‹ Scènes de la vie difficileChapitre 9 sur 12 · VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

VIE PARISIENNE

« Comment cTAntrague peut-il mener un train pareil? Ça ne peut finir que par une catastrophe. )) Sigismond faisait cette réflexion provinciale en voyant son ami donner dix louis de pourboire au maître d'hôtel qui avait apporté l'addition pendant que les convives descendaient l'escalier du Café Anglais. Le problème de cette existence lui semblait d'autant plus insoluble que la délicatesse de d'Antrague était au-dessus de tout soupçon, quoiqu'il vécût dans un monde où l'indulgence n'a d'autre borne que le sourire. Il avait eu des liaisons avec des courtisanes fameuses, avec des actrices pourvues d'amis riches sans qu'une insinuation l'eût effleuré. « De ce côté, il est irréprochable », aimait à penser Sigismond. (( Où donc, se disait-il, en continuant son raisonnement bourgeois, trouve-t-il toujours de l'argent? Je sais par expérience personnelle que les usu-

riers ne sont pas inépuisables et qu'on ne gagne pas au baccara éternellement. Et d'Antrague mène cette vie au grand jour depuis dix ans, avec une insouciance magnifique! »

L'erreur de Sigismond était précisément de croire qu'il avait la pratique profonde de la vie parisienne, tandis qu'il ne faisait que se mouvoir agilement à la surface. D'Antrague, au contraire, la possédait d'instinct, du moins telle qu'elle tourbillonnait à cette époque dans le cadre étroit d'une tradition qui persistait. Le cadre devait être brisé bientôt; la tradition allait avoir ses rites bafoués, mais l'ensemble tenait encore. Toutes les parties en étaient reliées par des conventions particulières analogues à celles du duel ou du jeu et qui ne valaient que sur le boulevard, comme la morale du duel ne dépasse pas le terrain. Tant que les gens observaient certaines règles de camaraderie, leurs moyens d'existence n'étaient pas l'objet d'une curiosité excessive. Le débinage était mieux vu que la calomnie. La probité avait plus besoin d'être élégante que stricte. On se plaisait à confondre l'honneur avec la bravoure. Les questions d'argent surtout subissaient dans ce milieu une réfraction. Elles ne présentaient pas leur angle aigu et dur aux initiés, qui jouissaient d'un traitement de faveur.

Ces phénomènes sont parfaitement inexplicables si on les regarde du dehors, ce qui était le cas de Sigismond lorsque parfois, Barjol et lui causaient de l'existence scabreuse de leur ami :

— Ce qu'il y a de stupéfiant, c'est que d'Antrague, qui est revenu du Tonkin il y a dix ans avec quelques billets de mille qu'il a mangés tout de suite, n'a jamais eu, à proprement parler, d'ennuis d'argent, ce qui a été notre plaie à tous.

— Et ce qui n'a pas cessé de l'être, observa Barjol.

— Comme tu dis!... Eh bien! d'Antrague passe, le sourire aux lèvres, à travers des difficultés où nous avons laissé, toi et moi, le meilleur de notre temps et tout le fruit de notre travail... Il doit cinq ou six cent mille francs à des usuriers qui le traitent avec respect, et il a un jour, devant moi, emprunté cinq cents louis à son chemisier qui venait lui présenter sa note... D'Antrague a des créanciers, mais on dirait qu'il n'a pas de dettes... Tu vas me répondre que ça ne peut pas durer éternellement et qu'un de ces matins ce malheureux se trouvera dans une situation tragique...

