‹ Scènes de la vie des États-UnisChapitre 2 sur 8 · AG\GIA · texte numérisé non relu

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et, s'il vous faut de la musique à tout prix, songez que mon cornet à piston vaut epeore mieux que le flageolet aigu dlsaac Craig, qui fait la joie et l'orgueil des méthodistes.

— Je me rends, dit l'Anglais; mais que voulezvous faire d'une secte nouvelle? Vos recettes en vaudront-elles mieux ? .

— Vous allez au fond des choses; je suis content de vous. Sachez donc que je suis fort contrarié d'avoir afifeiire à dix ou douze congrégations et à uti pareil nombre de ministres. Je perds du temps à régler mes comptes avec chacun ; quelquefois mon commis me vole la moitié de la recette. De plus, la taxe n'est pas uniforme, et varie suivant la fortune des fidèles. Cela dérange ma comptabilité. Ajoutez que mes ministres sont des pédants, des cuistres qui se feraient fouetter pour un dollar et qui jettent du discrédit sur mon entreprise. Je voudrais chasser tous ces gens-là, les remplacer par un digne ministre de la parole de Dieu, et, comme Louis XIV en France , établir une religion unique à Oaksburg. Vous êtes jeune, vous êtes beau, vous êtes savant, vous venez de loin, vous pouvez orner vos sermons de récits merveilleux sur l'Orient et l'Occident; croyez-moi, vous aurez la vogue. Toutes les femmes voudront vous entendre, et chacune traîne au moins un homme à sa suite. Nous trouverons, vous et moi, de grands avantages dans ces conversions. Mes frais

de perception seront diminués; je n'aurai plus affaire qu'à un gentleman^ je ruinerai mon ami Craig, et je pourrai tous donner des appointements dignes de vous et de moi.

^ Il y a des rencontres singulières, dit TAnglals. Aurais-je pu deviner ce matin que j'irais ce soir catéchiser les habitants d'Oaksburg?

— Mon cher monsieur, dit Acacia, vous devriez être encore plus étonné de vivre.

— Dieu aide ses serviteurs, dit modestement Lewis, Il vous a envoyé vers moi comme un Judas Macchabée, pour frapper les soldats d*Antiochus. 9

Chaque peuple a ses coutumes. Les Anglais citent la Bible, et nous, Molière ou Rabelais : aussi Acacia ne fùt-il pas étonné de la comparaison. « Vous mo faites trop d'honneur, dit-il en. souriant; je suis moins Macchabée que vous ne croyez, et trop sage pour me mêler sans raison des querelles des passants.... Depuis l'invention des revolvers, la moindre dispute finit par un feu de peloton. Faut-il, pour sauver le premier venu, s'exposer à recevoir vingt balles, et perdre un quart d'heure qui vaut peutêtre dix dollars?

— Potu'quoi donc m'avez-vous secouru?

— Que sais-je?... Vous avez crié : Allah Ahharl qui est une formule arabe. J'ai cru rencontrer un ancien camarade d'Afrique, égaré comme moi au Kentucky, et je suis accouru. Vous trouvez sans

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doute ma réponse plus sincère que polie : c'est que j*ai apiHris la sincérité en France et oublié la politesse en Amérique.

— Ëh bienl cher monsieur Acacia, après la Pro- Tidence et vous, c'est au vénérable Abulféda que je dois la vie.

— Quel est ce vénérable?

— C'est un historien arabe.

— Vous lisez l'arabe?

— Et l'hindoustani.

— Que venez-vous faire en Amérique? Ces choseslà sont mille fois mieux payées en Europe. Tout le monde ici connaît Washington» JefTerson» le prix du coton» du blé, du cochon salé, le prix et le produit d'un acre de terre. Voilà qui est utile, qui repose l'esprit, qui élève l'âine. Moi-même, moi qui vous parle, je ne suis pas sans littérature; avant d'aller en Afrique, j'ai fait de bonnes études au collège. Plus tard, j'ai lu vingt fois la théorie de l'école de bataillon et la charge en douze temps, F Art de la Charpente 4e M. Kaft, et le Manuel du Charpentier de MM. Hanus et Biston; j'ai lu le TraUé de la Me^ nuiserie du savant Roubo, et composé, quand j'étais sans ouvrage, un poème élégiaque sur les amours de la Varlope et du Vilebrequin ; mais quant à lire l'arabe et l'hindoustani, cela passe ma portée. D'où vous vient cette fantaisie?

— Ce n'est pas une fantaisie, dit Lewis, c'est une

vocation. Au sortir d'Oxford, un de mes oncles, directeur de la Compagnie des Indes, me chargea de convertir les Hindous de Bénarès, moyennant deux mille livres sterling par an. Tout en prêchant des gens qui ne m'écoutaient guère, j*étudiais avec un vieux brahmine le sms intime des védas el la haute métaphysique cachée sous les symboles du Ramayanâ et du Bhagavatà Pouranâ. Après plusieurs discussions théologiques, je voulus baptiser mon professeur; il s'échappa de mes mains. Le lendemain, comme je me promenais seul sur les bords du Gange, cinq ou six brahmines, parmi lesquels se trouvait ce malheureux, me jetèrent dans le fleuve. Sorti de là, car je suis bon nageur, je les fis tous pendre, et je partis pour Djeddah, dégoûté des brahmines, mais non pas des Arabes. Le jour de mon arrivée, je pris un dictionnaire arabe, la Vie de Mahomet y par le sage Abulféda, et je fis annoncer ma visite au grand chérif de la Mecque.

