LB G0M8CR T
Vers la fin de Taprès-dîner, Trine et son ami cheminaient dans la bruyère au delà de Casterlee^ où ils avaient franchi la Nèthe. Tous deux étaient silencieux et tristes; mais aucun >n*avait révélé à Tautre les pénibles dispositions de son âme : au contraire , dans les rares paroles qu'ils échangeaient^ ils s'efforçaient de paraître gais l'un à Vautre.
Et cependant un amer et cruel désenchantement avait peu à peu envahi leur cœur.
Depuis qu'ils s'étaient remis en voyage^ Trine avait lavé cinq ou six fois déjà les yeux du soldat; elle ne passait auprès d'aucune source sans essayer si elle ne possédait pas la merveilleuse vertu du premier ruisseau. Hélas! ses soins dévoués étaient pour elle-même et pour le malheureux jeune homme une source-de désespoir et de douleur.
Soit que le soldat se fût trompé en effet lorsqu'il avait cru voir sa compagne, soit que la fraîcheur de l'eau et le frottement du linge sur les yeux eussent augmenté l'inflammation, toujours est-il qu'il ne voyait plus rien , si souvent qu'il s'efforçAt d'apercevoir la silhouette de son amie. Il finit même par ne plus pouvoir supporter la lumière, et il fermait les yeux avec de vives souffrances chaque fois que Trine détachait la visière de son front.
Ainsi se forma irrésistiblement dans l'âme de tous deux la terrible conviction qu'une illusion cruelle les avait égarés, et que la cécité était complète et incurable. I. ^^.
L'espoir^ heureuse incertitude^ demeurait bien au fond de leur cœur^ mais il ne pouvait qu'illuminer de temps en temps d'un rayon fugitif leur morne découragement ^ et leur clQ^eur n*€^ ^t^t qvie plus cuisante et pilus profonde.
Une tmtr^t çt^uae por^it ^^ss^ leui? ^e au ct^a^rin et k la tri^t^sçe. Depuis ^e m^tin ils avaient déjjà fait huit U^uei^jt p% étaient extrèaiemçi(^t las. L Veu^lejt surtout ^ qpi trébuchait souvent dans }e chemin était harassé et épuisé. Sans sentiment^ plongé dans un odortel anéantissemeptji se retenant machinalement au bâton j, il se traînait derrière son amie^ le corps pçnché en avant^ aUant comme une machine inanimée. Ses pieds étaient blesséSji et s'il n'eût p^s perdu toute conscience de soii çtat^ il aurait senti le sang qui çoiilait br(^lant de soq talon droit dans le soulier.
Trine ii'était pas moins fatiguée; cependant elle continuait h marcher sans dire un mot^i et même sans regarder le soldat. La pauvre fille n'osait parler. Son c<Bur n'f^v^it plus de consolation à donner : la sédui* Siante vision s'était évanouie^^ Vespoir dn bonheur ^vait disparu* Une joie indicible Tavait pour ainsi dire mise bQys d'elle, lorsque le ^iant avenir s'était montré à ses yeuxî mais précisément k c^use de cela^ \d^ déception ^tait mille fois plus pénible et la courbait m^^^^^^^^^ comm^ un esclave, quelque courageuse qu'elle fût, sous le poid^ d'un immense découragement. Et puis qu'eûtelle pu dire i^ son ami pour V&rracher à son désespoir? l»ui parler de ses yeux et mentir ^ ses propres conviction» î elle m te pouvait pas ; c'eût été briser à l£}
îox^ Iq cœur ^e Jeap et le sien par ^ne ^YPè^ irQniel Voilà pour(poi elle mftrchait iquett^ et à pc^f pesants^
abin^éq d^ns ses réflexions cjésespé^ées^ pi §9Çh;mt ^
p^pe Qii elle en étai^.
Après une gran4e demi-lieurp dq plus profond silencpj
le soldat dit tout à coup en respirant pépibjeipeq^ :
— Trinej ^rrête ! Je n'en puis plus 1
— Je suis à bout f ussi, répqndjt Trine sans se retourner; nous allons nous r^posçr \»xi pçv|^ e( nous passerons la nuit dans ce village là-bas.
— Ah 1 n'allons pas plus ^oii^ I dit Vayevigle d'mie voix suppliante.
— Nous sopimes prèî^ d'un iardto; encore vingt pas, Jean; il y a une belle haie de hêtre. Nous ^ro|as a^sis à Tombre.
