‹ Scènes de la vie difficileChapitre 5 sur 12 · ANDREE · texte numérisé non relu

ANDREE

Dans l'existence de ces jeunes gens, la femme n'avait fait, jusqu'ici, que des apparitions furtives. Elle s'était manifestée à eux par les hasards de la sensualité plutôt que par l'amour. Leur carrière n'avait pas encore subi, non plus, ce qu'on pourrait appeler la déviation de la femme, cette influence subtile et continue qui appuie à chaque heure sur la direction de la vie et la modifie insensiblement. Barjol, qui, à travers les besognes du journalisme, écrivait un roman dont son histoire avec Anna Frédal formait le sujet, venait de reconnaître la banalité de cette aventure et les minces traces qu'elle avait laissées en lui, à part les dettes contractées au cours de sa liaison et dont il ne parvenait qu'à grand'peine à payer les arrérages. Il renonça donc à un récit où l'intérêt principal se traduisait par des embarras d'argent. Gonzague, à qui il en avait lu quelques passages, l'approuva :

— Si vous me permettez la franchise, lui dit-il,

ce qu'il y a de meilleur dans votre roman, c'est le style, qui a le naturel et l'ironie de votre conversation. Mais il me semble que ces deux qualités et surtout l'ironie doivent s'appliquer à des matières très importantes qui les soutiennent et les mettent en relief, plutôt qu'à des détails et à des nuances de sentiment qu'elles rapetissent encore.

— Cela me paraît assez juste, fit Barjol. Une passion aussi mesquine que celle que j'ai éprouvée pour Anna Frédal aurait dû être traitée sur le mode lyrique. C'était le seul moyen de la faire prendre au sérieux. Je vais donc jeter ces pages au panier sans le moindre regret... Je sens, d'ailleurs, ajouta-t-il, que je ne débuterai qu'à un âge avancé et que ma carrière littéraire sera faite d'échecs secrets, ce qui me permettra de conserver une certaine bonne humeur...

Barjol se préparait ainsi aux déceptions qui commençaient à le frôler. Il était dans son caractère de pouvoir se livrer, sans y perdre la santé de l'esprit, à l'exercice déprimant de la prévoyance. Cette faculté est assez rare dans la bourgeoisie intellectuelle, où le souci de l'avenir fait partie de l'éducation et alourdit déjà les premiers efforts. Au contraire, Barjol savait garder son courage devant l'image des difficultés prochaines, mais il y mettait vis-à-vis de lui-même la condition de ne se les cacher par aucun artifice.

Un soir, dînant avec Gonzague, il lai dit négligemment : '-— " -

— Â propos, mon cher, je vais vous imposer une légère corvée... Je me marie et je vous prie d'être mon témoin avec Sigismond.

Gonzague le regarda de cet air réfléchi, qu'il conservait jusque dans l'étonnement :

— Comme je pense que* vous ne me faites pas une plaisanterie, je suis tout à votre disposition.

Il était un peu froissé cependant que son ami ne l'eût point tenu au courant d'un si grave projet. Barjol devina ce sentiment :

— Si vous ne connaissiez pas la personne que j'épouse, reprit-il en souriant, je ne me serais pas permis de vous demander ce service.

— Je la connais?

— C'est la petite amie avec qui je vous ai fait dîner deux ou trois fois.

— Elle est bien charmante, répondit Gonzague avec le plus de spontanéité et de sympathie qu'il lui fut possible de mettre dans sa voix.

En réalité, cette révélation lui gâtait la figure de Barjol, troublait l'affection qu'il avait pour lui. Aucune raison ne lui paraissait justifier le mariage d'un garçon de cette valeur avec une grisette. L'amour n'en était pas une suffisante, puisqu'elle était sa maîtresse depuis au moins six mois. Il ne pouvait y avoir non plus un motif d'intérêt. Quelle nécessité de régulariser une liaison qui n'avait pas eu le temps de devenir une habitude et qui n'apportait même pas à l'homme l'aimable sécurité du ménage? Car, si la jeune femme était assez élégante et agréable de visage, avec une

jolie peau blonde, elle n'avait qu'une distinction intermittente qui semblait dépendre d'un regard sévère de son amant. Dans l'intimité, elle devait être vulgaire et excessive. D'ailleurs, elle paraissait ressentir pour Barjol une tendresse jalouse, où la jalousie absorbait la tendresse et la rendait sous forme d'obsession. Elle appartenait visiblement à la catégorie des femmes qui se font une arme de la fidélité. Telles avaient été les premières observations de Gonzague. Elles se résolvaient en objections que son regard ne pouvait s'empêcher de transmettre à un être aussi fin que Barjol.

