II
lot CEUVRES DX HENRI GONSCIENGÈ.
comme les cruches à lait ^ -«* il y en avait bieii mille^ je crois. Et tous ces pots étaient pleins^ mais tout à fait pleins de sucre I
— Mille cruches pleines de sucre ! s'écria la Jeune flUe en levant les mains au ciel. — Mais, Barthélémy^ si tu dis vrai, qui donc mange tout ce sucre-là?
-« Les gens riches^ bien sûr^ Jeannette. Et puis le monde est si grand ! Mais le plus beau de toute Taffaire^ Jeannette» c'est qu'il m'a donné pour la mère cinq ou iix gros paquets de sucre candi : il y en a du blanc, du jaune, du roux, du brun, du nob, et que saia-je encore; enfin, de toutes les couleurs !
— Du noir?
— Oui, aussi noir que la poix. La mère ne saura rien. Nous allons joliment rire ! Allons, en route maintenant, notre Blés commence à avoir froid; je vais te montrer le mouchoir. Fais attention, ne le froisse pas. Montremoi tes mains. Jeannette.
— Oh ! je viens de laver des navets, il n'y a qu'un instant.
Barthélémy était monté sur la charrette pour prendre le mouchoir, et tout en procédant à l'opération, il continua:
-— C'est seulement pour dire, chère sœur, que ce sont là des choses qu'il ne faudrait pas toucher sans mitaines. Huit francs et demi !
n descendit de la charrette avec un paquet enveloppé de papier, alla, avec des gestes mystérieux, se poster au bord du chemin, et là dénoua avec précaution la ficelle
I. Le lait H trantp«rtft tu FlUKlie 4àêM d» gruidei eniâiei en cuiTte.
L*ÀYÀEE. 103
qui entourait le paquet. Jeannette était penchée audessus; ses grands* yeux étincelaient de curiosité; un sourire de joyeuse attente s'épanouissait sur ses traits. . Enfin elle vit le mouchoir ! Muette d'adnûration ell< contemplait fixement le paquet ouvert.
— Eh bien. Jeannette, qu'en dis-tu? demanda Barthélémy.
La jeune fiUe fut un instant sans répondre. Tout à coup elle se mit à battre des mains et à sauter de joie^ Barthélémy en fit autant... et on eût pu les voir, dans leur joie naïve ^ danser dans la neige comme des enfants.
Le cheval tourna la tête conmie pour demander ce qui arrivait.
— Que c'est beau 1 mon Dieu^ que c'est beau ! s'éaria Jeannette. Oh ! comme la mère va être contente t Rouge ^ bleu, jaune».... H y a de quoi en devenir aveugle!
Barthélémy chanta d'une voix pleine et sonore qui réveilla les échos de la sapinière :
A bas chagrin et tristesse ^ Demain ce sera kermesse !
— Oh ! Jeannette ! Jeannette !
— Oh! Barthélémy! Barthélémy!
— - Allons^ monte en voiture, il est temps! dit le jeune honmie.
— Oui, et fois un peu courir Kesl
— Non^ Jeannette, il faut d'abord nous entendre sur ce que nous allons faire.
toi OEUVRES DE BENRI CONSCIENCE.
Tous deux montèrent dans la charrette. Le cheval continua sa route.
— As-tu les fleurs? demanda la jeune fille en regaiv dant tout autour d'elle dans la charrette.
— Elles sont sous moi dans le panier^ avec un cruchon de bière d'orge^ répondit Barthélémy. J'allais oubUer que j'ai une commission de Frans pour toi.
— Pour moi? de Frans? demanda Jeannette les joues empourprées d'une pudique rougeur.
Barthélémy ouvrit le panier et en tira quelques petites fleurs toutes mignonnes.
— Voilà ! dit-il, Frans m*a prié de te donner cela.
— Que puis^jc faire de cela? demanda la jeune fille pensive.
— Sais-tu, sœur, comment ces fleurs s'appellent? reprit le jeune homme. Je ne le savais pas non plus, mais Frans me l'a dit. Oh ! c'est un si beau nom !
— Comment s'appellent-elles donc?
— Elles s'appellent : Ne nC oubliez pas !
La jeune fille tourna brusquement le dos à Barthélémy pour cacher la vive rougeur qui enflammait son visage. Son frère la regarda un instant en riant, puis demanda :
— Jeannette, Cécile est-elle auprès de la mère?
— Elle n'est pas encore venue chez nous aujou^ d'hui, répondit la jeune fille. Je suis allée au couvent pour savoir ce que cela signifie. Le méchant Mathias m'a reçue comme si je venais voler quelque chose.
— Et Cécile ne viendra-t-elle pas?
— ^ Elle viendra; elle viendra vers le soir^ a dit Ma-
L*ÀTÀRK. 105
thias^ mais avec un sourire!... tout à fait comme un chien qui va mordre.
— Bah ! peu nous importe^ pourvu qu'elle vienne. — La mère pourra la reconduire à la maison si elle demeurait un peu tard. Allons, sœur^ assieds-toi sur le panier à côté de moi, et voyons comment nous allons arranger cela.
Us entamèrent un dialogue entremêlé de gestes joyeux et de battements de mains de la jeune fille^ mais à voix si basse et si mystérieusement qu'un passant n'eût pu en saisir un seul mot.
Lorsqu'ils furent arrivés devant la porte de la ferme^ Jeannette sauta à bas de la charrette^ et entra dans la maison ; Barthélémy détela le cheval' et le conduisit à récurie. Il apporta ensuite avec une foule de précautions le paquet et le panier.
— Ah ! bonjour^ mère, s'écria-t-il en entrant dans la chambre. Tendez la main, j'ai du bel et bon aident pour vous.
Tout en mettant dans la main de sa mère quelques pièces de monnaie, il parcourut la chambre du regard; tout à coup son visage s'assombrit, et prit l'expression d'une profonde tristesse.
— Tu crois sans doute, dit la mère, que je ne te donnerai pas de pourboire parce que la veuve du maçon Jean doit venir dîner ici avec ses enfants? Non, Barthélémy, non, mon garçon, bois une pinte, le dimanche, comme c'est ton habitude : tu es beaucoup trop brave pour t'en priver.
Barthélémy prit distraitement quelques cents que lui
m OEUVRES DE HINBI CONSCIENCE.
ùBmi iHi mère^ et comme celle-ci allait mettre Targent à part dans sa chambre à coucher^ il s'approcha de sa sœur et lui dit avec un gros soupir :
-— Cécile n'est pas ici !
•-^ £Ue ne viendra plus maintenant^ dit la jeune fille; dans une demi-heure il fera noir. Mais nous lui raconterons l'affaire demain. Allons^ va-t'en là-haut et retiens la mère en bavardant^ comme nous en sommes convenus.
-~ Voulons-nous attendre encore un peu? demanda Barthélémy.
