‹ Scènes de la vie difficileChapitre 8 sur 12 · VERS LA QUARANTAINE · texte numérisé non relu

VERS LA QUARANTAINE

Salandar installa les époux dans une aile de l'hôtel, séparée de ses appartements particuliers. La dot de Claire, sous forme de rente, garantissait au ménage l'indépendance et le luxe. Gonzague, dans cette existence, se trouva aussitôt à sa température naturelle et n'éprouva point cette surprise vis-à-vis de soi qui est propre aux parvenus et leur confère peut-être tous leurs ridicules. C'est aux degrés inférieurs de la vie que Gonzague s'était toujours senti mal à l'aise. Mais il n'avait jamais envisagé les heures de détresse et les humiliations que comme des accidents de voyage qu'il s'agissait seulement de ne pas laisser se transformer en catastrophe, avant l'arrivée au but. A chaque étape, il mesurait en se retournant le chemin parcouru, ce qui est rare, même chez les ambitieux, en qui l'orgueil, souvent, barre le souvenir des risques. Pour avancer, Gonzague, au contraire, s'appuyait sur toute l'expérience amoncelée der-

rière lui. Il avait retenu les tournants brusques de la route, les rudes montées, les descentes abruptes sur les précipices, les mœurs des compagnons qui marchent avec vous et pourquoi les uns vous dépassent, tandis que les autres tombent à vos côtés. De ces observations que son intelligence reliait, Gonzague s'était fait une sorte de pouvoir intérieur, sans cesse présent et à sa disposition, devenu sa volonté elle-même.

Le premier matin qu'il se réveilla, sa jeune femme entre les bras, sa vie présente et sa vie passée lui apparurent fondues dans un cadre harmonieux. L'amour de Claire pour son mari était comme une explosion soudaine de sentiments dont elle ne distinguait pas la source. Il lui semblait que son cœur de jeune fille ne les avait pas contenus et que c'est Gonzague qui les lui apportait comme une improvisation merveilleuse. Sa reconnaissance dominait son amour et lui conférait un caractère de soumission qui la rendait fière, exquise contradiction de la vertu.

En constatant son bonheur, Gonzague ne s'imaginait pas assister à un spectacle extraordinaire, mais simplement nouveau pour lui, et qui méritait la curiosité plus que l'enthousiasme. Cela se traduisait par une affection attentive et délicate, dont il était impossible à Claire d'apercevoir les limites,, tant Gonzague savait tendrement les lui cacher.

Sans passer tout à fait inaperçu du monde parisien, leur mariage n'avait pas eu d'éclat. Aucun des époux n'excitait l'attention : la jeune fille était

restée effacée, et, dans l'entourage de Salandar, on ne la considérait point comme son héritière. Cependant, quand on apprit que Gonzague devenait un des trois directeurs de la Banque et que le chef de la maison lui donnait une part dans les affaires, on commença à prendre garde à lui. On murmurait son nom autour des tables d'un café fameux du boulevard, lorsqu'avant la Bourse il y entrait parfois pour déjeuner, comme il le faisait jadis avec Gresteau. Autour de lui, d'ailleurs, ce genre d'individus pullulait, et il leur montrait, en souvenir de son ancien patron, une indulgenc? où le dédain était imperceptible et pouvait même passer pour de la courtoisie. Car Gc>u«ague eût considéré comme une faiblesse de trof jouir du contraste entre sa vie présente et les difficultés de ses débuts. Ainsi, il ne livrait à personne la clef de son caractère et en réservait la critique à lui seul. Il n'ignorait pas les défauts qui s'y glissaient peu à peu. Souvent il était obligé de retenir une tendance à l'obséquiosité vis-à-vis des personnages puissants. Il ne pouvait s'empêcher de leur faire sentir un instant son admiration, le temps de laisser l'impression d'un homme pénétrant qui jugeait les gens selon leur mérite. Sa femme ne concluait de cette attitude qu'à la supériorité de l'homme qu'elle aimait. Il aurait fallu Andrée pour saisir ces nuances.

La pensée de Gonzague n'abandonnait pas la compagne de sa première jeunesse. Il éprouvait une satisfaction pleine d'égoïsme subtil à assurer

désormais son existence. Après son mariage, il resta trois mois sans la voir et sans lui écrire, ne recevant de ses nouvelles que par Barjol. Andrée, depuis son divorce, qui venait d'être prononcé, ne quittait guère le petit logement, gentil et confortable, que Gonzague avait loué pour elle. Elle y déjeunait et y dînait seule, faisait une promenade dans le Jardin du Luxembourg, qu'elle apercevait de ses fenêtres, puis lisait et se couchait de bonne heure. Elle ne s'ennuyait pas, car il lui suffisait de suivre par l'imagination les actes de Gonzague pour emplir les heures vides. A de rares intervalles, elle acceptait une invitation à dîner des Barjol ou les accompagnait au théâtre. Elle évitait de leur parler de Gonzague, pour ne pas gêner Marthe, dont elle avait deviné les scrupules. Mais celle-ci savait lui donner délicatement des nouvelles de son ami. Quoiqu'elle fréquentât le ménage de Gonzague, dont la femme lui témoignait une vive sympathie, elle n'avait rien perdu de son amitié pour Andrée, ayant fini par concilier dans son esprit ce qui lui avait paru d'abord des contradictions irréductibles.