— Vous êtes trop mon ami, reprit celui-ci, pour que je ne vous donne pas d'autres explications. Marthe est d'une famille de commerçants à moitié ouvriers et très honnêtes gens. Son père est mort; sa mère, qui a quelques infirmités, la surveillait mal. Elle travaillait chez une lingère quand je l'ai rencontrée. Je considère comme un miracle qu'elle soit restée sage jusqu'à ce jour-là.., Vous voyez que je n'ai guère d'illusions et que ce n'est pas un homme exalté par la passion qui vous parle... Seulement, voilà... vous ne devinez pas?

— Non, dit Gonzague.

— Elle est enceinte, murmura Barjol, après une hésitation.

Les deux amis se trouvaient à table vis-à-vis, Barjol s'était penché pour prononcer ces derniers; mots, et, devant le mouvement de stupeur que

cette fois-ci Gonzague ne put retenir, il se leva et alla s'asseoir à côté de lui, sur la banquette. Ils étaient à la fin du repas; ils demandèrent du café, et dès que le garçon les eut servis :

— Vous voyez, mon cher, continua Barjol, que, sans être alarmante, la situation est plus sérieuse que vous ne pensiez tout à l'heure... quand vous me blâmiez silencieusement.

— Oh! non, mon ami, non... ne croyez pas cela, dit Gonzague en baissant la voix... J'étais un peu ému de votre changement d'existence... mais je ne supposais pas qu'il allait être si profond, si grave...

— Vous comprenez, n'est-ce pas, pourquoi je ne vous ai pas consulté?... Je me serais reproché de ne pas le faire s'il s'était agi simplement de me marier... Mais dans un débat sérieux de conscience, on ne doit accepter aucune intervention étrangère, même celle de l'ami le plus cher... C'est un combat destiné à rester sans témoins, sous peine de perdre toute sincérité... La conscience ne comporte pas de galerie... et c'est pourquoi je me suis décidé de façon irrévocable avant de comparaître devant vous, ajouta-t-il en redevenant souriant.

— Je suis loin de vous blâmer, dit Gonzague, et à partir de cet instant mon devoir d'ami, au contraire, me porte à vous donner raison... et à envisager avec vous, non pas ce que vous auriez dû faire, qui vous regarde seul, mais les conséquences de. ce que vous avez fait qui intéressent tous ceux qui vous aiment...

Ce mélange de gravité et de badinagc formai le ton habituel de leur conversation, et ils se plaisaient à passer de l'une à l'autre sans transition, comme dans l'atmosphère naturelle de leur intimité et par le jeu de leur esprit. L'espèce de contrainte qui pesait sur eux au début de l'entretien était déjà dissipée. La familiarité, l'aisance reparaissaient entre ces deux amis, dont l'amitié était faite de se sentir au même niveau d'intelligence, malgré des règles si diverses de conduite. Le mariage de Barjol fut donc considéré comme indispensable et acquis. Les objections de Gonzague tombaient une à une, et les craintes pour l'avenir s'évanouissaient dans cette insouciance calculée qui caractérisait Barjol. Il n'admettait pas que cet événement pût avoir un retentissement fâcheux sur sa carrière d'homme de lettres, du moins telle qu'il la concevait et qu'elle s'annonçait dé}a.

— Je ne vais pas dans le monde, et me voilà emporté par le journalisme pour longtemps, et peut-être pour toujours. Ma vie sera donc nécessairement discrète et vouée au travail. Marthe est très capable de me créer le genre d'intérieur dont j'ai besoin, et de me laisser une certaine indépendance, qui est une des conditions de mon métier. Je ne payerai donc pas, je crois, trop cher l'obligation morale où je suis de l'épouser.

— Avez-vous annoncé cette nouvelle à votre famille? interrogea Gonzague après un silence.

— Oui... Je ne vous cache pas qu'elle a paru

un désastre à mon père et surtout à ma pauvre tante... Mon seul regret dans cette affaire est le véritable désespoir que je leur ai causé...

