‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 9 sur 44 · LE GENTILHOMME PAUVRE · texte numérisé non relu

LE GENTILHOMME PAUVRE

ami t'a-t*a été^ comme à moi^ ravi pour toujours? L'image de celui que tu as jadis aimé vient-elle se mêler à ta tristesse? Pleures-tu aussi autre chose que l'espace et la liberté? Mais que te demandé-je là? Le temps d'aimer est revenu^ n'est-ce pas? Aimer est aussi pour toi le plus doux bonheur de la vie I Je t'ai acheté dans des temps meilleurs ; tu as été si longtemps mon seul compagnon^ mon ami...

£n prononçant ces mots, la jeune fille porta la main à la cage et poursuivit :

— Mais je devine tes douleurs-, je ne veux pas être plus longtemps pour toi ce qu'est pour moi l'inexorable sort. Tiens, prends ton vol ! Que Dieu te protège ! Va et savoure pleinement les deux plus grands bonheurs de toute créature vivante : la liberté et l'amour!... Ah! quel cri de joie, et comme tu ouvres tes ailes toutes grandes ! Adieu ! adieu !...

Lénora suivit de l'œil l'oiseau qui montait vers le ciel en fendant l'air avec la rapidité d'une flèche. Puis elle revint s'asseoir avec un sourire de douce satisfaction, reprit son ouvrage, et se remit à travailler avec le même zèle qu'auparavant.

Un quart d'heure s'était écoulé. Lénora leva tout à coup la tête, prêta l'oreille, et s'écria d'une voix joyeuse :

— Ah ! voici mon père ! Puisse^t-il avoir été heureux ! - Elle quitta sa chaise, et alla vers la porte.

Monsieur de YKerbecke entra dans la chambre un rouleau de papier à la main, et gagna à pas lents un siège sur lequel il s'affaissa épuisé et haletant.

n était devenu très-maigre; ses yeux s'étaient en

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quelque sorte enfoncés dans Torbite^ son regard était morne et languissant ^ ses joues pftles^ toute sa physionomie altérée et abattue. On s'apercevait qu'une grave maladie avait affaibli en même temps chez lui les forces du corps et celles de l'âme.

Il était très-pauvrement vêtu. On voyait bien pourtant qu'il avait longtemps lutté pour cacher les traces de la misère ; on n'eût pu découvrir sur ses habits ni une tache ^ ni un grain de poussière^ mais l'étoffe en était usée jusqu'à la trame; çà et là se trahissaient des raccommodages mal dissimulés; en outre^ ses vêtements étaient trop amples et trop larges pour son corps amaigri. Peut-être l'infortune et la maladie avaient- elles énervé Tàme forte et virile du gentilhomme, peut-être son courage était-il abattu et son cœur brisé !

Lénora le contempla un instant avec une profonde affliction.

— Mon Dieu^ mon père, êtes-vous redevenu malade ? — Non, Lénora, répondiWl ; mais j'ai tant de malheur !

La jeune fille l'embrassa tendrement, et en serrant sa main d'une étreinte caressante :

— Père, père, reprit-elle, il y à huit jours à peine vous étiez encore au lit, faible et souffrant. Nous avons demandé au ciel votre rétablissement comme le plus grand bgnheur qui pût nous être accordé sur la terre. Dieu' a exaucé nos prières : vous êtes guéri... et voilà que vous vous désolez de nouveau dès la première contrariété. Vos démarches n'ont pas réussi aujourd'hui, n'estril pas vrai? Je le vois sur votre visage attristé. Eh bien ! qu'est-ce que

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cela fait? En quoi cela nous empêche-t-il d'être heureux? Allons, allons, sachons comme autrefois lutter contre le destin; soyons forts, et regardons la misère en face et la iète levée : le courage est aussi une richesse. Ainsi, père, oubliez votre chagrin; regardez-ipoi, suis-je triste? Est-ce que je me laisse abattre par des pensées de désespoir? Oui, j'ai pleuré, j'ai gémi, j'ai souffert parce que vous étiez miné par la maladie... Mais maintenant, vous êtes guéri ;' maintenant vienne ce qui voudra, votre Lénora remerciera toujours Dieu de sa bonté l...