— Pour ramoûr de Dieu, va donc vite 1
Elle le prit par la main. Je conduisit jusqu'à la haie, à laquelle elle lui fit tourner le dos, et Taida à s'^^seqir.
Le jeime homme s'affaissa lourdement sur le g^zpii <st pencha la tête sur la poitrine...
Derrière Tendroit où s'étaient arrêtés k ^oldat et sa compagne, la haie était arrondie en berceau et recourbée vers l'intérieur du jardin. Pans ce berceau était assis un monsieur tenant un livre à la main. Il devait être très-âgé, car son visage était creusé de rides profondes, et les rares cheveux qui ceignaient encore sou crâne comme une couronne étaient aussi blancs que la neige. Une redingote boutonnée jusqu'au menton et le ruban rouge d'un ordre sur la poitrine liû donnaient l'air d'un officier en retraite.
S8i OEUVRES DS HEH&I CONSCIEMCS.
Lorsqu'il entendit derrière lui le bruit des deux voyageurs^ fl se retourna et reconnut à travers le feuillage un soldat et une jeune paysanne avec un sac sur le dos. Cette vue le surprit d'abord; mais il s'en rendit compte en pensant que c'était une sosur qui reconduisait son frère à la maison paternelle et qui^ par amitié^ avait débarrassé ses épaules de leur fardeau. Néanmoins il admira cette simple et naïve preuve d'affection^ et un sourire de sympathie éclaira sa physionomie^ tandis que son regard demeurait fixé sur les voyageurs au repos.
Sur ces entrefaites^ Trine s'était assise auprès de l'aveugle et lui disait :
— Jean, comme tu es muet et triste ! Qu'esin» qui te tourmente? La fatigue, n'estrcepas? Cela se passera.
Ne recevant pas de réponse, elle reprit d'une votx plus douce :
— Ah! mon ami, console-toi et songe que demain nous serons à la maison. De Yenloo ici, il y a vingt lieues au moins... Trois petites lieues encore, et nous verrons notre village. Si nous pouvons partir demain matin, nous ferons ce court chemin tout en nous promenant. Nous avons pourtant bien des raisons encore d'être contents; car c'est toujours un grand bonheur que j'aie pu te ramener de Thôpital chez nous. Et pour le reste, je ferai en sorte que tu n'aies pas grand chagrin en ta vie... Pourquoi ne dis-tu pas un seul mot?
Le jeune homme respira avec effort et répondit en soupirant :
— Mon cœur bat si singiilièremenl ! mes yeux me font si mal... laisse-moi en repos!
Quelques moments s'écoulèrent sans que la jeune fille rompit encore le silence ; elle en vint peu à peu à penser que c'était plutôt la tristesse que la fatigue qui accablait son ami. Dans sa générosité^ elle comprima sa propre douleur pour rendre au pauvre aveugle des émotions consolantes^ et lui dit d'une voix enjouée :
— Jean, tu es bien sûr de m'avoir vue, n'est-ce pas? Cela me fait penser qu'il doit encore y avoir de la vie dans ton œil gauche, quoique tu sois encore une fois tout à fait aveugle. Cela vient de la chaleur qui a enflammé tes yeux. Prends patience jusqu'à ce que nous soyons à la maison; nous vendrons un peu de grain nouveau et nous ferons venir le docteur de Wyneghem. Celui-là te guérira bien^ il a fait tant d'autres mwacles avec des gens qui étaient aussi bien que morts. Et pense un peu, Jean, demain nous serons près de ta mère, du grandpère, de Paul; alors je te conduirai dire bonjour à tous les amis... Quand tu seras bien reposé, tes yeux ne te feront plus mal et tu verras encore un peu... Et puis, nous irons tous ensemble prier sous le tilleul et remercier la sainte Vierge de sa miséricorde; car, n'en doute pas, Jean, elle m'a exaucée et elle te... Qu'esirce que cela? Je vois du sang sur ton bas ! Âh I mon Dieu ! et tu n'en dis rien, pauvre agneau !
Elle s'empressa de lui ôter soulier et bas et se mit à étancher avec son fichu blanc le sang qui coulait du pied. Elle songeait à lui dire que ce n'était qu'une légère blessure; mais à peine eut-elle levé les yeux, qu'elle se prit à trembler comme une feuille et demanda avec an-
SIP OEUTEES Et 995E1 C0HSC1I5C1.
