‹ Scènes de la vie difficileChapitre 7 sur 12 · A L ANGLE DE PANAMA · texte numérisé non relu

A L ANGLE DE PANAMA

On apprit que d'Antrague venait de débarquer à Marseille et serait à Paris le surlendemain. Ce fut une grande joie parmi ses amis, qui allèrent l'attendre à la gare. Le train qui l'amenait arrivait à dix heures du soir; ils dînèrent tous les trois dans un restaurant voisin et ne cessèrent de parler de lui pendant le repas. Gonzague ne leur avait jamais raconté les circonstances dans lesquelles le jeune homme était parti, quand il avait déjà le pistolet sur la tempe. Ils savaient seulement que Salandar l'avait placé à la tête d'une expédition privée, destinée à protéger ses établissements dans le Haut-Tonkin.

— Tu as trouvé, dit Sigismond à Gonzague, l'unique moyen d'utiliser ce garçon-là. A Paris, entre les femmes et les tripots, au premier accroc il se serait fait sauter la cervelle. Tu ne le crois pas?

— J'en suis plus convaincu que toi, au contraire, reprit Gonzague.

Barjol considérait d'Antrague comme une curiosité, malgré la tendre affection qu'il éprouvait pour lui.

— C'est un individu insoluble dans le temps où nous vivons. Il flottera éternellement à la surface des choses, il ne pénétrera jamais profondément nulle part. Je trouve inexplicable que nous nous soyons liés si intimement avec lui, que nous l'aimions tant et qu'il nous le rende, car il n'existe aucun point de contact entre lui et nous.

— C'est peut-être, dit Sigismond, qu'il est un arisocrate et que nous sommes des bourgeois.

— Mais non, reprit Barjol. Ça, c'est une explication de député... Je me sens une foule d'éléments communs aussi bien avec les aristocrates qu'avec les gens du peuple... tandis qu'il me semble, lorsque je rencontre d'Antrague, qu'il est tombé soudain d'une autre planète pour venir causer avec moi et qu'il va repartir tout de suite... îî n'y a pas sur lui le moindre reflet de notre époque.

— Cela est assez juste, dit Gonzague. Avezvous remarqué la façon dont d'Antrague donne de l'argent, par exemple, pour payer une addition?

— Non, fit Sigismond.

— Voyons, dit Barjol.

— J'ai souvent observé, continua Gonzague, une certaine répulsion de sa part, et dont il n'a

même pas conscience, à manier de l'or et des billets... Il est impatient que ce soit fini... L'argent, dans son esprit, ne correspond certainement en rien à la valeur de l'objet qu'il achète... Il lui apparaît plutôt comme une condition sans laquelle il n'aurait pas cet objet... et il a toujours l'air de penser : <( Quelle drôle de coutume! »

— C'est ce qui expliquerait, fit Barjol, son goût pour les tripots où le jeu s'effectue à l'aide de jetons qui lui font l'effet de projectiles qu'on se jette réciproquement à la tête... Là, il est dans son caractère...

— Trop subtil, tout ça, reprit Sigismond. Je dirais plutôt que, dans son monde, il est déclassé, mais pas déchu. Ses traits de race ne forment plus un tout harmonieux, ils se sont disjoints, mais chacun d'eux séparément est encore pur... C'est ce qui fait qu'en somme il est très original... Et je suis bigrement content de le revoir...

— Allons! allons! dépêchons-nous, dit Gonzague qui se leva, il est l'heure du train.

D'Antrague, en les apercevant, posa ses bagages à terre, sans se soucier de leur sort, et s'avança les bras tendus :

— Trois ans qu'on ne s'était pas vus, mes chers amis! s'écria-t-il. Que je vous regarde et que je vous embrasse!...

Ils le regardaient aussi : les rudesses de la vie coloniale, en ce moment où nos colonies ne s'étaient pas dégagées de l'état barbare, n'avaient pas altéré sur son visage la beauté des lignes. Le

corps avait gardé cet élan physique, ce parfait accord de la finesse et de la force qui était chez d'Antrague le principe de la séduction.

— Vous allez m'accompagner à l'hôtel, dites? Puis nous irons tous souper dans un restaurant de nuit...

— Pour te tenir compagnie, dit Sigismond, car nous sortons de table.

— Je vous laisserai partir à minuit, continua d'Antrague, puisque vous êtes tous mariés maintenant...

— Pas moi, nom d'un chien! s'écria Sigismond.

— C'est vrai, je n'y pensais plus, dit d'Antrague en riant.

— Je resterai avec toi...

