‹ Scènes de la vie de provinceChapitre 8 sur 45 · I.e colonel cl l'avocat se regardèrent h la dérabée · texte numérisé non relu

I.e colonel cl l'avocat se regardèrent h la dérabée

— J'aime mieux être voli'-e «t aimée, dit Pierrette.

— i:b bien I l'on vous rruiverra d'où vous venez.

— Mais qu'u-l-K'lle donc fait, cette chère pelile? dit madame Vniet.

Viru't jein sur .sa lenuno ce terrible reganl, (Ite et froid, des gens qui cTercent une domination absolue. La (laiivro ilote, incessamment punie de n'avoir pas eu In seiilo choso qu'on voulût d'(«llo, une fortuno, reprit ses cartes.

— Ce qu'elle n fait? s'écria Sylvie on relov.ml h tête par nn niiiiiveineni si bruscpie (|ue les glrofli'es jaunes de -son bonnet s',ij,'ii(ri ut. lille ne sait (pioi s'iiivenler pour nous eoiiirarjer : elle n r)uverl ma montre pour en coiiuat-

tro le mécanisme, elle a touché la roue et a cassé le grand ressort. Mademoiselle n'écoute rien. Je suis toute la journée à lui recommander de prendre garde à tout, et c'est comme si je parlais à cette lampe.

Pierrette, honteuse d'être réprimandée en présence des étrangers, sortit tout doucement.

— Je me demande comment dompter la turbulence de cette enfant, dit Rogron.

— Mais elle est assez âgée pour aller en pension, dit madame Vinet.

Un nouveau recrard de Vinet imposa silence h sa femme, îi laquelle il s'était bien gardée de confier ses plans et ceux du colonel sur les deux célibataires.

— Voilà ce que c'est que de se charger des enfans d'autrui ! s'écria le colonel. Vous pouviez encore en avoir <à vous, vous ou votre frère; pourquoi ne vous mariez-vous pas l'un ou l'autre?

Sylvie regarda très agréablement le colonel : el'e rencontrait pour la première fois de sa vie un homme h qui ridée qu'elle aurait pu se marier ne paraissait pas absurde.

— Mais, madame Vinet a raison I s'écria Rogron, ça ferait tenir Pierrette tranquille. Un maître ne coûtera pas grand'cho.se !

Le mot du colonel préoccupait tellement Sylvie qu'elle ne répondit pas à Ronron.

— SI vous vouliez faire seulement le cautionnement du journal d'opposition dont nous parlions, vous trouveriez un niaîlro pour votre petite cousine dans l'éditeur responsable; nous prendrions ce pauvre maître d'école vielinio des envahissemens du clergé. Ma femme a rai-on : Pierrelte est un diamant brut qu'il faut polir, dit Vinel à Rogron.

— Je croyais que vous étiez baron, dit Sylvie an colonej durant une donne et après une longue pause pendant laquelle chaque joueur resta pensif.

— Oui ; mais, nommé en 1814 après la bataille de Nangis, où mon ri'giment a fut des miracles, ai-je eu l'argent et les protections nécessaires pour me mettre en règle à la chancellerie? Il en sera de la baronnie comme du grade de gr>néral que j'ai eu en 1815: il faut une révolution pour me les rendre.

— Si vous pouviez garantir le cautionnement par une hypothè<iue, répondit enfin Rogron, jo pourrais le faire.

— Mais cela peut s'arranger avec C.ournanl. répliqua Vinet. Le journal amènera le triomphe du colonel et rendrait votre salon plus puissant que celui des Tiphaine et consorts.

— Comment cela? dit Sylvie.

Au moment oii, pendant i)\u> .sa femme donnait les cartes, l'avocat expliipiait l'onportance (]ue Hngnui. le colom-l et lui, Vinet, arquerraient par la publication d'une feuille iii(ir'(ieuilaiil(> pour l'arrondissement de Provins, Pierrette loiidalt en laruu's ; sou co'ur et .son intelligence ('l.iient d'accord : elle trouvai! sa cousine beautoup plus en laule (pi'elle. I.'enlanl du M.uais conipnnait iiiNlinrtivemenl cnrnbieu la Ch.irili', la Ilieiifaisaïu'e doivent être ale-olues. i;ili' baissait ses b'Iles robi'S (>l loul ce tpii se f.iisail [KUir elle. On lui vendait les bii'ul'aits trop cher. Elle pleurait de dépit d'avoir donné prise sur elle, cl prenait la résolution de se conduire de façon i\ réduire si's parens au silence, pauvre enfuit I Elle pensait alors combien Rrigaul avait eli- trraiid (Il lui donnant ses économies. i;ile croyait sou mallii-ur au comble et ne savait pas qu'en ce iiioinent Il se iir-cidail nu sidon une nouvelle infortune pour elle. En elVel cpielques jours après Pierrette eut un nintire d'écriture. i;i|e dut apprendre;! lire, à éciire el h compter. I.'édiic.ition de Pierrette produisit d't'>uormi>s de^ills dans la maison des Rogron. Ce fut l'encre sur les tables, sur le miMibles, sur les vêlemens; puis les cahiers d'i'ciiiun', les filumes égarées partout, la jiouilre sur les l'Iolles, les livres ilée|iiri''s, ('CorniVs, |ieiidanl qu'elle apprenait ses leçons. On lui parlait déjà, el dau» quels leruies I de la nécessilé do

DR nAL7AC. — II.

CExlrait du la Comédie hiimaine.)

DE BALZAC

gagner son pain, de n'être à charge è personne. En écoulant ces horribles avis, Pierrette sentait une douleur dans sa gorge : il s'y faisait une contraction violente, son cœur h.iHail à coups précipités. Elle était obligée de retenir ses pleurs, car on lui demandait compte de .«es larmes comme d'une offense envers la bonté de ses m.icnanimes parens. Rogron avait trouvé la vie qui lui était inopre: il grondait Pierreite comme autrefois ses commis; il allait la chercher au milieu de ses jeux pour la contraindre à éiudier, il lui faisait répéter ses leçons, il était le féroce maiire d'études do cette pauvre enfant. Sylvie de son côté regardait comme un devoir d'apprendre à Pierreite le peu qu'elle savait des ouvrages de femme. Ni Rogron ni sa sœur n'avaient de doticour dans le caractère Ces esprits étroits, qui d'ailleurs éprouvaient un plaisir réel à taquiner cette pauvre petite, p.is.vèrcnt insensiblement de la douceur à la plus excessive snérité Leur sévérîlé fut amenée par la prétendue mauvaise volonté de cette enfant, qui, commencée trop tard, avait l'entendement dur. Ses maîtres ignoraient l'art de donner aux leçons une forme appropriée à l'inlelligenre île l'élève, ce qui m^irqii'' la dilTérence de l'éducnlion particulièie à l'éducation publique. Aussi la faute était-elle lien moins celle de Pierrette que celle de s(-s parens. Elle mit donc un temps infini pour apprendre les élémens. Pour un rien, elle était appidée bAte et stupide, sotte et maladroite. Pierreite, incessamment maltraitée en paroles, ne rencontra chez ses deux parens que des regards froids. Elle prit l'attitude hébétée des brebis : elle n'o^a plus rien faire en voyant ses actions mal jugées, mal accueillies, mal interprélf'és. En toute chose elle attendit le bon plaisir, les ordres de sa cousine, garda ses pensées pour elle, et se renferma dans une obéissance passive. Ses brill.mtes couleurs commencèrent à s'éteindre. Elle se plaignit |)arfois de souffrir. Quand sa cousine Jiii demanda : — Où ? la pauvre pc- -l'te, qui ressentait des douleurs générales, répondit: — Partout.

— A-l-on jamais vu souffrir partout^ Si vous souffriez partout, vous seriez déjà mortel répondit Sylvie.

— On souffre à la poitrine, disait Rogron l'épilogueur, on a mal aux dents, h la téd", aux pieds, au V(^ntre; mais on n'a jamais vu avoir mal partout! Qu'est-ce que cela partout? Avoir mal partout, c'est n'avoir mal nMH« part. Sais-tu ce que tu fais? lu parles pour ne rien dire.

1 ierrcttp linit par .se lairo en voyant ses naïves observations de jeune tille, les fleurs de son esprit nai.ssant, accueillies fiar des lieux communs que .son bon sens lui signalait comme ridicules.

— Tu te plains, et tu as un appétit de moine! lui di.sait Rogron.

Lt .seule personne (pii ne blessait point cette chère fleur si di'lic^le était la grf>ssn sc-rvanle, Adèle. Adèle allait bassiner le lit di- cette pr'tite tille, niais en caiîhetio où, surprise h donner celle douceur à la jeune héritière do ses tnulires, ''Ile fut grondée (jor Syliie.

— Il faut élever les enfaii'^ h la dure, on leur rdl ainsi des Icmpéramens forts. Est-ce qiir^ nous nous en sommes pliH mal portés mon frère et moi? dit Sylvie. Vous feriez d<! l'ierretU-une/n'c/iWi/ie, mot du vocalmlairo Rogron pour peindre lesf^ens soiillreieux r^t fileiirards.

Les ex(ire>.sions cnre.ssrinles de celle ange étalent rc';iies cfiitimo des «ridiace.s. b-s roues d alfe(;lion qui S'élevaient si fraîches, M grnr.ietises dans celle jeune flme, cl qui voiihiienl s'épanouir au dehors, ébiieiiliinpituyalilement écra- .•«'•es, Pierreiie recevait les coups les (ilus durs aux eiidroils leiulreH de mjii cieur. Si elle essayait d'adoucir ((vs deux féroriH ndlure» |iar «jes chatierie.*, ollo éldil occusôo do wi livrer h wi tendresse'par inlérél.

— l>ii-mol tout de Kitile ce ipin tu veut? s'iVriait brut/i- • «•meril l|M;;roii, tii ne Hie c/llines celles pus pour ririi.

Ni la s«-iir ni le frère n'admetlaieiit l'alleciinn, el l'ierrelt.i était tiiiit Hlfi'cllori. Le colonel (iouiand, jalon» <le pi. lire h mnilemoi<u-lle Mugron, lui donnait raimm en tnut ce qui coiiccrriail Pierrette ; il utlribunit Imis les preiemliis méfallu de celli' uiige 6 IViilAlpinent du curuclère lireloii.

et prétendait qu'aucune puissance, aucune volonlt'; n'en venait à bout. Rogron et .sa sœur étaient adulés avec une finesse excessive par ces deux courtisans, qui avaient lini par obtenir de Rogron le cautionnement dujournaWe CoMrrier de Provins, et de Sylvie cinq mille francs d'actions. Le colonel et (avocat se mirent en campagne. Ils placèrent cent actions de cinq cents francs parmi les électeurs propriétaire-î de biens nationaux à qui les journaux libéraux faisaient concevoir des craintes; parmi les fermiers et |)armi les gens dits indépendans. Ils finirent mônie par étendre leurs ramifiraiions dans le département, et au-delà dans quelques communes limitrophes. Chaque actionnaire fut naturellement abonné. Puis les annonces judiciaires et autres se divisèrent entre la Ruche et le Courrier. Le premier numéro du journal fit un pompeux éloge do Rogron, Rogron était présenté conimç le Lafiittede Provins. Quand l'esprit public eut une direction, il fut facile de voir que les prochaines élections seraient vivement disputées. La belle madame Tiphaine fut au désespoir.

— J'ai, disait-elle enlisant un article dirigé contre elle el contre Julliard, j'ai malheureusement oublié qu'il y a toujours un fripon non loin d'une dupe, et que la sottise attire toujours un homme d'esprit de l'espèce des renards.

Dès que le journal flamba dans un rayon de vingt lieues, Vinet eut un habit neuf, des bottes, un gilet et un pantalon décents. Il arbora le fameux chapeau gris des Libéraux, et laissa voir fon linge. Sa femme prit une servante et parut mise comme devait l'être la femme d'un homme influent; elle eut do jolis bonnets. Par calcul, Vinet fut reconnaissant. L'avocat et son ami Cournant, Is notaire des Libéraux el l'antagoniste d'Aulfray, devinrent les conseils des Rogron, auxijuels ils rendirent deux grands services. Les beaux faits par Rogron père en 1815, dans des circonstances malheureuses, allaient expirer. L'horticulture et les cultures maraîchères avaient pris d'énormes dévoloppeinens autour de Provins. L'avocat cl le notaire se mirent en mesure de procurer aux Rogron une augmentations de quatorze Cents francs dans leurs revenus par les nouvelles locations. Vinel gagna deux procès rcdalifs à des plantations d'arbivs contre deux Communes, et dans lesquels il s'agissait de cini] cents peupliers. L'argent des peupliers, celui des économies des Rogron, qui depuis trois ans plaçaient annuellement six iiiillo francs h gros intérêts, fut employé très-hiibileinent à l'achat de plusieurs enclaves. Eulin Vinet entreprit et mit à fin rex(iropriation de quelques-uns des paysans à qui Rogron père avait prêté son arf;ent, ol qui s'étaient tués à cultiviT et amender leurs terres pour pouvoir payer, mais vaineniiMil. L'ec bec par la coiislruo tioii de la maison au capilal des Rogron lut donc largement reparé. Leurs biens, situés autour de Provins, clioiss par li'urpère comme savent choisir les nuberj;istes. divisés pur petites cultures dont lu plus considérable n'était pas do cinq arpens, loués à des gens extrêmement solvubks presi|uo tous possesseurs de quelipies morceaux de t(>rii>, et avec liypotlièquo poursilrelé des fermagis, rapporlèient à la Saint- Marlin de novembre 1820 cinq mille IVanrs. Les impôts étaient à la charge des fermiers, et il n'y avait aucun bAtiiMont à réparer ou il assurer i outrer l'incendie. Lu frèro et la s(i;ur possédaient chacun cpiatre mille six cents francs en cinq pour cent, et, comme cette valeur dépas.sait lo pair, l'avocat les préclin pour eu opérer lu remplacemeni en terres, leur proliieliaiit, h l'aide du notaire, do ne pas leur l'aire perdre un liard d'iiih'rét au change.

A la lin de celle seconde p(>riod(\ la vio lut si dure pour Pierrette, l'iiidil'lV'reiiee (les habitués de la maison et la sottise grondeuse, lo défaut d'all'eclion do ses parens, devinrent si corrosifs, elle sentit si bien souiller sur elle le froid liuniidi^ de la tombe, qu'elle médita lit projet hardi d(* s'en aller U piel, .sans argent, en Bretagne, y retrouver .sa fiiMiid'iiieri' el sou pèie Lorrain. Deux ('ivéneinens l'en enipèc.bèreiii. Le boiilioinnii) Lorr.iiii mourut, llogron lut nommé tuteur de sa cousine par un Conseil de laiiulle te- ■oi à l'KH iiis. Si la grand inèro eût siuioniln' la preiuiere, il est h croiie que Itiigroil, Consi'iUi' pnr Vinet, eut reile-

PIFRRETTE.

rnindé les huit mille francs dePierrette, et réduit le grand- [ifie à l'indigence.

— Mais vous pouvez hériter de Pierrette, lui dit Vinet .ivfc un affreux sourire. On ne sait ni qui vit ni qui meurt !

Eclairé par ce mot, Rogron ne laissa en repos la veuve Lorrain, débitrice de sa petite-fille, qu'aprè.s lui avoir fait assurer à Piorrelte la nu-proprIété des liuit mille francs par une donation entre vifs dont les frais lurent payés par lui.

Pierrette fut étrangement saisie par ce deuil. Au momi-nt où elle recevait cp coup horrible, il fut question de lui l'aire faire sa première communion : autre événement ilont les obligations retinrent Picrreltn à Provins. Celle célémonie nécessaire et si simple allait amener de grands cliangemens chez les Rogron. Sylvie apprit <^ue monsieur le curé Péroux inslruisait les petilesJulliard, Lesourd, Garceland et autres. Klle so piqua d'honneur, et voulut avoir pour Pierrette le propre vicaire do l'abbé Péroux, monsieur Habcrt, un homme qui passait pour appartenir à la Congré^;.ilion, très-zélé pour les iniérêls de TÉttlise, trè»-rodoulé daus Provins, et qui cachait une grande ambition sous une sévérité de principes at>solus. La .sœur de ce prêtre, une fille d'environ trente ans, tenait une prnsion do tiemoiselles dans la ville. Le frèro et la sœur so ressemblaient : tous deux m;iigres, jaunes, à cheveux noirs, atrabilaires. En Bretonne bercée dans les (iraliques et la poésie du catholicisme, Pierrette ouvrit .son ca-ur et ses oreilles à la parole de ce prêtre imposant. Les soutfrances disposent à la dévotion, et presque toutes les jeunes lilles, poussés par une tendresse instinctive, inclinent au mysticisme, le côté profond de la religion. Le prêtre sema donc le grain de 11^vangilo et les dogmes de l'Église dans un terrain exelient. Il changea complètement les dispositions de Pierrette. Pierrette aima Jésus-Chist présenté dans la Communion aux jeunes filles comme un céleste (lancé; ses souflrimces phy- .si(|ues et morales eurent un sens, elle fut instruite à voir en toute chose le doigt de IJieu. Son flme, si cruellement frappée dans c»'tte maison sans qu'elli» pM accuser ses parens, se réfugia dans cette sjilière où montent tous les malheureux, sout"nus sur les ailes des trois Vertus Ihi'filog.iles. Elle nbandoima donc ses idées de fuite. Sylvie, éiomién do la métamorphose opérée en Pierrette par monsieur llaberl, fut prise de curiosité. Dès lors, tout en pri'parant Pierrette h laire sa première communion, monsieur liabert conquit h Dieu l'Ame, jusqu'alors égarée, lU^ mademoiselle Sylvie. Sylvie tomba dans la dévotion. Denis Uogron, sur lequel le prétendu Jésuite no put mordre, car alors l'esprit do S. M. Libérale feu le (Constitutionnel 1er élait plus fort .sur certains niais que l'esprit de l'Eglise, Denis resta lidèlo au colonel Gouraud, h Vinet et au lil)éralisme.

Mademoiselle Rogron lit naturellement la connaissance do madrinoiselle llaberl. avec laquelle elle sym[pallii<a pflrrail(;meril. l.fn deux filles s'aimèrent comme deut srpiirs

qui H'ajmenl. M.nli'inoiselle llalierl ott'rit de pr Ire l-ier-

rell*' chez elle, el d'évi'er li S\ Ivic le< eriinim et les cml.-irrff<( d'une éducation ; mais le l'rén^ et la bO'iir n-piuiilirenl qu" l'absence de l'iirn-lle leur f''riiii un (nip gr.md rid" a la ni.iison. L'iiilarliemenl de-, Hii;;nin /i leur (««iMn rnu^iii" parut excessif. \-n vi>y,iiii l'entrée de inaileimii »iPlle llnlieil diins In |ilace. In coli)ne| (iniirnud el l'uviicit Vinet prAlèrenl h rambilleux vicaire, dan-* l'intérêt du .sq •Oîur, le plan matrimonial hiriné par le colonel.

— Votre ,s(j!ur veut vous marier, dit l'avocat à l'ennercler.

— A l'encoiilre île qui? lit Rogron.

— Avec celle vieille .sibylle d'iiistiliilrice! .s'écria le vieux colonel en caressant ws moiislaclies grises.

— Mie ne m'en a rien dit, ré|iondii nnivement Rogron. Une tille iibsolue comme léliiit Svlvie devait lairo des

progrés dans la voie du miIuI. L'inOuenie du prêlre nllMit grandir ilans celle malHoii. Appn>éi< p^ir Sylvie qui disjni- Nlit de ston frère. Le.Hili'iu hlHTauK, i{iii s'eHi.iyereiil pi»-

temenl, coiii|>rireiit que m le prOtru uvuil réavlu ^e nioriur

sa sœur avec Rogron, union infiniment plus sorlable que celle de Sylvie et du colonel, il pousserait Sylvie aux pratiques les plus violentes de la religion, et ferait mettre Pierrette au couvent. Ils pouvaient donc perdre le prix de dix-huit mois d'efforts, de lâchetés et de flatteries. Ils furent saisis d'une effroyable et sourde haine contre le prêtre et sdsœur: et, néanmoins, ils sentirent la nécessité, pour les suivre pied a pied, de bien vivre avec eux. Mon.sieur et mademoiselle Habert, qui savaient levehistet le boston, vinrent tous les soirs. L'assiduité des uns excita l'assiduilé des autres. L'avocat et le colonel so sentirent en lêlo des adversaires aussi fort qu'eux, pressentiment que pariagèrent monsieur et mademoiselle Habert. Celte siUiaiion respective élait déjà un combat. De même que le colonel faisait goûler à Sylvie les douceurs inespérées d'une recherche en mariage, car elle avait fini par voir un homme digne d'elle dans Gouraud, de même mademoiselle Habert enveloppa l'ex-mercier do la ouale de ses alteniious, de .ses paroles et do ses regards. Aucun des deux partis ne pouvait se dire ce grand mot de haute politique:— Partageons? Chacun voulait sa proie. D'ailleurs les deux fins reniirds de l'Opposition provinoise. Opposition qui grandissait, eurent le tort do se croire plus forts que le Sacerdoce : ils firent feu les premiers. Vinet, dont la reconnaissance fut réveillée par les doigts crochus de l'intérêt personnel, alla chercher mademoiselle de Chargebœui et sa mère. Ces deux femmes possédaient environ deux milles livres do rente, et vivaient péniblement à Troyes. Jlademoisello Bathilde de Chargebœuf était une de ces magnifi(|ues créatures qui croient aux mariages par amour e| changent d'opinion vers leur vingt-cinquième année en so trouvant toujours filles. Vinet sut persuader à madame de Chargebojuf do joindre ses deux mille francs avec les mille écus <iu'il gagnait depuis rt'tablissem'enl du journal, et de venir vivre en famille à Provins, où Balliitde épouserait, dit-il. un imbécile nommé Uogron, et poiirraii, spirituelle commet ellu était, rivalis(>r la belle ma.lame Tiphaine. L'acce.ssiun do madame et de mademoiselle de Chargebœuf au ménage et aux iilées do Vinet donna la plus grande consi>.taiice au parli libéral. Celle jouclion cons' terna l'arisloiraiie do Provins et le parti des Tipliaiiio. Madame d(! Ilreaiiley, désespérée de voir deux femmes nobles ainsi égarées, les pria de venir chez elle. KIIiî gémit des fautes commises par les Royalistes, et devint furieuse conire ceux do Troyes en apprenant la situation de la mèrç et do la fille.

— Comment! il no s'est pas trouvé quelijuo viean gentilhomme aimpagnard pour épouser cette chère peliie, faite pour devenir une cliAtelaineî disait-elle. Ils l'ont laissée mont(!r en graine, et «lie va se jeter à la tête d'un Rogron.

Elle remua tout le Département sans pouvoir y trouver un seul «eiililhomme capable d'épouser une fille «loni la mèie n'iivail que deux mille livras de renie. Ui parti des Tiphaine el le Sous-prél'el .se mireni an.ssi, mais trop lard, il lii rei-licrche de cei inenniMi. Mad.iine dv Rreanley |M>rla de terribles accusfllions contre l'emuMiie ipii di'-vorait la l'Yann', Iruil du matérialisme e| de l'epipin) a^'Ci rdé par 1rs lois à I aigiiil ■ la noblesse n'eiail plus ri<'n ' l.i beaulci plus rieiil 1>C8 Uogron, des Vinet livraient combat «u roi de J'"r.iiic-'!

Ilaihilde de Chargeboeiif n'avail pas seulement sur.so rival(> l'avanliige ineoiiteslnble de la beauté niais i.Micore celui de la Idilelle. Elle él.iil d'une blaiiclieur eclalaiile. A vinul-cinq nu», ses ép.uile.s eiilièreinciil lievehqqHS-s, ses belles lorines, avaient une plénitude e.xqiiiNC. La rondeur de son cou. I.l puiitlé de ses allaclies, la rii'.l|e.v.o de ."«jt chi'velure d'un |iii>nd (•li'>>:aiil, la gri)ci> di> son .sourire, la lorm(< distinguée de .m lêle, le porl e| la coupe di' sji ligure, .ves beaux yeux bien places vins un IVnill bien t.iillen, .v\s mouvemeijs uoiiles cl de bonne riiiii|iagnu), el .sa Mille, encore hvelle, lout PII elle s'hjirmiiin.iit, 111» n>.iil mic- tiello i< .' Il el le ifiiid eir(Ml. Sa miute lui doiui.iil P' iii êin> l'uir M uuo boUii Uilu d'auborgu « — mais «t uc duvuii pu» <Hro

DE BALZAC

un défaut aux yeux d'un Ronron », dit la belle madame Tiphaine. M.i'lfriioisello de Chargebneiif parut la première (ois assez simplement mise. Sa robe de mérinos brun festonnée d'une broderie verte était décollelée ; mais un fichu de (ulle, bien tendu par des cordons intérieurs, couvrait ses épaule-;, son dos et le corsage, en s'entr'ouvant néaimioins par-devant, quoique le lichu fût fermé par une ?évigné. Sous ce délicat réseau, les beautés de BathiMe étaient encore plus coquettes, plus séduisantes. Elle ôta son chapeau de velours cl son châle en arrivuiit, et montra ses jolies oreilles ornées de pendeloques en or. Elle avait une petite jeannette en velours qui brillait sur son cou comme l'anneau noir que la fantisque nature meta la queue d'un angora blanc. Elle savailtoutes les malices des filles à marier: agiter ses mains en relevant des boucles qui ne se sont pas dérangées, faire voir ses poignets en priant Rogron de lui rattacher une manchette; ce à quoi le malheureux ébloui se refusait brutalement, cachant ainsi ses émotions sous une fausse indifférence. La timidité du seul amour que ce mercii r devait éprouver dans sa vie eut toutes les allures de la haine. Sylvie autant que Céleste Habert s'y méprirent, mais non l'avocat, l'homme supérieur de celle société stupide, et qui n'avait que le prêtre pour adversaire, car le colonel fut longtemps son allié.

