I. G^tberine
LE GOnftCRlT. its
Pauvres gens ! ils ne songeaient pas à la grande société qui grouille là-bas dans les villes; ne lui demandant rien, ils pensaient qu'elle ne se souviendrait jamais d'eux, et ils continuaient^ pleins de confiance, à vivre dans leur belle et douce indigence. Mais un jour, on vint demander aux deux chaumières Timpôt du sang. Le seul jeune homme qui s'y trouvât, — le seul qui eût la force de féconder par ses sueurs ce coin de terre ingrat, — devait tirer au sort, et devenir soldat si sa main tremblante amenait un numéro malheureux : il lui faudrait dire à sa bruyère, à sa mère, à sa bien-sdmée, un long et peutr être étemel adieu, et s'en aller dépérir, épuisé par les mille blessures que devait faire la rudesse de la vie militaire à son ftme naïve et paisible !
n était venu le triste jour de mars, marqué d'une croix noire par Trine dans Talmanach de 1833.
Le jeune homme était parti pour Brecht avec une dizaine de compagnons du village pour tirer au sort.
Les deux mères et le petit garçon priaient agenouillés en levant les mains vers l'image de la sainte Vierge. Le vieux grand-père rôdait çà et là sans mot dire ; il s'arrêta enfin sur le seuil de la porte, la main appuyée au tronc de la vigne et la tête courbée vers la terre, comme s'il eût cçntemplé une fosse.
La jeune fille, debout dans l'étable devant sa vache, regardait la bête dans les yeux d'un œil fixe et attristé, et lui caressait doucement le museau, comme si elle eût voulu la consoler d'un malheur prochain.
(k)mme un voile de deuil un lugubre silence planait sur les deux cabanes, silence qu'interrompait seul par
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intervalles le morne et triste mugissement du bœuf.
Bientôt Trine^ toujours muette^ vint se mettre à c6té du grand-père et arrêta sur lui un regard interrogateur et plein de prière.
Le vieillard sortit de ^a douloureuse méditation, prit un lourd bâton et dit à la jeune fille :
— Ne perds pas courage, Trine. Dieu viendra à notre secours dans le péril. Allorts^ voici l'heure ; nous irons au-devant des pauvres conscrits. . . •
. Catherine suivit le grand-père dans un sentier qui passait devant la maison et menait au village. Bien qu'une ardente impatience poussât la jeune fille en avant, elle marchait cependant à pas lents. Le vieillard se retourna et remarqua qu'elle demeurait en arrière, la tête penchée et les joues d'une extrême pâleur. Il lui prit la main et dit avec une douce pitié :
— Pauvre enfant, combien tu dois aimer notre Jean ! n n'est pas ton frère> et tu es plus émue que nous. Sois donc plus forte, chère Trine; aussi bien ne sais-tu pas ce que Dieii a décidé !
•^ J'ai peur! dit la jeune fille euBoupirant et en tremblant visiblement, tandis qu'elle cherchait à percer du regard l'épaisseur du bois.
— Peur? reprit le vieillard en s'efiforçant de découvrir ce qui causait l'effroi de la jeune fille.
— Oui^ oui ! dit Trine en sanglotant et en couvrant ses yeux de son tablier, c'est fini, nous sommes malheureux : il est tombé au sort !
— ■ Comment peux-tu le savoir? Ah I tu me fais trembler aussi 1 dit le grand-père avec anxiété.
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La jeune fille montra du doigt dans le lointain^ au delà des arbres.
— Là-bas! derrière le bois*., écoutez !
— Je n'entends rien... Yiens^ pressons^nous plutôt; ce sont les conscrits. Tant mieux !
— Mon Dieu, mon Dieu> s'écria la jeune fille> j'en* tends une voix... si triste, si triste; c'est comme un cri lugubre qui tinte dans mon oreille.
Le grand-père contempla un instant avec un étonnement inquiet la jeune fille, qui semblait écouter des sons lointains. Lui aussi tendit l'oreille pour saisir les bruits qui pouvaient troijd)ler le silence de la bruyère. Tout à coup un radieux sourire éclaira ses traits.
— Innocente ! dit^il.' C'est le vent qui fait gémir les sapins.
— Non, iion, répondit la jeune fille, plus loin, plus loin, au delà du bois... M'entendez-vous pas cette vpit qui se plaint î
Après un instant d'attention, le vieillard répliqua :
— Je comprends maintenant ce que tu veux dire. C'est le chien du père Nicolas qui hurle une mort; sa femme, qui a reçu les saintes huiles, sera morte cette nuité Qiie Dieu ait son ftme I
La jeune fille, qui, grâce à l'exaltation de son âme, avait pris le funèbre hurlement comme le messager d'un malheur assuré, reconnut son erreur. Sans cesser d'essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux, elle hftta le pas et suivit silencieusement le vieillard jusqu'à ce que ^hàrti lui dit :
— Trine, si tu es si inconsolable, que dira donc