‹ Scènes de la vie difficileChapitre 6 sur 12 · LES VINGT-CINQ FRANCS · texte numérisé non relu

LES VINGT-CINQ FRANCS

Sigismond, malgré ies ardeurs de son tempérament, ne s'était pas laissé griser par des succès de réunions publiques, et il se garda d'arriver à la Chambre en grand homme de province. De la finesse, le contact d'amis délicats, Gonzague et Barjol, et l'expérience acquise en quelques années de vagabondage le préservèrent de ce ridicule. D'ailleurs, le milieu parlementaire, la position des partis, lui échappaient; les hommes lui étaient totalement inconnus. De la politique, il n'avait aperçu jusqu'ici à travers les articles de journaux et les conversations qu'un dessin aux traits grossiers, à la façon d'un voyageur qui aborde un pays le guide à la main. Sigismond, à la Chambre, se trouva subitement isolé dès les premières séances. Sa curiosité seule fut en éveil, et la passion ne rencontra pas d'aliment; car il appartenait au parti républicain plus par les circonstances électorales que par des convictions

profondes. Ce qu'il vit dans son élection de plus clair, c'est qu'elle lui ouvrait la carrière où ses qualités pourraient, suivant les occasions, s'exercer avec plus d'éclat. La vie matérielle semblait assurée maintenant, quoique d'une façon médiocre, par son indemnité de député, et Bourre, le vieil avoué, lui avait en outre prêté quelque argent pour s'installer, Sigismond comprenait donc qu'il ne devait pas se presser. En somme, il n'y eut qu'au tripot de Bridel, à Y <( Artiste », que sa nomination comme représentant du peuple fut remarquée. Là, Sigismond eut vraiment la sensation que sa situation avait changé et qu'il était devenu quelqu'un.

Quand il fit sa rentrée au cercle quelques jours après l'ouverture de la session, Bridel le prit par le bras et lui dit :

— Mon cher ami, permettez-moi de vous parler franchement, comme à un homme que j'ai vu débuter et dont j'ai prédit l'avenir... Je connais par cœur tous les déboires auxquels est exposé à Paris un jeune député sans fortune... Il y a dix ans, à sa première législature, votre ami Passou était très content de trouver son couvert toujours mis, et le vieux Sarbot a eu le dîner au cercle jusqu'à un âge avancé. Eh bien! mon bon, vous êtes ici chez vous... Vous pouvez venir déjeuner, dîner, souper toutes les fois que ça vous conviendra... Et, dans ma pensée, ce n'est pas un cadeau que je vous fais, c'est une marque d'estime que je vous donne.

Sigismond le remercia sans se sentir le moins du monde offensé de cette proposition, tellement elle était naturelle chez Bridel et conforme aux rites de la vie parisienne à cette époque.

— Vous ne vous imaginez pas, continua le patron de 1* « Artiste », combien je serais heureux de jouer un rôle, si modeste fût-il, dans la carrière d'un homme comme vous...

— Vous en aurez joué un plus grand que vous ne croyez, Bridel! s'écria Sigismond.

— Et lequel, mon Dieu?

— Vous rappelez-vous le soir où vous m'avez presque forcé à jouer sur une banque de Borx?

— Si je m'en souviens!... Vous avez gagné trente mille francs... Et même, depuis, on ne vous avait plus revu.

— Je suis parti le lendemain pour mon pays. Bridel se frappa tout à coup le front :

— Je devine... C'étaient les frais de votre campagne électorale!...

— Ma foi... c'est à peu près cela, fit Sigismond en riant.

Bridel ne put se défendre d'une émotion passagère. Il serra la main du jeune homme en murmurant :

— Ce sera un de mes meilleurs souvenirs.

— Par exemple, reprit Sigismond, j'ai juré de ne plus toucher une carte...

— Vous aurez raison, approuva le patron de Y « Artiste » d'un ton paternel. Je dois vous dire néanmoins que, dans ma pensée, ce serment est le

seul qui n'engage à rien, et la plupart des joueurs endurcis l'ont fait à maintes reprises.

— A votre avis, Bridel, on ne peut donc pas guérir de la passion du jeu?

— On guérit parfaitement de la passion, mais pas de l'habitude... L'important est donc de ne pas la prendre... C'est pourquoi il n'est pas mauvais pour un joueur de faire de temps en temps le serment de ne plus toucher une carte... Moi-même, à de certaines périodes de ma vie, je m'en suis bien trouvé.

Mais Sigismond ne plaisantait pas, et c'est à peine si, maintenant, il jetait un. coup d'œil distrait sur la table de baccara quand il traversait la salle. Il voyait, au contraire, quelques-uns de ses collègues, comme Rastier et Passou, jouer un jeu effréné. Ayant eu un jour la naïveté de demander à Bridel s'ils étaient riches :

— Ce n'est pas nécessaire dans leur position, répondit celui-ci. Une opinion politique doit nourrir son homme.

— Quoique je goûte votre esprit, dit Sigismond, vous me faites quelquefois hausser les épaules avec vos paradoxes. Passou et Rastier sont de forts honnêtes gens, je les crois inaccessibles à la corruption...

— Certes oui... Que me faites-vous dire là! s'écria Bridel, indigné qu'on pût le croire capable de soupçonner des clients à lui... Vous avez souvent des remarques qui sentent encore la province, continua-t-il. Je vous porte trop d'intérêt pour ne

pas vous signaler ce travers, dont vous devriez vous défaire... Passou est à la veille d'être ministre, le petit Rastier, qui n'est guère plus âgé que vous, est lié avec tous les grands personnages de la République... Ils escomptent le pouvoir et, en l'attendant, ils n'hésitent pas à se couvrir de dettes et à jouir de la vie. Les ambitieux trouvent toujours de l'argent.

— C'est une méthode, dit Sigismond rêveur.

— Il n'y en a pas d'autre, conclut Bridel.

Sigismond était alors dans l'âge ingrat de l'ambition, quand le but est encore imprécis et lointain, quand la réalité commence à ronger les illusions et ne s'est pas substituée pleinement à elles. Il y a quelovies mois, il frémissait de désir à la pensée d'entrer &a Parlement, il lui semblait que tous les regards seraient fixés sur lui. Brusquement, il se sentait dans une demi-obscurité, entouré de rivalités et de méfiances, se heurtant de toutes parts aux anciens qui barraient la route. On voyait alors dans tous les partis de fortes personnalités, au relief très accentué, qui occupaient la scène entière et en interdisaient l'accès aux débutants. Du côté républicain, les hommes qui avaient pris part aux premières luttes du régime détenaient tour à tour le pouvoir et l'influence et se montraient résolus à les conserver longtemps. Les divisions qui naissaient entre eux n'avaient pas encore le caractère tranché que devait leur donner bientôt le boulangisme, en les obligeant à réagir pour ou contre. Au début de la législature, le général Bou-

langer, ministre de la Guerre, paraissait une des forces de la République. Les royalistes l'attaquaient avec violence pour son rôle dans l'expulsion des princes. Il était impossible, surtout à un jeune député comme Sigismond, de prévoir la brusque déviation qu'allait subir cette destinée. Il y aurait fallu toutes les finesses et toutes les susceptibilités de l'instinct politique, et des vétérans s'y trompèrent.

Sigismond fut stupéfait du langage que lui tint Bourre à ce sujet. Il avait écrit au vieil avoué pour lui emprunter mille francs. Un matin, celui-ci, après avoir passé la nuit en chemin de fer, sonna chez son député, qui vint lui ouvrir en chemise.

— Recouche-toi, mon petit... Il fait un froid de chien... D'abord que je te rassure, voici tes mille francs... Nous causerons de ça tout à l'heure. En attendant, j'ai autre chose à te cire.

Il écarta Jui-même les rideaux, puis releva le col de son pardessus et s'assit :

— Ah! je ne suis pas content, mon garçon!...

— De moi?...

— De tout le monde... du ministère... de la Chambre... A Paris, on ne comprend rien... Vous êtes tous à vouloir défendre la République et vous ne regardez pas ce qui se passe en province... C'eot toujours la même histoire... Qu'est-ce que ça me fiche à moi qu'on expulse les princes si on laisse des réactionnaires à tous les emplois?... Je ne peux pas arriver à faire déplacer le directeur de la caisse d'épargne, qui est bonapartiste... On

me laisse un sous-préfet qui est un réactionnaire enragé et qui démolit en dessous tout le travail que je fais en vue des élections prochaines... Car il faut déjà s'en occuper...

— Oui... oui..., murmura Sigismond assis sur son lit... et qui était blasé depuis longtemps sur les indignations de l'avoué.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Bourre tira de sa poche une tablette de chocolat qu'il se mit à croquer.

— Et puis, reprit-il tout à coup, veux-tu me dire ce que c'est que ce général Boulanger?... Le connais-tu ?

— Je lui a été présenté par Passou, qui le tient pour un homme de grande valeur.

— Oui... oui... reprit Bourre, je sais que les républicains s'emballent sur lui... A moi, il ne me dit rien qui vaille, tu entends... Je n'aime pas qu'on fabrique des grands hommes dans notre parti... et encore moins s'il s'agit de militaires... Le grand homme doit être posthume, continua-t-il en ricanant... Il convient de le découvrir après sa mort et de lui élever des statues... Et autant il est utile en marbre sur une place publique, pour provoquer des manifestations d'enthousiasme, autant il est dangereux de son vivant.

Sigismond se mit à rire pour flatter le vieil avoué, qui aimait à prendre avec lui des airs de directeur de conscience.

— Soyez tranquille, monsieur Bourre, vous n'avez rien à craindre de Boulanger.

— Qui vivra verra! fit l'avoué en hochant la tête... Maintenant, parlons de ton affaire.

Le jeune homme s'était levé, avait allumé du feu et préparait sa réponse aux reproches qu'il attendait. Bourre, comme s'il s'adressait à un étudiant du Quartier Latin et sans considération pour la dignité du député, lui demanda :

— Ah! ça, qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie? Tu as déjà mangé ton mois?

— Eh! monsieur Bourre, croyez-vous qu'on puisse vivre à Paris avec vingt-cinq francs par jour et toutes les obligations que je commence à avoir? Pas plus tard qu'hier, j'ai été obligé de rendre un déjeuner à des collègues qui m'avaient invité plusieurs fois...