— Andrée, lui disait Barjol, est devenue une femme remarquable.

— Elle a beaucoup souffert, reprenait Marthe avec naïveté.

— Je n'en sais rien... En tout cas, elle a pris une gravité charmante qui lui va très bien, et je la trouve jolie pour la première fois depuis que je la connais.

On eût dit en effet que la trente-sixième année rassemblait les séductions éparses de son visage. La pensée continuellement tendue vers Gonzague avait fini par donner à la voix, au regard, au sourire, ccL unité d'expression qui est la personnalité elle-même. C'était chez Andrée une sorte de mélancolie intelli-gente qu'elle analysait sans cesse au lieu de s'y abandonner, et qui lui servait de raison de vivre au lieu de la détacher de la vie. Aussi, elle avait le courage de se demander si, par la force des choses, elle n'allait pas se trouver séparée de Gonzague pour toujours. « Quelle raison a-t-il de me revoir? Tout ce qu'il m'a dit en me quittant et que j'ai cru, à ce moment-là, est-ce que ça compte maintenant? L'homme qu'il était alors était sincère. Seulement, il est devenu par rapport à moi un autre homme, tandis que moi, je suis restée la même femme, ce qui fait que je suis mauvais juge de la distance qu'il y a entre nous. Il faut que je me fasse une existence avec tous ces doutes et toutes ces douleurs. C'est presque dommage que je ne sois pas obligée de travailler, parce que, dans ma situation, on se met machinalement à souffrir dès qu'on a rien à faire. » Il lui arrivaic de se tenir longtemps à la fenêtre et de regarder dans la rue comme si elle l'attendait, sans avoir l'excuse du pressentiment; des passants qui, de loin, lui ressemblaient, l'occupaient un instant. Elle guettait l'heure des courriers, convaincue cependant que le facteur ne lui apporterait pas une lettre de Gonzague. Un matin qu'on frappa

à la porte et que le concierge lui tendit une enveloppe, elle sentit ses jambes fléchir. Dès qu'elle eut reconnu l'écriture de Gonzague, ses yeux se brouillèrent et elle déchira l'enveloppe en tremblant. Elle se précipita au jour et s'assit. Elle lut : « Je vais passer vingt-quatre heures à Bordeaux pour affaires. Pars par le train de minuit et prends une chambre à l'hôtel de Bayonne. ))

Andrée se dressa brusquement et regarda l'heure comme si elle risquait déjà de manquer le train. Elle s'habilla, alla chercher une valise après avoir constaté le délabrement de la sienne et passa toute la journée dans une trépidation physique qui lui interdisait toute réflexion. Elle déjeuna très tard dans l'après-midi et ne trouva un peu de calme que lorsquelle se vit assise à sa place dans le wagon.

A Bordeaux, elle attendit patiemment dans sa chambre des nouvelles de Gonzague. Elle reçut un mot de lui, apporté par un garçon, disant qu'il aurait terminé ses affaires à cinq heures et qu'il rentrerait alors à l'hôtel. Quand elle entendit la clef tourner dans la serrure, elle courut à la porte et l'ouvrit. Gonzague s'avança vers Andrée avec un sourire qui la fit se jeter à son cou. Un sanglot qu'elle ne put retenir se termina dans des caresses. Puis elle se mit à le regarder comme si elle ne l'avait pas vu depuis des années. Jamais il n'avait été plus élégant qu'à ce voisinage de la maturité. Tous ses traits, tout son aspect montraient une finesse où la timidité de jadis ne se

mêlait plus et où se lisait, au contraire, l'autorité de l'esprit.

Andrée, d'un seul coup d'oeil, s'était approprié ces remarques sur Gonzague, et elle y trouvait comme une légitimation de son amour. Elle s'assit près de lui, lui tenant la main, l'autre bras passé autour de sa taille.

— Maintenant, mon chéri, que j'ai eu la petite crise de larmes à laquelle tu ne pouvais pas échopper, laisse-moi te faire observer que j'ai été bien sage pendant tout le temps que tu ne me donnais pas signe de vie... Ah! je n'osais plus espérer, ajouta-t-elle en l'attirant.

Elle continua à voix basse :

— Jusqu'à quand es-tu libre?

— Jusqu'à demain matin... Il faut que je sois à Paris demain soir... Je vais sortir tout à l'heure dîner chez des gens... et je reviendrai ici le plus tôt possible.

Ils décidèrent alors très simplement de passer la nuit ensemble, dans l'intimité complète d'autrefois, lorsqu'elle arrivait d'AIençon rejoindre Gonzague.

C'était lui désormais qui s'échapperait de temps en temps pour venir goûter auprès de son amie le charme retrouvé de leur liaison. Elle n'offrait peut-être plus la même sécurité, le cadre en était changé, mais ils reconnurent la persistance de certaines particularités de sentiments : la franchise instantanée dans les circonstances difficiles, cette confiance et ces aveux qui livrent l'arrière-fond

des êtres et qui pour eux contribuaient à la volupté.

