SIGISMOND ENTRE DANS LA POLITIQUE
On n'avait pas de nouvelles de Sigismond depuis deux ou trois mois. Il était retourné dans son pays, une petite ville de la vallée du Rhône, à la limite de la Provence. Son père venait d'y mourir subitement. Le jeune homme ne s'était jamais préoccupé des affaires de la famille. Il savait que sa fortune ne consistait plus qu'en une petite propriété péniblement conservée, fortement hypothéquée, et qui avait failli sombrer à diverses reprises dans une des spéculations où le père s'était lancé après avoir quitté le barreau. Sigismond ne comptait donc pas sur une somme très importante. Il supposait qu'il lui resterait de quoi vivre jusqu'à la prochaine période électorale, car il avait l'intention de se présenter dans son arrondissement contre le député actuel. Il aurait alors vingt-huit ans; ses relations politiques ne pouvaient manquer de s'étendre; sa facilité naturelle d'élocution aurait eu le temps de devenir de l'éloquence, et il se trouverait dans les meilleures conditions pour affronter le suffrage universel.
Dans la jeunesse de l'époque, Sigismond appartenait plutôt au type audacieux, caractérisé
par la prétention de « conquérir Paris », formule qui a de moins en moins de sens. Il se reliait ainsi, mieux que Barjol et Gonzague, à une tradition. Il n'avait pas les doutes et les nuances intellectuelles de l'un, ni la possession de soi, et la concentration de Gonzague, cette faculté qui permet de ne jamais se laisser saisir tout entier par les événements, de ne leur livrer que des portions de soimême. Sigismond, au contraire, sentait en lui une puissance d'expansion qu'il eût été incapable de définir. Il ne s'y essayait même pas. Il allait naturellement là où il entendait de la discussion, du bruit, où il apercevait des gestes. Dès qu'il était seul, une pression intérieure avait l'air de le gêner, et il cherchait machinalement autour de lui une résistance, quelqu'un avec qui se mettre en contact. Son intelligence ne fonctionnait pleinement que devant témoins et dans l'improvisation. Méditer, pour lui, c'était s'enfermer dans un cachot sans air et sans lumière. Aussi, n'avait-il pas été tenté par la littérature, ni par le journalisme, et il ne regrettait pas davantage de n'avoir pu se faire inscrire au barreau, où les études préliminaires et le dossier embarrassent la parole. « Je vais fatalement à la politique! » se dit-il. Trapu, de taille moyenne, avec des moustaches trop épaisses pour son âge, un besoin physique de tout l'être de se déplacer constamment, il était toujours prêt à un plaisir, à un repas entre camarades, à la controverse, à toutes les sortes d'excitations.
Le lendemain de l'enterrement, Sigismond se rendit à l'étude de M. Bourre, l'avoué, un vieil ami de la famille et très au courant de la situation.
— Assieds-toi, mon garçon... Je vais te renseigner exactement. Ton père ne laisse que des dettes... Est-ce que tu avais des illusions sur l'héritage?
— Aucune, monsieur Bourre, répondit Sigismond simplement. Et la propriété?
— Elle est hypothéquée au delà de sa valeur et va être vendue par autorité de justice.
Sigismond demeura quelques secondes silencieux, puis demanda :
— Quel est le total de ces dettes, à peu près, monsieur Bourre?
— Même si on vend bien la propriété, ça montera encore à une trentaine de mille francs.. * Maintenant, je vais te poser une question : as-tu de quoi les payer?
Sigismond haussa les épaules :
— Mon cher monsieur Bourre, vous plaisantez... Je suis arrivé à Paris avec les deux cents francs que vous m'avez envo3'és vous-même.,. C'est toute ma fortune...
— Tâche de la conserver jusqu'à ton départ, reprit l'avoué... Car ici tu ne trouveras pas un liard, sauf les quatre sous que je te prêterai quand tu quitteras la ville, ce que je te conseille de faire le plus tôt possible...
— Tiens! pourquoi?
M. Bourre se leva. Il était boiteux et s'appuyait sur une canne. La lèvre rasée, les favoris courts, les yeux jaunes sous d'épais sourcils grisonnants, il eût été ridicule, avec sa petite taille et son gros ventre, sans l'autorité de la voix, sans un accent d'expérience et de volonté qui forçait l'attention. On n'osait jamais l'interrompre.
— Pourquoi, mon garçon? Parce que, dans l'esprit de notre province, les dettes de ton père sont les tiennes. Et maintenant qu'on t'a vu à l'enterrement, certains créanciers que je connais s'apprêtent à te réclamer leur argent et à te faire des scènes... Je t'en préviens et je te conseille de ne pas rester un jour de plus...
— Eh! s'écria Sigismond, je ne peux pourtant pas m'en aller comme un voleur! Est-ce que c'est de ma faute? Mon père était un honnête homme !
— Oui, certes, mais il avait eu le tort de lâcher sa carrière d'avocat où il avait montré du talent pour se lancer dans des spéculations où il s'est ruiné, et où il a ruiné ta pauvre mère et toi pardessus le marché... Aujourd'hui, te voilà seul et tu es moralement responsable de ses dettes, sinon légalement. Du moment que tu n'es pas en état de les payer, il vaut mieux disparaître et ne plus revenir dans le pays... Et, au fait, continua-t-il, qu'est-ce que tu fiches à Paris? Tu peux bien me le dire à moi!