— Quelle rage de sauver son prochain!

— J'obéis au précepte du Christ : Allez et enset^ gnez les nations* Six mois après, je portai la Bible au successeur du Prophète. Il me reçut fort bien, me fit manger un mouton qu'il découpait avec ses doigts, et me demanda le prix du café et des Abyssiniennes sur le marché de Djeddah. Au dessert, il m'ouvrit son cœur, et me proposa d'embrasser l'islamisme ou d'avoir la tète coupée. Je montai à

cheval et partis au galop. Le consul anglais de Djeddah me dit : « Je^vous avais averti. Que Dieu « vous assiste! » Et il me tourna le dos.

— Quel fruit avez-vous retiré de vos voyages?

— Le plaisir de vous connaître aujourd'hui. Suivez, je vous prie, mon raisonnement. C'est le cri à' Allah Akbar! qui vous a trompé; vous avez cru sauver un ancien camarade de l'armée d'Afrique. Or comment aurais-je poussé ce cri, si je n'avais lu dans Abulféda l'histoire du vaillant Ali, qui, prenant à deux mains une porte de la ville de Khaïbar, assommait dans une seule nuit plus de quatre cents guerriers, et s'écriait à chaque tête fendue ; Allah Akbar! Dieu est vainqueur! Et comment aurais-je lu Abulféda, si je n'avais été tenté de convertir le grand chéri f de la Mecque? Voilà comme tout s'enchaîne en ce monde.

— Vous avez été plus heureux que sage, dit Acacia. Il est sept heures , et le stage nous attend. Partons. »

Et les deux nouveaux amis prirent le chemin d'Oaksburg.

QiÇApr:?

D'un thé assaisonné 49 petits eaneans de province.

La petite ville d'Oaksburg est la plus belle de toute la vallée du Kentucky et peut-être du inonde entier. Ses maisons, larges et commodes, sont faites en bois de chêne et ressemblent indifféremment à des temples grecs, à des églises byzantines, à des étables, à des églises gothiques, à des comptoirs et au palais de Windsor. Elles bordent des rues droites et profondes, dont les deux extrémités aboutissent à la forêt. Au milieu de ces rues, et dans des quartiers déjà désignés pour les constructions à venir, paissent tranquillement toutes sortes d'animaux domestiques, et surtout des vaches et des cochons. Ces derniers sont cliargés de balayer la ville et de faire disparaître les immondices. A cent pas des dernières maisons est le Kentucky, fleuve assez considérable, qui a donné son nom à l'État. Il coule au fond d'une vallée si étroite et si profonde, qu'on n'aperçoit d'en bas qu^un pan de ciel au-dessus de sa tète. Un pont

suspendu joint ses deux rives à une hauteur de trois cents pieds.

Le lingot et John Lewis mirent pied à terre devant une maison de belle apparence. La porte s'ouvrit , et un jeune mulâtre s'avança pour recevoir les ordres d'Acacia.

< Dick, tout va bien dans la maison? demanda celui-ci.

— Oui, maître.

— Pais entrer ce gentleman au parloir, et prie ta maîtresse d'y venir. Mon cher Levns, je vais vous présenter à l'une des plus belles et des plus spirituelles personnes du Kentucky, miss Julia Alvarez. Remerciez-moi d'avance, et oubliez un instant Sv^^edenborg ; elle n'aime pas les puritains.

— Si elle est loin de Dieu, dit gravement Levtris, que Dieu la ramène à lui!

— Elle n'est ni loin ni près, mon cher ami. Elle , a vingt-deux ans, elle est belle, riche, généreuse et

fort bonne catholique. Elle aime la messe, la musique, la danse; elle aime aussi son prochain, ce qui est fort rare en ce pays. Par malheur, elle a du sang noir dans les veines. Sa mère était quarteronne, esclave d'un Espagnol de la Nouvelle-Orléans, le seâor Alvarez. Ce f&cheux mélange de sang africain l'exclut à jamais de la bonne compagnie d'Oaksburg. Tel gentleman crotté, qui devrait être

heureux de baiser la semelle de ses pantoufles , la regarde avec mépris.

— Et vous avez le courage d'être son ami ? Cela est beau.

— Non. Je suis Français, et à ce titre en dehors de la loi commune. Ce qui choquerait de la part d'un Américain n'est chez moi qu'ime amusante excentricité; je passe pour un original : voilà tout.

— Est-ce que vous demeurez chez cette dame?

— Oui, je suis son associé. »

Dick rentra.

« Maître, miss Julia veut vous parler. »

Acacia sortit du parloir, et l'Anglais resta seul. Il entendit un bruit léger comme un souffle; c'était un baiser : sur la main ou sur les lèvres? Le bon Lev^ris ne put décider la question. Ce baiser fut suivi d'une conversation à voix basse qui dura quelques minutes. Enfin Acacia revint, donnant le bras à miss Julia.