— • Attendre? Alors nous ne parviendrons plus à faire quitter sa chambre à la mère,
-^ C'est vrai> dit le jeune homme. J'aurais pourtant été si content que Cécile fût là. Allons^ dépéche-toi> Jeannette^ — et quand ce sera fait^ frappe avec le souf* flet sur les pincettes.
Jeannette courut en toute hâte à l'écurie^ en rapporta le panier^ posa sur la table cinq ou six assiettes dans lesquelles elle versa les paquets de sucre candie disposa tout auprès le mouchoir à demi déployé^ noua les fleurs au cruchon de bière^ et mit à côté trois tasses pour la boire ^ car il n'y avait pas de verres dans la maison*
Puis elle frappa si fort du soufflet sur les pincettes que la mère cria d'en haut :
-«Hé ! ne cassez rien en bas !
Barthélémy descendit quatre à quatre Tescalier; la mère le suivait.
Ce fut un singulier niais touchant tableau Ojiie de voir
l'àtàbs. m
les yeux de la brave femme toute surprise^ aUer de la table si bien ornée à ses enfants souriants^ et regardant tout d'un air interrogateur comme pour y trouver l'explication de toutes ces belles choses.
— Vive Anne ! vive Anne ! crièrent Barthélémy et sa sœur; et transportés de joie ils volèrent au cou de la vieille mère, et iq[>pliquèrent sur ses joues plus d'un gros baiser tout pldn d'amour.
Le jeune paysan se dégagea le premier de Tétrdnte^ prit le mouchoir neuf ^ le mit sur les épaules de sa mère^ courut au mur prendre un petit miroir^ «t s'écria :
— Voyez, voyez, mère, voilà votre cadeau. Vous n'irez plus à Féglise maintenant avec ce vilain mou« choir*
La mère comprit seulement alors ce que signifiait la joie de ses enfants. Elle était tellement émue qu'elle ne put dire un mot ; et tout interdite, elle regarda fixement le mouchoir.
Une larme s'échappa enfin de ses yeux. Elle attira ses enfants sur son sein et les couvrit de baisers à son tour :
— Oh ! comme Dieu est bon I murmura-lrelle d'une voix altérée.
Et tandis qu'elle gardait toujours sa fille enfermée dans ses bras, Barthélémy courut à la table, remplit de bière les trois jattes, et dit d'une voix tendre et grave :
— Mère, à votre santé I Puissions-nous vivre longtemps ensemble, niie vie d'amour et de vertu! que je rerte en bonne santé afin de travailler pour ma bonne mère, et que Dieu nous donne sa bénédiction ici4ms el jdus tard àam le dell Vive Anne I
n portait la jatte à sa bouche^ mais il s'arrêta soudain à un cri de sa sœur^ qui s'élança dehors en disant :
— Voilà Cécile là-bas 1 Âh ! voilà Cécile !
— Hourra I hourra ! dit Barthélémy avec allégresse, et lui aussi courut hors de la maison.
La mère n'était seule que depuis un instant lorsque ses enfants reparurent sur le seuil avec Cécile.
Mais hélas ! quel changement s'était fait en eux ! leur visage était triste et abattu^ ils marchaient la tête basse, et regardaient de temps à autre Cécile avec une curiosité mêlée d'efiroi.
Cécile s'avança, muette, jusqu'à la table, s'affaissa sur une chaise, et se mit à sangloter et à pleurer tellement que les autres, frappés de stupéfaction, la contemplaient en tremblant.
La mère s'approcha la première de la pauvre affligée, et lui dit en lui prenant la main :
— Seigneur Dieu ! chère Cécile, qu'est-il arrivé? Un malheur?
Elle n'obtint pas de réponse.
Barthélémy vint à son tour près de la jeune fille et s'écria d'une voix déchirante et pleine de larmes :
— Cécile! Cécile!
Soit que cet appel parti d'un cœur navré eût vivement frappé la jeune fille, soit que les larmes mêmes qu'elle avait versées Teussent un peu soulagée, elle leva la tête et répondit d'une voix faible :
— 0 mes chers amis, le diagrin m'ôte la parole. Laissei-moi pleurer encore un peu.
— Ah! Cédle^ Gédle^ vous me ferez mourir! s'écria
L'ÀVÀRE. 109
Barthélémy tout hors de lui. Qu'y a-t-il? Pour Vamour de Dieu^ parlez !
— Jugez combien je suis malheureuse^ dit la jeune fille^ c'est la dernière fois que vous me voyez I
Une suite d'exclamations douloureuses répondit à cette révélation inattendue.
— Je ne puis plus venir jamais ici, reprit Cécile en versant un toîrent de larmes ; je ne puis plus adresser la parole à aucun de vous. Et, hélas! hélas! je dois obéir?
— Vous ne pouvez plus nous parler! demanda la veuve d'une voix étonnée et incrédule. Pourquoi? Nous n'avons cependant fait de mal à personne?
— Ah ! ne me demandez rien , dit la jeune fille d'un ton suppliant; je ne puis parler.
La colère de Barthélémy éclata, ses dents grincèrent, il serra les poings convulsivement et reprit :
— Oh ! je le pensais bien ! C'est encore ce serpent de Mathias qui a tout fait. — Voyez-vous , je suis bon, je n'ai jamais fait de mal même à ime grenouille... mais si ce bourreau me tombe entre les mains, et que je ne lui arrache pas des épaules son infernale tête, alors...
La vieille mère lui mit la main sur la bouche et coupa court à sa vindicative imprécation.
— Barthélémy, dit Cécile suppliante, si vous avez quelque amitié pour moi , chassez bien loin ces mauvaises pensées. Mon oncle lui-même me l'a ordonné. Il n'y a rien à faire : c'est mon sort.
— Mon Dieu ! je ne vous reverrai donc plus jamais I
s'éoria le jeune homme avec désespoir, et il{MM0«fi£).tM sur la table et se mit à pleurer amèrement.
— Je ne viendrai plus jamais id, répondit Cécile; mais lorsque, seule et abandonnée, je passerai mes jours entiers au vieux couvent^ à mes amis^ alors je penserai toujours, toujours à vous. Ce n'est que d'à pirésent que je sais combien je vous aime tous.
Ces derniers mots mirent le comble à la désolation^ et tous, le cœur brisé, fondirent en larmes.
Tout à coup Cécile jeta au dehors un regard plein d'anxiété, et sans doute elle aperçut quelque chose qui lui inspirait une terreur profonde, car elle se leva toute tremblante, et rassembla à la hâte quelques objets épars sur une armoire.
— Ciel ! dit-elle, je l'avais déjà oublié? Je suis venue prendre mon coussin à coudre; adieu, adieu, je dois partir !
Barthélémy se retourna frappé du ton inquiet de ces paroles.
Lui aussi regarda au dehors, et soudain la flamme de la colère étincela dans ses yeux.