— Ce n'est pas certain, reprit Barjol... Mon cher, il y a deux faces de l'argent, une médiocre et triste qui est celle que nous avons connue, et une épanouie et brillante que nous ignorons... Je n'ai jamais trouvé très gai de courir après cent sous pour dîner le soir, ni après cent francs pour payer mon terme... et si ça ne m'a pas laissé trop d'amertume, c'est que je m'arrangeais mieux avec moi-même qu'avec les autres... Mais il est probable que j'aurais eu plus d'élan et de bonne humeur s'il m'avait fallu un million pour la fin du mois, comme les gens au milieu desquels vit

Gonzague par exemple. De notre temps, la fantaisie de l'argent et peut-être sa poésie se sont réfugiées à cette hauteur. Demander un louis à des gens qui roulent sur l'or, c'est de la mendicité; leur demander cent mille francs, c'est une affaire que l'on traite d'égal à égal... D'Antrague est maintenant l'associé de ses fournisseurs et de tous les usuriers de Paris... Nous, nous étions leurs adversaires parce que nous leur devions de trop petites sommes...' Ne pas les leur rendre, ça avait l'air d'une injure, «tandis que, si d'Antrague ne les payait pas, ils seraient ruinés... En matière d'argent, il faut donc atteindre un niveau supérieur pour être à l'abri des coups; la zone dangereuse est en bas... Aujourd'hui, c'est le bohème qui est préoccupé, et c'est le financier qui est insouciant.

Ces considérations, qui avaient d'Antrague pour point de départ, ne s'appliquaient pas exactement à lui. Sa personnalité était en effet plus étendue et plus diverse que Barjol ne se la figurait. Sans instruction que la plus élémentaire, très décidé à ne jamais rien apprendre et lisant à peine un journal de sport de temps en temps, il aurait pu n'être qu'un représentant achevé de la vanité parisienne. Ce qui le sauvait et le faisait dépasser cette médiocrité, c'étaient certains traits de caractère, une aptitude à la méditation, un goût bizarre de la solitude qui le prenait tout à coup au milieu d'une période d'amour ou de plaisir. Il donnait à peine un prétexte à sa maîtresse et à

ses amis de ce départ inopiné. On eût dit qu'une nausée subite le forçait à quitter Paris. Il s'échappait et allait vivre quinze jours tout seul dans quelque auberge de Bretagne ou de Sologne. Du jour au lendemain, il se transformait en un être très doux qui allait pêcher à la ligne et faisait, en fumant sa pipe, de longues promenades à pied dans la campagne. Il parlait le moins possible aux gens du pays et ne répondait pas aux sourires des filles qui venaient parfois le frôler.

Au bout de quelques heures, le souvenir de Paris s'effaçait en lui. Le décor de sa vie habituelle ne lui apparaissait plus que dans le lointain non de l'espace, mais du temps, comme si des choses faites de la veille participaient au recul des années. Un déplacement de quelques lieues lui était un changement d'âge. Tantôt il s'y rajeunissait, se mettant à courir les bois comme dans son enfance, suivant du regard le vol d'un oiseau ou guettant un bruit dans la futaie; tantôt, au contraire, des images troubles et inquiétantes d'avenir lui traversaient l'esprit. Alors, en rentrant le soir dîner à l'auberge, il se sentait lourd et fatigué; il songeait qu'il allait avoir quarantecinq ans, et des ébauches de pensées l'inclinaient à la tristesse. A ce tournant, le besoin de Paris, l'appétit du jeu et des femmes le saisissaient de nouveau, et il revenait alors, le regard plus clair et plus excité, débarrassé d'une gêne mystérieuse, jusqu'à la prochaine crise de cette mélancolie spéciale que ses amis avaient remarquée. Elle était

cbez d'Antrague, dans l'absurdité de sa vie, de l'intelligence qui avait survécu.

C'est dans une de ces dispositions qu'à Trouville, une saison, il rencontra le baron d'Houelle, son cousin et camarade d'enfance. Depuis bien des années, il n'avait revu un membre quelconque de sa famille, dispersée en Franche-Comté et qui ne se composait plus que de parents au quatre ou cinquième degré. Il eut du plaisir, un soir au casino, à voir s'avancer vers lui, la main tendue, ce gentilhomme campagnard épais et correct dans son smoking. Il ne l'avait pas reconnu immédiatement, avec sa barbe grisonnante et sa peau rugueuse.

— Mais oui, je le vois bien que tu ne m'as pas reconnu... Ça ne me fâche pas... J'ai rudement changé!... Pas toi, par exemple, c'est merveilleux!... Et comment vas-tu, si c'est la peine de te demander ça?