Le père, souriant doucement à la courageuse exaltation de sa fille, répondit avec un soupir :

— ; Pauvre Lénora ! tu cherches à te rendre forte pour me raffermir et me consoler. Que le ciel te récompense de tant d'amour l Je sais où tu puises tout ton courage ; et cependant, cher ange que Dieu m'a donné, ta parole et ton sourire ont une telle puissance sur moi, qu'on dirait qu'une part de ton âme passe avec eux dans mon âme. Je suis revenu le cœur brisé, la tête perdue, affaissé par le désespoir; ton regard a suffi pour me consoler...

— Allons, père, dit la jeune fille en l'interrompant et en multipliant ses caresses, racontez-moi vos aventures ; Je vous dirai ensuite quelque chose qui vous réjouira.

— Hélas ! mon enfant, je me suis rendu au pensionnat de monsieur Roncevaux pour reprendre mes leçons d'anglais. Pendant ma maladie, un Anglais en a été chargé ; nous avons donc perdu notre meilleur morceau de pain.

— Et la leçon d'allemand de mademoiselle Pauline ?

— Mademoiselle Pauline est partie pour Strasbourg;

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elle ne reviendra plus. Tu le vois bien^ Lénora> nous perdons tout à là fois. N'avais-je pas de bonnes raisons de m'affliger ! Toi-même parais frappée par cette malheureuse nouvelle^ tu pâlis^ il me semble.

La jeune fiUe^ en effets baissait les yeux et paraissait surprise et consternée; mais l'appel de son père lui rendit la conscience d'elle-même, et elle répondit en faisant un effort pour paraître joyeuse :

-^ Je songeais à la peine que ces congés ont dû vous faire, mon père, et vraiment j'en étais profondément affligée*; et cependant je trouve encore des motifs d'être joyeuse. Oui, père, car moi, au moins, j'ai de bonnes nouvelles!...

— En vérité? Tu m'étonnes î

La jeune fille montra du doigt sa chaise.

— Voyez-vous cette toile? Je dois en faire une douzaine de chemises, de chemises fines ! ^i quand cela sera fini on m'en rendra autant ! On me donne un beau salaire... et je sais quelque chose qui vaut mieux encore; mais ce n'est qu'une espérance...

Lénora avait prononcé ces paroles avec une joie si vive et si réelle que le père en subit l'influence, et sourit luimême de contentement.

— Eh bien, eh bien, demanda-t-il , qu'ôst-ce donc qui te rend si heureuse ?

Comme si la jeune fille se reprochait de perdre le temps, elle se rasc.t et se remit à coudre. Elle était visiblement enchantée d'avoir triomphé de la tristesse de son père. Elle répondit en plaisantant à demi :

— Ah! vous ne le devineriez jamais! Savez-vous,

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mon père^ qui m'a donné tout cet ouvrage? C'est la riche dame qui habite la maison à porte cochère du coin de la rue. Elle m'a fait appeler ce matin, et je suis allée chez elle pendant votre absence. Vous êtes surpris, n'est-ce pas, père?

— En effet, Lénora. Tu parles de madame de Royan pour laquelle on t'avait chargée de broder ces beaux cols ? Comment te connaît-elle ?

— Je ne le sais pas. Probablement la maîtresse qui m'a confié ce travail difficile lui aura dit qui Tavait fait. Elle doit même lui avoir parlé de votre maladie et de notre pauvreté ; car madame de Royan en sait sur nous bien plus que vous ne pourriez le supposer.

— Ciel! elle ne sait cependant pas...

— Non, elle ne sait rien ni sur notre nom, ni sur notre pays...

— Continue, Lénora; tu piques ma curiosité. Je vois bien que tu veux me tourmenter.

