‹ Scènes de la vie de théatreChapitre 3 sur 57 · III. — LECTURE AU FOYER · texte numérisé non relu

III. — LECTURE AU FOYER

Le foyer des artistes. — Grand divan. — Petite table recouverte d'un tapis vert et chargée d'un plateau, avec carafe, verre, sucre et eau de fleur d'oranger. — Sur la glace de la cheminée, une lettre encadrée de noir : « Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de M. Jean-Marie-Etienne Solagnol dit Florestan, artiste dramatique, décédé dans sa SS"» année, etc. »

SÉRICOURT , assis devant la petite table, lit la pièce Les autres auteurs et le directeur se tiennent derrière lui. Les artistes forment le demi-cercle. Poses diverses exprimant la lassitude.

SÉRICOURT, finissant la lecture :

... Terminons nons-nons Par de gais flons-flons Cette pièce joyeuse, Et chantons tons-tons, Répétons tons-tons.

Vive à jamais la reine des chansons!

SÉRICOURT ferme le manuscrit. — Tout le monde se lève. — Froid prolongé. — Le régisseur distribue les rôles en silence.

ÉvARisTE , bas, à Valfleury. — Quelle glacière, hein!

lO SCENES DE LA VIE DE THEATRE.

VALFLEURY. — Oui... ils sont tièdes.

sÉRicouRT. — Et puis, j'ai si mal lu!

TRÉzARD, gravemant. — Je VOUS l'avais bien dit. La pièce est trop littéraire.

BOULINGRIN. — Attendez ! Il m'est venu une idée : si au lieu d'un banquet...

Il s'éloigne avec les auteurs.

LES ARTISTES ENTRE EUX. — Est-CC aSSeZ

mauvais? — Ne m'en parle pas!... Si tu voyais mon rôle ! — A quelle heure? — Onze heures précises. — Mais c'est très loin, ce quartier-là ! — Douze lignes... Une vraie panne ! — Quel homme, ce Florestan ! — Je demeure à côté de l'église. — Et on me donne un travesti! — L'avez-vous vu dans le Neveu du bourreau? — Non! Il paraît qu'il y était très bien? — Oh! superbe! — Et hier encore, Boulingrin me disait : C'est vous qui jouez l'Octroi. — Moi, je ne pourrai pas y aller... Je répète à la Porte-Saint-Martin.

HERMANCE, blonde langoureuse, s'approche d'Évariste, avec un air navré. — Dites donc !

ÉVARISTE. — Quoi?

HERMANCE, montrant son rôle. — Voilà ce que vous me donnez ! ! !

ÉVARISTE. — Mais, ma chère...

L ENVERS D UNE REVUE

HERMANCE. — Ohîtenez... vous n'êtes pas gentil... (Elle s'éloigne.)

ÉvARiSTE. — Voyons, Hermance... écoutezmoi...

UNE JEUNE PERSONNE, accostant Trézard. —

Monsieur, vous êtes l'auteur de la pièce?

TRÉZARD. — Oui, mademoiselle, un des auteurs.

LA JEUNE PERSONNE, avec des larmes dans la voiX. — Eh bien, monsieur... pourquoi m'a-t-on retiré mon rôle?

TRÉZARD. — Quel rôle?

LA JEUNE PERSONNE. — Je faisais l'Espagne.

TRÉZARD. — Ah! oui... l'Espagne à l'Exposition de géographie... Mais elle y est toujours, l'Espagne!... Personne ne vous a retiré votre rôle.

LA JEUNE PERSONNE. — Alors, pourquoi le régisseur ne me l'a-t-il pas donné?

TRÉZARD. — Parce qu'il a supposé que vous le saviez déjà. Qu'est-ce que vous avez à faire ?

LA JEUNE PERSONNE. — Au moment où la France dit : « Qui vient là, maintenant? » je m'avance et je dis : « C'est moi, l'Espagne! »

TRÉZARD. — Voilà tout?... Eh bien, vous le savez, ce rôle !

LA JEUNE PERSONNE, suffoquant. — Ça ne fait rien, monsieur.... Je ne vois pas pourquoi on ne me donnerait pas mon cahier comme à tout le monde. '

TRÉzARD. — Votre réclamation est parfaitement juste, mademoiselle; venez avec moi.

Il la conduit près du régisseur.

Dans un coin, Séricourt est aux prises avec un vieux comédien de ses amis.

— Mais tu sais bien que je fais toujours ce que je peux pour...

— Tu appelles ça ce que tu peux?... Un rôle de vingt lignes!... c'est-à-dire que c'est une honte: m'offrircela, à moi qui ai ioxié Ruy Blas!

— Aussi, est-ce à titre de service...

— C'est cela! toujours la même chose... On ne se gêne pas avec un vieil ami de cinquante ans! c'est à lui qu'on demande des services, mais c'est aux autres qu'on donne les rôles!

— Tu sais bien que dans une revue....

— Si encore le personnage était intéressant....

— Ah! pour cela!...

— Tu vas peut-être dire que c'est un personnage intéressant? Le Dé^fcZ... J'arrive après la scène du verglas qui est une scène délicieuse...

l'envers d'une revue. i3

— Peuh!

— Oui! délicieuse!... Etdès quej'arrive... patatras ! toutes les patineuses se sauvent. Voilà ce que tu appelles un personnage intéressant?

— Mais, mon vieux Casimir...

— Non, vois-tu, laisse-moi ! laisse-moi ! ! ! Je suis las de l'ingratitude des hommes ! ! !

VALFLEURY , présentant une de ses protégées au directeur. — Voilà la petite dont je vous ai parlé pour la scène des vélocipèdes. Elle se tiendra très bien. N'est-ce pas, petite... tu n'auras pas peur?

LA PETITE. — Oh! non, monsieur... je travaille pour entrer au Conservatoire...

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