Et sans attendre la réponse, il reprit :

— Je suis arrivé ce matin et j'ai déjà passé à ton' hôtel. Car je n'ai eu qu'à prononcer ton nom, bien entendu... Et je pensais bien qu'en août tu étais à Trouville!... Ah! que je suis content!

D'Antrague regardait avec sympathie cet homme de son âge, vieilli et turbulent, qui, par un simple tutoiement, lui remuait la mémoire. Et ce ne fut pas machinalement et par politesse, mais d'un ton cordial qu'il s'informa de la santé de Mme d'Houelle, sa cousine, qu'il ne connaissait pas.

— Je ne l'ai pas emmenée, parce qu'elle est avec les enfants à Luchon, pour six semaines... Elle ne rentrera que vers la fin de septembre, et, en attendant, je me paye, avec sa permission, une huitaine à Trouville, où je n'avais pas mis les pieds depuis notre procès à Rouen, tu te rappelles? quand mon père vivait encore... Ce n'est pas d'hier... A sa mort, je me suis retiré dans le pays et je n'en ai guère bougé... Et toi, tu n'y viens plus?

— Jamais, dit d'Antrague.

Il était surpris de n'être pas importuné par ce bavardage qui lui apportait des renseignements sans intérêt sur des êtres dont, un quart d'heure avant, il ne soupçonnait pas l'existence. Il souriait, ce qui engagea le baron d'Houelle à continuer. Celui-ci, prenant d'Antrague par le bras et se promenant avec lui à travers les salles du casino, se lança dans une récapitulation de l'état actuel de leur famille et dans une description de la vie de société en Franche-Comté.

— Nous parlons quelquefois de toi, en lisant ton nom dans les journaux mondains... Eh! eh! tu as pris le bon côté de l'existence... Mais je ne me plains pas... à part de petites périodes d'ennui...

Ils ne se quittèrent pas de la soirée, soupèrent ensemble. Le baron d'Houelle, une fois la couche provinciale franchie, était un homme très fin, beaucoup plus fin que d'Antrague. Il ne tarda pas à distinguer, à quelques paroles, à des con-

fidences habilement provoquées par des questions insidieuses, la véritable situation de son cousin, et ce que son luxe apparent avait de précaire. Mais cette découverte ne le refroidit pas, tant il était séduit par l'élégance et la réputation de d'Antrague. Il se sentait à la fois supérieur et inférieur à ce Parisien renommé, lui simple campagnard déshabitué de la ville. Il en éprouva une satisfaction d'amour-propre qui lui fit souhaiter d'entretenir désormais des relations avec son cousin, pour lequel, d'ailleurs, il avait eu jadis une vive amitié.

— Tu ne joues pas? lui demanda-t-il négligemment en passant près d'une table de baccara.

— Ma foi non! dit d'Antrague, j'ai trop perdu ces jours-ci, je n'ai plus le sou.

— Mais ne te gênes pas, si tu te sens en veine, reprit le baron d'Houelle en faisant le geste de saisir son portefeuille.

— Tu plaisantes?... Je t'en prie!...

Le ton ne permettait pas d'insister. Le baron fut touché de ce refus. Une bouteille de Champagne compléta sa confiance. Son cousin lui apparaissait décidément comme un homme plein de délicatesse, ayant conservé le sentiment de la famille et qu'on pouvait parfaitement ramener dans la bonne voie.

— Mon cher, dit-il à d'Antrague, en le reconduisant à l'hôtel à cinq heures du matin, tu ne sais pas la question qui m'a brûlé les lèvres toute la soirée, en t' écoutant et en t'observant?

— Va!

— Est-ce que tu ne commences pas à être un peu dégoûté de cette vie de boulevard qui nous paraît, à nous provinciaux, si séduisante?

— C'est assez bizarre, reprit d'Antrague... Il y a des moments, en effet, où je partirais volontiers pour le centre de l'Afrique, me battre contre des nègres, sans prévenir personne et sans regarder derrière moi... et d'autres où je me persuade que je suis cloué à Paris, comme notre cousin Salcède, qui est mort l'année dernière d'apoplexie dans un cabinet particulier... Tu l'as appris ?

