans retour ni clian;{enient possibles. Ce serait donc un crime iloiil J(> sprnis punie (jne d'épouser un lionnne ît qui j'apporlerai.s iineâiiin toiiii! à Savinien. Maintenant, madame, puisque Vous m'y forcez, je vous dirai plus : je n'aimi-rais poiiil monsieur de l'ortenduère, je no .saurais «Micore me résoudre h (lorler les peines et les joii-s de la vie dans la conipiigiiiu do monsieur voire (Ils. Si monsieur Savinien a l'ail des délies, vous avez souvent payé celles di- monsieur Désiri'-. Nos caractères n'ont ni ces siniililudes, ni ces dilléreiicjs qui permettent de vivre ensemble .sans amertume cachée, peut être n'aurais-jn pas avec lui la lolér.mcit qm. leslemmi's <loivenl h un époux, je lui .serais donc bientôt h charge. ( i.ssez du penser 6 une alliance de laquelle je Ruii indigne, ol ù laquelle jepuis me refuser s<ins vous cau-

ser le moindre chagrin, car vous ne manquerez pas, avec de tels avantages, de trouver des jeunes filles plus belles que moi, d'une condition supérieure à la. mienne, et plus riches.

— Vous me jurez, ma petite, dit Zélie, d'empêcher que ces deux jeunes gens ne fassent leur voyage et se battent ?

— Ce sera, je le prévois, le plus grand sacrifice que monsieur de Portenduère puisse me faire ; mais ma couronne do mariée ne doit pas être prise par des mains ensanglantées.

— Eh bien 1 je vous remercie, ma cousine, et je souhaite qm vous soyez heureuse.

— Et moi, madame, dit Ursule, je .souhaite quo vous puis-iez réaliser le bel avenir de votre fils.

Cette réponse atteignit au cœur la mère du substitut, à la mémoire de qui les prédictions du dernier songe d'IJrsule revinrent; elle resta debout, ses petits yeux attachés sur la figure d'Ursule, si blanche, si pure et si belle, dans sa robe de demi-douil, car Ursule s'était levée pour faire partir sa prétendue cousine.

— Vous croyez donc aux rêves? lui dit-e.Ue.

— J'en souffre trop pour n'y pas croire.

— Jlais alors. . dit Zélio.

— Adieu, madame, fit Ursule qui salua madame Minorel en entendant les pas du curé.

L'abbé Chaperon lut surpris de trouver madame Minoret chez Ursule. L'inquiétude peinte sur le visage mince et grimé do l'ancienne régente de la Poste engagea naturellement le prêtre à observer tour à tour les deux femmes.

— Croyez-vous aux revenansî dit Zélio au cnré.

— Croyez-vous aux revenus? répondit le prêtro en souriant.

— C'est des finauds, tout ce monde-15, pensa Zélie ; ils veulent nous fubliiiaer. ('o vieux prêtre, ce vieux juge do paix, et ce petit drôle do Savinien, .s'entendent. Il n'y a pas plus de rêves que je n'ai de cheveux dans lo cr*ux do la main.

Elle partit après deux révérences sèches et courtes.

— Josais pourquoi Savinien allait h Fontainebleau, dit Ursule à l'abbé Chaperon en le niellant au fait du duel, cl le priant d'employer son ascendant à l'empêcher.

— Et madame Minoret vous a offert la main de son filsî dit le vieux prêtre.

— Oui.

— Minorel a probablement avoué son crime à sa femme, ajouta le curé. /

Le juge de paix, qui vint en ce moment, apprit la démarche cl loiïre que venait do faire Zélie. dont la haine contre Ursule lui était connue, et il regarda le curé comme pour lui dire : — Sortons, jo veux vous parler d'Ursula sans (|u'elle nous (>ntende.

— Savini''n saura quo vous avez refusé quatre-vingt mille francs de renies et le coq do Nemours 1 dit-il.

— Est-ce donc un sacrifice? répondit-elle. V u-t-il des .sacrilices quand on aime véritablement? Ijilin, ai-je un mérite ipielcoiicpie h refuser lo lils d'un homme que nous méprisons? Que d'autres so fassent des vertus de leurs ré- (lugnances, ce ne do\l pas être la morale d'une tille élevéo par des Jordy. des abtié Chaperon, et par noire cher docteur! dit-ell(t en regardant le porirait.

Hr)nmand prit la main dlirsule et la baisa.

— S.ivez-vous, dit le jug(> (1(1 paix nu curé (piand ils furent dans la rm\ ce (|4ie \enail liiire madame Minorel?

— Quoi? répondit le prêtre en regardant lo jugo d'un air lin «lui paniissiiit iniremenl curieux.