Ils prirent un cabinet particulier dans un restaurant du boulevard qui ne fermait pas et où, jusqu'au matin, des femmes rôdaient dans les salles et dans les couloirs.

D'Antrague renifla en montant l'escalier le lourd parfum de musc mêlé à des exhalaisons de bonne nourriture. Une des habituées de l'endroit, en le croisant, lui pressa la main, comme si elle l'attendait, puis le quitta, ayant fait ce geste machinal, sans lui adresser une parole. La porte du petit salon s'ouvrit. On se mit à table. D'Antrague demanda immédiatement du champagne.

Il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient pas trouvés réunis tous les quatre, dans une circonstance qui leur permît de vérifier leurs sentiments, quoi-

que depuis près de dix ans leur amitié, l'association de leurs esprits n'eussent pas été interrompues. Entre Barjol et Gonzague surtout, l'amitié devenait profonde. C'étaient, par l'intelligence, les deux individus supérieurs du groupe. Ils savaient voir en eux-mêmes la projection des faits extérieurs, exercice dont d'Antrague, par exemple, ignorait complètement le mécanisme, et que Sigismond avait dédaigné jusqu'au jour où les brutalités de la politique avaient agité sa conscience.

— Comment, répondit d'Antrague à une question de Sigismond, c'est toi, député, qui me demande pourquoi je suis revenu en France aujourd'hui plutôt qu'hier?

— Qu'est-ce que ma qualité de député a à faire là-dedans?

— Tu devrais être le premier à être au courant de ce qui se prépare... Quand on est loin, on le sent très bien. Oui... oui... la guerre va éclater.

— Jamais ! fit Sigismond en haussant les épaules.

— Et quoi que vous fassiez à la Chambre contre le général Boulanger, poursuivit d'Antrague, c'est lui qui sera mis à la tête de l'armée par la force des choses... J'ai une lettre d'introduction auprès de lui et je tâcherai de partir comme officier... Je finissais par m'embêter au Tonkin, où Salandar n'a plus besoin de moi, puisque nous avons la paix avec la Chine... En tout cas, à la déclaration de guerre, continua-t-il en se retournant vers Gonzague, j'aurais éét obligé de revenir.

Sigisrnond prit la parole et déclara péremptoirement :

— Mon vieux d'Antrague, tu n'y es pas du tout... Tu retardes de deux ans... ce qui n'est pas étonnant à la distance où tu étais... Aujourd'hui tout risque de guerre est écarté et, à mon avis, il n'en a jamais existé de sérieux... Il est vrai qu'à un moment donné on a pu craindre qu'une provocation de l'Allemagne ne poussât dans le sens de la guerre le mouvement boulangiste et l'enthousiasme autour du général. Mais l'heure est passée... Je vous en parle en connaissance de cause, ajo&ta-t-il en s' adressant non plus à d'Antrague, mais aussi à Gonzague et à Barjol comme pour leur enseigner la politique... Oui, car j'iî failli être entraîné vers le boulangisme... et je ne m'en suis écarté que lorsque j'ai découvert que le mouvement était dirigé contre la République.

— Ce n'était pas difficile à voir, observa Barjol.

— Plus que tu ne crois, reprit Sigisrnond avec gravité.

— Ah! çà, s'écria d'Antrague, vous parlez du général Boulanger comme s'il était mort... Mais il est le maître de la France! Il a eu à Paris une élection magnifique. Tout le monde est derrière lui, et nous aurons la guerre dans un mois... Vous êtes fous de ne pas voir ça!

Il en appela à Gonzague, qui ne disait rien.

— C'est votre avis que je désirerais, Goo-

zague

— Je n'ai pas d'opinion bien arrêtée à ce sujet, fit celui-ci. Il me paraît cependant qu'en étant obligé de quitter l'armée, le général Boulanger a perdu sa force principale... La politique rongera peu à peu ce qui lui reste de prestige.

— Sans compter, dit Sigismond, que la Chambre vient de rétablir le scrutin d'arrondissement, ce qui assure la défaite des boulangistes aux prochaines élections...

D'Antrague se versa un verre de Champagne et l'ayant bu d'un trait :

— Sacrebîeu! tout ça ne m'explique pas pourquoi nous n'aurons pas la guerre... Aurons-nous la guerre, oui ou non?

— Nous ne l'aurons pas, dit Sigismond en souriant, pour les mêmes raisons que le scrutin d'arrondissement a été rétabli.

— C'est idiot, ce que tu dis! fit d'Antrague.

— A moitié, remarqua Barjol.

