A MADEMOISELLE ANXA DE HANSKA
Chère enfant, vous la joie de toute une maison, vous dont la pèlerine hlnnche ou rofe voltige en été dans les massifs de Wiersehownia.eommeun feu follet que votre mère et votre père suivent d'un ail attendri, comment vais-ie vous dédier vne histoire pleine de mélancolie? Ne faut-il pas vous parler des mallicurs qu'une Jeune fille adorée comme vous l'êtes ne connaiira jamais, car vos jolies mains pourront un jour les consoler? Il est difficile. Anna, de vous trouver dans l'histoire de nos mœurs, tme aventure digne de passer sous vos yeux, que l'auteur n'avait pas à choisir; mais peut-être ap- , prendrez-vous combien vous êtes heureuse en lisant celle que vous envoie
Voire vieil ami,
DE UALZAC.
En octobre 1827, à l'aubo, un jouno hommo âgé d'environ sf.'izo ans, el dont l;i miso annonrait co (]iii' la phraséologie moderne appelle si insoiernrnent un proli'taire, s'arrêta sur une petite place qui se trouve dans le bas Provins. A cette heure, il put examiner sans filre observé les différentes maisons situées sur cette place qui form(! un rarré long. Les inonllns assis sur les rivièrr'S do Provins allaient di'jà. Leur bruit répété par les échos de la haute villo, en harmonie avec l'air vif, avec les pimpantes cliirlésdu matin, areus.iit la profondeur du silence qui permettait d'entendre les ferrailles d'une diligence, h unc! lieue, sur la grande route. Les deux plus Idngiies lignes d(! maisons séparées par un couvert de lilli'uls olfronl des constructions naïves où se révMe l'existenre pai- .siblo et définie des bourgeois. En cet endroit, indU' Irace de commerce. A peine y voyait-on alors les luxueuses portos cochères dfïs gens riches; s'il y en avait, elles tournaient rarement sur leurs gond -, excepté eelle île monsieur Mnrlener, un mi-derin obllg('! d'avoir son cabriolet el de s'en servir. Quelques façades élaienl ornées il'un cordon de vi-Tie, il'aulri's de rosiers h haiili^ li^'e (pii montaient Jusqu'au premier étage, où leurs fletn-s [larfuniaient les croisées <l(f leurs gros^es loidfes cl.nrseini'es. Un bout d« celle place arriv(! presipie à la grande rue de la basse ville. L'aulne bout est barré par une me par.illéli' h celte grande rue, et dont les jarduis sV-lendent sur une des deux rivières qui arrosent la vallée (le Provins.
Dans ce lioiil, le [iliis |)aisible de In pince, le Jeune ouvrier reconnut la maison cpi'on lui avait indiqm-e : une fnçaile en pierre blanrlie, rayéi^ do lignes creuses pour figurer des assises, où ||.s l'cin'>lres h nuiigres balcons de fpr d(''C(iri's de roMires peintes en jaune sont fermées do Persiennes grises. Au-dessus de celle façade, éli-viV» d'un rez-dc-ctiausséo el d'un premier étage, trois lucarnes de itl. ii\i /\r. — II. (l-xlruil lie l.i
mansarde percent un toit couvert en ardoises, sur un des pignons duqui-l tourne un(> girouette neuve. Celle moilcrne girouette représente un chasseur en position de tirer un iic'vre. On monte à la i)orle bA tarde par trois marches en pierre. D'un côté de la porte, un bout de tuyau de plomb crache les eaux ménagères au-dessus d'une pclite rigole, et annonce la cuisimi ; de l'autre, deux l'eie^tres, soigneuseinenl close par di\s volets gris oii de; civurs découpés laissent passer un peu de jour, lui parurent être celles de la f al le h manger. Dans l'élévation raclieti'''» par les trois marches, et dessons chaque fem^lre, se voient les soupiraux d(\s cares, clos par de pelites porles en lAle peinte, percées de trous prétenti(<useinent découpés. Tout alors étiit neuf. Dans cette maison restaurée et dont le luxe encore frais contrastait avec le vieil extérieur de toutes les aiiires, un observateur eût sur-le-champ devini' les idéi-s mesipiines et le parlait contentement ilii pelil commerçant retiré. Le jeune homme regarda C("s del. dis avec une l'X- (iression de plaisir mélaimée de tristesses : .ses yeux allaient de la cuisi' (' aux mansardes par un inouveinent qui dénulait une didibéralion. Les lueurs roses du s )|eil signalèrent sur une des fenêtres du grenier un rideau do calicot qui man(|uait aux autres lucarnes. La physionomie lin jeune homme devint alors enlièreinenl gaie, il se recula de quelques pas, s'adossa contre un lilleiil. et chanta sur le Ion Iralnanl parlicuher aux gens do~ l'Ouest celle roniaïu'e bretonne publiée par Uruguière, un compositeur h qui lions devons de charmantes mélodies. V.n Urelagne, les Jeunes gens des villages viennent dire ce chant aux marii's le Jour de leurs noces.
Nous v'noiis vous souliailer lionlieur en mariago, A m'sieur voire éiMiiix Aiis-i ixn roinin" A vous.
Comêilif hiimiiinr., S — 1
DE BALZAC
On vient de tous lier, niadam' la mariie, Avec un lien d'or Qui n'délie qu'à la mort.
Vous n'irez plus au bal, à nos jeux d'assemblée; Vous gard'rez la maison Tandis que nous irons.
Avez-vous ben compris comm' il vous (allait être Fidèle à vol' époux; Faut l'aimer comme vous.
Recevez ce bouquet que ma main vous présente. Hélas ! vos vains honneurs Pass'ront comme ces fleurs.
Celte musique nationale, aussi délicieuse que celle adap» tée par Chateaubriand à Ma sœur, te soudent-il encore, fhantée au milieu d'une petite ville de la Brie chumpeno se, devait être pour une Bretonne le sujet d'impérieux souvenirs, tant elle peint fidèlement les mœurs, la bonhomie, les sites de ce vieux et noble pays. 11 y règne je ne sais quell(! mélancolie causée par l'aspect de la vie réelle qui touche prolbndément. Ce pouvoir de réveiller un monde de choses graves, douces et tristes, par un rhythme lauiiiier et souvent gai, n'esl-il pas le caractère de ces. chants populaires qui sont les superstitions de la musique, .si l'on veut accepter le mol superstition comme signifiant tout ce qui reste après la ruine dos peuples et surnage à leurs révolutions. Hn achevant le premier couplet, l'ouvrier, qui ne cessait de regarder le rideau de la mansarde, n'y vit aucun mouvement. Pendant qu'il chantait le S(v cond, le calicot s'agita. Quand ces mots : « Recevez ce bouquet.» furent dits, apparut la figure d'une jeune fille. Une main blanche ouvrit avec précaution la croisée, et la jeune fille salua par un signe do lôte le voyageur au moment où il finissait la pensée mélancolique exprimée par ces deux vers si simples :
Hélas I vos vains honneurs Pass'ront comme ces fleurs.
L'ouvrier montra soudain, en la tirant de dessous sa veste, une fleur d'un jaune- li'or 1res commune en Bretagne, et sans doute trouvée dans les champs do la Brie où elle est rare, la fleur de l'ajonc.
— Est-ce donc vous, Brigaulî dit à voix basse la jouno fille.
— Oui, Pierretlo, oui. Je suis à Paris, je fais mon tour de France ; mais je suis capable de m'^lablir ici, puisque vous y ôles.
En ce momcnl, une espagnolette grogna dans la chambre du premier éinge, au-dessous do cello de Pierretlo. La Bretonne manifesta la plus vive crainte et dit h Brigaiit : — Sauvoz-vousl L'ouvrier saula coumus une grenouille c-11'rayée vers le tournant qu'un moulin luit faire ii celte rue qui va déboucher dans la grande rue, l'artère (h; lu basse vjll(!; mai», maign; sa preslessi', ses souliers ferrés, en retentissant sur le petit pavé de Provins, produisirent un son facile b distinguer dans ta nuisi(|ue du moulin, ft que put entendre la personne qui ouvrait lu l'eiiOlre.
Celle personne était une femme. Aucun hounne nes'urraclu! aux douceurs du sommeil malnial pour écoulir un troubadour en ve>le, une lille seule se réveille h un cliunl d'amour. Auui vlail-ce une lille, (^ une vii^ille lille. Quand elle eu! iltiployé ses |)ersiiniies pur un ge.sle de chuuvcssouri.s, t;ll(! n garda dans toutes jus direclions, et n'enleudll que vaKueineiil l<'S pus de Urigaut (|ui s'enfuyait. Y at-il rien d(! plu« li()rrililu <) voir ipie la matinale nppurilion d'une vieille lille laide h .sa fenûlru? [)e tous les.s))ec- I.icIbs grij|esi|ues qui finit la joir- des voyageurs <|iiand ils Iraversenl |espelilr-s vill'S, n'est-ce pas le plus déplaisant? il est trop triste, lro|i rep(jussaiit ptmr (ju'om en rie. ( elli^ vieilli- (llle, Il l'orr'llli) iti ulerle, se préseiilail dr'puiiilh'n des artifices en tout genre qu'elli- employait pour s'embel-
lir : elle n'avait ni son tour de faux cheveux ni sa collerette. Elle portait cet atïreux petit sac en taffetas noir avec lequel les vieilles femmes s'enveloppent l'occiput, et qui dépassait son bonnet de nuit relevé par les mouvemensdu sommeil. Ce désordre donnait à cette tête l'air menaçant que les peintres prêtent aux sorcières. Les tempes, les oreilles et la nuque, assez peu cachées, laissaient voir leur caractère aride et sec ; leurs rides âpres se recommandaient par des tons rouges peu agréables à l'œil et que faisait encore ressortir la couleur quasi blanche de la camisole nouée au cou par des cordons vrillés. Les bâillemens de cette camisole entr'ouverto montraient une poitrine comparable à celle d'une vieille paysanne peu soucieuse de sa laideur. Le bras décharné faisait l'effet d'un bâton sur lequel on aurait mis une étoffe. Vue à sa croisée, cette demoiselle paraissait grande à cause de la force et do l'étendue de son visage qui rappelait l'ampleur inouïe de certaines figures suisses. Sa physionomie, où les traits péchaient par un défaut d'ensemble, avait pour principal caractère une sécheresse dans les lignes, une aigreur dans les Ions, une insensibilité dans ie fond qui eût saisi de dégoût uu physiononnste. Ces expressions alors visibles se modifiaient habituellement par une sorte de sourire commercial, par une bêtise bourgeoise qui jouait si bien la bonliomie, que les personnes avec lesquelles vivait cette demoiselle pouvaient très bien la prendre pour une bonne personne. Elle possédait celte maison par indivis avec son frère. Le frère dormailsi tranquillement dans sa chambre, que l'orchestre de l'Opéra ne l'eût pas éveillé, et cependant le diapason de cet orchestre est célèbre 1 La vieille demoiselle avança la tête hors de la fenêtre, leva vers la mansarde ses petits yeux d'un bleu pâle et froid, aux cils courts et plantés dans un bord presque toujours enflé ; elle essaya de voir Pierrette ; mais, après avoir reconnu l'inutilité de sa manœuvre, elle rentra dans sa chambre par un mouvement semblable à celui d'une tortue qui cache sa tète après l'avoir sortie de sa carapace. Les persiennes se fermèrent, et le silence de la place ne fut plus troublé que parles paysans qui arrivaient ou par des personnes matinales. Quand il y aune vieille tille dans une maison, jes chiens de garde sont inutiles : il ne s'v passe pas le moindre événement qu'elle ne le voie, ne le commrnto et n'en lire toutes les conséquences possibles. Aussi, cette circonslanco allait-elle donner carrière à de graves suppositions, ouvrir un de ces drames obscurs qui se passent en faniillo et qui, pour demeurer secrets, n'en sont pas moins liTriblcs, si vous permettez loutefois d'appliquer le motde drame à cette scène d'intérieur.
Pierrelto ne se recoucha pas. Pour elle, l'arrivée deprigaut était un événenient inuneiise. Pendant la nuit, cet Eden des malheureux, elle échappait aux ennuis, aux tracasseries qu'elle avait h supporter durant la journée. Semblable uu héros de je no .sais quelle ballade allemande ou russe, son sommeil lui paraissait être une vie heureuse, et l(i jour était un muuvuis rêve. Afirès trois années, elle venait d'avoir pour la première lois un réveil agré>ilile. Les souvenirs de son enfance avuient mélodieusement cliunté leurs poésies dans son fliiie. Le premier couplet, elle l'avait enti'iidu en rêve, le second l'avait fait lever on sursaut, au troisième ell(! avait douté : l(>s malheureux sont de l'école de saint Thomas. Au i|ualrièmo couplet, arrivée en cliemise et nu-|iieds à sa croiM'i', elle avait reconnu Brigaut, son ami d'i^iilimce. Ah I c'était bien celle veste carrée ù (letiles ba.sques brusquemonl coupées et dont les poches ballottent à lu chute di^s reins, la vf^slo do drap bleu clnssii|iie en Bri^lagne, le gilet do rouennerio grossière, la clienii.siï de lodii fermée par un cœur d'or, le grand col rouUi, les houclns d'on'illi^s, les gros souliers, lo pdiilalun du toik^ bleue écriii^ ini'gaiement déteinte pqr iongiK^urs do III, eiilin toutes ces choses liuinbli'S et fortes qui conslilu(Mil Ifl costume d'un pauvre Breton. Les gros boutons en v()rne bluiicho du gilet et di^ la \est(^ firent battre le c(eur de Pierreliii. A lu vue du boiiipuU d'ajonc, .ses yeux .se niouillèrenl de larmes, puis une horrible 1er-
PIERRETTE
reur lui comprima dans l'âme les fleurs de son souvenir un moment épanouies. Elle pensa que sa cousine avait pu l'entendre se levant et marchant à sa croisée, elle devina la vieille fille et fit à Brigaut ce signe de frayeur auquel le pauvre Breton s'était empressé d'otiéir sans y rien comprendre. Celte soumission instinctive ne peint elle pas une de ces afTections innocentes et absolues comme il y en a, de siècle en siècle, sur cette ferre, où elles fleurissent comme l'aloès à Vhola hella, deux ou trois fois en cent ansi Qui eût vu Brigaut se sauvant aurait admiré l'héroïsme le plus naïf du plus naif sentmient. Jacques Brigaut était digne do Pierrette Lorrain, qui finissait sa quatorzième année : deuxenfansl Pierrette ne put s'empêcher do pleurer en le regardant lever le pied avec retïroi que son geste lui avait communiqué. Puis elle revint s'asseoir sur un méchant fauteuil, en face d'une petite table audessus de laquelle se trouvait un miroir. Elle s'y accouda, so mit la tête dans les mains, et resta là pensive pendant une heure, occupée à so remémorer le Marais, le bourg de Pen-Hoël, les périlleux voyages entrepris sur un étang dans un bateau détaché pour elle d'un vieux saule par le petit Jacques, puis les vieilles figures de sa grand'mère, do son grand-père, la tèle souffrante do sa mère et la belle physionomie du major Brigaut, enfin toute une enfance sans soucis 1 Ce fut encore un rèvo : des joies lumineuses sur un fond grisfttre. Elle avait ses beaux cheveux cendrés en désordre sous un petit bonnet, chillbnné pendant son sommeil, un petit bonnet en percale et à ruches qu'elle s'était fait elle-même. Do chaque côté des tempes il passait des boucles échappées do leurs pri[)illottes en papier gris. Derrière la tête, une grosso natio aplatie pendait déroulée. La blancheur excessive do sa figure trahiss.iit une de ces horribles maladies de jeune fille à laquelle la médecine a donné le nom gracieux de chlorone, et qui prive le corps de .ses couleurs naturelles, qui trouble l'appiUit et annonce de grands désordre dans l'orgnnism<>. Ce ton de cire existait dans toul(! la carnation. En cou et les épaules expliquaient par jeur pùleur d'herbe étiolée la maigreur des bras jetés en avant et croisés. Les pieds de Pierrette paraissaient amollis, nrtioindris par la maladie. Sa chemise ne tombait qu'à mi jambe et laissait voir des nerfs fatigués, des veines bliuuUres, une carnation a[)pauvrio. Le froid qui l'alteignitlui rendit les lèvres d'un beiiu violet. Le triste sourire (jui tira les coins do sa bouche assez délicato montra des dents d'un ivoire fin et d'une forme meiuie, do jolies dents transparentes qui s'accordaient avec, ses on^lles fines, avec son nez un peu pointu mais élég.inl, avec la coupe de son visiigo (jui, malgré .sa parfaite rondeur, était mignonne. Toute l'animation do co charmant viwige 80 trouvait dans des yeux dont l'iris, couleur tnlmc d'Espngno et niéliingé de [loints noirs, brillait par dr.s nv JleLs d'or autour d'une priMidle profonde (4 vive. Pierrette avait dû être gaie, elle était triste. Sa g^îlé perdue existait encore dans la vivarjlé desuunlours do WvW, dans la grAcu ingénue de son Iront et cinrm les mt'iilats do son menton court. Ses longs cils mi iletvHiiKiiint eominn des pinccioix sur SON pommeltos alténics par la soiiIVranco. |.ii blanc, prudiguti outre mesure, rendait il'uilleurs les lignes et lis délads do la pliysioiioinlu très purs. I.'onuhe l'-iait un petit chef.d'<r>uvre di' sculidure : vous eiissii'z dit du marbre. Pierrelle suuIVriiil de bien des manières. Aussi peul-étro voulen-vous son hisloire ? la voici.
I,fl mère dii l'icrrclle clnit une domoiseljn AulTray, de Provins, Mpur consanguine do miidiime llogron, mèro des
possesseurs nelui'ls de ci Un liinisoil.
Marié d'abord îi dix-liuit ans, monsieur Aull'rny avait contrnrlé vers soixanle-tieiif ans un scK'ond mariage. |)o son premier lit, t'ijiil issun une llll<! unique assez laide, cl mariée dès l'rtiço ilo seize ans h un aubergiste de Provins nommé ilo^ron.