Blessé des paroles du vieil avoué, dans une circonstance qui ne lui permettait pas de répon-
dre sur un ton insouciant et dégage, Sigismond murmura :
— Je ne suis pas très fixé... Mais j'ai l'intention de faire de la politique.
— De la politique, toi!
L'indignation se traduisit chez M. Bourre par de petits hoquets qui étaient sa façon de ricaner. Puis il s'assit, en posant sa canne sur le bureau. Il répéta :
— De la politique! Regarde-moi! C'est que j'en fais de la politique, moi, et je sais ce que c'est! Eh bien! mon garçon, la politique ça ne se fait pas à Paris dans les cafés et dans les tripots! Ça ne se fait même pas à la Chambre, la vraie politique! Ça se fait en province, tu entends! Tiens! tu me rappelles ton père quand il m'a dit un jour : « Je vais faire des affaires! » et tu vois où ça l'a mené!...
Sigismond voulut répondre. Il tenait assez bien les raisons pour lesquelles un jeune homme de sa condition et de son âge devait réussir en politique. Mais le vieil avoué l'arrêta :
— Tais-toi! Tu ignores le premier mot de la question! Si tu avais voulu te mêler sérieusement de politique, mon garçon, il fallait rester ici et continuer tes études de droit..." au lieu d'aller chercher fortune à Paris... et de courir les filles...
— Pardon... monsieur Bourre, pardon... je... L'avoué l'interrompit :
' — As-tu seulement une opinion?
— Je suis républicain, dit Sigismond, sans aucun accent de provocation.
Cette réponse sembla radoucir M. Bourre, qui continua :
— Tu n'as pas tort... Mais il ne faut pas te dissimuler que les réactionnaires relèvent la tête.,. Ici, dans cette sacrée petite sous-préfecture, ils font déjà un effort du diable en vue des élections prochaines... Ce sera très dur de lutter, surtout si on rétablit le scrutin de liste, comme on le prétend... Enfin! nous verrons...
Il eut un geste menaçant, puis tendit la main à Sigismond :
— Bonne chance, mon garçon, et écris-moi de temps en temps!
Comme le jeune homme s'éloignait, M. Bourre ouvrit un tiroir :
— Approche!
— Quoi, monsieur Bourre?
— Voici cent écus que tu me rendras quand tu seras ministre!
— Merci, monsieur Bourre, dit Sigismond.
Il quitta l'étude. Sur le pas de la porte, le vieil avoué lui dit :
— Ne t'inquiète pas des formalités de la succession... Tu n'as qu'à passer chez le notaire signer les papiers que j'ai préparés, et à partir tranquille... Je calmerai les créanciers avec la vente de la maison et des meubles... Ça donnera ce que ça donnera... Veux-tu encore un conseil?
— Je crois bien, monsieur Bourre...
— Va voir le fermier de ton père... Je crois qu'il y a un quartier de métayage en retard. Ton père ne l'avait pas touché. Tâche cle te le faire donner avant que les créanciers n'interviennent...
Sigismond sortit, flagellé par cette conversation. Il se dirigea vers la petite maison qu'habitait son père, logis étroit avec une seule fenêtre donnant sur une ruelle sans trottoir, pavée de cailloux inégaux. La servante lui apporta un verre d'eau, et il éprouva le besoin de se reposer. II dormit une heure dans un fauteuil. En se réveillant, il se secoua; la déception et la fatigue avaient disparu. Le plan de sa vie était renversé, il s'agissait d'en construire un autre. Pour cela, revenir immédiatement à Paris, tâcher d'approcher les hommes politiques du jour, montrer sa valeur, suggérer que dans l'avenir on aurait besoin de lui, c'était peut-être la meilleure méthode, quoique évidemment elle restât un peu vague. Rastier, depuis un an, lui promettait de le présenter à Gambetta et guettait l'occasion. Certes, Sigismond ne l'espérait plus guère, mais, en attendant, il s'était lié avec le petit Rastier, et qui sait s'il ne valait pas mieux, à son âge, connaître le petit Rastier que Gambetta? L'important pour lui était de rejoindre la jeune génération politique, de marcher avec elle, de ne pas demeurer en arrière : on doit monter avec le flot.
Les considérations l'engagèrent le lendemain à suivre le conseil de l'avoué, de façon à augmenter un peu sa petite provision d'argent. Expulsé de
sa province, Paris devenait définitivement en effet son centre d'opérations. Reviendrait-il jamais dans le pays natal? Son ambition n'y avait plus de base, après les rudes observations, et qu'il sentait justes, de M. Bourre. Dans la carriole qui le conduisait vers la ferme paternelle, à deux lieues de la ville, Sigismond aurait eu un accès de mélancolie s'il n'eût pas été distrait tout de suite par l'admiration du paysage. Ses regards d'adolescent, trop familiers avec la ceinture bleue du vaste horizon provençal et les bouquets de pins sur les collines, n'en avaient pas retenu la beauté. Car l'amour de la nature, comme la volupté, exige un raisonnement.
La carriole s'engagea dans un chemin défoncé. Sigismond reconnut les platanes sous lesquels dans son enfance, il avait joué. Il descendit, s'avança vers les bâtiments de la ferme et pénétra dans une cour où les poules picoraient. A l'abri d'un hangar, le père Fareau, le métayer, fumait sa pipe. Sa femme mettait du son dans une écuelle. La première, elle aperçut le jeune homme, joignit les mains et dit, sans qu'un étonnement parût sur sa figure grave de paysanne :
— Monsieur Sigismond, c'est un vrai plaisir de vous voir !