Ils furent vite d'accord pour mettre le ménage de Gonzague à l'abri du drame banal de l'adultère, ce qui était l'important. Plutôt que de contrarier l'ambition de l'homme qu'elle avait aimé si pauvre, Andrée se serait sacrifiée toute. Aucune volonté en elle n'était plus ardente.

Une phase nouvelle de la liaison commença, où, par une singulière transposition des rôles, c'était Andrée, et non l'épouse, qui devenait la confidente, la conseillère lucide des intérêts. Gonzague comprenait que ce dévouement absolu chez une femme connaissant sa vie passée et son caractère jusque dans les replis les plus obscurs représentait pour lui une force rare et secrète. Il établissait sa vie sur cette combinaison solide, et il ne croyait pas faire injure à sa femme, qu'il plaçait sur une autre dimension du sentiment.

— Tu ne trouves pas, demanda un jour Mme Barjol à son mari, qu'Andrée est transformée? A mon avis, elle doit revoir Gonzague.

— Cela ne nous regarde pas, répondit Barjol. Ce ne sont plus des enfants et ils savent ce qu'ils ont à faire.

— Oh! je n'ai pas l'intention de m'en mêler, reprit Marthe... Et même, ajouta-t-elle, si tu veux mon opinion, nous nous sommes beaucoup trop laissé entraîner cet hiver par les Gonzague... Nous avons beaucoup d'amitié pour eux, ils sont très gentils avec nous. Mais nous ne menons plus main-

tenant la même existence, et ça m'occasionne à moi des dépenses de toilette que je n'ai pas les moyens de supporter.

— Ah! ah! fit Barjol en riant.

— Oui... si ça continuait, c'est moi qui te ferais faire des dettes, ce qui serait vraiment le comble! Sans compter que je suis inquiète de ta situation au journal d'après ce que tu me racontes du nouveau directeur...

C'était un Levantin, naturalisé français, nommé Roumine. Il avait vingt-sept ou vingt-huit ans à peine et roulait dans Paris depuis longtemps déjà. Sous des apparences de beau garçon riche qui ne songe qu'à la noce, il cachait un orgueil fou et un extraordinaire besoin de tyrannie. Un de ses compatriotes disait de lui: a II doit descendre d'un roi ou d'un esclave. » A la mort de son père, il hérita d'une fortune qu'on prétendait énorme, mais dont l'origine demeurait mystérieuse. Comme le temps était passé où ces détails avaient un semblant d'importance, Roumine n'eut besoin d'autre référence que l'argent qu'il avait en mains. Il le gaspillait sans générosité. Il refusait parfois cent sous à un pauvre diable qui lui déplaisait, et il se laissait volontiers gruger par des flatteurs, nombreux autour de lui. Il ne se plaisait que dans un monde de filles et de gens corrompus et besogneux, où sa fortune lui permettait de dominer. Des gens de bourse et les courtiers de publicité, à qui il paraissait une proie offerte, lui proposaient des affaires qu'il jugeai':

d'un instinct admirablement sûr. Il apprit un jour dans ce milieu que l'Informé était à vendre, deux des principaux commanditaires désirant se retirer du journal, l'un parce qu'il s'était enrichi dans des spéculations à côté et le second parce qu'il s'y était ruiné. « Ça, c'est autre chose », déclara Roumine à ses intimes. Il sentait confusément qu'il y avait là une source de pouvoir et d'influence, et, par les quelques journalistes qu'il fréquentait, il avait acquis le mépris de leur profession, ce qui était chez lui un excitant. Masselin, vieilli, ayant acheté maintenant une propriété en Touraine, servit d'intermédiaire. En donnant sa démission, il présenta Roumine aux lecteurs de l'Informé comme un rénovateur du journalisme moderne.

Roumine entrait dans la presse par la large brèche que les affaires venaient d'y ouvrir. Il fut, par sa vanité et son despotisme, un des principaux agents de la transformation qui se préparait, et il eut le pressentiment de la grandeur future de l'institution. D'ailleurs, il se prit bientôt lui-même aux âpres jouissances et aux tares du métier, et il appréciait assez bien le talent des gens et les services qu'ils pouvaient lui rendre, de la même façon dont il sentait l'authenticité d'un tableau ou la valeur d'un bijou. Mais une certaine indépendance de caractère, ce que l'on entend par le mot dignité l'horripilait. Il avait envie de blesser les êtres qui, dans son petit royaume, ne se comportaient pas en sujets et ne le traitaient pas en

maître. Quand ils se soumettaient, au contraire, il se montrait capable de camaraderie à leur égard. Sa jeunesse, son goût du plaisir reparaissaient. Il invitait souvent ses collaborateurs à souper, plein de satisfaction lorsque la fête dégénérait en orgie.

Masselin, en partant, lui avait signalé Barjol comme un des rédacteurs les plus précieux. Roumine le manda dans son cabinet et l'accabla tout de suite d'une averse de familiarité sous laquelle Barjol ne broncha pas. Cette attitude déplut souverainement au directeur, qui s'attendait à des courbettes. Il lui dit sèchement:

— Continuez votre service, nous verrons plus tard.

