IM OEUVRES DS DERRI GORSGISNGB
sa mère? Que dirai-je^ moi^ son grand-père? Nous l'avons élevé à la sueur de notre front; nous Taimons conune la prunelle de nos yeux. Maintenant nous sommes vieux et cassés; il doit travailler pour nous dans nos mauvais jours... et si Dieu^ hélas! n'a pas envoyé son bon ange pour conduire sa main... il lui faudra être soldat^ nous délaisser dans notre misère...
Ces paroles firent fondre en larmes la jeune fille. Elle répondit avec une sorte de reproche :
— Cela n'est rien^ grand-père ; j'ai des bras aussi , et si vous ne le pouvez plus^ je mènerai bien moi-même le bœuf aux champs et ferai à moi seule tout le gros ouvrage; mais lui! mais Jean! oh! le pauvre garçon! N'entendre que jurer et blasphémer^ recevoir des coups^ être mis dans un cachot^ souffrir de la faim, et se consumer de chagrin comme le malheureux Paul Stuyck, qu'ils ont fait mourir en quatre mois. Et ne plus voir personne de tous ceux qui l'aiment sur la terre, ni vous, ni sa mère, ni son petit frère, ni... personne autre que ces grossiers et méchants soldats!
— Ne parle pas ainsi, Trine, dit le vieillard d'une voix altérée, tes paroles me font mal. Pourquoi te lamenter si amèrement? Tu te désoles et tu trembles comme si tu ne doutais pas de son malheur; moi, au contraire, j'ai un pressentiment qui me fait penser qu'il a tiré un bon numéro ; j'ai confiance dans la bonté de Dieu.
Un imperceptible sourire passa à travers les larmes de la jeune fille; cependant elleiie répondit plus rien, et tous deux continuèrent à marcher en silence jusqu'au village.
LS COlSSCftlT. If7
Beaucoup de gens^ partagés en petits groupes, se trouvalent rassemblés sur le chemin par où les conscrits devaient revenir de Brecht y tous impatients d'apprendre rissue du tirage. Il était très-aisé de reconnaître ceux dont le fils^ le frère ou Tamoureux était allé à Brecht ; on voyait çà et là une mère s'essuyant les yeux avec son tablier^ un père s'efforçant de dissimuler l'angoisse empreinte malgré lui sur son visage; une jeune fille pAle, les yeux timidement baissés^ allant d'un groupe à l'autre^ et comme pourchassée par une secrète anxiété.
Beaucoup d'autres^ venus là par pure curioûté, par* laîent et plaisantaient à haute voix. Le vieux forgeron, qui jadis avait été dans les dragons de Napoléon, faisait un éloge extraordinaire de la vie de soldat, et trouvait pour cette tâche un auxiliaire ardent dans le fils ivre du meunier, qui avait servi pendant onze mois, et depuis lors avait déjà gaspillé et bu la moitié de son patrimoine. Le forgeron ne le faisait pas à mauvais dessein; il s'imaginait consoler ses amis inquiets par ses brillantes peintures et ne cessait de répéter :
. — - Tous les jours soupe et viande, beaucoup d'argent, bonne bière, jolies filles ! tous les jours on danse, on saute, on se bat que tout en vole en pièces : voilà une vie ! Vous ne la connaissez pas ! vous ne la connaissez pas!
Hais ses paroles avaient un effet contraire à celui qu'il en attendait; car elles faisaient pleurer plus fort les mères ^t indisposaient plus d'un esprit.
Trine ne put se contenir; il y avait dans ces plaisanteries un mot qui l'avait blessée au cœur \ elle bondit
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en face du goguenard forgeron^ et^ le menaçant du poings s'écria : '
— Fi ! affreux forgeron que vous êtes ! Il faudrait sans doute qu'ils devinssent tous des ivrognes conune vous^ et de mauvais garnements comme ces vagabonds qui n'ont appris chez les soldats qu'à mener mauvaise vie et mettre leurs parents en terre !
Le fils du meunier entra dans une violente colère et allait éclater en grossières invectives contre la hardie jeune fille^ mais en cet instant on entendit crier de l'autre côté du chemin :
— Les voilà 1 les voilà !