Seule, à la ferme, elle parlait le français aussi couramment que le patois du midi, ayant élevé plusieurs enfants de ses maîtres.
— Eh! oui, Maria, c'est moi qui viens vous embrasser, avant de partir.
Elle lui tendit ses joues, qu'entourait un bonnet. Le père Fareau, à son tour, lui prit les deux mains.
— Les enfants sont aux champs. Ils regretteront bien, monsieur Sigismond...
Les métayers étaient des êtres de soixante à soixante-cinq ans: aidés par le gendre et la fille, ils exploitaient la terre dont ils tenaient le bail du grand-père Fareau, et les deux générations avaient vu la prospérité et la ruine des propriétaires. Les vieux qui étaient là regardaient le dernier rejeton avec une tristesse qui semblait prédire à Sigismond des catastrophes. Ils hochaient la tête en silence, tandis que le jeune homme regrettait sa démarche, n'osant pas dire au père Fareau ce qui l'amenait.
Mais celui-ci, sur un signe de sa femme, s'éloigna un instant et revint bientôt avec un sac assez lourd :
— M. Bourre nous a envoyé un mot, ce matin, par la diligence, monsieur Sigismond... Voici un quartier et demi' qu'on restait devoir à votre pauvre papa...
— Merci, Fareau; merci, Maria, vous êtes bien gentils tous les deux! répondit le jeune homme.
Il voulut jeter un coup d'oeil sur les vignes^ Les vendanges étaient terminées et les arômes de septembre passaient dans l'air. Sigismond fut assiégé tout à coup par des souvenirs d'enfance, des images de sa famille assemblée devant la porte
contre la treille : sa mère, morte très jeune, une grand'mère avec ses bandeaux sur le front et de longues boucles. Il accepta quelques minutes d'attendrissement et ne craignit pas de montrer des larmes au père Fareau; puis il se hâta de quitter ces lieux qui lui envoyaient une émotion trop pesante pour lui.
Deux jours après, il dînait avec d'Antrague au cercle des Lettres et des Arts, que sur les boulevards on appelait communément « l'Artiste ». C'était le tripot le plus achalandé de Paris. Mais ce mot ne doit pas être pris en mauvaise part. Le terme de « tripot » dans cette période n'avait rien de péjoratif. Une bonhomie générale tolérait la passion du jeu, même sous une forme insolente, et toute la nuit 1' « Artiste » braquait sur les passants ses quinze fenêtres lumineuses aux rideaux entr'ouverts. Le tripot ne fermait pas; la partie de baccara se prolongeait jusqu'au grand jour et, parfois, ne s'arrêtait point, alimentée par des joueurs qu'en voyait se lever des canapés où ils s'étaient endormis de fatigue, et par d'autres qui sortaient de chez eux vers trois ou quatre heures du matin pour être plus dispos. Il ne venait à l'idée de personne de crier à la décadence des mœurs, tant les conventions parisiennes étaient solidement établies. Il y avait, d'ailleurs, dans le vice, entre gens qui le pratiquaient, comme un secret professionnel qui en empêchait les éclats scandaleux. Ces habitudes n'allaient pas évidemment sans un certain cynisme, mais qui se bornait
aux adeptes et n'avait pas gagné le public, par la vulgarisation quotidienne du journal et du spectacle. On a cité souvent le mot d'un tenancier de tripot, si caractéristique du genre d'esprit et d'inconscience de ce temps. On l'appelait pour régler un coup d'écarté, dans une partie où l'un des joueurs venait de tourner le roi par un moyen de prestidigitation.
— Flagrant délit? interroge froidement le tenancier.
— Sans erreur possible, affirme la galerie. Alors, après avoir mûrement réfléchi, le patron
rend son arrêt :
— Le coup est nul.
— Bien!
— Et monsieur perd sa donne, continua-t-il en désignant le tricheur.
L'anecdote parut le lendemain dans le Lansquenet, et on la reproduit depuis périodiquement. Elle n'est piquante que dans l'atmosphère d'une époque où le scandale demeurait le privilège des gens raffinés et n'était pas encore à la portée de toutes les bourses.
Ce tenancier se trouvait être celui de 1' « Artiste », Bridel, homme d'une cinquantaine d'années environ, grand, de l'air le plus respectable, des yeux gris extraordinairement vifs, le nez très long. Il avait, à l'ordinaire, une jovialité de bon goût, et son langage était choisi. Une longue chaîne de montre, où il portait continuellement les mains, barrait son ventre. Des anciens se le
rappelaient groom dans un café sous l'Empire; puis garçon de jeu, croupier dans des casinos, prêteur d'argent depuis qu'il en, gagnait, ce qui lui avait créé des relations et même quelques amitiés, car il ne réclamait jamais de bénéfices usuraires et se contentait de ce que lui offraient les joueur?. A travers ces péripéties, au lieu de devenir de plus en plus vulgaire, il avait pris des manières polies : il s'était fait une éducation et même une morale professionnelle. Il gardait les secrets, savait expulser sans éclat les joueurs suspects, nourrissait à la table du cercle les pontes décavés. On le considérait comme occupant dans son métier une place à part, et des députés, des journalistes ne craignaient pas de se montrer avec lui hors de son établissement. Un peintre notoire avait fait son portrait. Chaque soir, à dîner, il présidait une table où il traitait somptueusement ses meilleurs clients et ses amis. Les professions libérales étaient largement représentées à 1' a Artiste » ; les débutants surtout, avocats, médecins ou écrivains jouissaient d'un traitement de faveur, ne payaient pas de cotisations, avaient du crédit pour les repas. Bridel ne les encourageait pas à jouer, au contraire, et il les attirait uniquement pour entretenir la bonne réputation et l'honorabilité du cercle. Il réservait son zèle et ses attraits de tenancier aux riches étrangers, aux Parisiens élégants, à des fils de famille qu'il préférait voir se ruiner chez lui que dans des tripots de bas étage.