De son côté, le colonel se conduisit dès lors envers Sylvie comme BalhiMe envers Rogron. 11 mit du linge blanc tous les soirs, il eut des cols de velours sur lesquels se délai hait bien sa martiale figure relevée par les deut bouts du col blanc de sa chemise; il adopta le gilet de piqué hianc et se fit faire une redingote neuve en drap bleu, oii brillait sa rosetle rou^e, le tout sous prétexte de faire honneur à la belle Balhildi\ Il ne fuma plus passé doux heures. Ses cheveux grisunnaus furent rabattus en ondes sur son crâne à ton d'ocre. Il prit enfin l'extérieur et l'altitude d'un chef do parti, d'un homme qui se disposait à mener les ennemis do la France, les Bourbons enfin, tambour baltJint.

Le s;itani(iue avocat et le rusé colonel jouèrent à monsieur et à mademoiselle Haberl un tour encore plus cruel que lu présentation île la belle mademoiselle de Chargehœuf, jugée par le parti libéral elchez les Biéautey comme dix foix plus belle que la belle madame Ti|iliaino. Ces deux grands politiques de petite ville firent croire do proche en proche que monsieur Habert entrait dans toutes leurs idées. Provins parla bientôt de lui comme d'un prôlre libéral. Mandé promplement à l'évéché, monsieur Habert fut foné do renoncer 5 ses soirées chez les Rogron ; mais sa sœur y alla toujours. Le salon Rogron fut dès lors constitué et devint une puissance.

Aus-i vers le milieu de celle année, les intrigues politiques ne fun nl-elles pas moins vives dans le salon des Rogron i|ue les intrigues malrimoniales. Si les intérêts sourds, eiifdui» dans les cœurs, se livtèrent des combats acIiariK's, la lutte publique eut une fatale céli'brité. Chacun sait que le miiiisière VillMe (ul renversé par les ('leclions de I8;2C. Au collège de Provins, Viiiel, caiidid^it libéral, .'i qui monsieur Cournanl avait procuré le cens par l'acquisition d'un domaine dont le prix restait dû, faillit l'emporter sur monhieur Tiphaine. Le Président n'eut que deux voix do majorité. A mesdames Vinet et de Cliargelio'ul', h Viiiel, au colonel, so joignirent quelquefuis monsieur l^ournant (U sa femme ; puis le médecin Néraud, un homme dont la jeuiKss*' avait été bien orageuse, mais qui vo)ailM''rieusemrnt lu vie ; il .s'élail udoiUK', disnil-on, h l'i'Mude, et avait, ii rnli-ndreles libiTaux, beaucoup plus de moyens (|uo mon- »ii-ur Marlener. Leu Rogron ne comprenaient pas plus leur triomphe qu'ils n'avuietil compris leur ostracisme.

La belle Rallillde île l liarKelidriif, h qui Viml mniitra PieiTelle comme son eiuiemie, l'tail iKirrililiiiieiil diilaigneusc pour (Ile. L'inltTi'l général exigeait l'ahaisseiuent »l(^ celle pauvre victime. Madame Vinci ne pouwiil rien pour (U'Ile enfiint broyée entre des inli rêls impl/icables •pi'elle a\ail Uni par ciimpremlre. Sans le vouloir impiN'ieux de son mari, elle noseruil pas venue chez le'» llngron, elle y

souffrait trop de voir maltraiter cette jolie petite créature qui se serrait près d'elle en devinant une protection secrète, et qui lui demandait de lui apprendre tel ou tel point, de lui enseigner une broderie. Pierrette montrait ainsi que, traitée doucement, elle comprenait et réussissait à merveille. Madame Vinet n'était plus utile,ellene vint plus. Sylvie, quicaressait encore l'idée du mariage, vit enfin dans Pierrette un obstacle : Pierrette avait près de quatorze ans, sa blancheur maladive, dont les symptômes étaient négligés par (elle ignoranle vieille fille, la rendait ravissante. Sylvie conçut alors la belle idée de compenser les dépenses qui lui causait Pierrette eu en faisant une servante. Vinet comme ayant-cause des Chargebœuf, mademoiselle Habert, Gouraud, tous les habitués influens engagèrent Sylvie à renvoyer la grosse Adèle. Pierrette ne ferait-elle pas la cuisine et ne soignerait-elle par la maison? Quand il y aurait trop d'ouvrage, elle serait quitte pour prendre la femme de ménage du colonel, une personne très-entendue, et l'un des cordons bleus de Provins. Pierrette devait savoir faire la cuisine, frotter, dit le sinistre avocat, balayer, tenir une maison propre, aller au marché, apprendre le prix des choses. La pauvre petite, dont le dévouement égalait la générosité, s'offrit elle-même, heureuse d'acquitter ainsi le pain si dur qu'elle mangeait dans celle maison. Adèle fut renvoyée. Pierrette perdit ainsi la seule personne qui l'eût pcutêtro protégée. Malgré sa force, elle fut dès ce moment accablée physiquement et moralement. Ces deux célibataires eurent pour elle bien moins d'égards que pour une domestique, elle leur appartenait! Aussi (ut-elle grondée pour des riens, pour un peu de poussière oubliée sur le marbre de la cheminée ou sur un globe do verre. Ces objets do luxe qu'elle avait tant admirés lui devinrent odieux. Malgré son désir de bien faire, son inexorable cousine trouvait toujours à reprendre dans ce qu'elle avidl fait. En deux ans, Pierrette ne reçut pas un compliment, n'entendit pas une parole alieclueuse. Le bonheur pour elle était de ne pas être grondée. Elle supportait avec une patience angélique les humeurs noires de ces deux célibataires, à qui les senlimens doux étaient entièrement inconnus, et (]ui tous les jours lui faisaient sentir sa dépendance. Celte vie où la jeune lille se trouvait , entre ces deux merciers, comme pressé(! entre les deux lèvres d'un étau, augmenta sa maladie. Elle éprouva des troubles intérieurs si violens, des chagrins secrets si subits dans leurs explosions, que ses développeniens furent irrémédiablomcnl contrariés. Pierrette arriva donc lentement par des douleurs épouvantables, mais cachées, à l'état oîi la vit son ami d'enfance en la saluant, sur la petite place, de sa romance bretonne.

Avant d'entrer dans le drame domestique que la venue de Brigaul détermina dans la maison Rogron, il esl nécessaire, pour no pas l'interrompre, d'expliquer 'établissemciit du Breton à Provins, car il fut en quelque! sorte un personnage muet de celle scene. En so sauvant, Brigaut fut iioii-s(>uloment ell'rayé du gesie de Pierrette, mais encore du cliangomenl de sa jeune amie : à peine l'eûl-il reconnue, sans la voix, les yeux et les gestes (|ui lui rap|)elèrent sa petite caniaraïUvsi vive, si gaieet iiéaniiuiiiis si liMidrc. Quand il fui loin do la maison, ses jambes Ireiiiblèreiit sous lui ; il eut chaud dans le dos I II avait vu l'oinbie do Pierrette et non Pierrette. Il grimpa dans la haute ville, pensif, inquiet, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un endroit d'où il pouvait apercevoir la place il la maison de Pierrelte ; il la coiilemida douloureuseiiieut , perdu dans des pensées inlinies, comme un mallnur dans lequel on entre sans savoir où il s'arrête. Pierrelte souffrait, elle n'était |ias heureuse, elle regieltail la llretagiie 1 iiu'avait-elle'/ Toutes cesqui slioiis passèrent el repassèrent dans li^ cieur de Brigaul en le déiliirant, el lui révélèrent à lui-inênie l'éleiiiliie (1(! son all'eclion poiirsa prlile sirurd'adnptidii. Il estexlrêmenient rare (|ue les passions entre enlans de sexes dilfùrens subsistent, Le charmant roman de Paul el Virginie, pas |)lus que celui do Pierrette el de Brigaul, ne Iraiichont la question i|uo soulevé co fuit moral, si étrmigo. L'histoi-

PIERRETTE

re moderne n'offre que l'illustre exception de la sublime marquise de Pescaire et dn son mari : destinés l'un à l'autre' par leurs parens dès l'àgo de quatorze ans, ils s'adorèrent et se marièrent ; leur union donna le spectacle au seizième siècle d'un amour conjugal infini, sans nuagps. Devenue veuve h trenle-ijuatre ans, la marquise, belle, spirituelle, universellement adorée, refusa des rois, et s'enterra dans un couvent où elle ne vit, n'entendit plus que les religieuses. O.'t amour si complet se développa soudain dans le cœur du pauvre ouvrier brelon. Pierrette et lui s'étaient si souvent protégés l'un l'autre, il avait été si con- (l'Ut de lui apporter l'argent de son voyage, il avait failli mourir pour avoir suivi la diligence, et Pifrrette n'en avait lir'n sul Ce souvenir avait souvent réchauffé les heures froides de sa pénible vie durant ces trois années. Il s'était perfectionné fiour Pierrette, il avait appris son état po'ir pjrrretle. Il était venu pour Pierrette à Paris en se proposa' t d'y faire fortune pour elle. Après y avoir pa^sé quinze jiiurs, il n'avait pas tenu h l'iéée do la voir, il avait marché depuis le samedi soir jusqu'à ce hin li iratin, il comptait retourner à Paris; mais la touchante apparition do sa petite amie le clouait à Provins. Un admirable magnétisme, encore contesté malj:ré tant de preuves, agi.ssait sur lui à son insu : des larmes lui roulaient dans les yeux pendant que des larmes obsr urci.ssaient ceux do Pierrette. Si, pour elle, il était la Bretagne et la plus heureuse enftnce, pour lui, Pierrette était la viol A seize ans, Brigaut ne savait encore ni dessiner ni profiler une corniehe, il ignorait bien des choses; mais, à ses pièccss, il avait gagné quatre à cinq francs par jour. Il pouvait donc vivre à Provins, il y S(rait à portée de Pierrette, il achèverait d'apprendre son état en choisissant pour niaîiro le meilleur menuisier do la ville, et veillerait sur Pierrette. En un moment le parti de Brigaut futpiis. L'ouvrier courut à Paris, fit ses comptes, y reprit son livret, son bagage et ses ouiils. Trois jours après, il était cnmpagnon chez monsieur Frappier, le premier menuisier de Provins. Lr>s ouvriers actif^, rangés, ennemis du bruit et du cabaret, sont as.sez rares pour que les maîtres tiennent à un ieune homme comme Brigaut. Pour terminer l'histoire du Bieton sur ce point, au bout d'une quinzain(^ il devint maître coiiqiagnon, fut logé, nourri chez Frap[iii'r, (]ui lui montra le calcul et lo dessin linéaire. Ce menuisier demeure dans 'a Grand'rue, à une centaine de pas do la petite place li)n;iueau bout de la(|uello é'ail la maison de Hogron. Brigaut enterra son amour dans son coeur et ne connnit pas la moindre indiscrétion. Il .se (il conter par madame Frappier l'histoire des Rogron ; elle lui dit la manière dont s'y était pris le vieil aubergiste pour avoir la succession du bonhomme .Vulfray. Brigaut eut dt.'S reHseignemens sur le caractère du mercier R"gron ol de sa sœur. Il surfiril Pierrette au marché lo matin avec sa cousine, et Irissonna de lui voir au bras un panier plein de provisions 11 alla revoir l'ierrello le dimanche h l'églie, oïl la Bn-lotuie se nu)ntrail dans ses atours. U», pour la première fois, Brigaut vit (|ue Pieiret'e était mademoiselle Lorraiti. Pierrette aperçut son ami, maisello lui fit un signe mjstiTieux pour l'engager demeurer bien caché. Il y eut un mnnde de cliosesdaiis cegrsle, ciiinmedans celui par lequel, quinze jours au[)ar.ivaiit, elle l'avait engagé ô.sosauvi r.Quelle fortune nu (lewiit-ll pas faire en dix ans pour pouvoir épouser ^a (lelile amie d'enfance, h (jui li's Bogron devaient laisser une maison, cent arpens de terre et douze mille livres de renir', sans compter l iirs l'rouoinies I Le persi'viTaul Brelon ne voulut pas lenter l'iulune sans avoiracquis les connaissanres ipii lui manquaient. S'ni'truire h Paris ou s'instruiio h Provins, tant qu'il ne s'agis.sail quo de lliéorie, il préfixa rester près de Pierrette, ft la quello d'adie ir» il voulait explupier et ses projets et l'espèce do prolei;iion sur la<pielln ello pouvait coiiiptiT. I':iilln il ne voulait pas la ipiilter .sans avoir pénélié le myslèn» de eelle pAJrur qui atteifçiiail déjft la vie dans l'organe qu'elle déserte en dernier, Un yeux; sans savoir li'm ven.iient ces soulfrances qui lui d(Minaieiit l'uir d'une lllln courbi'o sous la faux de la mort, et prèi île tomlier. C.osileiix signes

touchans, qui ne démentaient pas leur amitié, mais qui recommandaient la plus grande réserve, jetèrent la terreur dans l'âme du Breton. Evidemment Pierrette lui commandait de l'attendre et do ne pas chercher à la voir; autrement il y avait danger, péril pour elle. En sortant de l'église, elle put lui lancerun regard, et Brigaut vit les yeux do Pierrette pleins de larmes. Le Bnton aurait trouvé la quadrature du cercle avant de deviner ce qui s'était passé dans la maison des Rogron depuis son arrivée.

Ce ne fut pas sans de vives appréhensions que Pierrette descendit de sa chambre, le matîn où Brigaut avait surgi dans son nH'e matinal comme un autre rêve. Pour se lever, pour ouvrir la fenêtre, mademoiselle Rogron avait dû entendre ce chant et ces paroles assez compromettantes aux oreilles d'une vieille fille; mais Pierrette ignorait b s faits qui renflaient sa cousine si alerte. Sylvie avait do puissantes raisons pour se lever et pour accourir à sa fenêtre. Depuis environ huit jours, d'étranges événemens secrets, de cruels sentimens agilaient les principaux personnages du salon Rogron. Ces événemens inconnus, cachéssoigneusement de part et d'autre, allaient retomber comme une froide avalanche sur Pierrette. Ce monde dfl choses mys'érieuses, et qu'il faudrait peut-être nommer les immondices du coîur humain, gisent à la base des plus grandes révolutions politiques, sociales ou domestiques; mais en les disant, peut-être est-il extrêmement utile d'expliquer que leur traduction algébriiiue, quoique vraie, est inlidèle sous lo rapport de la forme. Ces calculs profonds ne parlent pas aussi brutalement que l'hisioire les exprime. Vouloir rendre les circonlocutions, les précautions oratoires, les longues conversations où l'esprit obscurcit à dessein la lumière (ju'il y porte, où la parole mielleuse délaie le venin do certaines intentions, ce serait tenter un livre aussi long (jue le magnifique poëmo appeM Clarisso Ilarlowe. Mademoiselle Ilabert et mademoiselle Sylvio avaient une égale envie de se marier; mais l'une était do dix ans moins Jlgée que l'autre, et les probabilités permettaient à Céleste Habert de penser que ses onfans auraient toute la foriuno des Rogron. Sylvie arrivait à quarantedeux ans, iSge auquel le mariage peut offrir des dangers. En se confi.int hnirs idé^'s pour se demand'r l'une à l'autre une approbation. Céleste Ilabert, mise en œuvri> par l'abbé vindicatif, avait éclairé Sylvie sur les prétendus périls do sa position. Le colonel, homme violent, d'une santé militaire, gros garçon do quarante-cinq ans, devait pratiquer la morale de tous les contes de fées : //.s- furent heureux et eurent hcauronp d'enfnns. Ce bonheur lit trembler Sylvie, elle eut pi'ur do mourir, idée qui ravage do fond en comble les célibataires. Mais lo ministère Martignac, rello seconde victoire do la chambre ipii renversa le ministèro Villèle, était nommé. Le parti Yinet marchait la tête haute dans Provins. Vinel, maintenant le premier avocat de la Brie, (fugiiait tout ce qu'il roulait, selon un mol populaire. Vinel l'tait un personnage. Les libi'raux prophétisiicnt son av(''iii'ment, il serait certainement députt'. procureur gc-néral. (Juaul au cidonel, il deviendrait maire de Provins. Ah I n'-giier comme ri'gu.iit madame Oarceland, êlre la l'emmo <lu maire, Sylvie ne tint p,is contre cette espi'ranco, ello voulut coiiMilli r un médecin, c|uoiqu'une con^-ullalion pilt la couvrir de ridicule. Ces deux llllivs, l'uno victorieuse do l'autre et siVe de la mener en laisse, inventèrent un do ces traquenards ipie les feiiimes conseillées par un prêlro savent si hii n apprêter. Consulter monsieur Nérauil, lo médecin des libéraux, ranlagoniste do monsieur Martener, ('lait uiio faute. Céli's'(> Ilabert od'nt à Sylvie de la c.irlier dans son cabinet de toilette, et de consulter piuir ellc-iiiêine, sur ce chapitre, imuisieur Marlener, le médecui de son pi iisioiinal. Complice ou non de Céleste, Martener n'pondil ft sa ( lieiiti» i|ue le danger existait' 4li'j,'i, (|iio:quo faible, chez une lilli< de Ironie ans. — iM.iis viilre convlitulioii, lui dit-il en teriniiMut, vous prrinel de ne rieii craindre.

— VA pour une feniin(< de quar.iiile ans p.is>.i's? dit mademoiselle Céleste II ibert.

— Une femme de quarante ans, mariée et qui a eu des enfans, n'a rien à redouter.

— Mais uno fille sai^e, tressage, comme mademoiselle Rogron, par exemple?

— Safje ! il n'y a plus de doute, dit monsieur Martener. Un accouchement tieureux est alors un de ces miracles que Dieu sp permet, mais rarement.

— Et pourquoi ? dit Céleste Habert.

Le médecin répondit par une description palliolosiquo effrayante ; il expliqua comment Télaslicité donnée par la naturi' dans la jeunesse aux muscles, aux os, n'existait plus à un certain âge, surtout chez les femmes que leur profession avait rendues sédentaires pendant longtemps comme mademoiselle Rogron.

— Ainsi, passé quarante ans, une fllle vertueuse ne doit plus se marier?

— Ou attendre, répondit le médecin ; mais alors ce n'est plus le mariage, c'est une association d'intérôls ; autrement, que serait-ce?

Enfin il résulta de cet entretien, clairement, sérieusement, scientifiquement et raisonnablement, que, passé quarante ans, une fille vertueuse ne devait pas trop .se marier. Quand monsieur Martener fut parti, mademoiselle Céleste Habert trouva mademoiselle Rogron verte et jaune, les pupillrs dilatées, enfin dans un état ctVrayant.

— Vous aimez donc bien le colonel? lui dit-elle.

— J'espérais encore, répondit la vieille fille.

— Eh bien 1 attendez 1 s'écria jésuitiquement mademoiselle Habert, qui savait bien que lo temps ferait justice du colonel.

Cependant la moralité de ce mariage était douteuse, Sylvie alla sonder sa conscience au fond du confessionnal. Le .sévère directeur expliqua les opinions do l'Eglise, qui ne voit dans le mariage (jue la propagation de l'humaniié, qui réprouve les secondes noces et flt-trit les passions s.iiis but social. Les perplexités do Sylvie Rogron furent exiitimes. Ces combats intérieurs donnèrent une force étrange à sa passion, et lui prêtèrent l'inf'xplicable attrait cpie depuis Eve les choses défendues offrent aux femmes. Le trouble de mademoiselle Rogron ne put échapper à l'ceil clairvoyant do l'avocat.

Un soir, après la partie, Vinet s'approcha de sa chère amie Sylvie, la prit par la main, et alla s'asseoir avec elle sur un des canapés.

— Vous avez quelque chose, lui dit-il à l'oreille.

lillo inclina tristement la tète. L'avocat laissa partir Rogron, resia seul avec la vieille fille et lui lira les vers du coiur.

— Bien joué, l'abbé ! mais tu as joué pour moi, s'écriat-d en lui-même, après avoir enten^Ju toutes les consultalions secrètes faites par Sylvie, et dont la dernière était la plus effrayante.

Vm rusé renard judiciaire fut plus terrible encore que lo médecin dans ses explications; il consiilla le mariage, mais dans une dizaine d'années seuliiment, |)Our plus do «■eiirit<!. L'avocat jura (|ue toute la fortuniî des Rogron niipartjcndrait à liatbilde. Il si; frotta les mains, .son muscau s'aftinn, tout en ((luraril après madame et mademoisclli- di! ('.hargcliff'uf, qu'il avait laissi'cscn route avec li>ur »|f>rnesti(|ue (irmee d'une laiilcirii'. l-'iiilliicin e (prcxcrçait iiumslenr Habert, médecin di- l'ânii', Vinet, le médecin d(' 1,1 bourse, la contre- balançait purlaiienient. Rogion (Huit fort peu dé\ot ; aiii'-i ril(uume d'I'lKlise et l'Iliimme de Loi, O'S deux robes noires, se nionlraieul munrlie à manche. I!n appn^nant la victoire rernporlije par inademoiselli! Habert, qui croyait •'•pouser Rogrou,»sur Sylvie hésitant entr*^ la (M'iir dn mourir et la joie d'être baronno, l'avocat aperçut la possibilité de fnire disjiaraîlre lis colonel (lu cbanip de Imtuille. Il connaissait as-<cz Rogron (lour iroiiver un moyi n île lu marier avec lu belle llathilde. Ronron n'avait pu résister aux all/ique.s do madetnoiselli^ de i;ii:ir!<e|)OMil'. Viiiel savait qui' la (ireiiiière fois que Rogron H-niit seul uv(c Rnllnide cl lui, leur nwinaKo serait décidé. Rogron en élail venu au point d'allacher Ivs yeux sur

mademoiselle Habert, tant il avait peur de regarder Bathilde. Vinet venait de voir à <^uel point Sylvie aimait lo colonel. Il comprit l'étendue d'une pareille passion chez une vieille fille, également rongée de dévotion; et il eut bientôt trouvé le moyen de perdre h la fois Pierrette et le colonel, espérant d'être débarrassé do l'un par l'autre.

Le lendemain malin, après l'audience, il rencontra, selon leur habitude quotidienne, le colonel en promenade avec Ronron.

Quand ces trois hommes allaient ensemble, leur réunion faisait toujours causer la ville. Ce triumvirat, en horreur au sous-préfet, à la magistrature, au parti des Tiphaine, était un tribunal dont les libéraux de Provins tiraient vanité. Vinet rédigeait le Courrier à lui seul, il était la tête du parti; le colonel, gérant responsable du journal, était le bras ; Rogron était le nerl avec son argent, il était censé le lien entre le Comité-directeur de Provins et le Comité-directeur de Paris. A écouter les Tiphaine, ces trois hommes étaient toujours à machiner quelque chose contre le gouvernement, tandis que les libi-raux tps admiraient comme les défenseurs du peuple. Quand l'avocat vit Rogron revenant vers la place, ramené au logis par l'heure, du dîner, il empêcha le colonel, en lui prenant le bras, d'accompagner l'ex-mercier.

— Eh bien I colonel, lui dit-il, je vais vous ôter un grand poids do dessus les épaules ; vous épouserez mieux quo Sylvie : en vous y prenant bien, vous pouvez épouser dans deux ans la petite Pierrette Lorrain.

Et il lui raconta les effets de la manœuvre du jésuite.

— Quelle hotte secrète, et comme elle tirée de longueur! dit le colonel.

