‹ Scènes de la vie difficileChapitre 4 sur 12 · LE TOURNANT · texte numérisé non relu

LE TOURNANT

Au dîner qu'offrit d'Antrague pour fêter le succès électoral de Sigismond, le jeune député fut charmant de modestie. Il se garda de laisser entendre que la victoire était due à sa seule éloquence et ne cacha point la part que le hasard y avait eue. Il ne fit aucune allusion non plus à son programme politique ni au rôle qu'il avait l'intention de jouer à la Chambre. D'ailleurs, il n'était pas plus fixé sur l'un que sur l'autre, encore un peu ahuri de son élection, dont il ne se dissimulait pas les côtés délicats. Elle le mettait entre les mains de Bourre, qui lui témoignait maintenant une sorte de tendresse impérieuse, lui dictait sa conduite, le traitait en fils soumis. Le vieil avoué avait tenu à l'accompagner à Paris pour l'ouverture de la session. Sigismond fut étonné de le voir entrer dans les couloirs de la Chambre comme en un café de sa province, serrant des mains, se

mêlant à des groupes, tandis que lui, jeune député, passait complètement inaperçu. En apercevant Rastier qui venait d'être élu dans un département du centre, il se précipita pour le féliciter. Mais celui-ci qui, au cercle, lui parlait en camarade, fit tout de suite sentir la distance qu'il y avait entre un simple débutant et un homme qui avait approché Gambetta. Par la voix grave et le geste discret de son camarade, Sigismond eut une première impression de la hiérarchie parlementaire entre représentants du peuple égaux en apparence, hiérarchie qui devait devenir si rigoureuse, à mesure que les Parlements eux-mêmes allaient se créer des coutumes et des traditions. Passou, ancien député déjà, fut plus aimable avec le jeune homme et le présenta au chef de cabinet d'un ministre, qui traversait rapidement et n'entendit pas son nom. Alors Sigismond rejoignit Bourre, qui lui faisait signe de l'embrasure d'une fenêtre où il pérorait avec des députés de son département. Le bourdonnement des conversations, le remous des journalistes qui l'empêchaient de passer, puis soudain le roulement du tambour lui enlevèrent toute assurance. Il se hâta de gagner la salle des séances, parmi la bousculade des corridors et des vestibules, et il escalada les gradins, dans une sensation d'isolement qu'il n'avait jamais éprouvée à ce point: (S'il me fallait parler en ce moment, songeait-il, je ne trouverais pas mes mots) . Quand il avoua à ses camarades cette timidité subite, aucun ne se permit la moindre ironie

à son égard, car il ne leur était venu ni jalousie ni envie en voyant tout à coup leur ami les dépasser. Pendant le repas, ils évoquèrent leur rencontre dans l'île de Nogent, l'histoire du bandit et ces heures où, sans être assurés de déjeuner le lendemain, ils faisaient des plans d'avenir.

— Sommes-nous, sauf Sigismond, beaucoup plus avancés qu'il y a cinq ans? demanda Barjol. Toute la question est là.

Sigismond protesta.

— Pardon, mon vieux. Tu es injuste en ce qui te concerne; tu as déjà un commencement de ré* putation très enviable dans le journalisme... Tes articles sont très lus au cercle. Ne hausse donc pas les épaules...

— Je n'ai qu'un lecteur, dit Barjol. Il est vrai que ce n'est pas le premier venu.

— Qui est-ce?

— Bridel.

— C'est un homme de goût, remarqua Sigismond, qui avait parfois des expressions de province.

— Il est en train de dévorer mon héritage, ajouta d'Antrague sur le ton le plus insouciant.

— Aussi, tu joues comme un fou... Tu as re-perdu tout ce que tu avais gagné... et au deih... C'est absurde de ne pas savoir s'arrêter.

— Mon cher, le jeu n'a de 'sens que si on risque de s'y ruiner... Si ce n'est qu'une distraction, j'aime mieux les femmes, continua d'Antrague,

avec sa brutalité naïve de beau garçon couru des courtisanes.