— Tu as bien fait... Où avez-vous déjeuné?

— Chez Durand.

— C'est un bon endroit, dit Bourre. Combien ça t'a-t-il coûté?

— Je n'ai pas encore réglé... le patron me connaît et je lui ai fait signe que j'allais revenir... Ça n'a pas d'importance sur le boulevard et dans ma situation, continua-t-il, mais il ne faudrait pas s'y exposer trop souvent...

— Sacrebleu! s'écria Bourre, je n'oserais jamais... Tu as eu tort...

— A Paris, si on est obligé de reculer devant certaines dépenses, on reste figé à sa place... Nous sommes un groupe de collègues qui nous invitons, tantôt l'un, tantôt l'autre... Ce sont tous des gailllards qui ont l'air de rouler sur l'or... Que je leur

fasse l'effet d'un député pauvre, et il me faudra renoncer à toute relation, à toute influence... Autant quitter la vie publique!

— Ici, mon garçon, tu es dans le vrai, reprit Bourre. L'influence pour un député, tout est là... Ça vaut mieux que le talent oratoire, qui n'est qu'une question d'entraînement... Je te l'ai dit souvent : « Ne me fais pas de discours, donne-moi des juges de paix. » Voilà ce que les républicains ne comprennent pas encore... Ils y viendront... Tu es habillé? Allons déjeuner chez Durand et payer ta note.

Après quelques hésitations et une victoire facile sur certains scrupules, Sigismond se décida pour le système de l'audace et du risque qu'il se définissait ainsi à lui-même : « Aujourd'hui, la politique doit se faire par de grands moyens. Elle n'est pas une question de doctrine, mais d'action. Elle n'est plus conduite par des penseurs vivant dans des mansardes, mais par des gens d'un tempérament vigoureux, ne craignant pas de s'exposer aux coups. Or, à cela, il faut des compensations. Un philosophe les trouvait dans la diffusion de ses idées, dans son prestige, dans son influence morale. Nous qui sommes tombis dans des circonstances où l'action est tout et la doctrine rien, il nous faut posséder d'abord les moyens de l'action, c'est-àdire l'argent, et créer en nous l'état d'esprit qui stimule l'action, c'est-à-dire le goût de la vie. »

La prompte dépense des mille francs prêtés par Bourre illustra ce raisonnement. Les années

où se passe ce récit furent marquées à Paris par l'éclat de fêtes bruyantes et le règne de la galanterie. Mais le luxe n'y prenait encore que des formes raffinées et élégantes; il restait en dehors de la bourgeoisie laborieuse et du peuple et comme enfermé dans une sorte de vaste cage dorée. Les passants l'apercevaient à travers les barreaux. Ils se contentaient du spectacle et n'avaient pas la tentation de s'y mêler. Les demi-mondaines scandalisaient les familles par la recherche éperdue du plaisir, au lieu de s'y introduire par leurs économies, comme elles allaient le faire plus tard. Elles n'avaient pas que des amants: elles avaient des amis, des relations, une cour, et, entre elles, une hiérarchie qui n'était pas établie seulement par le niveau de l'argent; car les plus fameuses savaient se ruiner pour satisfaire des caprices. L'immoralité était allégée ainsi par la fantaisie, et la contagion atténuée par les exigences somptuaires de ces existences.

Du monde politique au monde galant la communication s'était vite établie. De l'un à l'autre il y avait comme une circulation d'intrigues et un échange de désirs. Des créatures intelligentes et déclassées voulaient jouer un rôle qui les rehaussât ; des hommes surmenés de luttes et d'ambitions, et la tête alourdie d'un vin grossier, venaient s'abandonner chez elles à une griserie légère. Aucune sensation n'était plus capable d'émouvoir Sigismond, à qui pesaient la gêne et la solitude et que la méditation harassait.

La première fois qu'il alla chez Catherine Auvert, il éprouva ce vertige particulier que donne à un jeune tempérament la beauté des femmes dans la lumière. Catherine avait rassemblé dans un souper ses camarades les plus jolies, quelques Parisiens fameux et trois ou quatre personnages politiques en vue. Peu de femmes, dans la galanterie de cette époque, pouvaient réunir dans une intimité étroite plus d'amis dévoués. Ils se composaient, pour la plupart, d'anciens amants dont elle avait su conserver l'affection, et qui ignoraient cette particularité, car elle était discrète. Elle n'invitait jamais l'homme qui l'aimait, voulant conserver à son salon la dignité et l'équilibre et y exercer l'influence par elle seule. Vers trentecinq ou trente-six ans, toute sa personne semblait un triomphe de l'élégance sur la nature. Elle était une création de l'art et de la grâce. Le regard séduit et distrait ne pouvait détailler ses défauts physiques. Il fallait une femme pour les découvrir. C'est pourquoi les femmes n'étaient pas jalouses d'elle et .contribuaient à ses succès, d'autant mieux que maintenant elle les poursuivait plutôt dans l'ambition que dans l'amour. En secret, elle avait aimé passionnément. Elle avait fait des folies pour d'Antrague, l'attendant des nuits entières dans sa voiture à la porte du tripot. D'Antrague lui expédiait Sigismond pour qu'elle prît patience, pendant qu'il jouait: c'est ainsi que le jeune député l'avait connue.

— Et comment va votre ami? Avez-vous de

ses nouvelles? demanda-t-elle à Sigismond après les premières formalités de politesse.

— J'ai reçu un mot de lui l'année dernière à l'occasion de mon élection... Il se portait parfaitement et paraissait enchanté de son voyage... Mais il ne parlait pas du tout de son retour.

— Cela me rappelle, fit-elle gentiment, que j'ai oublié de vous féliciter... Mais j'ai suivi les élections dans les journaux, et j'ai été très heureuse pour vous... Maintenant, nous allons nous revoir souvent, je l'espère... Car je ne vous cache pas que j'adore la politique... et je vous ai invité ce soir pour vous présenter . à quelques amis à moi qui peuvent vous être très utiles... et qui joueront peut-être bientôt des rôles importants...

Elle ajouta en prenant un petit air mystérieux:

— Avez-vous rencontré Bessange, à la Chambre?

— Non. C'est un député?

— Assez obscur pour le moment, mais vous entendrez parler de lui bientôt... Il soupe ici ce soir... C'est un ami intime et peut-être l'ami le plus intime du général Boulanger.

Catherine prononça ce nom avec un accent de gravité subit et un tressaillement. Le culte du général n'avait encore que quelques adeptes épars, mais les initiés sentaient la popularité gronder autour de lui et tâtonner. Sigismond demeurait assez indifférent à cette rumeur, quoique la personnalité du général Boulanger lui fût sympathique.

— Oui... N'est-ce pas qu'il est sympathique? appuya Catherine.

Et, regardant Sigismond fixement:

— Mon cher, l'avenir est là.

— Hein? fit Sigismond, vous croyez?

— Si vous n'allez pas de ce côté-là, où irezvous?... L'avenir des hommes de votre âge est avec des hommes nouveaux et vers des idées nouvelles... Dans le parti qui est en train de se fonder, vous seriez accueilli comme une valeur, comme un espoir; dans le parti où vous êtes, on se méfie déjà de vous... je le sais., parfaitement, je le sais, continua-t-elle, sans vouloir lui dire la source de ce renseignement... D'ailleurs, Bessange vous expliquera ces choses-là mieux que moi... Vous causerez après souper.

A table, Sigismond se trouva placé à côté d'Angèle Héry, une fille un peu rousse et boulotte, d'une fraîcheur charmante qui résistait à toutes les débauches. Il devint vite évident pour le jeune homme que Catherine lui avait fait la leçon à son sujet. De loin, elle les encourageait du sourire lorsque entre eux la conversation cessait de chuchoter. Sigismond était flatté tout de même du petit siège que l'on faisait autour de sa personne. On venait de le présenter à Bessange, grand garçon maigre, aux yeux noirs et aux pommettes saillantes, dont les bras étaient agités d'un continuel tremblement. L*ensemble vous jetait l'impression d'un être déséquilibré et rude et formait un contraste étonnant avec la

voix la plus caressante. Il n'était jamais monté encore à la tribune de la Chambre; avocat, il plaidait rarement, mais il avait déjà des admirateurs pour la volonté d'arriver qu'on devinait en lui.

— Mon cher, dit-il tout de suite à Sigismond, votre parti est plein, venez avec nous... Je sais qui vous êtes, ce dont vous êtes capable... Etudiez bien la situation politique et je suis sûr que vous n'hésiterez pas...

— J'hésite, reprit Sigismond, car je ne vois pas sur qui vous allez vous appuyer.

— Sur la foule... Vous ne tarderez pas à la voir entrer en scène... Mais nous ne voulons pas renverser la République... Ce n'est pas à un complot que nous vous proposons de vous associer, mais à une campagne, dont le but est de rompre la routine du régime. Depuis près de dix ans, le pouvoir ne fait que passer de mains en mains dans le même groupe... On dirait que la République en est réduite à faire la navette... A mon avis, le pays a soif d'une surprise, et nous la lui réservons...

— Avec le général Boulanger? interrogea Sigismond.

— Tout simplement... On agit plus avec un homme qu'avec une idée... Nous avons l'homme, l'idée se dégagera des événements.

Catherine et Angèle Héry vinrent se mêler à la conversation et flattèrent les deux jeunes gens en leur disant qu'ils étaient nés pour se compren-

dre. Angèle, déjà très familière, prit Sigismond par le bras et l'emmena dans un coin du salon. Elle l'étourdit de compliments sur son esprit et finit par lui presser tendrement la main en lui demandant:

— Est-ce que je vous plais?

— Follement ! s'écria Sigismond qui s'en aperçut tout à coup.

— Alors, vous me ferez le plaisir de déjeuner un de ces jours chez moi, avec Bessange et Catherine.

(( Me voilà en pleine intrigue politique, songea Sigismond. Les partisans du général font du recrutement. Mais je crois qu'ils auront des désillusions. En tout cas, ça se passe avec des femmes et ça ne m'engage à rien. »

■ — Avec un ami comme vous, je n'y vais pas par quatre chemins, dit Sigismond à Bridel le lendemain soir. Avez-vous cent louis à me prêter?