— Eh bien, père, puisque vous êtes \iien fatigué, je vais abréger. Madame de Royan m'a reçue avec beaucoup d'affabiliié ; elle m'a fait compliment sur mes belles braderies, puis elle m'a interrogée siu* pos malheurs passés, et m'a consolée et encouragée. Et voici ce qu'elle m'a dit en me faisant donner la toile par sa femme de chambre ; c< AUez^ moïi enfant, travaillez avec courage et soyez toujours aussi sage : je serai votre protectrice. J'ai moimême passablement de couture à fabe faire; vous allez travailler pour moi seule pendant deux mois, peut-être; mais ce n'est pas assez : je vous recommanderai à mes nombreuses connaissances; et je veillerai à ce que vouj&

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trouviez dans votre travail de quoi vous mettre, vous et votre père malade, au-dessus de tout besoin... » Et moi, les larmes aux yeux, j'ai saisi sa main et Tai baisée. Cette noble et délicate façon d'agir qui me donnait non une aumône, mais du travail, m'avait profondément touchée. Madame de Royan lut ma reconnaissance dans mes yeux, et' me dit avec plus de bienveillance encore, en me posant la main sur Tépaule : a Et maintenant, courage, Lénora; un temps viendra où vous devrez prendre des apprenties pour vous aider; et c'est ainsi qu'on arrive par degrés à devenir maîtresse d'atelier. » Oui, père, voilà ce qu'elle a dit; je sais ses paroles par cœur!

Elle s'élança vers son père, l'embrassa et ajouta avec effusion :

— Qu'en dites-vous maintenant, père? Ne sont-ce pas là de bonnes nouvelles? Qui sait? Des apprenties, un atelier, un magasin, une servante... Vous tenez les livres et faites l'achat des étoffes..'. Je suis dans l'atelier, derrière un comptoir, surveillant le travail des ouvrières. Oh! mon Dieu, c'est beau pourtant d'être heureux et de savoir qu'on doit tout au travail de ses mains... Alors, " mon père, votre promesse serait bien remplie, alors vous pourriez passer vos vieux jours dans un doux bienêtre!

Il y avait dans le source de monsieur de Vlierbecke une si éclatante sérénité, une si vive expression de bonheur se reflétait sur son visage amaigri, qu'on voyait qu'il s'était laissé fasciner par les paroles de sa fille au point d'oublier tout à fait leur situation présente. Lui--

LS GENTItHOMME PàUVRE. m

même s'en aperçut bientôt et dit en secouant la tète :

— Lénora> Lénora^ douce magicienne^ comme tu me séduis facilement ! Comme un enfant j'ai été attaché à tes paroles et j'ai cru fermement au bonheur que tu nous promets. Quoi qu'il en soit^ nous n'en avons pas moins à remercier Dieu... Mais parlons sérieusement. Le cordonnier m'a parlé de nouveau du loyer et m'a prié de le payer. Nous lui devons encore vingt francs, n'est-ce pas?

— Oui , vingt francs de loyer, et douze francs environ chez l'épicier. C'est tout. Dès que ces chenûses seront faites, nous donnerons mon salaire comme à-compte au cordonnier, et il sera content. L'épicier consent encore à nous faire crédit. J'ai reçu deux francs et demi pour mon dernier ouvrage. Vous le voyçz bien, père, nous sommes encore riches, et avant un mois nous n'aurons plus de dettes. Vous êtes guéri , vos forces reviendront >ien vite... l'été arrive, tout nous sourit... Ah! nous al« Ions redevenir heureux !

Monsieur de Vlierbecke paraissait tout consolé; un nouveau courage brillait dans ses yeux noirs, et son regard s'était tout à fait rassénéré. Il s'approcha de la table et ouvrant le rouleau de papier :

— J'ai un peu de travail aussi, Lénora. Monsieur le professeur Delsaux m'a donné quelques morceaux de^ musique à copier pour ses élèves. Cela me rapportera bien quatre francs en une couple de jours. Maintenant demeure un peu tranquille, ma chère fille ; mon esprit est encore si distrait qu'en parlant je ferais trop de fautes et gâterais peut-être le papier.

na ŒUVRES DE HENRI GONSGIEKCE.

— Je puis chanter pourtant, n'esirce pas, père?

— Oh oui ! loin de me troubler, ton chant me réjouit au contraire sans détourner mon attention. . •

Le père se mit à écrire, tandis que Lénora, d'une voix douce et joyeuse, redisait toutes ses chansons et épanchait son cœur dans de ravissantes mélodies. Elle cousait en même temps d'une main diligente, et jetait de temps en temps un regard sur son père, épiant sur ses traits, pour la combattre au besoin, toute pensée triste qui aurait pu se glisser dans son esprit.