Il suivait ainsi d'un œil bienveillant d'Antra-
gue, qui venait d'hériter d'une tante et que son cousin Salcède avait amené à 1' « Artiste )). Ce patronage tout-puissant d'un homme renommé pour son faste et la grande allure de d'Antrague en eurent bientôt fait un des clients dont Bridel s'enorgueillissait le plus.
Quand il entendait : « cinquante louis en banque par M. le comte d'Antrague », son visage s'éclairait rd'un regard paternel, et, si le jeune gentilhomme levait une bonne banque, il lui adressait des sourires en murmurant : « Bienbien... bravo! » comme pour un exploit.
— Vous m'honoreriez, monsieur le comte, en m'appelant Bridel tout court... ainsi que le fait M. le baron Salcède, votre cousin, lui dit-il un soir.
— Eh! très volontiers!...
D'Antrague lui avait demandé la permission de présenter Sigismond au cercle, quoique son ami ne dût contribuer en rien à faire marcher la partie.
— Je ne sais même pas, ajouta-t-il, s'il a jamais touché une carte.
— Ça m'est égal, reprit Bridel... Ce ne sont pas les joueurs qui manquent... A 1' (( Artiste », je veux m'entourer aussi de jeunes gens d'avenir... qui n'ont pas toujours de quoi dîner, mais qui seront un jour des hommes célèbres... des minisires... C'est ça qi>: classe un cercle.
Sigismond avait donc été reçu d'emblée par un comité imaginaire.
— Ah! vous vous destinez à la politique, mon
jeune ami, lui dit Bridel à qui il n'inspirait pas le même respect que d'Antrague... Eh bien! ici, vous ferez de bonnes relations... Vous rencontrerez Rastier...
— C'est un de mes camarades du quartier, dit Sigismond.
— Vous rencontrerez Passou, qui vient de prononcer un magnifique discours sur je ne sais quoi... ça m'est égal, je n'ai pas d'opinion... Ce qui m'intéresse, c'est le talent. Or, Passou a un talent énorme... Malheureusement, il est joueur comme les cartes... Ces messieurs et quelques-uns de leurs collègues viennent ici tous les jours en sortant de la Chambre...
Sigismond recueillait ces paroles comme si elles lui ouvraient un monde nouveau, et son ambition se dilatait. Il se voyait avec deux ou trois mille francs devant lui, dans un milieu favorable et chaud, où l'argent abondait. D'Antrague était dans une grande passe de veine et payait les dépenses somptuaires. Il avait une voiture au mois. Le contraste avec les journées que Sigismond venait de vivre, avec la déception infligée par M. Bourre, communiquait au jeune homme une sorte de griserie.
— Qu'est-ce que j'apprends? lui dit Barjol. Tu t'es mis à jouer dans des tripots!...
— Mais pas du tout!... C'ett d'Antrague... et avec une veine extravagante! Ce qu'il y a de charmant à 1* « Artiste », mon cher» c'est justement qu'on peut y aller sans jouer... Je ne vois
même pas pourquoi Gonzague et toi vous ne vous présenteriez pas... Voulez-vous que j'en parle à Bridel?
Gonzague et Barjol traversaient des heures assez mornes; ils montaient la rude côte des débuts. Celui-ci se sentait pris définitivement dans l'engrenage du journalisme. Cependant, dans les rares moments de liberté que lui laissait la besogne quotidienne, il prenait des notes pour un roman, dont son aventure avec Anna devait fournir le thème sentimental. Elle s'était terminée, d'ailleurs, comme il l'avait prévu, mais il y cherchait un dénoûment plus pathétique, ainsi qu'il convient à une œuvre d'imagination. Ce travail voilait à Barjol l'esclavage où il était tombé visà-vis de son directeur; car Ristouret, depuis l'histoire malencontreuse de l'écho, avait vu le parti qu'il pouvait tirer du jeune rédacteur. Parfois, jl le mandait dans le bureau directorial, s'enfermait avec lui.
— Voyons... voyons... asseyez-vous... J'ai l'idée d'un petit article très parisien... Je vais essayer de vous le dicter...
Et il en disait le sujet en quelques mots, sans suite, avec des: « Hein? il me semble que c'est ça! ))
— Oui... oui... j'ai compris, répliquait Barjol en prenant la plume.
Alors Ristouret allumait un cigare et se taisait. C'est ce qu'il appelait dicter. Un matin, en ouvrant le journal, Barjol trouva, au bas d'un de ses
articles, la signature: Ristouret, en grosses lettres. Il le relut, ne le jugea pas trop mauvais et murmura en souriant: « Ce serait comique si j'allais faire une réputation d'écrivain à Ristouret. A Le directeur lui dit, le soir, au Lansquenet:
— Je me suis décidé à signer de temps en temps... C'est bon pour le journal.
Toutefois, il lui donna une gratification. Gonzague fut indigné quand il connut ce trait.