Le patron de 1' « Artiste » ne perdit pas pour si peu son air paternel.

— Mon petit, reprit-il... ça dépend. Si c'est pour jouer, c'est trop... Tâtez la veine avec vingtcinq louis.

— Ce n'est pas pour jouer, Bridel...

— Ah! C'est une autre histoire... Affaire?

— Oui.

— Grave? Bêtise?...

— Mais non! mais non!... Voulez-vous la vérité? Je suis débordé par les petits ennuis quo-

tidiens... Je n'ai plus le sou, littéralement... Avec tout ce qui se prépare en politique, il me faudrait avoir l'esprit tranquille pour pouvoir manœuvrer. Une année sans embêtements d'argent, quel aplomb ça me donnerait!

Bridel se recueillit.

— Ecoutez, Sigismond... Ce n'est pas dans mes principes de prêter de grosses sommes à des gens qui ne jouent pas et qui ne font pas marcher la partie.. Dans la vie, on doit avoir des règles de conduite... Mais, comme j'ai une véritable amitié pour vous, je vais vous envoyer Jérômec, qui est mon obligé... Dame! c'est un usurier terrible, ce qu'il y a de plus dur dans la profession... Mais il a une qualité que je considère comme la première de toutes, dans les affaires douteuses... Il a une parole... Quand elle est engagée, on peut y compter... Dès qu'il vous aura dit: (( Vous aurez tant, tel jour », c'est comme si vous le teniez...

— Et vous pensez que je peux lui demander... une certaine somme?

— Qu'appelez-vous une certaine somme ?

Vingt mille, hein?

— Oui... oui!... s'écria Sigismond transporté.

— Il vous les prêtera, j'en suis convaincu... à cause de votre qualité de député et de ce que je lui dirai de vous... Ça vous en coûtera trente mille pour un an... Je le connais, ce n'est pas la peine de marchander, ajouta-t-il en voyant Sigismond faire un haut-le-corps.

— Tant pis! ça va!... reprit celui-ci, dompté.

— Par exemple, continua Bridel, dans un an, coûte que coûte, i! faudra les lui rendre... parce qu'il vous en coûterait les pires tracas... D'ici là, quand vous le rencontrerez, il sera charmant et vous aurez avec lui des relations d'homme du monde.

Sigismond était en train, pendant que Bride! parlait, de chasser de son esprit l'image lointaine de cette catastrophe. Il ne voyait que la transformation du moment présent, la liberté de l'allure, les dettes de fournisseurs et de quartier réglées, le terme qui approchait avec les désagréments du prétexte à trouver quand la concierge apporterait la quittance. <( Le seul qui paye mal dans la maison, c'est le député », avait-elle dit la dernière fois.

— Quand verrai-je Jérômec?

— Je vais lui envoyer un mot... Il sera chez vous demain matin à dix heures.

Sigismond dormit mal cette nuit-là. Tantôt ses scrupules de bourgeois honnête et régulier lui faisaient redouter de prendre un engagement qu'il n'était pas sûr de tenir ; tantôt son audace lui crfait de jouer au contraire sans scrupules la partie de l'ambition. Si dans un an il ne pouvait pas payer, il aurait du moins acquis une situation telle que ses créanciers seraient bien obligés de lui donner du temps. « Les embarras d'argent, se disaît-il, sont des états d'esprit plutôt que des réalités. Leur gravité dépend de notre réceptivité à

leur égard, et par conséquent de notre confiance en nous-même. » Dans la carrière politique surtout, où les règles du jeu sont mal définies et changent à chaque période, l'individu doit savoir échapper aux obligations strictes de la vie matérielle. Il doit mépriser une vie rétrécie et viser haut, quitte à courir quelques risques, dont le moindre était encore d'avoir recours à des usuriers. Quand Sigismond se réveilla, le sommeil avait unifié ses réflexions en les concentrant sur cette question unique. « Est-ce que Jérômec va venir? » Il arriva à l'heure fixée par Bridel et tendit la main au jeune député comme à un camarade, en se nommant:

— Jérômec...

— Bon! bon! Entrez.

C'était un homme court de jambes, avec un gros ventre et une figure ronde; aucune gêne dans les manières, un air naturel et simple. Des yeux bleus sous un tout petit front terminé par des cheveux drus lui prêtaient même quelque chose de naïf.

Il entra dans une pièce qui servait à Sigismond de cabinet de travail et ne parut même pas en remarquer le mobilier rudimentaire.

— Je vous connais de nom depuis longtemps, mon cher député, dit-il familièrement... J'ai souvent entendu parler de vous.

— Par Bridel?

— Et par un de vos amis... Barjol... avec qui

je faisais de petites affaires autrefois... C'était un garçon très sérieux... dans son genre... Alors, vous avez besoin de quelques billets?

— Eh! oui... répondit Sigismond que ce ton mettait à son aise...

— Alors, signez ça...

Sigismond prit une plume et, regardant le papier:

— Comment? dix mille à six mois... Bridel m'avait dit?...

*— Oui, il me l'a dit aussi, mais il n'y a pas moyen... Vingt mille à un an pour une première affaire, c'est trop gros, monsieur Sigismond... Je ne peux pas rester un an sans vous revoir, ajouta-t-il avec un bon rire... Nous sommes d'accord pour les intérêts, hein?

— Oui, dit Sigismond comprenant que tout allait rater s'il faisait la moindre objection.

Il signa et laissa sur le bureau, sans les compter, la liasse de billets que Jérômec lui tendit. Celui-ci changea alors de conversation et lui demanda :

— Croyez-vous le ministère solide?... Pas trop, il me semble...

Et, sans attendre une réponse à laquelle il ne tenait visiblement pas, il prit son chapeau en priant le jeune homme de ne pas le reconduire.

La déception de Sigismond ne dura pas. îl se rappelait qu'il ne lui restait pas cent sous avant l'arrivée de l'usurier. Or, entre cent sous et dix mille francs, il y a un abîme. Entre dix mille

francs et vingt mille, il n'y a qu'une différence. Il sortit et se rendit chez son tailleur, qui retardait malignement la livraison d'une redingote qui se trouva prête par hasard dès que Sigismond réclama sa note. Ce vêtement lui allait bien. Il le mit pour faire, l'après-midi, une promenade en voiture avec Angèle Héry, dont il était devenu l'amant. Il n'avait, d'ailleurs, guère d'illusions sur les prérogatives que ce titre lui conférait. Un soir, elle l'avait gardé chez elle comme si c'était son tour, et, depuis, elle lui accordait la même faveur à des intervalles assez espacés. Sigismond goûtait ces plaisirs avec fougue, mais sans la moindre sentimentalité, en en profitant simplement comme d'une aubaine. Dans ce milieu de galanterie, il rencontrait fréquemment Bessange, qui était, de son côté, l'amant de Catherine Auvert, avec, en plus, une espèce d'alliance amoureuse en vue d'ambitions communes. Sigismond ne fut pas longtemps à découvrir que Catherine voulait l'attacher fortement à des desseins politiques qui se précisèrent bientôt.

— A l'occasion, vous voterez avec nous, n'est-ce pas? lui demanda-t-elle un jour devant Bessange, tandis qu' Angèle Héry venait s'asseoir sur ses genoux.

Sigismond ne prenait pas au sérieux une intrigue nouée d'une façon si frivole. Le mouvement boulangiste se dessinait à peine. La chute du second ministère dont le général fit partie ne semblait pas, aux yeux du jeune député, de nature

à le précipiter. Pourtant, au cours de la discussion sur les menées monarchistes, Bessange débuta à la tribune avec éclat en désignant le général Boulanger comme le seul homme capable de défendre la République et la patrie. Le boulangisme, sous sa forme populaire, commença à déborder le Parlement. Après un dîner donné par Catherine en l'honneur de ce succès, elle s'adressa triomphalement à Sigismond:

— Que vous avais-je dit?... Alors, vous venez avec nous, c'est entendu!

Sigismond était tenté par les côtés aventureux de l'entreprise plutôt que par la politique que représentait le général. Beaucoup de gens, à ce moment, n'eurent pas d'autres raisons de se déterminer. Par surcroît, des préoccupations d'un ordre différent harcelaient Sigismond et le poussaient à des décisions soudaines. L'échéance de Jérômec approchait. C'était Bridel qui la lui avait remise en mémoire, à Y Artiste, huit jours avant.

— Serez-vous en mesure? lui demanda-t-il.

— Non, dit carrément Sigismond. Mais Jérômec me laissera bien du temps, avec les événements actuels, auxquels je vais être mêlé... Il lit les journaux... il doit se rendre compte de la situation...

— Sacrebleu! fit Bridel avec une sévérité soudaine, ne mêlez donc pas les questions... Il ne s'agit pas de politique, il s'agit d'un billet de quinze mille francs que vous avez signé à Jérô-

mec et qui vous le présentera dans trois jours...

— Un billet, ça se renouvelle...

— Mon cher, en faisant cette plaisanterie-là à Jérômec, vous commettriez une faute énorme... Jérômec est un homme qui vous aurait prêté cinquante mille francs si vous aviez été exact à l'échéance... tandis qu'il mettra froidement opposition à votre traitement de député et fera saisir vos quatre meubles si vous avez l'air de vous être moqué de lui...

— Ce serait une calamité en ce moment! s'écria Sigismond... Brideî, avancez-moi cette somme! ajouta-t-il avec autorité. Vous ne pouvez pas me lâcher!

— Impossible, mon cher... je viens d'être saigné à blanc par Rastier, qui a pïis ces jours-ci des culottes formidables... Vohû savez qu'avec moi c'est oui ou c'est non...