— Colonel, reprit gravement Vinet, Pierrette est uno charmante créature, vous pouvez être heureux le reste de vos jours, et vous avez une si belle santé quo ce mariage n'aura pas pour vous les inconvéniens habituels des unions disproportionnées; mais ne croyez pas facile cet échange d'un sort affreux contre un sort agréable. Faire passer voire amante à l'état do confidente est une opération aussi périlleuse que, dans votre métier, le passage d'une rivière sous le feu de l'ennemi. Fin comme un colonel de cavalerie que vous êtes, vous étudierez la position et vous manojuvrerez avec la supériorité quo nous avons eue jusqu'à présent et qui nous a valu notro situation actuelle. Si je suis procureur général un jour, vous pouvez commander lo département. Ah ! si vous aviez été électeur 1 nous serions plus avancés, j'eusse acheté les deux voix de ces deux employés en les désintéressant de la perle de leurs places, et nous aurioiis,eu la majorité. Jo siégerais auprès des Uupin, des Casimir Périer, et...

Lo colonel avait pensé depuis longtemps h Pierrette, mais il cachait celte pensée avec uno profonde dissimulation; aussi sa brutalité envers Pierrette n'était-ello qu'ap parente. L'enfant ne s'expliquait pas pour(|uoi lo prétendu camarado do son père la traitait si mal, quand il lui passait la main sous 1(^ menton et lui faisait uno caresse paternelle en la rencontrant seule. Depuis la confidence de Vinet n^lativement à la terreur que lo mariage causait h mademoiselle Sylvie, Gouraud avait cherché les occasions de trouv(-r Pierrette .s(>ule, et lo ruilo colonel était alors doux comme un (^liat : il lui disait cuinbien Lorrain était brave, et ipiel niallieur pour elli^ ipi'il fi'it mort I

Quelques jours avant l'arrivi'O de Rrigaut, Sylvie avait surpris liouraud et Pierrette. La jalousie était donc entrée dansce co'ur avec une violence monasticjui". La jalousie, passion ('■iiiineininent cn'dule, soupçonneusi>, est celle où la faiitaisii^ a le plus d'action ; mais elle ne donne pas d'esprit, elle en (Me; et, chez Sylvie, celte passion devait amener d'étranges idées. Sylvie imagina que l'homme ()ui venait de prononcer ce mot madame (a mariée ii Pierretlo (■tait le colonel, lin allnliuaiit ce rendez vous au colonel, Sylvie croyait avoir laiMiii, car, depuis une semaine, les il aiiièresde (iouraml lui siniliLiient changées, (et honuno (^luit lu seul i|ui, d.iii.s lu suliludu uù oUoavaU vécu, so idi

PIERBETTE.

occBpé d'elle, elle l'observait donc de tous ses yeux, de lout son enlendement ; et à force de se livrer à des espérances, tour à lour florissantes oa délruitps, elle en avait liiit une chose d'une .si grande étendue, (ju'clle y éprouvait les effets d'un mirage moral. Selon une tieije expression vulgaire, à force do regarder, elle n'y voyait souvent plus rien. Elle repoussait et romballait victoneusemenl et tour à tour la supposition de celte rivalité diimérique. Elle faisait un par.illèle entre elle et Pierrette : elle avait quarante ans cl des cheveux gris ; Pierrette était une petite lille délicieuse de blancheur, avec des yeux d'une tendresse à réctiauliV'r un cœur mort. Elle avait entendu dire que les hommes de cinnuanle ans aimaient les pelilps tilles dans le genn; île Pierrette. Avant que le colonel se rangeât et l'réquoiitAl la maison Rogron, Sylvie avait écouté dans le salon Tiphaine d'étranges choses sur Gouraud et sur ses mœurs. Les vieilles filles ont en amour les idées platoniq»i<'s exngéréi's que professent les jeunes filles de vingt ans, elles ont conservé des doctrines absolues comme tous ceux qui n'ont pas expérimenté la vie, éprouvé combien les forces majeures sociales modifient, écornent et font faillir Ci-s belles et nobles idées. Pour Sylvie, f tre trompée par ce colom-l était une pensée qui lui martelait la cervelle. Depuis ce temps que tout célibataire oisif fiasse au lit entre son réveil et son lever, la vieille fille s'était donc orcupi'e d'elle, de Pierrette et de la romance qui l'avait réveillée par le mot de mariage. E;i lille sotte, au lieu de regarder l'amoureux entre ses persiennes, elle avait ouvert sa fiv nétre sans fienser que Pierrette l'entendrait. Si elle avait eu le vulgaire esprit de l'espion, elle aurait vu Brigaut, et le drame fatal alors commencé n'aurait pas eu lieu.

Pierrette, malgré sa faiblesse, ù\a les barres de bois qui maintenaient les volets de la cuisine, les ouvrit et les accrocha, puis elle alla ouvrir également la porte du corridor donnant sur le jardin. Elle piit les dillérens lialais nécessaires è balayer le lapis, la salle à manger, le corridor, les escaliers, eulin pour tout nettoyer, avec un soin, une exactitude i^u'aucuno .si^rvanle, filt-elle hollandaise, ne niclirnil à sou ouvrage : elle haïssait tant les réprimandes I Pour ellcf, le bonheur consistiiit à voir les petits yeux bleus, pilles et froids do sa cousine, non pas satisfaits, ils ne le paraissaient jamais, mais seulement calmes, après qu'elle avait jeté partout son regard de propriétaire, ce regard inr-xplirable ipji voit ce qui échappe aux yeux les plus observateurs. Pierrelto avait di-Jà la peau moite quand elle rr-vintà la cuisine y lout mettre en ordre, allumer les fourneaux atin de pouvoir porter du feu chez son cousin el sa cousine en leur apportant a chacun do l'eau cliuude pour leur toilette, elle (|ui n'en avait pas peur la sienne ! Elle mil le couvert pour dc-jeuner etchaull'a le poêle de la wille. Pour as dith-ren» services, elle allait quelquefois h Id cuve clierrher d(( pelils fagots, et (|uilt.iil un lieu Irais pour un lieu chaud, un lieu chaud pour un Heu freid et humide. ( es traiisilioiis subites, occoinplies avec l'enlraîneinent de la jeunesse, souvent pour éviter un mol dur, pour obéir à un ordre, causaient <li's aggiavaliuns sans remède dans l'état de sa saule. Pierrette ne su savait pas maUide. Cependant elle conuiiencail à soulVrir ; elle avait des flppélils élrariges, elle les cachait ; olli; aiinnil [es salades crues el les dévorait en stMTet. 1,'innocenle eiil'.inl ignorait com[ilelenieiit que sa situation ciMisliliinit une maladie grave et voulait les plus gr.iinli's précautions. Avant l'arrivée de lin^aut, .si c(* Néraud, qui pouvait se reprocher la mort de la K'and'mî're, erti reveli' ce danger mortel h la pelile-lille, i'iri letle eiU .soun : idie Iroiivail trop d'aiiierlume <ï la vie pour ne pas huurire a la iiKirl. Mais ilepuis cpielques instaiis , elle (jui joignait h .sis «oull'raiices corpon^le* les .soulfruiK es do lu noshilKie breloniie, midudie murale si connue que le.s colonels y ont égard pour les llrelous qui s(( Irouvenl dans h'urs régimens. elle aimait l'roviiisl La vue de celle Ihur d'or, ce chani, hi pré.sriKV de sou ami d enl'ance, l'avaii iil rainmee, coiiime une plantu ilepuis liingleinps .s.uis eau ruvurdit après une longue pluie. Ulk^ vuuinil vivre, elle

croyait ne pas avoir souffert I Elle sa glissa timidement chez sa cousine, y fit le feu, y laissa la bouilloire, é( hangea quelques paroles, alla réveiller son tuteur, et descendit prendre le lait, le pain et toutes les provisions que les fournl.-seurs ajiportaieiit. Elle resta pendant quelque temps sur le seuil de la porte, espérant que lîrigaet aurait l'esprit de revenir ; mais Brigaut é'ait déjà sur la route de Paris. Elle avait arrangé la salle, elle était occupée à la cuisine, quand elle entendit s:a cousine descendant l'escalier. Mademoiselle Sylvie Rogron apparut dans sa robe de chambre de taffetas couleur carmélite, un bonnet de tulle orné de coiiues sur sa tèle, son tour deïaux cheveux assez mal mis, sa camisole par-dessus sa robe, les pieds dans ses pantoufles traînantes. Elle passa lout en revue, et vint trouver sa cousine qui l'attendait pour savoir de ((uoi se composerait le déjeuner.

— Ah ! vous voilà donc, mademoiselle l'amoureuse ? dit Sylvie à Pierrette d'un ton moitié gai, moitié railleur.

— Plaît-il, ma cousine?

— Vous Clés entrée chez moi comme une sournoi.se el vous en êtes sortie do même ; vous deviez cependant bien savoir que j'avais à vous parler.

— Aloi...

— Vous avez eu ce matin une sérénade, ni plus ni moins qu'une princesse.

— Une sérénade î s'écria Pierr.tle.

— Une sérénade I reprit Sylvie en l'imitant. El vous avez un amant.

— Ma cou.sine ? qu'est-ce qu'un amant?

Sylvie évita de n'qiondre et lui dit : — Osez dire, madt^ moiselle, qu'il n'est pas venu sous nos fenéin^s un homme vous parler de mariage 1

La persécution avait appris à Pierrette les ruses néces- .saires aux esclaves, elle ri'fiondit hardiment : — Je nesais pas ce que vous .voulez dire.

— Mon chien? dit aigrement la vieille fille.

— Ma cousine, reprit humlilemenl Pierrette.

— Vous ne vous êtes pas levée non pins, el vous n'ôtes pas allée non plus nu-pieds à votre fenêtre, ce qui vous vaudra quelque bonne maladie. Attrape! t^e .sera bien fait [lonr vous. Et vous n'avez peut-être pas parlé à votre amoureux?

— Non, ma cousine.

— Je vous connaissais bien des défauts, mais je ne vous savais pas celui de mentir. L'iiisez-y bien, mademoiselle I il faut nous direct nous expliquer, h votrecousin el à moi, la scène do ce maiin, sans quoi votre tuteur verra a fireudro des mesures rigoureuses.

La vieille lille, dévorée do jalousie cl do curiosité, procédait par intimidation. Pierrette fil comme les gens qui .soutirent au delà de leurs forces, elle garda le silence. L'.o .sileneo est, pour tous les êtres attaqui-s, U\ .seul moyen do triompher : il lasse les charges cosa jnes des envieux, les sauvages (scarmouehes des ennemis; il diuine une\i< loiio écrasante el complète, ^noi de pins complet ipie I.- .silence? Il e.sl aUsolu, n'est i!e pas une des manières d'être de linlini? Sylvie examina Pierrette à la dérotiée. L'enfant rougissait, mais .sa rongeur, au lieu d'être géu(>rale, se divisait pur plaques im-gnles aux ponmieiles, par laches ardentes, el d'un Ion sigiiilii alif. In vo>ant ees syniptêines de maladie, uiut mère eût ,ius>itiM ch.iiigi' de ton, elle aurait pris celle enfant sur ses genoux, elle l'et^l questionnée, v\U\ aurait déjà depuis longtemps admiré mille preuvi's de la complète, de la sublime innoceme de Pierrelie, elle aurait deviné .sa maladie et compris que les humeurs et le .s/ing déluurné.s de leur voie se jeluieiil sur U-s poumons après avoir lioiihlé les fonctions digestivi's. (.es lâches t''loquenle-s lui eussent appris limminenre d'un danger iiKirti I. Mais une vieille lille chez qin les senlimeiis que noiirril la l'aniilli< n'avaient jamais elé ri'>vi iiles. A qui

les besoins de l'en e, les pri''iMUlliil|s voiduis |>.ti' l'ado-

lescenie étaient iiiroiiiius, no pouvait avoir aucune des indlilgi lires cl des Culllpatls.sunce.H inspnée.s par li<s niîllo

événemeus de lu vu- luéuiiiotre conjugale. Les soullrancej

DE BALZaC.

de la misère, au lieu de lui attendrir le cœur, y avaient fait des cal us.

— Elle rougit, elle est en faute 1 se dit Sylvie. Le silonco de Pierrette fut donc interprété dans le plus mauvais sens.

— Pierrette, dit-elle, avant que votre cousin ne descende nous allons causer. Venez, dit-elle d'un ton plus doux. Fermez la porte de la rue. Si quelqu'un vient, on sonnera, nous entendrons bien.

Malgré le brouillard humide qui s'élevait au-dessus de la rivièrf, S\lvii> emmena Pierrette par l'allée sablée qui serpentait à travers les p.izons jusqu'au bord de la terrasse en rochers roraillés, quai pittoresque, meublé d'iris et de plantes d'eau. La vieille cousine changea de système; elle voulut es<:n ver de prendre Pierrette par la douceur. L'hyène all'iit se faire clialte.

— Pierreito, lui dit-elle, vous n'êtes plus un enfant, TOUS allez bienlnl mntiro le pied dnns votre quinzième année, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que vous eussiez un amant.

— Mais, ma cousine, dit Pierrette en levant les yeuT avec une douceur ansélique vers le visage aigre et froid de sa cousine qui avait pris son air de vendeuse, qu'est-ce qu'un amant?

Il fut impossible à Sylvie do définir avec. iuste-;se et décence un amant à la pupille di^ son frère. Au lieu de voir dans cette question l'eflet d'une adorable innocence, elle y vit de la fausseté.

— Un amant. Pierrette, est un homme qui nous aime et qui veut nous épouser.

— Ah ! dit Pierrette. Quand on est d'accord en Bretagne, nous antii'lons alors ce jnune homme un préion'iu I

— liétiien! songez qu'en avouant vos scnlimens pour un honmie, il n'y a pas le moindre mal, ma peliie Le mal e>t dans le serret. Avez-vous plu par hasard à quelquesuns des hommes qui viennent ici?

— Je ne le crois pas.

— Vous n'en aimez aucun ?

— Aucun!

— Bien sftr?

— nicn sûr.

— Ri'gardez-moi, Pierrette?

Pierrette regarda sa rousine.

— Un homme vous a cependant appelée sur la place ce matin.

Pierrette baissa les yeux.

— Vous Êtes allée à votre fenêtre, vous l'avez ouverte et vous avez parlé I

— Non, ma cousine, j'ai voulu savoir quel temps il faisait, cl j'ai vu sur la place un paysan.

— Pii'rrelti", diqniis voire [iremière communion, vous ovez lieaucoup gagné, vrius (^Irs oliéissanle et pieuse, vous aimez vos parens et Dieu ; je suis contente do vous. ji- ne vous le disais point pour ne pas enllii' votre orgueil...

T'He horrible (llle prenait l'aballoment, la soumission, le sil"rire de la misère pour des vertus! Une des plus douces ch'iso»; qui pui.ssenl consoler les Soiirfran.<!, les Martyrs, les Artistes au fort de la l'iission divine que leur impose l'Envie f.| la Haine, est de trouver fidoge là où ils ont toujours Iroiivi'r la censure et la mauvaise (ni. l'ierretle leva donr sur sa cousine des yeux ntlendris et se sentit près de lui fwrdonner toutes les douleurs qu'elle lui avait foilog.

— Mais si (oui cola n'est qu'hypocrisie, si je dois v'r rn vous im .ser(ient t\\v j'aurai réclinuffé dans mon sem, vous série/ Une iiifiViie, un • liorrihie rri^alun;!

— Je ne rrois [um (iveir d" re|iroclii's /( me fiire, dit Pierrette eu éprouvant une liorrilile contraction au creiu' par le passage sulnl d(! celle louaiigo incspéréo nu terri lil* ui cent do l'Iiyètu'.

— Vous savez qu'un mensonge est un (ié<hé mortel?

— '(ni, ma cousine.

— H'* bien! vous (?tes devant l»ieu I dit la vieille ||||(> eu

lui montrant par un geste solennel les jardins et le ciel, jurez-moi que vous ne connaissiez pas ce paysan.

— Je ne jurerai pas. dit Pierrette.

— Ah ! ce n'élait pas un paysan, petite vipère 1 Pierrette se sauva comme une biche elTrayée à travers le

jardin, épouvanlée de cette question morale. Sa cousine l'appela d'une voix terrible.

— On sonne, répondit-elle.

— Ali ! quelle petite sournoise, se dit Sylvie, elle a l'esprit retors, et maintenant je suis sûre que cette petite coulotivre enlorlille le colonel. Elle nous a entendus dire qu'il éiait baron. Etre baronne! petite sotte ! Oh 1 je me débarrasserai d'elle en la mettant en apprentissage, et tôt.

Sytvie resta si bien perdue dans ses pensées, qu'elle ne vit pas son frère descendant l'allée et regardant les désastres produits par la gelée sur ses dalhias.

— Eh bien ! Sylvie, à quoi penseslu donc là? j'ai cru que tu regardais des poissons! quelquefois il y en a qui sautent hors de l'eau.

— Non, dit-elle.

— Eli bien! comment as-lu dormi? Et il sg mit à lui raconter ses rêves de la nuit. Ne me trouves-tu pas le teint nulchuré? Autre mot du vocaliulaire Rogron.

Depuis que Rogron aimait, ne prolanous pas ce mot, désirait mademoiselle de Chargebreuf, il s'inquiétaU beaucoup de son air et de lui-même. Pierrette descendit en ce moment le perron et annonça de loin que le déjeuner était prêt. En vorant sa cousine, le teint de Sylvie se plaqua de vert el jaunii : toute .sa ble se mit en mouvement. Elle regarda le corridor et trouva que Pierrette aurait dû l'avoir frotté

— Je botterai si vous le voulez, répondit cet ange en ignorant le danger auquel ce travail expose une jeune fille.

La salle h manger ét;nt irréinorbalilemenf arrangée. Sylvie s'assit et affecla pendant tout le déjeuner d'avoir besoin de choses auxquelles elle n'aurait pas songé dans un élat calme et qu'elle demanda pour faire lever Pierrette en saisissant le moment où la pauvre pr'tite se remetlaità manger. Mais une tracasserie ne .sultisait pas. elle cherchait un sujet de reproche, elle se coterait intérieurement de n'en pas trouver. S'il y avait eu des œufs frais, elle aurait eu certes h se plaindre de la cuisson du .sien. Elle répondait à peine aux sottes questions de .son frère, et ce|)endant elle ne reganiait que lui. Ses yeux évitaient Pierrette, rierrette était éminemment sensible à ce mani^ge. Pierrette apporta le café de sa cousine comme celui de son cousin, dans un grand gobelet d'argent où elle faisait chauffi-r le lait mélangé de crème au bain-marie. Le frère et la .snnir y mêlaient eux-mêmes le café noir fait par Sylvie, en doses convenables. <Juand elle eut minutieusement préparé sa jouissance, elle aperçut une li'gère poussière de café; elle la saisit avec afiectation dans le tourbillon jaune, la regarda, se pencha pour la mieux voir. L'ora^jo 'é.-lata.

— Qu'est-cn (jue lu as? dit Rogron.

— J'ai... que mademoiselle a mis de la cendre dans mon café. Comme c'est agréabUi do finmdro du calé h la cendre?... lié! ce n'est pas élonnnnl : on no fait jamais bien deux clioses h la fois, lille pensait bien au calé! Un merli< aurai! pu voler par sa cuisine, elle n'y aurait pas pris gante ce matui I comment aurait-elle pu voir voler la cendre? El puis le café de sa cousine I Ahl cela lui est bien ('gai.

l';ile parla sur ce ton pendant qu'elle niellait sur le biird de l'assiellr- la poudre de c it'é passée l\ travers le flllre, el quelipies grains de sucre qui ne fondaieni pas.

— M. lis, ma cousine, c'est du caCi', dii l'ierretle.

— Alil e'e-l moi ipii mens! s'écria Sylvie en regardant Pierrelie el la foudroyant jiar une clVroyablo lueur que sou (L'il dé,L;a^;eait en rolère.

Ces oixauisiiiious ipie la pission n'a point ravagéi<s ont ù leur service une grande abondance d(> fluidii vital. Ce pln^noiuène do l'excessive riarti' de l'œil dans les ninineiis de colère s'éluit d'aulaiil mieux établi chez mademoisello

PIIÎRREÏTR.

Tîn^ron, que jadis, dans sa boutique, elle avait eu lieu d'user de la puissance de son regard, en ouvrant démesurémont ses yeux, toujours pour imprimer une terreur salutaire à ses inférieurs.

— Je vous conseille de me donner des démentis, repritelle, vous qui mériteriez de sortir de table et d'aller manger seule à la cuisine.

— Qu'avez- vous donc toutes deux? s'écria Rogron, vous fites comme dos crins, ce matin.

— Jlademoisplle sait ce que j'ai contre elle. Je lui laisse le temps de prendre une décision avant do t'en parler, car j'aurai pour elle plus de bontés qu'elle n'en mérite!

Pierrette regardait sur la place, à travers les vilres, afin d'éviter do voir les yeux do sa cousine qui l'efTrayaient.

— Elle n'a pas plus l'air do m'écouter quo si je parlais à ce sucrier I Elle a cependant l'oreille fine, elle cause du haut d'une maison et répond à quelqu'un qui se trouve en bas... Elle est d'une perversité, ta pupille! d'une perversité sans nom, et tu no dois l'attendre à rien de bon d'elle, entends-tu, Rogron?

— Qu'a-t-ello fait de si grave? demanda le frère à la sœur.

— A son Age I c'est commencer de bonne heure, s'écria la vieille fille enragée.

Pierrelto so leva pour desservir afin d'avoir une contenance, elle no savait comment so tenir. Quoique ce lansago ne fût pas nouveau pour elle, elle n'avait jamais pu s'y habituer. La colère de sa cousine lui faisait rroiro h quelque crime. Elle se demanda quelle serait sa fureur si elle savait l'escapade do Brigaut. Peut-iMre lui Aterait-on Brigaut. Elle eut h la fois les mille pensées de l'esclave, si rapides, si profondes, et n'-olut d'opposer un silence ahsolu Sur un fait où sa conscience ne lui signalait rien do mauvais. Elle eut à entendre des paroles si dures, si Apres, des suppositions si blessantes, qu'en entrant dans la cuisine elle (ut prise d'une contraction h l'eslomac et d'un vomissement afireux. Elle n'osa se plaindre, el|(> n'élait p;is siVo d'obtenir des soins. Elle revint [lAle, blAme, dit qu'elle no se trouvait pas bien, et monta so coucher en se tenant de marche en marche à la rampe, et croyant l'heure de sa mort arrivée:

— Pauvre Brigaut I se disait-elle.

— Elle est malade I dit Rogron.

— Elle, malade ! Mais c'Pst des giri'ea I répondit h haute voix Sylvie et do manière à êiro entendue. Elle n'élait pas malade ce matin, val

O dernier rou|i allerra Pierrette, qui so coucha dans ses larmes en demandant h Dieu de la retirer de ce monde.

r)e(Miis environ un mois, Rogron n'avait plus à porter lo Comlitulinnnpl chez Gouraud ; le colonel venait obséquieusement chercher l(> journal, faire la conversation, et emme^ nail Bogrnn quand le lotnps était beau. Silre do voir l(> rolonol et do pouvoir le questionner, Sylvie s'habilla coqiiellemenl. I.a vii'ille fille croyait <^tro coiiuetto en mellanl une robe verte et un petit cliAle do cachemire jaune h bordure rouge, im chapeau hlatic h mniCTos plumes grises. Vers l'heure où le colonel dr'vait arriver, Sylvie stationna dans lo salon nvvr son frèn', cpi'elle avait contraint A rester en pantoufles et en robe t]i\ cliaudire.

— Il fait beau, colonel ? dit ItouTon rn entendant lo pas pesant do Gouraud ; maisjo ne suis pas habillé, ma sfpur voulait peul-/»tro .sortir, elle m'a fait ganler la maison, attendez-moi.

Uoi:roii laissa Sylvie seule avec le colonel.

— Où voulez- vous ilouc alliT? vous voiUi mise comme une flivinilr'', dr'iuanda Couraud qui remanpiail un cerlain air solennel sur l'ample visage gréli- de In vieille» tille.

— Jr> voulais .sortir; mais coinmt» la petite n'est pas bien, je reste.

— (.lu'a-t-elle donc?

— Je ne sais, elle n demaudi- .'I se coucher.