Il était une heure du matin. D'Antrague laissa se retirer « les gens mariés » et, demeuré seul avec Sigismond, demanda des cigares et des liqueurs. Il ne se grisait jamais d'une façon apparente. Au contraire, un excès de boisson mettait de la sévérité sur son visage et enlevait même toute frivolité à ses propos. Il aimait alors parler de choses sérieuses, et on eût dit que l'influence de l'alcool glissait soudain en ce personnage exubérant un fantôme mélancolique et désabusé.

— Tu me donnes ta parole, Sigismond, que tu ne viens pas de te moquer de moi?

— En quoi, mon vieux?

— En me disant qu'il n'y aurait pas la guerre? Sigismond se mit à rire :

— Qui t'a raconté de pareilles balivernes? Tout le monde veut la paix et attend l'ouverture de l'Exposition.

D'Antrague buvait des verres d'eau-de-vie, à petits coups, régulièrement espacés.

— Qu'est-ce que je suis venu faire à Paris, alors? murmura-t-il.

— Quelle question? Avais-tu l'intention de passer ta vie au Tonkin?... Te voilà avec de l'argent bien gagné, nous a dit Gonzague... Tâche de ne pas le perdre au tripot. Tu vas avoir certainement une bonne place chez Salandar... Ton affaire est excellente, mon vieux d'Antrague.

— Tu trouves?... Non, mais me vois-tu dans un bureau comme Gonzague? Tu n'as pas l'air de te douter, continua-t-il, le verre aux lèvres, de la vie que je viens de mener pendant trois ans... Mais c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de semaine où on ne fît le coup de feu avec des Chinois, sous prétexte d'installer des comptoirs!... Je me suh amusé comme un fou! Je suis resté des dix heures à cheval, la carabine à la main, libre comme l'air, mon vieux Sigismond... C'était admirable!...

Et après un instant de silence pendant lequel il avala de l'eau-de-vie, son front se plissa, il regarda, droit devant lui, et il dit d'une voix âpre :

— S'il y avait eu la guerre ici, j'aurais fait un soldat épatant.

— Il vaut mieux qu'il n'y ait pas la guerre, reprit Sigismond, et que tu ne sois qu'un simple noceur... Allons nous coucher!

— Laisse-moi aller régler l'addition, fit d'Antrague en se dirigeant vers la porte.

— Attends... Je vais sonner.

— Non... non... pas la peine.

Comme d'Antrague, au bout d'un quart d'heure, n'était pas rentré, Sigismond prit son chapeau et son pardessus et, dans l'escalier, demanda à un maître d'hôtel :

— Où est donc le monsieur qui était avec moi"?

— M. le comte d'Antrague?

— Oui.

— Il paye du champagne à tout le monde dans la grande salle.

Ces incidents avaient conduit Sigismond jusqu'à une heure avancée. Il fut sur le point d'aller rejoindre d'Antrague au milieu des femmes, mais, ce soir-là, il ne se sentait guère d'humeur à frôler ce genre de créatures, à boire avec elles, à terminer la nuit dans le chahut. Non pas que ces exercices lui parussent indignes d'un représentant du peuple, car, à l'instant même, il venait d'apercevoir Rastier et Passou qui grimpaient le grand escalier, sortant évidemment de quelque tripot Mais il était subitement envahi par la tristesse particulière à ces lieux dès que le charme grossier en est rompu. Il suffit pour cela d'un instant de solitude, d'un souvenir qui passe, d'une réflexion

En se rappelant la façon dont il avait tout à l'heure apprécié devant d'Antrague le mouvement boulangiste, Sigismond pensa à une lettre de Bourre reçue le soir même et qu'il avait à peine parcourue. Ces lettres qu'il recevait chaque mois presque au même jour, quand le vieil avoué ne venait pas en personne à Paris, l'agaçaient par leur ton protecteur. Il y jetait un coup d'œil et ne se décidait à les lire à fond que le lendemain. Dans les dernières, Bourre ne manquait pas de lui faire observer que le boulangisme se développait dans le sens qu'il avait prévu, et il insistait en termes ironiques sur la grave faute politique qu'aurait commise le jeune homme s'il n'eût pas suivi ces conseils. « Qu'est-ce qu'il me raconte aujourd'hui? » murmura Sigismond en reprenant la lettre laissée sur le bureau. Les expressions en étaient plus paternelles que de coutume. Bourre priait le député de venir aux vacances de juillet visiter l'arrondissement en vue des élections prochaines, car l'intention de son comité était de désigner Sigismond comme candidat du parti. Il répondait du succès si la campagne électorale se faisait sur un programme de gauche. Ces mots provoquèrent le jeune député à un examen de conscience, auquel il se livra avant de se mettre au lit et tout en se déshabillant. Son rôle à la Chambre depuis le début de la législature n'avait pas été brillant. C'est à peine s'il était monté trois u quatre fois à la tribune pour intervenir dans des : sans éclat. Il ne s'était mêlé à aucun des

grands débats, ni sur le trafic des décorations, ni sur le boulangisme. A plusieurs reprises, il avait préparé des discours et n'avait pas osé les prononcer. Ce n'était pas de son éloquence qu'il doutait, riais de sa propre conviction, et il craignait que son tempérament d'orateur ne fût trahi à la tribune par les hésitations de son esprit.