Tous deux étaient occupés ainsi depuis très-longtemps, lorsque Lénora entendit sonner l'heure à l'église paroisfiliale. Elle déposa son ouvrage, prit un panier derrière Je poêle, et, le passant à son bras, se disposa à quitter la chambre. Le père, qui avait remarqué ces préparatifs, demanda d'une voix surprise ;

-* Quoi ! déjà, Lénora ?

— Onze heures et demie viennent de sonner, père. Sans faire aucune autre observation^ monsieur de

Vlierbecke reporta les yeux sur ses feuilles de musique et continua d'écrire, La jeune fille descendit l'escalier d'un pas rapide et léger. Elle fut bientôt de retour rapportant son panier remph de ponunes de terre et un autre objet encore , enveloppé dans du papier, mais qu'à son entrée dans la chambre elle cacha sous son tablier.

Elle versa de l'eau dans un pot, plaça celui-ci auprès d'elle et commença à peler les pommes de terre &i chantant. Très-habile à la besogne, les pelures fuyaient rapidement sous ses doigts, et elle eut bientôt fini.

LE OSHTILHOMME PÂtYAI. m

WXe alluma le poéle^ lava les pommes de terre et les mit sur le feu. Sur la buse, elle plaça un petit pot avec un peu de beurre et beaucoup de vinaigre.

Jusque-là, le père ne s'était pas détourné de son travail ; il voyait tous les jours préparer le dtner, et il était rare que quelque mets nouveau parût sur le feu. Mais cette f<Ms, à peine les pommes de terre furent-elles cuites qu'un agréable fumet se répandit dans la chambre. Monsieur de VOerbecke regarda sa fiUe avec surprise et dit d'un ton de reproche :

i — De la viande t un mercredi ! Lénora, mon enfant, nous devons être économes, tu le sais bien.

— Ah ! mon père, répondit Lénora souriant à demi ^ ne vous fâchez pas : le docteur l'a ordonné.

— Tu me trompes pour le coup, n'est-ce pas t

— N(m, non, le docteur a dit que vous aviez besoin de viande trois fois par semaine au moins, si nous pouvions nous en procurer. Cela vous fera tant de bien, père, et ranimera si vite vos forces.

— Et nos dettes arriérées, Lénora?

— Allons, allons, père, laissez-moi faire; chacun recefvra satisfaction et sera content. Ne vous en inquiétez pas davantage; je réponds de tout. Et maintenant ayez la bonté de ranger vos papiers pour que je mette la nappe.

I^ père secoua la tète et fit ce que demandait Lénora. Celle-ci couvrit la table d'une nappe petite, mais blanche comme la neige, et posa dessus deux assiettes et le plat de ponunes de terre. C'était une humble table où tout était pauvre et vulgaire; mais tout était aussi si net, si

frâiS; si appétissant^ que Thimlble table eût souri même à un riche.

Le père et la fille prirent place et courbèrent le front en joignant les mains pour remercier Dieu de la nourriture qu'il leur avait accordée.

La calme prière montait encore vers le ciel comme un doux murmure, lorsque un bruit de voix se fit soudain entendre dans Tescalier.

Lénora, saisie d'un tremblement violent, interrompit subitement sa prière. L'œil tout grand ouvert, et penchée vers la porte, elle écoutait une chose qui lui semblait inexplicable et impossible, et qui pourtant la frappait de surprise et d'effroi.

Le père, interdit à la vue de Tétrange émotion de sa fille, regardait celle-ci comme s'il voulait lui demander la cause de son trouble; mais Lénora lui fit signe de la main pour lui imposer silence.

De nouvelles exclamations retentirent plus distinctement jusqu'à la petite chambre. Lénora reconnut Faccent de cette voix. Comme si un coup de foudre l'eût frappée, elle s'élança d'un bond avec un cri d'angoisse vers la porte, la ferma et appuya de la main et des épaules pour empêcher d'entrer.

— Lénora, pour l'amour d^ Dieu, que crains-tu? s'écria le père épouvanté.