— Le voilà là-bas dans le chemin, le méchant démon! Va-t'en, scélérat, va-t'en !
Il voulut franchir la porte; mais sa mère se suspendit à son cou , et le retint de toutes ses forces , bien qu'il mugît comme un taureau furieux et s'efforçât d'échapper à l'étreinte qui l'arrêtait.
Cependant Cécile avait tiré précipitamment de son sein une croix d'or. Elle mit le bijou dans la main de Jeannette et lui dit :
l,'4VÀKi. lit
?*T* J'ai fftQxm à la yeuve da Jean le maçon que je lui viendrais en aide. Je ne le puis pas. Voici une croix qui vîpnt d9 fm mère niorta, Qu'elle la Yimde et achète du pain pour ses enfants. Mère Anne, Barthélémy^ Jean?n^tte, nies ehm et bons amis^ adieu. Pensez à moi^ Pliez Dieu^ priez-le qu'il me im)tége 1... Je vais souffinr, me consumer^ mourir de doul^ir, car..,
gki voix s'éteignit) elle s'enfuit en sanglotant et les maifîs deyapt les yeui^.
Un instant après, les habitants de la tem& de la Gha^ pelle pleciraîent en silence.
Le mouclpir gisait oublié sur une phaise, et déjà une prpfonde obspurité couvrait la terre avant qu'aucun d'eux fût sorti de cette morna consternation, et eût trouvé quelque adoi^cissement à sa navrante douleur.
Comme si Cécile eût été l'ange dont la prés^ice dispensait k la ferme de la Chapelle bonheur et contentement, toute joie avait disparu avec elle.
Barthélémy, le vaillant et gai jeune homme , n'était plus reconnaissable. Pendant des journées entières, il demeurait muet et pensif; il penchait en avant sa tète affiiissée par une tristesse continuelle; sur son visage pâle et abattu on lisait le martyre de son ftme et les angoisses du désespoir.
Toutes ses ((diapsons étaient oubliées, et s'il travaillait encore comme autrefois, ses mouvements étaient lents et incertajin^^ comme chez celui dont la pensée absente
lli OEtVRES DE HENRI CONSCIENCE.
ne survBille pas Tœuvre des mains. A peine lui restait-il assez d'attention pour faire de temps en temps mie réponse brève et peu encourageante aux consolations de sa mère.
Ainsi; en moins de deux mois^ la gentille petite ferme devint aussi silencieuse^ aussi solitaire^ aussi triste que la morne demeure de Tavare.
Ce qui brisait le cœur du jeune homme^ ce n'était pas tant Tabsence de Cécile que Tignorance dans laquelle il se trouvait sur son sort. Son imagination évoquait sous ses yeux mille scènes terribles; il voyait ses souffrances et ses larmes; il entendait ses plaintes et ses gémissements. Le sommeil était pour lui comme la veille ^ plein de soudaines émotions^ plein d'alarmes sans cause définie qui le livraient en proie à d'incessantes douleurs^ à de continuelles inquiétudes. On s'en apercevait assez, quand; occupé de quelque travail; il se mettait souvent à trembler tout à coup; à grincer des dents aveccolère^ à lever vers le ciel un regard suppliant.
Le sentiment de son impuissance rongeait son cœur comme un ver dévorant. Cécile l'avait prié; avec tant d'insistance ; de s'abstenir de toute intervention; il avait lu dans son regard qu'un mystérieux et terrible pouvoir la forçait de se soumettre. Peut-être eût-il fait son malheur à ellC; en cherchant à tirer vengeance de celui qui paraissait la cause de ses douleurs.
Cette dernière pensée l'empêcha de faire aucune démonstration contre MathiaS; quelle que fût la violence avec laquelle il sentait parfois son sang bouillonner de colère et ses ressentiments comprimés lui monter à la tête.
riYÀRE. lis
Pendant la semaine^ Cécile ne quittait pas le vieux couvent; elle ne paraissait même pas sur le seuil de la sombre habitation; mais le dimanche elle allait à Téglise avec son vieil oncle et Mathias.
Déjà, pendant trois semaines consécutives^ Barthélémy s'était placé^sur le chemin que devait suivre Cécile, Chaque fois, d'aussi loin que la jeune fille avait pu Tapercevoir, elle avait baissé les yeux et passé devant lui sans même prendre garde à son salut. S'il ne pouvait obtenir de Cécile un seul signe, Toncle Jean, en revanche, lui lançait des regards irrités, et semblait lui adresser de terribles reproches. Mathias dardait sur le jeune homme des regards obliques et railleurs, tout en prenant avec un sourire significatif le bras de Cécile , en penchant la tête vers elle d'un air d'adulation, en un mot, en se comportant vis-à-vis de la jeune fille conmie si un autre sentiment que l'amitié autorisait entre eux cette familiarité.
Dire combien ce spectacle blessait profondément le cœur du jeune honmie, ce serait impossible. La pâleur de Cécile, les larmes qu'il croyait apercevoir sur ses joues suffisaient bien déjà pour lui faire souffrir d'inexprimables douleurs; cependant l'odieuse ironie de Mathias lui infligeait un supplice plus cruel encore.
Trois fois il s'était placé ainsi sur le chemin de l'église, et trois fois il s'était enfui pour aller cacher les torrents de larmes qui s'échappaient de ses yeux dans les silen-' cieuses profondeurs de la sapinière.
Depuis lors, la rencontre des habitants du vieux couvent lui inspirait un tel effroi, qu'il n'osait plus épier le
retour de la jeune fille cjfxe de trè&-loin et sam être aperçu.
Seule la veuve du maçon savait parfois faire pénétrer dans son cœur oppressé un rayon de consolation. Mie ne se trompait nullement sur la secrète passion qui torturait le jeune homme> et elle savait^ avec un tact parfait^ toucher en lui les fibres capables de faire vibrer un sen-* timent d'espoir. Elle prononça hardiment le mot d'à» mour et le força d'aVouer le mal dont soufBradt son ftme^ Cela lui donna le droit de lui prodiguer franchement deft consolations en lui parlant sans cesse de Cécile^ et en lui faisant espérer que Famie dont il était séparé éprouvait poiu* lui les mêmes sentiments.
Depuis les tristes adieux de Cécile^ la mendiante avait déployé une activité dont on pouvait s'étonner à boii droit. Dès le matin de bonne heure, jusque bien tard dans la soirée^ elle était sur pied avec son enfant. Bar-« thélemy travaillait-il aux champs^ à Tinstant elle était auprès de lui^ le réconfortant et lui faisant entrevoir de riantes perspectives, puis elle le quittait pour revenir le visiter encore une heure après. Si le jeune homme venait à passer devant le couvent, il trouvait la veuve assise avec son enfant au bord du chemin^ comme si elle espionnait la demeure de Tavare. Traversait-il le village^ il y voyait la mère et Tenfant trottant et courant, qu'il fit beau ou mauvais temps ^ se postait-il le dimanche pour attendre de loin le passage de Cécile, il voyait là veuve se poser au milieu du chemin et demander hardie ment une aumône à la jeune fille, bien que Tavare lui fît signe de s'éloigner par des gestes irrités.