\n priKlence, pour nn pas dire la mélljinre. de Gouraud «Mail incessanmienl éveillée par les résultats de son alliance avec Vinel. Evidemment la pins belle pirl était celle HP n\i,z»r. — ii. , ^|,,.,„ ,|,> |„

de l'avocat. L'avocat rédigeait le journal, il y régnait eu maître, il en appliquait les revenus à sa rédaclion ; tandis que le colonel, éditeur responsable, y gagnait peu de chose. Vinct et Cournant avaient rendu d'énormes services aux Rogron, le colonel en retraite ne pouvait rien pour eux. Qui serait député? Yinet. Oui était le grand électeur? Vinci. Qui consullail-on? Vinet 1 Enfin il connaissait pour le moins aussi bien que Vinet l'étendue et la profondeur de la passion allumée chez Rogron par la belle Balhilde de Chargebœuf. Cette passion devenait insensée, comme toutes les dernières passions des hommes. La voix de Balhilde faisait tressaillir le célibataire. Absorbé par ses désirs. Rogron les cachait, il n'osait espérer une pareille alliance. Pour sonder lo mercier, le colonel s'était avisé de lui dire qu'il allait demander la main de Balhilde ; Rogron avait pâli de so voir un rival si redoutable, il était devenu froid pour Gouraud et presque haineux. Ainsi Vinet régnait de toute manière au logis, tandis quo lui, colonel, ne s'y rattachai que par les liens hypoihéliques d'une affi-clion menteuse de sa part, et qui chez Sylvie ne s'était pas encore déclarée. Quand l'avocat lui avait révélé la manœuvre du prêtre en lui conseillant de rompre avec Sylvie et de se retourner vers Pierrette, Vinet avait flatté le penchant de Gouraud; mais en analysant le sens intime de cette ouverture, en examinant bien lo terrain autour de lui, le colonel crut apiTcevoir chez son allié l'espoir de le brouiller avec Sylvie et de proliter de la peur do la vieille fille pour faire tomt>er toute la fortune des Rotrron dans les mains de mademoiselle de Chargebreuf. Aussi quand Rogron l'eut laissé seul avec Sylvie, la perspicacité du colonel s'empara-l-elle des légers indices qui trahissaient une pensée inquiète chez Sylvie. Il aperçut en elle lo plan formé de se trouver sous les armes et pendant un moment seule avec lui. Le colonel, qui dé]?i soupçonnait véhémentement Vinet de lui jouer quelque mauvais tour, attribua celte conférence .'i (]uelquo secrète insinuation de ce singe judiciaire; il se mit en garde comme (juanil il faisait une reconnaissance en pays ennemi, tenant l'œil sur la campagne, altenlif au moindre bruit, l'esprit tendu, la main sur ses armes. Le colonel avait le défaut do ne jamais croire un seul mot de ce quo disaient les femmes ; et i^uaud la vieille fille mit Pierrette sur le tapis, et la lui dit couchée h midi, le colonel pensa que Svivie l'avait simplement mise en ptuiilence dans sa chambre et par jalousie.

— Elle devient très gentille, cette petite, dil-il d'un air dégagé.

— Elle sera jolie, répondit mademoiselle Rogron.

— Vous devriez maintenant l'envoyer?) Paris dans un magasin, ajouta lo colonel. Elle y ferait fortune. Cuvent de très jolies filles aujouril'hui chez les modistes.

— Est-ce bien là voire avis? demanda Sylvie d'une voix

Iroublé'e.

— Bon ! j'y suis, pensa le colonel. Vinel aura conseillé de nous marier un jour, Pierrelto cl moi, pour me perdre dans l'esprit de celte vieille sorcière. — Mais, dit-il à haute voix, qu'en voulez- vous faire ? No voyez-vous pas une lillo d'une incomparable lieauli'', Balhilde de Char^iebonif, uue tilli" liolile, hlen aiipareut('o, réduite h coiffer sainte Cithoriiie : personne n'en veut. Pierrette n'a rien, elle ne se marierait jamais. Croyez-vous que la jeunesse et la beauté puissent être (pielque chose pour moi. par exemple; nuii qui, capitaine de cavalerie dans la Gardi> Impériale, dès «pie ri'jupereura eu sa Garde, ai mis mes \w\U'< dans loutes les capitales et connu li's plus jolies femmes de ces méiiir's capitales? La jeunesse et la bcautc'. c'est iliablemenl coiiunuii et sol!... ne m'en parlez phis. A quarante-huit aus, dit-il en so vieilliss,'inl,i|uand on a subi la di'route lie Moscou, quand ou a fait la lerrdile campagui> de l'rance, on a les reins nu jieu cassi'-s, je suis un vieux Ixuihomini'. Une t'euime conmie vous me soignerail, me dorloterait; et sa fortune, jointe h mes piuvres mil'e é(ns de pension, me (lonui>rait pour mes vieux jours uu|l>ien-êlreconvcualile, cl je la prelV-rerais h une mijauri'e ipii me canser.nl bien des désiigremeus, (|ui aur.'iil (rente aus el ili's prissions (|uanil

rnm^dir hii»i(i<nr.) 3 — S

m BALZAC.

'aurais soixante ans et dns rhiimalisnips. A mon 8gc, on calcule. Tpppz, pntre nous soit dit, je ne voudrais pas avoir dVnlanl si je mo mariais.

Le vi-age de Sylvie avait été clair pour le colonel pendant cetle tirade, et son exclamation acheva de convaincre Je colonel de la perfidie de Vinet.

— Ainsi, dit-elle, vous n'aimez pas Pierrette 1

— Ah ça! êtes-vous folle, ma chère Sylvie 1 s'écria le colonel. Kst-ce quand on n'a plus de dénis qu'on essaie de casser des noisettes? Dieu merci I je suis dans mon lion sens et je me connais.

Sylvie ne voulut pas se mettre alors en jeu, elle se crut trfts fine en faisant parler son fn'^re.

— Mon frère, dit-elle, avait ou l'idée de vous marier.

— Mais voire frère ne saurait avoir une idée si incongrue. Il y a quelques jours, pour savoir son secret, je lui ai dit que j'aimais Balhilde, il est devenu blanc comme votre collerelle.

— Il aime Balhilde? dit Sylvie.

— Comme un fou! Et certes Bathilde n'en veut qn'fi son argent (Altrape, Vinet! pensa le colonel). Comment alors aurait-il parlé de Pierrette? Non, Sylvie, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant d'une certaine façon, puisque vous m'avez mis sur ce chapitre... Il se rapprocha de Sylvie. Eh bicnl... (il lui baisa la main, il était colonel de cavalerie, il avait donné des preuves de courage) sactiez-le, je ne veux pas avoir d'autre femme que vous. Quo'que ce mariage ait l'air d'r'tre un mariage de convenance, de mon côlé, je me sens de l'aUVctiou pour vous.

-Mais c'est moi qui voiiln>.'< vous marier à Pierrette. Et si je lui donnais ma fortune... Hein ! colonel?

— Mais je ne veux pas être malheureux dans mon intérieur, et dans dix ans y voir un jeun" freluquet, comme JulliarJ, tournant autour de ma femme, et lui adre-isant des vers dans le journal. Je suis un peu trop homme sur ce point I Je ne ferai jamais un mariage disproportioimé .sous le rapport de l'Age.

— Eh bien! colonil, nous causerons de tout cela sérieusement, dit Sylvie en lui jetant un regard qu'elle crut plein d'amour et qui ressemlilait assez h celui d'une ogresse. Ses lèvres froides et d'un violet cru se tirèrent sur ses dents jaunes, et elle croyait sourire.

— Me voil?i I dit Ilogron en rmtncnânt le colonel qui salua courtoisement la vieille fille.

Gouraud résolut de presser son ititiriage avec Sjivie et de d(;venir ainsi maître au lofîis, en se promettant de se débarrasser, parrinfluence qu'il acquerrait sur Sylvie pendant la lune de miel, de Bathilde et de Céleste llahert. Aussi pendant celte promenade dit-il h Bogron (pi'il s'était amusé do lui l'autre jour : il n'avait aucune prélention sur le ccpur de Bathilde, il n'éi.iit pns assez riche pour épouser un(! femme sans ilol ; |iuis il lui confia son projet, il avait choisi sa sœur depuis longlemi)S, à cause de ses bonnes qualités, il aspirait enfin à l'iionnour de devenir son bcaufrèrn.

— Ah! colonel! ahl baron! s'il no fnnl que mon con- .senlement. ce sera fait dans les dé!ais voulus par In loi! h'écria Bogron heureux de se voir débarrassé de ce terrible rival.

Sylvifi passa tonte .sa malinén dans son flpparlonripnt h examiner s'il y avait place pour un nién'ige. Elle résolut de bliir pour son frèrn un second étage, ri de faire arranger ronvenablemenl le premier pour elle et son mari ; r-llo .^e promit aussi, selon la fiintoisic! de loule vieille fille, d^soumellre le colon»'! ?i quelques épreuves pour ju;,'er de .son cofurcl di- ses nwfurs, avant de so décider. Elle rnn- .servail dei dnnli's et voulait éln^ sftre ijuo l'ierretle n'avait aucune aecoinlanne avec b- colonel.

Plerrelln descemlil h l'heure du dtner (jour mettre le rouvert. Sylvie av«il l'ié obligée de fnire la cuisine, il avait lach(\ sa robe en s'érrlaiii : — Mamlite Picrrelle I 11 ('lait évident que si l'iorrrllr avait préparé le dîner, Sylvie n'efti pas allrapi- (elle l;i('|ie de p;ralvsi' sur sa robe de soie.

— Vous voll/i, la bi'llc plchibiie? Vous r>les cnnuni' h'

chien du maréchal, que le bruit des casseroles réveille, et qui dort sous la forge ! Ahl vous voulez qu'on vous croie malade, petite menteuse 1

Celle idée : « Vousne m'avez pasavoué la vérité sur ce qui s'est passé ce matin sur la place, donc vous mentez dans tout ce que vous dites, » fut comme un marteau avec lequel Sylvie allait frapper sans relâche sur le cœur et sur la tête de Pierrette.

Au grand étonnement de Pierretle , Sylvie l'envoya s'habiller pour la soirée, après le diner. L'imagination la plus alerte est encore au-dessous de l'activité que donne le soupçon à l'esprit d'une vieille fille. Dans ce cas, la vieille fille l'emporte sur les politiques, les avoués et les notaires, sur les escompteurs et les avares. Sylvie se promit de consulter Vinet, après avoir tout examiné autour d'elle. Elle voulut avoir Pierrette auprès d'elle afin do savoir par la contenance de la petite si le colonel avait dit VTai. Mesdames de Chargebœuf vinrent les premières. D'après le conseil de son cousin Vinet, Bathilde avait redoublé d'élégance. Elle était vêtue d'une délicieuse robe bleue en velours de coton, toujours le fichu clair, des grappes de raisins en grenat et or aux oreilles, les cheveux en ringhet, la jeannette astucieuse, de petit souliers ea salin noir, des bas de soie gris, et des gants de Suède; puis des airs do reine et des coquetteries de jeune fille à prendre tous les Bogron de la rivière. La mère, calme et digne, conservait comme sa fille une certaine impertinence aristocratique avec laquelle ces deux femmes sauvaient tout et où perçait l'esprit de leur caste. Bathilde était douée d'un esprit supérieur que Vinet seul avait su deviner après deux mois do séjour des dames de Chargebonif chez lui. Quand il eut mesuré la profondeur de cette fille froissée par l'inutilité do sa jeunesse et de sa beauté, éclairée par le mépris que lui inspiraient les honimes d'une époque où l'argent était leur seule idole, Vinet surpris s'écria : —Si c'était vous (juc j'eusse épousée. Batliilde, je serais aujourd'hui en passe d'êire Garde des Sceaux. Je nie serais appelé Vinet de Chargc4)oeuf, et je siégerais à droite ! ,

Bathilde ne portait dans son désir dô mariage aucune idée vulgaire, elle ne se mariait pas pour être mère, elle ne so mariait pas pour avoir un mari, elle se mariait pour être lilire, pour avoir un éditeur rcspiuisable. [lour s'appeler madame, et pouvoir agir comme agissent les hommes. Bogron était un nom pour elle, elle comptait faire quelque chose de cet imbécile^ un Député votant dont elle serait l'AriK^ ; elli> avait à se venger de sa famille qui no s'était point occupée d'une fille pauvre. Vinet avait beaucoup étendu, fortifié ses idées en les admirant et les approuvant.

— Chèro cousine, lui disait-il en lui expliquant quelle influence, avaient les femmes, et lui monlraul In sphère d'action qui leiu' étail propre, croyez-vous que Ti[ibaine, un homme de la dornièn» UK-diocrilé, arrive |inr lui-niPmo au Tribunal do Première Instance à Paris I Mais c'est madam(! Tiphaine <|ui l'a fait nommer Député, c'est elle qui lo pousse à Paris. Sa mère, madame Uognin, est une fine commère qui fait ce (pi'elle veut du lanieux banquier du Tillel, l'un des compères de Nu'ingen, tous deux li(''s a<TC les Keller, et ces trois maisons rendeiil des servict>s ou au gouvernement ou i\ ses lionimis les plus dévoués. Les Bureaux sont au mieux avec cesloiips-cerviers de In Banque, et ces gens-là coniiidssent tout Paris. 11 n'y a pns de raison pour que Tiphaine n'arrive pas à être Prc-sident de qni'|(pi(> Cdur Hoyale. Iquuisrz llofîron, nous en ferons un Député de Provins quaml j'aurai conquis jiour moi un «u- Ire collège de Seine-et-:\Iarne. Vous aurez alors une Becetle f;éntlrale, une de ces plari'S ofi Bogron n'aura qn'h signer. Nous serons d(> lOpposiiiou si ellii triomphe, mais .si li's IlonrlKMis restent, ab I comnii' nous inclinerons tout douccmeni vers le Centre 1 D'ailleurs, Bo^'ron ne vivra pas r'terni'llenient, el vous épouserez un Inunnie titré plus lard. Enfin, soyez dans une belle position, et les Cliargebanif nous ser\ iront. Votr(< misère ( omnii' la miemu^ vous aura doiUK' SUIS doute la mesure «le ce qui- valent les hommes :

PIERRETTE

il faut se servir d'eux comme on se sert des chevaux de poste. Un homme ou une femme nous amène de telle à telle étape.

Vinet avait fait de Bathilde une petite Catherine de Médicis. Il laissait sa femme au logis heureuse avec ses deux enfans, et il accompagnait toujours mesdames de Chargebœuf chez les Rogron. Il arriva dans toule sa gloire de tribun champenois. Il avait alors do jolies besicles à hranrhes d'or, un gilet do soie, une cravate blanche, un pantalon noir, des bottes fines et un habit noir fait à Paris, une montre d'or, une chaîne. Au lieu de l'ancien Vinet pâle et maigre, hargneux et sombre, il montrait dans le Vinet arlu"l une tenue d'homme politique; il marchait, sûr de SI fortune avec la sécurité particulière à l'homiie du Palais qui connaît les cavernes du Droit. Sa petite tête rusée était si bien peignée, son menton bien rasé lui donnait un air si mignard quoique froid, qu'il paraissait agréable dans le genre de Roberspierre. Certes il pouvait être un délicieux Procureur-Général à l'éloquence élastique, dangereuse et meurtrière, ou un orateur d'une finesse à la Benjamin-Constant. L'aigreur et la haine qui l'animaient naguère avaient tourné en une douceur pcrlide. Le poison s'était changé en médecine,

— Bonjour, ma chère, comment allez-vous? dit madame do Chargiliœuf à Sylvie.

Bathilde alla droit à la cheminée, ôla son chapeau, so mira dans la glace, et mit son (oli piedsur la barre du garde-cendre pour le montrer à Rogron.

— Qu'avez vous donc, monsieur î lui dit-elle en le re-

fardant, vous ne me saluez pas? Ah bienl on mettra pour ,Ous des robes de velours!...

Elle coupa Pierrette pour aller porter sur un fauteuil son chapeau que la petite fille lui prit des mains, et qu'elle lui l£(issa prendre comme si la Bretonn(^ éiait une fim.mo do chambre. Les hommes passent pour être bien féroces, et les tigres aussi; mais ni les ligres. ni li s vipères, ni les diplomates, ni les gens de justice, ni les bourn-aux, ni les rois, po peuvent, dans leurs plus grandes atrorilés, approcher des cruautés douces, des douceurs empoisonnées, des miv pris sauvages des demoiselles entre elles quand les uuesso croient supérieures nnx autres en naissance, en forlune, en grâce, et qu'il s'agit do mariage, de firi'séancc, (uilin les millu rivalités de femme. Le : « Merci, iiiademoiselle, » ((ue <lJtBalliildcà Pierrette, élnit un poiimc en douze eiiunls.

Elle s'appelait Ratliil lo et l'autre Piernille. Elle était uno Chorgebaïuf, l'autre uno Lorrain 1 Pierrello était (m tilo et Wullraulii, Bathilde était grande et pleine do vie ! Pierretlo était nourrie («ir charité, liathilde et sa uièro avaient leur indépendance! Pierrette portait une, rob(! do stoft h guimpe, Bathilde làisnit onduler le velours bleu do la .sienne 1 BalhiMo avait les [ilus riches épaules du département, ui) l»rus do reine ; l'ierrello avait des oniuplalos et des liras DiaigreHt Pier/Otte était Cendnlluu, UithildiM-lait la fée I Uatliitdu allail su marier, Pierrette all.iil nuiurir fille I lla- Ihililo éWil adun'-e, l'ierrello n'était aimée de pi^rsoune I DilUiildu avait uiiu ravithaule coiffure, elle avail du goûl ; fJorrelU' ojchiiit ws clioveux snus un petit honnei et nu coun,iit>*ait rien ù lu ninde 1 C^piluguo : Bathiidu était tout, PJorretle n'i-tait rien. La ficru Itretoiino comprenait bien OOl horiil|le poi;iiu<.

— Dcuijour, ma |Mtili>, lui ilit madame do ('.hark'ebu'uf, du haut dcHii grandeur et uvocl'acci'nl que lui douiiaiLsiin uo'i pinci) du bout.

Vin«t mit le comble h ce» sorlcA d'injun-.s en regardant Pierrette et ilisani :— (ih I ohl oh! sur trois Iohk. (Jue nous

HOnuues belli', l'ierrc'lte, Ci^ Sdirl

— Ili'lle, dit In pauvre etifnnt, r(( n'est pan k mol, innisà fOlre rou-ine ipi'll fnul ailre>ser ce rnol.

— Oh ! ma cousine l'est lonjonrs, ri'poiidil l'nvoral. N'e-Ico pas, père lliiKton 7 dit il en se Idurruinl viTs le maître ilii logini't lui (rappunl dans In niitiu.

— Oui, rt^pondil Uegrofi,

— Pourf|iiiii le fnin' fmrler ronlre sn pensée? Il u" m'a

jamais trouvée de son gofit, reprit Bathilde en se tenant devant Rogron. N'est-il pas vrai ? Regardez-moi.

Rogron la contenifila des pieds à la tête, et ferma doucement les yeux comme un chat à qui l'on grille le crâne,

— Vous êtes trop belle, dit-il, trop dangereuse à voir.

— Pourquoi î

Rogron regarda les tisons et garda le silence. En ce moment mailemoiselle Hahert entra suivie du colonel. Céleste Habert, devenue l'enneud commiin. ne comptait que Sylvie pour elle ; mais chacun lui témoignait d'autant plus d'égards, de politesses et d'aimables attentions que chacun la sapait, en sorte qu'elle était entre ces preuves d'intérêt et la défiance que son frère évei lait en elle. Le vicaire, quoique loin du théâtre de la guerre, y devinait tout. Aussi, quand il comprit que les espérances de sa sœur étaient mortes, dovint-il un des plus terribles antagonistes des Rogron. Chacun se peindra mademoiselle HHbert sur-lechamp, quand on .saura que, si elle n'avait pas été maîtresse et archimaîtresse de pension, elle aurait toujours eu l'air d'être une institutrice. Les institutrices ont une manière à elles de mettre leurs bonnets. De même que les vieilles Anglaises ont acquis le monopole des turbans, les institutrices ont lo monopole de ces bonnets ; la carcasse y domine les fleurs, les fleurs en sont plus qu'artificielles ; loni.'temps gardé dans les armoires, ce bonnet est toujours neuf et toujours vieux, même le premier jour. Ces tilles font consister leur honneur à imiter les mannequins des peintres ; elles .sont assi.M's sur leurs hanches et non sur leurs chaises. Quand on leur parle, elles tournent en bloc sur leurs buste au lieu de ne tonrfier ijue leur tête ; et, quand leurs robes crient, on est tenté de croire ipie les ressorts de ces espèces de mécanismes .sont dérangi's. Mademoiselle Habert, l'idéal de ce genre, avait l'œil sévère, la boucho grimée, et sous .«on menton rayé dérides les brides do son bonnet, flasques et flétries, allaient et venaient au gré do ses mouvemens. Elli' avait un petit agrément dans deux signes un peu forts, un peu bruns, ornés de poils, qu'elle laissait croître comme d^s cli'matiies échevelées. Ennn elle prenait du tabac et lo jn'enaif .<ans grfice. On se mit au travail du hoston. Sylvie eut en face d'elle mademoiselle Habert, et |r> colonel fut misfi cêté, devant madame de Cliargebrt'uf, Balliilde resta prèsde sa mère et de Rogron. Sylvie pla^'a Pierrette entre elle et le colonel. Rogron déploya l'autre table, au cas où messieurs Néraud, Couinant et .sa femme vieniirnient. Vinet et Bathilde .«avaient jouer le whist, (]ue jouaient monsieur et madame Cournant. Depuis (pie cf.s dames de Clmrgebœuf, comme disnienl les gens de Provins, venaient elu'z les Rogron, livs deux lampes brillaient sur la cheminée entre les candélabres et la P"nilule, et les tables étaient éc'airées en bougies h quarante sous la livre. pay('os d'ailleurs par le prix des cartes.

— Eh bien I Pieri'elle, prends donc ton oiu-raire, ma fille, dit Sylvie h .sa cousiuo avec une perfide douceur en f i voyant reirnrder lo jeu du colonel.

Elle nn'i'ctail «le toujours tri"* bien traiter Pierrello eu public. Colle inlilme tromperie Irrilail la loyale Breloune et lui faisiiil mé-prlser sa e(uislue. Pierrelle prit sa broderie; Miai-i, en tirant .ses pninls, elle continuait à regarder dans le jeu de Gouriiud Gournud n'avait pas l'nirde .«avoir (pril y ertt une petite (llle rt C(Mi' de lui. Sylvii- l'observait et commençait h trouver celle indillérence excessivement sii^pec- (e. Il y eut un moment de la soirée lu'i la vieille lille eiilrefiril une trran'le Misère en cn-ur, le panier était plein de llclies et contenait en ruilre vingt-sept .sous. Les (':(uirrinut ni Néraud étaient venun. \a\ vieux Jui,'c>-suppléanl \M'sfondrilles, h (pil le Ministère de la Justice trouvait la cnpncili' d'un Juge en !>• clinrj^ennl ili'S fcMuMiens de Juge d'Instruciiou, mnis qui n'nvnit jamais nssr;; de l.ileiil dès qu il s'agis>ait d'êlre juge en |>led, (>( qui. di'puis deux nioi<!. Abandonnait le pnrii des Tiplialne ol se Inurnail vers le pMfli Vinet, se leiiall devant la rheniinée. le dos nu (en, li"s linsqnes de son habit relevée»;. Il repnrd,lif ce nuignillipio ."nlcin lu'l linllail iniideniniselle do I |iargi'l"vul, c.ir II .semblait que celle décoralioii rougo eill eu- faite < xprès (xuir

DE BALZAC

rehausser les beautés de cette magnifique personne. Le silence régnait, Pierrette regardait jouer la Misère, et l'attention de Sylvie avait été détournée par l'intérêt du coup.

— Jouez là, dit Pierrette au colonel en lui indiquant cœur.

Le colonel entame une séquence de cœur ; les cœurs étaient entre Sylvie et lui ; le colonel atteint l'as, quoiqu'il lilt gardé chez Sylvie par cinq petites caries.

— Le coup n'est pas loyal ; Pierrette a tu mon jeu, et le colonel s'est laissé conseiller par elle.

— Mais, mademoiselle, dit Céleste, le jeu du colonel était de continuer cœur, puisqu'il vous en trouvait 1

Cette phrase fit sourire monsieur Desfondrilles, homme fin et qui avait fini par s'amuser de tous les intérêts en jeu dans Provins, où il jouait le rôle de Rigaudin de la Maison en loterie de Picard.

— C'est le jeu du colonel, dit Cournant sans savoir de quoi il s'agissait.

Sylvie jeta sur mademoiselle Htbi^rt un de ces regards de vieille fille à vieiller fille, atroce et doucereux.

— Pierrette, vous avez vu mon jeu, dit Sylvie en fixant ses yeux sur sa cousine.

— Non, ma cousme.

— Je vous regardais tous, dit le juge archéologue, je puis certifier que la petite n'a vu que le colonel.

— Biili ! les petites filles, dit Gouraud épouvanté, savent joliment couler leurs yeux en douceur.

— Ah! fit Sylvie.

— Oui, reprit Gouraud, elle a pu voir dans votre jeu pour vous jouer une malice. N'est-ce pas, ma petite belle?

— Non, dit la loyale Bretonne, j'en suis incapable, et je me serais dans ce cas inléie.'-sée au jeu de ma cousine.

— Vous savez bien que vous êtes une menteuse, et do plus une petite sotte, dit Sylvie. Comment peut-on, depuis ce qui s'est passé ce matin, ajouter la moindre foi à vos paroles? Vous êtes une...

