LA REPRISE DES FO RÇ A TS DE L'H OXXE UR
Elle ne vint pas.
On passa à la scène suivante.
Pour le coup , le pauvre auteur n'y tint plus. Il se leva, tremblant.
— Mais la phrase? dit-il... Vous passez la phrase !
— Quelle phrase? fit Saint-Phar.
— a Je suis de ces hommes qui... »
— Ah! oui... les cheveux blancs? Nous les avons coupés.
Destourville pâlit; puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme :
— C'est bien... dit-il. Je vois que ma présence ici est inutile... je m'en vais.
Et il partit, sans que personne fît un pas pour le retenir. On était blasé, au Théâtre-Populaire, sur l'amour-propre des auteurs qui ne pouvaient pas supporter une observation.
Destourville, rentré chez lui, se demanda s'il ne devait pas protester publiquement par une lettre adressée à tous les journaux... Mais non ! on ne le comprendrait pas, on se moquerait encore de lui. Il valait mieux ne rien dire et protester par son absence, en n'assistant pas à la représentation.
C'est pourquoi, le soir de la première étant arrivé, Destourville se dirigea vers le Théâtre- Populaire.
Il avait réfléchi... Ne pas aller aux répétitions, c'était bien; sa dignité lui en faisait un devoir; mais ne pas assister à la première représentation, c'eût été trop. En somme, il ne risquait rien; personne ne le verrait; il se tien-, drait caché dans la salle, et il n'irait sur le théâtre que si la pièce avait un grand succès, — ce qui, après tout, était possible.
Ce qui était même probable : il n'osait pas se l'avouer à lui-même, mais la confiance lui était revenue et il commençait à croire que les changements faits à sa pièce ne lui nuiraient pas autant qu'il l'avait craint. Les journaux annonçaient que la répétition générale avait marché admirablement; on parlait d'une mise en scène magnifique : Saint-Phar s'était surpassé et il y avait au quatrième acte un clou qui ferait courir tout Paris...
Ce clou avait intrigué Destourville.
-— Qu'est-ce que ça peut être? pensait-il. Le quatrième acte, c'est l'acte de la diligence... Il n'y avait pas de clou... Enfin, nous verrons bien; puisque la répétition générale a eu du succès, la représentation peut réussir également.
C'est dans ces dispositions qu'il arriva au théâtre, où ces mots, Les Forçats de VHonyieur, resplendissaient en lettres de feu. Des-
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tourville prit une stalle de parterre et alla se placer au dernier rang, devant une baignoire inoccupée.
On commença à huit heures, — l'affiche disait : 7 heures 1/4 très précises, — devant une salle à moitié vide. Elle se garnit pendant le premier acte, au bruit des petits bancs, des portes s'ouvrant et se fermant avec fracas, des « chut! » et des <c taisez-vous donc! »
Ce premier acte s'acheva sans encombre.
L'exposition parut un peu traînante; on ne voyait pas encore où l'auteur voulait aller, mais comme le disait un grand critique à son voisin de l'orchestre, ces prologues laborieux étaient du goût de nos pères, qui avaient besoin de bien connaître le sujet avant de se décider à le suivre.
Ce sujet se dégagea clairement au second acte. Les Forçats de l'Honneur étaient les fils d'un banquier qui avait détourné la fortune d'un de ses clients; pour réparer le crime de leur père, sans être obligés de le dénoncer, ils s'étaient expatriés, avaient endossé la blouse de œ l'artisan » et entrepris une vie de luttes et de travail.
On applaudit plusieurs fois et assez vivement. C'est à peine si quelques sourires se dessinèrent sur les lèvres des spectateurs.
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exhortés par Stéphane à marcher, comme lui, c^ à la conquête de l'honneur ! » La salle était visiblement sympathique. On éprouvait le besoin de réparer l'injuste oubli dans lequel le répertoire de Destourville avait été laissé si longtemps, et l'on ne demandait « qu'à faire un succès y aux Forçats de l'Honneur.
L'occasion, d'ailleurs, était excellente pour réagir contre les tendances dites naturalistes qui se manifestaient dans les pièces du jour, et le public, agacé du tapage que faisaient les coryphées de la nouvelle école, se prom.ettait d'accueillir chaleureusement tout ce qui appartiendrait, suivant l'expression de ces messieurs , au a tralala de la friperie romantique ».
Le second acte finit donc sur une salve d'applaudissements, et le courant de sympathie qui avait gagné presque tous les spectateurs se répandit dans les couloirs pendant l'entr'acte.
Debout contre la porte d'une loge, entouré d'un petit cercle de journalistes, le grand critique qui avait excusé tout à l'heure les lenteurs de l'exposition, constatait maintenant l'effet de cette action si péniblement engagée.