L*AVÂRK. lis
Un sentiment de reconnaissance pour Barthélémy et Cécile excitait vraisemblablement la pauvre veuve à déployer ces efforts extraordinaires; peut-être aussi la haine qu'elle portait au perfide Mathias étaiirelle un puissant stimulant de son activité.
Et en effet, en quelque occasion qu'elle rencontrât le persécuteur de Cécile, Tennemi de Barthélémy, elle attachait sur ses yeux un regard si fixe et si perçant, elle semblait le menacer et le provoquer si hardiment, que> sous rinfluenee réitérée de cette attitude, Mathias en était venu peu à peu à craindre la mendiante, et s'était per^ suadé que celle qu'il avait si souvent repoussée rudement se doutait de ses projets sur Théritage de Tohcle Jean. Qu'avaitril à redouter d'elle? il Tignorait; mais cela lui inspirait d'autant plus d'inquiétude. Il savait de plus que, du chef de son mari, la veuve avait droit à une petite partie de la succession : c'était même là la raison de la brutalité avec laquelle il s'était toujours conduit envers elle.
Cette inquiétude et l'affaiblissement à vue d'œil de l'oncle Jean le faisaient insister impatiemment et par tous les moyens auprès de Cécile pour la faire consentir à devenir sa femme. Tantôt il se montrait flatteur, pré^ venant, et lui promettait tous les bonheurs; tantôt il redevenait méchant et cruel, il maltraitait la pauvre fille et s'efforçait de la convertir à son projet par la terreur, et même par la crainte de la mort. Mais quelque moyen qu'il employât, si vivement qu'il excitât par les plus viles calomnies l'esprit de son oncle contre elle, la jeune fille persistait dans son refus, et se renfermait la plupart du
temps dans un silence résigné que son oncle lui reprochait conune un coupable entêtement.
Un matin ^ Cécile était assise auprès de la cheminée; elle tenait sur son tablier un morceau de toile qu'elle avait conmiencé de coudre. Cependant elle ne travaillait pas; ses mains inactives reposaient sur ses genoux; son œil était arrêté fixement sur le feu éteint, et elle se parlait à voix basse à elle-même. Le nom de Barthélémy et celui de son oncle tombaient parfois de ses lèvres avec un profond soupir 1 Mais son visage demeurait impassible et semblait inanimé conune celui d'une statue.
Soudain un bruit de pas vint frapper son oreille; la pâleur de la mort se répandit sur ses traits, et elle se prit à trembler conune si elle eût redouté une terrible apparition.
C'était en effet Mathias, qui ouvrit une porte et entra dans la chambre.
Cécile pencha davantage encore la tête, comme si elle eût voulu cacher son visage; elle ne fit pas d'autre mouvement.
La physionomie de Mathias était contractée par un sourire si cruellement méchant, que l'efiroi de la jeune fille n'était vraiment pas exagéré.
Il s'approcha de Cécile sans parler, sous le prétexte apparent de chercher quelque chose dans le foyer avec les pincettes, et marcha si pesamment sur le pied de la jeune fille, qu'un frémissement douloureux courut dans tout son corps. Elle ne dit cependant pas un mot. Lui haussa les coudés à la hauteur de la tête de Cécile, et les lui poussa violenunent en plein visage, sans qu'aucune
plainte s'échappât de la bouche de la victime. Au con* traire^ elle se blottit sur sa chaise et se fit petite comme quelqu'un qui s'attend à souffrir et accepte le supplice avec la résignation de l'impuissance.
Après avoir maltraité de mille manières la jeune fiUe^ dont le corps sans résistance semblait un être inanimé^ Mathias s'écria d'un ton rude :
— Tu es là comme un morceau de bois! Ote-toî de mon chemin !
En disant ces mots^ il la poussa si violemment par les épauleS; que sa tète alla heurter la cheminée.
Elle reprit toujours silencieuse sa précédente attitude^ mais se mit cette fois à verser un torrent de larmes.
Le bourreau s'éloigna de deux ou trois pas, se croisa les bras, et lui dit en la contemplant d'un air ricaneur :
— Je t'ai dit hier que c'est aujourd'hui le dernier jour. Songes-y bien ! 11 n'y a pas de choses affreuses auxquelles tu ne doives t'attendre si le soleil se couche avant que j'aie ton consentement !
Et conune la jeune fille demeurait immobile et muette, sa rage en devint plus vive :
— Ah! s'écria-t-il, tu te tais? C'est la dernière apparence de force qui te reste. Tout en toi doit être annihilé ! Je sais le moyen de délier ta langue. Allons, parle !
Il s'élança vers Cécile, étreignit ses épaules de ses poings musculeux, et la secoua si violemment, que la tête de la jeune fille en tourna en même temps; il fixait sur ses yeux un regard empreint d'une telle férocité, que la pauvre enfant, craignant de mourir, se prit à trembler de tous ses membres*
— Parle! dilril d'une voix tonnante > parle ^ ou je te brise les épaules entre mes mains !
Une plainte étouffée s'échappa de la poitrine de la vie* time; elle s'affaissa sur ses genoux > et dit d'un ton sup» pliant^ en tendant les mains vers son bourreau :
•— 0 Matbias^ quel mal vous ai-je fait? Bi je dois tnou^ rir^ ne me faites pas mourir à petit feu !
Le barbare contempla avec une sorte de volupté la jeune fille, qui tremblait agenouillée à ses pieds.
— Je te l'avais bien dit, répliqua-lrii avec tin rire sardonique, que tu t'agenouillerais un jour devant moi* Tu croyais la chose impossible^ et tè voilà !
— Pardon! grâce! je ferai tout ce que vous voulez^ je deviendrai l'esclave de vos moindres vœux, j'obéirai à un signe de vous, je serai votre servante.^.
— Ce n'est pas là ce que je veux;
— Je renoncerai en votre faveur à ma part de succession, je prierai mon oncle de vous la donner aussi; et> si c'est nécessaire, je signerai, en présence de témoins^ les écrits qui peuvent vous mettre en possession de tout. Mais, pour Tamour de Dieu, donnez-moi un peu de répit, laissez-moi uii instant en paix... Ma tête s'en va... je sens... j'ai peur... je deviens folie...
Sa tête s'inclina profondément sur sa poitrine, mais elle pesta agenouillée.