!)!• son second lit, je brmhommo Aiifl'ray eut encore une fille, mais ch.irmanle. AIukI, pur un elVi'l assez bi/nrre, il y eut Une énorme dilVcrerice d'il^'e cnire les rIeuK lllles ih» inunsiour Aulliay : cflllo du premier lit Arail r.lnt|UaiUo
ans quand celle du second naissait. Lorsque son vieux pèro lui donnait une sœur, madame Rogron avait deux enfans majeurs.
A dix-huit ans, la fille du vieillard amoureux fut mariée selon son inclination à un officier bçeton nommé Lorrain, capitaine dans la Garde impériale. L'amour rend souvent ambitieux. Le capitaine, qui voulut devenir promptemcnt colonel, passa dans la Ligne. Pendant que le chef de bataillon et sa femme, assez heureux de la pension à eux faite par monsieur et madame Auffray, brillaient à Paris ou couraient en Allemagne au gré des batailles et des paix impériales, le vieil Auffray, ancien épicier de Provins, mourut à quatre-vingt huit ans, sans avoir eu le temps de faire aucune disposition testamentaire. La succession du bonhomme fut si bien manreuvrée par l'ancien aubergiste et par sa femme, qu'ils en absorbèrent la plus grande partie, et ne laissèrent h la veuve du bonhomme Auffray quo la maison du défunt sur la petite place et quelques arpens de terre. Cette veuve, mère de la petite madame Lorrain, n'avait à la mort de son mari qtie trente-huit ans. Comme beaucoup de veuves, elle eut l'idée malsaine de se remarier. Elle vendit à sa belle-fille, la vieille madame Rogron, les terres et la maison qu'elle avait gagnées en vertu de son contrat de mariage, afin de pouvoir épouser un jeune médecin nommé Néraud, qui lui dévora sa fortune. Elle mourut do chagrin et dans la misère deux ans après.
La part qui aurait pu revenir à madame Lorrain dans la succession Auft'rny disparut df)nc en grande partie, et so réduisit à environ huit mille francs. Lo major Lorrain mourut sur le champ d'honneur à Xlontereau, laissant sa veuve chargée, à vingt et un ans, d'une petite fille de quatorze mois, sans autre fortune quo la pension à Inquelle elle avait droit et la succession à venir do monsieur et madame Lorrain, détaillans à Pon-Hoël, bourg vendéen situé iWns le pays appelé le Marais. Ces Lorrain, père et mère de l'officier mort, grand-père et grand'mère paternels de Pierrett Lorrain, vendaient le bois ni'cessnire aux constructions, des ardoises, des tuiles, des faîtières, des tuyaux, etc. Leur commerce, soit incapacité, soit malheur, allait mal et leur fournissait à peine de (juoi vivre. La faillite de la célèbre maison Collinet de Nantes, causée |iar les événemens df) 18H, qui produisirent une b.-j^sse subite dans les denrées coloniales, venait tie leur enlever vingt-i|uatre mille francs qu'ils y avaient déposés. Aussi leur belle-fille fut-elle bien reçue. La veuve du major apportm't une pension de huit cent francs, somme énormo .'i Pen-IInël. les huit milln francs qui» son beau-frère et sa so'iir Hogron lui envoyèrent après mille fiinnalilés entraînées par l'éloignenient, elle les confia aux Lorrain, en prenant toutefois une hypothèque sur une (lelitn mais<m ((u'ils possédaient à Nantes, loui'"*) cent écus, et qui valait à peine dix mille francs.
Madame Lorrain la jeune mourut trois fins après le second et fatal mariage de sa mère, en fRlî>, presque en niOiue temps qu'elle. L'cnliinl du \ ieil Aull'iny et de •'a jemm épouse était frêle, (lelite et miililigre : l'air liumicle du Mnrnis lui fut contraire. La famille de sou mari lui persuada pour la garder ipie, dans aucun autre indroit du moiidi', elle ne Iniuvernit un pays plus sain ni plus asrri'vrble (|ue le Marais, li''moiii des explojis de Cli.ircHe. Elle fut si bien dorlotée, soignée, caioh'e, que celle mort fil le plus grand hoiiiieiir aux Lorrain. Quelques [lersonnes prideiideiit que Drigaut, un ancien Vendéen, un de ces luuiinies de fer qui avaii'iit servi sous Charelle, sous Mercier, sous le marquis do Monlauran el soun |i< haroii du Ciuénic dans jes guerres cfuilre la llépiililiqiie, l'Iait pour beaucoup dans la n'slmialion de madame Lorrain la jeune. S'il en fut ainsi, certes ce sernil d'une rtme exccisivemeiil aimnnte cl di'voïK^e. Tout l'cn-lloel voyait d'ailleurs llrigaul, nommé respeclueu>-enienl h imijiir, grade cpi'il avait eu dans les armées calholiques, passant ses jiuirnées et ses soirées dans la salle auprèn de la veuve du major impt-rial. Vers les derniers temps, le curé de l'en-lloèl s'était (>ermis quelques repre"îenliilions à la vieille dame Ixurain : il l'avait priéo de dérider sa bclle-filhi A é(>ou.ser nrigaul, en pnn
DE DALZAC.
meltant de faire nommer le major juge de paix du canton de Pen-Hoël par la protection du vicomte de Kergarouët- La mort de la pauvre jeune femme rendit la proposition inutile. Pierrette resta chez ses grands-parens, qui lui devaient quatre cents Irancs d'intérSt par an, naturellf'ment appliqués à son entretien. Ces vieilles gens, de plus en plus impropres au commerce, eurent un concurrent actif et ingénieux contre lequel ils disaient des injures sans rien tenter pour se défendre. Le major, leur conseil et Ipur ami, mourut six mois après son amie, peut-être de douleur et peut-être de ses blessures : il en avait reçu vingt-sept. En bon commerçant, le mauvais voisin voulut ruiner ses adversaires afin d'éteindre toute concurrence. Il fit prêter de l'argent aux Lorrain sur leur signature, en prévoyant qu'ils ne pourraient rembourser, et les força dans leurs vieux jours à déposer leur bilan. L'hypothèque de Pierrette fut primée par l'hypothèque légale de sa grand'mère, qui s'en tint à ses droits pour conserver un morceau de pain à son mari. La maison de Nantes fut vendue neuf mille cinq cents francs, et il y eut pour quinze cents francs de frais. Les huit mille francs restant revinrent à madame Lorrain, qui les plaça sur hypothèque afin de pouvoir vivre à Nantes dans une espère de béguinage .semblable à celui deSaintc- Périne de Paris et nommé Saint-.Iacques, où ces deux vieillards eurent le vivreet le couvert moyennant une modique pension. Dans l'impossibilité de garder avec eux leur petite- Clle ruinée, les vieux Lorrain se souvinrent de son oncle et de sa tante Rogron, auxquels ils écrivirent. Les Rogron de Provins étaient morts. La lettre des Lorrain aux Rogron semblait donc devoir être perdue. Mais, si quelque chose ici-bas peut suppléer la Provi<ience, n'est-ce pas la Poste aux lettres? L'esprit de la Poste, incomparablement audessus de l'esprit public, qui ne rapporte pas d'ailleurs autant, dépasse en invention l'esprit des plus habiles romanciers. Quand la Poste possède une lettre, valant pour elle de trois à dix sous, sans trouver immédiatement celui ou celle à qui elle doit la remettre, elledéploii' une sollicitudes financière dont l'analogue no se rencontre que chez les créanciers les plus intrépides. La Poste va, vient, furetto dans les 86 départemens. Les difficultés surexcitent le génie des employés, qui .souvent sont des gens de lettres, et qui se mettent alors à la recherche do l'Inconnu avec l'ardeur des mathématiciens du Bureau des Longitudes : ils fouillent tout le royaume. A la moindre lueur d'espérance, les bureaux de Paris se remettent en mouvement. Souvent il vous arrive de rester stu[)éfait en reconnaissant les gribouillages qui zèbrent le dos et le venire do la lettre, glorieuses attestations de la persistance administrative avec laquelle la Poste s'est remuée. Si un homme entreprenait ce que la Postc> vient d'aceom[)lir, il aurait [lerdu dix mille Irancs en voyages, en temps, en argent, pour recouvrer douzo .sous. L'i Poste a di-ciiiément encons plus d'esprit qu'elle n'en porte. La lettre des Lorrain, adressée Ji mon- .sieur Rogron de Provins, décédé de|)uis une année, fut envoyée par la Poste .'i monsieur Rogron, son fils, mercier, rue Saint-Dr-nii, h Paris. Hn ceci éilnt(s l'esprit de la Poste. Un héritier est toujours plus ou moins tourmenté d(! savoir s'il a bien tout ramassé d'une succession, s'il n'a pas oublié des créances ou des guenilles. Le Fisc devine tout, mémo Ir's e.'irnclères. Uno lettre adressée au vii'ux Uogron de Provins mort devait plipier la curiosité do Rogron fils, h Paris, ou de mademoiselle Hoi^ron, sa sœur, sos héritiers. Aussi le Fisc eut-il sessoix.uite centimes.
(/•s Rogron, vers le-ipiels les vieux Lorrain, au clésespoir de .se w'pan-r de leur |ieiile-fil|e, tendaienl des mains sup- [ilianles, (levaient donc Aire les arbitres de la deslliK'i' de Pierrelli? Lorrain. Il eut alors indispensiible iTexplicpu-r l(!urs antc'cédens et leur caractère.
Le |)^re Rogron, cet aubergiste do Provins ii qui le vieil Auffray aviut donné la tille dc! son premier lit, ('tail un per- «onnage h Hifure enll.immée, h ne/, veineux, et sur les jouex duquel llac.chun avait appliqué* ses paiiifires rougis r| bulbeux. Quoique gros, court et ventripotent, h jambes gra.sses ut à mains épaissi-s, il était doué do la ilnuui) di^s
aubergistes de Suisse, auxquels il ressemblait. Sa figure représentait vaguement un vaste vignoble grêlé. Certes, il n'était pas beau, mais sa femme lui ressemblait. Jamais couple ne fut mieux assorti. Rogron aimait la bonne chère et à se faire servir par de jolies filles. Il appartenait à la secte dos égoïstes dont l'allure est brutale, qui s'adonnent à leurs vices et font leurs volontés à la face d'Israël. Avide, intéressé, peu délicat, obligé de pourvoir à ses fantaisies, il mangea ses gains jusqu'au jour où les dents lui manquèrent. L'avarice resta. Sur ses vieux jours, il vendit son auberge, ramassa, comme on l'a vu, presque tonte la'succession de son beau-père, et se refira dans la petite maison de la place, achetée pour un morceau de pain à la veuve du père Autïray, la grand'mère de Pierrette. Rogron et sa femme possédaient environ deux mille francs de rente, provenant de la location de vingt-sept pièces de terre situées autour de Provins, et les intérêts du prix de leur auberge, vendue vingt mille francs. La maison du bonhomme Auffray, quoique en fort mauvais état, fut habitée telle quelle par ces anciens aubergistes qui se gardèrent, comme de la peste, d'y toucher : les vieux rats aiment les lézardes et les ruines. L'ancien aubergiste, qui prit goût au Jardinage, employa ses économies h l'augmentation du jardin: il le poussa jusqu'au bord de la rivière, il en fit un carré long, encaissé entre deux murailles et terminé par un empierrement où la nature aquatique, abandonnée à elle-même déployait les richesses de sa Flore. Au début de leur mariage, ces Rogron avaient eu, de deux en deux ans, une fille et un fils : tout dégénère, leurs enfans furent affreux. Mis en nourrice à la campagne et à bas prix, ces malheureux enfans revinrent avec l'horrible éducation du village, ayant crié longtemps et souvent après le sein do leur nourrice qui allait aux champs, et qui, pendant ce temps, les enfermait dans une de ces chambres noires, humides et basses qui servent d'habitation au paysan français. A ce métier, les traits do ces enfans grossirent, leur voix s'altéra ; ils flattèrent médiocrement l'amour-propro de la mère, qui tenta de les corriger de leurs mauvaises habitudes par une rigueur que celle du père convertissait en tendresse. On les laissa courailler dans les cours, écuries et dépendances de l'auberge, ou trotter par la ville; on les foueltait (piel(]iier(iis; (pielquelois on les envoyait chez leur grand-père AullVay, qui les aimait très peu. Cette injustice fut une des raisons qui encouragèrent les Rogron à se faire uno largo part dans la succession de ce t'îe^a; .«ce'Wrat. Cependant le père Rogron mit son fils à l'école, il lui acheta un homme, un do ses charretiers, afin de le saaver do la Réi|uisition. Dès que sa fille Sylvie eut treize ans, il la dirigea sur Paris en qualité d'apprentie dans une maison do commerce. Deux ans après, il expédia son fils Jén^mol)(U)is par la môme voie. Quand ses amis, sos compères les rouliers ou ses habitués lui demandaient ce qu'il comptait faire de ses enfans, le pèro Rogron expliquait .son système avec une brièveté qui avait, sur celui do la plupart dos pères, le mérite do la franchise.
— Quand ils seront en Age de me comprendre, jo leur donnerai un coup de pied, vous savez oùî on leur disant : « Va faire fortune I » répondait-il en buvant ou s'nssuyant l(vs lèvres du revers de sa main. Puis il reganlait .son inlerloculeuren clignant les yeux d'un air fin : — lié! Iiél ils ne .sont pas plus bêtes (|ue moi, ajoutait-il. Mon pèro m'a donné trois coufis de pied, jo ne leur en donnerai ipi'un; il m'a mis un louis dans la main, jo leur en niellrai dix : ils seront donc, [ilus heureux qu(< moi. Voilfi la bonne niaiiii're. lUi bien ! après moi, ci" qui restera, restera ; les nolaires sauront bien le leur trouver. Ce serait drAle de .so gêner pour .ses enraiis?... Les miens me doivent la vie, jo les al nourris, jo ne leur dem.iiide rien; ils ne sont pas quittes, eh I voisin 'f J'ai commencé par être charretier, et ça ne m'a pas eiiipêclié d'épouser la fille ù co vieux .scélérat do père Aufiray I
Sylvie Hogroii fut envoyé'e h cent éciis do pension en ap- |irenlissag(^ rue Saint-Denis, chez des négocians ni's h Provins. Deux ans après, elle était au pair : si olle no gagnait
PIERRETTE
rien, ses parens ne payaient plus rien pour son logis et pour sa nourriture. Voilà ce qu'on appelle cire au pair, rue Saint-Denis. Deux ans après, pendant lesquels sa mère lui envoya cent francs pour son entretien, Sylvie eut cent écus d'appointemens. Ainsi, dès l'âge de dix-neuf ans, mademoiselle Sylvie Rogron obtint son indépendance. A vingt ans» elle était la seconde demoiselle de la maison Julliard, mar" chand de soie en botte, au Ver-Chinois, rue Saint-Denis. L'histoire de la sœur fut celle du frère. Le petit Jérôme- Denis Rogron entra chez un des plus forts marchands merciers de la rue Saint-Denis, la maison Guépin, aux Trois- Quenouilles. Si à vingt et un ans Sylvie était première demoiselle à mille francs d'appointemens, JérùmeDeiiis, mieux servi par les circonstances, se trouvait à dix-huit ans premier commis à douze cents francs, chez les Guépin, autres Provinois. Le frère et la sœur se voyaient tous les dimanches et les jours de fête; ils les passaient en divertissemcus économiques, ils dînaient hors Paris, ils allaient voir Saint-Cloud, Meudon, Belleville, Vinccnnes. Vers la fin de l'année 1815, ils réunirent leurs capitaux amassés ?i la sueur do leurs fronts, environ vingt mille francs, et achi^lèrenl de madame Guonée lo célèbre fonds de la Sœur-de-FamiUe, une «les plus fortes maisons de détail en mercerie. La sœur tint la Misse, lo comptoir et les écritures. Le frère fut à la fois le maître et le premier commis, comme Sylvie fut [icndant quelcpio temps sa prnprn première demoiselle. Kn 1821, après cinq ans d'exploitation, la concurrenci) devint si vive et si animoo dans la mercerie, que le Irère et la sœur avaient à peine pu solder leur fonds et soutenir sa vieille réputation. Quoique Sylvie- Rogron n'eût alors que quarante ans, sa Ijiidcur, ses travaux constans et un certain air rechigné que lui donnait la disposition doses traits autant que les soucis, la faisaient ressembler à une femme de cin(|uante ans. A trenle-huit ans, Jérôme-Denis Rogron offrait la physionomie la plus niajse que jamais un comptoir ait présentée à des chalands. Son front écrasé, déprimé par la faligu(>, était marqué do trois sillons arides. Ses petits cheveux gris, coupés ras, exprimaient l'iiidétinissable slupidilé des animaux à sang froid. Le regard do ses yeux bleuAlres ne jetait ni flamme ni pensée. Sa figure ronde et plate n'excitait aucune sympathie et n'amenait m<>mo pas lo rire sur les lèvres do ceux qui .se livrent à l'e.xamen des variétés du Parisien : elle attristait. Enfin s'il était, comme son père, gros et court, ses form''s, dénuées du brutal embonpoint do l'aubergiste, accusaient dans les moindres détails un afl'aisseme!it ridicule. La coloration excessive de son père était remplacée chez lui par la flisque lividité particulière aux gens qui vivent en des arrière-boutiques sans air, dansd(vs cabanes grilléc^s appelées Caisses, toujours pliant (^t dépliant du fil, payant ou recevant, h.ircclant des commis ou répétant les mêmes choses aux rlialaiids. Le peu d'espril du frère et de la sceur avait éti; entièrement absorbé par l'onlenle de leur commerce, par !<! Doit et Avoir, par la ronnaissjmrn des lois spéciales el des usa;;çes de la (ilaco de Paris. Le lil, les alKuilles, les rubans, les éfiiiigles, les boulons, les fiiurnilures de tailleur, enfin, rimnieiise ipi.inlilé d'articles qui roinposeul la mercerie parisienne, avaient employé leur ini^mone. Les lettres h écrirez et à répondre, le» (aclures, les iiiveidaires, avaient pris louin leur cnjiacilé. V.n dehors de leur partie, ils ne savaient absolument rien, ils Ignoraient même Paris Pour eux, Paris était ipiel- (|ue chose iri'lalé' autour lie la rue Saint-Denis. Leurrarnclère ('•Iroit avait eu pour chatup leur lioi;ti(|ue. Ils savaient adiniralilenurit Irarnsser liurs eonuiiis, leurs demoiselles, et les trouver en laule. Leur bonln iir consislail k voir toutes les mains agiti'-es commis des pattes de snuris .sur les comptoirs, maniant la manliandise ou orcupi'es A replier les articles. Quand ils (>ntendaienl sept ou lunt voix de denu)ise|les cl de jeinies gens d(';;lnlKint li's phrases COnsacM'i's par lesquelles les commis n-pondent aux oh- .servalioiis des acheleurs, la journée l'Iail belle, il (aisail benul Quand lo bleu de réther avivait .'i Paris, (juand les Purisien» so prouH'naient en nn s'occiquiiil que de la mer-
cerie qu'ils portaient : — Mauvais temps pour la vente'I disait l'imbécile patron. La grande science qui rendait Rogron l'objet de l'admiration des apprentis était son art de ficeler, déficeler, reficclcr et confectionner un paquet. Rogron pouvait faire un paquet et regarder ce qui se passait dans la rue ou surveiller son magasin dans toute sa profondeur, il avait tout vu quand en le présentant à la pratique il disait : — Voilà, madame; ne vous faut-il rien d'autre? Sans sa sœur, ce crétin eût été ruiné. Sylvieavait du bon sens et lo génie de la vente. Elle dirigeait son frère dans ses achats en fabrique et l'envoyait sans pitié jusqu'au fond de la France pour y trouver un sou de bénéfice sur un article. La finesse que possède plus ou moins toute femme n'étant pas au service do son conir, elle l'avait portée dans la spéculation. Un fonds à payer 1 cette pensée était le piston qui faisait jouer cette machine et lui communiquait une épouvantable activité. Rogron était resté premier conmiis, il ne comprenait pas l'cnsemb'e de ses affaires : l'intérêt personnel, le plus grand véhicule de l'esprit, ne lui avait pas fait faire un pas. 11 restait souvent ébahi quand sa so'ur ordonnait de vendre un article à perte, en prévoyant la fin de sa mode; et plus lard il admirait niaisement sa sœur Sylvie. Il ne raisonnait ni bien ni mal, il étriit incapable de raisonnement; mais il avait la raison de se subordonner à sa sœur, et il se subordonnait par une considération prise en dehors du commerce : — Elle est mon aînée, disait-il. Peut-être une vie constamment solitaire, réduite à la satisfaction des besoins, dénuée d'argent et de plaisirs pendant la jeunesse, expliquerait-cllo aux physiologistes et aux penseurs la brute expression do ce visage, la faiblesse de cerveau, l'altitude niaise déco mercier. Sa sonir l'avait constamment empêché de se marier, en craignant peut-être do perdre son influence dans la maison, en voyant une cause do dépense et de ruino dans une femme infailliblement plus jeune et sans aucun dout(? moins laide (|u'elle.