— Jean, mon ami, qu'as-taîtaderiensâplle! Le jeime homme murmura d'une toês éteinte :
— AhL*. je n'en sais rien... mon coeur s'en va... c*^ comine si j'allais mourir...
Un fâasaa, lugubre i^Tant-courrarj paicourut ses membres, sa (^ tomliKi inanimée sur son épaule, ses bras s'affaissent le long de son corps sur le gazon.
Trinej, poussant des gémissements inarticulésj prit àfiSA 9ea mains les joues décolorées du soldat et voulut soulever sa. tête en s'écriait avec un accent déses
— Jean^ i^^l oM! le ipauyice garçon, est mort! De Fc^ao, de Vea;^.! A^ secours, au secours !
Ce disant, elle se releva, regarda autour d'elle comme une Insensée, et courut de çà, de là, pour découvrir de l'eau. Elle remarqua, au détour du coin de 1^ haie, i^ie barrière oj^verte qui donnait accès dans ^ jardin, au bout duquel s'élevait que habitation. Cçtte vue lui arr^cl^ un çri de |oîe, et elle se. nut à courir de V^^te^, ses fojpceç vçrS( la maison pour y demauder aide.
Perdue dans. le& capricieux sentiers du parterre, elle approchait du seuil lorsi^u'elle vit deux personues le franchir ^t s'açhemûier vers elle. L'une était un vieux monsieur à la chevelure argentée et dont la physipno- Uiie vénéi^abl.e iuspirai^ le respect; l'autre, âgé aussi, pars^ss^l^ encore fort et robuste. Une large balafre, semblable à, la cicatrice cl'uu coujp de sabre, sanglait son vjisage du froxit jusqu'au menton et 4Qwait ^ ses traita uuç, Qert^iue expression de dureté. Il portait une cruche^^ deux bouteilles et un peu de linge. A coup sûr, ce. devait^
LE GOl^SClt^t. ^g7
être «n 'donûte^que dû \îeux motisiettr, cîar H sùîVait ceM-ci ten «acrnce et à une cfertatoô dîstàhôe.
— Oli ! mûhsîeup ! s -éferîa Trine avec dë^e^^oîr, dontifez^moi trn pea d'éafu elt de viRà}gi*e ! A y à là^ dien^ëife la haïe, un pauvre garçon aveugle; il à ^ei^ cotttiaissaâce. Au ino^ de Dieà^ "rtiùù^éïTy soyeâ: inisèricofffieut; faites Webtoffe'èdioln'et'Bcèom^ jusque-là. Oh ! je vous en supplie^ venez !
ï^ vfeffl{â4 sQitfrît avec dàttipéè^ah, 'd> ^rèùant la thaSn de la jeiûiè Me, îuî rëpôfldît âVec istiè parfaite tranquillité :
-^ Calihez-vous, toa'fftle, ce n*ést rien. Notïs ^^icfels m roirtè pour îe tiret d'alïiaîre. N'ayez pas 'é[%t[uîétùâè, tfton enfant, ce n'est qu'une simple faîîblefee. Vdtrê aiW Ée swa trop fatigué... Véne^ et rie Vo^s désoïei pas.
Trine comprenait à peine ce qu'on lui disait; Il hii sénAlaît A miraculeux de rencontrer à point nomnfié des secours sans qne personne ettt pu atoiîonder l'accident, que, dans l'ingénuité de son âmè,'elle croyait retrouver ici la miséricordieuse înterventîoh dé la Mèi*e de t)ieu; elle contetnplaSt avec une joyeuse stupéfaction ladoùcë et consolatrice physionomie du vîéîllaifÔ, qui lui souriftît d\m air de protection, et ^,4;out en pressant le pas, lui disait :
— Vous êtes ùite î)rave Ôïle de ttïontrër tant â'afifectîon à ce pauvre soldat. ï)'où Venez-vôds trvèc Itd^ N'est-ce pas de Venlooî
•^ Oui, de Venloo, monsieur; c'est bien loin à'îcî...
— Et avez-vous porté pendant tout le voyage le safe ^ que vous avez sur le dos?
td8 (ECVRES DE HENRI CONSCIENCE.
-— Oui j monsieur^ dit la jeune fille en pleurant; il est aveugle et ne peut pas bien marcher parce qu'il ne voit pas devant lui. Nous étions pressés; je suis forte et bien portante... Dieu! voyez> le voilà^ ce pauvre aniil aussi blanc qu'un mort!