Qu'elle était belle I Sa taille était fine et souple, ses épaules larges, et son sein admirable. Tout son corps, divinement modelé par la nature, avait la rondeur et la fermeté des statues de marbre. Sa figure, pleine de joie, de grâce et de gaieté, était attrayante et voluptueuse. On devinait dans ses yeux toute l'ardeur du sang d'Afrique et d'Espagne.

« Miss Alvarez, dit Acacia, je vous présente M. John Lewis, Anglais du comté de Kent, sweden-

ACACIA. ^ il

borgien de profession, et mon ami depuis vinglqualre heures.

— Vos amis seront toujours les miens, dit gracieusement Julia. Dick, faites porter du sherry. Vous arrivez d'Angleterre, monsieur î ajouta-t-elle.

— Oui, miss Alvarez, depuis un mois. Je viens prêcher l'abolition de l'esclavage au Kentucky. >

Julia rougit et se mordit les lèvres.

« Chut! dit le Français, ne parlons pas politique.

— Quelle bêtise ai-je dite? se demanda John Lewis.

— Comment connaissez-vous Acacia ? reprit Julia.

— Par hasard. Hier, sans me connaître, il m'a sauvé la vie à Louisville.

— Cher Paul ! dit la jeune fille, qui serra tendrement la main du lingot. A qui n'a-t-il pas rendu service? Sans lui, je serais aujourd'hui l'esclave de l'infâme Craig.

— Bon! interrompit le lingot ^ c'est une vieille histoire que vous raconterez plus tard, si vous avez du temps à perdre. Chère miss Alvarez, ne faites pas de moi un héros. Vous savez fort bien que je ne suis qu'un spéculateur heureux ; je place mes bonnes actions à gros intérêts. Je vous ai arrachée à ce coquin de Craig, mais je suis devenu votre associé; j'ai tiré John Lewis des mains des rowâies^ mais je vais le faire prêcher dans mon église, et doubler

mes recettes.... Mon bon swedenborgien, permettezmoi d'agir librement avec vous. Je vais faire appeler le contre-maître de ma fabrique de poudre.

— Faites, dit l'Anglais.

— Dick, va chercher Applelon. »

Le contre-mattre parut bientôt. C'était un honmae de six pieds, maigre, sec, dur, avec des yeux bruns enfoncés sous d'épais sourcils noirs.

« Appleton, dit Acacia, de quoi vous plaignezvous ici!

— De rien.

— Êtes-vous régulièrement payé?

— Je le suis.

•— Quelqu'un vous a-t-il maltraité?

— Essayez, si vous l'osez, dit insolemment le contre-maître.

— Nous verrons cela tout à l'heure. Maître Appleton, vous avez offensé gravement miss Julia Alvarez pendant mon absence.

— Je l'ai embrassée de force; elle a crié, ce mo* ricaud est venu, et je l'ai rossé pour lui apprendre à se mêler de ce qui le regarde. La belle affaire! Est-ce qu'on peut offenser une négresse? >

Julia pâlit.

« Appleton, dit le Français, je vous dois cent dollars pour vos appointements du mois. Les voici. Dick, mets-le à la porte. »

Dick s'avança d'un air résolu. Appleton tira de sa

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poche un revolver. « Si ce chien me touche, dit-il, je le tue. »

Le mulâtre recula effrayé,

< LcYi^is, dit alors Acacia, emmenez miss Alvarez, je vous prie ; nous allons rire,

— Non, s'écria Julia, je ne sortirai pas. Au nom du ciel, monsieur Lewis, empêchez ce combat. Ce misérable va l'assassiner.

— Rassurez-vous, chère Julia, dit le lingot en souriant; j'ai dompté des brutes plus enragées que celle-là. »

Et'il arma de son côté un revolver.

« Appleton, continua-t-il , écoute et comprendsmoi. Si tu tires , si tu effrayes miss Alvarez, je te brûle la cervelle. >

Appleton hésita.U connaissait et redoutait Acacia ; mais il avait honte de reculer. Le lingot s'avança hardiment, et lui arracha son revolver,

« Sors d'ici, misérable, lui dit-il, et rends grâce à la présence de miss Alvarez, qui m'empêche de te traiter comme tu le mérites. »

Appleton sortit plein de rage. Au moment de refermer la porte, il se retourna, c Et vous , dit-il, prenez garde , défenseur des nègres. Vous me retrouverez un jour. »

— Que signifie cette menace î dit John Lewis.

— Ce n'est rien , répondit Acacia. Le serpent n'oserait mordre.

— Paul, dît Julia, îl faut nous séparer; c'est moi qui vous fais tant d'ennemis. On vous tuera.

— Miss Alvarez, dit le Français, si je ne suis plus votre ami, je suis encore votre associé. A ce titre, je reste. Que dirait-on en France si un ancien soldat d'Afrique refusait sa protection à une femme î J'ai couru pendant trois ans sur les talons d'Abd-el- Kader, et je craindrais un Craig ou un Appleton ! Non, par le Dieu vivant!... Venez avec moi, Lewis.

— Où allez-vous ? dit Julia.

— Chez Jeremiah Andersen. Mon ami John est blessé, et je ne veux pa^ le confier au docteur Brown , le plus ignorant des mortels. Miss Deborah prendra soin de lui.