— Mon cher, j'admire votre philosophie. Cet homme-là va vous exploiter.
— Mais non, ce n'est qu'amusant... Vous attachez trop d'importance à ces petits déboires.
— Et vous, reprit Gonzague, je crains que vous n'ayez une tendance à vous résigner trop facilement... Et le plus grave, ce serait de vous résigner par orgueil, car alors vous finiriez par goûter une volupté spéciale à ne pas réussir.
Après l'arrestation de son patron, Gonzague ava:t demandé, sans perdre de temps, une place à Salandar, dans ses bureaux, et le grand banquier, qui gardait du déjeuner un souvenir assez plaisant, avait mis le jeune homme à la comptabilité, avec un traitement médiocre.
— Mais ne vous résignez-vous pas, vous aussi, continua Barjol, à être ballotté de place en place? Il le faut bien... C'est en nous que nous devons chercher les raisons de vivre; chez les autres, nous n'avons à chercher que les moyens d'existence...
Ces dissertations animaient les deux jeunes
gens, surtout Gonzague, dont la volonté et la patience étaient comme sorties d'une cachette.
Sa liaison avec Andrée avait pris une tournure singulière depuis que la jeune femme, étant arrivée d'Alençon toute joyeuse par un train de nuit, avait trouvé Gonzague avec une autre personne. Frappant à la porte de la chambre à diverses reprises, comme on n'ouvrait pas, elle prêta l'oreille et entendit deux voix. Sans insister, elle alla louer une chambre dans un hôtel voisin, tenant à la main sa valise. Au réveil, elle envoya un petit mot à Gonzague, sur du papier à en-tête de la maison: « Je suis ici. Es-tu libre? Je t'embrasse, Andrée. )) Gonzague, au premier regard, devina l'incident. Elle ne lui fit aucun reproche, lui disant simplement:
— J'ai passé une sale nuit.
Il la saisit dans ses bras, l'embrassa sur les lèvres, honteux et plein de désirs.
— Hélas! mon chéri!... Ce n'est pas en venant te voir tous les deux ou trois mois que j'ai la prétention d'être ta seule maîtresse!... Je suis contente, tout de même, ajouta-t-elle en l'attirant, de voir que tu m'aimes encore un peu...
— Je t'aime de tout mon cœur, Andrée, et quand tu es là, près de moi, je te désire follement. Ce n'est pas de ma faute si les circonstances nous ont séparés...
Il la couvrit de caresses qui lui semblaient nouvelles, tant les frémissements de la jalousie non exprimée donnaient de charme à sa maîtresse.
Ils ne se quittèrent qu'à l'heure du train, dînèrent à l'hôtel dans leur chambre. Elle ne lui parla pas de l'autre, sûre maintenant qu'il n'appartenait point tout entier à une rivale.
— Quand reviens-tu? lui demanda Gonzague.
— Le mois prochain, avec mon mari, pour ses affaires... Et j'espère que nous resterons au moins quinze jours...
Jamais il ne l'avait interrogée sur son ménage, ni sur ce mari si commode. Il en eut la curiosité, en l'accompagnant à la gare.
— Ne t'imagine pas, mon chéri, que c'est un imbécile. Seulement, il n'a aucune instruction, parce qu'il n'en a pas besoin dans son commerce.. . Il est grainetier en gros... et il est devenu amoureux de moi, dans ce voyage que j'ai fait, à la mort de ma mère, tu te rappelles? Il sait que j'étais institutrice, et ma conversation l'épate... C'est bête ce que je te jiis... Pour qu'il me laisse venir à Paris, j'ai inventé une famille d'un de mes élèves qui m'invite de temps en temps. Et non seulement il ne m'en empêche pas, mais il me recommande de ne pas perdre les relations que j'avais autrefois... tellement il a peur que je m'ennuie avec lui...
— Il est très gentil, dit Gonzague.
— J'ai beaucoup d'affection pour lui, reprit Andrée d'un ton très sincère... Du moment que tu ne pouvais pas me garder, c'était la meilleure combinaison pour toi comme pour moi, n'est-ce pas?
Et tandis que la cloche du train sonnait, elle l'embrassa tendrement sur les deux joues, sans regarder même autour d'elle, confiante dans son droit d'aimer Gonzague.
Celui-ci pensait rarement à Andrée quand elle était absente, et d'ailleurs la jeune femme ne lui écrivait jamais. Mais il se sentait incapable de toute autre liaison et avait l'esprit fidèle sinon les sens. Dans sa vie trop bornée encore et étroite, l'amour d'Andrée mettait un plus lointain horizon.
— Je vous envie cette aventure, lui disait Barjol, quelles que doivent en être les suites.
Maintenant ils allaient parfois à 1' « Artiste » et découvraient le jeu, ce terrible réactif des caractères. Gonzague en montra tout de suite un dédain complet. Pas une seconde il n'eut la tentation de ce genre de risque. La pensée que de l'argent pût disparaître sans laisser la trace d'un acte accompli choquait toute son expérience. Il n'était aucunement sensible aux délices du hasard, à l'émotion de l'instant où la chance prend sa décision. Le gain, même, dans ces conditions, lui paraissait contenir un principe de vanité. Il imaginait que l'argent ainsi conquis ne dégageait pas la même force que si du travail s'y était accumulé. Bridel résuma ces réflexions en lui disant :
— Vous n'êtes pas joueur.