— C'est ce que je craignais le plus pour vous, dit Gonzague... Et comment s'est terminée cette opposition de votre famille?

— J'ai supplié ma tante et mon père de me permettre de leur présenter Marthe... Ils l'ont accueillie très affectueusement, à ma grande surprise... Ma tante l'a embrassée et, après avoir bavardé un quart d'heure en tête à tête avec elle, m'a dit ces paroles admirables : « Tu n'aurais pas dû lui faire un enfant avant de l'épouser; c'est le seul reproche que je t'adresse, maintenant que je la connais. »

— Ces mots, dit Gonzague, résument tout. Marthe entra dans le restaurant où ils dînaient.

Elle avait tenu à les rejoindre pour savoir le résultat de l'entretien. Elle traversa la salle sans embarras et vint s'asseoir à la table en les regardant alternativement. C'est l'opinion de Gonzague qu'elle attendait avec anxiété, car il représentait à ses yeux la sagesse, et elle n'ignorait pas l'influence qu'il exerçait sur son ami. Elle fut rassurée tout de suite par un serrement de main de Barjol, qui lui dit :

— Il est enchanté.

Alors ses sourcils froncés se détendirent, et elle eut une brusque envie de pleurer.

— N'aie pas peur, c'est fini, dit-elle à Barjol. Elle ajouta :

— Je suis bien heureuse...

Et elle demanda un verre de cassis. On ne parla plus du mariage, et ils sortirent tous les trois du restaurant peu d'instants après.

Barjol allait chaque jour au journal vers dix heures et y restait jusqu'à une heure du matin à y faire toutes sortes de besognes, le directeur Ristouret ayant sensiblement réduit le nombre des rédacteurs du Lansquenet, qui traversait une crise. Entre les années 1885 et 1890, par les affaires Wilson et le boulangisme, une émotion et une curiosité allèrent remuer le public à une plus grande profondeur, et la presse parisienne pWt son mouvement tournant vers la politique et l'information. Elle ne devait pas tarder à se joindre, d'une façon plus étroite que dans les années précédentes, au monde des banques et des affaires. Des journaux nouveaux harcelaient les anciens, obligés de se transformer pour supporter la concurrence. Le type des grands exploiteurs de presse s'ébauchait dans cette invasion de l'argent; les étrangers, attirés par ce remous, apparaissaient sur le boulevard, rompant les frêles barrières où le parisianisme à la Ristouret se retranchait encore. Gonzague conseillait à son ami d'aband-^rer le Lansquenet, dont les jours étaient comj ¥ . Il se faisait fort de le faire entrer à VInformé, par Salandar, le banquier, qui en était un des principaux commanditaires. Ce fut également l'avis de Marthe. Celle-ci avait pris une dignité soudaine, depuis qu'elle était la femme légitime. La céré-

monie religieuse surtout lui avait paru la consécration d'un mérite qu'elle devait maintenant justifier vis-à-vis de son époux et des amis de celui-ci. Elle eût pensé commettre une faute contre l'honneur en gérant mal les intérêts du petit ménage, que Barjol, plein de confiance, lui abandonna entièrement. Ils s'étaient installés dans un appartement au cinquième étage, meublé avec le concours des deux familles. On décida de pendre bientôt la crémaillère sans autres invités que Sigismond et Gonzague. Marthe, qui savait leur histoire, était fière de l'amitié qu'ils témoignaient à son mari, et elle eût souhaité que Barjol se bornât à leur fréquentation. Un soir, pourtant, qu'ils étaient assis tous les quatre à la terrasse d'un café et après avoir jeté un coup d'œil à son mari, comme s'il s'agissait d'un dessein concerté entre eux, elle dit à Gonzague :

— Pour cette fameuse crémaillère, monsieur Gonzague, il faut que vous nous fassiez un grand plaisir.

— Lequel, ma chère amie?

— Ce serait de... d'inviter... votre...

Elle ne trouvait pas le mot juste. Barjol vint à son secours.

— Laisse-moi lui dire ça... Voici, Gonzague, et je sais que Sigismond va être de mon avis. Il est impossible que cette fête ait lieu sans Andrée... quitte à attendre qu'elle soit libre de venir à Paris...

— Hum! fit Gonzague en souriant.

— N'est-ce pas, Sigismond?

— Parbleu! je crois bien, s'écria celui-ci... Tu la vois donc toujours? continua-t-il en s'adressant à Gonzague. Je ne suis pas au courant, excusez-moi, mes enfants, si je fais une gaffe...