En cinq minutes, il venait de décider de le mettre à la porte, à la première occasion.

— Apportez-moi l'article de Barjol, dit-il un soir qu'il avait commandé à son rédacteur le récit d'une visite chez un financier qui venait de se brûler la cervelle, événement qui secouait tout Paris.

Et il songeait à part lui: <( Je ne lui conseille pas d'avoir raté ce reportage-là. »

Il se mit à lire attentivement les épreuves en fronçant le sourcil et, à la fin, déclara à son secrétaire :

— C'est très bien... remarquable... très pittoresque... C'est inouï ce que ce garçon m'est antipathique, mais il a beaucoup de talent...

• Cette disposition favorable ne devait pas pro-

téger longtemps Barjol. Entre Roumine et lui, il existait trop d'incompatibilités essentielles. Barjol avait toujours accepté les déboires de sa carrière avec une résignation ironique, parce qu'une certaine liberté d'esprit et de conduite y était encore garantie par les moeurs. Les opinions politiques et littéraires des journaux n'avaient rien de rigoureux; la hiérarchie des situations et des traitements ne s'y faisait pas sentir. L'insouciance générale de la vie parisienne dissimulait l'oppression de l'argent. Avec Roumine, un despotisme s'établit qui ne fléchissait que pour ceux qui suivaient le patron dans ses débauches. A l'Informé, il avait déclaré qu'il prétendait renouveler toutes les formules du journalisme autour d'une idée centrale qu'il énonçait ainsi: « L'Informé n'a pas d'opinions, il n'a que des informations. » Il voulait que son journal ne s'adressât qu'à la curiosité publique et devînt, suivant son expression, « une espèce de drogue dont personne ne pourrait se passer à son réveil ». Il projetait le monopole de la drogue.

Roumine maintint ce système à travers les passions de l'affaire Dreyfus, dont la première période commençait. Il décida que l'Informé ne prendrait pas parti, et il résista à toutes les sollicitations. Il avait ainsi l'orgueilleuse impression qu'à lui seul il était capable d'étouffer l'affaire.

— Comment? dit Barjol un soir au secrétaire de la rédaction, nous ne reproduisons pas la lettre de Zola?

— Le patron s'y oppose.

— C'est absurde, reprit Barjol... Est-ce qu'il s'imagine que ça empêchera de la lire...?

Et il ajouta en haussant les épaules:

— Evidemment, ce n'est pas du reportage. Le secrétaire particulier entendit le mot, et un

quart d'heure après Barjol était mandé dans !e cabinet directorial.

— Mon cher, lui dit brutalement Roumine, si je n'avais pas tant d'estime pour votre talent, je vous prierais de quitter le journal à l'instant, pour l'impertinence que vous vous êtes permise dans la salle de rédaction...

— Laquelle? demanda Barjol avec un léger sourire... Ah! oui!...

— Vous en convenez?

— Je ne conviens pas de l'impertinence... J'ai fait une simple critique d'un point de vue, qui est, maintenant, celui du journal, c'est vrai, puisque le reportage est arrivé à tout absorber. Mais j'ai été habitué ici à un certain franc-parler. Vous ne le tolérez plus, c'est absolument votre droit... Je trouve donc votre observation toute naturelle, quoique les termes m'en paraissent inacceptables, et je vous donne ma démission comme vous semblez le souhaiter...

— C'est exactement là que je voulais en venir, reprit Roumine, Nous ne nous entendons pas, autant nous séparer... Est-ce qu'une indemnité correspondant à six mois de traitement vous suffit?...

— Parfaitement, dit Barjol... Ça m'est même

une agréable surprise, ajou'ta-t-il, car je ne m'y attendais guère...

— Ça prouve que vous ne me connaissez pas, mon cher monsieur... Votre caractère me déplaît, mais vous êtes un homme de talent... et quand vous ne serez plus sous mes ordres, je vous reverrai avec plaisir. Votre argent sera à la caisse demain, reprit-il après un silence.

Comme Barjol faisait un pas pour se retirer:

— je parie, dit Roumine, que vous me croyez juif!

— Je ne me suis jamais posé cette question pour qui que ce fût, dit Barjol, et ces détails me sont complètement indifférents.

— Mon grand-père maternel était israélite, en effet...

Barjol eut un geste évasif.

— Et alors, continua Roumine, en le reconduisant, vous êtes convaincu de l'innocence de Dreyfus?

— Moi? fit Barjol... Je n'en ai pas la moindre idée, et cela ne me regarde pas... Je trouve seulement que cette affaire s'engage dans des conditions très curieuses, qui pourraient bientôt devenir passionnantes...

— Ça m'étonnerait, reprit Roumine... Au revoir» Barjol.

— Au revoir, monsieur Roumine.

Il quitta le journal après avoir serré la main à quelques camarades et rentra chez lui. Comme il était plus tôt que d'habitude, Marthe, surprise,

se leva et demanda s'il se passait quelque chose.

— Rien de grave, ma chérie... Reste-t-il de quoi manger? J'ai très faim, dit-il gaîment.

Et pendant qu'elle dressait le couvert, il lui raconta l'incident.