— ^ Gustave ! Gustave ! tiit la jeune fille d'une voix frémissante. Il est là! 11 vient! Oh! ôtez tout cela de cette table ! Lui seul ne doit pas s'apercevoir de notre misère!

Le visage de monsieur de Vlierbecke s'as^onibrit; sa

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tète se releva avec fierté ; son regard s'alluma et prit une expression sévère. Il s'avança muet vers sa fille et l'écart'a de la porte. Lénora s'enfuit à Textrémité de la chambre et pencha son front^ où montait la rougeur de la honte.

La porte s'ouvrit vivement; un jeune homme s'élança dans la chambre avec un cri de joiç^ et courut, les bras tendus vers la jeune fille tremblante, en môlant, dans son égarement, le nom de Lénora à des mots inintelligibles. Sans doute, dans son aveugle transpoit, il eût sauté au cou de Lénora, mais la main étendue et le re* gard austère du père l'arrêtèrent tout à coup.

H s'arrêta donc, promena un regard stupéfait autour de la chambre, et remarqua le triste repas et les misérables vêtements du vieillard et de la jeune fille. Cet examen dut l'affecter péniblement, car il porta convulfflvement les mains à ses yeux et s'écria avec désespoir :

— Mon Dieu ! c'est donc ainsi qu'elle a vécu !

Mais il ne demeura pas longtemps sous le poids^ de cette amère réflexion; il s'élança de nouveau vers Lénora, s'empara de force de ses deux mains et les étreignit fiévreusement en disant :

— 0 Lénora, ma bien-aimée, regarde-moi, que je sache si ton cœur a conservé le doux souvenir de notre amour!

La jeune fille répondit par un regard plein d'émotion^ un regard où se révélait tout entière son âme pure et aimante.

— 0 bonheur I s'écria Gustave avec enthousiasme^ c'est toujours ma douce et chère Lénora I Dieu soit béni !

lift (EUVfiBS DE HSMBi CONCCIKNGE.

aucune puissance ne peut plus m'enlever ma fiancée I .0 Lénora, reçois^ reçois le baiser des fiançailles !

n tasdit les bras vers elle ; Lénora^ tremblante d'an? goisse et de bonheur à la f ois^ demeura immobile^ i^ougissante et le regard baissé^ comme si elle eût attendu ce baiser solennel ; mais avant que le jeune homme eût au le temps de céder à la passion qui l'emportait, monsiemr de Vlievbecke était près de lui et^ saisissant éneivgiquement sa main^ paralysait son élan.

-*- Monsieur Deoecker^ dit d'une voix sévère le père ému y veuillez modérer votre joie. Assurément; nous sommes heureux de vous revoir.... mai^ il n'est permis ai à vous id h nous d'ouMier ce que nous sonames. . . Respectez notre indigence...

— Que dites-vous î s'écria Gustave. Ce que vous êtes? Yous êtes mon ami, mon pèrie ! Lénora est ma fiancée ! . . . Ciel! pourquoi ce regard de reproche? Je m'égare... je ne sais ce que je fais...

Il ressaisit la main de Lénora, l'attira près de son père, et dit avec précipitation :

— Écoutez!.... Mon oncle est mort en Italie ; il m'a fait son héritier universel 5 il m'a ordonné à son lit de mort d'épouser Lénora 5 j'ai remué ciel et terre pour vous trouver; j'ai souffert et pleuré longtemps loin de ma bien-aimée, je vous ai découverts enfin ! Et maintenant, je viens demander la récompense de mes souffi-ances ; ma fortune, mon cœur, ma vie, je mets tout à vos pieds ; et en échange j'implore le bonheur de conduire Lénora à l'autel. 0 mon père, accordez-moi cette insigne faveur! Venez, le Grinselhof vous attend} je l'ai acheté pomr

Yûus; tout s'y t?01}v^ eocora; las porbraits de vos ancêtres oiit repris leur place^ tout ce qui vous était cher y est revenu, Venez^ j^ veux entourer vos vieux jours d'une respectueuse vénération, je veux vous rendre heureux, I5i heureux I J'aimerai votre Lénora...