En effet; dans le lointain^ au détour d'un bois^ les conscrits venaient d'apparaître sur le chemin et s'approchaient au pas redoublé en chantant et en poussant des cris d'allégresse qui réveillaient tous les échos d'alentour. Quelques-uns jetaient en l'air leurs chapeaux ou leurs casquettes en signe de joie^ et tous avaient l'air d'une bande d'ivrognes revenant d'une kermesse. Mais on ne pouvait encore distinguer ceux qui chantaient joyeusement et ceux qui étaient muets et affligés.
Dès l'apparition des conscrits sur la roùte^ parents et amis coururent aurdevant d'eux chacun de son côté. Le vieux grand-père ne pouvait avancer aussi vite^ bien que Trine le tirât maintenant par la main. Enfin^ ne pouvant plus mâitriâer son impatience à la vue des mères et des jeunes filles qui embrassaient plusieurs conscrits avec des exclamations de joie, elle abandonna la main du vieillard et se mit à courir de .toutes ses forcei^. A mi-chemin^ elle s'arrêta tout à coup^ comme si
une puissance inconnue l'eût paralysée. Elle gagna en chancelant le bord de la route, et, la tète appuyée contre un arbre^ se mit à pleurer.
Le vieillard la rejoignit.
— Jean n'y est-il pas, que tu t'arrêtes, Trineî demanda-t-il.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! j'en mourrai ! s'écria la jeune fille. Voyez, le voilà qui vient derrière les autres, la tête baissée et tout pâle. Il est à demi mort, le pauvre Jean!
*— C'est peut-être la joie qui l'accable, Trine l
— Que vous êtes heureux, père, de ne plus avoir de bonsyeûx!
Sur ces entrefaites, Jean approchait du lieu où il remarqua son grand-père, et vint à pas lents droit à lui.
Trine n'alla pas à sa rencontre; au contraire, elle cacha son visage contre l'arbre et sanglota tout haut.
Le jeune homme prit la main du vieillard, et, lui montrant un numéro, il dit d'une voix altérée :
-— Père, je suis tombé au sort !
Puis, allant à la jeune fille, il poussa un profond soupir et fondit en larmes.
— Trine ! Trine I
Il n'en put dire davantage; la voix s'arrêta dans sa gorgei
Le vieillard était trop ému pour prononcer un mot ou former une pensée; il était là, muet, égaré, le regard attaché sur le sol, tandis que quelques larmes mouillaient ses joues ridées.
Un silence solennel régna jusqu'à ce que Jean s'écriftt tout à coup d'une voix désespérée :
— 0 ma pauvre mère ! ma pauvre mère !
A cette exclamation une révolution complète se fit dans Tâme de la jeune fille. C'était une noble et courarageuse femme. Aussi longtemps qu'elle avait été dans le doute elle avait pleuré; maintenant son co^ur s'était retrempé dans la certitude du malheur^ maintenant un généreux sentiment du devoir l'arrachait à sa douleur^ et elle retrouvait l'énergie morale propre à son beau caractère. Elle leva la téte^ essuya ses larmes et dit avec résignation:
— Jean^ mon ami^ Dieu l'a décidé ainsi. Qui peut lutter contre sa volonté? Tu demeureras un an encore avec nous; peut-être y a-t-il encore de la ressource. Laisse-moi prendre l'avance } je veux dire cela à ta mère aussi. Si un autre lui apportait cette terrible nouvelle^ elle en mourrait^ bien sûr.
Ce disant^ elle quitta le chemin ^ prit à travers le bois de sapins et disparut.
Le vieillard et l'infortuné conscrit suivirent le chemin ordinaire et traversèrent le village. Ils entendaient- chanter^ crier et pousser de longues acclamations; mais ils étaient trop profondément enfoncés dans leur douleur pour prêter attention à ces bruits joyeux.
Et lorsqu'ils furent proche de leur pauvre demeure ils virent venir au-devant d'eux Trine avec les deux fenunes et le petit frère tout en larmes.