— Ne t'inquiète donc pas, puisque nous avens six mois devant nous... Il valait mieux en finir, les rapports avec Roumine devenaient impossibles, et il ne cherchait qu'un prétexte à se séparer de moi... Il a pris le premier venu.

— Et qu'est-ce que c'est l'histoire de ce Dreyfus? fit Marthe qui ne lisait jamais les journaux.

— Ça n'a aucun intérêt pour toi, ma chérie, dit Barjol.

D'ailleurs, Barjol lui-même n'était pas intéressé par les développements purement politiques de l'Affaire. Il venait de traverser dix ans d'agitations sans qu'une préférence se fût dessinée en lui, soit pour un homme, soit pour un parti ou pour une idée. C'est-à-dire qu'il dédaignait les idées, dès que, quittant la forme abstraite, elles arrivaient devant les foules sous le déguisement grossier des partis. Son instruction, qui s'agrandissait constamment par la réflexion et l'étude, tranchait tellement sur les vulgarités de son métier qu'il avait de plus en plus la sensation bizarre de descendre chaque matin du sommet d'une montagne pour aller gagner sa vie dans la vallée. Que de fois Gonzague lui avait signalé le danger d'une vue trop philosophique des choses, qui l'empêchait d'en saisir les reliefs par où seule-

ment elles sont accessibles à notre toucher ! « Vous partez toujours de ce principe, lui disait-il, que vous ne devez point réussir et qu'il est naturel de supporter l'injustice. Evidemment, c'est un moyen de se consoler, mais c'est un moyen encore plus sûr d'attirer sur soi l'injustice et finalement d'échouer dans la vie. La vie, mon cher, n'a que des aspects particuliers et successifs, elle n'a pas d'aspect général, sauf au moment précis où nous la quittons. » Ces objections visaient bien la cause des échecs de Barjol et l'infériorité de sa situation, malgré des mérites transcendants. Il n'était pas venu à bout de son roman par la méconnaissance des lois élémentaires de cet art; pour les mêmes raisons, il avait perdu une année à écrire une pièce de théâtre qu'il savait injouable. Aujourd'hui, par une sorte de défi à sa besogne quotidienne, il avait commencé une histoire du stoïcisme dans les temps modernes, qui contenait des morceaux éclatants de l'avis d'écrivains notoires à qui il les avait lus, et aussi de Gonzague.

Ce fut à ce moment de sa carrière et dans cet état d'esprit qu'il reçut l'émotion soulevée, à Pans d'abord, par l'affaire Dreyfus. Pour en comprendre les effets profonds et inverses sur les individus les plus intelligents d'une génération, il faut admettre qu'elle ne mit pas uniquement en jeu des passions, mais encore des tempéraments et des caractères. C'est par là qu'en dehors de la politique elle étendit sa secousse jusqu'à la société et aux mœurs. Elle apporta une masse d'éléments pa-

thétiques entre lesquels les sentiments n'avaient qu'à choisir pour s'exalter. Pendant des années, elle fournit des modes d'expressions à des haines particulières, à des rivalités qui n'osaient pas se préciser, à des répugnances obscures, à des déceptions. On ne doit pas oublier, d'autre part, que de nombreux scandales, la liquidation ambiguë du Panama, les controverses criardes du naturalisme et les succès d'une pornographie littéraire excitaient parmi une élite d'esprits l'instinct de révolte et le dégoût de la réalité. Or, le dégoût, en France, se transforme rapidement en indifférence et en dilettantisme, qui provoquent, à leur tour, des réactions. L'affaire Dreyfus en fut une instantanée et puissante. Pour beaucoup de gens, elle devint une occasion d'affirmer quelque chose, de sortir de l'indécision, d'abandonner le doute.

A l'un des tournants de l'Affaire, Gonza-gue dit à Barjoi:

— Je crois maintenant que votre opinion sur l'Affaire est juste. La nuance qui nous sépare, c'est que ma conviction de l'innocence reste enfermée dans les preuves apparentes dont je dispose, tandis que, chez vous, elle se fortifie trop, me semble-t-il, d'un tas de raisons intérieures qui vous sont propres, comme votre dédain nature! de toute espèce d'autorité, votre notion individuelle de la justice et du devoir.

— Je ne suis pas un juge impartial, je l'avoue, répondit Barjoi. Car ce qui m'a entraîné d'abord,

c'est un choc sentimental et l'impression que la résistance à la revision du procès ne serait pas si formidable si l'accusé n'était pas Israélite...

— On pourrait vous objecter, cher ami, que du côté où nous sommes tous les deux, la poursuite de la revision n'aurait peut-être pas été si ardente si les accusateurs n'avaient pas été des militaires... Nous touchons là aux côtés troubles et extrêmes de l'Affaire, qui, dans notre esprit, ne doivent pas entrer en ligne de compte. Ce qui me paraît néanmoins certain, c'est que l'affaire Dreyfus marquera, pour les gens de notre niveau social, une ligne de partage des eaux, et que nous allons prendre notre pente définitivement... autant qu'on peut employer ce mot-là dans les choses humaines...