Pierrette ne laissa pas sa cousine achever en sa présence

ce qu'elle allaildire. En devinanlun torrent d'injures, cllese

leva, sortit sans lumière et monta cliez elle. Sylvie devint

paie de rage et dit entre ses dents : — Elle me le payera.

■— Payez-vous la Misère? dit madame de Chargebœuf.

En ce moment la pauvre Pierrette se cogna le front à la porto (lu corridor que le juge avait laissée ouverte.

— Bon, c'est bien fait ! s'écria Sylvie.

— Que lui arrive-t-il? demanda Uesfondrilles.

— Rien qu'elle ne mérite, répondit Sylvie.

— Elle a reçu quelque mauvais coup, dit mademoiselle liahert.

Sylvie essaya de ne pas payer sa Misère en se levant pour aller voir ce qu'avait (ail Pierrette, mais madame do Chargebcnuf l'arrêta.

— Pny(^z-nous d'abord, lui dit-elle en riant, car vous ne vous souvifinlrioz plus de rien en revenant.

Celle propDiiiiion, fondée sur la mauvaisn foi que l'exniercièrc mettait dans ses dettes de. ji'u ou dans ses chicanes, obiinl l'assentiment général. Sylvie se rassit, ne pensa plus h Pierrette, et colle indilléience n'étonna personne. l'endanl loulo la soirée. Sylvie eut une préoccupation lotislanli'. Quand le boslon fut fini, vers neuf heures cl ilrniie, (Ile si; ploii^ra ilai.s uni' burgèrc au cdin du sa cheminée, et no s(j leva que (njur lis Miluliilidiis et 1rs adieux, l/t colonel lu mettait ù la lurtiiri', i;lle ne savait plus i|ue [lenser du lui.

— Les liiimmes soiil si faux I dil-cllc eu s'endonnant. pjerrelli! s'(';lail donné un coup atlreiix dans le champ

de la porle, qu'rllc iivail hiMirtée avec sa tête ii la liuulcur de j'urrilli', h l'<-iiilroil (ji'i les jeunes iilli'S m-|iiii'('IiI de leurs cheveux ci'lto portion qu'illcs iiictlenten papillotes. Lo lendemain, il s'y trouva de forlrs ecchymoses.

— Dieu vousn iiiuiic, lui dit sa cousine le lendemain au di'Jeuner, vous iii'im z dcsobi'-i, vous avez maiiijué au respect (|ue vous me «levez en ne- m'écoutaiil pus et en vous m allant nu milieu de ma phrase, vous ii'uvuz que co que vous méritez.

— Cependant, dit Rogron, il faudrait y mettre une compresse d'eau et de sel.

— Bah I ce ne sera rien, mon cousin, dit Pierrette.

La pauvre enfant en était arrivée à trouver une preuve d'intérêt dans l'observation de son tuteur.

La semaine s'acheva comme elle avait commencé, dans des tourmens continuels. Sylvie devint ingénieuse, et poussa les ralflnemens de sa tyrannie jusqu'aux rechi^rches les plus sauvages. Les Illinois, les Chérokées. les Mohicans auraient pu s'instruire avec elle. Pierrette n'osa pas se plaindre des souftrances vagues, des douleurs qu'elle sentit à la tête. La source du mécontentement de sa cousine était la non-révélalion relativement à Brigaut, et, par un eniêtemenl breton, Pierrette s'obstinait à g irder un silence trèsexplicable. Chacun comprendra maintenant quel fut le regard que l'enfant jeta sur Brigaut, qu'elle crut perdu pour elle s'il était découvert, et que, par instinct, elle voulait avoir près d'elle, heureuse de le savoir à Provins. Quelle joie pour elle d'apercevoir Brigaut I L'aspect de son camarade d'enfance était comparable au regard que jette un exilé de loin sur sa patrie, au regard du martyr sur le ciel où ses yeux armés d'une seconde vue ont la puis-ance de pénétrer pendant les ardeurs du supplice. Le doux regard de Pierrette avait été si parfaitement compris par le fils du major, que, tout en rabotant ses planches, en ouvrant son compas, prenant ses mesures et ajustant ses bois, il se creusait la cervelle pour pouvoir correspondre avec Pierrette. Brigaut finit par arriver à celte machination d'une excessive simplicité. A une certaine heure de la nuit, Pierrette déroulerait une ficelle au bout de laquelle il altaclierait une lettre. Au milieu de souffrances horribles que causait à Pierrette sa double maladie, un dépôt qui se formait à sa tête et le dérangement de sa constitulion, elle était soutenue par la pensée de correspondre avec Brigaut. Unmême désiragilaitcesdeux cœurs; séparés, ils s'entendaient I A chaque coup reçu dans le cœur, à chaque élancement do la tête, Pierrette se disait : — Brigaut est ici ! Et alors elle souffrait sans se plaindre.

Au premier marché qui suivit leur première rencontrée l'église, Brigaut guetta sa petite amie. Quoiqu'il la vît tremblant et pfllo comme une feuille de novembre près de quitter son rameau, sans perdre la t(Me, il marchanda des fruits à la marchande avec laiiuelli^ la terrible Sylvie marchandait sa provision. Brigaut put glisser un billot à Pierrette, et Brigaut lo glissa naturellement en plaisantant la marchande et avec l'aplomb d'un roué, comme s'il n'avait jamais fait que ce métier, tant il mit de sang-froid à son action, malgré lo sang chaud qui silllait à ses oreilles et qui sortait bouillonnant do son cœur en lui brisant les veines et les artères. Il eut la résolution d'un vieux forçat au dehors, et au dedans les tremblemens do l'innocence, absolument comme certaines mères dans leurs crises mortelles où elles sont prises entre deux dangers, entre deux précipices. Pierretlo eut les vertiges de Brigaut, elle serra le papier dans la poche de son tablier. Les plaques de ses pommettes passèrent au rouge cerise des feux violens. Ces deux enfans éprouvèrent de part et d'autre, à leur insu, des sensations h di'IVayer dix amours vulgaires. Co moment leur laissa dans l'Ame une source vivo d'émofions. Sylvie, (|ui ne connaissait pas l'accent breton, ne pouvait voir un amoureux dans Brigaut, et Pierrette revint au logis avec son trésor.

Les lultres do ces doux pauvTPs enfnns devaient servir de pièces dans un horrd)ie ili'lial judiciaire ; car sans ces fatales circonslaiioes, elli's n'eus enl jamais élé connues. Voici donc co que Pierrette lui le soir dans sa chambre :

« Ma chère Pierretlo, à minuil, h l'heure où chacun

» dort, mais où je veillerai pour loi, je serai toutes h^s

» luiits au bas de la feliêtn^ d(- la ciiisMie. Tu peux descen-

» dr(> par la croisée une ficelle «ssez longu<i poiw qu'cHo

» urrivi^ jus(|u a moi, co qui no fera pas de bruit, el lu y

» allucheras œ (jue lu auras h m't!crire. Je lo répondrai

n par lu même moyen. J'ai su iju'i/s t'avaient appris à lire

PIERRETTE

» et à écrire, ces misérables parens qui te devaient faire » tant de bien, et qui te font tant de mal! Toi, Pierrette, » flile d'un colonel mort pour la France, réduite par ces » monstres à faire leur cuisine?... Voilà donc où sont en » allées tes jolies couleurs et ta belle sanlé ! Qu'est deve- » nue ma Pierrette? qu'en ont-ils fait? Je vois bien que tu » n'es pas à ton aise. Oh! Pierrette, retournons en Breta- » gne. Je puis gagner de quoi le donner tout ce qui le » manque : tu pourras avoir trois francs par jour; car j'en » gagne de quatre à cinq, et trente sous me suffisent. Ah I » Pierrette, comme j'ai prié le bon Dieu pour toi depuis » que je t'ai revue! Je lui ai dit do me donner toutes tes » souffrances et de te départir tous les plaisirs. Que fais-tu » donc avec eux, qu'ils te gardiMit? Ta grand'mèro est plus » qu'eux. Ces Rogron sont venimeux, ils t'ont ôlé ta gaieté. » Tu ne marches plus à Provins comme tu te mouvais en » Bretagne. Retournons en Bietagne! Enfm, je suis là pour » le servir, pour faire tes commandeinens, et tu me diras » ce que tu veux. Si tu as besoin d'argent, j'ai à nous » soixante écus, et j'aurai la douleur de te les envoyer par » la ficelle au lieu de baiser avec respect tes chères mains » en les y mettant. Ah! voilà bien du lemps, ma pauvre » Pierrette, que le bleu du ciel s'est brouillé pour moi. Je » n'ai pas eu deux heures do plaisir depuis (jue je t'ai mise » dans celte ddigence de malheur; et quand je t'ai revue » comme une ombre, cette sorcière de parente a troublé » nutro heur. Enfin nous aurons la consolation tous les di- » manches de prier Dieu ensemble, il nous écoulera peut- » être mieux. Sans adieu, ma chère Pierrette, et à celte » nuit. »

Cette lettre émut tellement Pierrette qu'elle demeura plus d'une heure à la relire et à la regarder; maiselle pensa non sans douleur qu'elle n'avait rien pour écrire. Elle entreprit donc le diflicile voyage de sa mansarde à la salle à manger, où elle pouvait trouver de l'encre, une plume, du papier, et put l'accomplir sans avoir réveillé sa terrible cousine. Quelques inslans avant minuit (!llo avait écrit celle lettre, qui fui également citée au procès.

a Mon ami, oh I oui, mon ami ; car il n'y a que toi, Jac- » qu(îs, cl ma grand'mèrr; qui m'aimiez. Que Dieu me le » pardonne, mais vous êtes aussi les deux seuf-s personnes » que j'dime l'une coniini! l'autre, ni plus ni moins. J'étais » trop petite pour avoir pu connaître ma prliie maman ; » mais loi, Jacqui's, et ma graiid'nière, mon grand-père » aussi, Dieu lui donne le ciel, car il a bien soulïcrt de sa » ruine, qui a été la niieimc, enliri vous deux (|ui êtes r(>s- » lés, je vous aime autant que je suis malheureuse! Aussi, » pour connaître combien je vous aime, faudrait-il que vous » sachiez combi''n je soulfre; et je iw lo désire pas, cela » vous ferait trop de peine. On nn\ parle comme nous ne » parlons pas aux cliit-nsl on me Iruile connue la dernière » des dernièrt's! ri j'ai beau m'examiner comme si j'étais » devant Ditni, j<'. ne jiu: trouve pas di- laules envers eux. » Av.int qui' lu ne nie ctir.nlrs li^ cliaiil des inarii'cs, je re- » ronnais^Jus la bniilé de Dh'U dans tni's douleurs ; car, » C<)iiiine je le priais ilc! me p'IiriT de ce monde, et (juejo » n:c .Hcnlnis bii'u malade, je mv, disais : Dieu in'enlend t » Mais, llrigaul, puis(|uele voilà, je veux nous en aller en > Un^lagiie reli'ouver ma graud'uianian (|ui m'ainie, ipioj- » qu'ils m'ali'iit dit qu'elli- iii'.ivail vdli' liuil nulle Ir.uii's. n ICsl-ce (pie je puis posséder huit mille franes, DiigaulT i> S'ils sont à moi, peux-lu les avoir ? Mais c'est des meii- » Minges ; si nous avions huit mille francs, ma grand'nièrn » ne serait |>as à Suiiit-Jaci|ues. Je n'ai pas vniilii troubler » .ses derniiTs jours, à ('elle bonne sainte leuuiie, par le ré- 11 cil (In mes lourineiis: elle serait pour en mourir. Ah ! si n elle savait (ju'oii fait laver la vaisselle à wi pelile-lille, » elle(|iii me disiiit :«ljilsse ça, ma migrioiin", ([uandilans » ses malheurs j"^ voulais l'aider ; lais^e, |ais.s(>, mon nii- » gnon, lu giclerais les julien menolles. ■> Ah bien ! j'ai les » ongli'8 propres, va 1 l.ii plupart du leinps ]t< no puis piir- D ter lo pmùur aux provisions, (|ui mosciu lo bras en reve-

» nant du marché. Cependant, je ne crois pas que mon » cousin et ma cousine soient méchans; mais c'est leur « idée de toujours gronder, et il paraît que je ne puis pas » les quitter. Mon cousin est mon tuteur. Un jour où j'ai » voulu m'enfuir par trop do mal, et que je le leur ai dit, )i ma cousine Sylvie m'a répondu que la gendarmerie irait » après moi, que la loi était pour mon tuteur, et j'ai bien » compris que les cousins ne remplaçaient pas plus notre » père ou notre mère que les saints ne remplacent le bon » Dieu. Que veux-tu, mon pauvre Jacques, que je fasse » de ton argent? Garde-le pour noire voyage. Oh ! comme » je pensais à loi, et àPcn-Hoël, et au grand étang ! C'est là » que nous avons mangé notre pain blanc en premier, car » il me semble que je vais à mal. Je suis bien malade, » Jacques! J'ai dans la tète des douleurs à crier, et dans » les os, dans le dos, puis je ne sais quoi aux reins qui me » tue, et je n'ai d'appétit que pour de vilaines choses, des » racines, des feuilles ; enlin, j'aime à sentir l'odeur des » papiers imprimi's. Il y a des momens où je pleurerais si » j'étais seule, car on ne me laisse rien faire à ma guise, » et je n'ai même pas la permission de pleurer. Il faut me » cacher pour offrir mes larmes à celui de qui nous tenons » ces grâces que nous nommons nos afflictions. N'est-ce » pas lui qui t'a donné la bonne pensée de venir chanter » sous mes fenêtres le chant des mariées? Ah! Jacques, » ma cousine, qui l'a entendu, m'a dit que j'avais un » amant. Si tu veux fifre mon amant, aime-moi bien; je » te promets do l'aimer toujours comme par lo passé et » d'être la fidèle servante.

\ » PlEUKETTE LOREAIX.

» Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas? »

La Bretonneavait pris dans la cuisine une croûte de pain, où elle fit un trou pour mettre la lettre et donner de l'aplomb à son fil. A minuit, après avoir ouvert sa fenêtre avec des précautions excessives, elle descendit sa lettre et le pain, <pii ne pouvait faire aucun bruit en heurtant lo mur ou les Persiennes. Elle sentit lo fil tiré par Brigaul i]ui le cassa, puis il s'éloigna lentement à pas de loup. Quand il fut au milieu de la place, elle put le voir iiidisliiRtement à la clarté des étoiles; mais lui la contemplait dans la zone lumineuse de la lumière projeti'e par la fliaiulelle. Ces deux enfans demeurèrent ainsi pendant une heure, Pierrette lui faisant signe de s'en aller, lui partant, elle restant, et lui revenant prendre son (loste. et Pierrette lui commandant de nouveau de iiuitter la [ilace. Ce maïu-ge eut lieu plusieurs fois jiisiju'à ce que la petite fermilt .sa fenêtre, se coucliAf et soulfiût sa himière. Une fois nu lit, elle s'endormit heureuse, ((uoique soulfranle : elle avait la lettre de Brigaul sous son chevet. i:il(> dormit comme dorment les persécutés, d'un sommeil embelli par les anges, ce sommeil aux atmosphères d'or et d'oulre-mer, pleines d'aralies(pies divines entrevues et rendues par Uaphaèl.

La nature morale avait tant d'em[iii'e sur cette délicat(> naliin» physique, ipi(> le lendemain Pierrette se leva joyeu.sii et légère comme une alouette radieuse et gaie. Un pareil cliaiigemeiit ne pouvait échapper h l'u'il de sa cousine, qui, cette lois, au lieu de la gronder, .se mil à l'observer nv(!C l'allenlion d'une pie. D'où lui vient tant de bonheur? fui une pensée de jalousi(- et non delyrannie. Si li> colonel n'eill pas occiipi' Sylvi(>, elle aurait dit à Pierrette coniinn aiilrelois : — Pierrelle, vous êtes bien liirbulenle ou bien insiuicianli^ de ce que l'on vous dit I lji vieille lille résolut d'espionner Pierrelle comme les vieilles tilles snvonl espidiiner. Celle journée hil sombre et niuello comme le mo-

nieill ipii preii'de un or.lx'e.

— \ Dus nii soulfri»/. donc plus, mademoiselle? dit Syhii» au diiier. Quand je le disais <|u'elle fait tout cela pour nous luurmenlerl s'écria -Ih'IIo en s'adressanl à son frère, .sans atleiidre la réponse d(> l'ierrelle.

— Au CDiitraire, ma CDiisiiK», j'ui comme la tii'-ire.

— La fii'vre deipiol ? Vousêlesg.iie coinine pinson. Voiw avez peut-être revu(iueli|u'un?

DE BALZAC

Pi(^rrf ito Irisioiin;! et baissa les yeux sur son assiette.

— Tartufe! s'écria SyUie. A quatorze ans I déjà! quelles dispositions ! Mais vous serez donc une malliourouse?

Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit Pierretto

en levant ses beaux yeux bruns lumineux sur sa cousine.

— Aujourd'hui , dit-elle, vous resterez dans la salle à mander avec une chandelle, à travailler. Vous êtes de trop au salon, et je ne veux pas que vous regardiez dans mon jeu pour conseiller vos favoris.

Pierrette ne sourcilla pas.

— Dissimulée I s'écria Sylvie en sortant.

Rogron, qui ne comprenait rien aux paroles de «a sœur, dit à Pierrette : — Qu'avez-vous donc ensemble? T;'che de plaire à la cousine, Pierrette ; elle est bien indulgente, bien douce, et, s: tu lui donnes de Thumeur, assurément tu dois avoir tort. Pourquoi vous chamaillez-vons? Moi, j';Mme ?! vivre tran^juille. Regarde mademoiselle Balhilde,tudcvrais te modeler sur elle.

Pierrette pouvait tout supporter, Brigaut viendrait sans doute à minuit lui apporter uneréponse, et cette espérance était le viatique de sa journée. Mais elle usait ses dernières forces ! Elle ne dormit pas, elle resta debout, écoutant sonner les heures aux pr'ndules et craignant de faire du bruit. Enfin minuit sonna, olli; ouvrit iloucement sa fenéire, et celle fois elle usa d'une corde qu'elle s'était procurée en attachant plusieurs bouts de ficelle les uns aux autres. Elle avait entendu les pas de Brigaut ; et, quand elle relira sa corde, elle lut la lettre suivante qui la combla de joie.

— «Ma chère Pierrette, si tu souffres tant, il ne faut » pas te falisruer à m'allentlre. Tu m'i^n'endrns bien crier » comme criaient les c/jMiH*'(les chouans). Ileureust'uii ut » mon père m'a appris h imiter leur cri. Donc, je crierai » trois fois, tu sauras alors que je suis \}\ et qu'il faut nie » tendre la corde; maisje ne viendrai pas avant quelques » jours. J'espère t'aruioncer une bonne iiouvellc. Oh! Pier- » rette, mourir! mais, l'ierrelto, y peuses-tu ? Tout nion » cœur a tremblé ; je me suis cru mort moi-même à cette » idée. Non, ma Pierrette, tu ne mourras pas, lu vivras » heureuse et tu seras bientôt délivrée de tes per.sécuteurs. » Si jo no réussi.s.sais pas dans ce que j'entreprends pour » te .sauver, j'iniis pirler à la justice, it jr dirais à la lace » du ciel et do la terre comment te Irîiiteut (l'indignes pn- » rens. Je suis certain que lu n'as plus que quelques jours » à soulfrir : prends patience, Pierrette 1 Brigaut veille sur >' loi comme au temps où nous allions gli>si.'r sur l'étang » et que je l'ai relirée du grand trou oii nous avons man- » que périr ensemble. Adieu, ma chère Pierrette, dans y> quelipies jours nous serons licureux, si Dieu le veut. l|é- » las ! je n'osi' le dire la seule ciioso qui s'opposerait à no- » Ire réunion. Mais Dieu nous aime ! Pans quelques jours » je pourrai donc voir ma chèn! Pierretto en liberté, sans » .soucis, s«ns qu'on ui'empGche dote regarder, car j'ai bii'ii » f.iirn de le voir, ô Pierrette! Pjerri'lto qui daignes in'ai- » nu-r r-l me le dire. Oui, l'i<rretle,je serai ton amant, mais « (piaiid j'aurai tragrii- la fortune que lu niériles, et ju.squi'- » là ji! ne veux (^Ire pour loi (|u'un d<'vuué serviteur do la » vit! duquel lu peux disposer. Adieu.

» JACQUES IlllinAUT. »

Voici ce que le fils du mnjor ne disait pns ?i Pierrette. nri;(nut avait érril la lettre suivante ,'i madame I.oriaiii, h NinIfS :

» Madame l/)rraiu, voire p!'lil(>-fllle vn mourir, nc.cabli'o » (le rnnuvniH Iraiti-mens, si voiih ne venez [laslait^ lainer; >i j'ai eu (l<! Li pi-iiie h la recnnnutlru, et, pour vous mettre » Il n/'iiie de jii/cr h's rbo^e<, je voin joins Ji la préscntr' » la li-Urn que j'ai reriie du Pierrelle. Vous piissi-z ici pour V «voir In loiliiiie de votre pelite-lllle, et vous devez vous I) juNlilter lin relie nrciiKatioii. Ivnlin, .si vous In pouvez, » venez vite, nnus ponvims encore ^^Iro heureux, Ol [iliis • lard voii.s trouveriez Piirretie niorln.

» iii SUIS avec niipi'ul vulm dévcMir> Hurvileiir,

D JAC^fDUH iiniOAin .

» Chez monsieur Frappier, menuisier, Grand'rue à Provins. »

Brigaut avait peur que la grand'mère de Pierrette ne fût morte.

Quoique la lettre de celui que dans son innocence elle nommait son amant fût presque une énigme pour la Bretonne, elle y crut avec sa vierge foi. Son coeur éprouva la sensation que les voyageurs du désert ressentent en apercevant de loin les palmiers autour du puits. Dans peu de jours son malheur cesserait, Brigaut le lui disait, elle dormit sur la promesse de son ami d'enfance ; et cependant, en joignant cette lettre à l'autre, elle eut une affreuse pensée affreusement exprimée.

— Pauvre Brigaut, se dit-elle, il no sait pas dans quel trou j'ai mis les pieds.

Sylvie avait entendu PieiTefte, elle avait également entendu Brigaut sous sa fenêlre, elle se leva, se précipita pour examiner la place à travers les persiennes, et vit, au clair de la lune, un homme s'éloignant vers la maison où demeurait le colonel et en face de laquelle Brigaut resta. La vieille fdle ouvrit tout doucement si porte, monta, fut stupéfaite de voir de la liimière chez Pierrette, regarda par le trou de la serrure et ne put rien voir.

— Pierrette, dit-elle. Oies- vous malade?

— Non, ma cousine, répondit Pierrelle surprise.

— Pourquoi donc avez-vous de la lumière à minuit? Ouvrez. Je dois savoir ce que vous fliites.

Pieriette ^int ouvrir, nu-pieds, et sa cousine vit la ficelle amassée que Pierrette n'avait pas eu le soin de serrer, n'imaginant point êire surprise. Sylvie sauta dessus.

— A quoi cela vous sert-il î

— A rien, ma cousine.

— A rien? dit-elle. Bon! toujours mentir. Vous n'irez pas ainsi en para«lis. Recouchez-vous, vous avez froid.

Elle n'en demanda pas plus et se retira lai.ssant Pierrette frappé^; de terreur par cette clémence. Au lieu d'éclater, Sylvie avait soudain résolu de surprendre le colonel et Pierrelle, de saisir les lettres et de confondre les deux amans qui la trompaient. Pierrelle, inspirée par son danger, doubla son corset avec ses deux lettres et les recouvrit de calicot.

Lfi Unirent le.s amours de Pierrette et de Brigaut.

Pierrette fut bien heureuse de la détermina lion de .son ami, car les soujiçons de sa cousine allident être déjoués on ne trouvant plus d'aliment. En ell'et, Sylvie passa trois nuits sur .ses jambi s et trois soirées à épier l'innocent colonel, .sans voir ni chez Pierrette, ni dans la maison, ni au dehors, rien (jui décelât leur intelligence. File envoya Pierrette à confesse et prit ce moment pour loui fouiller chez cette enl'anl, avec l'habitude, la pei'spicaoilédes espions et des commis de birrières do Paris. l'Ile no trouva rien. Sa fureur atteignit à l'afiogée dessentimens humains. Si Pierrette avait été là, certes elle l'ertt frappée .sans pitié. Pour une tille de celle trempe, la jalousie l'tait moins un .sentiment qu'une occupation : elle vivait, elle sentait battre son co'ur, elle avait des émolioiis jusi|u'alors complètement iiiconiiues pour elle : le moinilro mouvement la tenait éveillée, elle écoutait les plus légers bruits, elle observait Pierrette ayec une sombre pri'occupation.