La bêtise a <leux manières d'être : elle se tait ou elle parle. La bêtise nmetle est supportable, mais la bêlise do Rogron était parleuse. Ce détaillant avait pris l'habitude do Kourmandcr ses commis, do leur expliquer les minuties du conmierce delà mercerie en demi-f,'ros, en les ornant des plates plaisanteries (]ui constituent le 6r/^o«<des boulipues. Ce mot, (]ui désignait autrefois l'esprit de reparlie sti-n-otypée, a été détrôni- [lar le mot soldatesque de hlai/nc. Rogron forcément écouté par un petit monde doniesliipie, Rogron content de lui-même, avait fini par se faire unn phraséoloKio à lui. ('.e bavard se croyait orateur. La mVessilé d'expliiiuer aux fhalan<is ce qu'ils veulent, de sonder leurs d('sirs, de leur donner envie do ce qu'ils ne veulent pas, d(>lie la langue du détaillant, ("o petit commerçant finit par avoir la (acuité de di'biler des phrases oii les mots ne pn'sentent aucune idée et qui ont du .Hiccès. Enfin, il explKpie aux chalandsdes procédés peu connus; de là. lui vient je nn sais ipielle supériorité niomeulanée sur sa |iralique; mais une fois sorti des mille et une exjilicat ons que nécessitent ses mille et im articles, il est, relalivonieut à la peu'^ée, roniino un poisson sur la paille el nu soleil.
Ro^Ton el Sylvie, ces deux niécnni(|iies suhreplicemeni bafitis(TS, n'avaient, ni en germe ni en aciion. les senlimensqui donnent au co'ur sa vii- profire. Aussi ces lieux natures ('■taienl-elles exiessiTcnienl filandreuses et sèches endiiri ii's par le Ir.ivail. par les privations, par le souvenir de leurs douleurs pendant un long el rude ap[)reulissage. Ni l'un ni l'aulre ils ne plaignaient aucun malheur. Ilsi'IaienI non pas implacables, mais intraitables A l'égnnl lies ^'ens end)arrass(Vs. Pour eux, la vertu, l'honneur, la loyauté, lousies senliiueiis humains consistaient à layer régulièrement ses l)illels. Tracassiers, .s.ins ,luie (<l d'une iVonomie sordide, le Irère et la «-œur ioni^s'iienl d'une liorriblo réputation dansleconunerce delà rue Sain tOi nis. Sans leurs relalionsavec Provins, ofi ils all.iii'iil trois Ibis | ar anaux époques où ils pouvaient lernier leur bouliqu" pendant deux ou trois jours, ils eussent manqué de (oinniisel d«
DE BALZAC
filles de boutique. Mais le p&re Rogron expédiait à ses cnlans tous les malheureux voués au commerce par leurs parons, il faisait pour eux la traite des apprentis et des apprenties dans Provins, où il vantait par vanité la fortune de ses onfans. Chacun, appâté par la perspective do savoir sa fîllo ou son fils bien instruit et bien surveillé, par la chance de le voir succédant un jour aux fih Rngron, envoyait l'enfant, qui le gênait au logis, dans une maison tenue par ces deux célibataires. Mais dès que l'apprenti et l'apprentie à cent écus de pension trouvaient moyen de quitter cette galère, ils s'enfuyaient avec un bonheur qui accroissait la terrible célébrité des Rogron. L'infatigable aubersisie leur découvrait toujours de nouvelles victimes. Depuis l'âge de (]uinze ans, Sylvie Rogron, habituée à se grimer pour la vente, avait deux masques : la physionomie aimable de la vendeuse, et la physionomie naturelle aux vieilles filles ratatinées. Sa physionomie acquise était d'une mimique merveilleuse : en elle tout souriait, sa voix devenue douce et pateline jetait un charme commercial à la pratique. Sa vraie figure était celle qui s'est montrée entre les deux per^iennes entre-bâillées, elle eût fait fuir le plus déterminé des cosaques de 1815, qui cependant aimaient toute espèce de Françaises.
Quand la lettre A>s Lorrain arriva, les Rogron, en deuil de leur père, avaient hérité de la maison à peu près volée à la çrand'mère de Pierrette, puis des terres acquises par l'ancien aubergiste; enfip de certains capitaux provenus de prêts usuraires hypothéqués sur des acquisitions faites par des paysans que le vieil ivTogne espérait exproprier. Li'ur inventaire annuel venait d'être terminé. Le fonds de la Sa-ur-de Famille était payé. Les Rogron possédaient environ soixante mille francs de marchandises en magasin, une quarantaine de mille francs en caisse ou dans le portefeuille, et la valeur de leur fonds. Assis sur la banquette en velours d'Ulrecht vert raj'é do bandes unies, et plaquée dans une niche carrée derrière le comptoir, en face duquel se trouvait un comptoir semblable pour leur première demoiselle, le frère et la so'ur se consultaient sur leurs intentions. Tout marchand aspirera la bourgeoisie. En réalisant leur fonds de commerce, le frère et la soeur devaient avoir environ cent ciiKiuante mille francs, sans comprendre la succession patcrni'lle. V.n plaçant sur le Gran t-Livre les capitaux disponibles, chacun d'eux aurait tniis ou quatre mille livres de renies, même en destinant è I re^slauralion de la maison paternelle la valeur de leur fonds (|(ii li'ur serait [layé sans doute à ternie. Ils pouvaient donc aller vivre ensemble i'i Provins dans une maison h eux. Leur preniièrf^ diTuniselle était la fille d'un riche fermier de Dontwmarie, char^!('' de neuf eiilans ; il avait Ad li's pourvoir chacun d'un l'Iat, car .sa fortune, divisée en neuf parts, était [icu de rhosi' pour chacun d'(>ux. V.n cinq années, ce fermier avait penlu sept de .ses eufans, cette preintèro deirioisi'lle était donc devenue un être si inléres.sar.t, i|ue Rogron avait tenté, mais inutili-ment, d'en faire sa femme. Celti^ deiiioisillc manifestait pour Son patron iine aversion qui di'coneerlait toute maiioMivre. [l'ailleurs ni.idemoiselle Sylvie s'y préliiil peu, s'oppos.iit mémo au mariage do .son frère, et voulait l'aire leur successeur d'une (llle si rusée. Kilo ajournait le mariage do Rogron après leur étal)lis.sem(^nl h Provins.
pervmiie. parmi les passans, ne pi ul comprendre je moliile des (•,xi%tenc,es cryplogamiquc^s de certains l)outii|niers; on les reg.ird'', on .se ili-rnandc! : — De quoi , [lourijuoi vivenl-ilhî iiiK! deviennent-ils? d'où vi(Miiient-ils? on .so perd dan» le» riens en voulant se le.s (■xpli(pier. Pour dérouvrir le (leu ilir poésie qui ({ermo dans Ces tôles et vivilli! ceH exisleiiies, il est iM'cessaire d<! les creuser ; mais on n hietilrtt trouve'' le tuf sur leipiel tout repos(\ Le liouliipiier parisien se nourrit d'une espérance jilus ou moins réali-Mible elsiinit laquelle il périrait évideminenl : celui-ci rêve de l)/ltirou d a.|lninl^trer un tlié,1lre, celiii-l.'i tend aux honneurs de la nidirie ; (ej n .sa inalson de cami>a^'iie à trois Iji'iie.s de ['urin, un soi-rJisiÉiil pure où il plante ilritalues en pifiiro colorié, où il di.sposc des Jets d'eau i|iii
ressemblent à un bout do fil, et où il dépense des sommes folles; tel autre rêve les commandemens supérieurs de la garde nationale. Provins, ce paradis terrestre, excitait chez les deux merciers le fanatisme que toutes les jolies villes de France inspirent à leurs habitans. Disons-le à la gloire do la Champagne : cet amour est légitime. Provins, une des plus charmantes villes do France, rivalise le Frangistan et la vallée do Cachemire; non-seulement elle contient ta poésie de Saadi, l'Homère de la Perse, mais encore elle offre des vertus pharmaceutiques à la science médicale. Des Croisés rapportèrent les roses do Jéricho dans cette délicieuse vallée, où, par hasard, elles prirent des qualités nouvelles, sans rien perdre do leurs couleurs. Provins n'est pas seulement la Perso française, elle pourrait encore être Bade, Aix, Bath : elle a des eaux ! Voici le pay.sage revu d'année en année, qui, do temps en temps, apparaissait aux deux merciers sur le pavé boueux de la rue Saint-Denis.
Après avoir traversé les piailles grises qui se trouvent entre La Ferté-Gaucher et Provins, vrai désert, mais productif, un désert de froment, vous parvenez à une colline. Tout à coup vous voyez à vos pi( ds une ville arrosée par doux rivières : au bas du rocher s'étale une vallée verte, pleine de lignes heureuses, d'horizons fuyans. Si vous venez de Paris, vous prenez Provins en long, vous avez cetto éternelle grande roule de France, qui passe au bas de la côte en la tranchant, et douée de son aveugle, de sesmendians, lesquels vous accompagnent de leurs voix lamentables quand vous vous avisez d'exaftiitier ce pittoresque pays inattendu. Si vous venez do Troyes, vous entrez par le pays plat. Le château, la vieille ville et ses anciens remparts .sont étages sur la colline. La jeune ville s'étale en ba'S. 11 y a le haut et le bas Provins : d'abord, une ville aérée, à rues rapides, i'i beaux aspects, environnée de chemins creux, ravinés, meublés de noyers, et qui criblent de leurs vastes ornières la vivo arête de la colline; ville silencieuse, proprette, .solennelle, dominée par les ruines impo.santes du château; puis une ville à moulins, arrosée par la Youizie et le Durlain, deux rivières de Brie, menues, lentes et profondes ; une ville d'auberges, do commerce, do bourgeois retirés, sillonnée par les diligences, par les calèches et le roulage. Ces deux villes ou cette ville, avec .ses souvenirs hislori(pies, la mélancolie? do ses ruines, la gaîté de sa vallée, .ses délicieuses ravines pleines de haies échevelées et de fleurs, .sa rivière crénelée d(? jardins, ctcito si bien l'amour do ses enfans, ([u'ils se conduisent comme les Auvergnats, les Savoyards et les Français : .s'ils sortent de Provins pour aller chercher fortune, ils y reviennent toujours. Lo proverbe : Mourir au gîte, fait pour les lapins et les gens fidèles, semble être la devise des Provinois.
Aus.si les deux Rogron ne pensaient-ils qu'à leur cher Provins I En vendant du fil, le frère revoyait la haute villi'. Fn onta.ssant des papiers chargés de boulons, il contem(ilait la vallée, lin roulant ou déroulant du padoux, il suivait le cours brillant des rivières. Fn regardant .ses casiers, il remontait les chemins creux où jadis il fuyait la colèn» (le son père pour venir y manger des noix, y gober des milrons. La petite [ilaco de Provins occupait surtout sa pensi'c : il songeait h eiiihellir sa maison, il rêvait ft la façade (|ii'il y viiulait recoiistruin», aux chambres, au .salon, h la .s.die de billard, à la salle à manger et au jardin potager dont il faisait un jardin anglais avec boulingrins, grottes, jets d'eau, statues, etc. Les chanibrivs où dorniaienl le frère et la .soutr au deuxième de la maison à trois ( roiséivs et 5 six étages, haute et jaune coinino il y en a tant rue Saint-Denis, étaient sans autre mobilier, (jui^ le sirii'l nécessaire; mais personne ù Paris ne [lossédait un plus riche moliilier que Ce mercier. Quand il allait par la ville, il restait dans l'attitude^ des teriakis, ri'gardant les beaux meubles exposés, examinant les dntperies dont il enipbssail sa inai.son. Au retour, il di.sail U sa .^eur : — .lai vu dans telle bouliipie tel iiieiiblo de .salon ipil nous irait bien I Le lendi'niain il
PIERRETTE
en acliclait un autre, et toujours ! Il regorgeait le mois 'courant les meubles du mois dernier. Le budget n'aurait pas payé ses remaniemens d'architecture : il voulait tout, et donnait toujours la préférence aux dernières inventions. Quand il contemplait les balcons des maisons nouvellement construites, quand il étudiait les timides essais de l'ornementation extérieure, il trouvait les moulures, les sculptures, les dessins déplacés. — Ah ! se disait-il, ces belles choses feraient bien mieux à Provins que là ! Lorsqu'il ruminait son déjeuner sur lo pas de sa porte, adossé h sa devanture, l'œil hébété, le mercier voyait une maison fantastique dorée par le soleil do son rôvo ; il se promenait dans son jardin, il y écoutait son jet d'eau retombant en perles brillantes sur une table ronde en pierre do liais. Il jouait à son billard, il plantait des fleurs ! Si sa sœur était la plume à la main, réfléchissant et oubliant de gronder les commis, elle- se conlemplait recevant les bourgeois de Provins, elle se mirait ornée de bonnets merveil- \e\ij, dans les glaces de son salon. Le frère et la sœur commençaient à trouver l'atmosphère do la rue Saint-Denis malsaine; cU'odcur des boues de la Ilallo leur faisait désirer le parfum des roses de Provins. Ils avaient à la fois une nostalgie et une monomanie contrariées par la néressitéde vendre leurs derniers bouts de fil, leurs bobines de soie et leurs boutons. La terre promise de la vallée do Provins attirait d'autant plus ces Hébreux, qu'ils avaient réellement soulfert pendant longtemps et traversé, haletans, les déserts sablonneux de la Mercerie.