— Vous allez souvent chez Jeremiah Andersen, dit Julia ; miss Lucy est bien belle. »

Acacia parut mécontent. 11 serra silencieusement la main de la jeune fille et «ortit avec l'Anglais.

« Mon cher ami , dit Lewis , vous n'êtes ni le frère, ni le mari , ni l'amant de cette jeune dame t

— Non, certes. Je suis son ami, rien de plus. » Lewis soupira.

« C'est un ange du ciel, dit-il. Quel dommage qu'elle soit aveuglée par les ténèbres du papisme !

— Eh bien ! convertissez-la. »

Il y eut un moment de silence. L'Anglais reprit : « Qu'est-ce que miss Deborah Andersen ?

— C'est votre médecin.

— Vous vous moquez.

— Je ne me moque pas. Miss Deborah est aussi bon médecin et aussi gradué qu'aucun docteur des États-Unis. Ajmez-vous mieux que je vous livre à ce charlatan defirown, qui, sans avoir vu un amphithéâtre, a coupé plus de soixante jambes mexicaines onyankeesf

— Que le ciel m'en préserve ! Mais c'est un singulier médecin qu'une jeune fille.

— Ai-je dit qu'elle était jeune ? Miss Deborah n'a point d*âge. C'est la vertu en personne, la vertu avec des lunettes. Son front est rigide, ses yeux sont rigides, sa bouche et son menton sont austères ; son teint est d'un anachorète. Elle a la forme et la roideur d'une planche bien rabotée. Sa taille est droite et inflexible comme son âme, et toutes deux comme un mât de vaisseau. Son nez a la courbe et le tranchant du sabre. Si elle rêve quelque chose, c'est le martyre ; si elle chante, c'est un psaume ; si elle lit, c'est la Bible. Elle parle français , elle sait coudre , elle sait faire des confitures ; elle est jolie malgré sa maigreur. Si elle savait se taire à propos, elle serait parfaite. Entrez; vous aurez le temps de faire connaissance avec elle et avec toute la famille. »

Miss Deborah était assise et lisait Milton en com« pagnie de sa jeune sœur Lucy. A la vue d'Acacia, elle se leva, lui donna une poignée de main toute

3t ACACIA.

virile, fit une révérence à son compagnon, leur montra des chaises, et se rassit elle-même.

Elle était grande, maigre, compassée, roide, vertueuse, orgueilleuse, savante, dévote, et dévouée à ses amis. Sa mère , méthodiste fanatique , l'avait envoyée de bonne heure à New-Haven (Connccticut), chez une de ses tantes, chargée de la guider dans la pratique de toutes les vertus. Malheureusement la tante de Deborah était une vieille fille que sa laideur et son humeur acariâtre avaient réduite au célibat, et chez qui le célibat aigri tournait en fureur. Elle haïssait profondément les hommes, qui l'avaient dédaignée , et déclamait contre le mariage. Elle citait sans cesse & Deborah l'exemple de ces femmes illustres quionthonoré leur sexe par leur mépris des hommes : Jeanne d'Arc, qui délivra la France des Anglais; la grande Elisabeth, cette vestale assise sur le trône de l'Occident. On sait en France quelle passion les femmes trop émancipées ont d'émanciper les autres femmes. Cette passion n'est rien auprès de la rage qui possède quelques vieilles sous-mal^ tresses d'Angleterre et d'Amérique. La lecture assidue et l'interDrétation de la Bible, un mysticisme déréglé qui se rapproche de l'hystérie , l'eau glacée qui trouble les fonctions organiques, le thé qui aurait attristé la joie de Rabelais lui-même, le brouillard qui couvre ces contrées , les plus humides du globe, et qui enfante une sombre mélancolie, tout

contribue à créer celte classe de femmes aigres , dévotes, pédantes, prêcheuses, envieuses, mépris santés et méprisées , dont les romans austères pa« raissent un heureux et savant mélange du Cantique des Cantiques et des Lamentations de Jérémie. Élevée à cette école, Deborah apprit & citer le Lévitique'et TExode, les Proverbes de Salomon, les quatre grands et les douze petits prophètes* Elle dédaigna la musique profane, et, ne pouvant se procurer là harpe du roi David, elle méprisa l'mnocent piano. En revanche elle étudia la médecine, disséqua sans sourciller dans les amphithéâtres, et reçut son diplôme de docteur. Elle avait alors vingt* six ans. Quelques mois après, sa tante mourut en lui léguant quarante mille dollars, et Deborah retourna au Kentucky.

A l'époque où commence cette histoire, elle avait vingt-neuf ans. Depuis trois ans, elle dirigeait la maison de son frère et l'éducation de sa sœur Lucy, plus jeune qu'elle de douze ans. Lucy était l'innocence même. C'était une ravissante et blonde beauté du Nord transportée au Midi et dorée des rayons du soleil. Une grâce et une modestie enchanteresses donnaient du prix à toutes ses paroles. Elle avait l'attrait piquant des fleurs sauvages des bois ; on ne pouvait la voir sans l'aimer, et elle-même ne devait aimer qu'une fois. Un cœur si pur ne pouvait appartenir qu'à un seul homme et à Dieu. A la vue

d'Acacia, elle rougit de plaisir et lui lendit la main comme sa sœur. Le lingot^ tout hardi qu'il était avec les hommes et avec Deborah elle-même, osa à peine effleurer du bout de ses doigts cette main charmante, et s'assit en face des deux sœurs. Quand il eut présenté son nouvel ami , John Lewis raconta ^n peu de mots l'histoire de leur rencontre. Pendant ce récit, Lucy tenait se§ beaux yeux fixés sur le lingot avec un mélange d'admiration et de tendresse. Deborah s'en aperçut, et répondit avec une certaine froideur :

c II y a longtemps que nous connaissons le courage et le dévouement de M. Acacia. Le jour où il mettra le pied dans la voie du Seigneur, ce sera un gentleman accompli.