— Celle petile nii.sérable me tuera I disait-elle.

Les si'vi'rités de Sylvie envers sa cousine arrivèrent ft la crnniilii la plus raflini'i" et empirèrent la situation déplorable oii Pierrette se trouvait. La [lauvre petile avait r(''y:ulièrement la lièvre, et ses doiiIcMirs h \n l<*le devinrent intoli'rables. V.l\ biiil jours, elle nlTrit aux h.ibilués de la maison llogroii iinn llgiire de soull'iaiice qui cerles ertt attendri dev inli'réls moins crueK ; mais le ni('decin Nérand, conseilli^ |)eut-<*lre par Viiiet, resin [dus d'une semaine sans venir. Le colonel, soupçonné par Sylvie, eut pour de faire manquer son iiuin.ige en marquant la plus légèn» .sollicj- Inde pnnr l'iii relie. Il.illiilde expliquai! le chnngcMiient do celle eiil'jiil par lUie crise prévue, lialiirelle el s.iiis danger. I.iilln, un ilimiinclie soir où Pierrelle était au .salon, alors

PIERRETTF.

plein de monde, elio ne put résister à tant de douleurs, elle s'évanouit complètement; et ie colonel, qui s'aperrut le premier de l'évanouissement, alla la frendro et la porta sur l'un des canapés.

— Elle l'a fait exprès, dit Sylvie en regardant mademoiselle llàbert et ceux qui jouaient avec elle.

— Je vous assure que votre cousine est fort mal, dit le colonel.

— Elle était très bien dans vos bras, dit Sylvie au colonel avec un affreux sourire.

^— Lecoionel a raison, dit madame de CharRehneuf, vous devriez faire venir un médecin. Ce matin, à l'église, chacun parlait en sortant de l'état de mademoiselle Lorrain qui est visible.

— Je meurs, dit Pierrette.

Desfondrilles appela Sylvie et lui dit de défaire la robe de sa cousine. Sylvie accourut en disant : — C'est des gi ries I Elle défit la robe, elle allait loucher au eorsct, Pierrette alors trouva des forces surhumaines, elle se redressa et .s'écria : — Non 1 non 1 j'irai me rourher.

Sylvie avait tSté le corset, et sa main y avait senti des papi.-rs. Elle laissa Pierrette se sauver, en disant k tout le monde : — Eh bien 1 que dites-vous de sa maladie? c'est des frimes 1 Vous ne sauriez imaginer la perversité de cette enfant.

Apn\s la soirée, elle retint Vinct ; elle était furieuse, elle voulait se venger ; elle fut grossière avec le colonel quand il lui fil Ses adieux. Le colonel jeta sur Vinel un certain regard qui le menaçait jusque dans le venlre, et semblait y manpier la place d'une balle. Sylvie pria Vinel de rester. Quand ils furent seuls, la vieille fille lui dit : — Jamais, ni de ma vie, ni de mes jours, je n'éfiouserai !e colonel !

— Maintenant que vous en avez [)ris la résolution, je puis parler. Le colonel est mon ami, mais je suis p'us le viMre que le sien : Uo;jron m'a rendu des s rvices que je n'oublierai jamais. Je suis aussi bon ami qu'implacable ennemi. CerU'S, une fois à la Chambre, on verra jus'in'où je saurai parvenir, et Uoi'ron sera receveur Kéuérnl de ma façon... Eh bien ! jun'Z-mol de ne jimais rien répéter de notre conversation. Sylvie fit un signe aflinnalif. — D'abord ce brave colonel est joueur comme les caries.

— Ah ! fit Sylvie.

— Sans les embarras oîi sa passion l'a mis, il efti élé maréchal de Franco peut-étris n'prit l'avoeat. Ainsi, votre fortune, il pourrait la dévorer I mais c'est un homme |irofond. Ne croyez pas que les époux ont ou n'ont pas d'enfans A volonté : Dieu donne |ms enfans, et vous savez ce qui vous arriverait. Non, si vous voulez vous niarii>r. allenilez que je sois h la Chambre, et vous [lourrez ('poiiser ce vieux Dijsfondrilles , qui sf^a président du trd)unal. Pour vous venger, mariez votre fn^rc à mademoiselli> de Chnrgebœuf, je me charge d'oblenir .son consentemeiil ; elle aura deux mille franrs de renie, et vous serez allii's aux Cbarnebœuf conirae je li> suis. Croyez-le, 1rs Cliiirgelicruf nous ijonilroiit un jour pour cou>.ins.

— Gouraiid aime Pierrette, fut la ri'ponse de Sylvie.

— Il en e.sl hieii capable, dit Vinel, ol capable de l'épOuser aprè- votre iHorl.

— Un Joli pelit calcul, dit-elle.

— Je vous l'ai ilil , c'est un homme rusé romnic le diable I Mariez voire frère en nnnonçaid que. vous Miniez rester lllle pour laisser voln^ birn i\ vos neveux on nii'i-is, vous alleigni'z d'un seul coup l'ierri'lt" et (ionraud, el vous verrez ijuidle mine il vc)us fera,

— Ah I c'i'sl vr.ij, s'i f ria la viiiHc lillp, jn jos liens. Elle Ira dans un magasin el n'aura rien. Elle est sans le rom ; qn'elli' lasM' roninie ruais, tprclle Irnvaillc I

Vmel sortit npW's avoir l'ail mirer son jilan dans la léir de Sylvie, dunl I enléieimiil lui ei/iil eonim. La vieille llde devait Unir par croire tpie i'r plan venail iI'.IIk. Vniet trouva .sur la place lecoionel fiimant un iiKari', el i|iil raltendait.

— Halle ! lui illl (Ionraud. \iiin m'avez ili''ni(ili. niai< Il

y a dans la démolition assez de pierres pour vous enterrer.

— Colonel I

— Il n'y a pas de colonel, je vais vous mener bon train; et, d'abord, vous ne serez jamais député...

— Colonel !

— Je dispose de dix voix, et l'élection dépend de...

— Colonel, écoutez-moi donc. N'y a-t-il que la vieille Sylvie ? Je viens d'essayer de vous jusliûer ; vous êtes atteint et convaincu d'écrire à Pierrette ; elle vous a vu sortant de chez vous à minuit pour venir sous ses fenêtres...

— Bien trouvé !

— Elle- va marier son frère à Bathilde, et réserver .sa fortune à leurs enfans.

— llogron en aura-t-il?

— Oui, dit Vinet. Mais je vous promets do vous trouver une jeune et agréa hlo personne avec cent cinquante mille franos. Etes-vous fou? pouvons-nous nous bmuiller? Les choses ont, malgré moi, tourné contre vous; mais vous ne me connaissez pas.

— Eh bien ! il faut .se connaître, reprit le colonel. Faites^ moi épouser une femme d(! cinquante mille écus avant les élections, sinon votre ser\iteur. Je n'aime pas les mauvais coucheurs, et vous avez tiré à vous toute la couverture. Bonsoir.

— Vous verrez, dit Vinet en serrant allectucusement la main au colonel.

Vers une heure du matin, les lrO<B cris'clairs et nets d'une chouelte, admirali|"ment bien imiti's, retentirent sur la place; l'ierrelto les entendit dans son sommeil fiévreux; elle se leva toute moite, ouvrit sa f nétre, vit Brigaul, et lui jeta un peloton de soie auquel il attacha une lettre. Sylvie , agitée par les événemens de la soirée et par ses irrésolutions, ne dormait pas; ellr» crut ?i la choiielt^".

— Ah I quel oiseau de mauvais augure I Mais, tiens 1 Pierrette .se lève 1 (Ju'a-t-ello?

En entendant ouvrir la fen/^lrn de la mnnsarde, Sylvie alla précifiitamment .'i sa fenêtre, et cniendit le long de ses piTsiennes le frAlement du pa|ii<T de Brigaul. Elle serra les cordons de sa camisole, et monta lestement cheE Pierrette, qu'elle trouva délortillant la soie et dégageant la lettre.

— Ah ! je vous y prends ! .s'écria la vieille fille en allant à la l'en 'Ire, et voyant Ilrigaut ipii se .sauvait à toutes jambes. Vous allez me ilonner cette lettre.

— Non, ma cousine, dit Piern-tle, qui, p.ir une de ces immenses inspirations do la jeunesse, el soutenue par son /iine, s'i'leva jusiiu'à la grandeur de la résistance que nous admirons dans l'histoire chez quelques peupb's réduits au désespoir.

— Ah ! vous ne voulez pas 1 s'érria Sylvie en s'avançant vers .sa cousine, el lui montrant un horrible masi)ue plein de haine et grimaçant de fureur.

Pierrette se recula pour avoir le temps do mettre sa lettre dans sa m nn, qu'elle tint .serrée par une force ir)- \iui'ible. !Ji voyant celte m.inieuvre , Svivie empoigna dins ses pa'Ies de homard la diMicale, ta blanche maiu do l'ierrelle, el voulut la Isi ouvrir. Ce fui un combat tirrible, un combat infiline, onnmie tout ce qui nl'enle ft lu pen-ée, .setd trésor que Dieu mette hors de toute puiss.inci', et parde comme un lien sivrel entre l-^s mallieureiix l'I lui. Ces deux femmes l'uue mour.inte el l'aulh' pir'jiie de vigueur, se rc-ardèienl llxemenl. Les yeux «h» l'ierrelle lançaient à son bourreau ce ri-.*Mnl iln Templier reevant dans la poitrine des coups de bal. inc.er en pn'-sence de Plillippe |p Rel, (pii ne put sonleiiir ce ravCMi leirilde, cl ipnlla la jilace Imelroyé. Sylvie, fenime cl j.-iloiisi', ri'i«iiidrtit h ce Ti'g.ir I inagni'liqud par des ('clairs sinistres. i:n horrible silem-e n^gnait. I.<s dnlgts .si-rn's de la llreloiine opposaient aux leiiialives de .•;« eousinr' une ri'sisianee l'-gale (i celle d'un bloc d'acier. Sylv ie lorlur.iil le bias de Pi<>rrelte ; elle c^sivail d'ouvrir le- ilcHf^ls, ^1 n'olileiianl rien, elle |ilanl.iii iniilileiin-ul ses on^;les <1ans la cb.iir. 1 iilln. la rage s'en iiK^l.uil, «lie pcrlii ce |>iiill|( U

DE BALZAC

ses dents pour essayer de mordre les doigts et de vaincre Pierrette par la douleur. Pierrette la défiait toujours par le terrible regard de l'innocence. La fureur de la vieille fille s'accrut à un tel point qu'elle arriva jusqu'à l'aveuglement ; elle prit le bras de Pierrette, et se mit à frapper le poing sur l'appui de la fenêtre, sur le marbre de la cheminée, comme quand on veut casser une noix pour en avoir le fruit.

— Au secours I au secours ! cria Pierrette, on me tue I

— Ah 1 tu cries, et je te prends avec un amoureux au milieu de la nuit!...

Et elle frappait sans pitié.

— Au secours! cria Pierrette qui avait le poing en sang. En ce moment des coups furent violemment frappés à la

porte. Egalement lassées, les deux cousines s'arrêtèrent.

Rogron, éveillé, inquiet, ne sachant ce dont il s'agissait, se lova, courut chez sa sœur et ne la vit pas ; il eut peur, descendit, ouvrit, et fut comme renversé par Brigaut, suivi d'une espèce de fantôme. En ce moment même les yeux de Sylvie aperçurent le corset de Pierrette ; elle se souvint d'y avoir senti des papiers ; elle sauta dessus comme un tigre sur sa proie, entortilla le corset autour de .son poing, et le lui montra en lui souriant comme un Iroquois sourit à son ennemi avant de le scalper.

— Ah 1 je meurs 1 dit Pierrette en tombant sur ses genoux. Qui me sauvera?

— Moi ! s'écria une femme en cheveux blancs qui offrit à Pierrette un vieux visage de parchemin où brillaient deux yeux gris.

— Ah! grand'mèro, tu arrives trop tard! s'écria la pau\Te enfant en fondant en larmes.

Pierrette alla tomber sur son lit, abandonnée par ses forces et tuée par l'abattement qui, chez une malade, suivit une lutte si violente. Le grand fantôme desséché prit Pierrelle dans ses bras comme les bonnes prennent les enfans, et sortit suivie do Brigaut sans dire un seul mot à Sylvie, à lai|uelle elle lança la plus majestueuse accusation par un regard tragique. L'apparition de cette auguste vieille dans son costume breton, encapuchonnée de sa coifl'e, qui est une sorte de pi-lisso en drap noir, accompagnée du terrible Brigaul, épouvanta Sylvie : elle crut avoir vu la Mort. La vieille tille descendit, enlendil la porte se fermer, et se trouva nez à nez avec son frère, qui lui dit : — Ils no t'ont donc pas tuée?

— Couche-toi, dit Sylvie. Demain matin nous verrons ce que nous devons faire.

Elle se remit au lit, délit le corset, et lut les deux lettres do Itrigaut, qui la confondirent. Elle s'endormit dans la plus étrange perplexité, no se doutant pas de la terrible oclion h lariiielle sa coriduite devait donner lieu.

Les lettres envoyées ()ar ltriga\il ,'i madame veuve |,(ir- Tdin l'avaient trouvée d.ins une joie inelliible, et cpu; leur lecture troubla. OIte pauvre septiiagi-naire mourait de chagrin de vivre sans Pierrette auprès d'elle ; elle se consolait de l'avoir [lerdui^ en croyant s'êlre sacrifii'o aux intérêts de sa pelile-lille. Elle avait un de ces cœurs toujours jeunr's que soutient et anime l'idi'e du sacrifice. Son vieux mari, (ionl la seule jojc l'Iait ci'lle petite fille, avait regretté Pierrette ; tous les jours il l'avait (tlieiTlii-e autour de lui. (> fut une douleur de vieillard de laquelb; les vieilj/irds vivent et flniss.cnt |>ar mourir. Chacun peut alors juger du bonheur que dut éfirouver celte pauvre vi<'illo condriée dans un hospice en apprenant >me<le ces actions r.'ires, mais i^ni cepericlanl nrrlvenl encore en Erance.

Après ses di'sastres Eraiiçois-JoM'ph Collinet, chef de la inaisun Colline!, i-lail parli pour l'AïufTique avec ses enfiiiis. Il uvnil trop de ca-ur pour demeurer ruiné', sans crédit, h Nantes, nu milieu des mallu'urs <pir> sa failiile y cviusnil. De \H^^ h lH2i, ce courageux né';,'oeianl. aidi- par ses enfans et jiar son caissier, (jui lui resla li>lèl(» et lui donnn les premiers fonds, avait recoMuneiwi' coiirnKeusemenl unn aulre fortune. Après des travaux inouïs Cduronnéfl pnr le sur ers, il vint, vers In onzième nuiM'-e, se fiiiri! réhabiliter h Nantes en Inivs.ml vm (Us aîni' à la lêle

de sa maison transatlantique. 11 trouva madame Lorrain de Pen-Hoël à Saint-Jacques, et fut témoin de la résigna tion avec laquelle la plus malheureuse de ses victimes y supportait sa misère.

— Dieu vous pardonne 1 lui dit la vieille, puisque sur le bord de ma tombe vous me donnez les moyens d'assurer le bonheur de ma pelite-flUe ; mais moi, je ne pourrai jamais faire réhabiliter mon pauvre homme !

Monsieur Collinet apportait à sa créancière capital et intérêts au taux du commerce, environ quarante-deux mille francs. Ses autres créanciers, commerçans actifs, riches, intelligens, s'étaient soutenus ; tandis que le malheur des Lorrain parut irrémédiable au vieux Collinet, qui promit à la veuve de faire réhabiliter la mémoire do son mari, dès qu'il ne s'agissait que d'une quarantaine do mille francs de plus. Quand la Bourse de Nantes apprit ce trait do générosité réparatrice, on y voulut recevoir Collinet avant l'arrêt do la cour royale do Rennes ; mais le négociant refusa cet honneur et se soumit à la rigueur du code de commerce. Madame Lorrain avait donc reçu quarante-deux mille francs la veille du jour où la poste lui apporta les lettres de Brigaut. En donnant sa quittance, son premier mot fut : — Je pourrai donc vivre avec ma Pierrette et la marier à ce pauvre Brigaut, qui fera sa fortune avec mon argent ! Elle ne tenait pas en place, elle s'agitait, elle voulait parlir pour Provins. Aussi, quand elle eut lu les fatales lettres, s'éiança-t-elledans la ville comme une folle, en demandant les moyens d'aller à Provins avec la rapidité de l'éclair. Elle partit par la malle quand on lui eut cxpli(pié la célérité gouvernementale do cette voiture. A Paris, elle avait pris la voiture de Troyes ; elle venait d'arriver à onze heures et demie chez Frappier,où Brigaut, à l'aspect du sombre désespoir do la vieille Bretonne, lui promit aussitôt de lui amener sa petite-fille, en lui disant en peu do mots l'état do Pierrette. Ce peu de mots effraya tellement la grand'mère qu'elle no put vaincre son impatience ; elle courut sur la place. Quand Pierrette cria, la Bretonne eut le cœur atteint par ce cri tout aussi vivement que le fut celui de Brigaud. A eux deux, ils eussent sans doute réveillé tous les habilans, si, par crainte, Rogron ne leur eflt ouvert. Ce cri d'une jeune fille aux abois donna soudain à sa grand'nière autant de force que d'épouvante ; elle porta sa chère Pierrette jusque chez Erappier, dont la femme avait arrangé à la hftte la chambre de Brigaut pour la grand'mère de Pierrette. Ce fut donc dans ce pauvre logement, sur un lit î> peine fait, que la malade fut déposée : elle s'y évanouit, tenant encore son poing fernii', meurtri, sanglant, les ongles cid'oiicés dans la chair. Brigaut, Erappier, sa femme et la vieille contemplèrent Pierrette en silence, tous en proie à un étonnement iniiicibl(>.

— Pounpini sa main est-elle en sang? fut lo premier mul de la grand'mère.

Pierrette, vaincue par lo sommeil qui suit les grands déploiemens de force, et .se .sachant à l'abri de toute violence, déplia ses doigts. La lettre de Brigaut londia comme une n'ponse.

— On a vflidu lui prendre ma lettre, dit Brigaut en t'imli.int à genoux et ramassant le mot qu'il avait écrit pour dire à sa petite amie do (luitter tout doucement la maison des Uogron. Il haisa pieusement la main do cette martyre.

Il y eut alors quelque chose qui fit frémir les menuisiers, ce fui de voir II vieille Lorrain, ce spectr(> sublime, debout au chevet de sdii enfant. La terreur et la vengi'aiice glissaient leurs Ibimliovanles e^pres^i(lIls dans les milliers de rides qui fronçaient sa peau d'l\oire j;\uni. Ce front couvert de cheveux gris épars exprimait la colère divine, l'Ile lisait, avec cette puissance d'inliiilion départie aux vieillards près de la tonilie, toute la vii^ de Pierrette, h la- (pielle elle avait d'ailleurs pens('' pendant son voyai^'e. Ello devina la maladie d(> jeune tille ipii iiieiiaeail de mort son ciifanl ché'ri 1 Deux grosses l.iriiies péniblement nées dans ses yeux blancs et gris auxquels livs chagrins avaient nrrarli(i les cils et les soiin Ils, deux perles di> doiihnir .so

PIlRIŒTIE.

formèrent, leur communiquèrent une épouvantable fraîcheur, grossirent et roulèrent sur les joues desséchées sans les mouiller.

— Ils me Tont tuée! dit-elle enfin en joignant les mains. Elle lomba sur ses genoux, qui frappèrent deux coups

secs sur le carreau ; elle se mit à faire sans doule un vœu à sainte Anne d'Auray, la plus puissante des madones de la Bretagne.

— Un méJecin do Paris 1 dit-elle à Brigaut. Cours-y, Brigaut, va 1

Elle le prit par l'épaule et lo fit marcher par un geste de commandement despotique.

— J'allais venir, mon Brigaut, je suis riche, liens ! s'écria-t-clle en le rappelant. Elle défit le cordon qui nouait les deux vestes de son casaquin sur sa poitrine, elle en tira un papier où quarante-deux billets de banque étaient enveloppés, et lui dit : Prends ce qu'il» te faut! Ramène le plus grand médecin de Paris.

— Gar.loz, dit Frappior, il ne pourra pas changer un billet en ce moment ; j'ai de l'argent, la diligence va passer, il y trouvera bien une place ; mais auparavant ne vaudrait-il pas mieux consulter monsieur Mnrlenpr, qui nous indiquerait un médecin à Paris? La diligence ne vient que dans une heure, nous avons le temps.

Brigaut alla réveiller monsieur Martener. Il amena co médecin, qui ne fut pas peu surpris de savoir mademoiselle Lorrain chez l'rappier. Brigaut lui expliqua la scèn i qui venait d'avoir lieu cliez les Uogron. Le bavardage d'un amant au désespoir éclaira ce drame domestique au médecin, sans ipi'd en soupçonnât l'horreur ni l'étendue. Martener donna l'adresse du ci'lèbro Horace Bianchon à Brigaut, qui partit avec son maître, en enicndant le bruit de la diligence. Monsieur Martener s'assit, examina d'abord les ecchymoses et les blessures do la main, qui pendait en dehors du lit.

— Elle ne s'est pas fait elle-même ces blessures I dit-il.

— Non, l'horribln fille à (jui j'ai eu le m.dheur de la confier la massacrait, dit la grand'mèrc. Ma p-auvro l'ierrcltc criait : « Au secours I ji' meurs I » à fendre le cœur à un bourreau.

— Mais pourquoi ? dit le médecin en prenant le pouls de Pierrette. I lie e^t bien malade, reprit-il en approchant une lumière du lit. Ah ! nous la sauverons difficiletnent, dit-il après avoir vu la face. Elle a dû bien souffrir, et jo ne comprends (las comment on ne l'a pa*; soignée.

— Mon intention , dit la grand'nière , est do me plaindre h la justice. Des gens qui m'ont demandé ma petile-lille par une lettre, en se disant riches de douze mdlo livres do rentes, avaient-ils le droit d'en faire leur cuisisinière, do lui faire faire des services au-dessus do ses forces?

— Ils n'ont donc pas voulu voir la plus visible des maladies auxquelles les jeunes filles sont parfois sujettes et qui exigeait les plus grands soins I s'écria monsieur Martener.

Pierrette fut réveillée et pnr la lumière que madame Fra(i[)ier tenait pour bien éclairer le visage, et pnr les Imrriblr-s soufirances «jue la ri'aclion morale de sa lutte lui causait ?i la t/'le.

— Ah I monsieur Martener, jo suis bien mal, dit-elle do .^a jolie voix.

— D'où soufl'rez-vous, ma pelilo amie? dit le médecin.

— L.'i, lil-elle en montrant le haut do sa tète nu-dessus de l'oreillo gauche.

— Il y a un (W'\M I s'écria le médecin après avoir pondant longtemps pal[ié la tét(^ et questionné l'ierrelle sur ses souffrances. Il faut fout nous dire, mon enfant, pour que nous puissions vous guérir. Pourquoi votre main estelle ainsi? Co n'est pas vous (|ui vous Ctes fait do sem- Mahles blessures.

Pierrette rnconla nn'ivcmonl son combat avec sa roiisino Sylvio.

— Failes-ln causer, dit In médecin h la prnnd'mère, et Karhez bien tout. J'attendrai l'arrivée du médecin de l'a-

DK OAi.AC. — ir. {Kxtrnil do la (

ris, et nous nous adjoindrons lo chirurgien en ciicf do l'hôpital pour consulter : tout ceci me paraît bien grave. Je vais vous faire envoyer une potion calmante quo vous donnerez à mademoiselle pour qu'elle dorme : elle a besoin de sommeil.

Restée seule avec sa pelile-fdle, la vieille Bretonne se fit tout révéler en usant do son ascendant sur elle, en lui apprenant qu'elle était assez riche pour eux trois, et lui promettant que Brigaut resterait avec elles. La pauvro enfant confessa son martyre en ne devinant pas à quel procès elle allait donner lieu. Les mon'^truosilés de ces deux êtres sans affection et qui ne savaient rien de la Famille découvraient à la vieille femme des mondes de douleur aussi loin de sa pensée qu'ont pu l'être les mœurs des races sauvages de celle des premiers voyageurs qui pénétrèrent dans les savanes de l'Amérique. L'arrivée de sa grand'mèrc, la cenitude d'être à l'avenir avec elle et riche, endormirent la pensée do Pierrette comme la potion lui endormit le corps. La vieille Cretonne veilla sa petiti>fille en lui baisant lo front, les cheveux et les mains, comme les saintes femmes durent baier Jésus en le mettant au tombeau.