— Moi, dit à son tour Gonzague, je trouve Barjol un peu sévère pour nous tous, et je suis très décidé à ne pas me plaindre du sort avant quelque temps...

Barjol eut ce rire discret et fin où il était impossible de saisir une nuance d'amertume:

— Dis donc, Sigismond, et toi, d'Antrague, vous rappelez-vous ce jeune homme inexpérimenté, dont nous nous moquions quelquefois gentiment, et qui avait l'air de tout ignorer de la vie? Eh bien! aujourd'hui, c'est le plus sage d'entre nous et celui qui arrivera le plus loin... Telle est, Gonzague, mon opinion sur vous.

— Ce rne sera une surprise d'autant plus merveilleuse, reprit doucement Gonzague, que j'attends en vain depuis deux ans une augmentation de cinquante francs par mois...

Malgré l'infériorité de sa position, il avait pris en effet peu à peu sur ses amis un ascendant dont ils ne se rendaient pas compte, et que seul Barjol discernait. Il était dû à un phénomène qui s'accomplissait, visible en lui, et qui était la maturité croissante de la pensée. Gonzague en imposait par l'observation juste et une science des caractères qui le faisaient rarement se tromper sur la valeur réelle de tel eu tel individu. 'L'insociabilité où il se complaisait jadis et qu'il ne devait qu'à un trop brusque contact de sa jeunesse avec le malheur était devenue du sérieux. L'agrément de sa per-

SCÈNES DE LA VIE DIFFICILE 1 (Tt

sonne et de sa conversation n'en était pas diminua, tant la délicatesse de son esprit en faisait séduisante la gravité.

— Il n'est pas mauvais de débuter dans la vte par le mépris des hommes, disait-il à Barjol, ma» à condition de ne pas s'y enfermer de parti pris et par principe. Je vous accorde que séparé m ont beaucoup d'hommes sont méprisables, mais l'effort universel d'une société pour vivre est passionnant à contempler.

Gonzague s'adossait pour ainsi dire à ses malheurs passés pour s'en faire des points <Taj> pui au lieu d'en tirer de la rancœur ou une moralité.

Un soir, il reçut, apporté par un chasseur <-îu cercle, un mot de d'Antrague, le priant, s'i! 'li était possible, de passer chez lui le lendemahi matin, un dimanche précisément où ils aura eit tout le temps de causer. Gonzague ne se livra \ aucune supposition et s'attendit à une démarche banale. Il trouva d'Antrague, dans l'entresol niu'il habitait près de la Madeleine, entouré de Va et prêt à un départ.

— Oui, mon cher, je pars à midi, je vais ch iz moi... Vous êtes tout à fait aimable de vou~ dérangé... Voici... Je voudrais vous charger d'une petite commission, que vous êtes seul capable dfe remplir avec votre sang-froid et votre discernement

— Tout à votre service, mon ami, rép Gonzague. En quoi consiste-t-elle?

D'Antrague prit une lettre dans son portefeuille.

— A aller, demain dans l'après-midi, remettre vous-même cette lettre à la personne dont le nom et l'adresse sont sur l'enveloppe.

— De votre part?

— De ma part, chargé par moi, en votre qualité d'ami intime, ce qui est vrai...

— Et puis? Car je suppose que mon rôle ne je bornera pas là? demanda Gonzague avec un léger étonnement.

Il y eut un instant de silence. D'Antrague alluma une cigarette.

— Tenez, la manière dont je m'y prends avec vous est idiote... et vous laisserait croire qu'il s'agit de quelque mystère... J'aurais dû commencer par vous dire la chose simplement, mais je ne vous cache pas que vous m'intimidez un peu... Je dois avoir l'air gêné... n'est-ce pas?