— Ce ii'est pas bien ainsi, répondit MathiaS; H y a un autre moyen de faine de moi le meilleur homme du monde. Tu connais ce moyeUé Tu es libre encore aujourd'hui de le choisir; demain il sera trop tard. Si tu ne l'acceptes pas, tu peux dire adieu à la lumière dU soleil;
L'ÂYARE. 119
ma haine te consumera à petit feu^ le chagrin t'épuisera lentement^ tu disparaîtras comme la neige^ sous le feu de ma vengeance. Ah ! ah I tu vois bien que tu ne me connais pas encore. Réponds à ma question j veux-tù être ma femme^ oui ou non?
La jeune fille se leva sans prononcer un mot^ alla se rasseoir sur sa chaise et mit les mains devant ses yeux.
— Cécile^ dit Mathias d'un ton cahne en s'asseyant pareillement, avant de me résoudre à pire, je veux une fois encore vous engager à la prudence. En vérité, je ne vous comprends pas. Il est dans la destinée de toute fille de se marier tôt ou tard. Qu'importe le nom du mari^ pourvu qu'il soit en état de bien pourvoir à Fentretien de sa femme et de lui rendre la vie agréable? Et que je puisse faire cela, assurément vous n'en doutez pas. Il est bien vrai que dans la jeunesse on s'imagine que l'amour^ la beauté, l'affection, sont des choses qui ont leur valeur dans la vie. Rêves que tout cela ! rêves qui s'en vont avec la foUe des jeunes années ! Il n'y a qu'une chose qui de» meure toujours, une chose qui tient la place de tout, ou plutôt qui est l'inépuisable source de toutes les autres. Cette chose s'appelle l'argent . Eh bien, nous aurons de l'argent à foison. Pourquoi donc s'attrister? Parce que l'amour, la sympathie, l'afifection, manqueront à notre mariage? Quel prix peut avoir un seau d'eau pour celui qui est mattre de la source d'où elle coule sans cesse. .. Tu ne réponds pas? Je comprends, ce n'est pas le défaut d'amour qui t'arrête, c'est la haine que tu me portes* Mais qu'estpce que la haine? une illusion ^ un sentiment qui, conmie l'amour, naît et s'éteint avec sa cause. Tu
me hais parce que je te fais du mal. Ëpouse-moi^ je te montrerai de Tamitié; ta haine disparaîtra avec la raison qui Ta fait grandir dans ton cœur. Que dis-tu à cela? Fautril me fâcher encore^ et arracher par la force les paroles de ta bouche ?
A cette question faite avec le sombre accent de la menace^ la jeune fille se mit à trembler de nouveau.
— Oh ! pardonnez-moi, répondit-elle d'une voix pleine de prière; je ne sais pas mentir. Cela vient, voyez-vous, de ce que je passe ici les jours entiers dans la solitude, songeant, rêvant et souffrant... L'^e voit alors plus avant et découvre des choses que dans d'autres circonstances elle n'eût pas approfondies. Savez-vous ce que c'est que le mariage?
— C'est l'union de deux personnes qui mettent leur vie en commun pour en tirer plus grand avantage, dit Mathias. Ni plus ni moins que deux négociants qui mettent ensemble leur argent pour pouvoir faire un plus grand commerce.
— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! dit Cécile en soupirant. Peut-être alors pourrais-je me rendre à votre désir,
— Ce n'est pas autre chose, croyez-moi ! dit Mathias en l'interrompant.
— Non, non, c'est l'annihilation de la femme, reprit la jeune fille avec une singulière énergie, annihilation commandée par Dieu, dictée par le sentiment du devoir, exigée par une inexorable nécessité. Maintenant que je ne suis pas mariée, je jouis malgré tout d'une certaine liberté; j'ai ma volonté à moi, je puis vous résister sans pécher conti*e Dieu et contre ma conscience» Si vos per^*
L*AYÀR£. ISI
sécutions me font mourir de chagrin ^ peut-être trouverai-je ma récompense dans le ciel. Mariée avec vous ^ devenue votre femme ^ je devrais satisfaire à vos moindres désirs^ me soumettre à vos moindres volontés^ vous obéir comme une esclave... C'est là ce qui m'épouvante à la seule pensée de ce que vous demandez de moi. : Cette réplique parut causer à Mathias une profonde surprise ; non pas tant pour le sens méme^ qu'à cause du ton grave et posé avec lequel Cécile avait parlé. Il ressentit un vif dépit de trouver encore autant de force et de fermeté dans celle qu'il croyait tout à fait épuisée et à bout de courage. Après être resté im instant sous cette impression^ il répondit avec son mauvais sourire :
— Je vous comprends; en eflfet, vous jugez les choses à fond. Vous seriez capable, si vous acceptiez, de me refuser le baiser conjugal. Quel enfantillage !
— Ah ! s'écria Cécile au désespoir, ce baiser, ce baiser me ferait mourir ! Et si je pouvais survivre un seul jour à cet affreux malheur, je me délesterais plus encore que je ne vous déteste ï
Mathias se leva, et jetant à la jjeune fille un regard farouche :
— Ainsi, demanda-t-il, tu préfères une autre mort, une mort lente comme celle de l'être qu'on tue à coups d'épingle.
Il ne reçut pas de réponse. Il demeura assez longtemps plongé dans ses réflexions. Enfin, il répondit d'un ton dégagé :
— C'est bien ; je n'ai plus d'espoir de vous faire entendre raison. J'atteindrai mon but d'une autre manière*
lis OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
n me faudi^ peut-être te faire sentir encore un peu si mes doigts sont de ohair ou de feri mais ce n'est plus nécessaire ce matin; je garderai mes forces pour Taprèsdlner. EU attendant^ réfléchis à ce qu'est le mariage^ cela te sera peut-être utile dans l'autre monde !
Ce disant^ il alla sur le seuil de la porte extérieure^ re^ garda dans toutes les directions et murmura à part lui :
-^ L'odieuse veuve n'est pas là^ hàtons^nous.
Il rentra dans la chambre^ et^ la flamme de la menace dans les yeux^ il dit à Cécile :
— Je dois sortir pour un instant. Mets le- verrou en dedans. Peut-être Frans Dalinckx viéndra-iril pour payer son fermage. Fais-le attendre. Et si tu oses ouvrir à quel* qu'un autre...
n leva la main^ contracta ses doigts comme une serre^ et^ faisant le geste de saisir Cécile par le cou^ il ajouta^ les lèvres crispées par une haine féroce :
— Tu m'entends !
Après quoi il la laissa toute tremblante^ et s'éloigna de la maison par le chemin qui conduisait au village.
A peine était-il sorti que Cécile se leva^ poussa le verrou^ rentra dans la chambre et alla s'agenouiller dans un coin obscur^ les mains jointes et implorant avec ferveur la protection de Dieu.
Un lugubre silence régnait autour d'elle. Dans cette solitude complète, son coeur se dégonfla^ elle se mit à pleurer^ et sa prière fut entrecoupée de sanglots dou^ loureux.