Dès neuf heures du malin, monsieur I\Iartener alla chez lo président auquel il raeonfi la scène de nuit entre Sylvie et Pierrelte, puis les tortures morale* ei phy>i'iues, les sévices de tous genres que les Rogron avaient déployés sur leur pupille, et les deux maladies mortelles qui s'étaient développées par suite de ces mauvais traitemens. Le président envoya chercher le notaire AuflVay, l'un des parens de Pierrette dans la ligne maternelle.

En ce moment, la guerre entre le parti 'Vinef et le parti Tiphaine était à son apogée. Les propos que les Riigron et leurs adhérens faisaient courir dan< Provins sur la liaison connue de madame Roguin avec le banquier du Tillet, sur les cirionstances de la bmi|ueroute du père de niadame Tiphaine, un faussaire, disait on, atteignirent d'autant plus vivement lo parti des Tiphaine que c'i'tait de la médisance et non de la calomnie. Ces blessures allaii'nt à fond de cœur, elles attaquaient les inti-rêts au vif. Ces discours, redits aux parlisans d(-s Tiphaine par les mêmes bouches qui communiipiai(>nt aux Rogion les plaisanteries de la belle madame Tiphaine et de ses amies, alimentaient les haines, désortnais combinées do l'élé-ment politique. Les irritations (pie causait alors en France l'esprit de parti, dont les violences furent excessives, se liaient partout, comme à Provins, ;i des inti'rêts menaci^s, h des individualités blessées et mililatdes. Chacune de ces coteries saisissait avec ardeur ce (|ui pouvait nuire à la coterie rivale. L'animoi^ité des parfisse mêlait autant que l'amour, propre aux moindres an'aircj, qui souvent allaient fort loin Une ville se passionnait pour certaines luttes et les étendait d(> toute la grandeur du débat politi(]ue. Ainsi le pri'sidenl vit dans la cause entre Pierrette et les Rogron un moyen d'abattre, de déconsidérer, de déshonorer les maîtres de co salon où s'élaboraient des plans contre la monarchie, où le journal de l'opposition avait pris naissance. Le procureur ilu roi fut manilr. Monsirur Le-^ourd, monsieur Anffray le notaire, sidirogé-tuleur de Pierrette, et le pri'sideid, examinèrent alors dans le plus grand secret avec monsieur Martener la marche à suivre. Monsieur Martener se chargea de dire à la grand'nière de Pierrelte de venir porter |ilainle au subrogi--tufeur. Le subrogé-tuteur convoquerait le conseil de fauiilli', et. armé de l.i consultation des trois médecins, demanderait d'abortl la destilutioiidu tuteur. L'affaire ainsi pos(''e arriverait au Irifmnal, el monsieur I.esonrd verrait alors à porter l'atTaire au criniini'l en provoquant une insiruciion. Vers midi, font Provins t'iait soulevi" |)ar l'élrange noiivePe de ce qui s'i'lail passi- pendant la nuit dans la maison Uogron. Les cris ili' Pierrette avaient été vaguement entendus sur la place, mais ils avaient peu dure ; personne ne s'était levi'-, seulement chacun s'ctail demandi- : « Avez-vous enleivlu du bruit et des cris sur les une heure? (pridail-ce? » Los propos et li's rom'nipnlairrs avaient si singulièrement prossl nm^dif humainf.) i — 5

DE BALZAC

ce drame horrible que !a foule s'amassa devant la bouti- (jue de Frappier, à qui chacun demanda des r^nseignemens, et le brave menuisier peignit l'arrivée chez lui de la petite, le poing ensanglanté, les doigts brisés. Vers une tieure après midi, la chaise de poste du docteur Bianchon, auprès de qui se trouvait Brigaul, s'arrêta devant la maison de Frappier, dont la femme alla prévenir à l'hôpiial monsieur Martener et le chirurgien en chef. Ainsi les propos de la ville reçurent une sanction. Les Rogron furent accusés d'avoir maltraité leur cousine à dessein et de l'avoir mise en danger de morl. La nouvelle atteignit Yinet au palais de justice, il q\iilla tout et alla chez les Rogron. Bogron et sa sœur achevaient de déjeuner. Sylvie hésitait à dire à son frère sa déconvenue de la nuit, et se laissait presser de questions sans y répondre a\itrenient que par : — Cela ne te regarde pas. Elle allnt et venait de sa cuisine à la salle à manger pour éviter la discussion. Elle était seule quand Vinet apparut.

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe ? dit l'avocat.

— Non, dit Sylvie.

— Vous allez avoir un procès criminel sur le corps, à la manière dont vont les choses à propos de Pierrette.

— Un procès criminel 1 dit Rogron qui survint. Pourquoi? comment?

— Avant tout, s'écria l'avocat en regardant Sylvie, expliquez-moi sans détour ce qui a eu lieu cette nuit, et comme si vous étiez devant Dieu, car on parle de couper le poing à Pierrette. Sylvie devint blême et frissonna. — Il y a donc eu quelque chose ? dit Vinet.

Mademoiselle Rogron raconta la scène en voulant s'excuser ; mais, pressée de questions, elle avoua les faits graves de cette horrible lutte.

— Si vous lui avez seulement fracassé les doigts, vous n'irez qu'en police correctionnelle ; mais, s'il faut lui couper la main, vous pouvez aller en cour d'assises : les Ti^phaine feront tout pour vous mener jusque-là.

Sylvie, plus morte que vive, avoua sa jalousie, et, ce qui fut plus cruel à dire, combien ses soupçons se trouvaii'nt erronés.

— Quel procès ! dit Vinet. Vous et votre frère vous pou^ vez y périr, vous serez abandonnés par bien des gens, même en le gagnant. Si vous no triomphez pas, il faudra «juilter Provins.

— Oh ! mon cher monsieur Vinet, vous qui êtes un si grand avocat, dit Rogron épouvanté, consçillez-pous, sauvez-nous 1

L'adroit Vinet porta la terreur de ces deux imbéciles au comble, et déclara positivement que madame et mademoi- M'Wo de Chargebmuf béiiloraicnt à ri'venir chez eux. Etre abandonri6.s par ces dûmes serait une terrible condamnation. Enfin, après une heure de magnifiques manœuvres, il fut reconnu que, pour délerniiui'r Vinet b .sauver les Rogron, il devait avoir aux yeux d(( tout Provins un intérêt riiîiji'ur il b's ditcndre. Haiis la soiri-e, le mariage de Rogron avf'C mademoiselle de (.hargeboiif .serait dmic ,innoncti. Los bans seraient publiés dimanche. Le contrat so ferait immédiatement chez Cournant, et madcmoisello Rogron y paraîtrait iiour, en considération de celle alliance, Hlk-inilduner par une donation enire-vifs In nu- (jropriélK d(t ses biens il son IVère. Vinet avait l'ait compremlro ii Rogron et /i sa sfeur la nécessilé d'avoir un contrat de ni.iri.ig(' minuté deux ou trois jours avant cet événement, alln de rompromellre madame et mademoiselle rie (luir^elifeiitanx yeux du pubbc et leur donner un motif de pefMsIer/i venir clins la maison Rogron.

— fiiKiiez ce contrat, et je prends ».ur moi rengagement do vous tirer d'alliiire, dit l'uvocut. lio sera sans doute une terrible lutli', mais je m'y nie.ttr.ii (oui entier, et l'OMK f»i« ilrirci fiiroir un fameux oicrye t

— Alil oui, iht ll(l^;roIl.

A onze heures et deiiiie, l'aviii al eut jilein pouvoir et pour II! coiilr/ilel pour la rou'liiile du procrs. A midi, li< président fui .sai>i d'uu rétéié iiiteriie jiar Vjriel contro

Brigaut et madame veuve Lorrain, pour avoir détourné la mineure Lorrain du domicile de son tuteur. Ainsi Iç hardi Vinet se posait comme agresseur et mettait Rogron dans la position d'un homme irréprochable, Aussi en parlat-il dans ce sens au palais. Le président remit à quatre heures à entendre les parties. Il est inutile de dire à quel point la pelile ville de Provins était soulevée parées événemens. Le président savait qu'à trois heures la consultation des médecins serait terminée ; il voulait que le subrogé-tuteur, parlant pour l'aïeule, se présentât armé de cette pièce. L'annonce du mariage de Rogron avec la belle B.itbilde de Chargebœuf et des avantages que Sylvie faisait au contrat aliéna soudain deux personnes aux Rogron: mademoiselle Habert et le colonel, qui tous deux virent leurs espérances anéanties. Céleste Habert et le colonel restèrent ostensiblement attachés aux Rogron, mais pour leur nuire plus sûreipent. Ainsi, dès que monsieur Martener révéla l'exislence d'un dépôt à la têle de la pauvre victime (ies deux merciers. Céleste et le colonel parlèrent du coup que Pierrette s'était donné pendant la soirée oii Sylvie l'avait contrainte à quitter le salon, et rappelèrent les cruelles et barbares exclamations de mademoiselle Rogron. Ils racontèrent les preuves d'insensibilité données par celle vieille fdle envers sa pupille souffrante. Ainsi les amis de la maison admirent des torts graves en paraissant défendre Sylvie et son frère. Vinet avait prévu cet orage ; mais la fortune des Rogron allait être acquise à mademoiselle de Chargebreuf, et il se promettait dans quelques semaines de lui voir habiter la jolie maison de la place et de régner avec elle sur Provins, car il méditait déjà des fusions avec les Bréautey dans l'intérêt de ses ambitions. Depuis midi jusqu'à quatre heures, toutes les femmes du parti Ti^phaine, les Garceland, les Guépin, les Julliard, Galardon, Guénée, la sous-préfète, envoyèrent savoir des nouvelles de mademoiselle Lorrain. Pierrette ignorait entièrement le tapage fait en ville à son sujet. Elle éprouvait, au milieu de ses vives souffrances, un ineffable bonheur à so troviver enire sa grand'mère et Brigaul, les objets de ses affections. Brigaul avpit constamment les yeux pleins de larmes, et la grand'mère cajolait sa chère petite-fille. Dieu .sait si l'aïeule lit grâce aux trois hommes de science d'aucun des détails qu'elle avait obtenus de PierreUe sur sa vie dans la miaison Rogron, Horace Bianchon exprima, son jn-r di^nalion en termes véhémens. Epouvanté d'une semblable barbarie, il exigea que les autres médecins de la ville fussent mandés, en sorte que monsieur Kéraud fût présent et invité, comme ami de Rogron, à contredire, s'il y avait lieu, les terribles conclusions do la consultation, (]\\\, malheureusement pour les Rogron, fut rédigée à l'ui nanimité, Néroud, q\u déjà passait pour avoir fait mourir do chagrin la grand'mère de Pierrette, était dans une fausse position do laquelle profita l'adroil Martener, enchanté d'accabler les Rogron <'l do compromettre en cqci nionsieur Néraud, son «ntagonisle. Il est inutile do donner le texte de cette consultation, «lui fut encore une des pièces du procès. Si les termes do la médecine do Molière étaient barbares, ceux de la niiidecine moderne ont l'avantage d'être si clairs que l'explication île la maladie de Pierrette, (|uoique naturelle et mnlbeureusemenl com-. niuue,elfraierait les oreilles. Cette consullntion élail d'ailleurs p('remptiiire, appuyée par un nom aussi célèbre que celui d'Horace Bianclion. Après l'audience, |e président re.sla sur son siège en voyant la prand'mèro do Pii-rrelto niTomp.igni'e de nmnsieiir Autfray, de Brigaul et d'une foule MOHibnuse. Vinel élail seul, l.o iwidrasto frappa l'audience, qui fut grossie d'uu grand nombre de curieux. Viuil, qui avait gardé sa robe, leva vers le présidents» face froide en assurant ses bi>si( les .sur ses yeux verl.s, puis, de sa voix grêle (>l persislante, il exposa que des (étrangers .s'étaient introduits nuilainmunt chez monsieur et mademoiselle Rogron, et y avaient enlevé la mineure Lorrain, l'une devait rester nu tuteur, qui réciniiiail sa pupille. Monsieur Aull'ray su leva, couuno :jul)ro(j;é-tulour, i.a demanda la purgle,

PIERRETTE

*— Si monsieur le président, dit-it, veut prendre cominnnication de cette consultation émanée d'un des plus savans médecins de Paris et de tous les médecins et chirurgiens de Provins, il comprcntira combien la réclamation du sieur P.ogroQ est insensée, et quels motifs graves perlaient l'aïeule de la mineure à l'enlever immédiatement à ses bourreaux. Voici le fait : une consultation délibérée à l'unanimité par un illuslrc médecin de Paris mandé en toute tiâte, et par tous les médecins de cette ville, attribue l'état presque mortel oîi se trouve la mineure aux mauvais traitemcns qu'elle a reçus des sieur et demoiselle Rogron. En droit, le conseil do famille sera convoqué dans le plus bref délai, et consulté sur la question desavoir si le tuteur doit être destitué de sa tutelle. Nous demandons que la mineure ne rentre pas au domicile de son tuteur et soit confiée au membre de lu famille qu'il plaira à monsieur le président de désigner.

Vinet voulut répliquer en disant que la consultation devait lui être communiquée, afin de la contredire.

— Non pas h la partie de Vinet, dit sévèrement le président, mais peut-être à monsieur le procureur du roi. La cause est entendue.

Le président écrivit au bas do la requête l'ordonnance suivante :

« Attendu que, d'une consultation délibérée à l'unaniftlllé par les médecins de cette ville et par lo docteur BiànChon, de la Faculté de médecine di; Paris, i] résulte quo la mineure Lorrain, réclamée par Rogron, son tuteur, est dans un état do maludio extrêmement grave, atJiéné par de mauvais traitemcns et des sévices exercés sur elle au domicile du tuteur et par sa sœur,

» Nous, président du tribunal do première instance de Provins,

» Slaluatit sur la requ(5to. ordonnons que, jusqu'à délibération du conseil do famille, qui, suivant la déclaration du siibrogé-lutl'ur, sera convoqué, la mineure no réintégrera pas le domicile pupillaire et sera transférée dans la maison du subrogé-tuteur ;

B Kubsidiairement, attendu l'état où se trouve la mineure et 1(!S traces de violence qui, d'après la consultation des médecins, existent sur sa personne, conmietlons le médecin (»n chofet lo chirurgien en chef de l'hôpital do Provins pour la visiter; et, dans le cas où les sévices seraient Constans, faisons toute réservo do l'aclion du ministère public, et ce, sans préjudice de la voie civile prise par Auf lYay, subrogé-tuleur. »

Celte terrible ordonnance fut prononcée parle plésidenl TtptfOlne b haute et Intelligible voix.

— Pourquoi pas les galères tout de suite? dit Vinel. Et (ont en bruit pour une petite (illi' qui enlrcli'nait une intrigue avec un Kar(;on nu'nuisiert Si l'air.iiro marche ain.si, sVcrIn-t-il insolemment, nous demanderons d'ûutresjuges pour cnusn de su'spicioii h'-f^ltlme.

Vinel quiliii le pilais (>t alla chez les principaux organes de son parti explupier la situation de Rogron, qui n'avait Jamais doiuK' unn cliiquenaiido h su cou>ino, et dans qui In tribunal voyait, dil-il, moins lo lutcur do Picrfollo que logrnnd électeur de Provins.

A l'entendre, les Tiphaine faisaient grand bruit de rien. Ln monlagne uccoucherail d'une souris. Sylvie, lille éminemment sagn el religieuse, avait découvert uni; intrigue entre In pu[iille de son frère el un petit ouvriernienuisier, un Breton nommé Riigaul. Cedrôlo savait 1res bien que la petite (llln allait avoir iiui^ forlutie de sa gnind'nière, Il voulait In suborner. (Vinel osait parler de subornation I) Mndemoiselln Rogron, qui tenait des lettres où éclalail la perversité de celle petite lllli<, n'élnit [las aussi blAuiable que les Tiphaine voulaient le faire croire. Au cas où elle se «-ernil l)ermi^ une violence pour obtenir une lettre, ce qu'il ex|iliqu.iit d'ailleurs par l'irrilation ipie l'iiuritenieMl breton avait causée ù Sylvie, eu quoi Ru^toii étail-il répr^henslbto 1

L'avocat fit alors de ce procès une affaire de parti et sut lui donner une couleur politique. Aussi, dès cette soirée, y eut-il des diTCrgences dans l'opinion publique.

— Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son, disaient les gens sages. Avez-vous écoulé Vinet î Vinet explique très bien les choses.

La maison de Frappier avait été jugée inhabitable pour Pierrette, à cause des douleurs qw. le bruit y causerait à la tête. Le transport de là che2 le subrogé-tuteur était aussi nécessaire médicalement que judiciairement. Cn transport se fit avec des précautions inouïes et calculées pour produire un grand effet. Pierrette fut mise sur un brancard avec force matelas, portée par deux hommes, accompagnée d'une Sœur Grise qui avait à la main un flacon d'éthcr, suivie de sa grand'mère, do Brigaut, de madame Auffray et de sa femme de chambre. Il y eut du monde aux fenêtres et sur les portes pour voir passer ce cortège. Certes l'état dans lequel était Pierrette, sa blancheur de mourante, tout donnait d'immenses avantages au parti contraire aux Rogron. Les AutTray tinrent à prouver à toute la ville combien le président avait eu raison de rendre son ordonnance. Pierrette et sa grand'mère lurent installées au second étage de la maison de monsieur Auffray. Le notaire et sa femme leur prodiguèrent les soins de rhûspitalité la plus large, ils y mirent du faste. Pierrette eut sa grand'mère pour garde-malado, et monsieur Marlencr vint la visiter avec lo chirurgien lo soir même.

Dès cette soirée, les exagérations commencèrent donc do part et d'autre. Le salon des Rogton fut plein. Vinci avait travaillé lo parti libéral à ce sujet. Les deux dames dp Chargebœuf dînèrent chez les Rogron, car le contrat devait y être signé le soir. Dans la matinée, Vinet avait fait afficher les bans Ji la mairie. Il traita de misère lalfairo relative h Pierrette. Si lo tribunal do Provins y portait de la passion, la cour royale saurait apprécier les faits, disaitil, el les Aulfray regarderaient à deux fois avant de se jeter dans un pareil procès. I.'allianco de Rogron avec les Chargebœiif fut une considération énorme aux yeux d'un certain monde. Chez eux, les Rogron étaient blancs comme neige, etPierreltc était une pelilo fille excessivement perverse, un serpent réchauffé dans leur sein. Dans le salon do madame Tiphaine, on se vengeait des horribles méilisance^ (pie !e parti Vinel avait diles depuis deux ans : les Uogrou étaient des monstres, et le lutcur irait en cour d'assises. Sur la place, Pierrette se portail h merveille; dans la haute ville, elle mourrait infailliblement ; chex Rogron, elle avait des égratignurcs au poigu'l ; chez madami^ Tiphaine, elh^ avait les doigts brisés, on allait lui en coU[ier un. Lo lendemain, U\ (oitrvier de Provins cowicnail un article extrêmement adroit, bien écrit, un chefd'o'uvre d'insinuations mêlées de considérations judiciaires, et qui niellait déjà Rogron hors do cause. /,(/ Huche, i]ui d'abord paraissait deux jours après, ne pouvait rcpondro sans lonib(>r dans la diffamation ; mais on y répliiiuaque, dans une alt.iire semblable, lo mieux était de laisser son cours ft la justice.

Lo conseil de famille fut composé par le Juge de paix du canlon do Provins, président légal, premièrement de Rogron et (les deux messieurs Aulfray, les plus proches parons ; puis de 111(111' ieur ('i|irey, neveu «le la grand'nièro niiili-riielle do Pierrelle. Il leur adjoignit monsieur llabert, le confesseur de Pierrette, el le colonel ("lOiiraud, qui s'élail toujours donné pour un camarade du colonel Lorrain. On applaudit beaucoup rt rimparliuliti' du juge d(< (>nix, ipil compreiuiil d.iiis le cunsed de laïuilU» moiisieiir ll.ibert et le colonel (iouraud, ipie tout Provins croyait très amis des Rogron. Dans la circonstanct" grave où se Irouvail Rogron. il demanda rnssislancodo maître Vinel nu conseil do f.imilb". Par cetl(< niano-iivre, évidemment conseilléo |iiir Vinel, Rogron oblint «pie h» ciuiseil de funiille ne s'n>»seliibleiail (|ue vers 1,1 lin du mois de diM-eiiibrc». A celln t'()oi|iie, le pi-i'-iileiil el .sji feniini» furent l'Iablis fi Paris (Ile/ madame Roguin, h cause de la con\ocalion dos

DE BALZAC

chambres. Ainsi le parti ministériel se trouva sans son chef. Yinet avait déjà sourdement pratiqué le bonhomme Desfondrilles, le juge d'instruction, au cas où l'atl'aire prendrait le caractère correctionnel ou criminel que le président avait essayé de lui donner. Yinet plaida lallaire pendant trois hi'ures devant le conseil de famille : il y établit une intrigue entre Brigaut et Pierrette afin de justifier les sévérités de mademoiselle Rogrun ; il démontra combien le tuteur avait agi naturellement en laissant sa pupille sous le gouvernement d'une femme; il appuya sur la non-participation de son client à la manière dont l'éducation de Pierrette était entendue par Sylvie. Malgré les efforts de Vinet, le conseil fut à l'unanimité d'avis de retirer la tutelle à Rogron. On désigna pour tuteur monsieur Auffray, et monsieur Ciprey pour subrogé-tuteur. Le conseil de famille entendit Adèle, la servante, qui chargea ses anciens maîtres ; mademoiselle Ilabert, qui raconta les propos cruels tenus par mademoiselle Rogron dans la soiréo où Pierrette s'était donné le fuiieux coup entendu par tout le monde, et l'observalion faite sur la santé de Pierrette par madame deChargt bœuf. Rrigaut produisit la lettre qu'il avait reçue de Pierrette et qui prouvait leur mutuelle innocviice. Il fut démontré que l'état déplorable dans lequil se trouvait la mineure venait d'un délaut de soin du tuteur, responsable de tout ce qui concernait sa pupille. La maladie de PiLTrette avait lra[ipé tout le monde, et mémo les pcr-oimes de la ville étrangères à la famil'e. L'accusation de sévices Tut donc maintenue contre Rogrou. L'affaire allait devenir publique.

Conseillé par Vinet, liogron se rendit opposant à l'honiologatiou de la di'libéralion du conseil de l'aniille par le tribunal. Le ministère public intervint, attendu la f;ravité «roissmtcde l'état pathologique où sj trouvait Pierretio Lorrain. Ce procès curieux, quoique promptement mis au rôle, ne vint en ordie utile que vers le mois de mars 1S2S.

Le mariage de Ronron avec mademoiselle de Chargebœuf s'était alors célébré. Sylvie habitait lo deuxième étage do sa maison, où des dispositions avaient été faites pour la loger ainsi que madame do Chargebœuf, car lo premier étage fut cntièromeiit ajîecté à madame Uogron. La belle madame Rogron succéda dès lors à la belle madame Tiphaine. L'inilueurcde ce mariage fut énorme. On De vint plus dans le salon do mademoiselle Sylvie, mais chez la belle madame Rogron.

Soutenu par sa belle-mère ot appuyé par les ba-nquiers royalistes du Tillct et Nuciugen, lo président Tipliaine eut occasion de rendre service auministôie, il fut un des orateurs du centre les plus estimés, devint jugo au tribunal de première instance de la Seine, et fit nommer son neveu, Lesourd, président du tribunal do l'iovins. Cette! nomination froissa beaucoup le juge Ueslondrilles, toujours archéologue et plus que jamais suppléant. Le garde des sceaux envoya l'un do ses protiigés à la place de l.esouid. L'avancement de monsieur Tiphaine n'en produisit donc aucun dans le tribunal de Provins. Vinet exploita trè< lut- Lilement ces circonstances. Il avait toujours dd aux gens de Provins qu'ils .servaient de marciiepied aux grandeurs de la ru^ée madame Tiphaine. Le pn'^sident se jouait de ses aniis. Madame Tiphaine méprisait in ]:ello la ville de Provins, et n'y reviendrait jamais. Monsieur liphaine pi'i'o mourui, Son fils hérila do lu tcrro du Fay, et vendit .sa belle maison de la ville haute à monsieur Julliunl. Celle V<'nlo prouva combien il complail peu reverdr h Provins. Vinet eut raison, Vinel avait l'Mé pi'ii|dièli'. Ces faits euiviil une grande iniluenco sur lu procès relatif à la lutelli! du Ronron.