— Mais moi, ajouta Marthe, je connais l'histoire.

— Par moi, dit Barjol.

— Evidemment... Et je tiens à ce que Mme Andrée soit au milieu de nous un jour pareil. Je suis sûre qu'elle en sera très heureuse et qu'elle acceptera tout de suite... Parce qu'en somme, monsieur Gonzague, d'après ce que j'ai compris, c'est votre amie véritable, celle-là... Et puis, reprit-elle d'un accent à la fois naïf et blagueur, je puis bien la recevoir chez moi, elle est mariée... Il -est vrai que ce n'est pas avec vous, mais, à mon avis, ça ne fait rien quand il y a de l'affection réciproque.

Gonzague conclut en riant :

— J'accepte pour elle. Elle arrive cette semaine.

Quand Andrée venait à Paris, elle ne descendait jamais chez Gonzague, qui avait fini par se constituer un intérieur modeste de garçon, composé de deux pièces au rez-de-chaussée. Elle allait toujours au même hôtel, écrivait à son ami et attendait qu'il lui fît signe, s'appliquant à ne pas tomber dans sa vie à l'improviste. Depuis six ou sept ans, ses relations avec lui s'étaient toujours conformées à ce rite, qui, loin de contrarier leur

amour, y apportait l'attrait constant de la soumission féminine, si puissant sur un caractère comme celui de Gonzague. Quant à Andrée, durant les jours qu'elle passait à Paris, elle appartenait au jeune homme. Elle était à sa disposition à toutes les heures du jour et de la nuit, soit qu'il la reçût chez lui, soit qu'il vînt à l'hôtel ou l'emmenât dîner. Elle semblait n'avoir d'autre pensée que de renouveler son plaisir en dehors d'un romanesque auquel elle le savait insensible. Il se plaisait à l'entendre évoquer dans ses bras les souvenirs de jadis, leurs premières joies dans ce rude hiver où ils s'étaient rencontrés, mais il eût été refroidi qu'elle fît des projets d'avenir et lui promît une passion éternelle. Andrée avait découvert les limites sentimentales de Gonzague, et jamais elle ne le contraignait à les franchir; mais, dans ces limites, elle savait se mouvoir de toute son ardeur, et elle gardait pour elle seule les prolo* ;ments de l'amour. Elle avait maintenant un peu dépassé la trentaine. La bouche et les yeux, qui étaient les seules beautés de son visage, avaient conservé leur charme sensuel et leur rayonnement, et ils dispensaient d'apercevoir les portions maigres et creuses, tant le désir était appelé à ces deux foyers. Elle avait engraissé des épaules et des hanches et, en se déshabillant, elle faisait d'un mouvement de tête s'écrouler la masse noire de ses cheveux, avec une audace où l'expérience se révélait sans que la pudeur eût disparu. Ces diverses remarques de Gonzague sur le perfection-

nement de sa maîtresse formaient le secret de leur liaison et en contenaient la durée.

Andrée fut émue de l'invitation de Mme Barjol, mais n'accepta qu'à la condition d'être présentée telle qu'elle était, de ne rien cacher de sa situation.

— Mais, naturellement, dit Gonzague... Il n'a jamais été question de dissimuler quoi que ce fût.

— Elle sait tout? Barjol aussi?

— Tout absolument... que tu es mariée à Alençon, que tu viens me voir à Paris en t'arrangeant comme tu peux et qu'à Paris nous vivons ensemble pendant le temps que tu y restes... Tu n'as qu'à être toi-même et à ne pas craindre l'ombre de gêne...

Les deux femmes sympathisèrent tout de suite, et tous ces êtres jeunes, irréguliers, dans une positif qui eût pu être déplaisante et fausse, s'y trouvaient à leur aise justement parce qu'ils sentaient planer sur eux les dangers de l'existence. A la fin de la soirée, Gonzague emmena Andrée dans son appartement, où ils passèrent la nuit ensemble. Le lendemain était un dimanche. Ils ne se levèrent que pour le déjeuner apporté d'un restaurant voisin. Au moment de se mettre à table, Andrée dit :

— Mon chéri, je ne pourrais pas manger tranquillement si je ne t'apprenais une grosse nouvelle qui n'a aucune espèce d'importance pour toi, d'ailleurs, mais qui chavire assez ma vie... Depuis

que je suis arrivée, elle me brûle les lèvres... Ecoute... tant pis!