Barjol sourit :

— Si je suis trop nuageux... mettons philosophe... qui sait si vous, mon cher Gonzague, vous n'êtes pas tenté à l'excès par le rendement immédiat des événements? Dans l'affaire Dreyfus, vous voyez surtout les catégories de relations et d'intérêts nouveaux qu'elle va créer, tandis que, pour moi et pour beaucoup d'autres, elle est l'occasion d'un examen intérieur de quelques-unes de nos idées, de nos règles de conduite... Elle nous aidera à décanter toute l'expérience que nous avons accumulée en nous, un peu au hasard... les observations que nous avons faites.

— Je ne crois pas, dit Gonzague, qu'elle ait cette importance.

— Elle ne l'aurait pas eue en ce qui nous concerne, si elle nous avait surpris à vingt ans..., à l'âge où l'instinct de vivre se confond avec l'intelligence et en absorbe tous les aspects... Nous n'aurions pas songé, à cette époque et dans des circonstances analogues, à devenir dreyfusards ou antidreyfusards... Ces points de vue n'eussent pas été acceptés par notre esprit... Aujourd'hui, au contraire, ils sont exactement ceux de notre âge; ils apparaissent pour fixer nos préoccupations morales et non pas seulement nos relations...

Sigismond était entré au courant de l'entretien et l'avait écouté sans l'interrompre de la moindre réplique.

— Mes enfants, leur dit-il à ce moment, vous négligez trop l'un et l'autre le caractère politique de l'affaire... dont le véritable cadre est le Parlement, quoi que vous en pensiez... Moi, c'est làdedans que je la vois se dérouler, et je vous assure qu'elle n'a pas du tout la physionomie que vous lui prêtez... Elle est simplement l'enjeu nouveau de la partie qui se joue depuis dix ans et qui, dès qu'elle sera gagnée ou perdue, remettra les destinées du régime entre telles ou telles mains... Ah! il y a longtemps, continua-t-il en prenant son attitude d'orateur, que je ne suis plus dupe du décor de la politique!... Vous, vous ayez des raisons pour être dreyfusards, je les connais; elles ont de la force et surtout de la sincérité, mais à la Chambre, on n'a que des mobiles... Passou est un dreyfusard enragé... Passou! c'est

admirable! Et Rastier aussi! parce que les chefs leur ont fait signe et leur ont dit : « Marchez! » Ce qu'il y a d'horripilant, c'est que, dès qu'on a l'imprudence d'être de leur avis une seconde, on est immédiatement bouclé! Il faut partager toutes leurs opinions, toutes leurs rancunes, tous leurs préjugés... Il y en a un qui a eu le culot de me dire : <( Venez avec nous, ça vous fera pardonner bien des choses! )) Bien des choses! Ça signifie qu'ils n'ont pas oublié que, pendant une heure, j'ai failli être boulangiste... Je vous l'ai raconté, autrefois... Ah! quel métier, mes enfants!

— Pourquoi, demanda Barjol, ne dis-tu pas tout ça à la Chambre?

— Parce que, s'écria Sigismond, c'est une fatalité de ma carrière que je ne peux jamais dire ce que je pense ni faire ce que je veux... J'arrive trop tôt ou trop tard... Mais cette fois-ci, j'irai où me pousse ma conviction, mon tempérament... et la connaissance que j'ai des dessous de la politique... Je ne serai peut-être pas réélu, ça m'est égal..., mais sur le dreyfusisme, je suis bien décidé à lâcher les collègues du département... Je suis antidreyfusard dans l'âme, ajouta-t-il d'une voix vibrante, comme s'il venait de le découvrir à l'instant même. Je vous le dis carrément, comme je le dirai ce soir à Passou!

— Ne te fâche pas, dit Barjol en riant... Nous ne nous brouillerons pas pour ça...

Sigismond n'était pas aussi superficiel que ses paroles semblaient l'indiquer. Mais, chez lui, les

débats de conscience prenaient toujours une expression assez vulgaire, par cette manie qu'il avait de les tirer de leur cadre intérieur pour les transporter dans la conversation. Même lorsqu'il était seul, il les parlait plutôt qu'il ne les pensait. A chaque péripétie de l'Affaire, il ne pouvait s'empêcher de songer à Bourre : « Ce serait effrayanî", s'il vivait encore! )> se disait-il. Et il imaginait le vieil avoué devenu dreyfusard ardent, s'avançani: vers lui d'un air courroucé pour l'accuser de trahir la République. Sigismond frémit à la pensée que, sous ces menaces, il eût peut-être laissé, une fois de plus, enchaîner sa liberté. Oh! il ne se dissimulait pas que Bourre se fût montré plus logique que lui et qu'en s'écartant de cette doctrine il compromettait irrémédiablement, cette fois-ci, son avenir politique. Il prit, au contraire, à se l'avouer, un âpre plaisir et une espèce de revanche de ses petites lâchetés. Il était d'ailleurs d'une sincérité entière dans sa conception de l'affaire Dreyfus, dont tout le déroulement extérieur le choquait et que la nature de son esprit se refusait à transporter sur un autre plan que celui qui s'offrait à son regard.