— ren accepte l'augure, dit le Français, et, pour vous* montrer ma piété, voici une Bible que je prends la liberté de vous offrir , chère miss Deborah, et qui plaidera victorieusement ma cause. Quant à vous, miss Lucy, pardonnez-moi si je vous ai jugée moins parfaite, et daignez accepter cet objet profane que je n'oserais offrir à miss Deborah. »

A ces mots , il tira de sa poche une Bible magnifique , reliée en or, et un coffret qui contenait un collier et des bracelets de perles.. Les yeux de Lucy brillèrent de plaisir à cette vue, et l'austère Deborah elle-même sentit s'adoucir ses préventions. Elle jeta

un regard de regret sur les perles destinées à sa sœur, et peut-être eût-elle souhaité pour elle-même quelque présent plus mondain : car quelle femme a jamais renoncé à être belle ? On trouve partout des bibles ; mais où trouver des perles si grosses et si blanches, si ce n*est dans la mer des Indes, au pied des sombres récifs qui entourent Ceylati î J'ai quelque honte de l'avouer, la sévère Deborah avait d'abord regardé le lingot d'un œil plus doux. Dans les premiers mois de son séjour à Oaksburg, il n'eût tenu qu'à lui d'épouser la savante puritaine ; mais il feignit de ne rien voir. Il tenait de son père cette maxime, qu'il ne faut jamais épouser une dévote et mettre Dieu entre sa femme et soi. Ajoutons que la science biblique de Deborah et son humeur impérieuse lui causaient une frayeur mortelle.

Après les premiers remercîments , il expliqua l'objet de sa visite et pria miss Deborah de se charger de la guérison de l'Anglais, ce qu'elle jBt avec une bonne grâce et un empressement dont Acacia fut surpris. Elle ajoula même que son frère, serait charmé de lui donner l'hospitalité , et qu'elle ne ferait pas à un gentleman aussi distingué et à un digne serviteUî de Dieu l'affront de l'envoyer dans un hôtel ou dans un hoàrding-house.

« Je vous remercie pQur mon ami , dit le Français ; mais John Lewis ne sera pas réduit à celte

tiécei^sité. Miss Alvarez veut bien le recevoir sous soti toît.

=^ Je le eroîs , repHt ôévéremèiil fièbôt^h; mais il ti*eét paé fcdnvenabië (jU'Un iiiiiiistfë de TÉglisë rétorthèe sbit reçu dané la ttiâiS'Oii tf Uûé papiste et tl*Unë....

" Vous kvéi raison, iïitdrrômf it brUs^ûéiîiëtit Acacia. Mfes tieboi^ali, je voua lîWe ffiofi ainî. Sofigez qu'il dbît préchfer dimatiChe ^ii^ôchaîn. »

Il se îeta pour paHtr.

* Mon frère Jéremiah Và refttr*ëf , dit timidernent Lucy. Ne voulez-Vous iJàs attèiidre lé thé ? »

Il partit èbrâûlé, lûâlâ Uûe têfleliôn secrète le décida.

i EicUséz^tiioi, dit4i, cbêre ttiiss Lucy, je t*eviëridrai deiiiâin. Aujourd'hui il faut que je règle (JUéîques affaires trop négligées pendant mon absenCë. »

L'Âtiglatîs lé reconduisît seul jusqu'à la porte. '

4 Ôuê vduiàît dire miss Anderson dé mtss Alvarez ? yy d6mâttda-t-il.

Le lingot sourit.

« Ce sorti, dit-U, deâ querellés de fêmines, compliquées de disputes thèologiques. Miss Alvarez est jCUUe, belle, catholique, et flUe de quarteronne; C'est tôtit son Crime. ^

En quelques Ihstants, l*Àtiglaiâ fut installé dans la maison, et sa blessure pansée. Jerémiah Andersôn eUtra et accueillit John Lewis comme un ami.

Jeretoiah Andferson, grand et beau fermier kentuckieti aoiit tous les tfails Mât^Ualeiit là bonté, la fôfce et la dighité, était le pltlâ jéufié de i^ix ffèresS afspèi*séë aux qUatîre coins de Tliorizon. L*un, vainqtieUf des Méxicaîtis, s'était établi sur les bords du Rio-Grande ; un autre vendait à New^York du thé qu'il allait eiiercher à Shang-Haï; un troièiètne avait ètè fusillé à MàtanZâs après Tinvaslon de Cuba et la mort de Lopë2; uti quatrième et un cinquième étaient fermtefs à quelques lieues d*Oaksburg. Le deriiîei*, Jerèftiiah, qui avait alors vingt-cinq ans, était le meilleur ami du lingot.