La lettre des Lorrain vint au mjlieu d'une méditation inspirée par ce bel avenir. Les merciers connaissaient à ■ peine leur cousine Pierrettiï Lorrain. L'afVuiro do la succession Auft'ray, traitée depuis longtemps par le vieil aubergiste, avait eu lieu pendant leur élablissement, et Uogron causiit très peu sur ses capilaux. Envoyés de bonne heure à Paris, le frère et la .so'ur se souvenaient h peine do leur tante Lorrain. Une heure de discussions généalogiques leur fut nécessaire pour se remémorer leur tante, lillo du second lit do leur grand-père AulIVay, sœur con- .snnguinc de leur mère. Ils retrouvèrent la mère de madame Lorrain dans madame Néraud, morte do chagrin. Ilsjugèri'iit alors que le second mariage do leur gratidpfcre avait ét(' pour eux une chose funeste; son résultat était lo partage de la succes-iion Aufl'ray entre les deux lits. Ils avaient d'ailleurs enti'ndu quelijues récriminations do leur père, toujours un peu goguenard et aubergiste. Les deux merciers examinèrent la lettre de Lorrain à travers ces souvenirs peu favorables à la cause de Pierrette. Se charger d'une or[tlieline, d'une fille, d'une cousine ijui, malgré tout, serait leur héritière en cas où ru l'un ni l'autre ne se marierait, il y avait là matière à discussion. La question fui étudiée sous toutes ses laces. D'abord ils n'avaient jamais vu Pierrette. Puis ce serait un (^nnui quo d'avoir une jeune (ill(! h garder. Ne prendraient iU pas des obligations avec elle? il srrait impossible de la renvoyer si elle ne leur roiivenult pas ; eiillu ne faudrait-il pas la marier? lU si llogron trouvait chaussure h son pieil parmi les héritières de Provins, ne valail-ll pas mieux ri'-erver toute leur fortune pour ses enfaws? Selon Sylvie, imio chaussure au pleil «le son Irère était utie llile hèle, riche et laide, qui s(Unisserall giiiiverniT par elle. Les deux niurch.uids se décnlèreiil ù refuser. Sylvie se chargi-a de la réponse. I.f courant des ull'aires fut assez considérable pour retarder celle IcMIre, (jui ne siinhlait pas urgi'ute, (•! il laquelle la vieille lllle ne peM^a plus dès cpii> hur première demoiselle (diisenlil h traiter du l'iuids ilc la Su urde-Fiimille. Sylvie Uogroii et sou hère parllrenl pmir l'roviiiH quatre ans avant le jour où la venue de Ihi-aut all.iil jili'r laut d inieiét dans la vie de pierri'tle. Miiilesu'iivre.H il(! ns deux pi'rsoimes en province exi,;eit| uni) elplicalion aussi n.-iccs^uire <|ue relie sur l'ur existence h Pnrit, car l'rovin.s no devait pa.i moins èlri; funeile à l'ierrelte qiii^ les aiilécédeu» couinieniaux de ses cousins.
yiiand le petit négociant venu de province h Paris rotoiirno de Pari» en province, il y riippnrle toujours quel-
ques idées ; puis il les perd dans les habitudes de la vie de province où il s'enfonce, et où ses velléités de rénovatiou s'abîment. De là, ces petits changemens lents, successifs, par lesquels Paris finit par égratigner la surface d''s villes départementale-, et qui marquent essentiellement la transition de l'cx-boutiquier au provincial renforcé. Cette transition constitue une véritable maladie. Aucun détaillant ne passe impunément de son bavardage continuel au silence, et de son activité parisienne à l'immobilité provinciale. Quand ces braves gens ont gagné quelque fortune, ils en dépensent une certaine partie à leur passion longtemps couvée, et y déversent les dernières oscillations d'un mouvement qui ne saurait s'arrêter à volonté. Ceux qui n'ont pas caressé d'idée fixe, voyagent, ou se jettent dans les occupations politiques de la municipalité. Ceux-ci vont à la chasse ou pèchent, tracassent leurs fermiers ou leurs locataires. Ceux-là deviennent usuriers comme le père Rogron, ou actionnaires comme tant d'inconnus. Le thème du frère et delà sœur, vous le connaissez : ils avaient à satisfaire leur royale fantaisie de manier la truelle, à se construire leur charmante maison. Celte idée fixe valut à la place du bas Provins la façade que venait d'examiner Brigaut, les distributions intéiieures do cette maison et son luxueux mobilier. L'entrepreneur no mil pas un clou sans consulter les Rogron, sans leur faire signer les dessins et les de\is, sans leur expliquer longuement, en détail, la nature de l'objet en discussion, où il se fabriquait, et ses dilVérens prix. Quant aux choses extraordinaires, elles avaient été employées chez monsieur Tiphaine, ou chez madame Julliard la jeune, ou chez monsieur Garceland, le maire. Une similitude quelconque avec un des riches bourgeois do Provins finissait toujours le combat à l'avantage de l'entrepreneur.
— Dumoinenloù monsieur Garceland a cela chez lui, mettez ! disait mademoiselle Rogron. Cela doit être bien, il a bon goflt.
— Sylvie, il nous propose des oves dans la corniche du corridor ?
— Vousa[)|)elez cela des oves?
— Oui, mademoiselle.
— Et pourquoi? quel singulier nom I je n'en ai jamais entendu parler.
— Mais vous en avez vu t
— Oui.
— Savez-vous le latin?
— Non.
— lié bien ! cela veut dire œufs, les oves sont des œufs.
— Comme vous Clés drôles, vous autres architectes ! s'éeriail Rogron. C'est sans doute poiu' cela que vous ne donnez pas vos coquilles I
— Peindrons-nous lo corridor? disait l'entrepreneur.
— Ma foi, non, s'écriait Sylvie , encore cinq cenis francs I
— Oh 1 lo salon et l'escalier sont trop jolis pour ne pas dé.ionr lecoiridor, disait l'eiilrepreueur. La petite muduiiie Le.souni a fait peindre le sien l'année dernlèr^^
■ — Cependant son nuiri, comme procuiour du rui, peut ne pas rester ii Provins,
— Oh I il sera quelqiK! jour président du tribunal, disait l'entrepreneur.
— lié bien 1 et ([ue faites vous donc alors de monsieur Tiphaine?
— Monsieur Tipji.iine, il a une jolie femme, Je ne sui< pas einbarrasst'; ilii lui : monsieur Tiphaine ira à Paris.
— l'i'iiiiJroiis-nous le corridor?
— Oui, les Usiiurd verront du niuins que nous les valons lueii 1 disait Rogron.
U'i première année i|u réiablissoiiieul des Rogron h Prii\iiis lui enlièreiiniil occupée pir ces délihéralioiis, pur h' plai.sir de von- Iruvailler les ouvrnis, par leséumnemeiis ol les enseiHUenieiisdo tout giiire qui en ré-ullujeul, l't par le» lenlaiives quo tirent le frère et la sœur pour so lier uveo les priucipule.H rmulllrs de Provins.
DE BALZAC
Les Rogron n'étaient jamais allés dans aucun monde, ils n'étaient pas sortis de leur boutique ; ils ne connaissaient absolument personne à Paris, ils avaient soif des plaisirs de la société. A leur retour, les émigrés retrouvèrent d'abord monsieur et madame JuUiard du Ver-Chinois avec leurs enfans et petits-enfans ; puis la famille des Guépin, ou mieux le clan des Guépin, dont le petitlils tenait encore les Trois-Quenouilles ; enfin madame Guénée qui leur avait vendu la Sœur-de-Famille, et dont les trois tilles étaient mariées à Provins. Ces trois grandes races, les JuUiard, les Guépin et les Guénée, s'étendaient dans la ville comme du chiendent sur une pelouse. Le maire, monsieur Garceland, était gendre de monsieur Guépin. Le curé, monsieur l'abbé Péroux, était le propre frère de madame JuUiard, qui était une Péroux. Le président du tribunal, monsieur Tipliaine, était le frère de madame Guénée, qui signe née Tiphaine.
La reine de la ville était la belle madame Tiphaine la jeune, la fille unique de madame Roguin, la riche lemme d'un ancien notaire de Paris, de qui l'on ne parlait jamais. Délicate, jolie et spirituelle, mariée en province exprès par sa mèreiiui ne la voulait point près d'elle et l'avait tirée de son pensionnat quelquesjours avant son mariage, Mélanie Roguin se considérait comme en exil à Provins, et s'y conduisait admirablement bien. Richement dotée, elle avait encore de belles espérances. Quant à monsieur Tiphaine, son vieux père avait fait à sa fille aînée, madame Guénée, de tels avancemens d'hoirie, qu'une terre de huit mille livres de rente, située à cinq lieues de Provins, devait revenir au président. Ainsi les Tiphaine, mariés avec vingt mille livres de rente, sans compter la place ni la maison du président, devaient un jour réunir vingt autres mille Jivres do rente. — Ils n'étaient pas malheureux, disait-on. La grande, la seule affaire de la belle madame Tiphaine était de faire nommer monsicurTiphaint; député. Ledéputé deviendrait juge à Paris; et du tribunal, elle se promettait de le faire monter promptement à la cour royale. Aussi ménageait-elle tous les amours-propres, s'edorç-iit-clle de plaire. Mais, chose plus difficile! elle y réussissait. Deux fois par semaine, elle recevait toute la bourgeoisie de Provins dans sa belle maison do l.i ville haute. Cette jeune femme de vingt-deux ans n'avait point encore fait un seul pas de clerc sur le terrain glissant où elle s'était placée. Elle .satisfaisait tous les amours-propres, caressait les dadas do chacun : grave avec les gens graves, jeimo fille avec Jes jeuues Allés, essentiellement mère avec les mères, gai(; avec les jeunes femmes et disposée à les servir, gracieuse pour tous; enlin une pcirle, un tré-or, l'orgueil de Provins. Elle n'en avait pas dit eiirore un mot, mais tous les électeurs do Provins altiiidaient que leur cher président eût l'Age recjuis pour le nommer. Chacun d'eux, sftr de ses talens, en faisait son homme, son protecteur. Ah 1 monsieur Tipli.iinc arriverait, il serait garde des sceaux, il .s'occuperait de l'ruvins I
Voici par qurls moyr'iis l'heureuse madame Tiphaine élail parvenue il régner sur la pcilite vilhs de i'roviiis. MadauK; Gu(''néi', so'ur de monsieur Tiphaine, après avoir marié an première fille «i monsiciur Lesourd, procureur du roi, la M-f()Ui\i'. h monsieur MartcncM- le médecin, la troisième b monsieur Aull'ray lenoluirc, avaitépousé en secondes not<!S monsieur Galardon, le receveur des conlribulious. MeMlnm(!s Lesourd, Martener, Aufl'niy et leur mère, madanu; (ial.irdon, virent dans le l'ri'siileiil 'l'jph.iini- l'honnue le plus riche et Ir' plus eapable de la liuiiille. Le procureur du roi, neveu par ullianci' de monsieur Tiph.iiiie, avait tout iiiU'rèl h pousstT son oiule <'i Paris pour devenir |)rési(lent il Provins. Aussi cesqualriMlames (madame Galardon adorait son frère,, formèreiit-elle-i une roiir /i madame Tiphaine, de qui elles pf-iiiient les avis et h's conseils en loiili^ chose. Monsieur Jullianl fils utiié, qui avait l'-pousi! la llll(t nnir|ue d'un riche fermier, se prit d'une belle passion, suhile, MU-rl'U'. et ilésinti'Tessi'e, pour la (iriKidenle, cet ange descendu dos ci(!ux parisiens. [j\ rusi'-u Mélunie, incapable (II! s'cmb'irrusser d'un JuUiard, très cnpablo de le inainlenir
à l'état d'Amadis et d'exploiter sa sottise, lui donna lecoi>seil d'entreprendre un journal auquel elle servît d'Égérie- Depuis deux ans, JuUiard, doublé de sa passion romantique, avait donc entrepris une feuille et une diligence publiques pour Provins. Le journal, appelé La T&vche, journal de Provins, contenait des articles littéraires, archéologiques et médicaux faits en famille. Les Annonces de l'arrondissemcMt [layaient les frais. Les abonnés, au nombre de deux cents, étaient le bénéfice. Il y paraissait des stances mélancoliques, incompréhensilbes en Brie, et adressées : «A Elle 11! » avec ces trois points. Ainsi le jeune ménage Julliard, qui chantait les mérites de madame Tiphaine, avait réuni le clan de JuUiard à celui des Guénée. Dès lors le salon du Président était naturellement devenu le premier de la ville. Le peu d'aristocratie qui se trouve à Provins forme un seul salon dans la ville haute, chez la vieille comtesse de Bréautey.
Pendant les six premiers mois de leur transplantation, favorisés par leurs anciennes relations avec les JuUiard, les Guépin, les Guénée, et, après s'être appuyés de leur parenté avec monsieur Auffray le notaire, arrière-peUt-neveu de leur grand-père, les Rogron furent reçus d'abord par madame JuUiard la mère et par madame Galardon ; puis ils arrivèrent avec assez de difficulés dans le salon de la belle madame Tiphaine. Chacun voulut étudier les Rogron avant de les admettre. Il élait difficile de ne pas accueillir des commerçansde la rue Suint- Denis, nés h Provins et revenant y manger leurs revenus. Néanmoins, le but de toute société sera toujours d'amak'amer des gens de fortune, d'éducalion, de mœurs, de connaissances et de caractères semblables. Or, les Guépin, les Guénée et les JuUiard étaient des personnes plus haut placées, plus anciennes de bourgeoisie que lesRogron, fils d'un aubergiste usurier qui avait eu quelques reproches h se faire jadis et sur sa conduite privée et relativement à la succession Auffray. Le notaire Auffray, lo gendre de madame Galardon née Tiphaine, savait à quoi s'en tenir : les affaires s'étaient arrangées chez son prédécesseur. Ces anciens négoeians, revenus depuis douze ans, s'étaient mis au niveau de l'instruction, du savoir-vivre et des façons do cette société, à laquelle madame Tiphaine imprimait un certain cachet d'fMi'ganco, un certain vernis parisien; tout y était homogène: on s'y comprenait, chacun savait s'y tenir et y parler de manière à Cire agréable à tous. Ils connaissaient tous leurs caractères et s'étaient habitués les uns aux autres. Une fois reçus chez monsieur Garceland le maire, l(?s Rogron se flaltèrent d'élre en peu de temps au mieux avec la meilleun» socii'U' de la ville. Sylvie apprit alors 5 jouer le boslon. Rogron, incapable de jouer à aucun jeu, tournait ses pouces et avalait ses phrases une fois qu'il avait pnrh' de sa maison ; mais ses phrases étaient comme une méilecine ; elles paraissaient le tourmenter beaucoup, il se levait, il avait l'air de vouloir parler, il était intimidé, se rasseyail, etavait de comiques convulsions dans les lèvres. Sylvie développa naïvement .son caractère au jeu. Trncassièn», geignant toujours quand elle perdait, d'une joie iiisoleiilo quand elle gagnait, processive, taipiine, elle impadenla sesadversairi^s, ses partenaires, et devint le fléau de la sociéti'. Dévorés d'une envie niaise et franche, H();;ron et sa sœur eurent la pri-h-iilioii déjouer un riMe dans une ville sur laquelle^ douze familles ('■leiidaient un filet à mailles serrées, où fous les inlérOls, tous les amours-propres formaient comme un parquet sur lequel de nouveaux venus devaieni se bien leiiir pour n'y rien heurter ou pour n'y pas t;lisser. \'.u siippos.inf (pie la reslauration de leur mais(jn eoiMilt treiiti> mille francs, Ui frèn> et la suMir riHinissaient dix mille livres de rente. Ils se crurent Irès-riclies, assommèriMif celt(> sociélé de leur luxe futur, et laissèrenl prendre la mesure de leur petitesse, de leur ignorance crasse, de leur solt(( jalousiiv \,v soiroft ils lurent [in''senlés à la belli> uiiidaine Tipliaine, (jui di'jà les avait observés clie/ maclanie (J.ircel.ind, chez s.i belleso'iir Galardon et chez in.idanii' JuUiard la mère, la reine de la ville dit conlIilriitielleuHMit h Jiilllaril lils, qui resta quelques inslans après loul le mondi> en tiMe à ié|(> avec
PIERRETTE
elle et le Président : — Vous êtes donc tous bien coifTés de ces Ronron î
— Moi, dit l'Amadis de Provins, ils ennuient ma mère, ils excèdent ma femme ; et quand mademoiselle Sylvie a é(é mi=e en apprentissage, il y a trente ans, chez mon père, il ne pouvait déjà pas la supporter,
— Mais j'ai fort envie, dit la jolie Présidente en mettant son petit pied sur la barre de son garde-cendres, de faire comprendre que mon salon n'est pas une auberge.
Julliard leva les yeux au plafond comme pour dire : — Mon Pieu 1 combien d'espril, qjelle finesse 1
— Je veux que ma société soit clioisie ; et si j'admettais des Rogron, certes elles ne le serait pas.
— Ils sont sans cœur, sans esprit ni manières, dit le Président. Quand, après avoir vendu du fil pendant vingt ans, comme l'a fait ma soeur, par exemple...
— Mon ami, votre sœur ne serait déplacée dans aucun salon, dit en parenttièse madame Tiphaine.
— Si l'on a la bAiise de demeurer encore mercier, dit le Président en continuant, si l'on ne se décrasse pas, si l'on prend les comtes de Champagne pour des mémoires do vin fourni, comme ces Rogron l'oal fait ce soir, on doit rester chez soi.
— Ils sont puans, dit Julliard. Il semble qu'il n'y ait qu'une maison dans Provins. Ils veulent nous écraser tous. Après tout à peine ont-ils de quoi vivre.
— S'il n'y avait que le frère, reprit madame Tiphaine, on le souffrirait, il n'est pas gênant. En lui donnant un casse-tête chinoi«, il resterait dans un coin bien tran(]i!illement. Il en aurait pour tout un hiver à trouver une combinaison. Mais mademoiselle Sylvie, quelle voix d'hyène enrhumée 1 quelles pattes de homard I Ne dites rien do cecii Julliard.
Quand Julliard fut parti, la petite femme dit à son mari : •— Mon ami, j'ai déjà bien assez des iHili-ènes que Je suis obligée de recevoir, ces deux do plus me feraient mourir; et, si tu le permets, nous nous en priverons.
— Tu es bien la maîlre'se chez loi, dit le Président ; mais nous nous lerons des ennemis. Les Ronrons se ji-lteront dans l'Opposition, qui jusipi'à présent n'a pas encore de conssiancc à Provins. Ce Rogron hante déjà lo baron Gouraud et l'avorat Vinet.
— Hé ! dit on souriant Mélanie, ils te rendront alors service. Lîi où il n'y a pas d'ennemis il n'y a pas de triomphes. Une conspiration litiérale, une association illégale, une lulte qu('lconi|ue le mettraient en évidence.
Le Président re;.'arila sa jeune femme avec une sorte d'admiration craintive.