— i;ile voulait faire une alfain' d'une restilution.

— Vous croyez donc?... reprit l'abbé Chaperon.

— Je ne crois pas, j'ai la certitude, el, leiiez, voyez.

I.e jiiN'e de [laix montra Minorel (|ui venait ■'i eux (>n relouriiaiil chez lui, car en sorlani de chiv Ursule les deux Vieux amis remoiiliTenl la (iraiid'lliie de Nemours.

— Obligt^ de plaider en cour d'assises, j'ai nai(irell(>meiii étudié bien des remords, mais Je n'ai non vu do pareil à

DE BALZAC

celui-ci 1 Oui donc a pu donner cette flaccidité, celte pâleur, à des joues dont la peau tendue comme celle d'un tambour crevait de la bonne grosse santé des gens sans soucis? Oui a cerné de noir ces yeux, et amorti leur vivacité campagnarde ? Avez-vous jamais cru qu'il y aurait des plis sur ce front, et que ce colosse pourrait jamais être agité dans sa cervol'o ? II sent enfin son cœur I Je me connais en remords, comme vous vous connaissez en repentirs, mon cher curé : ceux que j'ai jusqu'à présent observés attendaient leur peine ou allaient la subir pour s'acquitter avec le monde, ils étaient résignés ou respiraient la vengeance ; mais voici le remords sans l'expiation, le remords tout pur, avide de sa proie et la déciiirant.

— Vous ne savez pas enroro, dit le juge de paix en arrêtant Minoret, que mademoisoUo Mirouët vient de refuser la main de votre fils?

— Mais, dit le curé, soyez tranquille, elle empêchera son duel avec monsieur de Portonduère.

— Ah ! ma femme a réussi, dit Minoret, j'en suis bien aise, car je ne vivais pas.

— Vous î^tes en effet si changé que vous ne vous ressemblez plus, dit le juge.

Minoret regardait allernativomcnt Bongrand et le curé pour savoir si le prôtre avait com.mis une indiscrétion ; mais l'abbé Chaperon conservait une immobilité de visage, un calme triste, qui rassura le coupable.

— Et c'est d'autant plus étonnant, disait toujours le juge <^c paix, que vous ne devriez éprouver que contentement. Enfin, vous êtes le seigneur du Rouvre, vous y avez réuni les Bordières, toutes vos fermes, vos moulins, vos prés... Vous avez cent mille livres do rentes avec vos placemens sur le Grand-LivTC.

— Je n'ai rien sur le Grand-Livre, dit précipitamment Minoret.

— Bah I fit le juge do paix. Tenez, il en est do cela comme de l'amour de votre tils pour Ursule, qui lant(M en fait û, tantôt la domando en mariage. Après avoir essayé do faire mourir Ursule dp chagrin, vous la voulez pour bellcfille ! Mon cher monsieur, vous avez quelque chose dans voirc sac...

Minoret essaya de répondre, il chercha des paroles, et no put trouver que :

— Vous êtes drôlo, monsieur le juge do paix. Adieu, messieurs.

El il entra d'un pas lent dans la rue des Bourgeois.

— Il a volé la fortune de notre pauvre Ursule I mais où pSchcr des preuves?

— Dieu veuille... dit le curé.

— Dieu a mis en nous un sonliment qui parle déjà dans cet hommp, reprit le juge do paix; mais nous appelons cela des préfomptiom, cl la justice humaine exige quclquo chove df plus.

L'abbé Chaperon garda le silence du prèlro. Comme il arrive en pareille rirconstance, il pensait beaucoup plus sou- Tont ipi'il ne le voulait à la spoliation pres(|iio avouée par Mitiorcl, et ou bonheur de Savinifn évidommcnt rctarilé par II' pou de fortune d'Ursula ; car la vipilk; dnnio reccmnai'-sajt en spcrft avec son confpsseur combien elle avait ou tort en no ronscnlanl pas au mariage do son lils pondant la vie du docteur. Lo lendemain, en descendant do I'.iuIpI, afirès sa messe, il fut frappé par \me penséo <|ul prit en liii-m'''mo la force d'un éclat de voix; il fit signe h IJnule de l'alleiidre, el nll.i chez elle sans iivoir di-jeuné.

— Mon enlanl, lui iht le cun-, je veux voir le< deux volumes où votre parrain des rCvcs prétend avoir mis ses Inscriptions et ses bJlJetM.