Barjol ne l'était pas non plus, au sens où Bride! l'entendait. Mais il fut curieux de goûter celte
forme d'émotion et de voir comment il se tiendrait devant la perte ou devant le gain. Il perdit les premiers cent francs qu'il risqua, en cinq coups de vingt francs dont il ne gagna pas un. Il constata avec plaisir qu'il n'avait pas envie de continuer. D'ailleurs, c'est tout ce qu'il avait sur lui. Il se mit tranquillement à observer les autres joueurs. A la fin du mois, il risqua encore une dizaine de louis et perdit également, à la suite de quoi il resta six semaines sans s'approcher de la table de baccara. Il fut assez satisfait de luimême et conclut:
— Pourtant, ce doit être très amusant de gagner.
— Tenez, observa Gonzague, quelqu'un qui est en train de devenir très joueur, c'est Sigismond... Je ne parle pas de d'Antrague, pour qui le jeu a l'air d'être un combat et qui y est dans son élément... Il joue de race, parce qu'il n'a plus, pour exercer son tempérament, que le jeu et les femmes. Il aurait dû naître à une époque héroïque...
Sigismond, en effet, n'avait pas su garder longtemps son sang-froid. Il fronçait les sourcils et frémissait quand il prenait les cartes. Néanmoins, il était assez prudent et ne jouait que par petites sommes, songeant à ce que serait sa situation s'il venait à perdre tout ce qu'il possédait. Le baccara lui en enleva d'abord la moitié, malgré une résistance acharnée, et dès lors Sigismond n'hésita plus. (( Je suis lancé, se dit-il, à quoi ça me ser-
virait-il de m'arrêter? » Il résolut donc de risquer le reste méthodiquement et de ne pas faire de projets tant qu'il aurait encore un sou. « Il me viendra une idée à ce moment-là », se disait-il. Qu'estce que c'était que mille ou deux mille francs de plus ou de moins, à son âge, avec son énergie, sa santé, son aplomb? Peut-être même avait-il besoin de cette épreuve pour remuer toute son imagination. Le petit Rastier était là; Passou lui témoignait de la sympathie et avait dit du bien de lui à Bridel. L'avenir ne pouvait donc lui inspirer d'inquiétude. Il fut au comble de la confiance quand il se mit à gagner un peu et qu'il put penser: « Je suis en veine! »
Ces alternatives le conduisirent jusqu'à l'été, avec l'aide de Bridel, qui venait à son secours lorsqu'il tombait trop bas. Sigismond se mit à vivre à 1' « Artiste » de plus en plus. Il n'en bougeait guère, y prenait tous ses repas, s'y trouvant chez lui. Il eut bientôt la réputation d'un brillant causeur et, quand il avait parlé politique avec Rastier ou avec Passou, et donné son avis, il avait un instant l'illusion d'être mêlé lui-même aux affaires publiques. Au milieu de l'hiver suivant, il se trouva complètement décavé, et comme c'était un garçon lucide sous son attirail du midi, cette vie de tripot commença à le dégoûtée. Il comprenait que Gonzague, et Barjol, qui travaillaient et qui luttaient, le jugeaient assez sévèrement, sans oser lui adresser de reproches. Eux venaient au cercle pour la distraction, et d'ailleurs irréguliè-
rement; lui, maintenant, en subsistait, descendant au rang de pilier de tripot. Il se révolta. Est-ce que son ambition n'allait pas y sombrer? Le temps passait, il avait vingt-huit ans et à quoi était-il arrivé? A être un des parasites de Bridel, à se contenter de succès oratoires devant la cheminée d'un cercle!
Une nuit qu'il cherchait mélancoliquement la solution de son cas, isolé dans un des petits salons qu'il arpentait le cigare aux lèvres, Bridai entr'ouvrit brusquement la porte:
— Qu'est-ce que vous fichez-là ? Venez donc... Borx perd tout ce qu'il veut... Tâchez d'en profiter... Voici vingt-cinq louis...
Sigismond abandonna provisoirement ses réflexions et se précipita vers la salle de jeu. Le banquier, joueur fameux, taillait infatigablement à banque ouverte depuis deux heures. Il avait commencé par gagner des monceaux de jetons et d'or puis tout d'un coup la veine tourna. Bridel avait la manie d'expliquer ce phénomène par des conations philosophiques d'une qualité douteuse.
— La veine ou la déveine au jeu, disait-il, n'ont pas un rapport direct avec les cartes... Elles sont des états nerveux du joueur pendant lesquels il lui est impossible soit de gagner, soit de perdre. L'esprit! se ntet en communication avec le hasard par des fibres que nous ignorons et qui le v sut bien ou qui le renseignent mal... Dans le cas, c'est la veine... dans l'autre, c'est la guigne,.. Tout le problème, pour le joueur,
est donc de se connaître, de vérifier chaque fois s'il a affaire aux bonnes ou aux mauvaises fibres...
— Mais comment, Bridel?
— Par l'observation de soi, par le tâtonnement... Il y a des tas de petits signes personnels qui permettent de vérifier si on est ou non en état de lucidité... N'en doutez pas, il existe un instinct du jeu... qui est plus ou moins en éveil suivant les heures... C'est au joueur de se familiariser avec cet instinct... de savoir s'en servir... Oui, mes enfants...
Il aimait à aiguillonner, par ces enfantillages, une passion qui lui procurait de si gros bénéfices.
— Vous croyez, Bridel, qu'on peut y aller? demanda Sigismond, excité soudain.