— Parfaitement, dit le baron... Alors, écoute, je vais te faire une proposition. Au lieu du centre de l'Afrique, je t'offre un gentil séjour, chez moi, dans la maison que tu te rappelles peut-être vaguement car tu y es venu jadis... Nous serons tête à tête tous les deux et tu ne seras pas embêté par les gamins. Acceptes-tu?

D'Antrague n'eut pas une seconde d'hésitation. Il tendit la main à son cousin.

— Avec grand plaisir... Et le plus tôt sera le mieux, reprit-il en riant.

— Donne-moi encore quarante-huit heures de Trouville, et je suis à toi, fit le baron d'Houelle ravi.

L'habitation du baron, vieux château assez bien restauré, donnait sur la vallée du Doubs. Elle s'adossait d'un côté à un bois de pins et de chênes. Le bourg se trouvait à une demi-lieue

environ et non loin de la maison natale de d'Antrague, qui, le matin, en ouvrant la fenêtre, reconnut un paysage familier, aux masses sombres mieux signalées encore par la rivière qui scintillait. Il eut l'impression d'une liberté complète devant un horizon qui lui appartenait par le souvenir. D'Houelle, enchanté de sa compagnie, l'avait débarrassé de toute obligation pour les heures des repas et la promenade, le coucher et le lever. Mais d'Antrague se plia tout de suite, de bonne grâce, à la discipline de la campagne. Bientôt même, il goûta un repos singulier à se soumettre à des habitudes qui n'étaient pas les siennes. Son cousin lui trouva le plus heureux caractère et une charmante simplicité de mœurs. Il apprécia surtout que d'Antrague n'eût point arboré une tenue de villégiature champêtre à la mode de Paris, de grandes bottes, des chemises de soie, des vêtements spéciaux serrés à la taille. Il se contentait de vestons, de vieux souliers et d'un chapeau de paille.

. — Et puis, sois tranquille, lui dit le baron, je ne projette pas sournoisement de te présenter à mes voisins. Tu n'es pas ici pour t'exhiber, mais pour te détendre les nerfs.

Cette expression vulgaire traduisait assez exactement la satisfaction obscure qu'éprouvait d'Antrague. Après un hiver enragé de jeu et de noctambulisme, il avait d'abord subi cette courbatu 'e générale qui est, chez les êtres surmenés par le travail ou par le plaisir, une réaction du repos.

Mais, au bout d'une semaine de séjour, il avait déjà pris le train confortable et lent de l'existence au château d'Houelle. Il s'y réglait tout naturellement, accompagnant son cousin dans les fermes qui dépendaient du domaine, jetant l'épervier dans les eaux claires du Doubs, se couchant à dix heures du soir. Il était debout au lever du soleil, ce qui lui arrivait aussi, à Paris, en sortant des tripots, lorsqu'il hélait une voiture de cercle pour rentrer chez lui; mais ici il guettait la lumière grandissante au lieu de la fuir. Cette sensation lui apportait chaque matin un élément d'équilibre.

Quand la baronne d'Houelle revint de Luchon avec les enfants, elle trouva un d'Antrague qui avait laissé pousser sa barbe et ne ressemblait guère aux portraits aperçus dans des journaux de sports et de modes.

— Mon cousin, lui dit-elle en lui tendant le front, vous m'auriez fait beaucoup de peine en ne restant pas jusqu'à mon arrivée, car j'avais très envie de vous connaître.

Elle était la cordialité même, petite, boulotte, mais parlant d'une voix si distinguée que toute sa physionomie en devenait attrayante. D'Antrague l'embrassa sur les deux joues, comme s'il en avait l'habitude depuis longtemps.

— Vous n'allez pas nous quitter tout de suite, j'espère, sous prétexte que mon mari n'est plus seul?

— Tu devrais faire l'ouverture avec moi, ajouta le baron, et passer le mois d'octobre ici...

— Nous le déciderons demain, dit Mme d'Houelle.

Au déjeuner, si d'Antrague avait été capable de s'observer, il eût été stupéfait de se trouver parfaitement à l'aise entre une provinciale et des gamins bruyants.