Sigismond quitta le tripot descendit sur le boulevard en mâchonnant un cigare, fut sur le point d'aller demander un conseil à Gonzague, mais hésita devant la forme à donner à l'aveu. Il n'avait pas l'habitude de ces coups de théâtre de l'argent qui changent en un instant l'angle sous lequel on voit la vie. îl passait et repassait devant la porte de 1' « Artiste ». Iî se rappela la nuit où il en était sorti, avec trente mille francs dans sa poche, sa rentrée à l'hôtel, tout frémissant de joie, son départ pour son pays, la stupeur de Bourre, son élection. Il s'arrêta. « Bourre?... Jamais Bourre ne me prêtera une pareille comme!... » Peu à peu,

il se calma. Est-ce qu'il ne s'exagérait pas la gravité de cette histoire?... Non, pourtant, non... Elle était vilaine. Parmi ses collègues, il avait une réputation de sérieux qui serait atteinte... L'effet serait surtout désastreux pour les collègues de son département, qui en répandraient le bruit... La chose parviendrait jusqu'à Bourre... Alors, pourquoi ne pas prendre les devants, puisque le vieil avoué, à la longue, serait infailliblement informé?... (( Je partirai demain )>, conclut Sigismond. Il rentra dîner au cercle et dit à Bridel :

— J'ai trouvé la combinaison.

— Est-ce qu'à votre âge on est embarrasé pour si peu? dit le patron de 1' « Artiste » dont le cordial sourire reparut.

Par un télégramme, Sigismond prévint Bourre de son arrivée. Il avait décidé de ne pas user de diplomatie envers lui. Il étala donc crûment sa situation.

— Il me faut quinze mille dans trois jours, car j'ai affaire à un bonhomme qui me poursuivra impitoyablement... Pouvez-vous me les trouver sur les cinq ou six arpents qui me restent?... Je sais qu'ils n'en valent pas le quart, malheureusement...

Sigismond s'attendait à des invectives suivies d'un refus indigné. Il préparait même une réponse où il serait allé jusqu'à reprocher à l'avoué de l'avoir lancé dans la carrière politique et de le lâcher en pleine lutte; mais Bourre, à sa grande surprise, n'eut pas de geste violent et, comme le

jeune député arpentait le cabinet à petits pas rapides, il lui dit doucement:

— Tu me fais tourner la tête, assieds-toi. Sigismond le regardait avec anxiété. Il fut

frappé de son air hésitant et d'une attitude embarrassée qu'il ne lui connaissait pas.

— Eh bien? insista-t-il.

A son tour, Bourre se leva et vint s'appuyer à l'épaule du jeune homme.

— Ecoute ! J'avais l'intention d'aller ces jours-ci à Paris pour te parler... Je vais peut-être subir à mon âge une humiliation dont je ne me consolerais pas... J'ai appris, par hasard, a4u'un de mes collègues de l'arrondissement, beaucoup plus jeune que moi, allait être décoré...

Il s'arrêta et frappa le bureau de sa canne.

— Je veux l'être avant lui, nom de nom! Ce gouvernement ignore donc les services que je lui ai rendus! Ah! si la République entre dans la voie de l'ingratitude envers ses meilleurs serviteurs, où allons-nous? Décorer ce polichinelle!... Quand moi, je ne me suis jamais permis de demander la croix... Mais maintenant, j'y tiens, je l'exige... Si on me la refuse, je veux savoir pourquoi !

— Ce serait une honte! s'écria Sigismond qui prit les mains de l'avoué avec une affection subite et sincère.

— Merci, mon garçon, dit Bourre.

Il ajouta:

— Je n'ai pas besoin de te demander si tu es bien avec le gouvernement...

— Avec celui-ci, pas très bien... Mais j'ai lieu de croire, reprit-il avec finesse, que je serai mieux avec le prochain... et que j'aurai sur lui quelque influence... Alors, nous verrons.

— Ta, ta, ta... qu'est-ce que ça signifie? dit Bourre qui n'était pas homme à se contenter d'illusions vagues. Le gouvernement prochain, je ne sais pas ce que c'est... Pourquoi n'es-tu pas bien avec le ministère actuel?... Je serais curieux de le savoir.

— Parce qu'il me soupçonne de flirter avec les boulangistes, fit Sigismond en riant.

— Toi!

— Pourquoi pas?...

Bourre secoua durement son député par la manche, le souleva presque de force et d'une voix suraiguë :

— C'est vrai?

— Je ne dis pas non, je sens le vent...

Le vieil avoué arriva en quelques phrases au sommet de la fureur. Il ne pensait plus à sa croix! Sans calculer la portée de ces mots, Sigismond, venait, sur le ton du badinage, de remuer des passions.

— Et tu aurais fait une pareille évolution, sans me prévenir, sans me demander conseil!... Tu m'aurais trahi!... Tais-toi!... Oui, ce serait une trahison! Si tu as fait ça, malheureux, je te laisse saisir, je te laisse vendre... déshonorer! Et à dé-

faut de ton usurier, c'est moi qui m'en chargerai, car tu me dois de l'argent!...

Devant cet excès d'injures, Sigismond retrouva sa dignité et, sur un ton très calme, répondit:

— Monsieur Bourre, vous ferez ce qui vous plaira... Je me retire... Je ne trahis pas mes électeurs, ni personne, car le général Boulanger est aussi républicain que vous et moi... Chez un député de mon âge qui n'est pas encore entré dans la mêlée, sa popularité crée un cas de conscience que je résoudrai en ce qui me concerne dans le sens qui me paraîtra le plus juste.. Mais je prétends rester libre... Adieu!

Sentant qu'il avait dépassé son droit, l'avoué se radoucit et, traînant sur sa canne, courut audevant de Sigismond pour l'empêcher de sortir:

— Je suis allé trop loin, mon petit... J'ai eu tort, ne me demande pas d'excuses... Ecoute-moi bien... Je vais te parler en ami maintenant, et en monsieur qui a de l'expérience... Avant six mois, par la force du courant, le général sera l'homme des réactionnaires... Vu de la province, ça crève les yeux... Tu n'es pas engagé encore, me dis-tu?... C'est l'important. Tu comprends, mon petit, que, s'il s'agissait d'une conviction, je ne me permettrais pas de presser sur toi, tu es libre en effet... Mais il ne s'agit que d'un caprice d'imagination, d'une tentation qui passe près de toi... et qui va te faire jouer ta carrière sur une carte biseautée.

Sigismond risquait trop à se brouiller avec l'avoué, quoiqu'il eût été blessé assez vivement.

D'ailleurs, Bourre avait peut-être raison, et puis ce n'était pas la peine d'engager une discussion politique dans le cabinet d'un vieil avoué de province, sur un aussi mauvais terrain qu'une affaire d'argent. Sans avoir l'air de capituler, il tendit la main à Bourre.

— R.ien ne presse, lui dit-il, nous aurons tout le temps de nous expliquer là-dessus... à mesure que les événements se dérouleront.

— Bien! bien! reprit Bourre, je regrette ce que je t'ai dit, mais je suis tellement sûr de ne pas me tromper!... D'ailleurs, j'avais l'intention d'aller te voir à Paris pour faire quelques démarches et causer de la situation avec toi et les députés du département.

— A propos de démarches, fit Sigismond qui réfléchissait, est-ce que, pour votre croix, on ne pourrait pas en faire une auprès de Gordas?

— Gordas! s'écria Bourre!... Tu le connais!...

— Il a été lié avec ma famille, et il est toujours très gentil avec moi quand il me rencontre...

— Gordas! veux-tu que je te dise, Sigismond? C'est le seul homme capable de régler un jour la question Boulanger si elle prend les proportions que je crains... En attendant, il n'y a pas un ministre actuel qui ait le quart de son influence, même dans son propre ministère... En me présentant à lui, tu me donnerais un fier coup d'épaule...

Il ajouta:

— Au fond, tu es très gentil... Je vais faire ma valise, nous partirons ce soir... et ne t'inquiète plus

de ton usurier, à condition que ça ne recommence pas, hein!

Gordas approchait de la cinquantaine. Quoi qu'il eût été déjà ministre, les grands rôles jusqu'ici lui avaient échappé. Sa physionomie ne présentait pas les traits saillants de quelques-uns des hommes politiques de sa génération. Il ne les égalait pas par l'éloquence, la notoriété, le brillant. Mais il en était peut-être le plus complexe, et pour des intimes le plus attirant, par un curieux mélange de volonté, de patience et de bonhomie. Il s'était fait déjà des ennemis implacables, à son premier passage au pouvoir, par la rudesse de certaines exécutions. Sans les mépriser, il n'avait pas l'air de les craindre, et, dès que l'un d'entre eux semblait prêt à se réconcilier avec lui, Gordas s'avançait, la main offerte, incapable de haine, fondant dans un sourire le souvenir des coups qu'il avait reçus et de ceux qu'il avait donnés. Prêt, d'ailleurs, à recommencer le lendemain, il se trouvait dans la lutte et l'action, comme dans son élément, au contraire de la plupart des hommes politiques qui ne jouissent que par la parole. Aucun outrage, aucune calomnie ne lui laissaient d'amertume, et il poussait l'indifférence à l'opinion jusqu'au point où elle n'a plus d'autre nom que le cynisme. Gordas était donc, par excellence, l'homme d'action d'une époque profondément troublée, mais qui restait cependant sociable.

Grand et large, la peau des joues rose, les cheveux grisonnants et une moustache légère, il

avait une sorte de distinction cordiale qui répondait bien à ce qu'on imaginait de son caractère. Cette concordance des deux aspects physique et moral lui était une force de plus.

— Je suis heureux de vous recevoir, dit-il à Bourre en l'accueillant avec beaucoup de considération. Nous sommes presque voisins de département, et je vous suis depuis la chute de l'Empire; vous nous avez rendu des services éminents... Les gens comme vous sont les meilleurs rouages de la République, qui est plus menacée qu'on ne croit.

— N'est-ce pas? s'écria Bourre triomphant en jetant un coup d'ceil à Sigismond.

— Nous la défendrons, soyez tranquille. Quant à vous, mon jeune ami, continua-t-il en allant taper familièrement sur l'épaule du député, ne vous avancez pas trop avec qui vous savez... C'est un conseil d'ami que je vous donne... En tout cas, je vous remercie de m'avoir amené M. Bourre; en me demandant de le recommander pour la croix, vous avez fait votre devoir. Je vous la promets.