I^'ei^pression du visage de monsieur d# Vlierbeeke n'avait pas cbanjgé ; seulemept ses yew paraissaient s'humecter lentement :

— Ah I s'écria Gustave avec une exaltation croissante, rien sur la terre ne peut m'enlever Lénora... pas même Je pouvoir d'un père l C'est pie^ qui nie l'a donnée t

11 Umb9> k genoux devant monsieur de Vlierbeeke, )^y^ veri; Ipi des mains $uiq[rtianies en nuirmurant c

«-T- Oh Pfirdpn! i^on^ non, vous ne voudrez pas me frapper du coup de la mort. M&a père, mon père, au pomd^ Dieu, donne^rnu» votre bénédiction.. • Votre froideur me fait mourir!

AIoi)^m* de Vlierbeeke aanâ>Iait avair oublié le jeune homme, et ses ye w étaient levés au ciel, comme s'il eftt adressé à Dieu une fervente prière. Sa voix se fit enfin entendre distinctement; il disait, le regard plein de larmes:

^ Afa^guerite, Uasgo^rUa, réjoufs4oi dans ]b sein de Pieu; m# piî^epe e^ aeeon^lie ; ton enfant sera heu* reusesm* la terre!

Gyst»ye et M»ora^ tremblants d'espoir, interv^eaient ses yeux ; il releva le jeune honune, l'emlnrassa avec effila, ^tdit:

m^ Gustave, mon fils chéri, que le i^el bénisse ton aïOOWf B^nds m» fiUe heureuse j elle ert ta fiancée t

— Gustave ! Gustave, mon fiancé ! s'écria la jeune fille en se jetant en même temps dans leurs bras à tous deux, et en les embrassant dans une même étreinte.

Et le premier baiser d'amour, le baiser sacré des fiançailles, fut échangé sur le sein de cet heureux père, qui versait les plus douces larmes sur la tête de ses enfants prosternés, en étendant au-dessus d'eux ses mains bénissantes.

Et maintenant, cher lecteur, je dois vous avertir que pour certains motifs, je vous ai caché la situation et même le nom véritable du château des seigneurs de Ylierbecke. Par conséquent, aucun de vous ne saura où Gustave habite avec sa douce Lénora.

Quant à ce qui me concerne, j'ai vu et je connais monsieur et madame Denecker, et même je me suis souvent promené autour du Grinselhof avec leurs deux gentils enfants et avec monsieur de Ylierbecke, leur grandpère.

n est encore profondément gravé dans mon souvenir, le ravissant tableau de bonheur domestique, de paix et d'amour qu'il m'a été donné de contempler parfois, lorsque le vieux gentilhonmie assis sur un banc du jardin cherchait déjà à faire comprendre à ces deux petits anges las de jouer les grandes forces qui a^ssent dans la nature, que la petite Adeline montait sur ses genoux pour lui caresser les joues, et que le remuant Isidore chevauehait avec une joie folle sur sa jambe complaisante, tandis que monsieur Denecker et sa femme, muets et se sep»

LE GEMTILHOMUB PàUVES, H5

rant la main, contemplaient avec une intime jouissance le bonheur de l'aïeul et les jeux des enfants...

Je ne vous dirai pas qui m'a raconté cette histoire; il vous suffira de savoir que je connais toutes les personnes qui y jouent un rôle^ et même que je me suis plus d'une fois assis à la table de Jean le fermier avec la femme Beth et la servante Catherine qui aiment passablement à jaser et surtout à dire du bien de leurs bienfaifeurs.

M. ÉVÂRISTB YÂN CAUWBNBBR0H8

BOURGVESTRE DE 8GHILDE

Comme i^moigaage d'estime paxilooUire «4 de ilnG&re «mliU.

L'AUTBOR A 8BS AMIS

Sstimalbies Lecteurs et Lectrices!

Yom, mes bons amis, qui êtes demeurés fidèles au conteur, quoique son nom ait été pitoyablement vili«* pende par les passions surexcitées, je vous apporte aujourd'hui une bonne nouvelle.

J'ai été malade.

Mon esprit était fatigué| mon &me désenchantée, mon corps soufirant. Moi, que Dieu a doué au moins d'éner* gie morale et d'un vaste injstinct d'affection^ je tombais dans l'abîme du plus amer découragement^ et je sentais avec e&oi un poison morteli — la haine des honunes peuir-étre, — ' se glisser dans mon cœur rétréci.