Il répéta:

— C'est idiot!... c'est idiot!... d'autant plus que je n'ai aucune raison de ne pas vous raconter mon histoire... qui n'a rien d'extraordinaire... Je suis complètement décavé, j'ai perdu jusqu'au dernier sou tout ce qui pouvait me revenir de ma famille. J'ai résolu alors de m'expatrier, cela est décidé dans mon esprit irrévocablement. Je vais chez moi régler quelques affaires, et je partirai de là directement sans repasser par Paris. Or, j'ai ici une maîtresse, une femme de mon pays qui a tout quitté pour me suivre, sans que je le lui aie de-

mandé... Au contraire... je ne voulais pas... car je sentais qu'avec la vie que je menais elle allait souffrir horriblement... C'est ce qui arrive... Mais elle me répond qu'elle aime mieux souffrir que de me quitter... Aujourd'hui, malheureusement, il faut que je lui avoue la vérité, et j'ai des scrupules de le faire dans une simple lettre envoyée par la poste... Je n'ai pas beaucoup d'imagination, mais je me représente pourtant la douleur de cette pauvre femme, toute seule, en recevant un pareil coup... C'est pourquoi j'ai songé à cette combinaison de la lettre portée par un ami comme vous... Vous pourrez lui expliquer la nécessité cruelle... où je me suis trouvé... répondre à des questions qu'elle vous posera sur la façon dont je me suis ruiné... Pas la peine de lui cacher que c'est au jeu... elle s'en doute... A la rigueur même, si elle était trop désespérée, vous lui diriez que je reviendrai, un jour ou l'autre... Qu'est-ce qu'on risque? Gonzague avait écouté ces explications sans les interrompre d'un geste ni d'un mot. Il avait souvent remarqué que la pensée de l'interlocuteur se découvrait mieux par l'accélération de la parole que par la fidélité de l'expression. Or, il comprenait qu'en cet instant il essayerait en vain d'ébranler la résolution de d'Antrague, et qu'elle avait été prise dans le tempérament profond et l'hérédité du jeune homme. Chez celui-ci, en effet, le développement de l'intelligence semblait s'être arrêté brusquement après le premier élan, comme si une vis intérieure l'eût serrée pour toujours à im

certain cran. Depuis cinq ans qu'il connaissait d'Antrague, Gonzague avait fait fréquemment cette observation. Il la tenait pour exacte, l'ayant vérifiée plusieurs fois dans la conduite et les propos de d'Antrague qui ne lui réservaient jamais aucune surprise. D'Antrague allait par une pente naturelle à la débauche, au jeu, à l'aventure. Celle où il entrait aujourd'hui était dans la logique de son caractère et de sa vie. « Il n'est pas utilisable autrement », se disait Gonzague. Aussi ne tenta-t-il point de détourner son camarade, comme il l'eût fait, par exemple, en une conjoncture analogue, pour Sigismond et Barjol. Il crut devoir lui demander cependant s'il avait bien épuisé toutes ses chances.

— Oui, cher ami, toutes... Et tenez, ajouta-t-il avec un accent d'une sonorité qui frappa Gonzague, tenez, la seule raison qui me fait partir sans revoir ma maîtresse, c'est qu'elle est très riche, et alors savez-vous ce qu'elle ferait? Elle m'offrirait de l'argent, et rien ne me prouve que dans un moment de lâcheté et de tendresse je ne l'accepterais pas... Cette chance-là, je ne veux pas la courir et j'aime mieux disparaître...

Gonzague le regarda plus attentivement, troublé de constater ce mélange assez nouveau pour lui d'immoralité et de scrupules. « Je me trompe peut-être, pensa-t-il. C'est un garçon de plus d'originalité que je ne croyais. » Il lui toucha le bras affectueusement :

— Voyons, cher ami, avez-vous bien étudié

votre situation? A votre âge, avec l'énergie réelle qu'on sent en vous, avec votre nom, vos relations, vous avez des ressources que vous ne soupçonnez pas!... Il n'est pas trop tard pour entrer dans la diplomatie ou dans les affaires... ou bien, à la rigueur, continua-t-il en souriant, pour faire un beau mariage...