Fort intrigué, Gonzague la regarda :

— Va! va! raconte... Qu'est-ce que c'est? Elle lui prit la main :

— Je quitte Alençon... je viens habiter Paris... Comme il ne paraissait pas s'en émouvoir outre

mesure, elle ajouta :

— Je viens toute seule, sans mon mari... nous nous séparons.

Gonzague n'avait jamais pu s'accoutumer à voir en ce mari un être d'une existence réelle. Il ie le concevait point sous les traits d'un époux sérieux, usant de ses droits, capable de devenir incommode, et il ne songeait guère à ce qui se passerait s'il arrivait à découvrir que sa femme avait un amant. Dans l'esprit de Gonzague, l'essentiel pour lui devait être qu'Andrée n'ait pas pris cet amant à Alençon. C'était la première fois d'ailleurs qu'il faisait un raisonnement quelconque à ce sujet. Il lui fallait même un effort pour se rappeler le nom de l'homme que sa maîtresse avait épousé. Ces quelques mots d'Andrée lui mirent brusquement sous les yeux une situation nouvelle et qu'il se figurait mal.

— Ma chérie, je ne comprends pas... Qu'estce que c'est que ce drame que. tu ne m'avais pas fait prévoir?

En haussant les épaules, elle répondit :

— Oh! ce n'est pas un drame.,. Mon mari est appelé pour affaires dans l'Amérique du Sud, au

Brésil, et il liquide son commerce cTAlençon... je te raconte ça en gros... Il m'a demandé si je voulais l'accompagner... J'ai refusé, naturellement, comme tu peux te l'imaginer; et je lui ai déclaré que je m'installerais à Paris jusqu'à son retour... Va! mon chéri, continua-t-elle avec une mélancolie qui frappa Gonzague, ne me demande pas d'autres détails, à quoi bon?

Le jeune homme la prit sur ses genoux :

— Dis-moi la vérité au moins sur ta situation personnelle, car il n'y a que celle-là qui m'intéresse... Tu penses, n'est-ce pas, que je ne suis pas dupe de cette histoire et je sens parfaitement qu'il s'est produit quelque chose d'assez grave entre ton mari et toi, que tu ne veux pas me dire... Je n'insiste pas.

Elle l'embrassa.

— Merci, mon chéri.

— Seulement, reprit Gonzague, il faut que tu me répondes franchement sur ce qui te concerne... Je ne suis plus tout à fait le pauvre diable qui partageait avec toi cent sous pour dîner... J'ai une gentille place chez Salandar... qui ne peut que s'améliorer, et j'ai même quelques sous de côté....

Andrée eut un rire léger :

— Hein? quand on y songe? Tu ne trouves pas ça extraordinaire!

— Non... Je finis par trouver ça très normal... reprit-il en riant aussi.

— Moi, je n'en avais jamais douté... Tu te

rappelles, à Nogent, dans l'île... quand j'étais la seule à avoir confiance?

— Alors, tourne-toi... regarde-moi bien... Et pas de dissimulation entre nous... As-tu besoin d'argent? Je ne te pardonnerais pas de te gêner avec moi...

Elle se récria :

— Ah ! par exemple, qu'il ne soit pas question de ça entre nous!... Mon mari s'est très bien conduit... n'aie aucune inquiétude de ce côté... Il m'a donné des meubles qui sont en route... J'ai loué un petit logement dans le genre de celui de Marthe et de Barjol... Ne t'occupe de rien... J'installerai tout moi-même... Maintenant, à toi d'être franc... Dis? Ça ne t'embête pas que je vienne vivre si près de toi? Tu sais que je n'empiéterai jamais sur ton indépendance et que notre liaison restera toujours ce que tu voudras qu'elle reste... Réfléchis bien avant de me répondre.

— Je n'ai pas besoin de réfléchir... Je t'aime tendrement et tu es pour moi la camarade rêvée... Je suis donc enchanté d'une combinaison qui sera exquise avec une femme aussi intelligente que toi...

Elle conclut simplement :

— Quoique tu sois libre, ne te crois pas obligé de prendre une maîtresse tout de suite...

— En tout cas, reprit gaîment Gonzague, pour Je moment tu es la seule.