Dans les réunions électorales, milieu compact et homogène, où la parole tombe et produit son effet instantanément, Sigismond se sentait plus à l'aise qu'à la Chambre, divisée en compartiments dont chacun contient un public différent, plein de méfiance et attentif. Pour en abaisser les cloisons et pour concentrer les regards, il faut le prestige ou l'autorité. Un débutant a l'impression de parler à des gens épars qui n'ont pas le temps de l'écouter. S'il n'a pas alors l'appui intérieur de la conviction, ses plus heureux artifices de langage ne suffisent plus à l'action oratoire. « Mais, se demanda Sigismond, qu'est-ce que c'est, en politique, qu'une conviction, et pourquoi me semble-t-il que je n'en ai pas? » Une conviction politique ne peut s'appuyer que sur un parti, sur un programme. ïl est donc indispensable de se réclamer d'abord d'un parti, ce qui présente encore l'avantage de vous fournir des auditeurs quand on est à la tribune. On acquiert ainsi cet ensemble de relations et d'habitudes d'esprit dont la somme s'appelle une conviction. <( Or, en quatre ans, continua de se dire Sigismond en se couchant, je n'ai pas trouvé le moyen de m'en faire une, pas plus que d'ins-

pirer confiance aux chefs du parti auquel je suis censé appartenir, et qui me prennent tous pour un amateur égaré dans la politique. Voilà ma situation exactement, ne nous faisons pas d'illusions, je ne crois pas que ma carrière soit ratée, mais elle est déjà bien compromise. Il est fâcheux que je n'en ai pas d'autre. Serai-je seulement réélu? Tout cela dépend de Bourre, qui est un fanatique dangereux. »

Il trouva l'avoué vieilli, se traînant péniblement sur sa canne. Depuis qu'il était décoré, il avait pris sa retraite et vendu son étude. Il ne s'occupait plus maintenant que de politique, et son influence s'exerçait non plus d'une façon détournée et occulte, mais au grand jour et du consentement universel. Des ministres lui écrivaient directement, et le journal de l'endroit publia une lettre de Gordas qui le félicitait d'avoir pris l'initiative d'une pétition signée des électeurs du pays contre les candidatures multiples. Bourre en avait profité pour faire déplacer certains fonctionnaires et, entre autres, le sous-préfet. Le scrutin d'arrondissement mettait entre ses mains l'élection du député. Il en considérait d'ailleurs le rétablissement comme un succès personnel et se figurait qu'il en était l'auteur, depuis le temps qu'il en proclamait l'impérieuse nécessité pour la république.

Il habitait la maison voisine de l'étude, qui était également sa propriété. Lorsqu'il sentit des fatigues dans les jambes et qu'il ne put plus monter l'escalier, il appela près de lui sa seule héritière,

une cousine qui vivait à la campagne, et dont il fit sa servante.

— Eh! eh! tu vois, dit-il à Sigismond en lui tendant la main, je me prépare tout doucement à quitter ce monde... Sais-tu que j'ai soixante-treize ans ce mois-ci?...

— Bah! répondit simplement le jeune homme.

— Oui... oui... et les jambes ne valent plus rien... Mais j'espère vivre jusqu'à la condamnation du général Boulanger en Haute-Cour, qui ne fait pour moi aucun doute, et jusqu'au triomphe du parti aux élections de septembre, où tu seras mon candidat, car je suis très content de toi...

Il ajouta mystérieusement :

— Gordas t'a-t-il dit que j'étais en correspondance régulière avec lui?

— Non, fit Sigismond.

— Alors, je te l'apprends... Nous faisons ensemble un gros travail ici pour porter au boulangisme le coup de grâce... Et je ne sais même pas s'il y aura un candidat boulangiste dans la circonscription... Ton élection est assurée, et je te vois nommé au premier tour.