— Non, reprit d'Antrague, j'ai bien examiné mon cas, et je le sais par cœur. Je suis incapable de ce que vous appelez gagner sa vie, j'ai horreur de toute espèce de travail, et d'ailleurs je ne possède aucune instruction.

Il ajouta en se redressant :

— Remarquez, mon cher, que je n'accuse que moi-même, et je me déclare seul responsable des fautes que j'ai commises et des bêtises que j'ai faites... Aussi, seul, je les paierai.

Il tendit la main à Gonzague.

— Merci encore de vous charger de cette mission... Vous remettrez cette lettre, demain après déjeuner, vous n'oublierez pas? Demain seulement... Ah! je pars dans une heure; au revoir, Gonzague...! Transmettez toutes mes amitiés à nos camarades en leur disant la vérité sur mon départ.

— Où dois-je vous envoyer la réponse, demanda Gonzague après quelques secondes durant lesquelles il se contenta de tirer trois ou quatre bouffées d'une cigarette offerte par d'Antrague.

— Quelle réponse?

— Sinon la réponse, du moins le récit de mon entretien avec cette personne, dont les détails peuvent vous intéresser.

— Oh! ce n'est pas la peine... ça m'est égal, répondit d'Antrague en haussant légèrement les épaules... Je serai loin déjà.

Cette manifestation d'insouciance et d'égoïsme choqua tout à coup Gonzague, qui s'attendait, au contraire, à une manifestation de sensibilité. Cela lui gâta la figure de d'Antrague et son propre rôle.

— Mon cher, avouez que vous ne me facilitez guère ma tâche.

— En quoi?

— Mais, mon ami, reprit Gonzague assez sèchement, en me montrant par votre attitude que le résultat vous en est parfaitement indifférent... Quel intérêt voulez-vous que j'y prenne moimême? Je croyais vous rendre service... Je vois que je suis un simple commissionnaire... Il fallait me le dire tout de suite...

Le ton et les manières de d'Antrague changèrent brusquement. Il s'avança vers son interlocuteur, le saisit dans ses bras, lui présentant un visage subitement contracté :

— Oh! Gonzague, ne me refusez pas, je vous en supplie, ie vous en conjure!

Cette fois-ci, la scène se modifiait trop vite, dans un autre sens, pour ne pas faire naître en Gonzague le soupçon de quelque secret où il allait se trouver mêlé sans préparation. Il avait repris la lettre dans son portefeuille et la tenait

déjà à la main pour la rendre, quand, en regardant d'Antrague, le tremblement perceptible de ses lèvres et une espèce de solennité dans le maintien, la tête en arrière, le buste comme élargi, lui firent crier :

— Malheureux, est-ce que vous voulez vous tuer?

On eût dit que d'Antrague était débarrassé soudain d'un vêtement pas fait pour lui. Il se retrouva à l'aise; ses traits s'étaient détendus, la régularité fière en réapparaissait dans tout l'aspect viril et séduisant du jeune homme.

— Eh bien! vous avez deviné, mon cher, avoua-t-il comme s'il s'agissait d'une bonne plaisanterie... Je vais me tuer... parfaitement... et aucune puissance au monde n'est capable de m'en empêcher. Lorsque cette lettre arrivera à sa destination, soit par votre intermédiaire, soit par la poste si vous refusez, je me serai flanqué une balle à la tempe dans un petit bois près de ma vieille maison, en Franche-Comté. Vous voyez, maintenant, ce que j'attends de votre amitié : des explications délicates devant la douleur de ma pauvre amie, votre présence, des soins... Ah! c'est une corvée, je m'en rends compte... mais vous êtes si gentil, mon vieux Gonzague!

Toute gêne se dissipait entre les jeunes gens. La première stupeur passée et l'éventualité du suicide admise, Gonzague reprit le ton cordial et familier. Il sentait qu'il ne devait pas heurter de front un être comme d'Antrague, sorte d'animal

entier imprenable par l'attaque directe. Il se borna donc à répondre, évitant un attendrissement de mauvais aloi :

— Je reste à votre disposition de tout cœur, mon cher ami. Mais j'espère encore que vous réfléchirez.

