LA REPRISE T>ES FORÇATS DE LHONNEUR. S
— Le plus l^iSicule, c'est vous, qui vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas.
Là-dessus, Robinet s'était fâché, on en était venu aux mots, les amis avaient dû intervenir, et, en fin de compte, on avait éreinté l'auteur des Forçats de VHonneur, cause involontaire du débat.
Pendant ce temps, les répétitions de la pièce se poursuivaient activement.
Destourville, après avoir attendu vainement durant plusieurs jours un bulletin de convocation, se présenta enfin au Théâtre-Populaire.
La concierge ne voulut pas le laisser passer.
— Où allez- vous? lui cria-t-elle de cette voix particulière aux concierges de théâtre,
Destourville aurait pu répondre : Je suis l'auteur de la pièce qu'on répète en ce moment. Mais il se complaisait dans son incognito, comme le petit caporal devant le fameux factionnaire, et il voulait jouir de la confusion de la concierge, lorsqu'elle apprendrait le nom de l'homme à qui elle avait interdit l'entrée des coulisses.
Il ne répondit donc pas, et monta vivement l'escalier qui se trouvait devant lui.
La concierge, furieuse, s'était élancée sur ses pas, et criait :
— Eh! monsieur! monsieur! oui!... vous, là-bas !...
Ce tumulte interrompit la répétition. Saint- Phar se leva.
— Qu'est-ce donc? fit-il.
La concierge, tout essoufflée, montra Destourville :
— C'est ce monsieur qui veut forcer la consigne.
Tout le monde regardait l'auteur des Forçats de l'Honneur. C'était le moment de produire son effet.
— Je suis M. Destourville, dit-il en souriant.
— Ah! fitSaint-Phar.
Et ce fut tout. A peine un léger salut pour marquer que ce nom était connu du directeur. Quant à la concierge, elle n'avait exprimé aucune confusion, et s'était contentée de redescendre à sa loge en grommelant : « Trouville !... Trouville!... Ce n'est pas une raison pour passer impoliment devant le monde ! »
Il y eut un moment de silence.
Saint-Phar regarda Destourville :
— Vous veniez me demander quelque chose?
— Moi?... non, fit le bonhomme tout troublé. C'est-à-dire... si... Est-ce que... est-ce qu'il n'y a pas de répétition?
Saint-Phar le regarda de nouveau.
LA REPRISE DES FORÇATSDEL'HONXEUR. 85
— C'est pour cela que vous venez?...
Il appela le régisseur.
— Roseval, donnez une chaise à monsieur! Et se tournant vers Destourville :
— Excusez-moi, ajouta-t-il, mais nous sommes horriblement pressés.
Les acteurs avaient repris leurs places. La répétition continua. Destourville, assis près du directeur, écoutait depuis quelques minutes, lorsqu'il ht un soubresaut.
— Mais c'est le troisième acte que vous Jouez là !
— Certainement, répondit Saint-Phar. Vous voulez qu'on recommence le prologue? Nous n'avons pas le temps.
— Quand jouez-vous donc?
— Dans huit jours.
Dans huit jours! une pièce de cette importance ! qui était si difficile à apprendre, dont la mise en scène était si compliquée ! On la répétait comme un acte de revue!
Le pauvre auteur n'en revenait pas.
Et la répétition continuait toujours. Stéphane, debout derrière Cordelia Ruber, lui adressait à voix basse des propos rapides et entrecoupés. C'était la fameuse scène d'amour entre Gercourt et Emmeline, celle que Fontenoy et madame Paul jouaient avec tant de
passion, et dont un critique avait dit qu'elle était écrite avec une plume trempée dans l'encrier de Shakespeare !
— Ce n'est pas possible, pensa Destourville, ils ne jouent pas, ils répètent pour la mémoire.
Et prenant la parole :
— Pardon, monsieur... pardon, mademoiselle... Vous allez peut-être me trouver bien indiscret... mais cette scène est la scène capitale... je serais très curieux de l'entendre, et vous m'obligeriez infiniment en la jouant comme vous la joueriez le soir.
Un lapin se présentant seul au milieu d'une assemblée de chasseurs n'aurait pas produit plus d'étonnement.
— Je ne comprends pas, dit Stéphane.
— Moi non plus, ajouta Saint-Phar.
Destourville se troublait, rougissait, perdait
pied...
— Enfin... je veux dire... si vous pouviez donner un peu plus de voix... Certainement, c'est très bien comme cela, mais j'aimerais mieux...
— Ah! fit Stéphane en souriant, je vois ce que veut monsieur. Monsieur voudrait m'entendre vibrer?
— Non! pas précisément... mais c'est une scène de passion; et alors...
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— Alors il faudrait agiter les bras en l'air, rouler des yeux furibonds et pousser des soupirs comme un soufflet de forge? C'est comme cela, n'est-ce pas, que vous comprenez la passion?
— Pardon... je...
— Ce n'est pas mon genre, malheureusement ; mon genre, à moi, c'est l'émotion contenue, l'émotion naturelle, et, permettez-moi de vous le dire, le public aime assez ce genre-là.
— Je ne conteste pas...
— Pourtant, si vous pensez que je ne suis pas l'homme du rôle, je suis prêt à renoncer...
Saint-Phar s'était levé. 11 intervint.
— Mais pas du tout! Qu'est-ce que vous me chantez avec votre rôle! Il vous va parfaitement. Est-ce que vous vous figurez que je vais le donner à un autre?...
— Si monsieur estime...
— Monsieur n'a rien à estimer du tout. Il vous fait les observations qui lui plaisent, vous jouez le rôle comme vous l'entendez, et tout le monde est d'accord.
Et se tournant vers Destourville :
— Je vous demande pardon, cher monsieur... mais vous comprenez? si nous nous arrêtons à chaque instant, il n'y a plus de répétition possible.
L'auteur ne pouvait pas se tenir pour battu. Il répliqua d'un air piqué :
— Je croyais rendre service aux artistes en leur indiquant la tradition...
— Oui... oui... c'est convenu, fit Saint-Phar. Je la connais aussi, la tradition. Je l'ai jouée dans le temps. Mais elle n'est plus de mode aujourd'hui, et il faut suivre la mode... Allez, Stéphane !
Destourville se rassit sans répondre et écouta, d'un air navré, la fin de sa scène d'amour. Tous les effets sur lesquels il avait compté, tous ces mots à panache que Fontenoy lançait jadis de sa voix puissante, se noyaient dans la diction sourde et monotone qui caractérisait ce que Stéphane appelait son a émotion contenue ».
Il y avait une phrase, pourtant, dont l'éclat ne pouvait être amorti, une phrase que tous les jeunes gens de i838 avaient apprise par cœur et qui faisait courir des frissons dans la salle, lorsque Fontenoy la disait à l'oreille de madame Paul. C'était celle-ci :
a Je suis de ces hommes qui portent un monde dans leur poitrine et qui étreignent leur amante avec des bras dont la morsure ne s'efface pas!... »
Destourville attendit cette phrase...