Le IfMidemain chacun se dit h l'oreille chez madame Garceland que les Rogron n'avaient pas réussi chez madame Tiphaine, dont In mot sur l'aulierge eut un imnicnso succès. Madame Tiphainn fut un mois a remlro sa visite à mademoiselle Sylvii-. Cette! insoli-nce est Ins-rcmarquéo en province. Sylvie eut, au lioslon étiez mailanie Tiphaine, avec la respnclalile madame Julliard la miTe. une scène désagréable à proposd'uiie Misère superhe que son ancienne patronne lui fit perdre, disait-elle, mérliainmenl cl à dessein. Jamais Sylvie, (pil .limait .'i jtiiier de mauvais tours aux autres, ne concev.iit qu'on lui reinlîl la pareille. IM;idamn Tiphaine donna l'exeinple do coinposer les parties avanl l'arrivée des Rogron, en sorte que SvIvk' im ni. duito h errer de lahle en lahle en ref^'inlant jouer les autres, qui la regardaient en dessous d'un air naripiois. Chi-z madame Julharil la mère on se mil à jouer le wliisi, jeu que ne sav.iit [lai Sylvie, lii vkîiII > lille tinil par roniprendro sa mise hors la loi, sans en comprendre les raisons. Kilo se crul rolijel de la jalousie do tout ce monde. I.es Rogron nn furent hienlôl plus (irlés chez personne ; mais Ils persislèrenlh passer leurs soirées en ville. Les t,'eiis s|iiriluels se moquèrr'nl d'eux, sans liel, doiicemeiil, en li'iir faisant dire île grosses balourdises sur les oves de leur maison, sur une rertuine cave h li(|ueurs qui n'avait pas w pareille h Provins. Cependant la maison des Ronron s'acheva. Nalurellcmenl ils dunm'Tenl ipielques sonqiiiieiix
DR HAIZAC. — II. OCKrall île ta r
dîners, autant pour rendre les politesses reçues que pour exhiber leur luxe. On vint seulement par curiosité. Le premier dîner fut offert aux principaux personnages, à monsieur et madame Tiphaine, chez lequels les liogron n'avaient cependant pas mangé une seule fois ; à monsieur et madame Julliard père et fils, mère et belle-fille ; monsieur Lesourd, monsieur le curé, monsieur et madame Galardon. Ce fut un de ces dîners de province où l'on tient la table depuis cinq jusqu'à neuf heures. Madame Tiphaine importait à Provins les grandes façons de Paris, où les gens comme il faut quittent le salon après le café pris. Elle avait soirée chez elle, et voulut s'évader ; mais les Rogron suivirent le ménage jusque dans la rue, et quand ils revinrent, stupéfaits de n'avoir pu relwiir monsieur le Président et madame la Présidente, les autres convives leur expliquèrent le bon goût de madame Tiphaine en l'imitant avec une célérité cruelle en province.
— Ils ne verront pas notre salon allumé, dit Sylvie, et la lumière est son fard.
Les Rogron avaient voulu ménager une surprise à leurs hôtes. Personne n'avait été admis à voir cette maison devenue célèbre. Aussi tous les habitués du salon de madame Tiphaine attendaient-ils avec impatience son arrêt sur les merveilles du palais Rogron.
— Eh bien I lui dit la petite madame Marlencr, vous avez vu lo Louvre, racontez-nous-en bien tout?
— Mais tout, ce sera comme le dîner, pas grand'chose.
— Comment est-ce ?
— Eh bien ! cette porte bâtarde de laquelle nous avons dû nécessairement admirer les croisillons en fonte dorée que vous connaissez, dit madame Tijihaine. donne entrée sur un long corridor qui partage assez inégalement la nioi- .son, puisqu'à droite il n'y a qu'une fenêlresur la rue, tandis qu'il s'en trouve deux à gauche. Du côté du jardin, ce couloir est terminé par la porte vitrée du perron qui descend sur une pelouse, pelouse ornée d'un socle où s'él^ve le plAIre deSpariaciis, peint en bronze. Derrière la cuisine, l'entrepreneur a ménagé >ous la cage de l'escalier une petite chambre aux provision'*, de laquelle on ne nous a pas fait grâce. Cet escalier, entièrement peint en marbre portor, consiste en une rampe évidée tournant sur elle-niênio comme celles qui, dans les cafés, mènent du rez-de-cliaussée aux cabinets de l'entresol. Ce colitichrl en bois de noyer, d'une léf,'èreté dangereuse, à lialustrade ornée do cuivre, nous a été donné pour une des S'^fit nouvelles merveilles du monde. La porte des caves est dessous. De. l'autre cAlé du couloir, sur la rue, se trouve la salleà manger, qui communi'iue par une porte à deux batlans avec un .salon d'égale dimension dont les fenêtres oll'renl la vue du jardin.
— Ainsi, point d'antichambra? dit madame Aullray.
— L'antichambre est sans doute ce long couloir où l'on est entre deux airs, répondit madame Tiphaine. Nous avons eu la pensi'e éminemment nationale, libérale, con^lilulinunelle et patriotique, de n'employer (jue des bois de Krance, reprit-elle. Ainsi, dans la salle h manger, le parquet esl en bois de noyer et façonn'» en point de llon.irne. Les hiiflets, la lahte et les chaises sont (':.Mlement en noyer. Aux fenêtres, des rideniiT en calicot lilanc encadrés de bandes roiipes, alladiés par de vulgaires embrasses rouvres sur des patères exaf,'i'rées, h rosaces di-coiipées, dorée-iau mal, et dont le clianipi^'non ressort sur un tond nuigeilln». Ces rideaux majrniliques glissent Mirde&bAtons lermini's par des palinelles cxIravaRanles, où les fixent des .«villes de lion en enivre estampé, disposi'es en haut de chaque pli. Aude-sus d'un des hulleis. on voit un cadran de eal'é .suspendu par une espère de serviette en bron/o <loré, une dn re> idées qui plaisent siiigiilièreineiii nux Rojjron. Ils ont voulu me l'.iire admirer celle trouvaille ; je n'ai rien trouvé do mieux l\ leur dire ipie, si jamais on a dû mettre une serviette autour d'un cjulran, c'était bien dans une .'-aile à manger. Il y a sur ce buU'el deux grandes I impes semldihli'S h celles (|ui parent le couiploir des célèbre» resiaiirans. Au-dessus de l'autre .se irouvo un baromêire excessi-
mfdit Aiimninr.) 3 — i
DÉ BALZAC
vemeni orué, qui paraît devoir jouer un grand rôle dans leur existence : le Rogron le regarde comme il regarderait sa prétendue. Entre les deux fenOires, rordonnalour du logis a placé un poêle en faïence blanche dans une niche horriblement riche. Sur les murs brille un nringnitique papier rouge et or, comme il s'en trouve dans ces mômes restaurans. et que le Rogron y a sans doute choisi sur place. Le dîner nous a été servi dans un service de porcelaine blanc et or, avec son dessort bleu barbeau à fleurs vertes; mais on nous a ouvert un des butïets pour nous faire voir un autre service en terre de pipe pour tous les jours. En face de chaque buffet une grande armoire contient le linge. Tout cela est verni, propre, neuf, plein de Ions criards. J'éWmettrais encore cette salle à manger : elle a son caractère; quelque désagréable qu'il s-oit, il peint très bien celui des maîtres de la maison ; mais il n'y a pas moyen de tenir à cinq de ces gravures noires contre lesquelles le Ministère do l'Inlérieur devrait présenter une loi, cl qui représentent Poniatowski sautant dans l'Elster, \» Défense de la barrrère de Clichy, Napoléon pointant luimArne un canon, et les deux Mazeppa, toutes encadrées dans d' s cadres dorés dont le vulgaire modèle convient à ces gravures, capables de ftiire prendre les succès en haine! Oh ! combien j'aime mieux les pastels de madame Julliard, qui représentent des fruits, ces eScellens pastels faits sous Louis XV, et qui sont en harmonie avec cette bonne vieille salle à manger, à boiseries grises et un ppu vi-rmoulues, mais qui certes ont le caraclèredc la province, et vont avec la grosse argenterie do famille, avec la porcelaine antique et nos habitudes. La province est la province ; elle est ridicule quand elle v^ ut singer Paris. Vous me direz peut-(Mre : Vous êtes orfèvre* monsieur Josse ; mais je préfère le vieux salon que voici, de monsieur Tiphaine le père, avec ses gros rideaux de limpassi! vert et blanc, avec sa cheminée Louis XV, ses trumeaux coniour- Dés, ses vieilles glaces A perles et ses vénéraiiles tables à jouer; mes vases de vieux Sèvres, ca vieux bleu, monlés en vieux cuivre ; ma pendule à fleurs impossibles, mon lustre rococo, et mon meuble en tapisserie, à toutes les splendeurs de leur salon.
— Comment est-il? dit monsieur Marlener très-heureux de l'éloge i(ue la belle Parisienne venait de faire si adroitement de la province.
— Quaril au .salon, il est d'un beau rouge, Uv rouge do mademoiselle Sylvie quand elle se fâche de perdrt! une Mis?Te !
— Le rouge-Sykio, dit le Président dont le mot resta dans le vocabulaire de Provins.
— Les rideaux des fenêtres?... rouges I les meubles?,., rouzesl la cliemini'e?... marbre rouge porlor! les candélabres et la [i"iid(ile Y. . marbre rougo pjrior, montés en tironzcd'un des^sin commun, lourd ; des culs-de-lampe romains souteims par des branches à finiillages grecs. Du haut de la pendule, vous êtes regardés à la manière des Roj-Ton, d'un air niais, par ce gros lion bon enfant appelé lion d'ornement, et qui nuira pendant longtemps aux vrais lions. Ce lion roule sjus une de ses (laites une grosse boule, un détail des moMirs du lion d'ornement; il passe sa vie h tenir une grosse boule nuire, «bsolumenl cumiiu» un Député de la Gauche. Peut-être est-ce un mythe constitutionnel. Le cidrnn de celle pemlulc^ est bi/arretneri travaillé. iJi glace de la chetiuiH'e olVre cet encail renient à prttes n(ipllquée-i, d'un elld nu>s(|uin, vulgaire ((uoiquo nouveau. M/lis le géiiie dn lapissiir éclate dans les (dis rayonnans d'ukii'éiolli' roiii/c qui p.irleiitd'un(' patére mise au ceniredu devant de iheiiiiiiéi', un poiime rorneiitique compos(' tout «>iprè<i pour les H'iKHiM, qui s'oxlasienl en vous le mon- Inml. An milieu du plafond pend un lustre .soigneusement pnvelofipt) dans un suaire do pr-rcalinc^ verte, et avec raison : Il est ilii pbis mauvais goi^l ; le broii/e, d'un ton aigre, n pour (iiieTiiens des lilels plus d.lcsliibles en or bruni DesMoUs, une l/ilili- h Ihi-, ronde, h marbre plus que jnm/ilH porlor, od're un plali-au moire métallique où retni-
S'Til des las'es en (iorci-l«ine (Minle, ipirlles |ieiiitures I et
groupées autour d'un sucrier en cristal taillé si crânenieiit que nos petites filles ouvriront de grands yeux en admirant et les cercles de cuivre doré qui le bordent, et ces côtes tailladées comme un pourpoint du moyen-âge, et la pince à prendre le sucre, de laquelle on ne se servira probablement jamais. Ce salon a pour tenture un papier rouge qui joue le velours, encadré par panneaux dans des baguettes de cuivre agi'afées aux quatre coins par des palmettes énormes. Chaque panneau est surorné d'une lithochroinie encadrée dans des cadres surchargés de festons en pâte qui simulent nos belles sculptures en bois. Le meuble, en ca^ simir et en racine d'orme, se compose classiquement de deux canapés, deux bergères, six fauteuils et six chaises. La console est embellie d'un vase en albâtre dit à la Médicis, mis sous verre, et de cette magnifique cave à liqueurs si célèbre. Nous avons été suffisamment prévenus qu'il n'en eœhtc pas une seconde à Provins 1 Chaque embrasure de fenâlre où sont drapés do magnifiques rideaux en soio rouge doublés do rideaux en tulle, conlient une table à jouer, Le tapis est d'Auhusson. Les Rogron n'ont pas man^ que de mettre la main sur cer fond rouge à rosaces fleuries, le plus vulgaire des dessins communs. Ce salon n'a pas l'air d'êire habité : vous n'y voyez ni livres ni gravures, ni ces menus objets qui meublent les tables, ditelle en regardant sa table chargée d'objets à la mode, d'albums, des jolies choses qu'on lui donnait. [| n'y a ni fleurs ni aucun de ces riens qui se renouvellent. C'est ffoid et sec comme mademoiselle Sylvie. Biiifun a raison, le style est l'hommey et certes les salons ont un stylo 1
La belle madame Tiphaine continua sa descrijition épigrammaiique. D'après cet échantillon, chacun se figurera facilement l'appartement que la sœur et le frère occupaient au premier élage et qu'ils montrèrent à leurs hôtes; mais personne se saurait inventer les sottes recherches auxquelles le spirituel entrepreneur avait entraîné les Rogron, les moulures des portes, les volets intérieurs façonnés, les pStes d'ornement dans les corniches, les jolies peintures, les mains en cuivre doré, les sonnettes, les intérieurs de cheminée à systèmes fumivores, les inventions pour éviter l'humidité, les tableaux de marqueterie figurés par la peinture dans l'escalier, la vitrerie, la serrurerie superlines ; entiii tous ces colifichets, qui renchérissent une construction et qui plaisent aux bourgeois, avaient été prodigués outre mesure.
Personne ne voulut aller aux soirées des Rogron, dont les pnUenlions avortèrent. Les raisons de refus ne manquaient pas : tous les jours étaient acquis à madame Garceland, à madame Galardon, aux dames Julliard, à madame Tiphaine, au sous-préfet, etc. Pour se faire une société, les Rogron crurent qu'il sufllrait de donner à dîner : ils eurent des jeunes gens assez moqueurs, elles dîneurs qui se trouvent dans tous les pays du monde ; mais les personnes graves cessèrent toutes de les voir. Ell'rayéo par la porté sèche de quarante mille francs engloutis sans prolil dans la maison, iju'elle appelait sa clière maison, Sylvie voulut regagner cette .soinine par des économies. Elle renonça donc promptement h des dîners qui cortiaiont trente k quarante francs, sans les vins, et ijui ne réalisaient point son espérance d'avoir une so('i(''lé, création aussi ditfieile on province qu'A l'aris. Sylvie renvoya sa cuisinière et prit une tille de campagne [lour les gros ouvrages. Elle fit sa cuisine elle-même pour son plaisir.
Quatorze mois afirès leur arrivée, le frèro et la sœor toin» hèreiil donc dans une vie .solitaire et sans occupation. Son bannissement du momb» avait engendré dans le cœur de Sylvie une haine ell'royable contio les Tiphaine, les Julliard, les AulVray, l(>s Garreland, enfin contre la soiîiélé de Provins (pi'eile nommait la clique, et avec la<|uello ses rapports ilevinreiit exi^essivement froids. Elle aurait bien voulut leur opposer une .seconde société; mais la boiirgeiMsie inférieure était entièrement composée do petits coniuiercans, libres .seulement livs dimanclies et les jours de fêle ; ou dn gens tari's conimo l'avocat Vinet et le niédtv cin Ni'raud, des bonafiarlisles inadmissibles conimp le co-
PIERRETTE
lonel baron Gouraud,avec lesquels Rogron se lia d'ailleurs très inconsidérémenl, et contre lesquels la haute bourgeoisie avait essayé vainement de le mettre en gardt». Le f-ère et la sœur furent donc obligés de rester au coin do leur poêle, dans leur salle à manger, en se remémorant leurs affaires, les figures de leurs pratiques, et autres choses aussi agréables. Le second hiver ne se termina pas sans que l'ennui pesât sur eux effroyablement. Ils avaient mille peines à employer le temps de leur journée. En allant se coucher le soir, ils disaient : — Encore une du passée! Ils traînassaient le matin en se levant, restaient au lit, s'habillaient lentement. Kngron se faisait lui-même la barbe tous les jours, il s'examinait la figure, il entretenait sa sœur des changemens qu'il croyait y apercf-voir; il avait des discussions avec la servante sur la température de son eau chaude; il allait au jardin, regardait si les fleurs avaient poussé; il s'aventurait au bord do l'eau, oîi il avait fait construire un kiosque; il observait la menuiserie de sa maison : avait-elle joué? le tassement avait-il fendillé quelque tableau? les peintures se soutenaient-elles ? Il revenait parler de ses craintes sur une poule malade ou sur un endroit où l'humidité laissait subsister des taches, à sa sœur qui faisait l'affairée en mettant le couvert, en tracassant la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile i Rogron : il le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme \m ami, puis il disait : « Il fait vilain ! » Sa sœur lui répon<1ait : « Bah I il fait le tem|(S do la saison. » Si quelqu'un venait le voir, il vantait l'excellence de cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu de temps. Avec quelle lenteur ces deux Aires mastiquaient chaque bouchée? Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas h craindre de cancer ,'i l'estomac. Ils gagnaient midi par la lecture de la Ruche et du Conflilulionnel. L'abonnement du journal parisien était supporté par tiers avec l'avocat Vinet et le colonel Gouraud. Rogroii allait porter lui-mémo les journaux a\i colonel qui logeait sur la place, dans la maison de monsieur Martnncr, et dont les longs récits lui faisaient un plaisir énorme. Aussi Uogroii se demandait-il en quoi le colonel était dangereux. Il eut la sottise de lui parler de l'ostracismo prnnoiu^é contre lui, do lui rapporter les dires de la clique. Dieu sait comme le colonel, aussi redoutable au pistolet (]u'<i l'épée, ci (|ui ne craignait personne, arrangea la Tiphnine («tson Julliard, et les ministériels de la haute ville, gens vendus h l'élranger, capables de tout pour avoir des places, lisant aux élections les noms h leur fantaisie sur les biilleiins, etc. Vers deux heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien heureux ipiand un bonliquier sur le pas de sa porte l'arrOtalt en lui disant : — Comment va, père Hogron I 11 causait et deniatidait des nouvelles de la ville, il écoulait et colportait les commérages, les peiits bruits (1(\ Provins. Il montait )usqii';i la hauln ville et allait dans les chemins creux selon In temps. l'arfois, il rencontrait des vieillanls en promenade comme lui. Ces reiiroulres ("laient d'iieureui événenirns. Il se trouvait h Provins des «ens désabusé» de la v\n parisleime, «les savans modestes vivant avec leurs livres. Jugexde rnltilude de Itoirroii en l'coulanl un Jiijire-inipfiléjuit notjmié Deslondrilles , plus /ircliecilngue 1 «ju<i miitrislral, disant h rtiomirm leslruit, lu vieux iiinn- 1 Hir'ur Marleiier le père. (>n lui nioiilraul la vallée: — l.xplique/-ni'il pourquoi les oi<iilsile l'Europe vont h Spn plulAl qu'A Provins, ipi^nd les eaux de Provms ont une supériorité rercmnuo f)ar la médecine française, une acii(m. une marlialité dignes des [iropriéUvs médicales do nos roses?