Ursulo et In curé monl^rent h In bibliolh^^un et y prirent le Iroisième volutnn des Panrircles. Iji l'onvraiil, le vieill.ird n marqua, non sans éldniieiii-Til, la iniirque l^iile par des [tapiiTt sur li's fcudli'ls ipii, olfranl nioins do n'-- «Wnnco ipiii la cduverture, f;ard.iienl encore l'empreinlo des In^rription^. l'uls, dans l'autrct volume, il reconnut rfs[)(.'c'e de liAilleiiicnt [iroduil par lo long séjour d'un paquet, el sa troco au milii u des diMix pages in-folio.

— Montez donc, monsieur Bongrand ? cria la Bougival au juge de paix qui passait.

Bongrand arriva précisément au moment où lo curé mettait SCS lunettes pour lire trois numéros écrits de la main du défunt Minoret sur la garde en papier vélin coloré, collée intérieurement par le relieur sur la couverture, et qu'Ursule venait d'apercevoir.

— Qu'est-ce que cela signifio? Notre cher docteur était bien trop bibliophile pour gâter la garde d'une couverture, disait l'abbé Chaperon ; voici trois numéros inscrits entre un premier numéro précédé d'un M, et un autre numéro précédé d'un U.

— Que dites-vous? répondit Bongrand, laissez moi voir cela. Mon Dieu I s'écria le juge de paix, ceci n'ouvrirait-il pas les yeux à un athée en lui démontrant la Brovidenceî La justice humaine est, je crois, le développement d'une pensée divine qui plane sur les mondes 1 II saisit Ursulo et l'embrassa sur le front.

— Oh 1 mon enfant, vous serez heureuse, riche, et par moi I

— Qu'avez-vous ? dit le curé.

— Mon cher monsieur, s'écria la Bougival en prenant le juge par sa redingote bleue, oh I laissez-moi vous embrasser pour ce que vous venez de dire.

— Expliquez-vous, pour ne pas nous donner une fausso joie, dit le curé.

— Si pour devenir riche je dois causer do la peino à quelqu'un, dit Ursulo en entrevoyant un procès criminel, je...

— Et songez, dit le juge de paix en interrompant Ursule» à la joie quo vous ferez à notre cher Savinien.

— Mais vous êtes fou I dit le curé.

— Non, mon cher curé, dit le jugo de paix, écoutez : Les inscriptions au Grand-Livre ont autant do séries qu'il y a de lettres dans l'alphabet, et chaque numéro porte la lollrô de sa série; mais les inscriptions do rente au porteur ne peuvent point avoir de lettres, puisqu'elles no sont au nom do personne : ainsi ce que vous voyez prouve que le jour où le bonhomme a placé ses fonds sur l'État, il a pris note du numéro do son inscri[)tioii do quinze mille livres dô rente qui porte la lettre M. (Minoret), des numéros sans lettres de trois inscriptions au porteur, et do celle d'Ursule Mirouët, dont le numéro est de 23,534, et qui suit, comme vous lo voyez , immédiatement celui de l'inscription de quinze mille francs. Cette coïncidence prouve (jue ces numéros sont ceux de cinq inscriptions acquises le même jour, et notées par lo bonhomme en cas do perle. Jo lui avais conseillé do mettre la fortune d'Ursule en inscriptions au porteur, et il a dû employer ses fonds, ceux qu'il destinait h Ursule et ceux qui appartenaient h sa pupille, lo même jour. Jo vais chez Dionis consulter l'inventairw; et si le numéro de l'inscription qu'il a laissée en son nom est 23,533, lettre M, nous serons sûrs qu'il u placé, par lo ministère du même agentde change, le même jour : primo, ses fonds en une seule inscription ; secundo, ses économies en trois inscriptions au porteur, numérolées sans lettre do série ; tertio, les fonds do sa pii[)ille : lo livre des transferts en offrira des pivuves irrécusables. Ah ! Minoret le sournois, jo vous pince. Motus, mes enCaiis !

Le juge de paix laissa le curé, la Bougival et Ursule, en proie il une profoiulo admiration des voies par lesquelles Dieu conduisait linnocence h son Irionipho.

— Le doigt de Dieu est dansceci, s'écria l'abbé Chaperon.

— Li'i f<"ra-t-on du mal? dit Urside.

— Ah I mademoiselle, s'écria la Bougival, jo donnerais une corde pmir le pendre.

Le juge de paix élait déjft chez Goupil, successeur désigné do Dionis, et entrait dans l'Étude d'un nir assez indiffi'renl.

— J'ai, dit-il h Goupil, un petit renseignement à prendre sur la succession Minorel.

— Qu'est-co? lui répondit Goupil.

— 1.0 boidionime a-l-d laissé une ou plusieurs inscriptions de rente trois pour cenlT

CBSDLB BimOUET.