— Vrai?

r - — Vrai.

— Alors, déjeunons, je vais nous servir...

Ce qui faisait pour les deux amants le charme de cette liaison, interrompue et renaissante suivant des événements qui ne dépendaient pas d'eux, c'est que les souvenirs de la première rencontre envahissaient leur esprit chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble. Ils avaient la sensation d'avoir appris la vie en même temps et de s'être aimés, non point dans l'illusion, mais dans la perte des illusions. Cela leur donnait une sincérité qui, chez des êtres moins sains, eût pu tourner au cynisme et au vice, mais qui chez eux ne faisait qu'élargir l'expérience. Ils étaient fort capables de se méfier de tout le monde, mais pas l'un de l'autre, et ils ne cherchaient point à se faire souffrir, sous prétexte d'éprouver leur amour.

Cette préoccupation était plus raisonnée chez Andrée, qui ne concevait pas sa vie sans le voisinage de Gonzague et s'appliquait dans ce but à ne jamais entrer en concurrence avec son égoïsme.

Elle s'installa donc assez loin de lui, sur la rive gauche. Elle savait rester plusieurs jours sans le voir, attendant un mot qui lui fixât un rendezvous. Elle y arrivait toujours la première. En général, il la gardait chez lui le samedi soir et toute la journée du dimanche et l'emmenait dîner au restaurant, avec les Barjol. Puis on la raccompagnait jusqu'à son domicile, près du Luxembourg, et on la laissait à la porte. Elle disait à Marthe quand celle-ci voulait visiter sa petite installation: « Oh! ne montez pas, c'est trop haut! )) Elle en

avait toujours aussi empêché Gonzague, qui, d'ailleurs, n'insistait pas.

Mme Barjol montrait des prévenances délicates à son égard et tenait à la traiter en femme légitime.

— En somme, ma chère, vous êtes sa femme. Ce n'est qu'une affaire de temps, et de divorce quand votre mari reviendra.

— Mais ne croyez pas cela... Sa femme! Je ne me considère même pas comme sa maîtresse... Je suis son amie, son amie dévouée, pas autre chose. .

Gonzague ne s'attardait pas à ces subtilités et ne se donnait même pas la peine d'avoir une opinion sur cette aventure. Un soir de printemps, ayant projeté de dîner aux environs de Paris, ils avaient pris rendez-vous devant l'entrée de la banque Salandar. Elle l'attendait depuis un quart d'heure à quelque distance, lorsqu'elle le vit sortir avec un monsieur âgé, en qui elle reconnut son patron, d'après la photographie ornée d'une dédicace qu'elle avait aperçue sur une cheminée de l'appartement de Gonzague.

— Oh! c'est lui, murmura-t-elle... Il lui prend le bras... Ils sont joliment bien ensemble!...

Elle les suivit de loin. Gonzague lui avait fait un signe discret en reconduisant le banquier jusqu'à sa voiture. Une conversation s'engagea entre eux, puis le jeune homme jeta sur Andrée un regard qui signifiait : « Il m'emmène, je ne puis pas refuser. » Andrée comprit et rentra chez elle. Elle habitait, non pas au cinquième étage de la

maison, comme elle l'avait dit à Gonzague, mais au sixième, sous les combles, dans une chambre mansardée qui n'était pas sensiblement différente de celle qu'elle occupait autrefois sur les boulevards extérieurs. L'ameublement était cependant plus confortable. Elle avait rapporté d'Alençon un lit en noyer et une armoire à glace. Une commode tenait une place exagérée; quelques gravures s'espaçaient sur les murs, et un tapis cachait le carreau. Une petite table d'acajou et un pouf complétaient ce mobilier disparate qui présentait un aspect d'épave. Par la lucarne recouverte de minces rideaux, les rayons du soleil couchant chauffaient la pièce. Andrée enleva lentement son chapeau, s'assit sans l'ombre d'une déception au visage, satisfaite, au contraire, d'avoir si bien compris son amant et obéi à son ordre.

Avant de monter, elle avait acheté du pain et de la charcuterie pour dîner; elle mit sur la nappe une carafe de bière, un verre, un couvert en ruoîz, puis, comme il était sept heures, elle commença de manger.