Il l'invita à loger à l'étage au-dessus de lui pendant tout le temps des vacances parlementaires. Sigismond, qui était toujours gêné d'argent, accepta. Le vieil avoué se montrait d'ailleurs beaucoup plus sociable avec lui qu'autrefois et lui donnait des conseils d'une façon moins arrogante. Il lui recommanda d'aller visiter fréquemment les principaux électeurs, lui prêtait sa voiture, orga-

nisait des dîners en son honneur. Le jeune député se mêlait sans passion à ces intrigues et se contentait de goûter le doux contraste de la vie provinciale avec son existence besogneuse et surmenée.

Cependant, la santé de l'avoué s'affaiblissait visiblement. « Il a eu une petite attaque cet hiver », dit la cousine à Sigismond.

— Ah! monsieur Sigismond, si j'osais... fitelle un soir en le tirant par la manche.

— Qu'y a-t-il donc, ma bonne madame?

— Venez...

Elle l'entraîna silencieusement dans une pièce attenant à sa chambre.

— Eh bien! parlez... voyons!...

La cousine se recueillit et murmura en regardant autour d'elle :

— Figurez-vous, monsieur Sigismond... que, d'après des conversations que j'ai entendues, je crois bien que M. Bourre a l'intention de se faire enterrer civilement.

— Mais, sacrebleu! s'écria Sigismond, il n'est pas mort!

La porte s'ouvrit brusquement. M. Bourre parut en brandissant sa canne.

— J'en étais sûr! fit-il d'une voix furieuse. Depuis que tu es arrivé, elle cherche une occasion de te dire ça!...

Il se retourna vers elle :

— Je vous défends, Anna, de parler à n'importe qui de ces choses!... Vous êtes trop bornée

pour comprendre les intentions d'un homme comme moi!... Si je vous surprends encore à bavarder, je vous renvoie à la campaqne et je vous déshérite... Filez!

Il était violet de colère. La cousine disparut en glissant dans ses pantoufles.

— Quant à nous, mon petit, ajouta Bourre en prenant le bras de Sigismond, nous nous expliquerons demain.

Dès le matin, ils s'assirent sous les platanes et, tandis que Sigismond prenait du café au lait, l'avoué lui dit :

— Pour en revenir à la scène d'hier soir, tu penses bien, mon garçon, que j'ai mûrement réfléchi avant de prendre une décision... L'affaire est trop grave. Si je demande, par testament, des obsèques civiles, je risque, en l'état actuel des esprits, de diviser les républicains sur mon nom... Laisse-moi continuer... Ici, personne, même parmi les libres-penseurs, ne trouvera étonnant que je laisse mes héritiers disposer de ma dépouille et la conduire à l'église, mais beaucoup de républicains seraient choqués si je me faisais enterrer civilement... La province en est encore là, ne nous le dissimulons pas... J'eusse vécu dix ans de plus, je n'aurais pas hésité, car je suis convaincu que, dans dix ans, la république aura ses coudées franches du côté religieux... Aujourd'hui, elle n'est pas assez forte pour repousser toute transaction avec les préjugés. Tu sais que, dans la vie, je ne me

qu'au point de vue républicain et que j'y

sacrifie jusqu'à mes opinions philosophiques, car je n'ai pas besoin de t'apprendre que je suis athée.

Sigismond avait horreur de ce genre de dissertation. Il refusait toujours de s'interroger sur les problèmes que le vieil avoué tranchait en des termes dépourvus de nuances, et il en renvoyait l'étude à une époque ultérieure. Non point qu'il manquât de la culture et de la délicatesse d'esprit nécessaires, mais il ne voulait pas proposer à son imagination des préoccupations trop étrangères à la lutte pour l'existence. Ce fut l'attitude d'une partie de sa génération qui fut moins sensible aux idées qu'à l'expérience directe, par les conditions mêmes d'un départ difficile. Sigismond n'était pas éloigné de penser qu'avec de l'oisiveté et de l'argent, il eût été spiritualiste ; et l'athéisme, chez les autres, lui était désagréable. Il fuyait les discussions religieuses.

Il se contenta donc de répondre pour détourner la conversation :

— Il me semble, monsieur Bourre, que vous agissez sagement... quoique je ne sois pas disposé à suivre votre enterrement de sitôt, ajouta-t-il en souriant.

Bourre poursuivit :

— En ce qui te concerne, je tiens à ce que tu saches que je te libère par mon testament de toutes les dettes que tu as contractées envers moi et qui montent à un chiffre assez rond, dont il n'est plus utile aujourd'hui de te charger la mémoire... Je le prie seulement, d'ici à ma mort, de ne pas dissua-

der cette vieille bique, qui croirait que je me suis converti par l'effet de ses prières.