Bourre s'inclina, plein d'orgueil. Sigismond, durant cet entretien, se sentait petit garçon. Il voyait bien que ni l'homme d'Etat, ni le vieux partisan ne le prenaient au sérieux. Lui-même fut obligé de s'avouer qu'il n'était pas encore de taille. Mais, d'être forcé dans sa volonté, violé dans ses sentiments, il lui restait une humiliation secrète; car, en réalité, malgré les voiles dont il essayait de cacher ses fautes, il ne cédait à Bourre que

parce que celui-ci le sauvait d'un mauvais pas. « Je ne choisis pas librement ma voie, voilà la vérité, se dit-il en descendant l'escalier de Gordas; ce n'est pas parce que je suis seul à la connaître qu'elle est moins déplaisante. »

— Quel homme, hein, mon petit!... Ça, c'est de la politique!...

— Oui, répondit Sigismond; mais moi je me demande si je suis fait pour ce métier-là!

LE MÉNAGE BARJOL

Les créanciers de Barjol avaient vu son mariage d'un œil favorable. Us le laissèrent tranquille pendant quelques mois, grâce à de vagues acomptes que le jeune homme put leur verser, car il gagnait juste de quoi entretenir le ménage. Marthe venait d'avoir un garçon et le nourrissait, ce qui ne l'empêchait pas de surveiller la maison, de présider aux dépenses avec âpreté. Elle s'efforçait cependant de ne pas paraître avare, pour épargner à son mari les rigueurs d'un trop brusque changement d'existence. Elle tint à connaître le total de ses dettes, afin « de savoir sur quoi on pouvait compter ». Elle en soupçonnait l'origine et avait besoin d'un effort sur elle-même pour n'y faire allusion que rarement. Quand elle pensait à cette femme dont son mari avait payé l'amour si cher, elle murmurait des paroles incompréhensibles pour

tout autre que Barjol. Mais celui-ci demeurait souriant et la calmait par son silence. Elle était trop simple et se livrait trop pour qu'aucune nuance de son caractère lui échappât, et il savait les manier avec délicatesse.

Il eut plus de difficulté avec elle la première fois qu'il reçut du papier timbré. Ces formalités s'accomplissaient alors d'une façon assez grossière et il était fréquent que la concierge mît de l'ostentation à en faire part aux intéressés. Barjol vit tout de suite qu'il entrerait dans une voie dangereuse en usant de dissimulation envers sa femme.

— Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? s'était écriée celle-ci, en devinant une menace obscure.

— Fort peu de chose, dit Barjol, un simple arrangement à prendre avec ce bonhomme, dont je t'ai déjà parlé.

— Lequel?

— Brisonnet... l'antiquaire, tu sais?

— Celui à qui tu dois trois mille francs?... J'étais sûre qu'il finirait par nous embêter, celuilà!...

Elle se jeta en palpitant sur le papier et lut avec terreur que Barjol était assigné devant un tribunal pour s'entendre condamner à payer, etc.

— Et si tu ne peux pas payer, qu'est-ce qui se passera?

— Rien de grave, ma chérie, ne te tourmente pas... Il y aura une série de démarches sans importance, à la suite desquelles il me faudra donner

à Brisonnet deux ou trois cents francs par mois... que je tâcherai de gagner en sus, ce qui n'est pas impossible, je t'assure... A la rigueur, je crois que mon père me viendrait en aide ou que j'obtiendrais une avance du journal... Tout ça est un peu ennuyeux, évidemment... mais je ne t'avais pas caché qu'au début nous aurions quelques petits accrocs avec mes créanciers...

Après la disparition du Lansquenet, que Ristouret avait vendu à un groupe de financiers pour en faire un journal de Bourse, Barjol entra à l'Informé, par l'intermédiare de Salandar. L'Informé n'était pas encore le grand organe d'information qu'il allait devenir, sous la direction insolente de Roumine. Il venait d'être fondé, sans plan bien arrêté, sans but politique, et comme une expérience de journalisme, par cinq ou six financiers entreprenants qui en confièrent la rédaction en chef à un ancien député, non réélu à la dernière législature, Masselin. Il sortait du professorat et avait écrit des livres d'histoire. Sa réputation d'honnêteté était précieuse pour un journal qui cherchait encore son public. Un talent incontestable lui donnait aussi de l'autorité sur ses collaborateurs. Le Conseil d'administration de l'Informé se félicitait de ce choix, car la période littéraire du journalisme n'était pas encore révolue, et l'Informé de cette époque fut une transition entre l'ancienne formule et la nouvelle. Masselin pressentit la transformation de la presse, et, tout en restant homme de lettres vis-à-vis des écrivains, il

SCÈNES DE LA VIE DIFFICILE YlJ

se fit homme d'affaires au service de ses maîtres. Il devait quitter son poste quelques années plus tard avec cinquante mille francs de rentes et ne retirer dans un château de Touraine. Pour le moment, il ne possédait aucune fortune et ne subsistait que de son traitement. Il passait pour être favorable aux jeunes talents, avait acquis de ce fait une véritable renommée parisienne dans le monde du théâtre et de la littérature et put ainsi s'enrichir, sans scandale, dans une demi-obscurité.

Il éprouvait de la sympathie pour Barjol, qu'il devinait supérieur à sa besogne quotidienne. Ce qui lui plaisait, en son jeune collaborateur, c'est que, malgré une supériorité dont il avait visiblement conscience, il n'affichait aucun mépris pour son métier, « Ce n'est encore qu'un métier, en effet, disait Masselin. Ce sera un jour une profession, qui exigera une culture très étendue et même une vocation spéciale. Les écrivains de votre génération ne considèrent le journalisme que comme uu gagne-pain ; ils n'y cherchent qu'une étape pour atteindre des régions plus élevées de la littérature. Mais le journalisme, c'est autre chose, c'est un domaine à part, qui mérite d'être cultivé en soi. Quand vous entendez dire autour de vous que le journalisme mène à tout à condition d'en sortir, c'est peut-être vrai aujourd'hui, ce ne le sera plus demain. »

Barjol n'avait pas besoin de ces encouragements pour demeurer dans la seule carrière où son exk» tence lui parût assurée tant bien que mal. En quel-

ques années, il s'y était créé des relations, une petite notoriété de boulevard et de cercle. Certains articles de lui avaient été remarqués par des gens de lettres et de vieux amateurs. Barjol se rendait fort bien compte qu'il n'y avait pas là de quoi fonder une réputation, mais, pour le moment, ii s'en contentait, ayant beaucoup de peine à sortir de la nonchalance philosophique de ses débuts. Ainsi, il n'osait pas s'avouer son ambition par crainte de ressentir de la jalousie et de l'envie en voyant les premiers succès de ses camarades, au théâtre ou dans le roman. Plein de confiance dans son esprit, il en avait moins dans son caractère, c'est-à-dire que sa personnalité n'était pas complète et que, chez lui, à l'inverse de ce qui s'était passé, par exemple, pour Gonzague, l'intelligence et la volonté restaient distinctes, ne s'associaient pas pour l'action.

C'est dans cet état d'oscillation qu'il fut surpris par les premiers drames de l'argent. Jusqu'ici, il n'en subissait le retentissement que sur lui-même, sur son existence hasardeuse de garçon. Il causait légèrement de ses ennuis avec ses amis. Il savait apaiser par des arguments d'une bonne foi évidente et présentés sous une forme humoristique un créancier qui venait lui faire une scène. Quand il ne lui restait plus de quoi dîner, il allait à l'heure des repas embrasser son père et sa tante, ou bien il empruntait un louis à Gonzague, à qui il avait rendu souvent le même service. Le tripot de Bridel lui servait de ressource suprême. Mais, brusque-

ment, le cadre de sa vie s'élargissait. Il avait une femme et un enfant. Les embarras d'argent prirent soudain d'autres dimensions, auxquelles son esprit n'était pas accoutumé.

Le lendemain de l'apparition du papier timbré dans la maison, Marthe, sans le dire à son mari, voulut se renseigner auprès de l'huissier dont le nom se trouvait sur la feuille. Elle revint, une résolution écrite sur son gentil visage entêté. Barjol ne se trompa pas à cette expression.

— Allons! Qu'est-ce que tu as fait? Dis-lemoi.

— Mon chéri, me voilà redevenue plus calme, parce que maintenant je sais à quoi m'en tenir... Je viens de chez l'huissier... Ne m'interromps pas... Qu'est-ce que ça fait que je sois allée chez un huissier?... Où est le mal? Il m'a très bien reçue et il m'a expliqué la situation... et l'état de la procédure... car tu ne savais même pas que ça s'appelait la procédure, ajouta-t-elle avec un accent de reproche.

— Mais si, je le savais, dit Barjol en souriant.

— En tout cas, tu ne me l'avais pas dit... Alors, écoute-moi bien... Dans quelque temps, quand tu auras été condamné à payer et que nous ne l'aurons pas pu, naturellement, l'huissier viendra nous saisir...

— Pardon... je...

— Il n'y a pas de je... Il viendra... Nous obtiendrons des délais, mais, fatalement, ne nous faisons pas d'illusions, les meubles seront vendus...

C'est une question de jours... Si ce n'est pas cette fois-ci, ce sera une autre... Tu n'as pas que Brisonnet de créancier, n'est-ce pas? Tu en as sept ou huit... et pour au moins vingt mille francs, sans les frais...

Elle ne put s'empêcher, quoiqu'elle fût d'habitude très réservée sur ce genre d'allusions, d'ouvrir une parenthèse.

— Qu'est-ce que tu as pu faire pour vingt mille francs, avec toutes ces femmes?... Enfin... oui... oui... j'ai tort, puisqu'il est convenu entre nous qu'on ne parlera jamais du passé... Excuse-moi, je n'ai pas su me retenir...

Barjol répondit simplement, pour ne pas enveuimer la discussion :

— Dans la somme que je dois, il y a beaucoup d'intérêts et de frais, ma chérie...

— Evidemment, tu as été exploité, je le sais... Quoi qu'il en soit, nous aurons de la peine à échapper à la vente de notre mobilier... Mais je te dirai que ça m'est presque égal, ajouta-t-elle d'une voix grave, parce qu'il me semble que ça emporterait le souvenir de toutes ces histoires de ton passé qui traînent dans notre ménage et qui nous portent malheur.

— Nous n'en sommes pas là, dit Barjol... D'abord, je vais tâcher d'obtenir une augmentation... On me l'a presque promise. Nous avons donc du temps...