Soudain, elle entendit des pas dans le couloir et des coups de canne sur la porte de la mansarde voisine. Une voix demanda : <( ïl n'y a donc personne? » Puis, sur un ton plus bas : « Andrée... eh! Andrée... c'est moi!... » Andrée se leva brusquement, courut sur le palier, reconnut Gonzague et le prit par la main.

— C'est par ici... entre...

Et elle referma la porte.

— Salandar m'a lâché, dit Gonzague... et je suis vite venu te chercher... J'ai eu de la peine à me diriger dans ce couloir, on n'y voit rien...

Il regardait autour de lui.

— Je m'étais mise à table, fit Andrée... Je ne comptais plus sur toi... Je pensais que ton patron t'avait gardé à dîner... Ce qui valait mieux que de dîner avec moi...

— Comment! ma pauvre petite s'écria Gonzague, c'est ici que tu loges!

— Mais c'est très gentil !

Il secoua la tête :

— Andrée, fit-il sur un ton qui « evint presque dur, tu ne m'as pas dit la vérité sur 1 t situation. Je croyais que tu avais pris un petit lo ement agréable, comme tu me l'affirmais... et tu habites une chambre de bonne, sous les toits... Et puis, continua-t-il en apercevant la charcuterie dans du papier, voilà comment tu manges quand tu es seule !

Elle voulut prendre la chose en plaisantant. Il l'arrêta :

— D'abord, montre-moi ce qui te reste d'argent...

— Pardon... je...

— Veux-tu me le montrer tout de suite?...

— Tu peux regarder, c'est dans le premier tiroir, répondit-elle en désignant la commode.

Il fouilla sous du linge :

— Huit francs!...

— Eh bien? c'est plus qu'il ne m'en faut pour aujourd'hui... Et j'ai encore trois francs sur moi.

— Et demain?

— J'en attends.

— D'où?

— D'Alençon... mon frère doit m'en envoyer. Gonzague referma le tiroir d'un geste violent :

— Je ne suis pas seulement navré de cette situation... je suis furieux que tu ne m'aies pas mis au courant plus tôt... Maintenant, soyons sérieux. . Tu es complètement brouillée avec ton mari, n'est-ce pas?

Elle baissa les yeux :

— Oui, mon chéri...

— Il a découvert?...

— Je lui ai tout avoué... On divorcera à son retour d'Amérique, c'est convenu... Je te supplie de me pardonner, ajouta-t-elle en tombant à ses genoux et en sanglotant... J'ai toujours voulu te cacher ce côté de ma vie, c'est ma faute...

Il la releva, l'embrassa au front et reprit sur un ton plus doux :

— Et comment vis-tu? De quoi?

— J'ai retrouvé quelques élèves... et je continue à donner des leçons... J'ai vendu aussi deux ou trois bijoux... Tu vois, mon chéri, que ce n'est pas bien tragique, à part le mensonge que je t'ai fait et que je regrette amèrement!

Il fit deux ou trois pas en silence et reprit :

— Oh! la situation n'a rien de tragique, en effet... Mais elle demande à être traitée désormais

avec beaucoup de raison et de sang-froid... Nous en avons assez vu ensemble pour pouvoir être vis-à-vis l'un de l'autre d'une franchise entière... Donc, je veux... j'exige d'une façon absolue, tu entends, que jusqu'à ce que tu aies arrangé définitivement tes affaires avec ton mari, et que tu saches à quoi t'en tenir, tu t'adresses à moi, pour les besoins de ta vie... Ton existence n'est pas très dispendieuse, je peux y subvenir en ce moment, et il n'est pas nécessaire à mon âge de faire des économies.

Elle était pâle et défaite comme si elle venait d'être prise en flagrant délit.

— Ce que je vois là-dedans de plus clair, ditelle douloureusement, c'est que notre liaison va changer de caractère si même elle résiste à ce coup!... Me voilà à ta charge!...

Il l'interrompit :

— C'est absurde!... Tu ne seras pas plus à ma charge, toutes proportions gardées, que tu ne l'étais lorsque je payais ton dîner à la crémerie... Notre liaison, à travers ses péripéties, tient debout, au contraire, parce qu'elle est faite de toutes sortes d'éléments réels... Oh! je ne prétends pas que je n'aime pas l'argent, j'ai trop souffert d'en manquer et j'ai trop vu en souffrir autour de moi... A toi, je le dis, oui j'aime l'argent et j'aspire à être riche... mais c'est une force que j'ajouterai à ma vie, jamais ce n'en sera le but... et jamais, surtout, je ne le laisserai dénaturer un de mes sentiments...