Le dimanche des élections arriva. Sigismond fut élu à une grosse majorité. Le soir, l'avoué l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, en lui disant : « Personne n'osera plus désormais menacer la république. » Quelques jours après, une nouvelle attaque de paralysie le cloua dans un fauteuil. Bientôt, l'excitation cérébrale chez l'avoué fut telle que le docteur diagnostiqua une marche rapide vers le dénouement. Dans de rares instants de lucidité et de calme, il adressait d'une main tremblante de petits gestes d'amitié au jeune homme, qui ne le quittait pas, et il ne daignait guère regarder sa cousine, ombrageuse et muette. Une fois, il rassembla ses forces et put dire à Sigismond en hachant les mots : « Tu ne feras... venir... le prêtre... que... quand j'entrerai en agonie. » Des accidents se précipitèrent et, vers la fin du mois, il mourut avec sérénité. Toute la ville, sans distinction de partis, assista à ses obsèques.

Du fait de la disparition de l'avoué, la situation de Sigismond grandit dans le pays du jour au lendemain. C'était lui seul désormais qui représentait l'influence, à qui les quémandeurs s'adressaient, que se mirent à craindre les fonctionnaires. On supposait, en effet, qu'ayant été nommé sur un programme de la plus pure orthodoxie et rédigé d'ailleurs par Bourre lui-même, il jouirait des faveurs gouvernementales.

Sigismond revint à Paris, pour l'ouverture de

la session, assez troublé, sentant qu'il était débarrassé de sa tutelle et qu'il y avait quelque chose de changé dans sa vie. Il retrouva d'Antrague, qui venait de courir tout l'été les casinos avec Rosalie Didier, une jeune artiste du boulevard, déjà célèbre, dont on annonçait l'engagement à la Comédie-Française, et qui ne s'était jamais affichée jusqu'ici avec un amant. Eprise de d'Antrague, elle l'avouait fièrement, ne cachant à ses camarades ni ses souffrances ni sa passion. Car le jeune homme, dans l'instinct de sa supériorité physique et d'ailleurs sans l'ombre de fatuité, considérait les femmes à peu près comme Gonzague avait remarqué qu'il faisait de l'argent, en vue des satisfactions que réclamaient son tempérament et ses nerfs. Il n'avait pas l'air de les aimer individuellement, mais pour ce qu'elles avaient de commun, dans l'ordre sentimental autant que dans l'ordre de la chair; c'est-à-dire qu'il les traitait comme si elles avaient toutes la même forme de tendresse et les mêmes frémissements de désir, le même cceur et les mêmes sens. De pareilles dispositions, combinées avec une puissance de séductio i presque irrésistible, en eussent fait un être de drame, s'il n'avait pas été naïf et sans perversité. Ces contrastes le vouaient à toutes les catégories de liaisons, depuis les filles affolées par sa beauté et avec lesquelles il allait jouer au loto dans des tables d'hôte, jusqu'à des créatures délicates et passionnées, qui rêvaient de le convertir à l'amour. Vulgaire par son origine, affinée par le succès et

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par le talent, Rosalie Didier s'attacha au jeune homme de toute sa sensibilité, le reconnut ostensiblement pour son maître, lui livra tout son orgueil de femme et d'artiste. Elle conquit ainsi rapidement à d'Antrague, dans le monde de la fête, une célébrité parisienne, que deux duels brillants illustrèrent encore. La présence du comte d'Antrague au théâtre, aux courses, dans les soirées fut dès lors signalée avec sympathie par les échos des journaux. On publia le récit d'aventures qu'il aurait eues au Tonkin, la part qu'il avait prise à des expéditions dangereuses, les sommes fabuleuses qu'il rapportait. On citait de lui des traits de force herculéenne et d'audace inouïe. Il présidait des jurys d'honneur. Une légende s'établit bientôt, l'entourant de sourires et de crédit.

Tout lui devint, un instant, facile : la vie élégante des boulevards, les relations, le jeu. Il lui restait, des subventions de Salandar, assez d'argent pour les dépenses courantes, et aucun* fournisseur ne songeait à présenter des factures à un seignem aussi en vue. Sur le conseil de Gonzague, le banquier avait renoncé à le fixer dans sa maison, même par l'appât d'un bon traitement.

— D'Antrague est perdu, lui dit Gonzague, maintenant son associé... ou plutôt il décrit une orbite qui nous échappe. Moi aussi, j'ai eu l'espoir de le garder auprès de moi et de le maintenir solidement dans une carrière... Mais c'est un garçon qui fera craquer tous les cadres... Quant à prévoir comment il finira, je ne m'en sens pas capable...

peut-être dans la débauche, peut-être dans l'héroïsme, ça dépendra des circonstances.