N'ai-je pas vu, pour la première fois de ma vie^ dans

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ces jours inouïs^ toutes les mauvaises passions à Tœuvre^ sans déguisement et sans vergogne? N'ai-je pas vu le plus grand des crimes^ la calomnie, légitimé par la lutte comme le meurtre est légitimé par la guerre? N^ai-je pas vu la cause la plus sacrée, la cause de Télévation de la Flandre 9 celte aspiration de ma jeunesse, ce labeur de mes années viriles?... Mais^ taisons-nous!... J'ai une blessure au cœur: elle pourrait se rouvrir et saigner. Évoquons plutôt de doux souvenirs.

J'ai passé trois mois dans la Bruyère : — Vous savez, cette belle contrée où Tàme rentre en elle-même et jouit d'un délicieux repos ; où tout respire le calme et la paix ; où Tftme, en présence de la création immaculée de Dieu^ secoue le joug des convenances, oublie la société et se dégage de ses liens avec la vigueur d'une jeunesse renaissante ; où chaque pensée revêt la forme de la prière; où tout ce qui n'est pas en harmonie avec la fraîche et libre nature sort du cœur?

Oh! là, l'âme fatiguée rencontre la tranquillité; là, rhonmie épuisé retrouve une force juvénile.

Ainsi se sont passés mes jours de maladie, joiu*s d'indicible jouissance pour mon âme : sourire au soleil quand j dans toute sa majesté, il lance au-dessus de l'horizon ses premiers rayons; épier la nature qui s'éveille et surprendre les premiers accents de l'hymne magnifique qu'elle adresse au ciel : parcourir bruyères et forêts; interroger mon âme — et penser; — scruter et admirer la vie des plantes et des animaux, aspirer l'air pur à pleins poumons, s'arrêter, poursuivre sa route , revenir sur ses pas, et parler tout haut dans la solitude ;

rêver de choses splendides : de Dieu^ de l'avenir^ de notre Flandre si chère^ de paix et d'amour!

Et le soir donc ! Être assis dans la vieille auberge sous le large manteau de la cheminée^ les pieds dans la cendre, Tœil fixé sur une étoile, qui là-haut m'envoie son rayon par Tembouchure de la cheminée, comme pour m'adresser un appel; ou bien, plongé dans une vague rêverie, regarder le feu, voir les flammes naître, s'élever, haleter, pétiller, se supplanter l'une l'autre comme par envie, pour lécher la marmite avec leurs langues de feu ,'-^ et songer que c'est là la vie humaine : naitre, travailler, aimer, haïr, grandir et disparaître... Là-haut, la fumée couronne la cheminée de son léger panache; rien de plus ne sort de ce bruit, de ce pétillement, de cette ardeur...

Puis encore sortir de ces songeries pour prêter l'oreille aux entretiens des villageois entre eux... Voir autour de ' soi se mouvoir un petit monde, avec ses faiblesses et ses passions que rien ne dissimule; lire dans le cœur de l'homme et en voir à nu tous les ressorts; — savourer, en un mot, cette simple vie des campagnes qu'une nature vierge colore de si fraîches teintes.

Chemin faisant, enregistrer dans sa mémoire les récits de chacun, et faire une provision qui me permette, à mon retour, d'o£Erir à mes amis quelques cadeaux de la Campine.

Me voici avec mes cadeaux : humbles couronnes où le rêveur a entrelacé pour vous la bruyère et le bluet.

Chers lecteurs, ces calmes et paisibles récits ne plairont pas àcertainsd'entre vous. Simples comme le sol qui

t§ê OEUVRES D£ ËEI^Rl CONSCIENCE.

les a vus naître, ils vont droit leur chemin, au rebours de la mode régnante; ce ne sont pas des amalgamés de sang, d'argot, d'infamies, d'adultères, de crudités sans voile, d'incrédulité railleuse, de découragement désolant; ils ne font pas dresser les cheveui sur la tête du lecteur qui tremble pour sa propre vertu et pom l'avenir de l'humanité. Non, non, ils n'ont pas été inspirés ^ar le démon du désespoir et de la haine. La nature, dans sa fraîcheur immaculée, en a tissé l'humble étoffe où brille seulement çk et là une perle pure, dérobée à l'âme humaine. Pour les goftter, il ne faut pas être tout à fait désenchanté; ils ne touchent que les fibres les plus délicates du cœur ; les fibres du charme de la vie, de l^artiour de Dieu et du prochain, celles-là même que corrompent et brisent les élucubrations péniblement tourmentées dont nous venons de parier.