— Mon mari m'a mis au courant de vos moeurs... Je ne les dérangerai pas, et je ne donnerai aucun dîner en votre honneur pendant tout le temps que vous demeurerez ici, je m'y engage.

— Comme ça, je vais insister pour qu'il reste, dit le baron.

D'Antrague protesta qu'il n'était point aussi sauvage que son cousin le prétendait.

— Mais tout de même, demanda Mme d'Houelle, en riant, ça ne vous amuserait pas d'être présenté à quelques dames de mes amies?...

— Pardon!... Au contraire, répondit d'Antrague avec bonne humeur.

— Tu vas tout gâter, dit le baron à sa femme.

— Ne crains rien. Cependant, comme notre cousin ne fait pas d'opposition formelle, je solliciterai une petite faveur pour Valentine, ajoutât-elle en se tournant vers son mari.

— S'il ne s'agit que de celle-là, je m'y associe, dit le baron à d'Antrague. C'est une amie tout à fait intime, elle a été en pension avec ma femme, et il est impossible d'être plus effacée et plus discrète qu'elle... Elle ne t'étourdira pas... Tu peux risquer le dîner...

— Tu plaisantes?... J'en serai tout à fait heureux...

Mme cTHouelle ajouta quelques détails.

— Valentine est une demoiselle de Brucourt, sœur des grands maîtres de forges. Elle avait épousé un magistrat de Besançon, M. Mercey, qui est mort il y a deux ans... Je l'aime comme une sœur et j'aurais été navrée de ne pas vous la faire connaître... Alors, je la retiendrai demain a dîner, si ça vous va...

— Je crois bien, dit d'Antrague.

— Je l'ai prévenue de mon retour et j'attends sa visite.

(( Effacée et discrète », disait la baronne d'un jugement un peu superficiel. Pour un observateur même aussi médiocre que d'Antrague, Mme Mercey avait des traits plus saillants. De l'âge de la baronne d'Houelle, à qui il était impossible de donner moins de trente-huit à trente-neuf ans, elle paraissait, à côté de son amie, une très jeune femme à cause de la taille mince et de la fraîcheur du visage. Elle s'habillait sans coquetterie, et un chapeau trop bas absorbait ses cheveux châtains. Mais, dès qu'elle les dégageait, toute la physionomie prenait de la finesse et un charmant relief. Ce fut l'unique remarque que d'Antrague fit sur elle en se mettant à table.

Elle ne s'en fit aucune sur lui, bien que Mme d'Houelle le lui eût annoncé comme un homme extrêmement séduisant et un Parisien renommé pour ses bonnes fortunes.

— Si ce n'était pas toi, je ne risquerais pas cette aventure.

— Laquelle, mon Dieu?

— De mettre une amie en présence de d'Antrague.

Valentine haussa gentiment les épaules comme si de pareilles questions ne se posaient pas pour elle.

— Oui, je sais bien, reprit la baronne en souriant... C'est pourquoi je n'ai pas hésité à te montrer ce personnage.

Après le dîner, dans un coin du salon, elle lui demanda :

— Eh bien! comment le trouves-tu?

— Très simple, répondit Valentine, et sans l'ombre de fatuité, il me semble...

Et elle accepta de revenir le dimanche suivant. Elle habitait l'été une villa à peu de distance du château d'Houelle. L'hiver, elle ne quittait pas Besançon. Son veuvage la laissait confinée dans la vie provinciale la plus rigoureuse, et comme sa fille était mariée à un fonctionnaire colonial, elle avait proposé à une de ses tantes de venir demeurer avec elle, afin d'éviter l'isolement et la médisance. La médisance surtout lui inspirait une véritable terreur. Elle la redoutait de la part de ses belles-sœurs, qui ne lui pardonnaient pas de s'être mariée hors de la grande industrie et d'avoir quitté une société qu'elles dominaient par leur fortune. Valentine maintenant se sentait guettée par elles, surveillée dans ses relations et dans ses démarches.