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux ; elle joignit les mains et s'écria d'une voix navrante et pleine de supplication :
» Il n'en mourra pas pourtant, n'est-ce pas, monsieur?
Le vieillard secoua la tête en souriant, et s'approcha du malade. Le domestique posa les bouteilles à terre, et, sans attendre d'ordre, souleva d'une main la tête du soldat , tandis que de l'autre il dénouait sa cravate et ouvrait sa veste sur la poitrine. Entre temps, le vieillard était occupé à laver le visage et les tempes du jeune homme.
Trine, à-genoux, contemplait d'un œil fixe et plein de larmes les soins que les deux inconnus prodiguaient à son malheureux ami.
Elle s'apercevait qu'ils devaient être accoutumés d'avoir affaire aux malades et ne doutait pas que le vieillard ne fût un médecin.
Cette pensée la consola et lui donna du courî^e ; un sourire étrange où se confondaient ia reconnaissance et une attente pleine d'angoisse, anima son visage et brilla à travers ses pleurs. Sa surprise augmenta quand elle entendit ces paroles :
— Major, disait le domestique, c'est comme à Sabiana de Alba, en Espagne. Mon cœur bat encore quand j'y pense!
— Notre pauvre ami le capitaine Steens^ n'est-ce pas? répondit le vieillard avec un soupir.,. L'évanouissement est profond !.. . donne-moi la petite bouteille.
-— Oui y il me semble le voir encore... Le capitaine était aussi comme ça, adossé à un citronnier; il a laissé ses os à Vittoria^ le brave homme ! C'était là une vie : on hachait, on taillait, on coupait, on tapait! Nous en avons relevé et pansé quelques-uns ce jour-là ! J'avais du sang de la tête aux pieds^ et vous aussi, major !
— Le cœur se ranime... il reviendra bientôt à lui. Le domestique souleva avec le doigt les paupières du
jeune honmie et dit :
— n est aveugle ! C'est la vieille maladie des soldats. Nous connaissons cela. Mais voyez donc l'œil gauche, major; il n'est pas encore tout à fait perdu> il me semble?
La jeune fille jeta un cri de joie. Elle avait épié le retour de la vie sur le pâle visage de son ami et avait vu avec un battement de cœur une légère rougeur colorer ses joues... Il avait fait un mouvement !
Bientôt l'aveugle, ayant repris tout à fait connaissance, tâta les vêtenients de ceux qui le soignaient et dit avec anxiété :
— Où suis-je? que m'est-il arrivé?
Et étendant la main autour de lui , il s'écria d'une voix plaintive :
— Trine, chère Trine, où es-tu?
La jeune fille saisit ses mains en poussant une joyeuse exclamation :
— Oh ! Jean, remercie Dieu de ce que tu es tombé ici!
C'est un grand bonheur. De braves gens sont auprès de toi; ils disent que ton œil gauche n'est pas encore mort.
— Qui que vous soye«, que Notre Seigneur vous bénisse pour votre compassion! murmura le jeune homme.
— Camarade^ dit le domestique en ^interrompant; essayons si nous pouvons nous tenir debout. Ayons bon courage^ et ce sera bientôt fait.
Il prit le soldat sous le bras gauche^ tandis que le vieux monsieur le soutenait de Tautre côté; ils aidèrent ainsi à eux deux l'aveugle à se mettre sur pieds.
Trine^ s'imaginant que la bienveillance des inconnus s^arrêterait là, sourit avec une angélique douceur et les yeux humides, les remercia en ces termes :
— Messieurs, je suis une pauvre paysanne, et Jean n'est pas riche non plus; mais soyez sûrs que pendant notre vie entière nous nous souviendrons de vous dans nos prières et nous bénirons votre bonté. Ne vous donnez pas plus de peine; laissez-le s'asseoir sur l'herbe, il se reposera un peu. Je lui mettrai moi-même du linge autour des pieds. Il nous faut aller jusqu'au village; nous y passerons la nuit. Que Dieu vous donné santé et bonheur sur la terre, et plus tard les joies du paradis !