— Ce qui m'embête le plus là-dedans, dit d'Antrague, c'est que ma famille est catholique et pratiquante et que j'ai dans un coin une tante carmélite qui sera désolée... encore plus du suicide que de ma mort... Mais que voulez-vous? Je ne suis pas assez certain d'avoir la foi pour me condamner à une vie misérable!... Tant pis! Je risque ça aussi.

Il regarda sa montre.

— Le train ne part que dans une heure. Nous avons le temps de boire un verre de porto.

Et ils s'assirent à une petite table.

— La voiture du cercle qui doit me conduire à la gare est-elle arrivée? demanda d'Antrague à son domestique.

— Oui, monsieur le comte, elle est à la porte.

— Bien, nous sommes tranquilles. Laisseznous.

Quand ils furent seuls, Gonzague dit :

— Je n'ai pas l'intention, cher ami, de contrecarrer votre projet, quoique je le trouve insensé et beaucoup trop désespéré pour votre cas... Mais vous êtes juge souverain... Je voudrais simplement vous faire part des réflexions qui me vien-

nent et qui correspondent à des idées que j'ai depuis quelques jours...

Ce ton, dans la circonstance, était de nature à plaire à d'Antrague et à l'engager dans une conversation.

— Je vous écoute, mon cher... De quoi s'agit-il?

— Je vous ai parlé souvent de Salandar...

— Le banquier? Votre patron?

— Oui.

— Eh bien?

— Eh bien! je sais, par les bruits de la maison, que Salandar est en train de monter une vaste opération financière dans nos nouvelles possessions de l'Annam et du Tonkin... Lisez-vous les débats à la Chambre?

— Jamais.

— La Chambre a décidé qu'on organiserait les protectorats, ce qui est la voie ouverte aux opérations de ce genre, et je crois deviner que Salandar va s'y jeter, le premier... C'est un homme plein de hardiesse... avec de gros capitaux... qui doit avoir des ambitions politiques... Dans la haute banque, on le craint, précisément pour son dédain de la routine, mais on ne l'étranglera pas facilement. Bref, il y a une lutte sourde que je ne perçois qu'assez confusément parce que je suis trop bas... Je devine néanmoins que Salandar va jouer une très grosse partie. Voulez-vous que je me hasarde à lui parler de vous? Il m'adresse

quelquefois la parole... J'ai l'air de lui être sympathique...

— Et pourquoi faire, mon Dieu! lui parler de moi?

— Pour vous joindre aux diverses missions techniques qu'il envoie en Extrême-Orient afin d'y préparer des débouchés et des comptoirs... J'ai le pressentiment qu'un homme de votre trempe peut y être très utile... Ce sont des pays tout neufs et qui ne sont qu'à moitié conquis par nous...

D'Antrague se mit à rire :

— Vous êtes un charmant ami, Gonzague, et vous accomplissez votre devoir d'ami qui est d'essayer de retarder la catastrophe... Mais pensezvous que je vous aurais avoué ma résolution ai elle n'était pas inébranlable?... Je pars dans vingt minutes et demain matin avant midi je me serai fait sauter la cervelle... car je n'imagine pas que vous me dénonciez à la police...

Gonzague insista :

— Accordez-moi quarante-huit heures.

— Non, parce que, même si vous réussissiez auprès de Salandar, moi, je n'accepterais pas. Je me suis déterminé par un ensemble de raisons qui constituent maintenant une force irrésistible... Adieu... je m'en vais prendre le train. Si vous ne voulez pas remettre la lettre, rendez-la-moi.