Quand Sigismond revint, d'Antrague l'entraîna dans toutes sortes de parties. Il le préférait à ses deux autres amis pour son entrain, sa parole vive, et parce qu'il était garçon. Il le présenta à sa maîtresse, qui lui fit connaître une de ses camarades de théâtre, dont Sigismond fut amoureux tout l'hiver et qui s'imaginait qu'il serait un jour ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts. Mais cette liaison se rompit au printemps, et Sigismond n'en éprouva que du soulagement, car il avait été obligé d'emprunter de l'argent à d'Antrague, et il se voyait de nouveau dans la zone des difficultés, sans la ressource de Bourre et très décidé à n'avoir plus recours à des usuriers. Il traversait d'ailleurs une crise de caractère. Ses déceptions politiques, une poussée d'envie, dont il ne pouvait se défendre, en voyant approcher du pouvoir des députés de son âge quand sa chance à lui ne se dessinait pas; le peu d'éclat de ses rares apparitions à la tribune, tout cela brouillait en lui la conscience de sa valeur. Il était de ces individus qui supportent mal d'être arrêtés dans leur premier élan et qui ont besoin de l'accélération de la fortune. Pourtant, il ne se décourageait pas, il se contractait, ce qui est souvent, chez les êtres vigoureux, l'effet des désillusions. « Il est évident que j'ai perdu la première manche, mais je suis assez jeune pour gagner la seconde. » Il avait alors trente-quatre ans. Dans le désordre de sa vie, il

avait cependant réfléchi, travaillé, sinon souffert profondément. Ses fautes étaient de celles que l'expérience corrige et qui laissent intacts les ressorts intérieurs de l'énergie et de la dignité. Sigismond résuma ces observations sur lui-même par ces mots : x Je piaffe, je n'avance pas. Je n'ai pas le sens de l'occasion. »

Vers ces années, on constata à Paris un phénomène analogue à celui qui précéda le krack, un afflux souterrain d'argent dont on n'ignora pas longtemps les sources et qui enfla soudain la vie parisienne à la façon des voiles d'un navire. Des restaurants de nuit s'ouvrirent sur le boulevard et aux hauteurs de Montmartre pour subvenir aux exigences des soupeurs. Dans les tripots, le baccara prenait des proportions insensées, même pour cette époque de jeu. Les banquiers taillaient devant trois ou quatre rangées de pontes debout qui jetaient leurs mises par-dessus les têtes. De nouveaux journaux parurent avec des rédactions improvisées. Les anciens, et entre tous l'Informé, voyaient monter leur publicité. Masselin rayonnait; le conseil d'administration devint plus généreux et augmenta le prix des articles.

— C'est admirable! dit Barjol à sa femme. Je ne sais pas ce qui se passe, je viens de recevoir une gratification.

Et il déposa sur la table un rouleau de cinquante louis.

— Ce n'est que juste, répondit Marthe... Il y a longtemps qu'ils te le devaient.

— Juste, certes, fit Barjol, mais probablement accidentel.

Une nuit, à 1' « Artiste », Sigismond aperçut son collègue Passou qui taillait une banque, contrairement à son habitude. Il gagnait une assez grosse somme, et il adressa un petit sourire à Sig::mond, en lui désignant le tas de jetons amonceîiî devant lui, comme pour s'excuser de sa veine.

— Vous n'avez pas joué contre moi, j'espère?

— Oh! non, je ne joue plus, reprit Sigismond, qui avait juste un louis dans sa poche.

Bridel s'approcha, lui tapa légèrement sur l'épaule :

— J'ai à vous parler...

— Ah!

— Oui, j'allais vous envoyer un mot... Venez donc...

Il l'entraîna dans un petit salon isolé, assez loin de la salle de jeu.

— Ici, nous serons seuls... Un cigare? Asseyons-nous.

Il croisa les jambes, tira une bouffée.

— Mon cher, comme personne ne nous écoute, je n'irai pas par quatre chemins... On jette l'argent, en ce moment, à tort et à travers, et j'ai voulu qu'il en tombât un peu sur un brave garçon comme vous, plein de talent et qui a besoin d'être encouragé... On ne roule pas sur l'or, hein? Bon... J'ai compris...

Un large portefeuille gonfle était entre ses mains, qu'il venait de tirer de sa poche. Il y pion-

geait deux doigts quand on frappa à la porte précipitamment.

— Qu'on ne me dérange pas! Voyons, continua-t-il, en ouvrant... Qu'est-ce qu'il y a?