Les rapports des journalistes et de leurs chefs conservaient de la bonhomie. Les patrons sortaient

eux-mêmes, pour la plupart, de la bohème de l'époque, comme les débutants, et n'en avaient pas perdu la mémoire. Entre l'abandon de sa carrière politique et la fondation de l'Informé, Masselin avait connu, à près de cinquante ans, des heures de véritable détresse. Il mit Barjol à son aise, tout de suite.

— Mon cher, vous faire une avance, ce n'est pas en mon pouvoir... Car vous en avez déjà une trop forte... Vous augmenter, il faudrait en parler à l'administration du journal... et je ne suis pas certain de réussir en ce moment... Mais ce que je peux, c'est vous faire travailler davantage et justifier ainsi des appointements supplémentaires...

— Je ne demande pas mieux, monsieur Masselin.

— Il y a une occasion qui se présente... Le choléra vient d'éclater à Toulon, et je voudrais y envoyer quelqu'un qui ait le sens du pittoresque... Ça vous va-t-il?

— Comment donc! fit Barjol... je crois bien! Je n'ai jamais fait de grand reportage, cela me sortira de l'article de Paris.

Il y réussit brillamment et commença à prendre là cette curiosité de l'événement en train de s'accomplir qui est la base du journalisme moderne. Il fit des tableaux saisissants de Marseille et de Toulon menacés, des premiers ravages de l'épidémie. La nécessité de traduire hâtivement ses impressions et de les rassembler sous une vue

générale lui fut un excellent exercice de l'esprit. Ces improvisations forcées sont funestes aux écrivains dépourvus de culture générale, elles achèvent de les disperser et de les appauvrir. Au contraire, chez un homme de lettres ayant, comme Barjol, l'habitude de la pensée et le fond de l'instruction, elles peuvent accoucher le talent. Le jeune rédacteur revint avec une impression d'activité et de confiance, et la satisfaction d'avoir gagné quelque argent qu'il distribua à des huissiers.

Il reçut aussi les félicitations de Masselin, qui, dès lors, lui confia toutes sortes de travaux, pleinement rassuré d'avance sur leur bonne exécution. C'est ainsi que Barjol remplaça quinze jours le critique dramatique de l'Informé, atteint d'une attaque d'influenza, puis il fit deux ou trois semaines de suite le compte rendu des séances de la Chambre. Il allait interviewer, suivant l'actualité, des hommes politiques, des artistes et des savants et même, une fois, dans le feuilleton scientifique, il signala, à la grande joie de Masselin, une erreur qui couvrait de ridicule un membre de l'Institut. Lorsque l'été arriva et que le secrétaire de la rédaction prit ses vacances, le rédacteur en chef pria Barjol de remplir ces fonctions et lui dit:

— Mon cher, il n'y a que vous ici qui ayez le sens du journalisme... Si vous continuez, je vous promets, dans un an, une jolie situation...

— En attendant, fit le jeune homme qui était

devenu plus familier avec son patron, j'ai été ?aisi hier par autorité de justice...

— C'est fort désagréable, reprit Masselin, qui avait passé par là... Voulez-vous que je vous donne un mot pour mon avoué?

— Ne pourriez-vous pas, plutôt, me faire une nouvelle avance d'un mois? Je m'arrangerai avec ça...

— C'est très délicat... mais je ne peux pas vous la refuser...

Masselin le regarda :

— Seriez-vous joueur?

— Pas du tout! s'écria Barjol... mais j'ai des dettes de jeunesse dont je ne sors pas...

— J'ai connu ça, dit Masselin.

Barjol soutenait maintenant contre ses créanciers une lutte inégale, dont des avalanches subites de papier timbré marquaient les péripéties principales. Son humeur où l'insouciance et la réflexion se combinaient si curieusement n'en était cependant pas altérée. Il avait redouté d'abord que sa femme, dans un accès de jalousie rétrospective, ne compliquât la situation par du découragement et des reproches. Mais cette crise fut passagère. Marthe, au contraire, dès qu'elle vit qu'on avait pu payer presque la moitié des dettes à force de travail, montra cette énergie des filles du peuple qui semble plus rayonnante de passer à travers une enveloppe vulgaire et fragile.

— Maintenant, mon chéri, quitte à faire un effort terrible, et à se priver d'un tas de choses,

ft54 SCÈNES DE LA VIE DIFFICILE

I faut se débarrasser de ces gens-là... N'avoir plus de dettes, être chez soi, quel rêve!... Quand cet huissier est venu l'autre jour inscrire nos meubles sur son papier, compter tes livres et fouiller dans mon linge, je me suis juré que ça ne recommencerait pas!... C'est dur pour une femme, lu sais!

— Ne t'exagère pas l'horreur de cette scène, ma chérie, dit Barjol en souriant. Je suis convaincu que le moment le plus difficile est franchi... Pense donc qu'il ne nous reste plus que sept ou huit mille francs de dettes... après tout ce qu'on a payé depuis un an. Qu'est-ce que cest!

Elle déclara :

— Je ne m'achèterai plus une robe et un chapeau tant qu'elles ne seront pas réglées jusqu'au dernier sou!

Après un instant de silence, elle ajouta :

— Pourquoi ne t'adresserais-tu pas à Gonzague?

— Je ne le ferai qu'à la dernière extrémité, reprit Barjol. Ce serait trop délicat d'avoir recours à ce garçon qui commence à peine à se débrouiller... et qui n'oserait peut-être pas me refuser ses économies...

— Certainement non, il ne te les refuserait pas, dit Marthe.

— C'est pour ça que je ne veux pas les lui demander.

— Oh! je te comprends... Moi-même, s'il me

fallait en parler à Andrée, j'en aurais la gorge sèche...

Andrée fréquentait presque quotidiennement le jeune ménage. Elle était une des rares relations de Marthe, qui n'accompagnait son mari nulle part, pas même au théâtre, et ne voulait se lier avec aucune femme. « Quand nous n'aurons plus d'ennuis, on verra ça, disait-elle à Barjol. En ce moment, ça nous entraînerait à des dépenses inutiles. Et puis, je suis gênée devant le monde. C'est bizarre! en tête à tête, je me sens ta femme légitime. Dès qu'il y a des étrangers, il me semble que je suis encore ta maîtresse. » Aussi, entre Andrée et elle, une intimité s'était vite créée. Plus fine que Marthe et d'une finesse pour ainsi dire plus douloureuse, Andrée montrait à son amie une tendresse protectrice et expérimentée. Elle la guidait parmi ses propres sentiments et l'aidait à s'emparer de son mari.

— Gonzague et Barjol, lui disait-elle, sont des êtres très différents. Dans l'existence... je ne sais pas comment expliquer ça... ils ne visent pas au même endroit. Gonzague, par exemple, a l'idée de ce que c'est que l'avenir!... il essaye de se le figurer... Barjol, pas du tout. Il vit bien plus en lui-même que Gonzague, ce qui fait que le lendemain ne l'intéresse pas... Le lendemain, c'est quelque chose qui est en dehors de lui et qui n'a pas l'air de le regarder. Ça viendra quand ça viendra... et il sera toujours prêt à le recevoir... Tandis que Gonzague c'est le contraire! Le lenc^-

main, pour lui, c'est comme un rendez-vous qu'il aurait avec la vie... il y pense sans cesse... il s'y prépare... et il ne voudrait pas le manquer...

— C'est ça... c'est ça... répondait Marthe. . Et, en somme, c'est peut-être une femme dans mon genre qu'il fallait à Barjol... une femme qui le force à penser de temps en temps à ce qui peut arriver...

— Vous savez qu'il a beaucoup de talent, votre mari?... Je n'avais même pas besoin de l'opinion de Gonzague pour en être sûre... Car je lis ses articles...

— Merci, Andrée... Moi, il me semble aussi qu'il a du talent. Mais je n'ai pas assez d'instruction pour juger, et j'ai toujours peur de me faire des illusions... C'est à peine si j'ose lui parler de ce qu'il écrit... Tout de même, c'est un métier qui n'est pas commode... ajouta-t-elle en hochant la tête...

Andrée n'avait pas tardé à deviner les embarras d'argent du ménage. Pourtant elle ne les croyait pas si aigus. Elle fut navrée, un jour, d'entendre dans l'antichambre de Barjol une querelle de la bonne et de la concierge qui ne laissait aucun doute. Marthe lui avoua tout en la suppliant de n'en rien révéler à Gonzague.

— Ma chère, il ne me pardonnerait jamais de lui avoir caché votre situation, car il aime votre mari comme un frère...

— Oh! ce n'est pas encore une catastrophe!

— Ça peut en devenir une... et Gonzague en aurait trop de chagrin. Laissez-moi faire... Je dîne ce soir avec lui... d'ailleurs... et il me serait impossible de mentir...

Gonzague n'eut pas l'air surpris de cette révélation et dit simplement :

— A tout hasard, j'ai de côté l'argent nécessaire... n'aie aucune inquiétude à leur sujet. Mais, avant de le retirer, je préfère demander à Salandar de prêter cette somme à Barjol, remboursable en quelques années, de façon à ne pas le gêner. Je suis maintenant avec Salandar dans des termes qui me le permettent.

— Oh! je suis contente! s'écria Andrée. Demain matin j'irai chez Marthe.

— Non! non! dit Gonzague... Ce serait une faute... J'arrangerai ça moi-même, ne t'en mêle pas... Il y aurait une manière de rendre service à Barjol qui le lui ferait refuser instantanément.

Andrée remarqua :

— Vous êtes gentils, tous les deux, chacun avec sa nature... On ne te connaîtrait pas comme je te connais, continua-t-elle en souriant, on supposerait quelquefois que tu as le cœur sec... Tout à l'heure, tu n'as pas bronché quand je t'ai dit que les meubles de Barjol pouvaient être vendus dans huit jours par ses créanciers, et tu as eu l'air de trouver ça tout simple... Mais tu découvres immédiatement la combinaison pour le tirer d'affai- Yes, ce qui vaut mieux que de le plaindre...

— Nous n'allons pas nous attendrir, Barjol et moi, pour si peu, dit Gonzague.

— En réalité, tu as beaucoup d'amitié pour lui, n'est-ce pas?

— Beaucoup, fit Gonzague. Dans la vie, l'amitié est une force.