Quahd le thé fût servi \

« Deborah , dit AudèrsoU , Yous n'avez donc pas su retenir Acacia ?

^ Lucy l'a essayé, mon cher frère, dit un peu sèchement Deborah ; mais miss Alvarez a des charmes plus puissants.

— Au nom du ciel, reprît Anderson, ne disons de mal dé personne, si c'est possible.

-^ Jô ne calomnie personne , répliqua Deborah; miss Alvarei né feit aucun mystère de sa conduite déréglée.

-*- Ma chère sœur, dit Jeremiah, ne nous mêlons pas des affaires privées d'Acacia. Miss Alvarez le garde dans sa maison et en a fait son associé; mais â qui dôît^elle sa fortune et sa liberté, si ce n'est à lui? Vous dites qu'elle l'aime; qu'en savez-vous? Et

AGACU.

si cela est vrai, qu'a-t-elle de mieux à faire ? Elle est belle, libre et fille de couleur ; qui lui demandera compte de ses actions? Quelques sottises qu'elle fasse, aucun de nous n'est chargé de les réparer, et mon ami Paul est d*àge et de caractère à ne pas recevoir de conseils. »

Deux des assistants, John Lewis et Lucy, écoutaient Jeremiah avec une angoisse visible. Lucy pâlissait et rougissait tour à tour ; elle était tentée de pleurer, et elle retenait à grand'peine ses larmes. L'Anglais, plus maître de lui, souffrait néanmoins de cruelles tortures. Quoi ! cette admirable Jiilia ne serait qu'une femme vulgaire, la maîtresse d'un aventurier! Il résolut d'éclaircir ses doutes.

« Monsieur, dit-il à Jeremiah, quel est donc cet important service que mon ami Acacia a rendu à miss Alvarez?

*- Il ne vous en a rien dit?

— Je l'ai vu hier pour la première fois.

— C'est une plaisante histoire; mais laissez-moi d'abord vous dh-e comment je l'ai comm. Ce début vous fera comprendre la suite. Un jour, j'étais à San-Francisco, en Californie. La ville venait de brûler, et avec elle un magnifique magasin de thé , de jambon, de toiles, de liqueurs et de nouveautés, qui était tout mon bien. Je fumais tristement un cigare, lorsque je vois arriver en rade un navire chargé d'émigrants de tous les pays. Avant qu'il fùl amarre.

un homme descend dans une barque avec une hache, un marteau et une scie. C'était Acacia emportant toute sa fortime. Il était vêtu d'un vieux pantalon d'uniforme, d'une capote grise à demi usée, et coiffé d'un képi. Cet équipage , qui n'était pas celui d'uii lord, était relevé par l'air gai, intrépide et bon, que vous lui connaissez. En mettant pied à terre, il marcha sur un clou, le ramassa et le mit dans sa poche. J'avoue que ce soin ne me donna pas de lui une haute opinion. Cependant je le suivis , moitié par curiosité , moitié par désœuvrement. A cent pas de là, sur les cendres encore fumantes de la ville, on commençait à rebâtir ; il aborde un entrepreneur de bâtiments.

« As-tu de l'ouvrage pour un bon ouvrier ?

« — Ce n'est pas d'ouvriers que j'ai besoin , dit « le Yankee, c'est de clous.

« — Parbleu ! dit Acacia, tu ne pouvais pas mieux « rencontrer. J'ai tout un magasin de clous. En « voici un d'abord.

« — A quel prix?

« — Un dollar.

« — Non ; dix cents. »

•« Acacia s'éloigna en sifflant.

« Que Dieu damne tes yeux et ton âme ! jura le « Yankee. Tiens, voici le dollar. Va chercher ton « magasin- J'achète tout. r>

« Acacia court au vaisseau, achète toute la provî-

sion du charpentier pour deux dollar», payables moitié comptant, moitié le soir même. Il revend cette provision au Ycmh^ pour trois centy dollars. Sans s'arrêter, il retourne e^ rade, achète toute la ferraille disponible des autres vaisseaux et la revend le soir. Cette journée lui valut deux niille dollars, et, grâce h lui, San-Francisco, pourvu de cIôub, fut rebâti en une semaine. Je vis alors qu'il ne follait pas juger un homme sur sa mine. La nuit venue, il acheta un revolver, et alla dtner dans une taverne. Je ne sais quel secret instinct me poussait k le suivre. Je m'assis à la même table«

« Camarade, dit-il, vous êtes triste; qu'avejBrVous?

« — Une misère, répondis-je. Ce matin, mon ma- « gasin valait cinquante mille dollars. A midi, il a c brûlé. Ce soir, je n'ai rien. *

« n se mit à rire et demanda deux bouteilles de claret.

« Buvons, dit^il, cela édaircit les idées, Quelmé- « tier savez-vous î

« — Tous.

« — Bon I voilà mon affaire. On m'avait bien dit « que les Yankees ne s'embarrassaient ie rien. « Voulez-vous bâtir une maison avec moi?

« -^ Je n'ai ni argent, ni outilsi

c — L'argent , le voilà, dit-il ; quant aux outils, « prenez ma scie, je prendrai ma hache, et demain « nous irons chercher des planches. ^

AGACU« 3t

« te lendemain, il alla droit au navire qui l'avait transporté. Matelots at passagers étaient à. terre, te capitaine restait seul,

« Capitaine, dit-il, vendez-moi cette coque vide,

« — Elle est à mon armateur,

fli -^Qu'importe? Pouvez-vpus la ramener seul? « L'armateur sera bien aise de recevoir trente mille % dollars.