— Je ne vous surveille pas, mon petit... N'ayez pas peur, marchez carrément... Croyez-moi...
Il ajouta:
— Et puis, qu'est-ce que vous risquez? Nous ne sommes pas à vingt-cinq louis près entre nous... hein?
Sigismond, les oreilles rouges, ses jetons à la main, approcha. Borx, en effet, perdait presque tous les coups, daignant à peine tourner vers les pontes sa figure impassible et rasée. Sa nationalité était obscure, et il ne prononçait en très bon français que les mots strictement nécessaires au baccara. On prétendait qu'il taillait pour un syndicat occulte et que la perte ou le gain lui étaient personnellement indifférents. Jamais, en dehors du
jeu, il n'adressait la parole à personne. On avait renoncé à le soupçonner de tricherie.
Sigismond se sentait en proie au vertige. Depuis une heure, debout, à la même place, les genoux tremblants, il ne cessait de gagner. Il ramassait ses jetons, les mettait dans ses poches, ne comptant pas. Les banques se succédaient, c'est à peine si le croupier allongeait de temps en temps sa palette pour rafler un coup perdu par les pontes. Sigismond, excité, augmentait son jeu de plus en plus. La première fois qu'il avança cinquante louis d'un coup sur le tapis, comme dans un songe, il murmura: <( Je suis fou! » Il gagna encore, eut un battement de cœur. Enfin, éreinté, la bouche sèche, il alla s'asseoir sur un canapé et compta ses jetons en les passant d'une poche dans l'autre, de façon à n'être pas remarqué. Il en avait pour plus de trente mille francs, qu'il alla changer à la caisse.
— Hein! dit Bridel, en lui touchant le bras, je vous ai donné un bon conseil...
— Merci! Bridel, merci!...
— Une trentaine de mille, n'est-ce pas?
— Au moins...
— C'est très gentil, et maintenant rentrez chez vous!... Bonne nuit!
Il était quatre heures du matin. Sigismond descendit. Sur le trottoir du boulevard, un cocher du cercle le conduisit à son hôtel. Dans sa chambre, il barbouilla sa figure avec une éponge dont l'eau ruissela sur son veston. Il se déshabilla en
sifflant, alla fermer sa porte à double tour et se glissa sous ses couvertures, les pieds glacés.
En se réveillant, vers le lendemain soir, il avait très faim. Il sonna le garçon pour se faire apporter de la viande froide et les journaux. Il alluma du feu, car ce début d'octobre était pluvieux, puis recompta ses billets de banque. S'étant assuré de leur nombre, il fit un appel voluptueux aux souvenirs de la nuit dernière et se mit à manger. Par un coup de chance, sa situation se trouvait rétablie. Ces trente mille francs constituaient la somme dont il avait besoin pour revenir à une vie normale et digne de son ambition. Un autre que lui retournerait immédiatement au cercle et se remettrait à jouer. Mais il venait de recevoir une leçon. Il avait touché du doigt le point où, à Paris, un homme se compromet et se déclasse. Quelques mois encore de cette existence, et il s'enlisait dans un milieu suspect, lui, Sigismond, qui rêvait de la vie publique et du pouvoir! Sa résolution était prise. Certes, il n'abandonnerait pas le cercle, ne fût-ce que pour s'acquitter de ses petits dettes et y rencontrer des camarades. Quant au jeu, c'était bien fini. Il y avait gaspillé deux années de sa vie, ça suffisait. Il est vrai qu'il avait acquis, en revanche, un genre d'expérience qui lui manquait, observé certains dessous de la vie parisienne, approché des personnages influents ou pittoresques. Ces deux années ne seraient pas absolument perdues, à condition toutefois de se lancer carrément, cette fois-ci, dans la mêlée. On était en
1885. Les élections avaient eu lieu le dimanche précédent. Dans son pays, comme dans beaucoup de départements, la liste républicaine était en ballottage, et les républicains semblaient menacés au second tour. Le vieil avoué avait bien prévu ce résultat avec le scrutin de liste! A ce détour de ses réflexions, Sigismond se leva soudain et dit, en allant ce regarder dans l'armoire à glace comme pour suivre sur son visage l'effet de cette pensée qui surgissait en lui: (( Ce que je devrais faire, ce serait d'employer l'argent qui vient de me tomber par miracle à payer les dettes de ce pauvre père! » Il se répéta: « Oui... oui... il n'y a pas à hésiter! » Tout le lui conseillait: le sentiment de l'honneur familial, un vague désir de se réhabiliter vis-à-vis de lui-même de quelques faiblesses récentes, et aussi, il ne se le cachait pas, le projet de rentrer en grâce auprès de ses compatriotes en vue des élections suivantes. Il avait quatre ans maintenant pour s'y préparer. D'ici là, il s'attacherait à la fortune de quelque homme politique qui le soutiendrait de son influence.
Il partit dès le lendemain, pour ne pas laisser refroidir sa résolution, dont il ne cessa de se féliciter durant tout le cours du voyage. M. Bourre fut stupéfait de le voir et le reçut assez mal.
— Encore toi! s'écria-t-il. Je devine ce qui t'amène, mon garçon... Mais je n'ai pour toi ni argent, ni temps... les élections me prennent tout, car je vois le moment où nous allons être battus... Ce serait un désastre!...
— Vous vous trompez complètement, cher monsieur Bourre... Je viens simplement vous prier de me donner la liste des créanciers de papa... que je suis en mesure de régler, si le total est bien celui que vous m'avez dit autrefois.