— Pardon, je la remettrai, vous avez ma parole, mais cela me donne le droit à cinq minutes encore de votre attention... Je trouve que, lors-

qu'on se croit libre de disposer de sa vie, il y a de la dignité à rester maître de sa décision jusqu'à la dernière seconde... Un homme comme vous ne doit pas se suicider dans un cauchemar... Il me semble, alors, que, s'il y a une chance sur mille, sur dix mille même, que je découvre un moyen honorable et satisfaisant pour vous, de vous faire revenir sur votre projet, vous devez me laisser chercher ce moyen... J'ai besoin de deux jours, pas davantage... Je vous le soumettrai, vous me répondrez par oui ou par non... Si c'est non, tout sera dit... Je vous embrasserai et je sais bien que vous aurez autant de courage et de sang-froid que vous en avez en ce moment... Si c'est oui, je serai profondément heureux d'avoir sauvé un ami... Mais vous ne pouvez pas me refuser ce délai... Non, non, d'Antrague, continua-t-il en s'animant et en proie à plus d'émotion qu'il n'en laissait paraître, vous ne pouvez pas!... Rien qu'à vos yeux, je suis sûr que vous n'avez pas commis un de ces actes qui obligent à se faire justice immédiatement !

— Oh! par exemple! s'écria d'Antrague en se redressant.

Cet argument venait de produire en lui la réaction de l'honneur. D'une voix très calme, il dit :

— Soit! Gonzague... Rendez-moi ma lettre, j'attendrai deux jours.

Aux environs de la soixantaine, Salandar avait à P^.ris et dans le monde des affaires une de ces situations brillantes et complexes, faites de tant

d'éléments disparates qu'il ne faut jamais s'étonner de les voir s'écrouler d'un coup. Une pièce fléchit, et elles s'effondrent. Mais, pendant un certain temps, tout semble conspirer à les maintenir. En ces années, Salandar était à son zénith. Il avait pour lui de solides relations politiques, la réussite et un passé résistant. Il employait cette expression pour indiquer qu'il ne craignait point la lumière. Ses débuts remontaient à la fin de l'Empire, dans une petite banque du Sud-Ouest, qui faisait des avances aux viticulteurs. Voici comment, à Bordeaux, on racontait son mariage, d'une façon plus piquante que malveillante. Il avait été, dans sa jeunesse, chétif, constamment souffrant, et n'osait rien entreprendre au milieu des préoccupations de sa santé d'autant plus que, seul et sans famille, il était livré à des mercenaires. Un de ses amis venait de mourir, et il avait vu sa maîtresse le soigner jusqu'au bout avec un dévoûrnent admirable. C'était une Méridionale d'une figure assez agréable, un peu forte, d'un caractère résigné et doux, et qui trouvait légitime d'obéir sans réserve à l'homme qu'elle aimait. La mort de son amant la laissa sans ressources, îe testament ne la mentionnait même pas. Salandar, sur ces entrefaites, tomba malade gravement et l'attira près de lui. Elle lui prodigua des soins, ainsi qu'elle l'avait fait pour l'autre. Quand il fut rétabli, Salandar lui témoigna une vive reconnaissance et la pria de rester, en la prévenant qu'elle n'aurait pas une existence très heureuse à côté

d'un homme dont la santé exigeait tant de ménagements. Elle accueillit cette proposition avec joie, car son rôle dans la vie lui semblait être désormais celui de garde-malade. L'année suivante, Salandar l'épousa, après s'être guéri d'une congestion pulmonaire, où son amie veilla jour et nuit à son chevet.

Le climat des Landes acheva de le remettre sur pieds. Ils y avaient acheté une maison, parmi les genévriers et les pins. Ce fut leur lune de miel. Salandar avait alors trente ans. Il se sentait maiBtenant de la vigueur et de l'énergie, et il rentra dans les affaires. Bientôt il devint un homme plein de santé, ardent au travail et qui, prive longtemps de plaisir, en était assoiffé. Il eut de3 maîtresses et négligea la femme prise uniquement pour des vertus qui n'avaient plus d'objet. Ce fut le drame intime et voilé de ce ménage. Le dévoûrnent sans emploi de sa femme ne rappelait plus à Salandar que les anciens amants, une existence cahotée de liaison en !iai:on et des manière: cemmunes qui le choquaient. Comme cela était impossible à traduire en reproches, il en résultait entre les époux une exaspération sourde de la part de l'un et, de la part de la pauvre créature, une douleur de bête délaissée. Quand i:s s'installèrent à Paris et que commença la grande fortune, Mme Salandar se demanda si sci mari allait la garder près de lui et s'apprêtait à se retirer, disciplinée au devoir et soumise. Mais le banquier recula devant cette pensée qu'A avait