— Il a laissé quinze mille li\TCS do rente trois pour cent dit Goupil, en une seule inscription, je lai décrite moimême.

— Consultez donc l'inventaire, dit lo juge.

Goupil prit un carton, y fouilla, ramena la minute, clicrcha, trouva et lut : Jlem, une inscription... Tenez, lisez... sous le numéro 23,533, lettre SI.

— Faites-moi le plaisir de me délivrer un extrait do cet article de l'inventaire d'ici à une heure, je l'attends.

— A quoi cela peut-il vous servir? demanda Gocpil.

— Voulez-vous être notaire? répondit lo juge do paix en regardant avec sévérité le successeur désigné do Dionis.

— Je le crois bien 1 s'écria Goupil, j'ai avalé assez do couleuvres pour arriver à me faire appeler Maître. Je vous prie de croire, monsieur le juge de paix, que le misérable premier clerc appelé Goupil n'a rien de commun avec Maître Jean-Sébastien-Mario Goupil, notaire à Nemours, époux do mademoiselle Massin. Ces deux êtres no se connaissent pas, ils no .so ressemblent mOmc plus! No mo voyez-vous point?

Monsieur Bongrand fit alors attention au costume de Goupil qui portait une cravate blanche, une chemise étinceianle do blancheur ornée de boulons en rubis, un gilet do velours rouge, un pantalon et un habit en beau drap noir faits à Paris. Il éiait chaussé de jolies bottes. Ses cheveux, rabattus et peignés avec soin, sentaient bon. EnOn il semblait avoir été métamorphosé.

—Le lait est (jue vousôlesunautro homme, dit Bongrand.

— Au moral comme au physique, monsieur. La sagesse vient avec l Élude; et d'ailleurs la fortune est la source do la propreté... '

— Au moral comme au physique, dit lo juge en raffermissant ses lunettes.

— Eh I monsieur, un homme do cent mille écus Ce rentes est-il jamais un démocrate? Prenez-moi donc pour un honnCte homme qui se connaît en délicatesse, et disposé è aimer sa femme , ajouta-t-il en voyant entrer madame Gou[iil. Jo suis si changé, dit-il, que je trouve beaucoup d'esprit à ma cousine Crémière, je la forme; aussi sa tillo no parie-t-clle plus di- pistons. Enfin hier, tenez I elle a dit du chien de monsieur Savinien qu'il était superbe aitx arrêt*, eh bien 1 ji; no répétai point ce mot, quel<iue joli qu'il soit, eljo lui ai cx()lii|ué sur-lri-champ la dillérence qui existe entre cire à l'arrH, en arrêt et aux arrcts. Ainsi, vous le voyez, jo suis uti tout autre homme, cl j'cmpûchcraisun client de faire uno saleté.

— Ililtez-vous donc, dit alors Bongrand. Failo^que j'aie cela dans une heure, et le notaire Goupil aura réparé (juelqucs-nnsdcs méfaits du premier clerc.

Après avoir prié lo médecin do Nemours do lui prêter son cheval et son cabriolet, lo juge ilo paix alla prendre les deux volumi'S accusateurs, l'inscription d'Ursule, et muni do l'extrait de l'inventaire, il courut à I ontainelileau chez lo proruienr du roi. Uongiand démontra facilement la soustraction des trois iiisci qiliuns , faitn par un héritier ()uelconque, et;subs<'iiuemm"nl, lu culpabilitci do Minoret.

— Su conduite s'ex|>lique, ihl le procureur du roi. AussilrM, pnr mesure du prudcnc, le mngisirat minuta

pour 1(! Trésor une O[iposiiioii nu traiisfr'rt des trois inscriptions, ciwirgca lo juge de paix d'aller rcclicrrlier la quotité de rente des trois mscrlptions, et do savoir si elles uviiieut été vendues, fendant i|ue le jugn de paix opérait h Pans, lo procureur du roi écrivit polinient h mndaïue Minont de passer nu l'arr|uet. Zélie, iii(|uièledu duel île hon llls, s'habilla, (Il mettre les chevaux h sa voiture, et vint in finrchi h Fontainebleau. Ix' plan du (irocuieiir ou roi elail simple et formidable. En Héparant la femme du mari, il nllail, par Bulle de If) terreur que cause la Justice, apprendre la vérité. Zéhc trouva lo magistral dans son cabinet, cl lut entièrement foudroyée par ces paroles dites sans (aron.

— Mad.iine, jo mi vous erois pas rotnplice d'une soustraction l'.iile finns la succession Miiionl, cl sur la trace de laquelle In Justice est cti ce inomenl ; mais vous pouvez éviter la Cour d'Assises /i volro mari par l'aveu complet dt!

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