Ainsi, lecteurs et lectrices, si je promets ici de vous raconter les histoires que j'ai entendues aU foyer dé la vieille auberge, ou que j'ai recueillies moi-même dans la . Bruyère, ne vous attendez à rien autre chose qu'a la fidèle peinture des paisibles mœurs des habitants de la Bruyère, — et soyez indulgents pour moi qui entreprends, pour vous plaire, d'écrire tout un gros livre sur Un si mince sujet.

A vous, amis Flamands, est offerte avec Thistoire du Conscrit, la première fleur de la couronne. Puisse un favorable accueil de votre pari être ma récompense et m'encoufager à m^acquitter le plus tôt possible de ma promesse tout entière !

Le premier soleil du printemps brillait de tout son éclat dans Tàzur du ciel. Semblable à la face majestueuse de Dieu qiu, souriant à la création^ lui dirait : «Debout! debout! Thiver est passé ; reviens à la vie et réjouis-toi de ma présence ! b ainsi Tastre du jour épanchait libéralement sa lumière rajeunie sur la bruyère et sur les champs^ et faisait femienter sous ses rayons ardents le sol humide.

Quelques plantes seulement avaient entendu Tappel du bienfaiteur du monde; seuls^ le perce-^neige agitait sur les coteaux ses clochettes d'argent^ le coudrier balançait ses chatons déployés^ Tanémone des bois montrait ses premières feuilles dans les taillis ; mais les oiseaux folâtraient gaiement sous la chaude lumière ^ et chantaient à plein gosier le retour du temps des amours«4«

Non loin du bois de Zoersel, solitaires et oubliées, deux maisonnettes d'argile s*adossaient Tune à l'autre. Dans la première^ habitait une pauvre veuve avec sa allé ; pour tout avoir en ce monde, elles possédaient mie vache. Dans Vautre maisonnette demeurait pareillement une veuve avec son vieux père et deux fils, dont un seulement avait atteint les années de Vadolescence. Ils étaient plus riches que leurs voisins, car ils possédaient un bœuf et une vache, et avaient en fermage beaucoiip plus de terre. Cependant les habitants des deux çhau-

mièresy — car c'étaient des chaumières^ — ne formaient depuis longues années qu'une seule famille^ s'aimant d'une afiTection réciproque et s'entr'aidant mutuellement quand besoin était. Jean et son bœuf travaillaient dans le champ de la pauvre veuve ; Trine * allait quérir du fourrage pour le bœuf ^ le menait paître, et aidait à ses voisins au temps de la moisson^ sans que la pensée fût jamais venue à ces gens de compter qui avait le plus fait pour les autres.

Simples^ ignorant tout ce qui se passait loin d'eux dans la tumultueuse mêlée des sociétés humaines, ils vivaient en paix du morceau de pain de seigle que Dieu leur avait accordé. Leur monde avait d'étroites limites : d'un côté, le village et son hunoble église; de l'autre^ l'inmiense bruyère et l'horizon sans bornes.

Et cependant tout souriait et chantait aux alentours des cabanes isolées : joie et bonheur y étaient largement dispensés, et aucun de ces pauvres gens n'eût voulu échanger son sort contre un sort meilleur en apparence.

C'est que la baguette magique de l'amour avait vivifié cette solitude. Jean et Trine s'aimaient, — ils ne le savaient pas, — de cet amour timide et inexprimé qui fait battre le cœur au moindre signe ; qui colore le front au moindre mot ; qui transforme la vie en un long rêve, ciel bleu semé des resplendissantes étoiles du bonheur, et tellement vaste qu'on dirait que le cœur humain sera éternellement ce que Ta fait le premier soupir de l'amour, ce chaste encens de l'âme,

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