— Non pas ! non pas ! répondit le vieillard ; suivezmoi. Vous êtes de braves gens ; je ne veux pas que vous repreniez votre fatigant voyage. Le jeune camarade ne partira pas sans s'être réconforté. Nous verrons si je ne puis rien faire pour récompenser votre généreux dévouement 5 mon enfant,
— Nous avons encore quelques bouteilles de vieux vin
LE GONSGBIT. 89|
d'Espagne qui ferait revenir un mort , ajouta le domestique. C'est la seule médecine dont il ait besoin. Attendez un peu^ ma fille; dans une beure^ vous ne le reconnaîtrez plus.
— db ! messieurs^ murmura la jeune fille^ faites ce que votre âme chrétienne vous inspire ; quand je vois votre bonté^ Témotion me coupe la parole. Soyez mille fois bénis, mes cbers bienfaiteurs !
Soutenu de chaque côté par le vieux monsieur et le domestique^ Jean se mit à marcher d'un pas lourd. En arrivant dans le jardin, la jeune fille se rapprocha peu h peu du domestique et lui demanda à voix basse :
— Dites-moi^ mon ami^ votre maître est*il docteur?
— Docteur? répondit le domestique. Il a été chirurgien-major sous Napoléon I Nous avons coupé plus de jambes et de bras que ce chemin n'en pourrait teniri et ce n'est pas peu dire.
— Sait-il aussi guérir les yeux, mon amiî
— Oui, oui, et un peu mieux, s'il vous plaît, que les chirurgiens d'à présent. Il reste diablement peu des braves camarades d'Espagne; sans cela, il y en a jolin^ent qui lui devraient la vue.
— - Ah ! mon brave homme, vous devriez le prier bien humblement qu'il voie un peu les yeux de Jean. Dieu sait s'il ne saurait pas le guérir.
— Laissez faire, ma fille, il le fera bien de lui-même. Les soldats lui tiennent encore au cœur, Jean ne partira pas d'ici de sitôt.
— Si vous pouvez aider à la chose, mon ami, oudiro
a09 OEUVRES DE HEfiRI CONSCIENCE
seulement une bonne parole, je vous serai bien reconnaissante.
— Il est inutile de me le demander; cela ne dépendra pas de moi : qui dit soldat dit camarade, vous savez le proverbe. Voyez, cela va déjà beaucoup mieux; je ne le soutiens presque plus.
Ils étaient surle seuil de la maison; bientôt ils entrèrent dans une chambre garnie de jolis meubles. Le vieillard conduisit Taveugle vers un large fauteuil et Ty fit asseoir le dos au jour. Il tendit une clef au domestique, qui s'empressa de quitter la chambre tout content , et revint bientôt après avec une bouteille et deux verres. En passant il chuchota à l'oreille de la jeune fille :
— C'est de œ vin qui réveillerait les morts ; vous allez voir.
Trine ne comprit pas ce qu'il voulait dbe : elle regarda avec une vive curiosité le vieux médecin, qui portait aux lèvres du jeune homme un verre rempli d'une liqueur rouge et transparente.
— Buvez cela à petits traits, mon ami, dit-il; cela vous restaurera miraculeusement.
— Mon Dieu 1 qu'est-ce que cela? s'écria l'aveugle stupéfait, après avoir goûté quelques gorgées de la bienfaisante liqueur... Cela me réchauffe si bien en dedans ! Merci, merci... J'ai faim!
— Déjà, camarade ? N'allons pas si vite, répliqua le vieillard. Pansons votre pied d'abord, puis nous verrons les yeux. Venez donc, ma fille; j'allais vous oublier, ma chère enfant. Asseyez-vous sur cette chaise; et toi, Karel, donne-lui un verre de vin.
Tandis que le domestique était occupé à parler à Trine et à lui prôner la merveilleuse vertu du vin d'Espagne, le vieillard avait entouré d'une bande le pied du jeune homme. Il lava ensuite ses yeux avec une certaine liqueur, et les enduisit d'une pommade blanchâtre. Cela fait, il alla aux fenêtres, en ferma les rideaux pour adouch* la lumière dans la chambre, se rapprocha du soldat et lui dit :
— Ouvrez les yeux , mon ami , et essayez si vous ne pourrez rien distinguer- Jean ouvrit les yeux et demeura quelque temps sans
parler, bien que le vieillard lui demandât ce qu'il éprouvait. Ses yeux éteints semblaient chercher quelque chose.