Lorsque ses frères l'invitaient et qu'elle n'osait pas refuser, elle subissait des interrogatoires sournois qui la blessaient. Une fois qu'elle songea à se soustraire à cette tyrannie et voulut vendre sa maison de Besançon, elle fut menacée d'une rupture avec la famille et recula devant le scandale. Dès lors, elle cessa toute résistance et s'exerça à la résignation, tâchant de briser en elle ses derniers élans de femme. Elle lisait, s'appliquait à des devoirs religieux; toutes ses distractions consistaient en des visites chez son amie la baronne d'Houelle. Là seulement, elle retrouvait un peu de naturel et de légèreté. Le dimanche qui suivit le dîner avec d'Antrague, elle passa toute la journée au château, ainsi qu'elle le faisait d'ailleurs de temps en temps. La baronne décida un dîner d'adieu pour le départ de son hôte, qui devait avoir lieu huit jours après.

Le lendemain, d'Houelle, au cours d'une, promenade dans les bois avant déjeuner, eut une longue conversation avec d'Antrague.

— Tu t'en vas, c'est entendu, lui dit-il; je n'essayerai pas de te retenir malgré l'envie que j'en aurais, car il m'est venu beaucoup d'amitié pour toi et tu es le plus agréable compagnon du monde...

— Ma foi! répondit d'Antrague, je t'en offre autant... Tu ne t'imagines pas la joie que j'ai eue de vivre ces quelques semaines auprès de vous deux, et tu me reverras l'année prochaine si tu veux bien m'offrir l'hospitalité.

Ils marchaient sur le sable d'une petite allée mal entretenue, et d'Antrague abattait à coups de canne les branches d'arbuste à la hauteur de son visage.

— Je t'avoue, continua-t-il, que j'ai rarement mieux goûté l'éloignement de Paris... Il y a ici un air d'indépendance, une odeur de liberté... C'est peut-être que je suis dans mon pays natal... Ce séjour, en tout cas, sera un de mes meilleurs souvenirs...

— Il ne tient qu'à toi de le prolonger, mais ce n'est pas là que je veux en venir... Ecoute-moi.

Et il poursuivit, en entraînant d'Antrague sur un banc de pierre où ils s'assirent.

— Tu es un excellent garçon... et tu ne te doutes pas toi-même de la sincérité et de la franchise avec lesquelles tu t'exprimes... Ainsi, tu ne m'as fait aucune confidence et aujourd'hui je connais ta vie, comme si tu me l'avais racontée jour par jour sans rien me cacher... C'est pour ça que j'ai tant d'affection* pour toi... Alors, il m'est venu une idée que je veux te soumettre, quoiqu'elle ne soit pas tout à fait au point... Je n'en ai encore parlé à personne, pas même à ma femme... et je la jette dans ton esprit comme un coup de sonde...

— Va! va!

— Est-ce que, si les choses s'arrangeaient, car enfin, je te le répète, je vais à l'aventure et ie t'offre ce que je n'ai pas... est-ce que, si la combinaison à laquelle je suis en train de songer réussis-

sait, tu te sentirais capable d'épouser une femme dans le genre de Valentine?

D'Antrague éprouvait rarement de la surprise à entendre quoi que ce fût. Il regarda devant lui et se contenta de répondre, sans appuyer sa pensée du moindre geste :

— Ma foi, non... Quoiqu'elle soit fort aimable... Mais je la crois plus éloignée encore du mariage que moi.

— Remarque que ce n'est pas une proposition que je te fais... nous causons...

— Oui... oui, je comprends, fit d'Antrague.

— Rien ne prouve qu'elle y consentît et que j'aie même l'occasion de la pressentir à ce sujet... Mais reconnais que ce n'est pas absurde... Elle n'a pas quarante ans... tu en as quarante-six ou sept, si j'ai bonne mémoire... Elle est très riche, car elle a de gros intérêts dans les usines de Brucourt, et elle s'ennuie au delà de ce qu'il est physiquement possible à une femme de supporter, d'après mes petites observations... De ton côté, si tu n'as pas de fortune, tu as un nom très estimé dans le pays... et ce n'est pas pour te faire de compliments, tu es un cavalier superbe... Ce mariage serait donc tou» ce qu'il y a de plus normal, et je soutiens qu'en en ayant l'idée, je n'ai pas offensé le bon sens.