Parfois le vent s'engoufirait dans la cheminée ou quelque craquement se faisait entendre dans le vieil édifice»
L'AVARE. lit
Alors Cécile tremblante se tournait vers la porte et âon visage pâlissait d'effroi. Chaque fois elle reprenait sa prière interrompue.
Tout à coup elle étendit un coup léger à la porte, si bas et si discret que son océOle le perçut à peine. Elle se leva pourtant et se rapprocha de la porte. Le coup fut répété.
-^ Qui. est là? demanda Cécile à voix basse aussi ^ comme si le ton de la voix extérieure l'eût maîtrisée^
-^ Cécile^ étes-vous seule? demanda-t-on par le trou de la serrure.
-^ Âh! chère Catherine > répondit la jeune fille ^ qui reconnaissait la voix, pour Tamour de Dieu, àllez-vousen. Éloignez-vous de notre porte.
— Vous êtes seule? Laissez-moi entrer, laissez-moi entrer! dit Catherine d'une voix suppliante.
— Je ne puis pas..'. Oh ! allez-vous-en ; je tremble de vous voir ici.
Il se fit un instant de silence. La voix du dehors reprit bientôt d'un ton plaintif :
— 0 Cécile 1 ma pauvre petite Marie est là couchée sur votre seuil, mourante de faim 3 un seul petit morceau de pain peut la sauver. Et vous, Cécile , vous ne me donne-* riez pas ce morceau !
La jeune fille, sans songer à ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou de feint dans cette lamentation, se mit à trembler et regarda fixement le verrou de la porte, en étendant la main pour Touvrir; mais elle s'arrêta avec terreur, comme si le verrou eût dû la brûler.
— Vite, oh ! vite ! dit la voix du dehors; elle se meurt, elle se meurt l
Cécile tira le verrou avec une précipitation fébrile^ et ouvrit la porte à demi; la pauvre femme ^ qui épiait ce mouvement^ entra de force dans la maison. En voyant Cécile qui la contemplait d'un air surpris et interrogateur^ elle craignit qu'un cri ne lui échappât ^ et^ mettant la main sur la bouche de la jeune fille^ elle dit à voix basse :
— Silence ! Mon enfant? elle est à la ferme de la Chapelle^ bien portante et en bonnes mains. Je vous ai trompée^ il fallait que je vous parlasse. Ou est votre oncle? en haut? Parlons bas^ il ne faut pas qu'il nous entende.
— Oh! allez-vous-en, partez; Mathias va revenir à l'instant ! dit la jeune fille toute frissonnante de peur.
Catherine alla à l'armoire, en tira un pain en femme qui avait la connaissance des lieux, et en coupa un petit morceau. Elle ferma l'armoire, revint à Cécile, et dit :
— Voici l'aumône que vous m'avez donnée. Et ne lui dites pas autre chose. Je Tai vu; il est entré chez le notaire. . . Ne me priez pas de partir. D y a trois mois que je guette un moment pareil ; pour saisir ce moment, j'ai tous les jours, du matin au soir, espionné le couvent. Je veux savoir ce qui se passe ici. Ce n'est pas sans dessein que Mathias va chez le notaire : ce doit être pour des affaires sérieuses, qui demandent du temps. Il ne reviendra pas de sitôt... Cela aussi je le découvrirai. Vous êtes pâle et maigre comme une morte... Que se passe-t>-il ici qui vous fait dépérir?
— Catherine, ma chère Catherine, je ne puis parler, répondit la jeune fille.
— Vous ne pouvez parler? répéta la pauvre femme avec amertume. Que craignez-vous donc? La WKtti est
L'ÀYàRE. 1S5
déjà dans vos yeux. Âh! il vous a défendu de parler? 11 veut vous faire mourir de langueur; peu lui importe de quelle manière il parviendra à se rendre maître de votre part d'héritage. Et vous^ abattue par de longues souf frances, vous le laisseriez triompher, grâce à vos terreurs? Pensez-vous que Dieu ne s'irriterait pas de vous voir faire réussir les projets d'un méchant contre vousmême. Vous pourriez me répondre que vous êtes mattresse de votre vie peut-être ! Mais si votre mort devait tuer une autre personne , une personne qui languit d'amour pour vous...
— Mon Dieu l mon Dieu ! s'écria Cécile d'une voix déchirante, Barthélémy est-il malade?
— Osez-vous le demander, Cécile? répliqua Catherine. Ainsi vous n'avez pas pensé à lui? Vous ne vous êtes pas affligée de ne plus le voir?
La jeune fille s'affaissa sur une chaise et fondit en larmes.
— Catherine, dit-elle en sanglotant; je fais peut-être mal de vous laisser lire dans mon cœur. Oh ! j'ai plus souffert que lui : lui du moins voit le soleil, les champs, la lumière 5 il entend des voix amies; il a une mère... et moi, moi je n'entends que blasphèmes, imprécations, et son nom quand il s'échappe de mes lèvres dans la solitude... et moi, moi je ne vois rien que les quatre murs nus de ma prison, — et son image qui flotte devant mes yeux troublés.
Un sourire de joie illumina le visage de Catherine; elle prit tendrement la main de la jeune fille et demanda :
— Vous l'aimez donc aussi, Cécile?
La jeune fille pencha la tète pour dissimuler la rougeur qui colorait ses joues«
^ Abl dites-le-moi y Cécile ^ dite&-moi que vous Taimez !
-^ Je ne le puis^ Catherine ; vous ne garderiez pas le secret de mon cœur.
•— Mais^ Cécile > si par là je pouvais sauver la vie à quelqu'un?
<— Ah ! qu'il sache donc ce que je n'ai pas encore osé m'avouer à moi-même. Bon absence est ma plus grande douleur; — et, s'il me faut mourir, j'emporterai son souvenir auprès de Dieu.».
Catherine se leva, ouvrit la porte à demi , et regarda au loin dans la campagne. Elle rentra et reprit a
— Je ne vois pas encore Mathias. Reprenez courage, Cécile, révoltez-vous contre lui; c'est un lâche !
^— Catherine, est-il donc vrai que Barthélémy soit si malade?
— Malade, non, répondit la mendiante j mais pâle, maigre et languissant comme vous, mademoiselle. Il est assez près de la fosse pour mourir si rien ne vient le consoler. Mais j'ai maintenant un baume pour sa bles^ sure... Dites-moi, chère Cécile, dites-moi bien vite co qui s'est passé ici depuis ces trois malheureux mois?
— Écoutez, Catherine : vous promettez de ne rien répéter à personne > n'est-ce pas? Et pourtant, domme vous dites, qu'y a-t-il de pire que la mort? Mathlàs veut que je devienne sa femme...