Tout à coup un cri aigu s'échappa de sa poitrine ; il se leva et marcha, les mains étendues, vers la jeune fille, qui, debout et tremblant d'un fiévreux espoir, le voyait s'approcher. Elle voulut courir dans ses bras, mais le domestique la retint»
L'aveugle s'arrêta devant elle, lui tendit la main d'un mouvement incertain , et dit d'une voix frémissante :
— Trine, Trine, je ne suis pas aveugle ! C'est bien vrai cette fois-ci ! Je reverrai encore ma mère, le grandpère et Paul ! Ah 1 je vois que tu as ton mouchoir rouge.
La jeune fille l'embrassa en balbutiant des paroles inintelligibles qui ressemblaient plutôt à des gémissements qu'à des cris de joie.
Mais le vieillard s'empara de nouveau du jeune homme et le fit rasseoir dans le fauteuil; puis nouant aussitôt la visière verte devant les yeux du malade :
294 ŒUVRES D£ BSIVBl CONSCIENCE.
-— Vous dites avoir vu c[ue vôtre amie porte un mouchoir rouge. Gela me semble impossible. Ne vous irom«pez-vous past
— Je ne vois encore rien qu'une ombre grise^ réppn* dit le soldat^ mais quand je commençais à devenir aveugle^ j'ai remarqué que le rouge, dans Tobscurité, parait plus foncé que les autres couleurs. Voilà pourquoi je sais que le mouchoir est rouge.
~ Je le pensais bien^ dit le médecin $ maintenant nous allons procéder avec prudence.
Et se tournant vers le domestique ^ il lui dit :
— Karel j menez le camarade à la cuisine et faites-lui manger un peu de viande et de pain : demi-ration^ pas davantage ! Après cela vous le conduirez dans le petit cabinet et le ferez coucher : il a besoin de repos. Dites aussi à la servante qu'elle apporte à manger à cette bonne fille.
Dès que le domestique et le soldat eurent passé la porte, Trine tomba aux pieds du vieillard en sanglotant tout haut I elle embrassa ses genoux sans pouvoir proférer une parole et en pleurant abondamment, n voulut la relever, mais elle lui résista; et levant vers lui ses beaux yeux bleus tout humides, elle s'écria :
— Monsieur, monsieur ! Dieu vous bénira d'avoir eu tant de bonté pour de pauvres paysans comme nous. Je ne puis vous dh*e tout ce que je sens ; mais je mourrais volontiers dix ans plus tôt pour que vous viviez d'autant plus longtemps* Et si vous voulez bien guérir les yeux de Jean 5 comme un bon ange de Dieu que vous étes^ nous prierons tous pour vous tous les jours, et nous
LE GONBCBIT. S05
ferons des pèlânnages à votre intention, cher monsieur.
Le vieillard releva la jeune fiUe et la conduisit à la table en lui adressant des paroles de consolation et d'encouragement Bientôt la servante parut, posa devant Trine quelques mets choùns, et qdtta sur^le^hamp Tappartemrat.
La jeune paysanne prit peu de nourriture, 8oit fatigue, soit émotion, elle finit en peu d'instants son repas, et son regard se fixa avec une expression de muette reconnaissance sur son bienfaiteur, qm était venu s'asseoir à côté d'elle et l'encourageait à manger.
Le vieillard remarquant qu'elle ne touchait plus à rien, lui prit la main :
>-« Gontez-moi maintenant, lui dit-il, d'où vous êtes, et comment il se fait que vous vous trouviez en route en compagnie de ce soldat aveugle. Dites-moi si vous avez encore des parents, et ob ils demeurent.
La jeune fille se mit à parler, avec une naïve et simple éloquence, des maisonnettes d'argile, du tirage au sort, de la vieille mère , du grand<^re , de Paul et du départ de Jean. Mais lorsqu'elle raconta combien elle avait eu de peine à rejoindre son ami aveugle à Venloo, comment elle avsdt failli s'évanouir de joie quand l'officier lui avait permis de ramener chez lui l'infortuné conscrit ^ comment elle avait rêvé de la sainte Vierge, et ce qu'ils s'étaient dit^ Jean et elle, pendant la route, une profonde émotion s'empara peu à peu du cœur du vieillard, et par intervalles il essuyait de ses yeux une larme de pitié. Il ne pouvait résister au doux accent de la voix de Trine ,
ni s'empêcher d'admirer ce dévouement inouï et cette affection sans bornes.