eue un instant et, d'ailleurs, ne se donna pas de meilleure raison à lui-même que la superstition. Alors, par une transformation qui n'est pas rare, la servante épousée, délivrée de son horrible crainte, s'affina. Sa bonté devint une distinction, et la vulgarité de Mme Salandar ne fut plus visible que pour son mari. Celui-ci, peu à peu, s'y accoutuma et, en vieillissant, il finit par ne plus la remarquer» Les Salandar étaient reçus à présent dans cette nouvelle société parisienne qui s'apprêtait à servir d'élite à la troisième République.

Tel était le personnage dont Gonzague sollicitait une audience. Le patron la fixa au lendemain matin.

— Asseyez-vous, jeune homme, et dites-moi ce qui me vaut le plaisir de votre visite... Ne soyez pas timide. Nous n'avons guère causé depuis ce fameux déjeuner chez Gresteau. Je me rappelle le nom de cet animal-là, parce qu'il vient justement de m'écrire à sa sortie de prison et que j'ai presque envie de l'envoyer au Tonkin, qui me paraît être le lieu rêvé pour ce genre d'individus...

-v- C'est précisément à ce sujet, monsieur, que je me suis permis de vous écrire...

— Au sujet de Gresteau?...

- — Non, au sujet de l'Indo-Chine.

— J'espère que vous ne désirez pas que je vous y expédie? interrogea Salandar, en riant.

— Il ne s'agit pas de moi, monsieur, mais d'un

de mes amis... très intime... pour qui je viens vous demander, dans la mission que vous envoyez là-bas, un poste qui n'est probablement pas encore créé... d'après le peu que j'ai entendu dans les bureaux... du moins, il m'a semblé... Je vous prie de m'excuser si je me mêle...

— Allez! Allez! reprit Salandar, qui voyait hésiter le jeune homme. Je ne suis pas moi-même très fixé sur mon personnel et les attributions de chacun... Le recrutement n'en est pas commode, attendu que le pays est encore très dangereux... Si vous avez une idée, dites-la-moi franchement, elle sera la bienvenue.

Encouragé ainsi, Gonzague comprit que le patron l'écoutait attentivement. Il essaya de préciser sa pensée et de la faire valoir devant un homme qui allait peut-être le juger dans ces quelques minutes.

— Je dois vous dire d'abord, monsieur Salandar, que mon ami n'a aucune qualité d'administrateur ni de financier et qu'il n'a jamais été dans les affaires. C'est le comte d'Antrague; il est cousin de Salcède, que, je crois, vous connaissez. Ce n'est pas une indiscrétion d'ajouter qu'il est ruiné, puisque c'est sa ruine qui me dicte la démarche que je fais près de vous. D'Antrague est un garçon de vingt-huit à vingt-neuf ans, et si vous m'autorisez à vous le présenter, vous verrez tout de suite le parti qu'on pourrait tirer de lui dans une opération qui a, par certains côtés, le caractère d'une véritable expédition civile.

— Très juste! remarqua Salandar. Il y aura des explorations à faire.,, qui n'iront pas sans danger.