— Je le pensais bien ! murmura Catherine*
— Mon oncle me l'ordonne chaque jour. Je mourrais
L'AVARE. m
plutôt mille fois 1 II n'est pas de persécutions que je n'aie à subir. Je suis calomniée ^ injuriée; je souffre de la faim; je succombe d'anxiété et de terreur, et... Mais, pour Tamour de Dieu^ Catherine^ ne dites pas cela à Barthélémy^ je suis maltraitée ^ frappée, torturée, conmie un misérable animal !
— Ciel ! que me dites-vous là 1 s'écria Catherine en levant les mains au ciel. Êtes-vous donc dans un coupegorge? Dieu m'en garde I Moi, en dire un mot à Barthélémy? Il répandrait du sang, le malheureux... Et votre oncle? Votre oncle a-tril donc perdu la tête î
— Mon oncle! Pauvre homme, on le trompe, on Tabuse. Tout ce que je dis lui semble mensonge e^ fausseté : il est ensorcelé, Catherine. Si je pouvais seulement lui parler, k lui seul; mais il passe les jours entiers en haut, dans le fond de la maison, enfermé et inabordable pour Mathias lui-même. Descend-il pour manger, Mathias est toujours là, et il sait tellement dénaturer meà paroles que tout ce que je dis, tout ce que je fais met mon oncle en colère, conune s'il ne sortait plus de ma bouche que fausseté, tromperie et calomnie ! Souvent j'ai douté moi-même si je ne disais pas de mauvaises choses ou si je n'étais pas folle... Depuis je me suis soumise à mon sort; je souffre en silence, je courbe la tête, dans la pensée que cette niort lente m'a été réservée par Dieu. 4.
-^ C'est affreux ! dit Catherine. Pourquoi ne fuyezvous pas cet enfer et ces démons?
— Ah! chère Catherine, plus d'une fois, quand une terreur inouïe me faisait frémir dans l'attente d'un trai*
tement pire encore, plus d'une fois j'ai regai-dé la porte, mais... *
— Faiblesse ! lâcheté ! s'écria Catherine d'un ton net et péremptoire.
— Mais mon oncle? Dois-je l'abandonner seul, dans le secret de ces murs, à la perfidie, à la cruauté de Mathias? Et puis la honte ! Une jeune fille qui se sauve de chez elle !
Elle se tut : Catherine s'était levée pour aller voir à la porte.
— Il vient là-bas, ditrclle en regagnant sa place sans s'émouvoir. S'il me voit, parlez-lui du morceau de pain que vous m'avez donné par pitié. Ne perdez pas courage : je viendrai à votre aide ! Et si je ne suis pas là à temps, fuyez cette maison que Dieu a maudite.
Uettcoï avait ressaisi la jeune fille; on eût dit que le retour de Mathias la réveillait d'un rêve. Elle tremblait, elle tendait les mains vers la pauvresse, elle disait d'une voix pleine de prière :
— Oh ! allez-vous-en, allez-vous-en ! 11 vous maltraitera!
— Je ne le crains pas, répondit Catherine; soyez tranquille, chère Cécile, vous me reverrez.
La pauvre femme quitta la maison à pas lents. Arrivée devant la porte elle remarqua que Mathias l'avait aperçue, et que pour cela même il accourait plus vite vers la maison. Elle s'éloigna de deux ou trois portées d'arbalète, et s'arrêta en se disant :
— n va maltraiter Cécile, peutrêtre; mais j'irai écouter par le trou de la serrure ce qui se passera.
L'ÀVÂRE. 129
Bientôt elle vit Mathias quitter le sentier et prendre une autre direction pour gagner le lieu où elle se trouvait. Elle l'attendit sans s'émouvoir.
Lorsque Mathias se rapprocha^ il se mit à proférer mille menaces contre la veuve; mais elle le reçut avec un sourire si provoquant et lui lança un regard si méprisant^ qu'il s'arrêta tout à coup.
— Qui vous a ouvert la porte? s'écria-t-il frémissant de colère. Qu'alliez-vous faire au couvent?
— Toutes sortes de choses épouvantables ! dit Catherine d'un ton moqueur. J'ai prié pendant une demiheure pour un morceau de pain^ et Cécile me l'a donné. Tout le monde n'est pas aussi dur que vous.
— Montrez-moi le pain? dit Mathias d'un ton impéreiux qui prouvait cpi'il ne croyait pas à ce qu'on lui disait.
La veuve lui tendit le morceau de pain. Il le tourna et retourna deux ou trois fois , le rendit à Catherine en lui disant :
— C'est égal, n'approchez plus de chez nous, ou vous vous en repentirez.
— Je ris de vos menaces, répondit Catherine d'un ton déterminé. Vous ne pouvez rien me faire. Maïs moi, moi pauvre mendiante, je saurai bien vous trouver un jour!
— Toi ! s'écria Mathias hors de lui en levant la main comme s'il voulait la maltraiter. Pas un mot de plus, ou je te brise le cou I
Catherine étendit la main vers un champ où travaillaient trois ou quatre laboureurs.
110 OEUVRES 01 HSNRI CONSCIENCE.
•-^ VoyetYOus là-bas^ dit-elle^ tous ces hommes m'aiment et vous détestent. Touchee-moi du bout du doigt seulement^ et je crie à Tassassin. Il ne manquera pes de témdns pour dire que vous êtes capable de pire encore» Ainsi^ si vous n'aimes pas les gendannes^ veillez sur vos mains.
Mathias frémit de colère et de dépit^ mais 0 demeura immobile, et contempla avec stupéfaction et même avec une sorte d'efiroi, la pauvre femme dont Tironique sourire continuait à le narguer.
Elle reprit :
-^ Ah! vous croyez être seul malinl n est bien possible que vous vous trompiez. Vous vous imaginez qu'on ne sait rien de ce qui se passe au vieux couvent? Est-ce aujourd'hm ou demain que l'oncle Jean doit signer son testament?
•-- Quoi? que dites-vous? s'écria Mathias surpris et déconcerté. Ce n'est pas vrai !
— Cela n'est pas vrai? et vous voila comme un écolier qui va recevoir la férule t Mais faites bien attention à ce que vous faites; chacun doit avoir sa part. Si vous fermez les portes du couvent, la loi peut les ouvrir.
— La loi? la Im? Quelle raison la loi peol-elle avw de faire œ que vous dites?
— Écoutez^ Mathias^ vous savez aussi bien que moi que là où il n'y a pas de raison on en fo^ une... Et mainttfiant adieu, et au revoir!
Elle quitta Mathias tout interdit, et poursmvit son chemin «ei riant aux éclats.
Lui^ profondément ému^ la suivît des yemc pendant
L*ÂViEE. m
quelque teinp$; puia^ tout absorbé par sas pensées^ re< prit la route du oouveut» Chemin faisant il s'arrêta encore plusieurs fois^ porta le doigt h son fronts frappa du pied^ et se trouva tellement préoecupé qu'il traversa la chambre ofa se trouvait Cécile, sans paraître la remarquer.