Par l'effort continu et souple, par sa pénétration profonde des intérêts, Gonzague avait conquis dans la maison Salandar une situation qu'on ne discutait plus. Hors des bureaux, le banquier le traitait en ami et se sentait rassuré à côté de lui. Il ne découvrait en Gonzague aucun des traits de caractère qui le choquaient : la fausse humilité, l'envie déguisée sous la parole flatteuse, l'abaissement excessif de l'esprit devant la fortune. Gonzague calculait admirablement le point où les hommes puissants et riches s'imaginent qu'on les juge sans complaisance. Il savait qu'ils se laissent prendre en général à l'indépendance simulée et que rien n'est plus capable d'entretenir en eux la vanité.

Salandar avait présenté le jeune homme à sa femme. Il plut aussitôt, par sa distinction et sa douceur, à la vieille dame désabusée et mélancolique qui avait attendu les cheveux blancs pour perdre la crainte d'être chassée. Salandar ne tolérait même que depuis un an la présence d'une nièce de sa femme, la fille de son frère, courtier en marchandises à Bordeaux, et qui était mort ruiné. Mme Salandar l'avait mise dans un couvent et rêvait de l'attirer auprès d'elle. Elle y

parvint après de longues années de soumission et de patience, n'osant jamais le demander à son mari directement. Salandar n'y consentit qu'à la majorité de la jeune fille.

Il s'attendait à voir une personne insignifiante, aux façons méridionales; il fut charmé d'un visage fin et pâle sur lequel glissait un regard triste. Des hanches peu développées permettaient à la taille d'être trop épaisse pour l'âge et ne compromettaient pas la jeunesse des lignes. L'ensemble était discret et séduisant. Elle s'appelait Claire. Salandar s'accoutuma vite à elle, la prit en affection et, par cette voie, la réhabilitation de sa femme s'acheva dans son esprit.

Mlle Claire avait alors vingt-quatre ans. Dans le luxe où elle vivait et parmi les affections qui l'entouraient maintenant, elle s'était détendue à la façon d'un petit être réchauffé. Sa physionomie, tout en gardant sa pureté, avait pris de l'éclat. Des jeunes gens la remarquèrent, mais aucun n'obtint cette autorisation muette des parents qui semble, sur un signal mystérieux, livrer les jeunes filles à la concurrence.

Salandar observait les manœuvres autour de sa nièce. Il arrêta brutalement les tentatives d'un garçon élégant, remisier qui faisait des affaires avec lui. Il était dégoûté à la pensée de faire servir Claire à une ambition. Dans cette circonstance, son despotisme se trouva d'accord avec la délicatesse. Mme Salandar lui en montra une reconnaissance qui touchait à la vénération. Il était

impossible, d'ailleurs, de remarquer chez Claire le moindre goût pour le mariage. Elle se conduisait et parlait comme si elle devait demeurer éternellement dans cette maison un peu austère et endormie qu'elle éveillait par sa grâce. Le banquier lui présenta Gonzague et invita celui-ci plusieurs fois à dîner. Il le plaçait à côté d'elle, poussé à une expérience par de la curiosité perverse. Il se demandait si ce petit employé dont il connaissait la valeur et à qui il montrait de la sympathie allait avoir l'audace de faire la cour à la jeune fille. Il voulut le tenter et, s'il succombait, l'éloigner de son intimité et le traiter désormais comme le premier venu. Ce fut chez lui un sentiment cruel et malsain de se donner ce spectacle et d'y risquer deux jeunes êtres. Mais on eût dit qu'un génie intérieur et vigilant avertissait Gonzague. Il fit naturellement et sans l'ombre de calcul, sous la simple direction de l'instinct, tout ce qui pouvait surprendre le plus favorablement Salandar. Durant l'hiver, Claire et Gonzague se rencontrèrent fréquemment et n'échangèrent jamais un mot ni un regard qui pût faire croire au banquier qu'ils fussent attirés l'un vers l'autre. Un soir même, au bureau, Salandar laissa entendre au jeune homme que le fils d'un de ses collègues de la finance allait demander la main de Claire et n'aperçut sur le visage de Gonzague aucun tressaillement. Alors, il ajouta :

— Seulement, il ne plaît pas à Claire, ce qui tranche la question.

La semaine suivante, il emmena Gonzague dîner et le laissa d'abord en tête à tête avec sa nièce, qui, après lui avoir serré la main, se mit au piano sans engager la conversation. Bientôt une porte s'ouvrit :

— Venez donc, Gonzague.

Il se trouva dans la pièce voisine entre M. et Mme Salandar.

— Mon cher ami, dit le banquier, je ne veux pas que nous nous mettions à table sans vous avoir posé une question.

— Laquelle, monsieur Salandar?

Salandar se tourna vers sa femme, assise dans un fauteuil et qui enveloppait le jeune homme d'un regard attendri :

— Au fait, ne répondez donc pas, reprit-il d'un ton affectueux et embrassez Mme Salandar.

— Voulez-vous épouser Claire?

Gonzague, qui ne s'attendait guère à cet extraordinaire changement d'existence, s'y trouva tout de suite préparé. Il ne perdit l'équilibre qu'une seconde, l'instant rapide où son imagination lui mit la jeune fille entre les bras et où il se sentit frissonner. Cela avait suffi à Salandar pour jouir de son œuvre.

Quand ils rentrèrent tous les trois dans le salon, Claire ferma lentement le piano et s'avança vers Gonzague avec un sourire où tremblaient ses lèvres. C'est au cours de cette petite intrigue, dont aucun écho n'était parvenu à Andrée, que Gonzague avait eu avec celle-ci la conversation rela-

tive au ménage Barjol. Le lendemain du jour où son mariage fut décidé, il s'adressa au banquier et lui exposa la. situation de son ami.

— Cela vous fera-t-il bien plaisir, demanda Salandar, que je prête à M. Barjol une dizaine de mille francs qu'il me rendra en trois ou quatre ans?

— Au delà de ce que vous pouvez croire. Ses dettes proviennent d'une aventure de jeunesse à laquelle j'ai assisté, et où Barjol a grevé son avenir par un geste charmant de générosité et d'insouciance. Vous ne vous repentirez pas plus de lui avoir rendu ce service que vous ne regrettez aujourd'hui d'avoir sauvé mon ami d'Antrague.

— Fichtre non! C'est ce gaillard-là, au contraire, qui a sauvé, par son intrépidité, mes établissements d'Indo-Chine dans l'expédition qu'il nous a fallu entreprendre là-bas... Dites à votre ami Barjol que je serai enchanté de lui être agréable et amenez-le au bureau.

Gonzague voulut lui faire part de cette nouvelle le soir même, et il alla le chercher au journal à l'heure du dîner. D'ailleurs, il comptait profiter aussi de l'occasion pour lui annoncer son mariage avec la nièce de Salandar.

— Venez-vous dîner à la maison? lui dit Barjol en l'apercevant.

— Ma fci oui... Si vous m'invitez...

Dehors, après avoir fait quelques pas, Gonzague lui prit le bras.

— Mon cher ami, lui dit-il sans attendre une

transition, comme vous venez de manquer gravement de confiance en moi, je vais d'abord vous en adresser le reproche...

— Et en quoi, Gonzague, ai-je manqué de confiance?

— Voyons? Est-ce qu'il n'est pas absurde, entre nous, qui avons vécu ensemble les heures les plus dures, de nous cacher nos ennuis, et surtout nos ennuis d'argent... Or, je sais que, depuis un an que vous êtes marié, vous en avez eu de très poignants... ou plutôt, ils sont devenus poignants précisément parce que vous vous êtes marié... Pourquoi ne m'en avez-vous jamais parlé? '

— Et voilà, dit Barjol en riant, ce que combinaient ces deux petites femmes!... Mon cher Gonzague, ne vous apitoyez pas sur mon compte, je vous en prie... Il est vrai que j'ai en ce moment affaire à quelques huissiers, mais la somme que je reste devoir est médiocre à côté de ce que je suis en mesure de gagner maintenant... Hein? continua-t-il gaîment, vous rappelez-vous ce que je vous disais lors de ma liaison avec Anna Frédai : (( Il en faudra des articles de journaux pour payer ça!... »

— Le fait est qu'il en a fallu, dit Gonzague, qui perdit sa gravité.

— Mon cher, vous me croirez si vous voulez!... Cette histoire est un de mes meilleurs souvenirse et les fâcheuses conséquences qu'elle a ne me 1$. gâtent pas du tout... C'est même bizarre... Elle finit, et peut-être à cause de l'existence un pffl$

étriquée que je suis obligé de mener maintenant, par prendre dans mon esprit des proportions qu'elle n'avait pas... Je me l'agrandis pour mon usage personnel... Je me plais à la transformer en une aventure presque héroïque où j'ai compromis mon avenir... Et je ne peux plus recevoir de papier timbré sans évoquer la délicieuse figure de cette femme, idéalisée par mes dettes, et qui est devenue d'ailleurs une simple grue...

— Tout cela, reprit Gonzague, est très gentil, et je n'en suis plus à admirer votre imagination... Mais payez vos dettes tout de même, puisque l'occasion s'en présente, et n'infligez pas à cette pauvre Marthe une angoisse quotidienne...

— Payer mes dettes!... Vous en parlez à votre aise. Où voyez-vous que j'en aie l'occasion?

— Salandar consent à vous avancer l'argent nécessaire... Je ne vous cache pas que je me suis permis de le lui demander sans votre autorisation... Je vous en prie, cher ami... Ne me privez pas de cette joie... et ne me forcez pas à vous rappeler votre conduite fraternelle à mon égard pendant des années et des années... Ce soir, je dîne chez vous, mais j'ai dans ma poche de quoi dîner... Il n'en a pas toujours été ainsi... Alors, vous acceptez, c'est convenu... Nous n'aurions plus à nous dire à partir de maintenant que des

nalités indignes de nous.

— Mon Dieu! dit Barjol en manière de conclusion, ça m'est extrêmement agréable, j'aime autant vous l'avouer.

Us arrivaient devant la porte. Comme ils s'apprêtaient à entrer, Gonzague reprit :

— Faisons encore quelques pas, voulezvous?... Je savais bien que je ne vous avais pas tout raconté...

Barjol le regarda attentivement :

— Ah! voyons...