— Voilà où j'ai pensé que d'Antrague serait précieux... C'est un garçon d'une force physique et d'un courage inouïs, et il serait dans une grande «venture comme dans son élément naturel... Ici, iî n'est pas dans son cadre, il me fait l'effet d'un beau fauve dans une ménagerie... Il finira par y étouffer sans que personne songe à employer une organisation musculaire et une audace magnifiques, et toutes sortes de dons qui, à la longue, deviendraient des tares dans la vie de Paris.

i — Eh! dites donc, savez-vous que vous me donnez envie de voir cet être-là?... S'il y a moyen de s'entendre avec lui et s'il se laisse conduire, manier, on pourra en faire quelque chose... Est-il libre, votre d'Antrague?

— Il l'est.

— Accepterait-il, le cas échéant, de partir pour l'Indo-Chine avec mes hommes, dans des conditions que je me réserve de déterminer avec lui, quand nous aurons causé?

— Ça doit le tenter.

— Amenez-le-moi donc demain matin, conclut Salandar.

Il ajouta, au moment où Gonzague s'éloignait:

— Quant à vous, mon jeune ami, laissez-moi vous féliciter, non seulement de votre idée, mais de l'expSrience et de la réflexion que tout ce que vous venez de nue dire «appose chez vous... Non.*»

non... vraiment, je ne croyais pas avoir dans mes bureaux un garçon aussi distingué... Dès que noua aurons réglé la question d'Antrague, dans un sens ou dans l'autre, et même si je ne m'entends pas avec lui... nous nous occuperons de votre cas à vous... A demain matin, n'est-ce pas? Dix heures précises...

Il lui serra la main et le congédia d'un regard souriant. C'est la première fois que Gonzague ressentait cette impression que Ton formule habituellement par ces mots : « Etre content de soi. )) Il était content de lui. Il espérait avoir sauvé son ami et, personnellement, il avait pris une petite importance aux yeux de Salandar, qui affectait de connaître les hommes. Il y avait là une remarquable rencontre de circonstances qui confirmait une fois de plus la théorie de la constance de l'effort dans une ligne unique. Depuis près de cinq ans à une place inférieure, il s'accoutumait le regard aux détours et aux obscurités de sa profession; il observait les passions qu'elle mettait en jeu, les types divers qu'elle créait. Il essayait de rattacher ces observations à une conduite générale de la vie et à l'étude des caractères, attendant patiemment l'occasion, qui est le procédé du destin.

— Eh bien? Gonzague, avez-vous trouvé cette merveilleuse combinaison? demanda d'Antrague ironiquement.

— Vous avez rendez-vous demain à dix heures avec Salandar. J'ai votre parole, d'Antrague,

que vous écouterez sérieusement ses propositions, comme si votre résolution y était subordonnée.

— Je comprends... Et quoique décidé à faire ce que vous savez, je serai très loyal envers vous et envers moi... Je ne veux pas préjuger ce que me dira Salandar, et je ne le repousse pas d'avance.

— C'est tout ce que je réclame de vous. Après avoir introduit son ami chez Salandar,

Gonzague attendit dans son bureau l'issue de la conférence. Au bout d'une heure, un huissier entra :

— M. Salandar prie monsieur de passer dans son cabinet.

Il trouva le banquier et d'Antrague penchés sur une carte.

— Avancez, avancez, Gonzague... Nous sommes d'accord, M. d'Antrague et moi... Votre idée était excellente... J'y ai apporté seulement une modification. M. d'Antrague consent à partir tout de suite, et seul, pour examiner le terrain, préparer les voies avec les indications que je viens de lui donner... Il s'embarque à Marseille dans huit jours, et nous agirons ici d'après les renseignements qu'il nous enverra...

Dès que Gonzague et son ami se retrouvèrent en tête à tête, celui-ci lui tendit les deux mains.

— J'ai été tenté par le danger.

Au moment du départ, Gonzague lui demanda :

— Avez-vous annoncé votre résolution à... la personne pour qui vous m'aviez remis une lettre?

— Ah! mon cher!... fit d'Antrague, comme on se fait des illusions! Figurez-vous qu'elle a très bien pris ça...

Il ajouta :

— J'ai peut-être bien fait de ne pas me tuer...

— N'en doutez pas, dit Gonzague.

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