Pourtant, il désapprouvait les violences de langage de d'Antrague et ses airs de provocation envers les gens qu'il soupçonnait de dreyfusisme. D'Antrague n'y apportait d'ailleurs aucune méchanceté et ne distinguait dans l'affaire que deux camps opposés prêts à engager une bataille. La personnalité de Dreyfus et son cas particulier lui

étaient étrangers et lointains, ainsi que les discussions qu'il entendait à ce sujet. Il n'y prenait jamais part, restant à une certaine hauteur aristocratique. Ce qu'il voyait, c'était une injure publique à ses instincts militaires et une occasion de combat que la vie parisienne lui refusait depuis son retour. Après trois ou quatre duels, il s'y sentit plus isolé que jamais et se plongea dans de nouvelles débauches amoureuses, où il trouvait comme dans l'ivresse une mélancolie de fantôme.

Sigismond le suivait dans les tripots et chez les filles, par désœuvrement, par manque d'argent, séparé de jour en jour de ses anciens camarades de la politique. Il fut néanmoins réélu dans les élections qui eurent lieu au cours de l'Affaire, car sa position dans l'arrondissement était solidement assise. Mais il était dorénavant un député déclassé, appelé à traîner de législature en législature, en arrière de son parti, hésitant à se rallier à un autre, n'ayant plus que sa personnalité et le souvenir de son ambition.

Il perdit même Bridel, qui, pour l'exploitation de 1' (( Artiste », passa la main à un directeur de casino de ville d'eaux qu'une saison exceptionnellement brillante venait d'enrichir.

— Oui, je me retire, dit-il à Sigismond... J'ai acheté une ferme en Normandie, et je vais faire de l'élevage... Savez-vous l'âge que j'ai?

— Non, mon cher...

— Soixante-huit ans... et j'étais groom à onze ans... C'est vous dire que j'ai droit au repos...

SCÈNES DE LA VIE DIFFICILE 25 î

Et puis, mes anciens clients m'ont quitté, et les jeunes ont une tendance à me considérer comme un simple tenancier de maison de jeu... Je ne me sens plus entouré de sympathie... Paris est bien changé, mon cher Sigismond... Si je vous disais que cette sacrée Affaire me fait un tort immense?

— Cela ne m'étonne pas, reprit le député. Bridel ajouta :

— Ah! je vous souhaite de trouver avec mon successeur les mêmes avantages qu'avec moi... Mais j'en serais surpris. La vie va devenir plus dure... Nous ne reverrons plus la belle période d'insouciance que nous venons de traverser... Et vous? comment ça va à la Chambre?

— Mal, mon ami...

— Peuh! en politique, il n'y a rien de grave... fit Bridel avec une moue. Je vois votre situation assez difficile en ce moment, d'après ce qu'on raconte au cercle, car je n'ai pas cessé de m'intéresser à vous... Mais la roue tourne, et. vous n'en restez pas moins un garçon de premier ordre... Il n'y a qu'à durer, mon cher, et je ne me suis pas trompé sur vous... En attendant, vous me ferez toujours plaisir quand vous viendrez me voir.

Sigismond lui tendit les mains :

— Vous me croirez si vous voulez, Bridel. Je ne mettrai plus les pieds à 1' « Artiste » quand vous ne serez plus là.

Bridel conclut d'une voix dégoûtée :

, — Ça va devenir un tripot...

Et il disparut, en recommandant à Sigismond de le rappeler au souvenir de ces messieurs et particulièrement de d'Antrague.

Des quatre amis, Sigismond n'était pas le seul à connaître des heures pénibles. Barjol cherchait une place dans un journal, et le temps dévorait ses économies. Marthe s'opposait absolument à ce qu'on empruntât de l'argent à Gonzague. Son mari n'insista que pour ne pas lui imposer trop de privations.

— Non, mon ami, non!... fit-elle en se redressant avec dignité... A nos âges et avec ton talent, on ne tape plus personne, même ses meilleurs amis... Il est impossible que tu ne trouves pas du travail bientôt.

Elle ne sortait plus de la maison que pour les courses du ménage, allant au marché elle-même, dépensant sou à sou le peu qu'elle avait à sa disposition, donnant des conseils à son mari sur les démarches qu'il devait faire. Elle fut d'avis que Barjol renonçât aux journaux comme l'Informé, qui n'étaient pas dignes de lui, et que sa vraie place se trouvait dans les journaux sérieux et dans les revues.

— C'est qu'on n'y gagne pas d'argent, dit Barjol.

Une revue accepta cependant de publier, sous forme de pensées, des fragments de son étude sur le stoïcisme, et le succès fut assez vif pour attirer, c'ans le monde universitaire et parmi une élite, l'attention sur leur auteur. La revue s'attacha

Barjol comme collaborateur régulier, à de faibles appointements qui semblèrent à Marthe l'indice d'une fortune prochaine.

— J'aime mieux, dit-elle, te voir là que chez tous les Roumine à faire du reportage... avec îe talent que tu as... et que tu étais en train de gaspiller... Quelquefois ça me faisait de la peine...

Elle demandait de temps en temps :

— Et ton affaire Dreyfus?... Qu'est-ce que ça devient? Elle nous aura coûté cher, cette histoire-là!... Car on ne m'enlèvera pas de l'idée que c'est pour ça que Roumine t'a renvoyé.