— 0'»" voulez-voiisl répliquait l'hommo instruit, c'est un decescafirlcns du Caprice, inexplicabln comme lui. Lu vin de nonleaiix était inconnu il y n cent atm : le nian''elinl de Ilirliolieu, l'une des plus gniiidn-i ligures ilii dernier siècle, l'Alribiiide Irançais, est rioiuiru' gouverneur de In (hiyeniie ; il avait la poitrine déliibrée, et l'iiuivers siiit ponrquoil le vin du pays In restaure, li- réiiihlit. llorde.nit arquiert alors cent niilllonsdi' renie, et tc< mnrérhnl recule Ms territoire de Itordieiux jusiprA Augoulénin, JusquA ( a-
hors, enfln à quarante lieues à la ronde 1 Qui sait où s'arrêtent les vignobles de Bordeaux? Et le maréchal n'a pas do statue équestre à Bordeaux!
— Ah! s'il arrive un événement de ce genre à Provins, dans un siècle ou dans un autre, on y verra, je l'espère, reprenait alors monsieur Desfondrilles, soit sur la pelito place do la basse ville, soit au cliùteau, dans la ville haute, quelque bas-relief en marbre blanc représenlant la télé de monsieur Opoix, le restaurateur des eaux minérales de Provins !
— Mon cher monsieur, peut-être la réhabilitation de Provins est-elle impossible, disait le vieux monsieur Jlartencr le père. Cette ville a fait faillite.
Ici Rogron ouvrait de grands yeux et s'éeriail : — Comment ?
— Elle a jadis été une capitale qui luttait victorieusement avec Paris au douzième siècle, quand les comtes de Champagne y avaient leur cour, comme lo roi René leuait la sienne en Provence, répondait l'homme instruit. En en temps, la civilisation, la joie, la poésie, l'élégance, les femmes, enfin, toutes les slendeurs sociales n'étaient pas exclusivement à Paris. Les villes se relèvent ausM dilficilemont que les maisons do commerce de leur ruine : il ne nous reste do Provins que le parfum de notre gloire historique, celui do nos roses, et une sous-prél'ccturo.
— Ah 1 que .serait la Eranco si elle avait conservé toutes ses capitales féodales! disait Deslondrilles. Les sous-préfets peuvent-ils remplacer la race poétique, galante et guerrière des Thibault, qui avaient fait do Provins ce que Ferrare était en Italie, ce <iue fut VVeymar eu Allemagne, et ce que voudrait être aujourd'hui Munich?
— Provins a été une capitale I s'écriait Rogron.
— D'où venez-vous donc ? répondait l'archéologue Desfondrilles.
Le juge-suppléant frappait alors de sa canne le sol de la ville haute, et s'écriait : — Mais no .savcz-vous donc pas quo toute cette partie do Provins est bâtie sur des cryptes f
— Cryptes I
— lié liieni oui, des cryptes d'une hauteur et d'une étendue inexplicables. C'est comme les nefs des cathédrales, il y a des piliers.
— Monsieur fait un grand ouvrage archéologi(iue dans lequel il compto expliquer ces singulières constructions, disait lo vieux Martener qui vovait le juge enfourchant son dada.
Rogron revenait enchanté do savoir sa maison construile dans la valli'e. Les crvples de Provins employèrent cinq à six journé(\s en cxiilorations, et déirayèrent pendant plusieurs soirf'es la conversaiion des deux célibataires. Hogron apprenait toujours ainsi queli|ue chose sur In vieux Provins, sur les alliances divs familles, ou de vieilles nouvelles politiques qu'il renarrait ?» sa so'ur. Aussi disail-il cent fois dans sa promenade, et souvent filusieurs lois A la même personun : — lié bieril qun dit-on? — Ile bien I (pi'y a-t-il de neuf ? Revenu dans sa m.uson, il se jeinit sur un cimap(> du salon en homme harassi^ dn fa'igue. mais éreinti' seuliMuenl de sui propre poids. Il arrivHil à l'heure du dîner en allant vingt lois du salon il la cui-.inn. examinant l'heure, ouvrant et fermant les portes. Tant que In l'rèrn et la sœur eurent des soirées en ville, ils aitrigiiirent à leur coucher ; mais cpi.iud ils furent rédiius n leur intérieur, la soirée lut iiii diwerl h traverser. (,iuelqiieiois les personni's ijiii reveiiaiiuit elle/ elles sur la petite placi-, après avoir fiasse la soff(>e en ville, enlenilment des cris chez les Rogron, comme si le Irère assassinait In sœur; ou recoimiil les horribles liAill(>mens d'un mercier flux abois. Os deux nii-caiiiques n'avaient rien h broyer eiilr(( leurs rouages roiiilU's, elles criaient. Le frèrn parla Je sn marier, mais en ilesespoir do cause. Il se sentait vieilli, lalu'iiii : nue femme l'effrayait. Sylvie, qui comprit la iiéi essilit d'avoir un liiTs an logis, sn .viiiviiit aloi-s dn leur iiaiivre cousine, de laquelle personne n(> leur avait (leiiwindi* des nouvelles, car À Provins cli.iciin croyait lu (jetitii iiiadamn Lorrain et sa tille iiKirles loulox deux. Syl-
DE BALZAC
vie Rogron ne perdailrien, elle était trop vieille fille pour é'^arer quoi que ce soit ! elle eut l'air d'avoir retrouvé la lettre des Lorrain, afin do pirler tout naturellement de Pif'rrelteà son frère, qui lut presque heureux de la possibilité davoir une petite fille au logis. Sylvie écrivit moitié commercialement moitié afioctucusoment aux vieux Lorrain, en rnjetant le retard de sa réponse sur la liquidalion des aff.iires, sur sa transplantation à Provins et sur son établissement. Elle parut dé^reuse de prendre sa cousine avec elle, en donnant à entendre que Pierrette devait un jour avoir un héritage de douze mille livres do renie, si monsieur Ronron ne se mariait pas. Il fau trait avoir été, comme Nabuchodonosor, quelque peu bote sauvage et enferme dans une cage du Jardin des Plantes, sans autre proie que la viande de boucherie apportée par le pardien, ou négociant retiré .sans rommis à tracasser, pour savoir avec quelle impafience le frère et la sœur attendirent leur c usine Lorrain. Aussi, trois jours après que la l.lire fut partie, le frère cl la sœur se aemandaient-ilsdéjà quand leur cousine arriverait. Sylvie aperçut dans sa prétendue bienfaisance envers fd cousine pauvre un moyen de faire revenir la société de Provins sur son compte. Elle aila chez madame Tiphaine , qui les dvait frappés de sa réprobation, et qui voulait créer à Provins une première société, comme à Genève, y tambouriner l'arrivée de leur cousine Pierrette, la fille du colonel Lorrain, en déplorant ses malheurs, et se posant en femme heureuse d'avoir une belle et jeune héritière à offrir au monde.
— Vous l'avez découverte bien tard , répondit ironiquement madame Tipuaino qui trônait sur son sofa au coin de son (eu.
Par quelques mots dits à voix basse pendant une donne de cartes, madame Garceland rappela l'histoire de la succession du vieil Auffray. Le notaire expliqua les iniquités de l'aubergiste.
— Où est-elle, celte pauvre petite? demanda poliment le pré-ident Tiphaine.
— En Bretagne, dit Rogron.
— Mais la Bretagne est grande, fit observer monsieur Lcsourd, le procureur du roi.
— Son grand-()ère et sa grand'mère Lorrain nous ont écrit. Quand donc, ma bonne? lit Rogron.
Sylvie, occupée à demandera madame Garceland où elle avait acheté létoffe de sa robe, ne prévit pas l'effet do sa réponse et dit : — Avant la vente do noire fond.
— i;t vous avez répondu il y a trois jours, mademoiselle, s'écria le notiiire.
Sylvie devint rouge comme les charbons les plus ardens du feu.
— Nous avons écrit à l'établissement Saint-Jacques, reprit Rogron.
— Il s'y trouve en effet une espèce d'hospice pour les vieillards, dit un juge qui avait été juge-suppléant k Nanles; mais elle ne f)cut pas être lîi, car on n'y reçoit que des gens qui ont passé soixante ans.
— Elle y (!sl avec sa granil'rnère Lorrain, dit Rogron.
— i;ile avait une petite fortune, les huit mille francs que voire (HTft... non, je veux dir(! votre graud-père lui avait laisM's, dit le notaire ()ui fit exprès de se tromper.
— Al\ 1 .s'écria Rogron d'un air bûlc sans comprendre celle épigrnmme.
— Vcjus ne connaissez donc ni la fortune ni la situation de votre cousine-gerin.'ùneT demanda le [iiéMdent.
— Si monsieur riivairconnue, il r.e, 1,1 laisserait pas dans une rn.iisoii qui n'i'Sl qu'un lii^pital li()iiiii''le, dit sévèrement II! juge. J(! nio sduviins niainteiiiuil d'avoir vu vendre h Niinles, par expropriation, une niniscn a|ipar(eiinnl h monsieur et madame Lorrain, et mademoiselle Lorr'iin 0 perdu sa crénurr-, (ar j'étais roinmissainMli^ l'ordre.
Le iioi.iirr' p.irl'i du roloiiel Lorrain, ipii, s'il vivait, serait bien éloniii'; dr; s.ivoir sa lill(! dtiiis un riialilisseiiient comme relui de Sainl-Jarqur's. Les Rogron llreiil alors leur relrnitn en .se disant (|uo In monde était bien méclinnt. Sylvie comprit le peu il<? succès cjuo sa nouvelle ovuil ob-
tenu : elle s'était perdue dans l'esprit de chacun, il lui était dès lors interdit de frayer avec la haute société de Provins. A compter de ce jour, les Rogron ne cachèrent plus leur haine contre les grandes familles bourgeoises de Provins et leurs adtiérens. Le frère dit alors à la sœur toutes les chansons libérales que le colonel Gouraud et l'avocat Vinet lui avaient serinées sur les Tipliaine, les Guénée, les Garceland, les Gnépin et les Julliard.
— Dis donc, Sylvie, mais je ne vois pas pourquoi madame Tiphaine renie le commerce de la rue Saint-Denis, le plus beau de son nez en est lait. Madame Roguin sa mère est la cousine des Guillaume du Chat-qui-1'elot-, et qui ont cédé leur fonds à Joseph Lebas, leur gendre. Son père est ce notaire, ce Roguin qui a manqué en 1819 et ruiné la maison Birotteau. Ainsi la fortune de madame Tiphaine est du bien volé, car qu'est-ce qu'une femme de notaire qui tire son épingle du jeu, et laisse faire à son mari une ban<iueroule frauduleuse? C'est du propre I Ah! je vois: elle a marié sa fille à Provins, rapport à ses relations avec le banquier du Tillet. Et ces gens-là font les fiers ; mais... Enfin voilà le monde.
Le jour où Denis Rogron et sa sœur Sylvie se mirent à déblatérer contre la clique, ils devinrent sans le savoir des personnages, et furent en voie d'avoir une société : leur salon allait devenir le centre d'intérêts qui cherchaient un théâtre. Ici l'ex-mercicr prit des proportions historiques et politiques : car il donna, toujours sans le savoir, de la force et de l'unité aux élémens jusqu'alors floltans du parti libéral à Provins. Voici comment. Les débuts des Rogron furent curieusement observés par le colonel Gouraud et par l'avocat Vinet, que leur isolement et leurs idées avaient rapprochés. Ces deux hommes profes'^aient le même patriotisme par les mêmes raisons ; ils voulaient devenir des personnages. Mais s'ils étaient disposés à se faire chefs, ils manquaient de soldats. Les libéraux do Provins se composaient d'un vieux soldat devenu limonadier ; d'un aubergiste; de monsieur Cournant, notaire, compétiteurde monsieur Auffray; du médecin Nérand, l'antagoniste de monsieur Martener ; de quelques gens indépendans, de fermiers épars dans l'arrondissement, et d'acquéreurs de biens nationaux. Le colonel et l'avocal, heureux d'attirer à eux un imbécile dont la fortune pouvait aider leurs manœuvres, qui souscrirait à leurs souscriptions, qui, dans certains cas, attacherait le grelot, et dont la maison servirait d'hôtel do ville au parti, profilèrent de l'inimitié des Rogron contre les aristocrates de la ville. Le colonel, l'avocat et Rogron avaient un léger lien dans leur abonnement commun au Comtitiitiovnd, il no devait pas être difiicilo au colonel Gouraud de faire un libéral de l'ex-mercier, quoique Rogron sût si peu de chose en [Olilique qu'il no connaissait pas les exploits du sergent Mercier : il le prenait pour un confrère. La prochaine arrivée de Pierrette hûta d(( faire écloro les pensées cupides inspirées par l'ignorance et par la sottise des d(!ux célibataires. En voyant toute chance d'étalilissement [)onlue pour Sylvie dans la société Tiphaine, le colonel eut une arrière-pensée. Les vieux militaires ont contemplé tant d'tiorreurs dans tant de pays, tantde cadavres nus grimaçant sur tant do champs de tiataill(s «pi'ils no s'ell'r.iieiit plus d'aucune physionomie, et (i'.iiiiaud CDiiclia en joue la fiirlur-i de la vieille fille. Co ciilonel, gros homme court, portail d'énormes boucles à ses oreilles, cependant déjà garnies d'une énorme loulTo de poils. Ses favoris épars et grisonnans s'appelaient en 1709 des nageoires. Sa bonne grosse» ligure rougeaude ('lait un peu lannén comme celles de tous les échappés do la Bérésina. Son gros venire pointu décrivait en dessous cet angle droit qui caractérise le vieil officier de cavalerie. Gouraud avait commandé le deuxième hussanls. Ses mouslâches grises cachaient uni^ énorme IidiicIki hiiguciife, s'il esl permis d'eniployer i^e mot soldatesque, le S(>ul (pii puisse peindre ce goullVe : il n'avait pas niang('% mais diivorél Un coiqi île satire ava I Iromiué son nez. Sa parole y gagnait d'être d(!vemi(> sourde et profoiidéiiient nasillarde comme celle oltribuée nux capucins. Ses petites
PIERRETTE
mains, courtes et larges, étaient bien celles qui font dire aux femmes: « Vous avez les mains d'un fameux mauvais sujet.» Ses jambes paraissaient grf les sous son torse. Dans ce gros corps agile, s'agilHit un esprit délié, la plus complète expérience des choses de la vie, cachée sous l'insouciance apparente des militaires, et un mépris entier des conventions sociales. Le colonel Gouraud avait la croix d'officier de la Légion d'honneur, et deux mille quatre cents francs de retraite, en tout mille écus de pension pour fortune.
L'avocat, long et maigre, avait ses opinions libérales pour tout talent, et pour seul revenu les produits assez minces de son cabinet. A Provins, les avoués plaident euxmêmes leurs causes. A raison de s?s opinions, le tribunal écoulait d'ailleurs peu favorablement maître Vinet. Aussi les fermiers les plus libéraux, en cas de procès, prenaientils prélërablement à l'avocat Vinet un avoué qui avait la confiance du tribunal. Cet homme avait suborné, disaiton, aux environs de Coulommiers, une fille riche, et forcé lesparensà la lui donner. Sa femme appartenait aux CtwrgeboHif, vieille famille noble de la Bric dont le nom vient dn l'exploit d'un écuyer h l'expédition de saint Louis en Kgypip. Elle avait encouru la disgrâce de ses père et mère, qui s'arrangeaient, au su de Vinet, de manière à laissfr toute leur fortune à leur fils aîné, sans doute à la charge d'en remettre une partie aux enfans do sa sœur. Ainsi la première tentative ambitieuse de cet homme avait manqué. Bientôt poursuivi par la misère, et honteux do ne pouvoir donner à sa femme des dehors convenables, l'avocat avait fait de vains efforts pour entrer dans la carrière du ministère public; mais la branche riche do la famille Chargebœuf refusa do l'appuyer. En gens moraux, ces royalistes désapprouvaient un mariage forcé ; d'ailleurs leur prétendu parent s'appelait Vinet : comment protéger un roturier? L'avocat fut donc éconduit de branche en branche quand il voulut se servir do sa femme auprès do ses parens. Madame Vinet ne trouva d'intérêt que chez une C.hargebœuf, pauvre veuve chargée d'une fille, et qui toutes deux vivaient à Troyes. Aussi Vinet so souvint-il un jour do l'accueil fait par cette Chargebœuf à sa femme. Repoussé par le monde entier, plein de haine contre là famille du i-a femme, contre le gouvernement qui lui refusait une place, contre la société do Provins qui ne voulait pas radriicllre, Vinet accepta sa misère. Son fiel s'accrut et lui donna do l'énergie pour résister. Il devint libéral en devinant que sa fortune était liée au triomphe do l'opposition, et végéta dans une mauvaise pnlite maison de la ville haute, d'où sa femme sortait peu. Cette jeune fille, promise à do meilleures destinées, était absolument seule dans son ménage avec un enfant. Il est des misères noblement accepiées et gaiement supportées; mais Vinet, rongé d'ambition, se sentant en faute envers une jeuno fille séduite, cachait une sombre rage: sa conscience s'élargit cl admit tous le» moyens pour parvenir. Son jeune visage s'ulléra. Quelques personnes étaient parfois ell'rayécs au tribunal en voyant sa ll^,'ur<' vipérine îi têln pfate, à bouche fendue, m's yeux (M'Iaiaiis h travers des luneltes; en oiilendant sa petite voix ai;,'re, per^i^tallfe, et qui allaipjait les nerfs. Son tiiiit brouillt's plein do teintes maladives, jaimcs et vertes par jilaces, annonçait son ambition rentrée, ses continuels iiK'Coinpti-s et ses misères radiées. Il «avilit ergoter, parlrr ; il ne manquait ni de trait ni d'images ; il était instruit, retors. Accoiilunié .'i fout concevoir par son di'sir de parvenir, il pouvait devenir un fiornnie politique. Un homme ipii ne recule devant rien, pourvu qun tout soit légal, est fiien fort : la force de Viiiel venait do l.'i. Ce futur athlète des dc'fiats parirrneiilaires, un do ceux qui devaient proclamer In royaiili-de h maison dOrh-aiis, eut uni' horrible iiinnence sur le sort de i'ierrette. Pour ie niouieiil, il voulait se pror.iirer une arme en fondant un journal h Provins. Apiès avoir étudiii de loin. In colonel aidant, les deux célibataiies, l'avocat avait Uni par compter sur Uogron. Celle fois, il roni()lail avec son li.Me, Ot sa misèro devait cesser, apn'-s sept années douloureuses
où plus d'un jour sans pain avait crié chez lui. Le jour où Gouraud annonça sur la petite place à Vinet que les Rogrnn rompaient avec raristocralie bourgeoise et ministérielle de la ville haute, l'avocat lui pressa le flanc d'un coup de coude significatif.