Le jeune homme lança à sa bien-aimée un regard d'intime reconnaissance; il avait lu sur le visage de sa
mère que la généreuse fille avait^ en effets réveillé un sentiment S'espoir dans le cœur de la pauvre femme affligée.
Fortifié par cette vue^ il comprima aussi sa douleur, et courut les bras ouverts à sa mère.
Le choc fut rude, Témotion pénible; on versa encore des larmes. Cependant^ le désespoir disparut^ et peu à peu le calme se rétablit dans les deux chaumières.
L'heure du départ a sonné ! Devant les chaumières se tient un beau jeune honune^ le bâton de voyage sur Tépaule^ un sac sur le dos. Ses yeux^ ordinairement si vifS; errent lentement autour de lui ; sa physionomie est calme^ et tout en lui semble annoncer une grande tranquillité d'âme ^ et cependant son cœur bat violemment, et sa poitrine oppressée s'élève et s'abaisse péniblement.
Sa mère serre une de ses mains et lui prodigue les marques de la plus ardente affection; la pauvre fenune ne pleure pas; ses joues frémissent sous l'effort qu'elle fait pour dissimuler sa douleur. Elle sourit à son enfant pour le consoler; mais ce sourire^ contraint et pénible^ est plus triste que la plainte la plus déchirante.
L'autre veuve est occupée à calmer le petit garçon, et essaie de lui faire accroire que Jean reviendra bientôt; mais l'enfanta compris à là tristesse qui accable ses parents depuis un an que la séparation est un terrible malheur, et maintenant il jette des cris perçants.
Le grand-père et Gatheriite font à l'intérieur les deiv
niers préparatifs du voyage : ils creusent un pain de seigle et le remplissent de beurre. Ils sortent avec les provisions de route et s'arrêtent auprès du jeune homme.
L'étable est ouverte ; le bœuf regarde tristement son maître et pousse par intervalles un mugissement doux et mélsncolique^ on dirait que Tanimal comprend ce qui va arriver.
Tout esi prêt : il va partir. Déjà il a serré la main de sa mère d'une étreinte plus vive et fait un pas en avant; mais il jette les yeux autour de lui^ embrasse d'un regard affectueux l'humble chaumière qui abrita son berceau^ la bruyère et les bois témoins de son enfance et les champs arides «i souvent fécondés par les sueurs de sa jeunesse ! Puis son œil s'arrête tour à tour sur les yeux de tous ceux qu'il aime^ sur les yeux de ce bœuf aussi^ le compagnon de ses rudes travaux ; il couvre son visage de sa main^ cache les larmes qui coulent sur sqs joues^ et dit d'une voix presque inintelligible :
— Adieu !
n relève la téte^ secoue l'abondante chevelure qui tombe sur son cou comme une crinière^ et marche résolument en avant.
Mais tous le suivent : le moment de la séparation n'es( pas encore venu. A une certaine distance dans la diree»tion du village^ à l'endroit où les chemins se croisent^ s'élève un tilleul auquel est suspendue une sainte Vierge. Trine l'y a placée par un beau soir de mai, et Jean a fait au pied de l'arbre un prie-Dieu en gazon. C'est e^ ce lieu sacré, où chaque jour quelqu'un d'entre eux ve« nait remercier et prier Dieu^ que les parole^ déchirantes
de l'adieu échapperoQt à leurs lèvres tremblantes
Déjà apparaît au loin le tilleul^ limite où doit commencer la fatele séparation. I^ jeune bonune ralentit sa marche, tandis que sa mère, tout en lui prodiguant des caresses, lui dit :
— Jean, mon fils, n'oublie jamais ce que je t'ai dit. Aie toujours Dieu devant les yeux, et ne manque jamais à dire tes prières avant d'aller te coucher. Aussi longr temps que tu le feras,, tu resteras bon; mais s'il devait arriver qu'un soir tu oubliasses de prier, songe à moi le lendemain, songe à ta mère, et tu redeviendras bon et brave ; car celui qui pense à Dieu et à sa mère, est à l'abri de tout mal, mon cher enfant.