D'Antrague se leva :

— Sais-tu ce qui m'embête le plus dans cette histoire?

— Eh quoi?

— C'est qu'elle me force à réfléchir à ma situation... ce qui ne m'est jamais peut-être arrivé...

— Tant mieux !

— Mon pauvre d'Houelle, tu n'en as pas le moindre soupçon. Tu frémirais si tu la connaissais.

— Mais si, mais si, je m'en doute... reprit le baron avec bonhomie... Et quand même tu aurais quelques dettes, qu'est-ce que ça fait?

Cette fois-ci, d'Antrague éclata de rire :

— Non... ce serait trop long à l'expliquer... D'ailleurs, je ne saurais pas par quel bout m'y prendre...

— Qu'est-ce que tu dois, en réalité?

— Des sommes énormes, mon cher... dont je n'ai jamais fait le compte... et qui doubleraient instantanément si je faisais mine de vouloir les payer... Tout ça ne tient debout que par ma présence... parce que je joue cher, qu'on me voie partout... et que mes créanciers courent après leur argent... Avec une banque heureuse dans un tripot, j'ai six mois de répit... Et puis tous ces genslà sont convaincus que je vendrai mon nom quelque jour à une américaine, s'ils perdent patience... En épousant Mme Mercey, je la ruinerais, à moins de voler mes créanciers par un contrat de mariage.

— Eh! ce ne serait pas la première fois qu'une femme payerait les dettes de son mari, et il y a eu de plus grands scandales... Je suis enchanté de cette conversation, reprit le baron, après un instant de méditation. Laisse-moi réfléchir à mon

tour... et, la prochaine fois que tu verras Valentine, tâche de la regarder avec l'idée de l'épouser... Puis tu me diras ton dernier mot...

La baronne entra dans la plus joyeuse agitation dès que son mari lui eut communiqué son projet. Elle le jugea merveilleux, de nature à exaspérer les de Brucourt, dont elle avait horreur, et à faire en même temps le bonheur de son ami.

— Valentine, dit-elle, est une personne qu'il ne faut pas bousculer. Il m'a été impossible jusqu'ici de deviner l'impression que lui a faite d'Antrague.

D'Antrague, durant ces trois jours qui le séparaient de sa prochaine rencontre avec Mme Mercey, se montra assez sombre. Il avait en effet présenté à d'Houelle une image sommaire, mais fidèle, de sa vie emportée à toute vitesse et dont la direction lui échappait. A la distance où il était et par un bizarre dédoublement, il en apercevait l'allure vertigineuse, dans le décor lointain de Paris. Il avait une appréhension de la rejoindre, pareille à celle d'un voyageur qui tenterait de monter dans un train en marche. Le baron observait le travail qui se faisait dans l'esprit de son ami et méditait de nouvelles manœuvres. Il tenait de précieuses indications de sa femme qui venait de causer avec Mme Mercey. D'abord, aux premiers sourires, Valentine avait compris et, prenant les devants sans embarras, avait répondu :

— Ne te fais pas d'illusion, ma chérie, c'est impossible! M. d'Antrague et moi, nous nous

connaissons à peine et, à nos âges, un mariage ne s'improvise pas. C'est bon quand on est très jeune et que les parents répondent pour vous.

— Eh! nous avons le temps.

— M. d'Antrague va partir...

— Nous le retiendrons.

Ces quelques mots avaient provoqué entre les deux femmes des confidences délicates, d'où il ressortait pour la baronne que Valentine était troublée pour la première fois de sa vie.

D'Houelle, de son côté, n'eut pas une peine extrême à obtenir de d'Antrague qu'il retardât son départ jusqu'à la fin d'octobre. Dès lors, son dessein lui parut en bonne voie, et il précipita les opérations. Le visage de Valentine, le son de sa voix quand elle s'adressait à d'Antrague, dévoilaient l'approche du désir et les progrès de la fièvre.

Un soir, Mme d'Houelle embrassa son amie, toute pâle et dont les mains tremblaient entre les siennes.

— Laisse-moi faire, lui dit-elle.