Andrée se jeta dans ses bras. Elle ne fit plus

d'objection, sûre de pouvoir conserver maintenant à leur union !a bizarre poésie qu'elle y avait mise et dont elle était seule à jouir. Et, tandis que lui n'envisageait que les aspects immédiats et pratiques de l'opération, elle, malgré ses inquiétudes, combinait déjà dans son instinct profond un plan d'existence où elle conserverait toujours une place auprès de Gonzague, quitte à la restreindre à mesure qu'il s'élèverait.

La position du jeune homme chez le banquier s'était agrandie du jour au lendemain. Ces manieurs d'argent, du genre Salandar, qui méprisent les hommes de les voir tomber si aisément dans les pièges les plus grossiers, ont parfois des admirations soudaines et naïves devant l'intelligence, la finesse, l'originalité de l'esprit. Les entretiens que Salandar avait eus avec Gonzague au sujet des entreprises de la Banque en Extrême-Orient lui laissèrent l'impression qu'il venait de découvrir une supériorité. C'est une forme de l'orgueil chez les despotes et qui les conduit parfois jusqu'à la justice. Salandar voulut vérifier son premier jugement, rapprocha Gonzague de sa personne, augmenta un peu son traitement. Il lui confiait des rapports et souvent admettait sa présence dans des discussions d'affaires. Puis, quand ils restaient seuls, il lui demandait son avis sur tel ou tel fait, tel ou tel personnage, d'une façon d'ailleurs légère et sans paraître y donner de l'importance. Il en fit bientôt une sorte de secrétaire hors cadre, qui n'eut pas de besogne bien déterminée et se tenait

toute la journée à sa disposition. De temps en temps, il l'emmenait déjeuner avec lui et un soir le présenta à sa femme, qui partagea son opinion sur la distinction du jeune homme. Celui-ci sentit la partie délicate, faite de nuances, qui se jouait à son sujet; mais il avait acquis maintenant, par l'observation continue, tant d'acuité dans la connaissance des caractères et des mobiles secrets qu'il lui suffisait d'être naturel pour montrer toute sa valeur à un homme de l'expérience de Salandar.

Sans en avoir conscience, en suivant simplement la ligne d'ambition tracée par les circonstances, Gonzague tendait vers un certain type d' « homme fort » qui n'est point dans le milieu démocratique ce qu'il apparaissait sous le Second Empire ou sous la Monarchie de Juillet. Il comporte beaucoup plus de souplesse et de ménagement des intérêts d'autrui, précisément parce que la société est trop mélangée et tourbillonnante pour qu'on s'y fraye un passage à coups de poing. Il y faut des procédés plus subtils, des démarches plus sinueuses, un consentement plus universel. Aucun succès ne dure aujourd'hui contre les efforts combinés de tous les rivaux. L'art de 1* <( homme fort » consiste donc plutôt à faire accepter son ambition qu'à l'imposer. Ce phénomène est aussi visible en politique que dans la littérature et les affaires. Gonzague en avait l'intuition sinon encore la vue pleine et définitive. Un sens particulier le conduisait sur le terrain où il ne heurtait

personne et où il ne rencontrait pas d'obstacle. II était dans l'action délicat et persévérant. Les premières amertumes de sa vie avaient été comme décomposées dans le creuset intérieur au lieu de répandre leur fiel dans tout l'organisme.

Andrée avait suivi ce travail obscur avec une admirable pénétration, car elle ne cessait d'observer Gonzague, et il couvrait tout le champ de sa pensée. Elle comprenait qu'elle ne s'emparerait jamais de lui définitivement et que, par certains côtés, il lui resterait insaisissable.

Un soir que, devant elle, il se mettait en habit pour aller dîner chez Salandar, et qu'elle était troublée par son air élégant et son sourire :

— Est-ce qu'il y aura, à ce dîner, demandât-elle négligemment, cette jeune fille dont tu m'as parlé?...

— La nièce de Mme Salandar?

— Oui.

— Probablement.

Il se regardait dans la glace. Elle ajouta :

— Qui sait? Si jamais tu épouses celle-là ou une autre... tu ne te croiras peut-être pas obligé de me quitter...

Et pendant qu'il haussait doucement les épaules, elle lui arrangea sa cravate.

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