— Je penserai toujours, toujours à vous, ma mère, dit le jeune homme avec un soupir, mais d'une voijp calme ; si je suis triste et que je perde courage, votre souvenir sera mon appui et ma consolation ^ et je le sens, je serai malheureux : je vous aime trop tous !
— Ensuite il ne faut pas jurer, sais-tu, ni mener mau-^ vaise vie. Tu iras à l'église, n'est-ce pas? Tu nous donneras aussi souvent que possible des ^nouvelles de ta santé, et tu n'oublieras jamais que le moindre moi de son enfant rend heureuse une mère, n'est-ce pas? Oh, je dirai tons }es jours une prière à ton- saint ange gardien pour qu'il ne t'abandonne jamais I
Jean est profondémei^t ému par la voix douce et pénétrante de sa mère; il n'ose porteries yeux sur elle, tant le frappe, à cette heure solennelle, le regard brillant de la dig^e femme : c'est la tète baissée qu'il l'écoute. Sa seule réponse est parfois un sernçment de main plus
fort et un long soupir auquel se mêlent de temps en temps ces mots : «Mère, chère mère ! »
Ils approchaient en silence du carrefour; le grandpère se plaça de l'autre côté du jeune honune et lui dit d'un ton grave :
— Jean, mon fils, tu rempliras tes devoirs sans répugnance et avec amour, n'est-ce-pas ? Tu seras obéissant envers tes supérieurset tu soulfriras, sans te plaindre, l'injustice, s'il arrive, par hasard, qu'il t'en soit fait une ? Tu seras prévenant et serviable pour chacun ; tu/eras preuve de bon vouloir, et t'acquitteras courageusement de tout ce qui te sera ordonné? Alors Dieu t'aidera, tes officiers et tes camarades t'aimeront*
Trine, sa mère et le petit garçon étaient déjà sous le tilleul, priant agenouillés sur le banc de gazon.
Jean n'eut pas le temps de répondre aux recommandations du grand-père ; sa mère l'attirait vers le banc. Tous se mirent à genoux et prièrent les mains levées au ciel....
Le vent murmure doucement dans les branches des sapins, le soleil printanier dore dejses rayons joyeux le chemin de sable, les oiseaux chantent leur gaie chanson ; pourtant il règne un silence solennel, car on entend distinctement la prière s'élever autour du tilleul...
C'est fini; tous se lèvent, mais de tous les yeux s'échappe un torrent de larmes. La mère embrasse son fils en poussant des plaintes déchirantes, et bien que les autres aient déjà les bras ouverts pour la triste étreinte de l'adieu, elle ne laisse pas aller son enfant ; elle étanche
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SOUS ses baisers les larmes amëres qui baignent ses joues> eHaisse échapper d'ininteUigibles paroles d'anxiété et d'amour.
Enfin la pauvre fenune abattue^ épuisée et toujours pleurant va s'affaisser sur le banc.
Jean embrasse précipitamment son grand-père et la mère de Trine; il se dégage avec une douce violence de l'étreinte de son petit frère au désespoir^ court encore à sa mère^ la serre dans ses bras^ dépose un baiser sur son front et s'écrie d'une voix déchirante :
— Adieu !
£t^ sans oser se retourner^ il marche rapidement dans la direction du village^ jusqu'à ce que au coin du bois^ il ait disparu aux yeux de ses parents.
Trine^ qui portait sous le bras le pain de seigle le suivait avec peine et parvint difficilement à le rejoindre.
Les deux jeunes gens marchent quelque temps l'un à côté de l'autre sans se parler; leur cœur bat très-vite; une vive rougeur colore leur front et leurs joues; ils n'osent se regarder Fun Tautre. Heure solennelle où deux ftmes tremblent devant un aveu^ et sentent qu'un secret sacré va leur échapper.
Jean cherche timidement la main de Trine ; il la saisit; mais conune si ce contact eût été un crime^ comme si cette maiii l'eût brûlé^ il la laissa aller en frémissant.
Toutefois, après un instant de silence il reprit cette main et dit d'une voix étrange :
— Trine, ne m'oublieras-tu pas ?