Et elle était partagée entre toutes sortes de sentiments vagues, tantôt donnant raison à son mari pour sa fidélité à ses convictions, et tantôt portée à le blâmer obscurément parce qu'il y avait perdu sa place. Cette crise du ménage passa inaperçue de Gonzague, que la prospérité croissante de la Banque Salandar absorbait tout entier et que son attitude pendant l'Affaire avait mis en vue dans les milieux de la haute finance.

Un jour qu'il rencontra Barjol, ils échangèrent quelques mots.

— Avec la grâce, l'Affaire me paraît finie, dit Gonzague.

— Seulement, répondit Barjol, elle reste en nous, et il va falloir la digérer.

Durant cette période de luttes, ils s'étaient avancés l'un et l'autre, plus qu'ils ne l'avaient fait jusqu'ici, sur le devant de la scène parisienne. Barjol sortait de l'aventure assez éclopé matériel-

lement; il s'était brouillé avec Roumine, devenu en ces quelques années un des maîtres de la presse et le grand initiateur de la formule de journalisme qui triomphait. Il avait surtout découvert que ses goûts, son caractère, sa tournure d'esprit se trouvaient en contradiction aiguë avec les conditions nouvelles de son métier. La quarantaine passée, c'était une sensation assez cuisante quand il considérait les charges que la vie lui apportait, l'éducation d'un fils, le souci de donner à sa jeune femme un cadre d'existence au moins supportable.

Il l'avait épousée par simple obligation morale, renonçant avec une abnégation qui était chez lui la forme de la volonté, à son allure indépendante et capricieuse. Il ne la traitait que comme un être gentil et borné qui réclamait plus de soins que de tendresse. Mais il eut vite d'exquises surprises, à mesure que le ménage subissait de plus dures épreuves. Sous la grisette, tramant dans des ateliers de faubourg et préservée par miracle, apparaissait une femme merveilleusement douée pour la défense de la famille. Dès qu'elle comprit que celle-ci courait des risques, que l'enfant allait pâtir, que le mari ne gagnait plus sa vie, elle devint une créature au génie patient, d'une extraordinaire fécondité d'invention. Dépourvue de toute éducation et d'orthographe élémentaire, elle- fut une épouse d'homme de lettres. Elle posséda bientôt par intuition les délicatesses et les nuances d'une profession qui était toujours res-

tée pour elle enveloppée de mystère. Un soir qu'elle rencontra par hasard, en allant chercher Barjol au bureau de la revue, la femme du directeur, vieille personne un peu solennelle, elle lui fit la meilleure impression par son gentil visage et la fine modestie de son langage. La dame, d'ailleurs, dont le père avait été membre de l'Institut, goûtait fort le talent de Barjol et en signalait aux habitués de son salon le côté philosophique.

Quelques jours après, M. et Mme Barjol reçurent une invitation à dîner.

— Tu dois accepter, dit Marthe, et il faut y aller coûte que coûte. Tu changes de monde et de relations, ça n'est pas trop tôt... Et puis n'aie pas peur, je saurai me tenir.

Le problème de la toilette se posait. Il s'agissait d'en avoir une convenable. Le ménage en était réduit, pour la seconde fois, aux derniers expédients. Les petits bijoux avaient été mis au mont-de-piété; les fournisseurs se plaignaient des retards et coupaient, un à un, le crédit. Marthe voyait revenir le papier timbré et les huissiers. Mais maintenant, c'était elle qui les accueillait d'un air souriant et qui faisait la leçon à Barjol, lorsqu'il fronçait les sourcils et montrait un peu d'amertume. L'écrivain avait le frisson de sa carrière manquée. Marthe se disait, au contraire, que sa vraie existence de femme commençait.

— Pour ce dîner, mon chéri, puisqu'il est décidé que nous y allons et qu'il est indispensable que je sois gentille, tu ne sais pas ce que je vais

faire?... Je vais emprunter cinq cents francs à Andrée, qui a des économies... Ce que tu ne peux pas dire à Gonzague, on peut se le dire entre femmes...

— Je veux bien, dit Barjol résigné, quoique ce soit fort ennuyeux...

— Mais non, fit Marthe gaiement... Je t'assure que tu attaches quelquefois une importance excessive à des choses qui ne sont rien du tout quand on y réfléchit... Moi, je suis en pleine confiance et je me sens capable de défier tous les huissiers de la terre... S'il faut refaire des dettes, nous en referons, mais je veux que tu arrives, comme Gonzague, parce que tu le mérites... et je t'y aiderai, tu entends, ajouta-t-elle avec gravité...

Elle reprit :

— Voyons? Qu'est-ce qu'il a de plus que toi, Gonzague, après tout?

Barjol éprouvait pour son ami une affection que ni la jalousie ni l'envie ne pouvaient atteindre. Il répondit :

— Gonzague a sur moi cette supériorité que, ayant beaucoup souffert par l'argent, il n'a poursuivi dans la vie que la conquête de l'argent, et il est allé, naturellement, là où il y en avait- Marthe haussa doucemest les épaules, comme

si cette réflexion était trop puérile. Puis elle se fit faire une jolie toilette sur les cinq cents francs qu'Andrée lui prêta.

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