Un garçon de cercle parut et dit, de la voix grasse et ironique particulière à ce genre de personnages :

— M. Passou vient de flanquer une gifle à un ponte.

Bridel répondit tranquillement :

— Bon. J'y vais.

Et se retournant :

— Un instant, mon petit, je suis à vous tout de suite.

Un murmure confus arrivait à Sigismond, resté seul dans la pièce, intrigué des allures de Bridel. Celui-ci reparut bientôt, le silence s'étant rétabli dans la salle de jeu.

— Qu'est-ce qu'il y avait?

Bridel haussa les épaules :

— Passou a eu tort de le gifler, car on lui disait ça à la blague... Il n'y avait pas de quoi se fâcher... Oui... Il prenait une nouvelle banque et Beaudu, le remisier, a murmuré : « Panama ». Passou, qui avait entendu, s'est levé et lui a administré une paire de calottes. C'est d'autant plus bête que personne n'avait fait attention... De mon côté, j'ai attrapé Beaudu, qui a voulu faire celui qui en sait plus long que les autres...

— Et à propos de quoi, « Panama » ? interrogea Sigismond. Moi, je ne comprends pas non plus»

Bridel, après un silence, pendant lequel il regarda Sigismond avec sympathie :

— Alors, je vais vous l'expliquer... Vous savez ou vous ne savez pas qu'on va vous demander à la Chambre, un de ces jours, des poursuites contre les administrateurs de Panama... Ça ne tient pas debout, c'est une honte... Voyez-vous Lesseps en cour d'assises! S'il reste, après le métier que je fais, une chose capable de m'indigner, c'est celle-là.

Le fait est que son indignation paraissait sincère. Il leva les bras et répéta : « Lesseps!... », puis reprit :

— A quelle époque vivons-nous!... Ce serait à crever de rire si ce n'était pas si triste!...

— Je croyais l'affaire en voie d'arrangement depuis que nous avons envoyé une commission à l'isthme.

— Rien n'a encore transpiré dans le public, car le gouvernement a fait tout ce qu'il a pu pour prévenir une catastrophe... Dans le même but, les administrateurs ont constitué un gros budget de publicité.

— Ah!... dit Sigismond.

— Oui... reprit Bridel... toussant un peuoui... oui... Et j'ai été chargé d'arroser autour de moi, dans ma modeste sphère. Alors j'ai tenu à en faire profiter les amis, vous tout le premier... Voici le petit chèque... quinze mille... Ce n'est pas énorme, mais c'est gentil. Ne me remerciez pas...

Sigismond jeta un coup d'œil sur le carré de

papier et, en se penchant, il lut son nom parmi des bariolages. Il était resté impassible et sans vertige, quoiqu'il eût mesuré, en une seconde, l'abîme que Bridel venait d'ouvrir à ses pieds. L'inconscience du tenancier était négligeable, et Sigismond en connaissait l'insondable profondeur. Il eût jugé absurde de la lui faire remarquer. Le jeune député, en ce rapide instant, ne se tourna que vers lui-même pour y guetter la tentation et se livrer sur soi à une de ces expériences qui sont parfois si amères. Sigismond, dans la durée d'un éclair, eut des lueurs de fierté, de colère et aussi de honte; il vit la médiocrité de sa situation, frémit des risques auxquels la pauvreté l'exposait, pensa à l'unique louis qu'il avait dans son gousset, mais il ne sentit pas l'ombre même de la tentation passer sur son esprit. Toutes ces réflexions étaient mêlées en lui comme les enchevêtrements d'un songe. Quand il entendit la voix de Bridel disant : (( Eh bien! mon petit... ça va? » il eut l'impression du réveil et de la personnalité retrouvée.

— Non, mon cher Bridel, ça ne va pas du tout, répondit-il gaîment... Ne me demandez pas d'explications, cela m'amènerait à prononcer des grands mots. Déchirons simplement cet objet, continua-t-il en lui tendant les morceaux du chèque.

— Vous en êtes le maître, mon cher.

Et il reprit, avec une moue :

— Ce que vous faites est peut-être très bien et ça n'a peut-être pas le 6ens commun... Moi, ce n'est pas mon affaire de me débrouiller dans des

cas ce conscience... je vois large, mon état m'y oblige... Au moins, vous ne m'en voulez pas? J'ai cru bien faire...

Sigismond lui tendit la main. Tout à coup, Bndel se mit à rire bruyamment.

— C'est mon premier refus, dit-il.

Et il ajouta, sans malice et par une simple association d'idées :

— Allons voir ce que fait Passou...

ÏX

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