Gonzague eut quelques secondes d'embarras :

— Il est dit, cher ami, que nous aurons pris l'un et l'autre des détours pour nous annoncer nos mariages respectifs... Vous l'avez fait quand vous avez épousé Marthe... Et moi, il y a une heure que je cherche à vous dire que je me marie... oui... avec la nièce de Mme Salandar... Vous serez mon témoin, comme j'ai été le vôtre...

Les deux amis venaient d'être, tour à tour, dans cette conversation, un peu gênés vis-à-vis Fun de l'autre. Devant cette confidence, ils se retrouvèrent soudain dans l'état de l'intimité la plus complète. Leur accent, qui gardait de la contrainte, se détendit.

— Voilà une nouvelle!... s'écria Barjol. Que je suis content! D'abord, cette jeune fille vous aime, ça se voit à vos yeux...

— Mais je l'aime aussi, fit Gonzague.

— C'est ce que je voulais dire d'une façon indirecte, reprit Barjol avec une tendre ironie.

Il ajouta :

— Et dans tout ça... Andrée?

— Oh! je vais vous répondre franchement, fit Gonzague... Mon affection pour Andrée est sur

un plan si particulier que je n'ai aucun scrupule de la conserver comme amie... Evidemment, elle va apporter dans ma vie quelques complications et un certain danger... Mais c'est un problème dont je lui confierai à elle-même la solution.

— Le fait est qu'il est insoluble pour un homme, dit Barjol. Je ne sais pas comment tournera votre aventure avec Andrée, reprit-il après un silence, mais elle aura été pour votre esprit plus encore que pour votre cœur une chance inestimable... Sait-elle déjà?

— Non, fit vivement Gonzague. Il n'y a que vous...

Barjol réfléchit :

— Voyez-vous, Gonzague, il vaut mieux De rien dire non plus à ma femme tout à l'heure... Elle ne saurait pas le cacher... Il faut qu'Andrée l'apprenne par vous, car vous seul êtes capable de lui mesurer sa douleur. Où est-elle?

— Je lui ai donné rendez-vous ce soir, à dix heures, chez moi.

— Allons dîner!

Ils n'eurent pas de peine à observer la discrétion envers Marthe, car celle-ci fut prise toute la soirée par la joie d'envoyer enfin « promener les huissiers ». Elle déclara qu'elle payerait les dettes elle-même, dès qu'elle aurait l'argent, et qu'elle se chargeait d'obtenir des réductions.

Andrée attendait Gonzague dans le rez-dechaussée dont le jeune homme lui donnait une clef chaque fois qu'ils devaient s'y rencontrer.

Lorsqu'il dînait en ville et qu'ils avaient convenu de passer la nuit ensemble, elle arrivait toujours la première, mettait de l'ordre, s'installait, commençait une lecture. S'il se trouvait en retard, elle n'éprouvait aucune impatience, tellement la joie lui venait de partout, dès qu'elle était chez lui, même seule. Car la forme qu'ils avaient su donner à leur liaison ne laissait pas d'intervalle où le regret et l'amertume pussent se glisser. Tout: l'indépendance souhaitée par Gonzague lui étai; réservée, et l'amour de la jeune femme savait occuper tout l'espace que, dans sa tête, elle avait: fixé. Cet amour, Andrée, par un miracle de finesse, en retenait l'expression quand elle devinait que Gonzague en eût été incommodé, et, au contraire, elle s'y livrait d'un bond, à la façon d'un plongeur qui se jette à l'eau, dès qu'un regard de son amant lui conseillait la sensualité. Leur liaison décrivait ainsi une courbe irrégulière, sinueuse, tracée par le caprice et par le désir. Ils empêchaient par leur expérience que l'argent y jouât un rôle malsain; ils l'avaient, grâce à la franchise et à l'audace, mise à l'abri de ses poisons. Ils y réussissaient sans s'être concertés, sous l'influence de leurs premiers souvenirs, des nuits commencées dans des draps glacés, des repas incertains, de la séparation imposée par la nécessité de vivre. L'empreinte en demeurait ineffaçable, surtout chez Andrée, en qui elle n'avait pas été recouverte par l'ambition et d'autres amours. C'est ce qui lui rendait le passé plus pré-

cieux qu'à Gonzague. Elle y modelait le présent et sa passion. La vue de l'avenir s'en était obscurcie dans sa pensée. Elle avait renoncé à s'inquiéter du lendemain et de ce qui arriverait si quelque femme ou la destinée emportaient Gonzague loin d'elle. Chaque jour lui apparaissait isolément, comme une vie complète.

Elle entendit le pas de Gonzague sur le palier, alla ouvrir la porte.

— Barjol m'a retenu à dîner, dit le jeune homme en l'embrassant.

— Ils ont dû être contents, fit Andrée qui savait la démarche.

— Marthe n'en revenait pas...

Il la prit par la taille, l'entraîna dans la chambre. Il alluma une cigarette, tandis qu'elle commençait à se dévêtir. Alors il la laissa un instant pour classer des lettres dans une pièce voisine. Puis il revint. Elle était déjà au lit. Il s'approcha :

— Eh bien? fit-elle... Tu restes là?... Gonzague l'entoura de ses bras et lui dit, d'une

voix dont elle connaissait toutes les nuances :

— J'ai à te parler d'abord, ma chérie...

Elle chercha son regard et aussitôt elle songea à la jeune fille dont Gonzague lui avait parlé autrefois, négligemment. Et, dans le silence, elle devina. Se soulevant alors lentement pour s'acccuder sur l'oreiller :

— Quand ça s'est-il décidé?...

— Hier soir.

Il la caressait de la main, craignant ses larmes, prêt, sincèrement, à toutes les promesses. Mais, elle, après un tressaillement qu'il ne perçut même pas :

— Tu sais, lui dit-elle, d'un ton qui n'était qu'affectueux et tendre, que tu n'as qu'un signe à faire pour que je disparaisse de ta vie...

— Jamais, ma chérie, s'écria-t-il, jamais! Je veux que tu aies ta vie à côté de la mienne, du moment que tu te contentes de celle que je peux te faire et que je continuerai à te faire! Cette question entre nous ne se pose pas... Tu étais préparée à me voir me marier un jour... n'est-ce pas? Mais tu étais sûre aussi que je te garderais toujours auprès de moi, comme une amie dont le dévoûment m'est nécessaire... dont l'affection m'est nécessaire, quelle que soit la forme qu'elle prenne!... Voyons, ne pleure pas... continua-t-il en voyant que sa poitrine haletait... Je te jure que tu es aujourd'hui pour moi ce que tu as toujours été, que pas un de mes sentiments n'a changé... que ma tendresse est la même...

Elle aurait eu horreur, à cette minute, de lui paraître une femme quelconque, une simple maîtresse abandonnée par l'homme qu'elle aime. Elle se conformait ainsi à la charmante convention de leur amour par elle acceptée. Elle voulut avant tout épargner à Gonzague l'hypocrisie et ne pas être obligée de le surprendre en flagrant délit de dissimulation vis-à-vis d'elle. Il lui sem-

blait que sa blessure eût été plus cuisante de n'être pas ouverte largement.

Elle avait cessé de pleurer. Elle se recula pour permettre à Gonzague de s'asseoir à côté d'elle, et elle lui tenait les deux mains rassemblées dans les siennes.

— Ecoute, mon chéri... Voilà... Pour moi, il n'y a plus qu'une chose qui compte... c'est de savoir si ce que tu viens de me dire, tu le penses de tout cœur... Si tu ne te trompes pas toi-même sur tes sentiments... Ne m'interromps pas... Oui, j'étais préparée à ton mariage... Est-ce que nous n'en avons pas causé dix fois?... Par conséquent, tu as bien fait de ne pas prendre de détours avec moi... Mais ce qu'il faut que tu me dises bien franchement, parce qu'à côté tout le reste n'est rien... c'est si je te verrai encore de temps en temps, ou bien si je ne te verrai plus jamais!...

— Mais je viens de te répondre par avance, Andrée.

— Oh! j'ai compris que tu me... viendrais en aide dans le cas où je n'arriverais pas à gagner suffisamment avec mes leçons... Mais ça, ça m'est égal... Tu sais bien que, si je te suis devenue indifférente... si j'ai l'impression de gêner ta vie et que tu n'oses pas me le dire... je m'en irai... et tu n'entendras plus parler de moi. Car enfin, continua-t-elle d'une voix subitement plus âpre, tu aimes cette jeune fille!... puisqu'elle est jolie, élégante... tu me l'as avoué... Ce n'est pas possible autrement... Tiens! fit-elle tout à coup, je suis

idiote de ne pas voir que c'est fini!... Quittonsnous!... Je partirai demain!...

Ici, Gonzague sentit qu'il était le maître de la situation et qu'il imposerait la combinaison qu'il aurait choisie. Celle qu'il désirait s'ébauchait à peine dans son esprit, plein de régions secrètes qu'il n'avait pas encore bien explorées. Il savait, cependant, qu'Andrée y avait sa place, indéterminée pour l'instant, mais que les circonstances prochaines fixeraient mieux. En cela, il était sincère, et il lui suffit de dire à Andrée simplement, en se penchant sur elle : « Tout cela est absurde, je t'aime toujours », pour que la jeune femme comprît que Gonzague avait encore le goût de ses caresses.

C'est ce qu'il lui fut difficile de faire entendre à Mme Barjol, le lendemain, quand elle lui annonça la nouvelle. Marthe se désolait :

— Oh! Andrée! Andrée!... Qu'allez-vous devenir?...

Elle était trop saine d'esprit pour imaginer que leur liaison pût durer, malgré le mariage de Gonzague, et, en même temps, elle aimait trop Andrée pour ne pas le souhaiter avec elle.

— Laissons-les faire, dit Barjol quand elle lui exposa ses scrupules.

Elle demanda à son mari :

— Et tu seras le témoin de Gonzague, malgré l'amitié que nous avons pour Andrée?

— Mais oui, pourquoi pas?

— Moi, conclut-elle, je ne crois pas que j'aurai le cœur d'assister à ce mariage!

Et elle ne savait qui blâmer le plus, de Gonzague qui voulait conserver une maîtresse en se mariant, d'Andrée qui y acquiesçait, et même de son mari qui avait l'air de trouver ces choses très naturelles.

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