« ^ Elle vaut cinquante mille dollars,

•c ^ Quarante mille ou rien, dit Acam,

« wr Marché conclu. »

f En trois jours, le vaisseau fut dépecé, vendu et transporté à terre. Cette seule affaire »ous valut cent mille dollars. Acacia eut la générosité de me traiter comme un associé. Huit jours après, nous avions un magasin rempli de choses de toute espèoet Au bout d'un an, nous étions plusieurs fois millionnaires. La maison Acacia^ /enmiuh Ànd0rsm and C* était la première de la Californie. Je voulus revenir au Kentucky.

« Mon cher ami, me dit-il , je suis prêt h te don* « ner ta part, mais ne vois^tu pas qu'aîpnt deux 9i ans nous serons la première maispn de banque u des États-Unis? N'es^tu pa^ fier de panser que tu «c pourras faire la hausse ou la baisse sur tous les « marchés du monde? C'est tout ce que pouvait ft faire Napoléon après Austerlit^ et Marengo; s encore tremblait-il devant Ouvrard , lui devant

dt ACACIA.

« qui tremblait l'univers. L'argent est le levier qui « remue le monde. Tenir ce levier dans sa main, « n'est-ce pas s'élever au-dessus de l'homme et se « rapprocher de Dieu même ? »

— sacrilège impiété! s'écria Deborah.

—Acacia n'est pas impie, répondit Jeremiah ; c'est un homme, qui s'enivre des rêves de son imagination. Je l'ai vu changer vingt fois de désir, et chaque fois réaliser son désir nouveau avec une ardeur et une rapidité inconcevables. Une seule chose lui manque, la persévérance ; mais c'est là , dit-on , ce qu'il ^t impossible de trouver parmi les naturels du pays qui est entre la Loire et les Pyrénées. Nous en fîmes bientôt la triste expérience. Non content de notre commerce ordinaire, il entreprit le transport des Chinois en Californie. Des cinq navires qu'il * expédia, l'un fit naufrage près de Whampoa ; le second et le troisième furent brûlés par les Chinois révoltés; le quatrième échoua sur un récif, près des lies Sandvs^ich, et ne put être relevé; enfin le cinquième arriva à bon port, et nous apporta le choléra. De l'équipage, il ne restait que le cuisinier , le mousse et deux matelots ; des passagers , rien que trois cent cinquante cadavres qu'on n'avait pas pu jeter à la mer. Le navire fut brûlé dans la rade. Un mois après, notre correspondant de New- York et celui de Stockton firent faillite. Le premier nous offrit cinq pour cent payables en trois ans, et l'autre

ses complinienls de condoléance. Acacia ne fit qu'en rire.

« Mon bon Jeremiah , me dit-il , je vois bien que « le monde restera sur sa base. Le levier qui devait « le soulever nous manque. Tout payé, il nous « reste à peine cent mille dollars. Pais ce que tu « voudras. Pour moi, je vais revoir Brives. Décidé- «« ment la banque est une occupation indigne d'un n homme de ma race, et bonne tout au plus pour •« des Yankees. Je vais vivre en paix à l'ombrage de « ma vigne et de mon figuier. »

« Quelque chose que je pusse lui dire, il n'en voulut pas démordre, et me parla si éloquemment du plaisir de revoir ses fayers, que je le suivis jusqu'à la Nouvelle-Orléans. C'est là que nous vîmes pour la première fois miss Julia Alvarez. Sous le vestibule de l'hôtel Saint-Charles , une affiche gigantesque annonçait la mise à l'encan des esclaves d'un citoyen delà Louisiane, M. Sherman, qui venait de mourir. L'héritier était un habitant du Massachusetts, nommé Isaâc Craig....

— L'ennemi d'Acacia ? dit l'Anglais.

— Précisément. Lé bruit courait qu'une de§ esclaves qu'on allait vendre, miss Julia Alvarez, célèbre à New-Orléans par sa beauté et sa grâce, avait été la maîtresse du défunt, et qu'avant de mourir il lui avait rendu la liberté et légué toute sa fortune. Malheureusement le prétendu testament ne se re*

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trouva pas, et miss Alvarez devait être vendue comme les autres. Nous courûmes au marché, et nous vîmes miss Jdia. Je ne vous ferai pas son portrait, vous la connaissez. Elle était ce jour^]^ d'une beauté sou* veraine. Ses beaux yeux remplis de larmes et ses cheveux dénoués sur ses épaules nues attiraient tous les regards. Jamais plus éblouissante et plus mélancolique jeune fille ne montra son cou blanc et rond dans un marché d'esclaves. Acacia, qui sait le grec, à ce qu'il dit, prétend qu'elle ressemblait à la belle Polyxène , qu'on sacrifia sur le tombeau d'Achille. Ce sont façons de parler de Brives-la-Gaillarde. Pour moi , qui ai le cœur assez dur, j'en offris cinq mille dollars. C'était une mauvaise afiDûre, mais je m'y résignais. Du premier mot Acacia en offrit dix mille, et emmena son esclave.