Le baron, au coin du feu, dans une pièce voisine, causait à voix basse avec d'Antrague :

— Allons! murmura-t-il en lui tapant sur l'épaule, décide-toi!...

— Tu crois, demanda d'Antrague, que je peux devenir le mari de cette exquise femme, vivre avec elle dans ce pays qui m'a repris tout entier, lâcher Paris, lâcher les tripots?...

— Mon cher, il ne tient qu'à toi... et quant à

tes affaires, je me charge, avec l'aide de ma femme, de les arranger dans les conditions les plus honorables...

La porte s'ouvrit. *

— Où est Valentine? fit le baron en voyant sa femme entrer toute seule...

— Elle est partie... et elle vous attend demain, ajouta Mme d'Houelle en se retournant vers d'Antrague...

Elle reprit familièrement :

— Mon cher, cette femme vous adore, vous en ferez tout ce que vous voudrez.

L'amour, chez Valentine, se confondait avec une brusque révolte de son être entier contre sa vie passée. Car ce qu'elle n'avait jamais avoué à son amie la plus intime, c'était le prix amer de sa résignation. Elle se l'était comme taillée dans la chair. Mais son imagination ne cessait de protester contre ce sacrifice, et elle vit dans la passien qui naissait le rachat de sa personne tombée en esclavage. D'Antrague n'était pas seulement l'homme qu'elle aimait, mais l'instrument providentiel de sa délivrance. Il allait l'arracher à ses mornes habitudes, l'emporter avec lui dans des contrées de lumière et de plaisir.

Et, tandis que d'Antrague, surmené et assombri, n'envisageait dans le mariage qu'une sorte de halte amoureuse, à l'air pur et parmi les bois, elle y voyait, elle, la promesse d'une vie brillante et fougueuse. Elle était déjà prête à s'y livrer. D'heure en heure, maintenant, l'exaltation la

gagnait. Elle eût voulu adresser un défi à sa famille, qui depuis vingt ans la tenait dans le lourd servage de ses préjugés. Elle distilla devant ses belles-sœurs l'annonce de son mariage, dédaigneuse des calomnies qu'elles répandirent sur d'Antrague. Elle s'y attendait, elle les avait prévues et les reçut fièrement. Puis elle s'éloigna, le sourire aux lèvres, se jurant de ne plus franchir ce seuil.

Ainsi se préparait, entre elle et d'Antrague, et sans qu'ils en eussent conscience, un étrange malentendu. Ils étaient comme deux joueurs1 qui s'engagent dans une partie sans s'être mis d'accord sur les conventions. La cérémonie eut lieu à Paris, où les époux s'installèrent. A ce propos, d'Antrague eut la naïveté de croire que sa femme y consentait par scrupule de lui imposer tout de suite la vie provinciale. Il ne pouvait pourtant pas lui dire la vérité : (( Ma chérie, tu te trompes, j'ai Paris en horreur, parce qu'il ne peut plus m'offrir une émotion ni une débauche que j'ignore, et parce que j'allais y sombrer peutêtre quand je t'ai rencontrée sur mon chemin, par hasard. Une douce intimité sans fatigue, c'est ce qu'il me faut aujourd'hui, et c'est pour la trouver que je t'ai épousée. Laisse-moi donc vivre dans les bois et t'aimer avec ce qui me reste d'ardeur. »

Ce langage eût été pour Valentine une déception mortelle. Il finit par le comprendre et frémit de son erreur. De la provinciale qu'il avait conquise surgissait une créature vibrante, d'une eu-

riosité aiguë, que le mot seul de « vie parisienne )) emplissait d'émoi. Elle aspirait à parcourir, au bras de son mari, tout le cycle de ces fêtes fameuses dont il avait été le héros; et, pendant leur premier hiver, ce fut elle qui l'y entraîna avec une insistance passionnée. Elle était convaincue que sa surprise et ses caresses lui rendaient chère cette initiation.

— Mon cher, dit un jour d'Antrague au baron d'Houelle, elle me force à refaire mes classes.

Et il commençait à sentir un châtiment dans ces voluptés dont il était las.

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