La jeune fille ne répondit que par ses larmes. I. 42
t«6 OEUVRES DE HEN&I CONSCIENCE.
— Attendras-tu que Jean revienne de rarmée ? redemanda le jeune homme. Pui&je du moins emporter avec moi cette consolation pour ne pas mourir de chagrin?
La jeune fille lève vers lui ses grands yeuK bleus et lui envoie un long et mélancolique regard qui pénètre son ftme conune m rayon de feu^ et inonde son cœur d'une félicité inconnue.
Hors de lui pendant un instant , ses lèvres ardentes Um^QUi, is^ans quHl sache comment^ le front de la jeune fille. Comme effrayé de son audace^ il s'écarte d'elle et va s'appuyer au tronc d'un chêne. Devant lui le visage de sa bien-aimée resplendit de tous les feux de la pudeur et du bonheur; il pose la liiain sur son coeur qui menace de se briser^ tant il bat avec violence; un inexprimable sourire illumine ses traits; ses yeux brillent d'une ardeur virile^ sa tête est droite et fière ; il semble qu'un seul regard de sa bien-aimée l'ait doué de la force et du courage d'un géant,
Hais une voix connue résonne dans le taillis; quelqu'un s'approche en chantant une joyeuse chanson. ..
C'est Karel^ qui lui aussi doit partir et se rend au village.
Trine s'efforce 4e cacher son émotion. Cette surprise l'arrache à son rêve splendide; elle jette un rapide coup d'œil à son ami et l'engage k se remettre en route, pour que Karel ne les rejoigne pas et qu'un regard étranger ne lise pas ce qui se passe dans leurs Ames.
Mais Karel hâte le pas pour atteindre son compagnon de voyage. Trine s'en aperçoit; elle dit rapidement:
-^ Jean, quand tu seras parli, j'aurai soin de ta mère,
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de ton grand-père et de ton petit frère ; j'irai à la chai^ rue qaand il faudra et veillerai à ce qu'il ne manque rien au boeuf. J'ai assez de force et de santé, et saurai faire en sorte qu'à ton retour tu retrouves tout comme tu l'auras laissé. «.
— Tout? réplique le jeune homme avec un regard profondi tout?
— Oui^ tout.*., et je n'irai pas à la kermesse tant que tu seras loin; car sans toi je ne puis avoir que du chagrin.... Mais.... mais il ne faut pas non plus que tu fasses ce que dit le vilain forgeron, de boisson et de jolies filles; si j'apprensds pareille chose, je serais bientôt couchée dans le cimetière* . •
En ce moment, la main de Karel s'appesantit slir l'épaule de Jean> et il chanta d'une voix plaisamment ai* ' tristée :
Mon Dieu, ma chète, il me faut rons quitter ! Quel triste sort! me voilà militaire.
Ah ! gardez-vous de m'oublier!
Une pudique rougeur monta au front de la jeune fille« Jean, remarquant son embarras^ répondit sur le même ton aux plaisanteries de son camarade et prit le bras de celui-ci pour se rendre au village. Trine les suivait à distance, plongée dans un morne silence.
Ils arrivent enfin au village. Devant l'auberge de la Couronne se trouvent encore trois jeunes gens le paquet sur le dos; ils attendent l'arrivée de Jean et de Karel.
Chacun donne à ses parents et à ses amis le baiser dtt départ. Seule, Trine n'embrasse personnel mais
t08 CEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
dans le regard qu'elle échange à la dérobée avec Jean en lui donnant le pain noir, il y a tout un émouvant poème d'amour.
Les conscrits partent pour la ville.
Trine s'éloigne du village sans pleurer; mais au milieu des sapins son courage l'abandonne; c'est le tablier devant les yeux qu'elle revient à la chaumière où tout sera désert^ à moins que le souvenir ne remplisse le vide laissé par le départ d'un fils et d'un amant,
Par une belle journée d'automne, Trine toute sautillante quittait le village pour retourner aux chaumières. Son visage embelli par un doux sourire trahissait une profonde satisfaction et un joyeux empressement; * légers étaient ses pas sur le sable poudreux du chemin, et par intervalles des sons insaisissables s'échappaient de sa bouche, comme si elle se fût parlé à elle-même.