•^ Hélas I dit Deborah , les vices de l'hoinme lui coûtent toujours plus cher que ses vertus.

— Chèi*ésœur, dit Jeremiah, modèle de sagesse et de piété , votre remarque est très-mal fondée. Pi^ul traita miss Alvarez avec autant de respect que si c'eût été l'impératrice de la Chine. Il lui rendit la liberté sur-le-champ» Ce n'est pas un puritain, m/iis c'est un homme de cœur. Je ne sais pas s'il aime miss Alvarez, mais je suis sûr qu'il ne l'a point dit avant d'être sûr qu'elle l'aimait Uamour ne s'achète ni ne se vend; il se donne. D'ailleurs miss Alvarez n'est pas une femme ordinaire.

ACÀCIl. 35

^ An moins, dit John Lewis, M. Acacia devait-il épQiisar mias Alvarez, Le mariage e3t le fondement def; sociétés.

^ Cela était bon au temps des patriarches , dit amèrement Deborah* Les hommes d'aujourd'hui ont changé toqt cela. Us se sont arrogé sur les femmes un pouvoir souverain. St de quel droit nous imposent-ils leurs lois? Ils sont plus robustes, je l'avoue ; mais cet avantogâ leur est commun avec une foule d'animaux* Sont^ils plus justes^ meilleursi plus pieux, plus intelligents, plus beau^? Guxmémes, ils n'oseraient le prétendre.

^ Ma chère sœur, reprit Jeremiabt permettezmoi de revenir ^ Thi^toire de miss Alvarez, Toute la Louisiane fut surprise de la conduite d'Acacia, On admira ce Californien qui dépens^ dix mille dollars pour mettre une fenune en liberté* Si l'on avait su que c'était le cinquième de sa fortune, on se serait moqué de lui. Franchement, cette action n'avait P«^s le ^ew commun, comme la plupart des belles actions; mais, voyez le bawd, elle a refait la fortune de mon ami Paul. Le lendemain , conmie il réfléchissait awx moyens de faire vivre miss Alvarez, car les jolies femmes, les chevaux de race et les palais de rois sont des objets de luxe dont l'entretien co^kte fort cher, un petit homme k la figure de fouine entra dans sa chambre, et lui tint à peu près le discours suivant i «; Mon cher monr

€ sieur, vous êtes fort riche , c'est-à-dire honnête « homme; de mon côté, je suis avocat, gueux et « mal payé, c'est-à-dire à la discrétion de celui qui c me paye. Je crois que vous me saurez gré de vous « apprendre que miss Alvarez est une riche héri- « tière. — Je le sais, répondit Acacia ; mais où est «le testament? — Monsieur, continua l'avocat, «M. Sherman (que Dieu ait son âme!), en son « temps galant homme et bon vivant, a laissé une « fortune nette et liquide de deux cent quatre-vingt n mille dollars, et quatre-vingts esclaves noirs ou « mulâtres à qui il rend la liberté en payant leur « passage pour Libéria. L'unique légataire est miss « Alvarez. Le jour de la mort de M. Sherman, Isaac « Craig, son neveu, a brûlé le testament. — C'est « un coquin, dit Paul ; mais que puis-je faire à cela? « — Monsieur, dit l'avocat, nous sommes sans té- « moins, je vais vous parler avec franchise. Quel- 9 ques mois avant sa mort, M. Sherman m'a confié « un double de ce testament, qui est écrit et signé « de sa main comme l'original. — Et vous me l'ap- « portez ! comment vous appelez-vous ? — Mac- « Krabbe. —Eh bien! maître Mac-Krabbe, vous êtes « un digne homme; touchez là. Où est le testament? « -*• Un instant, monsieur. Je vous donne la préfé- « rence, rien de plus. Isaac Craig, à qui je l'ai mon- « tré , m'en offre dix mille dollars. Certes je serais « honteux de dépouiller miss Alvarez, mais j'ai

« quatre enfants à nourrir, les vivres sont chers , •t les logements hors de prix ; j'ai acheté une petite « plantation où je veux finir mes jours en hoimète , « homme; tout cela mérite considération. — Au M fait! dit Paul. — Le fait, le voici : donnez-moi « vingt mille dollars, ou je porte le testament à c Craig. — Maître Mac-Krabbe, dit Paul, vous êtes « un coquin. — Monsieur, je cherche à vivrp. Les « temps sont durs. Au reste, appelez-moi coquin, « mécréant, scélérat, attomey^ même si cela vous « soulage, j'y suis habitué; mais décidez-vous avant « dix minutes. Mon dîner m'attend, et, suivant la c belle parole d*un de vos sages :

a Un dîner réchauffé ne valut jamais rien. »

« Acacia donna fes vingt mille dollarfi4CJet reçut en échange le testament. « Pourrai-je avec cela faire t pendre maître €raig? demanda t-il. — Non, moti- « sieur, répondit Mac-Krabbe, mais vous le ferez c mourir de rage. »

c Graig voulut contester la validité du testament , et perdit son procès. Miss Alvarez, devenue riche, fit racheter les esclaves de M. Sherman, et leur donna mille dollars par tète avec la Tiberté ; mais aucun n'a voulu accepter la liberté, ni quitter sa maîtresse.

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