— Qu'est-ce que tu me chantes? Tu as de l'argent? Tu as vingt-cinq ou trente mille francs...
— Oui.
— Je ne te demande pas comment tu les as gagnés... C'est un détail... Et tu es prêt à payer?
— Je suis prêt. Je viens pour ça. Il ne me restera plus un sou après, mais je vous aurai montré au moins que je suis aussi honnête homme que l'était mon père.
M. Bourre manœuvra sa canne comme d'habitude et s'avança vers Sigismond, par petits bonds.
— Donne-moi la main. Ce que tu fais est très bien. J'arrangerai ton affaire avec les créanciers, avec qui l'on s'en tirera au meilleur compte, je le le promets. Justement, à l'occasion du ballottage, je suis en rapports avec plusieurs d'entre eux qui font partie de mon comité... Hem! te rappellestu de ce que je te disais? Que nous aurions du fil à retordre avec les réactionnaires, si on avait la bêtise de rétablir le scrutin de liste... A Paris, on perd de vue la source de la politique... Ce qui arrive était fatal...
— Vous avez dix jours avant le ballottage... C'est le temps de se retourner.
— Je n'ai pa.s confiance, répliqua l'avoué. Nous avons de trop mauvais candidats. Rocheron
était un excellent candidat d'arrondissement... pour le département, il ne vaut rien... Il ne sait parler qu'à des camarades... à des gens qu'il tutoie... ou qu'il rencontre dans les cafés... Ah! les chefs du parti ne sont pas forts... Ils ne comprennent donc pas qu'avec le scrutin d'arrondissement trois nominations de juges de paix valaient mieux que tous les programmes du monde pour assurer le succès!... Enfin! à demain, petit!
A ce deuxième rendez-vous, Sigismond trouva le vieil homme transformé à son égard.
— Mets-toi dans ce fauteuil et écoute-moi, dit Bourre après un assez long silence.
— Avez-vous vu les créanciers?
L'avoué haussa les épaules.
— Il ne s'agit plus des créanciers... J'ai déjà vu les principaux... Ils sont très touchés de ta coaduite, et j'ai obtenu d'eux des réductions... Ton affaire est arrangée de ce côté-là et à ton honneur... Tu vas t'en tirer avec une vingtaine de mille francs... Les as-tu sur toi? Bien! je me charge de tout.* Maintenant, causons...
— Je vous écoute, cher monsieur Bourre. L'avoué le regarda des pieds à la tête, le fit
approcher de lui, le scruta lentement, puis, avec lenteur :
— Te sens-tu les reins de faire la campagne électorale à la place de Rocheron, dont j'obtiendrai le désistement?... au besoin je le lui imposerai...
— Moi! s'écria Sigismond.
— Laisse-moi achever... Tu es électeur dans ie pays... ton nom y est très connu... Tu as pour toi, dans notre comité, Pichery et Brassard, à qui j'ai annoncé hier soir que tu les remboursais... et qui ont gardé le meilleur souvenir de toi... Nous avons décidé que nous avions plus de chances» de dimanche en huit, en modifiant avec un ou deux noms nouveaux la liste ballottée... C'est un coup à risquer, tu peux être député dans huit jours...
Sigismond ht, au comble de l'exaltation:
— Sacrebleu ! je crois bien ! Je suis votre homme!...
Il ajouta:
— Si on réussit, monsieur Bourre, vous pouvez compter sur moi!
— Je l'espère, reprit l'avoué froidement. Ao compagne-moi au comité, je vais te présenter tout de suite... Et laisse-moi faire...
Bourre, par ses fonctions, par sa profonde connaissance des intérêts et des hommes, tenait tout le pays. Il en était le plus ancien officier ministériel. Depuis 1870, il ne s'était pas fondé dans la région une autorité pareille à la sienne. Les vieux avoués ou notaires avaient disparu, lui seul subsistait de îa génération de l'Empire avec sort auréole d'expérience et de probité. Il exerçait dans les familles une magistrature d'ancêtre. 11 avait commencé à se mêler de politique lors de l'Assemblée nationale, d'abord prudemment et et* secret, usant de son influence, guidant les esprits autour de lui. Peu à peu, la passion lui en était
venue, absorbant une ambition que diverses infirmités ne lui permettaient pas de satisfaire, car il était asthmatique et boiteux. Il cachait sous des apparences familières un orgueil farouche et méfiant. Il voulut être le maître absolu de la politique dans ce cadre étroit de province. Tous les candidats, municipaux ou législatifs, devaient recevoir son investiture, sous peine d'être combattus par des moyens impitoyables et occultes. En dix ans, il avait assis une véritable domination. Veuf, sans enfants, une fureur de despotisme l'avait envahi. Il vit en Sigismond un homme qui, lui devant tout, serait à lui, et il le jeta brutalement dans l'aventure électorale.
Il en fit les frais, sans marchander. Sigismond, surexcité et comme jeté en avant par des forces favorables, eut ce plein rendement de tout l'être qui est la meilleure définition du succès. Il se savait, certes, éloquent, mais il lui en manquait la preuve. Il ne douta plus de sa vocation dès les premières réunions publiques, où, malgré l'émotion, la parole s'échappait de ses lèvres, précédant la pensée, phénomène qui est à la base de l'art oratoire. Le dimanche du ballottage, la liste républicaine passa tout entière dans le département. La carrière de député pauvre commençait pour Sigismond.