— Eh bien, voilà! disait-il, c'est du théâtre, ça! C'est le vieux jeu, c'est poncif, c'est tout
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ce que vous voudrez; il y a des phrases à couper au couteau... mais ça empoigne, enfin c'est du théâtre !
Et tout le monde, de répéter autour de lui :
— Évidemment... c'est du théâtre!
Destourville, en passant devant les groupes,
recueillait directement ces témoignages d'admiration dont il avait perdu l'habitude, et s'en nourrissait comme d'une manne réconfortante.
— A la bonne heure! pensait-il. Le public me comprend encore, lui! Il est plus intelligent que MM. Saint-Phar et Stéphane. Et l'on dit que le goût a changé !... Ce n'est pas vrai! Le goût du public est toujours le même... Ce sont les acteurs qui changent.
Le vieil auteur se réjouissait aussi de pouvoir garder l'incognito. Si sa figure avait été connue, il n'aurait pas pu circuler dans les couloirs comme il le faisait, et il ne se serait pas rendu compte par lui-même de la bonne impression que sa pièce avait produite.
Il se complaisait dans ces réflexions, lorsqu'un jeune homme s'approcha de lui et, souriant d'un air moitié aimable, moitié goguenard :
— Eh bien, monsieur Destourville... vous êtes content?
Deslourville voulut saluer.
— Non! non! fit le jeune homme, restez couvert. Je n'ai que quelques petits renseignements à vous demander. D'abord, quel âge avez- vous?
Destourville crut avoir mal entendu. Il mit la main à son oreille.
— Je vous demande, dit le jeune homme sur un ton plus haut, si vous avez quatre-vingtdeux ou quatre-vingt-trois ans. On pariait devant moi pour quatre-vingt-trois.
— J'en ai soixante- dix-huit, murmura Destourville en rougissant, mais je ne vois pas l'intérêt...
— C'est juste. Vous ne me connaissez pas. Voici ma carte.
Et le jeune homme tendit au vieillard une carte ainsi disposée :
OCTAVE FLECHINOT
(ariel) Rédacteur au PARIS-CASCADE
Destourville jeta les yeux sur la carte.
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— Ah! très bien, fit-il, vous êtes journaliste?... Je comprends.
Mais, à la vérité, il ne comprenait pas du tout. Pourquoi ce jeune homme tenait-il àsavoir son âge?
— J'ai l'intention de vous consacrer ma a soirée », dit Fléchinot.
Destourville le regarda avec stupeur.
— Votre soirée?
— Oui, reprit le journaliste, je parlerai de vous. Il faut donc que vous me donniez des détails... des anecdotes, surtout. Vous devez en avoir de drôles !
— Sur quoi?
— Sur n'importe quoi. Parlez-moi de votre jeune temps... Vous avez été très lié avec mademoiselle Mars, me dit-on?
Le vieillard balbutia :
— Mais, monsieur...
— Oh! fit le jeune homme en riant, il n'y a plus d'indiscrétion maintenant! Je ne vous demande, bien entendu, que ce que le public peut savoir...
Puis, prenant son carnet :
-- Voyons, nous disons : soixante-dix-huit ans; a connu mademoiselle Mars... Vous avez été aussi garde du corps, je crois?. ..Ah! tiens 1 a garde du corps ! » C'est un mot. Je le met-
pb SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
trai.wEt où demeurez-vous? Comment vivezvous ?...
L'auteur des Forçats de l'Honneur comprit alors ce que M. Fléchinot entendait par cette a soirée » qu'il voulait lui consacrer. C'était un de ces articles qu'un chroniqueur parisien avait mis à la mode et qui étaient devenus l'accompagnement obligé de tous les comptes rendus de théâtre. On demandait aux journalistes qui s'en chargeaient beaucoup d'esprit ou beaucoup de détails... Et Octave Fléchinot y mettait ce qu'il pouvait se procurer le plus facilement.
Destourville, ayant répondu de son mieux aux questions du jeune œ indiscrétionniste », rentra dans la salle pour écouter son troisième acte, le plus beau, suivant lui, l'acte de la scène d'amour. Si le public était toujours aussi bien disposé, l'effet allait être énorme.
Dans cet acte, Gercourt, le fils aîné du banquier infidèle, venait travailler comme maçon chez le frère de l'homme que son père avait dépouillé, et s'y rencontrait avec la fille de celui-ci, Emmeline, qui avait été son amie d'enfance, et qui, en le retrouvant sous ce nouveau costume, s'éloignait avec dédain, Gercourt la retenait par un mot suppliant, et c'est alors que commençait la grande scène d'amour.