Ainsi répouvontuhie marlyro cxeni'; lirul.ilement sur Pierrelle par deux imhérili s lyrnns, l't qui, dans ses cmistiqueiK'i-Hrnédii lAi-t, ineiiint monsieur Marli'iier, approuvipar lu docliiir llianrhon, dan^ le cas d'ordonner la lerrilile OpéT'iliuii du Iri'p.iii ; ce ilrinnc horrible, n'-diiil aux proporlion'i Jiiiiieiaires, lomliail diiii. le kAi'Iiis iiiimoiide (pij b"u<)|i£!lle au |jalaii la forme. Ce procès Iraînail dans les

délais,' dans le lacis inextricable de la procédure, arrêté par les ambages d'un odieux avocat; tandis que Pierrette calomniée languissait et souffrait les plus épouvantables douleurs connues en médecine. Ne fallait-il pas expliquer ces singuliers roviremens de l'opinion publique et la marche lente de la justice, avant de revenir dans la chambre où elle vivait, où elle mourait?

Monsieur Martener, de même que la famille Aufl'ray, fut en peu de jours séduit par ladoralilo caracière de Pierrette, et par la vieille Bretonne dont lessentimens, les idées, les façons étaient empniintes d'une antique couleur romaine. Celte matrone du Marais ressemblait à une femme de Plularque. Le médecin voulut disputer cette proie à la mort, car dès le premier jour le médecin de Paris et le médecin de province regardèrent Pierrette comme perdue. Il y eut entre le mal et le médecin, soutenu par la jeunesse de Pierrette, un de ces combats que les médecins seuls connaissent et dont la récompense, en cas de succès, n'est jamais ni dans le prix vénal des soins ni chez lo malade ; elle se trouve dans la douce satisfaction de la conscience et dans je ne sais quelle palme idéale et invisible recueillie par les vrais artistes après le contentement que leur cause la certitude d'avoir fait une belle œuvre. Le médecin tend au bien comme l'artiste tend au beau, pou.ssé par un admirable sentiment que nous nommons la vertu. Ce combat de tous les jours avait éteint chez cet homni,o de province les mesquines irritations de la lutte engagée entre le parti Vinet et le parti des Tiphaine, ainsi qu'il arrive aux hommes qui se trouvent tête à tête avec une grande misère à vaincre.

Monsieur Martener avait commencé par vouloir exercer son état à Paris ; mais l'atroce activité de cette ville, l'insensibilité que finissent par donner au médecin le nombre effrayant do malades, et la multiplicité des cas graves, avaient épouvanté son âme douce et faite pour la vie de province. Il était d'ailleurs sous lo joug d<* sa patrie. Aussi revint-il à Provins s'y marier, s'y établir, et soigner presque affectueusement une population qu'il pouvait considérer comme une grande famille. Il affecta, pendant tout le temps que dura la maladie de Pierrette, de ne point parler de sa malade. Sa répugnance à répondre quand chacun lui demandait des nouvelles de la pauvre petite était si visible, qu'on cessa de le questionner à co sujet. Pierrette fut pour lui co qu'elle devait être, un de ces poèmes mystérieux et profonds, vastes en douleurs, comme il s'en trouve dans la terrible existence des médecins. 11 éprouvait pour cette délicate jeune fillo une admiration dans le secret de laquelle il no voulut mellro personne. .

Co sentiment du médecin pour sa malade s'était, comme tous les sentimens vrais , communiqué à monsieur et madame Aufl'ray, dont la maison devint, tant que Pierrefte y fut, douce et silencieuse. Les enlans, qui jadis avaient l'ail do si bonnes parties de jeu avec Pierrette, s'entendirent avec la giâci! de l'enlaiicc pour n'être ni bruyans ni importuns. Ils mirent leur honneur à être bien sages, parce que Pierrette élait malade. La mai.son de mon -leur AuH'iay se trouve dans la ville haute, au-des.sous des ruines du chàleau, où elle est bûlie dans une des marges de terrain prodiiijes par le bouleversement des anciens remparts. Uo là, les habiians ont la vue de la vallée en se promenant dans un petit jardin fruitier enclos de gros murs, d'où l'on plonge sur la ville. Les toits des autres maisons arrivent au cordon extérieur du mur (|ui soutient co jardin. Le long de rette lerrassi» est une allée ipii aboutit à la porle-fenêiro du cabinet de monsieur Aull'ray. Au bout s'élèvent un berceau de vigne (kt un figuier, sous lesquels il y a une table ronde, un banc et des chaises peints (>u veris. On avait donné h Pierrette une cliambre au dessus du cabinet de son nouveau tuteur. Madame Lorrain y courbait sur un m de sangle auprès du sa pelile-lille. Ue sa fenêlre , Pierrelle (louvait donc voir la niagmlique vallée de Proviii.; ipi'elle connaissait b peine, elle élait sortie si rariMiient do : la fatale maison des Rogron 1 (Jnand il faisait beau temps,

PIERRETTE

elle aimait à se traîner au bras de sa grand'mère jusqu'à ce berceau. Brigaut, qui ne faisait plus rien, venait voir sa petite amie t°rois fois par jour ; il était dévoré par une douleur qui le rendait sourd à la vie, il guett:iit avec la finesse d'un chien de chasse monsieur Martener, il l'accompagnait toujours et sortait avec lui. Vous imagineriez difficilement les folies que chacun faisait pour la chère petite malade. Ivre de désespoir, la grand'mère cachait son . désespoir ; elle montrait à sa petite-fiUe le visage riant qu'elle avait à Pen-Hoël. Dans son désir de se faire illusion, elle lui arrangeait et lui mettait le bonnet national avec lequel Pierrette était arrivée à Provins. La jeune malade lui paraissait ainsi se mieux ressembler à elle-même : elle était délicieuse à voir, le visage entouré de cette auréole de batiste bordée do dentelles empesées. Sa tête, blanche de la blancheur du biscuit, son front auquel la soutTrance imprimait un semblant de pensée profonde, la pureté des lignes amaigries par la maladie, la lenteur du regard et la fiïité des yeux par instans, tout faisait de Pierrette un admirable chef-d'œuvre de mélancolie. Aussi l'enfant étaitelle servie avec une sorte do fanatisme. On la voyait si douce, si tendre et si aimante ! Madame Martener avait envoyé son piano chez sa sœur, madame Auflruy, dans la pensée d'amuser Pierrette, à qui la musique causa des ra- Vissemens. C'était un poëine que de la regarder écoutant un morceau de VVeber, de Beethoven ou d'Ilérold, les yeux levés, silencieuse, et regrettant sans doute la vie qu'elle sentait lui échapper. Le curé Péroux et monsieur Habert, ses deux consolateurs religieux , admiraient sa pieuse résignation. N'est-ce pas un fait remarquable et digne également et do l'attention des philosophes et do celle des indiflérens, que la perfection sérapliique des jeunes filles et des jeunes gens marqués en rouge par la Mort dans la foule, comme do jeunes arbres dans une forêt? Qui a vu l'une de ces morts sublimes ne saurait rester ou devenir incrédule. Ces êtres exhalent comme un parfum céleste, leurs regards parlent de Dieu, leur voix est éloquente dans les plus indillérens discours, et souvent elle sonne comme un instrument divin, exprimant les secrets de l'avenir ! Quand nionsi(!ur Martener félicitait Pierretled avoir accompli quelqucdifficile prescription, cet ange disait, en présence de tous, et avec quels regards ! — Je désire vivre, cher monsieur Martiaier, moins pour moi que pour ma grand'mère, pour mon Brigaut, et pour vous tous, que ma mort affligerait.

La première fois qu'elle si? promena dans le mois de novembre, par le beau .soleil de la Saint-Martin, accompagnée do toute la maison, et que madame Aull'ray lui demanda .si elle était fatiguée : — Maintenant ([ue je n'ai plus à supporter d'autres souflranci'S que celles envoyées par Dieu, jo puis y sufflre. Jo trouve dans le bonheur d'être aimée la force de souffrir.

Ce fut la seule lois que d'une manière détournée elle rappela son horrible martyre ch^z les Rogron, de,S(|uols elle ne parlait point, et Inir souvenir devait lui être si pénible que personne ne piirlail d'eux.

— Ctièrn madame Aullray, lui dit-elle un jour, h midi, sur la terrasse, en contemplant U vallét> éclairée par un beau .soleil, et parén des belles teintes rousses do l'automne, mon agonie chez vous m'aura donne plus do bonheur que c<'s trois dernières années.

Madame Aullray regarda sa so'ur, madame Martener, et lui dit à l'oreille : —Comme elle aurait aiiniM lin effet, l'accent, le regard do Pierrello donnaienl à .sa phra.so une indicible valeur.

Monsieur Martener entrelenalt une rorres|)onilanco avec le docteur IlianchoH, et ne tentait rien do grave sjins ses approbations. Il espérait d'abord établir le cours voulu par la nature, puis faire oeriver le dep<M ii la tête par l'ort-ille. Plus vives étaient les doiileors de Plerrelte, plus il concevail d'espérances. Il obliiit de léK<Ts succès sur le preinier point, et ce fut un Krand triomphe. Pendant qiielqiie.s Jours l'appétit de Pierrette nvinl et m> salislll de mets substantiels pour lesquels sa maladie Un donnait jusqu'.i-

lors une répugnance caractéristique ; la couleur de son teint changea, mais l'état de la tête élait horrible. Aussi le docteur supplia-t-il le grand médecin, son conseil, de venir. Bianchon vint, resta dc-ux jours à Provins, et décida une opération ; il épou'a toutes les sollicitudes du pauvre Martener, et alla chercher lui-même le célèbre Desplein. Ainsi l'opération fut faite par le plus grand chirurgien des temps anciens et modernes ; mais ce terrible aruspice dit à Martener en s'en allant avec Bianchon, son élève le plus aimé : —Vous ne la sauverez que par un miracle. Comme vous l'a dit Horace, la carie des os est commencée. A cet ûge, les os sont encore si tendres I

L'opération avait eu lieu dans le commencement du mois de mars 1828. Pendant tout le mois, effrayé des douleurs épouvantables que souffrait Pierrette, monsieur Martener lit plusieurs voyages à Paris ; il y consultait Desplein et Bianchon, auxquels il alla jusqu'à propo.-er une opération dans le genre de celle de la lithotritie, et qui consistait à introduire dans la tête un instrument creux à l'aide duquel on essaierait l'application d'un remède héroïque pour arrêter les progrès de la carie. L'audacieux Desplein n'osa pas tenter ce coup de main chirurgical que le désespoir avait inspiré à Martener. Aussi quand le médecin revint do son dernier voyage à Paris parot-il à ses amis chagrin et morose. 11 dut annoncer par une fatale soirée à la famille Aulfray, à madame Lorrain, au confesseur et à Brigaut réunis, que la science ne pouvait plus rien pour Pierrette, dont le salut était .seulement dans la main de Dieu. Ce fut une horrible consternation. La grand'mère fit un vœu et pria le curé do dire tous les matins, au jour, avant le lever de Pieretle, une messe à laquelle elle et Brigaut assistèrent.

Le procès se plaidait. Pendant que la victime des Rogron se mourait, Vinet la calomniait au tribunal. Le tribunal homologua la délibération du conseil de famille, et l'avpcat interjeta sur-le-champ appel. Le nouveau procureur du roi lit un réquisitoire qui détermina une instruction. Rogron et sa sœur furent obligés de donner caution pour ue pas aller en prison. L'instruction exigeait l'interrogatoire do Pierrette. Quand monsieur Desfondrilles vint chez Aufïray, Pierrette était à l'agonie; elle avait son confesseur à son chevet, elle allait être administrée. Elle suppliait en ce inoment même la famille assemblée de pardonner à sou cousin et à sa cousine, ainsi qu'elle le faisait ell(i-même, en disant avec un admirable bon sens que le jugement de ces choses appartenait à Dieu seul.

— Urand'mère, dit-elle, laisse tout ton bien à Brigaut (Brigaut fondait en larmes).— Et, dit Pierrette en continuant, donne mille francs à celte bonne Adèle qui me bassinait mon lit en cachette. Si elle était resléo chez mes cousins, je vivrais...

Ce fut à trois ht^ures, le mardi do Pilques, par une belle journée, (jue ce petit ange cessa de soull'rir. Son héroïque grand'mèro voulut la garder pendant la nuit avec les prêtres, et la coudre de ses vieilles mains raides dans lo linceul. Vers le .soir, Brigaut quitta la maison Aulfray, descendit chez Piappier.

— Je n'ai pas besoin, mon jiauvre garçon, de to demander des nouvelles, lui dit lu menuisier.

— Pèro Frappier, oui, c'est fini pour elle, et non (wis pour moi.

L'ouvrier jeta sur tout lo bois do la boutique des regards h la fois sombres et porspiaices.

— J(i te comprends, Brigaut, dit le bonhomme l-'rappier Tiens, voilà ce (|u'il te faut.

Et il lui montra des planches (>n chêne de ileux pouces.

— Ne m'aidez fias, monsieur Krappier, dit le Breton ; je veux liait faire moi- même.

llnî;aut p.iss.i U\ niiil à raboter et ajuster In bière do Pierrette, et plus d'une fois il enleva il'iin seul coup de rabot un ruban de bois hiiinulede ses larmes. Ir bonlionimo l''rn|i[)ier le remaniait f.iire en fuiiKtnl. Il ui> lui dit que ces deux mois quand son pfi'inier gai\;ou assi-iubla les quatre

DÉ BALZAC

morceaux : — Fais donc le couvercle à coulisse : ces pauvres parens ne rentendront pas clouer.

Au jour, Brigaul alla chercher le plomb iK^cessaire pour doubler la bière. Par un hasard extraordinaire, les feuilles de plomb coûtèrent exactement la somme qu'il avait donnée à Pierrette pour son voyage de Nantes à Provins. Ce courageux Breton, qui avait résisté à l'horrible douleur de faire lui-même la bière de sa chère compagne d'enfance, en doublant ces funèbres planches de tous ses souvenirs, ne tint pas à ce rapprochement : il défaillit et ne put emporter le plomb ; le plombier l'accompagna en lui offrant d'aller avec lui pour souder la quatrième feuille une fois que le corps serait mis dans le cercueil. Le Breton brûla le rabot et tous les outils qui lui avaient servi; il fit ses comptes avec Frappier et lui dit adieu. L'héroïsme avec lequel ce pauvre garçon s'occupait, comme la gratid'mère, à rendre les derniers disvoirs à Pierrette, le fit intervenir dans la scène suprême qui couronna la tyrannie des llogron.

Brigaul et le plombier arrivèrent assez h temps chez monsieur AufTray pour décider par leur force brutale une infâme et horrible question judiciaire. La chambre mortuaire, pleine de monde, offrit aux deux ouvriers un singuUer spectacle. Les Rogron s'étaient dressés hideux auprès du cadavre de leur victime pour la torturer encore après sa mort. Le corps sublime de beauté de la pauvre enfant gisait sur le lit de sangle de sa grand'mèro. Pierrette avait les yeux fermés, les cheveux en bandeau, le corps cousu dans un gros drap de coton.

Devant ce lit, les cheveux en désordre, à genoux, les mains étendues, le visage en feu, la vieille Lorrain criait : — Non, non, cela ne se fera pas !

Au pied du lit étaient le tuteur, monsieur Auffray, le curé Péroux et monsieur Habert. Les cierges brûlaient encore.

Devant la grand'mère étaient le chirurgien do l'hospice et monsieur Néraud, appuyés de l'épouvatilable et doucereux Viiiel. Il y avait un huissier. Le chirurgien de l'hospice i^tait revêtu de son tablier de dissection. Un de ses aides avait défait sa trousse, et lui présentait uu couteau à disséquer.

Cette scène fut troublée par le bruit du cercueil, que Brigaut et le plombier laissèrent tomber; car Brigaut, qui marchait le premier, (ut saisi d'épouvante à l'aspect de la vieille mère Lorrain qui pleurait.

— Qu'y a-t-il? demanda Brigaut en se plaçant h cMé do la vieille grand'raère et serrant convulsivement un ciseau qu'il apportait.

— Il y a, dit la vieille, il y a, Brigaut, qu'ils veulent ouvrir le corps de mon enfant, lui fendre la télé, lui crever le cœur afjrès sa mort comme pendant sa vie.

— Qui? (Il Brigaul d'une voix à briser lo lympan des gens do justice.

— I^s Rogron.

— Par le s/iint nom de Dieu I...

— Un moment, Brigaut I dit monsieur AufTray en voyant le Breton brandissant sun ciseau.

— Monsieur Aulfray, dit brigaut pAle nulanl que la jeune morte, je vous écoule pnrcn «nie vous êtes monsieur Auffray ; mai* en ce moment je n'éeoutiMuis pus...

— l.ii justire ! dit Aiilliay.

— Kt.t-fi« qu'il y a iino justice 1 s'écria le Bretton. La justice, lu voila I dit-il en menaçant l'avocat, lo cliirurgieu ot riiuiviier de .son cistrau qui brillait «u tioleil.

— Mon niiil, dit le curé, la justice a été invoquée par I avocat du iiiunsieur Kogruii, qui est sous lu coup d'une accuhaliiin K''''ve, ut il est iiiipiissible de refuser (i un inculpé l( s moyen-, ih' se jusidier. Selon l'avocat d(* monsieur IlOKron, SI la piuvre enfant que voiei succombe A son oIkÂs daus la l^le, hon niidcn lut>Mir ne saurait ^Ire Inquiété j cir il eil prouvé que Pierrette a caché petidaiil lonKt<-inps le coup qu'rllu .s'était donné...

— Assez ! dit Brigaut.

— Mon cli-nl... dit Viuet.

— Ton client, s'écria le Breton, ira dans l'enfer et moi sur l'échafaud! car, si quelqu'un de vous fait mine de toucher à celle que ton client a tuée, et si le carabin ne rentre pas son ouiil, je le tue net,

— Il y a rébelhon, dit Vinet, nous allons en inshruire la juge.

Les cinq étrangers se retirèrent.

— Oh ! mon fils 1 dit la vieille en se dressant cl sautant au cou de Brigaut^ ensevelissons-la bien vile, ils reviendront !...

— Une fois le plomb scellé, dit le plombier, ils n'oseront peut-être plus.

Monsieur Auffray courut chez son beau-frère, monsieur Lesourd, pour tâcher d'arranger celle alt'aire. Vinet ne voulait pas autre chose. Une fois Pierrette marte, le procès relatif à la tutelle, qui n'était pas jugé, se trouvait éteint sans que personne pût en arguer pour ou contre les Rogron : la question demeurait indécise. Aussi l'adroit Vinet avait-il bien prévu l'effet que sa requête allait produire.

A midi, monsieur Desf'ondrillcs fit son rapport au tribunal sur l'instruction relative à Rogron, et le tribunal rendit un jugement de noB-lieu parfaitement motivé.

Rogron n'osa pas se montrer à l'enterrement de Pierrette, auquel assista toute la ville. Vinet avait voulu l'y entraîner; mais l'ancien mercier eut peur d'exciter une horreur universelle.

Brigaut quitta Provins après avoir vu combler la fesse où Pierrette fut enterrée, et alla de son pied à Paris. Il écrivit une pétition à la Dauphine pour, en considération du nom de son père, entrer dans la garde royale, où il fut aussitôt admis. Quand se fit l'expédition d'Alger, il écrivit encore à la Dauphine pour obtenir d'être employé. Il étiiitseigent, le maréchal Gourmont le nomma sous-heutenant dans la ligne. -Le fils du major se conduisit en homme qui voulait mourir. La mm-t a jusqu'ici respecté Jacques Brigaut, qui s'est distingué dans toutes les expéditions récentes sans y trouver une blessure. Il esl aujourd'hui chef de bataillon dans la ligne. Aucun ofiicier n'est plus lucilurue ni meilleur. Hors le service, il reste presque muet, se promèOA seul et vit mécaniquement. Chacun devine et respecte une douleur irconuue. Il possède quarante-six mille trancs qui lui ont été légués par la vieille mudanie Lorrain, morte à Paris en 1829.

Aux élections de 1830, Vinet fut nommé député ; les services qu'il a rendus au nouveau gouvernemeul lui ont valu la place do procureur général. Maintenant son inthienceest telle qu'il sera toujours nonuiié député. Rogron esl receveur général dans la villo même où S'iuet remplit ses fonctions; et, par un hasard surprenant, monsieur Tiphnino y est premier président do la cour royale, car le justicier s'est raltaché sans hésitation à la dynastie de Juillet. L'ex-belle madame Tiphaino vit en boniUî intelligoiice avec la belle madame Rogron. Vinel esl au mieux avec lo président Tiphaine.

Quand h rimbécile Rogron , il dit des mots comme celui-ci : — Louis-Pliilippe no scTA vraiment roi que quand il pourra faire di's nobles 1

Ce mot n'est évidemment p;is de lui. Sa santé clianrplante l'ait espérer k madame llogron dp (xnivoir é|)ouser dans peu de temps le général iiiaf(|uls lii» Monliiveiu, pair de Fiance, qui iinniiiaiide le departenienl, <'t (pii lui rend ries soins. Vinct dcnuiiide très proprement des lêlfts j il ne croit jamais à l'innocence d'un accusé. Ce procureur génénd pur sang passe pour un des lionimeg les plus aimables du ressort, et il n'a pas moins de succès A Paris et h la Chambre; fi la cour, il est on délicieux courtisan.

Selon la promesse de Vinel, le giuieral Isiroii (ioiiraiid, re nolih" ilehris île nos glorieuses urniées, a éf>oiis('> uno deinois'Ile Maillai de l.uzarclies. Agée de vingt-cinq ans. lille d'un dio(;iiis(ede la nie des l.oinhaids, et dont la dot était de cinipianle nulle écus. Il commande, coiiime l'avait proplii'lisrt Vinel, un départeineiit voisin de Paris. Il a été iioniiné pair de France h cause de sa conduite dan»! les émeutes sous le ininisière de Ca.simir Férier. Le baron

PIERRETTE

Gouraud fut un des généraux qui prirent l'église Saint- Merry, heureux do taper sur les péqui>i$ qui les avaient vexés pendant quinze ans, et son ardeur a été récompensée par le grand cordon de la Légion d'honneur.

Aucun dfs personnages qui ont trempé dans la mort do Pierrette n'a le moindre remords. Monsieur Desfondriiles c>l toujours archéologue ; mais, dans l'inlérèt de son élection, le procureur général Vinet a eu soin de le faire nommer président du tribunal. Sylvie a une petite cour et administre les biens de son frère ; elle prête à gros intérêts et no dépense pas douze cents francs par an.

De temps en temps, sur celle petite place, quand un enfant do Provins y arrive de Paris pour s'y établir, et sort de chez mademoiselle Rogron, un ancien parti-an des Tiphaine dit : — Les Rogron ont eu dans les temps une triste affaire à cause d'une pupille...

— Affaire de parti, répond le président Desfondriiles. On a voulu faire croire à des monstruosités. Celte Pierrette élait une petite fillo assez gentille et sans fortune ; par bonlé d'âme ils l'ont prise avec eux ; au moment de se former, elle eut une intrigue avec un garçon menui>ier ; elle venait pieds nus à sa fenêtre y causer avec ce garçon, qui se tenait là, voyoz-vous? Les deux amans s'envoyaient des billets doux au moyen d'une ficelle. Vous comprenez que dans son état, auT mois d'octolire et de novembre, il n'en fallait pas davantage pour ftiiro aller à mal une fille qui avait les pAlcs couleurs. Les Rogron se sont admirablement bien conduits : ils n'ont pas réclamé leur part de l'hérilage do cette petite, ils ont tout abandonné à sa

grand'mère. La morale de cela, mes amis, est que le diable nous punit toujours d'un bienfait.

— Ah 1 mais, c'est bien différent ; le père Frappier me racontait cela tout autrement.

— Le père Frappier consulte plus sa cave que sa mémoire, dit alors un habitué du salon de mademoiselle RogroH.

— Mais le \ieux monsieur Habert...

— Oh 1 celui-là, vous savez son affaire?

— Non.

— Eh bien ! il voulait faire épouser sa sœur à monsieur Rogron, le receveur général.

Deux hommes se souviennent chaque jour de Pierrette : le médecin Martener et le major Brigaut, qui seuls connaissent l'épouvantable vérité.

Pour donner à ceci d'immenses proportions, il suffit do rappeler qu'en transportant la scène au mnyen-âge et à Rome sur ce vaste théâtre, une jeune fille sublime, Réatrix Cenci, fut conduite au supplice par des raisons et par des intrigues presque analo'^^ues à celles qui menèrent Pierrette au tombeau. Béatrix Cenci n'eut pour tout défenseur qu'un artiste, un peintre. Aujourd'htii l'histoire et les vivans, sur la foi du portrait de Guido Reni, condamnent le pape, et font de Béatrix une des plus touchantes victimes des passions infâmes et des factions.

Convenons entre nous que la Légalité sérail, pour les friponneries sociales, une belle chose si Dieu n'existait pas.

Kovembre 1839.

m pr, l'iKunRiTB.

•'•rli. — IniprlniiTlo J. VoliTcncI, \ii, titr du CroitMnI.

StàîC0 îre la Wit ïre îîjiottiiwe.

\a¥.S C¥.\.\\?,\^TK\T^¥.S.

LE CURÉ DE TOURS

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