— Une femme ou une autre, belle ou laide, vous est bien indifférente, dit-il ; vous devriez épouser mademoiselle Rogron, et nous pourrions alors organiser quelque chose ici...
— J'y pensais, mais ils font venir la fille du pau^TC colonel Lorrain, leur héritière, dit le colonel.
— Vous vous ferez donner leur fortune par testament. Ah ! vous auriez une maison bien montée.
— D'ailleurs, cette petite, oh bien ! nous la verrons, dit le colonel d'un air goguenard et profondément scélérat, qui montrait à un homme de la trempe do Vinet combien une petite fille était peu de chose aux yeux de ce soudard.
Depuis l'entrée de ses parens dans l'espèce d'hospice où ils achevaient tristement leur vie, Pierrette, jeune et fière, souffrait si horriblement d'y vivre par charité, qu'elle fut heureuse de so savoir des parens riche<. En apprenant son départ, Brigaut, le fils du major, son camarade d'enfance, devenu garron menuisier h Nantes, vint lui offrir la .somme nécessaire pour faire le voyase en voiture, soixante francs, tout le trésor de ses pour-boire d'apprenti péniblement ama.ssés. accepté par Pierrette avec la sublime indifi'érence des amitiés vraies, et qui révèle que, dans un cas .semblable, elle so (Cil offensée d'un remercîment. Brigaut était accouru tous les dimanches à Saint-Jacques y jouer avec Pierrette, et la consoler. Le vigoureux ouvrier avait déjà fait le délicieux apprentissage do la protection entière et dévouée due à l'objet involontairement choisi de nos affections. Déjà plus d'une fois Pierrette et lui. le dimanche, assis dans un coin du jardin, avaient brodé sur le voile do l'avenir leurs projets enfantins : l'apprenli menuisier, à cheval sur son rabol, courait le monde, y faisait fortuiip pour Pierrette qui l'aitendait. Vers le mois d'octobre do l'année 182'(, époque à laquelle .s'achevait sa onzième ann('e. Pierrette fut donc confiée par les deux vieillanls et par le jeune ouvrier, tous horriblement mélancoliques, au conducteur de; la diligence de Nantes à Paris, avec prière de la mettre à Paris dans la diligence de Provins, et de bien veiller sur elle. Pauvre Brigaut! il courut comme un chien en suivant la diligence et regardant sa chère Pierrette tant <|u'il le put. Malgré les .signes de la petite Brcfonne, il courut pfndant une lieue en dehors de la ville; et, (piand il fut épuisi-, ses yeux jetèrent un dernier regard mouillé de larmes h Pierrette, qui pleura quand elle ne le vit plus. Pierrette mit la tête h la portière et retrouva sou ami planté sur ses deux jambes, regardant fuir la lourde voilure. Les Lorrain et Brigaut ignoraient si bien la vie, (pie la Bn tonne n'avait plus un sou en arrivante Paris. Le conducteur, ?i qui l'enfant parlait do ses parens riches, paya pour elle la dépense de l'IiiMel. à Paris, so fil remliourser par le eondiictiur de la voilure de Troyes en lo cli.ir^'eaiit «le reini>ltre Pii'rretli' dans sa famille, et d"y suivra le reinlmurseini'nl, absolument ciunme pour une caisse de roulage. (.)ualrc> jours après son di'part de Nantes, vers neuf heures, un lundi, un bon gros vieux con lucteur des Messageries royales prit Pierrette par la main, et, pendant ipi'ou di''cliargeail, dans la Grand'rue, les articles et les voyageurs desliiiés nu bureau de Provins, il la niena,.sjins autr(> li.igage que deux robes, ueiix paires de bas el deux cheiiiises, chez, mademoisello Ro^jron, dont la maison lui l'ut iiidicfiK'e par le diret leur du bureau.
— Iloiijoiir, madenuiiselle cl In compagnie, dit le conducteur, je vous aiiiéne une cousine À vous, (|ue voici : «lie est, ma foi 1 bien gi'Ulilli-. Vous nvez quarante-.sept francs /» me iloiiner, quoique votre pelil(! n'eu ait pas lounl avec elle : signes tvn fiuillo.
Madelin iselle Sylvie el son frère S(> livrèrent A leur joio et h leur étoniieinenl.
— Pardon, ilil lo conducteur, ma voiluro nllt lul, signe»
DE BALZAC
ma feuille, donnez-moi quarante-sept francs soixante centimes... et ce que vous voudrez pour le conducteur de Nantes et pour moi, qui avons eu soin de la petite comme de notre propre entant. Nous avons avancé son coucher, sa nourriture, sa place de Provins, et quelques petites choses.
— Quarante-sept francs douze sous!... dit Sylvie.
— N'allez-vous pas marchandef î s'écria le conducteur.
— liais la facture? dit Ronron.
— La facture ? voyez h feuille.
— Quand tu frras tes narrés, paye donci dit Sylvie à son frère; tu vois bien qu'il n'y a qu'à payer.
Ronron alla chercher quarante-sept francs douze sous.
— Et nous n'avons rien pour nous, mon camarade et moi ! dit le conducteur.
Sylvie tira quarante soa^; des profondeurs de son vieux sac en velours où foisonnaient ses clefs.
— Merci! gardez, dit le conducteur. Nous aimons mieux avoir eu soin de la petite pour elle-même. Il prit sa feuille et sortit en disant à la grosse servante : — En voilà une baraque! Il y a pourtant des crocodiles comme ça autre part qu'en Egyptel
— Cps gens-là sont bien grossiers, dit Sylvie qui entendit le propos.
— Dame! s'ils ont eu soin de la petite, répondit Adèle en mettant ses poings sur ses hanches.
— Nous ne sommes pas destinés à vivre avec lui, dit Rogron.
— Où que vous la coucherez? dit la servante.
Telle fut l'arrivée et la réception de Pierrette Lorrain chez son cousin et sa cousine, qui la regardaient d'un air hébété; chez lesquels elle fut jetée comme un paquet, sans aucune transition entre la di'plorable chambre où elle vivait à Saint-Jacques auprès de sesgrands-parens et la salle à manger de ses cousins, qui lui parut être celle d'un palais. Elle y était interdite et honteuse. Pour tout autre que pour ces ex-merciers, la petite Rrelonne eût élé adorable dans sa jupe do bure bl(ui grossière, avec son tablier de percaline rose, ses gros souliers, ses bas bleus, son fichu iilanc, les mains rouges enveloppées de milain(>s en tricot de laine rouge bonlées de blanc, que le conducteur lui avait achetées. Vraiment ! son pclit bonnet breton (ju'on lui avait blanchi à Paris (il s'était fripé dans le trajet do Nantes) faisait comme une auréole à son gai visage. Ce bonnet national, en fine bapliste, garni d'une dentelle rnide cl plisséo par grands tuyaux aplatis, nu-riterait une description, tant il est coquet et simple. La lumière, lamiséo par la loile (;t la deiitello proiluit une pénombre , un df-mi jour doux sur le teint ; il lui donne cette grâce virginale que chi'rchent les peintres sur leurs palettes, et que Léopold Robert a su trouver pour la figure rapliaéli(]ue de la fi'mtrie ipii timit un enfant dans le tableau des Moixaonneum. Sous ce cadre festonné de lumi''re, brillait une figure blanche et rose, naïve, animée par la santé la plus vigourcusp. l.a chaleur d(^ la salle y amena le sang qui borda (\<' feu Ips deux mignonnes on-illes, les lèvres, lo bout du nez si fin. et qui, par opposition, fit paraître le leml vivac"' plus blanc encore.
— I':h bien I tu ne nous dis rien ? dit Sylvie. Je suis ta cousine Rogron, et voilà ton cou>iiii.
— Vciix-lii manger? lui demanda Rogron.
— Quand es-iii (.arti» d" Nanli-sî demanda Sylvie.
— r.llc est mni-lle, dit Rggron.
— l'auvre pctile, elle n'est guère nipfiéid s'écria la grosso Ad''lecn ouvrant le paquet lait avec im mouchoir au vieux Lorrain.
— Mrnhrnsse donc (on cousin, dit Sylvie. Picrri'lle embrasi-n Rogron.
— Embrasse donc la ( outille, dil Rogron. Pierrette embravs.! Sylvie.
— i;i|e esl ahurie par le voyage, cette peliln ; v\\t\ a peut-^lre besoin de (If)rniir, dit AdMr.
Pierrette éprouva somlain pour 'es deux paretis uni^ Invincible répulsion, HOfitimenl que perMiiine encore ne lui
avait inspiré. Sylvie et sa servante allèrent coucher la petite Bretonne dans celle des chambres au second étage où Brigaut avait vu le rideau de calicot blanc. H s'y trouvait un lit de pensionnaire à fièche peinte en bleu d'où pendait un rideau en calicot, une commode en noyer sans dessus de marbre, une petite table en noyer, un miroir, une vulgaire table de nuit sans porte, et trois méchantes chaises. Les murs, mansardés sur le devant, étaient tondus d'un mauvais papier bleu semé de fleurs noires. Le carreau, mis en couleur et frotté, glaçait les pieds. Il n'y avait pas d'autre tapis qu'une maigre descente de lit en lisières. La cheminée en marbre commun était ornée d'une glace, de deux chandeliers en cuivre doré, d'une vulgaire coupe d'albâtre où buvaient deux pigeons pour figurer les anses et que Sylvie avait à Paris dans sa chambre.
— Seras-tu bien là, ma petite? lui dit sa cousine.
— Oh 1 c'est bien beau, répondit l'enfant de sa voix argentine.
— Elle n'est pas difficile, dit la grosso Briarde en murmurant. No faut-il pas lui bassiner son lit? demanda-telle.
— Oui, dit Sylvie, les draps peuvent être humides.
Adèle apporta l'un de ses serre-tête en apportant la bassinoire, et Pierrette, qui jusqu'alors avait couché dans des draps de grosse toile bretonne, fut surprise de la finesse et de la douceur des draps de coton. Quand la petite tut installée et couchée, Adèle, en descendant, ne put s'empêcher de s'écrier : — Son butin ne vaut pas trois francs, mademoiselle.
Depuis l'adoption de son système économique, Sylvie faisait rester dans la salle à manger sa servante, afin qu'il n'y eût qu'une lumière et qu'un seul feu. Mais quand le colonel Gouraud et Vinet venaient, Adèle se retirait dans sa cuisine. L'arrivée do Pierrette anima le reste de la .soirée.
— Il ftuidra dès demain lui faire un trousseau, dit Sylvie, elle n'a rien de rien.
— Elle n'a que les gros souhers qu'elle a aux pieds, et qui pèsent une livre, dit Adèle.
— Dans ce pays-là c'est comme ça, dit Rogron.
— Comme elle regardait sa chambre, qui n'est déjà pas si belle pour être celle d'une cousine à vous, mademoiselle!
— C'est bon, taisez-vous, dit Sylvie, vous voyez bien qu'elle en est enchantée.
— "l\Ion Dieu, quelles chemises! ça doit lui gratter la peau ; mais rien de ça ne peut servir, dit Adèle en vidant le paquet de Pierrette.
Mafire, maîtresse et servante furent occupés jusqu'à dix heures à décider en quelle percale et de quel prix les chemises, combien de paires de bas; en quelle élolVe, en quel nombre les jupons de dessous, et à supputer le prix de la garderobe d(( Pierrette.
— Tu n'en seras pas quille h moins de trois cents francs, dit à sa sneitr Rogron, (pii retenait le prix de chaque chose et les additionnait do mémoire par suite do sa vieille habitude.
— Trois cents francs? s'écria Sylvie.
— Oui, trois cents francs! calcule.
Le frère et la somr recommencèrent et trouvèrent trois cents fr.inc-; sans les façons.
— Trois cents francs d'un .seul coup de tilel I dit Sylvie en se roucliant sur l'idée assez ingéuiimsemcnt expriméo par celte ex|iression |)roverbiale.
Pierrette était un de (-es enfims do l'amour, que l'amour a doués de .sa lenclress(*, de sa vivacité, de sa gaieté, do sa noblesse, de son di'vouemenl ; rien n'avait encore altérrt ni (Voissé son coMir d'une déliratesse prescjue sauvage, et l'accui'il de ses deux pareils le coni|iriiiia douloureuseiiienl. Si, pniir elle, la llretagiie avait été pliùne do misère, elle avait l'Ié pleine d'iiireclion. Si les vieux Lorrain furent les cnniinerç.ins les plus iiilialiiles, ils étaient les gens les plus aimaiis, les [)lus IVanes, les |)lus caro^uîttUb du muiido, eomnie tous les gins miiis calcul.
PIERRETTE
A Pen-Hoël, leur pelite-fille n'avait pas eu d'autre éducation que celle de la nature. Pii'rrette allait à sa guise en hatfau sur les étangs, elle courait par le bourg et par les champs en compagnie do Jarques Brigaut, son camarade, absolument comme Paul et Virginie. Fêtés, caressés tous deux par tout le mondn, libres comme l'air, ils couraient aprf's les mille joies de l'enfance : en élé, ils allaient voir pécher, ils prenaient des insectes, cueillaient des bouquets pt jardinaient ; en hiver, ils faisaient des glissoires, ils labriquaient do joyeux palais, de bonshommes, ou des boules de neige avec lesquelles ils se battaient. Toujours les bienvenus, ils recueillaient partout des sourires. Quand vint le temps d'apprendre, les désastres a^•iv^rent. Sans ressources aprf-s la mort de son père, Jacques fut mis par .ses fiarens en apprentissage chez un menuisier, nourri par cbarilé, comme plus tard Pierretle le fut à Saint-Jacques. Mais, jusque dans cet hospice particulier, la gentille Pierretle avait encore élé choyée, caressée et protégée par toa^ le monde. Cette petite, accoutumée à tant d'affeclion, ne retrouvait pas chez ses parens tant désirés, chez ses parcns si richrs, cet air, celte parole, ces regards, ces famns^ que tout le monde, même les étrangers et les conducteurs de diligence, avaient eu pour elle. Aussi son élonnement, déj.'i grand, ful-il compliqué par le changement de l'atmospht>re morale où elle entrait. Le cœur a subitement froid ou chaud comme le corps. Snns savoir pourquoi, la pauvre enfintout envie de pleurer : elle était fatiguée, elle rinrmif. Ilihiluèe h se lever de bonne heure, comme tous If's enfans élevés h In campagne, Pi(>rrielles'éveilia le lendemain deux heures avant la cuisini^re. Klle s'habilla, piétina dans sa chambre au-dessus tU' sa cousine, regarda la petile place, essaya do descendre, fut ^tupé(;^ile de la beauté de l'escalier ; elle l'examina dans ses détails, les pâtures, les cuivres, les ornemcns, les peintures, etc. Puis elle descendit, elle ne put ouvrir la porte du jardin, remonta, redescendit (]uand Adèle fut éveillée, et sauta dans le jardin; plie en prit possesion, elle couru! jusqu'à la rivière, s'éhahit du kiosque, entra dans le kiosque ; elle eut à voir el à s'étonner de ce (ju'elle voyait jusqu'au lever de sa cousine Sylvie. Pendant le déjeuner, sa cousine lui dit : — C'est donc loi, mon peljt chou, qui trottais dès le jour dans l'escalier, el qui faisais ce lapagi*? Tii m'as si bien réveillée que je n'ai pas pu me rendormir. Il faudra Ptre bien sape, bien grMilillo, et t'amuser sans bruil. Ton cousin n'aimo pas le bruit.
— Tu [nendras garde aussi h tes pieds, dit Rngron, Tu fis pntréc avec tes .souliers crottés dans le kiosque, et lu y «.s laissé tes pas écrits sur le parquet. Ta cousine aime bien la ()roprelé. Une grande fille comme toi doit ('Ire profire. Tu n'étais donc fias (iropre en Bretagne? Mais c'est vrai, quand j'y allais actiPler du fd, ça f lisait fiitié de les roir, ces sauvages lAl lài toutcas, elle a bciii n(ip(''til, dit Mouron pn regardant .sa sœur, on dirait qu'elle n'a pas mangé depuis trois jours.
