LA REPRISE DES FORÇ ATS DE L'HONNEUR
cheveux blancs; mais le fond -est très empoignant...
— Qui est-ce qui pourrait jouer cela? Croyezvous que Stéphane...
— Parfaitement. Stéphane sera bon. Il n'a pas la chaleur de Fontenoy, il manque de souffle, il sera gêné dans les passages de force... mais il a du sentiment, de la tenue, et il est surtout très aimé du public. Pour moi, il peut jouer le rôle... Dame, ce ne sera pas Fontenoy !
Saint-Phar avait laissé parler le vieux souffleur sans l'interrompre. Il en savait assez maintenant; le moment était venu de reprendre son rang.
— C'est bien, mon ami, dit-il à Ulric... j'aviserai.
Et il se retira, laissant ses deux employés saisis de crainte et de respect.
Deux jours après, les journaux de théâtre publiaient la note suivante :
«t Par suite d'arrangements intervenus entre la direction du Théâtre-Populaire et les auteurs de la pièce qui était en cours de répétitions, la première représentation de la Ceinture de fer se trouve indéfiniment ajournée.
■D En attendant la pièce qui devait passer après celle-ci et qui sera signée d'un nom cher
au public, M. Saint-Phar va reprendre un drame de feu Palagniez et Destourville, deux auteurs qui ont eu leur heure de célébrité et qui ont fait pleurer bien souvent les hommes de la génération précédente.
» Les Forçats de l'Honneur furent joués pour la première fois le 12 avril i838, au théâtre des Jeux-Dramatiques et littéraires, une ancienne salle bâtie sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui les grands magasins à\î Progrès universel. La pièce eut cent cinquante représentations, ce qui était énorme pour l'époque; depuis elle n'a jamais été reprise.
» Le rôle de Gercourt, une des belles créations de Fontenoy, sera joué par Stéphane, qui s'y montrera, dit-on, sous un jour absolument nouveau; le principal rôle de femme, celui d'Emmeline, créé par madame Paul, servira aux débuts de mademoiselle Cordelia Ruber, la jeune première qui a obtenu dernièrement tant de succès au théâtre de Bruxelles.
» On voit que la première représentation des Forçats de l'Honneur joindra au vif attrait d'une résurrection littéraire tous les éléments de curiosité qu'on est habitué à rencontrer dans le théâtre si intelligemment dirigé par M. Saint-Phar. »
LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HOXXEUR. 'jg
Cette note tomba sous les yeux de feu Destourville... qui n'était pas mort. Palagniez était seul entré dans l'immortalité; Destourville vivait encore et portait très allègrement ses soixante-dix-neuf ans.
Il demeurait au cinquième étage d'une maison située rue des Moines, aux BatignoUes, et les habitués du square connaissaient parfaitement ce petit vieillard propret, qui venait s'asseoir tous les jours à la même place et qui décrivait des cercles sur le sable avec un magnifique jonc à pomme d'or.
Mais ils ignoraient, par exemple, que ce brave homme était l'auteur d'environ soixante drames ou vaudevilles, joués jadis au boulevard du Temple, et qu'il avait eu, comme disaient les journaux, son heure de célébrité. Tout le monde l'ignorait d'ailleurs, sauf trois ou quatre vieux amis de Destourville, anciens auteurs ou acteurs, aussi inconnus que lui. Depuis plus de vingt ans, son répertoire avait été complètement abandonné ; les quelques théâtres de banlieue qui pendant longtemps lui avaient été fidèles ne jouaient plus que les -drames du jour, et la province elle-même, convertie à l'opérette, avait oublié les noms de ses plus fameux succès: Paquot et Pâquerette, Pierre le voleur, le Marquis de Saint-Ebne,
8o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
les Nuits du Belvédère, Léontine Bernard, l'Usurier gentilhomme , et son plus grand titre de gloire : les Forçats de VHonneur, une pièce que l'Académie française avait failli couronner comme ouvrage utile aux mœurs.
Vous pensez si Destourville fut surpris en lisant la note du Courrier des Spectacles! Surpris et froissé. Certes il avait renoncé à toute prétention, ce pauvre Destourville; il savait fort bien que son temps était passé et que d'autres régnaient à leur tour dans les théâtres où il avait trôné jadis. Mais qu'on allât jusqu'à le croire mort, comme son collaborateur, non ! c'était trop fort. Passe encore pour feu Palagniez; il n'avait plus le droit de réclamer, celui-là, et puis, il avait si peu travaillé à la pièce... mais feu Destourville!
L'auteur des Forçats de l'Honneur résolut d'adresser une lettre au directeur du journal^ une lettre spirituelle; c'était la meilleure manière de prouver qu'il était bien vivant.
Il prit sa bonne plume et écrivit :
« Monsieur le rédacteur,
j) La nouvelle que vous publiez dans votre journal, toujours si bien informé, au sujet de la prochaine reprise des Forçats de l'Honneur^
LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR. Si
est exacte de tous points... sauf en ce qui me concerne.
T> Dussé-je contrarier vivement ceux de mes confrères qui se réjouissaient déjà de ma disparition, je suis forcé de leur avouer que la Camarde n'est pas encore venue frapper à ma porte.
y> Mon a heure de célébrité » a sonné depuis longtemps, il est vrai; et je ne vais plus au spectacle; mais j'assiste de loin à celui que nous donnent nos novateurs littéraires, et je m'y amuse trop pour avoir envie de le quitter.
» Sur ce, monsieur le rédacteur, je retourne dans la tombe que vous aviez si vite refermée sur moi, et je vous prie d'agréer l'hommage de ma parfaite considération. »
Le Courrier des Spectacles inséra la lettre en la faisant précéder de ces réflexions :
tt II paraît que nous avons contristé, sans le vouloir, l'un des auteurs de la pièce qu'on va reprendre au Théâtre-Populaire. Les Forçats de V Honneur ont deux pères que nous avions crus morts tous deux. Nous nous trompions de moitié. Celui qui a survécu, M. Destourville, nous fait l'honneur de nous écrire pour réclamer contre cette fâcheuse supposition.
y> Aucune rectification ne pouvait nous être plus agréable, et nous insérons la lettre de l'honorable M. Destourville avec un plaisir que ne gâte même pas la petite pointe d'amertume dont notre correspondant n'a pu s'affranchir. L'auteur des Forçats de l'Honneur a bien tort de croire qu'on se réjouissait de sa disparition ; pour notre part, nous ne nous en étions même pas aperçus... Mais nous sommes heureux d'apprendre que M. Destourville est encore de ce monde, et nous applaudissons de grand cœur à la résurrection du drame que les a novateurs littéraires » avaient si méchamment enterré. y>
Cette réplique fit un certain bruit. On ^ parla le soir au café des Variétés.
— Avez-vous vu, dit Robinet, comme le Courrier des Spectacles a mouché ce pauvre Destourville ?
Ce qui valut à Robinet cette réponse :
— Le plus ridicule des deux n'est pas celui qu'on pense. Destourville est un brave homme qui n'a pas l'habitude d'écrire aux journaux et qui s'en tire à sa façon ; et Trie-Trac fait son métier de journaliste en s'escrimant en vingt lignes sur une lettre qui n'en valait pas deux.
— Eh bien, alors, le plus ridicule?...