D'une main elle tenait deux grandes feuilles de papier à écrire, de l'autre une plume taillée à neuf et une petite bouteille d'encre que lui avait données le sacristain.
Chemin faisant, elle rencontra la belle Jeanne, la Me du sabotier qui, tout en chantant et une botte de trèfle sur la tête, débouchait d'un sentier latéral et arrêta son amie par ces mots :
' — Hé, Trine! où cours-tu avec ce papier? Que tu es pressée 1 il n'y a le feu nulle part pourtant ? Dis-moi donc comment va Jean !
— Jean! répondit Trine, le bon Dieu le sait, ma
chëie Jeanne. Depuis qu'il est parti, nous n'avons encore eu que trois fois de ses nouvelles, et il se portait bien. Voilà plus de six mois qu'un camarade de Tumhout à laissé pour nous à la Couronne une commission de lui ; cela doit être bien malaisé aussi, car il est quelque part de l'autre côté de Maestricht, et il ne vient pas tous les jours de si loin des connaissances de ce côté-ci.
— Ne sait-il donc pas écrire, Trine ?
— Il Ta bien su, à preuve que quand nous étions petits et que nous allions ensemble à l'école chez le sacristain, il a même eu un prix d'écriture. Mais il l'aura oublié comme moi.
-^ Et que vas-tu faire de ce papier ?
— Oh, Jeanne, depuis deux mois, vois-tu, j'ai retiré de mon coffre mon vieux cahier d'écriture, et j'ai rappris. Je veux essayer si je ne pourrai pas faire une lettre. ' Gela ira-t-il, je n'en sais rien. As-tu jamais écrit une lettre en ta vie ?
— Non, mais j'en ai entendu lire beaucoup; mon frère Jacques, qui demeure à la ville, nous en envoie une presque tous les mois.
— Et comment cela estril une lettre ? Qu'y a-t-U dedans? Esirce comme si on parlait à quelqu'un?
— Oh que non, Trine! C'est quelque chose de trèsbeau ! toutes sortes de compliments et de grands mots qu'on ne peut presque pas comprendre.
— Ah mon Dieu, Jeanne, comment en sortirai-je? Mais si, par exemple, j'écrivais ainsi: — a Jean, nous sommes tristes, parce que nous ne savons si vous vous portez bien; il faut nous donner bien vite de vos
HOtiVéllèsl; sans quoi votre mère en deviendra malade^ § et toujours ainsi ; -^ il comprendrait bien celà^ n'est^ce^ pas?
•^ Folle! ce n'est pas utie lettre^ ça! tdut le inotide parle comme cela^ qu'on soit savant ou pas. Attends uti peu ! Cela commencé toujours comme ceci : — «Parents trës-vénérés I je prends tout tremblant la plume à la main pour... pour... pour««<i> je tie puis pas y venir...
— • « Pour vous écrire I »
—-Ah! tu le sais mieuit que moi. Tu te moquds de moi ; cela est très-mal à toi, Trine !
— Où donc as-tu la tête, Jeanne? Quand il prend là plume à la main, c'est sûrement pour couper une tartine, n'est-ce pas? Ta simplicité me fait rire. Mais je ne comprends pas pourquoi ton frère tremble toujours quand il lui faut commencer une lettre. Bien sûr qu'il ne sait pas bien écrire? Et c'est encore pire alors, cat quand on tremble, on écrit encore plus mal.
— Non, ce n'est pas pour cela ; Jacques va liii peu son train en ville, et il demaiîdé toujours de Tar gent ; voilà pourquoi il tremble, car le père n'est pas bon ! A propos, Trine, comment va Votre vache ?
—- Passablement bien. Elle a été tin peu malade, la pauvre béte ; mais maintenant elle matige de la luzerne, et elle commence à avoir bon af^étit. Nous avons vendu le veau à un paysan de Wéchel. C'était un tacheté, une si belle petite bête f
Pendant des dernlef^ mots les deux jeunes filles s'étaient déjà éloignées l'une de l'autre de quelques pas.