Elle n'avait rien dissimulé, et avait redit avec une entière franchise toutes les circonstances de son rêve, son mariage avec Taveugle, tout ce qu'elle avait promis à celui-ci, tout ce qu'elle voulait faire pour adoucir sa triste existence ; elle avait répété aussi toutes les paroles de Jean et tout ce qu'il s'était promis de faire si, par la bonté de Dieu, il venait à recouvrer la vue.
L'émouvant récit avait duré longtemps, bien que le vieillard ne l'eût interrompu que par de simples questions.
Lorsque la jeune fille finit par de chaleureux remerciements, elle attendit en silence une réponse i son auditeur, les yeux fixés sur le sol^ était plongé dans une profonde préoccupation.
Au bout de quelques instants il leva la tête et lui dit :
— Ma fille, vous avez bien agi ; vous êtes une bonne et généreuse enfant. Ainsi votre rêve vous disait qu'en travaillant nuit et jour vous parviendriez, vous à détourner de votre ami les tristesses de la cécité, lui à vous récompenser de votre amour, et tous deux ensemble à assurer à vos parents une existence paisible ? c'est bien : Dieu a entendu votre prière. C'est lui qui vous a envoyés ici et me permet de faire une bonne action. Je mettrai en œuvre toute ma vieille expérience pour guérir l'œil gauche de votre ami, et j'ai lieu d'espérer que j'y réussirai. Quant au reste, ne vous en inquiétez pas... votre généreux songe deviendra une vérité... Vous passerez la nuit ici^ demain nous aviserons à ce qui reste à faire.
En attendant^ reposez-vous ou promenez-vous dans le jardin ; et si vous désirez quelque chose^ adressez-vous à la servante ou au domestique : ce sont de braves gens qui se mettront en quatre pour vous rendre service. Je vous quitte jusqu'à ce soir.
Trine vit, sans pouvoir proférer une parole, le vieillard franchir la porte... Un instant après elle quitta la chambre aussi, et, le cœur plein de joie, alla errer dans le jardin, en songeant à ce que lui avait dit le vieux monsieur.
Le lendemain matin une voiture dépassait la barrière de la maison de campagne. Sur le banc de devant était assis le domestique au front balafré , qui siftlait un air gai et stimulait du fouet le cheval au départ. Sur le second banc se trouvait le jeune homme, la visière verte devant les yeux , et auprès de lui Trine, la physionomie épanouie, pressant sa main d'une douce étreinte, et murmurant à son oreille d'une voix joyeuse :
— 0 Jean, nous sommes bien heureux pourtant, n'estce pas?. . . mon beau rêve a réussi. . . C'est maintenant que ta mère va être contente... et tu guériras, bien sûr, car le vieux monsieur l'a dit. Comme ils vont être étonnés tous en nous voyant arriver, comme des barons, dans une belle voiture !
— Nous allons traverser Gierle et Wechel, et aller jusqu'à Zoersel, dit le domestique : là il faudra me montrer le chemin. Et maintenant, en route !
n lâcha la bride au vigoureux cheval, et cria d'une voix de stentor :
— Hop là, Marengo , en avant ! marche I
La poussière du chemin vola sous les roues comme un nuage> et la voiture disparut bientôt au milieu des premières maisons du village.
Un jour que j'errais en pleine solitude à travers la bruyère^ recueillant dans mon ftme les poétiques impressions de cette sauvage et calme nature^ un orage se forma soudain à Thorizon.
C'est un spectacle merveilleux et souvent formidable^ ipie celui qui s'offre au regard lorsqu'on se trouve dans une vaste plaine par un ardent jour d'été, et que les vapeurs chargées de la foudre montent vers Timm^ise coupole du ciel et s'y condensent lentemwt en Sombres et orageuses nuées. On dirait qu'une mortelle angoisse s'empare subitement de la nature entière $ le soleil pftlit et ne jette plus qu'une faible lumière; l'ûr devient lourd; suffocant; et comprime la poitrine ; les animaux fuient et cherchent avec inquiétude une retraite ; les abeilles fendent l'espace comme la flèche pour regagner leurs rudies; le feuillage est immobile^ le vent retient son haleine ; les plus humbles plantes ferment leurs calices et reploient leurs feuilles; tout attend dana un ailence effi*ayant et solennel. «• Un ii^éfinissable sentiment; où se confondent l'anxiété et le respect; serre le cœur du poète ; au milieu de la terreur universelle il se réjouit dans son âme qu'il lui soit donné de contempler dans toute sa majesté ce terrible et magnifique spectacle de la nature I