Ainsi, (lès le premier moment, Pierrette fut blessée par les obsprv.ilinns de sn cousine el de son rousin, blessée wins Mvoir |ioiirqiiol. Sa droite el friiiube nature, jusqu'alors abandonnée h elle-même, ignorait la ri'nexion. Incapable de trouver en quoi (léchaient son cousin et sn cou- »ine, elle devait être |i<ntemeiit éclairée par ses soiilTran- ««. Apr^s le déieiiner, sn cousine et son rousin, heureux de rélotineinent de Pierrette et pressi's d'en jouir, lui mon- Irèrenl leur bruu salon pour lui apprenilre a en respecli-r ks sompliiosilcs. Par suite de leur isolenietil, et poiiswVs pur colle nécessité morale do .s'inti-resser il quelipi" chose, les rëlibnliiircs muiI t:iiniluits/i n nipl kit les alliiiious iinliirellivs par de» Kfléctiiiiis taetii es, (i aimer des chiens, divs c.bal.H, dentierins, leur servante ou leur directeur. Ainsi |logroii et Sylvie élineiit arrivi'-s (i un iiiiiour luiiiioilcié pour leur mobilier el pour leur lUiiisoii, (pu leur avaient cniltii ki (lier. Sylvie avait lliii, le mutin, par aider Adèle en Irou- TUIll qu'ell.' lie .suvnil pas nettoyer les meubles, les brcissiT et mainlenir dans leur neuf. (« nettoyage lut liicnKM une occupation pour elle. Au.s8i, loin de perdre de leur valeur,
les meublrs gagnaient-ils ! S'en servir sans les user, sans les tacher, sans égraiigner les bois, sans effacer le vernis, tel était le problème. Cette occupation devint bientôt une manie de vieille fille. Sylvie eut dans une armoire des chiffons do laine, de la cire, du vernis, des brosses, elle apprit à les manier aussi bien qu'un ébénisle ; elle avait ses plumeaux, ses serviettes à essuyer; enfin elle frottait sans courir aucune chance de se blesser, elle était si forte I Le regard de son O'il bleu, froid et rigide comme de l'acier, se glissait ju.sque sous les meubles à tout moment ; aussi eussiez-vous plus facilement. trouvé dans son cœur une corde .sensible qu'un n!0!(/(3« sous une bergère.
Après ce qui s'était dit chez madame Tiphaine, il fut impossible à Sylvie de reculer devant les trois cents francs. Pendant la première semaine, Sylvie fut donc entièrement occupée, et Pierrette incessamment distraite par les robes à commander, à essayer, par les chemises, les jupons de dessous à tailler, à faire coudre par des ouvrières à la journée. Pierrette ne savait pas coudre.
— Elle a été jol'ment élevée ! dit Rogron. Tu no sais donc rien faire, ma petite biche ?
Pierretle, qui ne savait qu'aimer, fil pour toute réponse un joli geste de petite fille.
— A quoi passais-tu donc le temps en Bretagne? lui demanda Rogron.
— Je jouais, répondit-elle naïvement. Tout le monde jouaitavecmoi. Magrand'mèie el grand-papa, chacun me racontait des hisioires. Ah! l'on m'aimait bien.
— Ah ! répondait Rogron. Ainsi lu faûais du plus aUé- Pierrette ne comprit pas celte plaisanlerie de la rue Saint- Denis, elle ouvrit de grands yeux.
— Elle est sollo comme un pauier, dit Sylvie à mademoiselle Borain, la plus habde ouvrière de Provins.
— C'est si jeune 1 dil l'ouvrière en regardant Pierrette dont le petit museau fin était tendu vers elle d'un air rusé.
PierrelU; préférait les ouvrières à ses deux parens ; elle était coque te pour elles, elle les regardait travaillant, elle leur disait ces jolis mots, les fleurs de l'enfance, que comprimaient déjà Rogron et Sylvie imr la peur, car ils aimaient à imprimer aux subordonnés une terreur salutaire. Les ouvrières étaient eucbaulées do Pierrette. Cepcnd.inl le trousseau ne se complétait pas sans do terribles iulerjections.
— Celle petite fille va nous coilter les yeux de la liMo t disait Sylvie à son frère.
— Tiens-loi donc, ma petite ! Qiw diable, c'est pour toi, ce n'est pas pour moi, (hsiui-ellr à Pierretle ijuaud on lui prenait mesure de quelqui- a|usteinrnl.
— Laisse donc Iravadler mademoiselle Boniin, ce n'est pas toi qui paiera sa journée ! dis.'iil-elle en lui voyant doniaiider ipielque chose à la première ouvrière.
— Midemuiselle, disait mademoiselle Iluraiu, faut-il coudre ceci eu piijuls arrière?
— Oui, faites iiolidemeut ; je n'ai pas cnvio do recommencer encore un pareil trousseau tous les jours.
Il (11 fut de la cousini! comme de la mai.soii. PierrelU» dut être mise aussi bien que la pclile de inadailie (îarceland. Elli> eut des bro.lcipiiiis à la mode, en peau bronzée, roinine avait la petite Tipliaine. E\U\ eul des bas de colon très fin, un corset di> la meilleure faiseuse, une robe de reps bleu, une jolii^ pèlerine doulil('(i di« talVclas blanc, toujours pour lutter avec l,i petiie d(> ui.idame Jiilliaid la jeune. Aussi le dessous lut-il en bariiuinie avec le dessus, lanl Sylvie avait peur de rexaiiieii el du coup-d'ieil des mères de l'.iniille. Picrrellii eut de jolies chemises eu inadapolam. Madcnidiscllc llorain dit ipie les petili<s île madame l.i sousprelele porlaieiit des'panlaluns en percule hrn.les et garnis, le d'Tiiier gi'urii enliii. Pierrette eut des pantalons à iiiaiichelti'S. On lui cniiimaiida une chariiiante capote de velours bleu iloiibli'e de sjiliii blanc, sembl.ible à celle de Im petite Marteiier. Pierrelle l'iil ainsi la plus délicieuse (kitlle tille de tout Provins. Le diinaiiclie, a l'i-glise, au Mirlir de II) messe, toutes les dames reiiibrassèrent. Mesdames Tipliaini>, Caiceliind, Galardou, Aultray, lesourd, Martuuer,
DE BALZAC
Guépin, JuUiard, raffolèrent de la charmante bretonne. Cotle émeQle flatta l'amour-propre do la vieille Sylvie, qui dans sa bienfaisance voyait moins Pierrette qu'un triomphe de vanité. Cependant Sylvie devait finir par s'offenser des succès de sa cousine, et voici comment : ou lui demanda Pierrette; et, toujours pour triompher de ces dames, elle accorda Pierrette. On venait chercher Pierrette, qui fitdes parties de jeu, des dînettes avec les petites filles de ces dames. Pierrette réussit infiniment mieux que les Roi^ron. Mademoiselle Sylvie se choqua de voir Pierrette demandée chez les autres sans que les autres vinssent trouver Pierrette. La naive enfant ne dissimula point les plaisirs qu'elle goûtait chez mesdames Tiphair.e, Martener, Galardon, JuUiard, Lesourd, Auffray, Garceland, dont les amitiés contrastaient étrangement avec les tracasseries de sa cousine et de son cousin. Une mère eut été très heureuse du bonheur de son enfant, mais les Rogron avaient pris Pierrette pour eux et non pour elle : leurs senlimens, loin d'être paternels, étaient entachés d'égoisme et d'une sorte d'exploitation com.merciale.
Le beau trousseau, les belles robes des dimanches et les robes de tous les jours commencèrent le malheur de Pierrette. Comme tous les enfans libres de leurs amnsemens et habitués à suivre les in'^piralions de leur fantaisie, elle u=;ait effroyablement vite ses souliers, ses brodeqi'ins, ses robes, et surtout ses pantalons à manchettes. Une mère, en réprimandant son enfant, no pense qu'à lui; sa paroie est douce, elle ne la grossit que poussée à bout et quand l'enfant a des torts; mais, dans la grande question ries habillomens, les écus des deux cousins était la première raison : il s'agissait d'eux et non de Pierrette. Les enfans ont le flairer de la race canine pour les torts de ceux qui les gouvernent : ils sentent admirablement s'ils sont aimés ou toérés. Les cœurs purs sont plus choqués par les nuances que parlesconirasles : un enfant ne comprend pas encore le mal, mais il sait quand on froisse le sentiment du be.iu que la nature a mis en lui. Los conseils que s'attirait Pierrette sur la tenue que doivent avoir les jeunes tilles bien élevées, sur la modestie et sur l'économie, élait le corolaire de ce thème principal ; Pierrette nous riiinel Ces jgronderles. qui eurent un funeste résultat pour Pierrette, ramenèrent les deux céliba aires vers l'ancienne ornière commerciale d'où leur établissemonl à Provins les avait divertis, et où leur nature allait s'éiianouir et fleurir. Il ibiluésà régenter, à faire des olwrvations. <'i commander, à reprendre vertement leurs ronmiis, Ro^iron et sa >oeur périssaient faute de victimes. Les pelils esprits ont besoin do despotisme pour le jeu de leurs nerfs, comme les grandes Smcs ont soif d'égalité pour l'action du cœur. Or les ôlies étroits s'étendent aussi bien par la persécution que par la bienfaisance; ils peuvent s'altcstiT leur puissance [lar un ompire ou cruel ou charitable sur autrui, mais ils vont du C'ité où les pou<so leur tenif) TOineut. Aioulez le véhicule de rinlén^l, et vous aurez l'énigme de l,i pliii'art des cIiOnos sociales. Dès lors Pierrette devint extn'^memcnt nécossnire h l'existence de .ses cousins. Deimlscon arrivée, l(>s Ro^rron avaient élé très occupés par le trousseau, puis retenus p;ir le neuf do la commensalilé Toute chose nouvelle, un s'-nliment et m'orne une domination, a ses plis h prendre. Sylvie commenra par rlire ii Pierrette ma petite, elle (piitla ma petite pour Pierrette tout court. Les n-primandes, d'abord aigrevdouces, devinrent vives et dures. Dès qu'ils entrèrent dans cel'e voie, le Irère et la sœur y firent de rapides progrès : ils ne s'ennuyaient plusl ("e ne fut pas le ro-npiot d'<*lres mérhans et cruels, ce fut l'instmct d'une tyrannie iinti'cile. Le frère et In sœur se crurent utiles h Pierrette, comme jadis ils se crovaient utiles h leurs apprentis, l'ierrelle, dont la sensibililé vraie, noble, excessive, était l'niitip'ido de |,i sécheress'^ des Rogron, avait les reproches on horreur; elle éluil ntlr-inte si vivement que deux larmes mouillaient nussiliM ses beaux yeux purs. 1 11»^ cul l)eauroup h ronili.iltrr' (iv.inl de réprimer son adorable vivacité qui [)l:iis/iil Innt au dehors, elle la déployait rlie/. les mères de ses [)e|j|es nmies ; mais ou logis, vers l,i fin
du premier mois, elle commençait à demeurer passive, et Rogron lui demanda si elle était malade. A cette étrange interrogation, elle bondit au bout du jardin pour y pleurer au bord de la rivière, où ses larmes tombèrent comme un jour elle devait tomber elle-même dans le torrent social^ Un jour, mal.;réses soins, l'enfiint fit un accroc à sa belle robe de reps chez madame Tiphaine, où elle élait allée jouer par une belle journée. Elle fondit en pleurs aussitôt, en prévoyant la cruelle réprimande qui l'attendait au logis- Que4ionnée, il lui échappa quelques paroles sur sa terrible cousine, au milieu de ses larmes. La belle madame 'liphaine avait du reps pareil, elle remplaça le lez elle-même. Mademoiselle Rogron apprit le tour que, suivant son expression, lui avait joué cette satanée petite fille. Dès ce moment, elle ne voulut plus donner Pierrette à ces dames.
La nouvelle vie qu'allait mener Pierrette à Provins devait se scinder en trois phases bien distinctes. La première, celle où elle eut une espèce de bonheur mélanH:é par les caresses froides des deux célibataires et par des gronderies. ardentes pour elle, dura trois mois. La défense d'aller voir ses petites amies, appuyée sur la nécessité de commencer à apprendre tout ce que devait savoir une jeune fille bien élevé.?, termina la première phase de la vie de Pierrette à Provins, le seul temps où l'existence lui parut supportable.
Cesmouvemens intérieurs produits chez les Rogron par le séjour de Pierrette furent étudiés par Vinet et par le colonel iivec la précaution de renards se proposant d'entrer dans un poulailler, et inquiets d'y voir un être nouveau- Tous deux venaient de loin en loin pour ne pas effarouclier mademoiselle Sylvie; ils causaient avec Rogron sous divers prétextes, et s'imiiationisaient avec une réserve et des façons que le grand TarlulTe eilt admirées. Le colonel et l'avocat passèrent la soirée chez les Rogron, le jour même où Sylvie avait refusé de donner Pierrette à la belle madame Tiphaine en termes très amers. En apprenant ce relus, le colonel et l'avocat se regardèrent en gens à qui Provins était connu.
— Elle a positivement voulu vous faire une soltise, dit l'avocat. Il y a longtemps que nous a\ons prévenu Rogron de ce qui vous est arrivé. 11 n'y a rien de bon à gagner avec ces gens-là.
— Qu'attendre du parti anli-nationall s'écria le colonel en refri.sant ses moustaches et interrompant l'avocat. Si ncus avions cherché à vous délourner d'eux, vous auriez pensé que nous avions des moiifsde haine pour vous parler ainsi. Mais pourquoi, mademoiselle, si vous aimez à faire voire petite [lariie, no jouerioz-vous pas le boston, le .soir, chez vous? l''st-il donc impossitilo de remplacer dos crétins comme ces JuUiard? Vinet et moi nous savons le boston, nous finirons par trouver un (]ualriènie. Vinet peut vous présenter sa femme, elle est gentille, et, do plus, c'esl une Cliargebn-uf. Vous ne ferez pas comme ces guenons de la haute ville, vous ne demanderez pas des toilettes d" durliesse à une lionii'^ polile femme do ménage que l'infamie do sa famille oblige à tout faire chez elle, et qui unit le courage d'un lion à la douceur d'un agneau.
Sylvie Ho;.'ion montra si's longues dents jiiunes en souriant au colonel, qui soutint très bien ce phénomène horrible el prit mémo un nirllatteur.
— Si nous no sommes que (luatro, le boston n'aura pas lieu tons les soirs, ri'pondit-elle.
— (}iie voulez-vous (juo fasse un vieux grognard comme moi qui n'ai plus ipi'à manger mes pi usions? L'avocat est toujours litire le soir. IVnilleiirs vous aurez du monde, je vous en promets, ojouta-t-il d'un air mys-
tiTieiix.
— Il suffirait, dit Vinet, de se poser franchement contre les minisii'-riels de Provins et de leur tenir lêle ; vous verriez combien l'on vo s aimerait d.ius Provins, vous auriez bien du monde pour vous. Vous feriez enrager les Tiphaine en leur opposant votre salon, lili bien I nous rions des au-
PIERRETTE
1res, si los aulres rient de nous. La Clique ne se gêne d'ailleurs guère h votre égard I
— Comment? dit Sylvie.
En province, il existe plus d'une soupape par laquelle les commérages s'échappent d'une société dans l'autre. Vinet avait su tous les propos tenus sur les Rogron dans Jos salons d'où les deux merciers étaient définitivement bannis. Le juge suppléant, l'archéologue Desfondrilles, n'était d'aucun parti. Ce juge, comme qneliiues autres personnes indépenlantrs, racontait tout ce qu'il entendait dire par suite des habitudes de la province, et Vinet avait fait son orofit de ces bavardages. Ce raalicieuT avocat envenima les plaisanteries de madame Tiphaine en les répétant. En révélant les mystificaiions aux(juelles Rosron et Sylvie s'étaient prêtés, il alluma la colère et réveilla l'esprit de vengeance chez ces deux natures sèches qui voulaient un aliment pour leurs petiti's passions.
Quelques jours après, Vinet amena sa femme, personne bien élevée, timide, ni laiiie ni jolie, très douce et srntant vivement son malheur. Madame Vinet était blonde, un peu fatiguée par les soins de son pauvre méuagi', et très simplement mise. Aucune femme ne pouvait plaire davantage à Sylvie. Madame Vinet supporta les airs de Sylvie et plia sous elle en femme accoutumée à plier. Il y avait sur son front hombé, sur ses joues de rose du Bengale, dans son regard lent et tendre, les traces de ces médilalions profondes, de cette pensée perspicace que les femmes habituées à .soiifl'rir ensevi'lis';ent dans un sili'uce absolu. L'influence du colonel, qui déployait pour Sylvie des grâces courlisanesques arrachées en apparence à sa brusi]uerie militaire, et celle de l'adroit Vinet, atteignirriat bientijf Pierrette. Renfermée au logis ou no sortant (ilus (pi'en compagnie do sa vieille cousine, Pierrette, ce joli écureuil, fut .'i tout morrient atteinte par : « Ne louche pas h cela, Pierrette! » et par .ses sermons continu(!lssurla manière de se tenir. Pierrette se courbait la poitrine et tendait le dos, sa cousine la voulait droite comme elle (pii ressemblait à «n soldai présentant les armes à son colonel ; elle lui appliquait parfois de peljios tapes dans le dos pour la redres- .ser. lA libre et Joyeuse fille du Marais apprit à réprimer ses mouvemens, h imiter un automate.
Un soir, qui marqua le commencement de la seconde période, Pierrette, (|ue les trois h.ibilui's n'avaient pas vue nu salon pendant la soirée, vint embrasser ses parens et saluer la compagnie avant dr, s'aller coucher. Sylvie avança froidemeul sa joue à cette charmante enfant, comme [)our se débarrasser de son baiser. Le geste fut si cruellement significatif, que les larm(!s de Pierrette jaillirent.
— T'cs-lu piquée, ma pelilo Pierrette? lui dit l'utroco Vinet.
— Qu'avcz-vous donc î lui demanda sévèrement Sylvie.
— Rien, dit la pauvre enfant en allant embras.ser son cousin.
— Uien? reprit Sylvie. On ne pleure pas sans raison.
— yu'avez-vous, tua petite belle? lui dit madame Vinet.
— Ma couMJne riche no me traite |)as si bien que ma pauvre prand'mère I
— Voire grand"mère vousa pris voire forluiu', dit Sylvie, cl voiri' cousine vous laissera la sienne.