Il franchit une seconde porte et disparut dans Farr rière-corps du bfttiment.
Le lendemain le soleil s'élevait majestueusement dans le ciel sans tache.
Déjà l'année avait atteint le milieu du mois de mai; on avait, jusque-là, compté peu de beaux jours; les arbres et les champs avaient si Imtwient revêtu leur parure printanière, que Ton s'était à peine aperçu de la transformation. Mais pendant la nuit le vent avait touraé du nord-ouest au sud. De ce point central de la chaleur et de la vie un courant chaud et balsamique venait ranimer la terre engourdie. La douce lumière du soleil rayonnait sur la nature joyeuse. C'était une journée aussi fndche, aussi charmante qu'une jeune fiUe la tête ornée de la couronne nuptiale et prête à s'approcher de l'autel... De chaque arbre, de chaque arbrisseau s'élevaient des voix; Valouette planait, en chantant à gorge déployée, .dans l'azur du ciel; mille petits animaux de toute forme et de toute couleur bourdonnaient dans le feuillage, ou folâtraient en se jouant dans Therbe renaissante... le sol même fourmillîût de vie. C'était fête dans la nature entière I
Le soleil versait aussi sur la ferme de la Chapelle les flots de sa joyeuse lumière ; là aussi les oiseaux chantaient le bonheur de la vie et les douceurs de Tamour; mais^ au milieu de cette résurrection et de cette allégresse^ l'habitation solitaire demeurait silencieuse et morne ^ conmie si elle seule ^ avec ses habitants^ était encore ensevelie dans le sommeil glacé de Thiver.
La mère Anne était assise seule auprès du foyer^ et s'occupait à éplucher des légumes. Elle prétait peu d'attention à son travail ; ses yeux s^égaraient souvent dans l'espace ^ vagues et sans expression^ conmie si elle eût été absorbée dans de tristes pensées; et en effet sa physionomie attestait une profonde douleur^ et même un amer découragement.
Tandis que la bonne femme vaquait ^ rêveuse et pensive, à sa besogne domestique^ Barthélémy entra une bêche à la main. H s'était sans doute fatigué à un pénible travail, car il marchait^ le dos voùté^ à pas lents et appesantis^ sans saluer sa mère^ sans faire attention à elle^ comme s'il ne Teùt pas aperçue.
Celle-ci suivait son fils du regard^ douloureusement frappée de l'oubli du jeune honune. A peine eut-il disparu par la porte de derrière ^ que des larmes silencieuses s'échappèrent des yeux de cette mère affligée^ qui pencha la tête sur son travail.
Peu d'instants après , Jeannette entra ^ une crache de lait à la main.
Elle posa la cruche à terre^ .et elle allait lever le couvercle de la marmite aux vaches^ mais elle s'arrêta en voyant des larmes sur les joues de sa mère.
L'AVARE. ma
Une vive impatience se peignit sur ses traits ; elle alla à sa mère^ lui prit le bras et le secoua en disant d'une voix triste :
— Encore ! C'est toujours de même ! Si cela continue^ vous serez bientôt sur le grabat tous deux^ et vous me laisserez tout Touvrage sur le dos. Si je ne me soutenais pas bien, qu'arriverait-il?
Ck>mme elle ne ifeçut d'autre réponse qu'un redoublement de larmes, elle reprit d'une voix suppliante :
— Allons, mère, finissez donc, je vous en prio- Vraiment il y a de quoi n'y pas tenir à voir toute la journée une pareille tristesse ! Barthélémy ne parle plus, il va et vient comme une ombre } vous, mère, dès que vous êtes seule, vous vous mettez à pleurer. Parlez franchement, mère^ cela n'est pas raisonnable... ou il doit y avoir làdessous quelque chose que je ne comprends pas. Personne ne me dit rien, on croirait qu'on me repousse...
La pauvre mère Anne saisit la main de sa fille et la pressa tendrement comme pour lui faire sentir qu'elle n'avait rien perdu de son affection. Puis elle dit d'une voix plaintive :
— Jeannette, ma chère enfant, ne voi&-tu pas que ton frère dépérit? Ne vois-tu pas comme ses yeux sont égarés, comme il devient pâle et maigre? Et, en le regardant, la crainte qu'il n'arrive un plus grand malheur ne te fait-elle pas trembler quelquefois?
— Mon Dieu, mère, s'écria Jeannette avec anxiété en essuyant à son tour les larmes qui perlaient dans ses yeux, que veut dire cela maintenant? Barthélémy est triste, il maigrit, c'est vrai; mais je sais bien pourquoi.
134 OEUVRES DE HENpl^ CONSCIENCE
De pareils chagrina peuvent })iep f^e languie un peu; mais petit h petit on Qnit par en guérir. Pourquopaussi allait-il s'occuper de Cécile? Elle n'était pas son égale, apriès tout ; c^ ifious ne sommes que de pauvres gens qui disvops gagner, conune des esclaves, no^re pain de cbaque jopr i; et ^11^, elle e$t ricl^e pu le sera un jour. Poupr quoi ne le grondez-vous pas pour lui ôter cette folie de la tête? Mais non, vo^s pleurez et l^ laissez f^if*e h ^ guise. Ah ! si j'étais si» mère !
f-r- Mon enfant, mon enfant, dit la mi^rp Anpe en soupirant, i»i tu savais tout ce que j'ai tept^ pour le ramener à la raison I J'ai grondé, pf*ié, pleuré, mais réprim^deç, prières, larmes, tout a i^té inutile, n avoue ^on erreur, il voudrait l'oublier, il me donne raison en tout, il se jette ^ mes genoux et me demande pardon*. •
— Et vous, mère, vous li^ pardonnez bien vite, n'estr ce pas?
— Et Higi, chère Jeannette , moi qui suis sa mère , je vois bien ce qui se passe dans le cqe^r de mon pauvre enfant.., Tu ne peux pas comprendre oela^ Jeunette : l'un n'est pas fait comme l'autre. Moi-même je ne le sau? rais peut-étrp pas , si déjà ime fois en ipa yie je n^avais vu ce que peut l'amour quand il est contrarié. Barthélémy est nerveux comme son père. Eh bien, crpirais-tu. Jeannette, que ton pauvre père jd^fnnt, quand il é^t encore jeune homme, ét^it à l'agonie et avaij; d^éj^ reçu les saintes huiles, p^rce que nos parents nous avaient sép^rè^ Tun d^ l'autre e); qu'il ne pouvait plus me voir?
r^ 0 mon Dieu! s'écria Jeannette avec anxiété. Pnis, se reprenj»p4 sur-le-rchamp, elle ajouta :
-^ Mais il en guérit pourtant^ n'est-ce pas^ ma mèrel
— En effets il guérit^ Jeannette ; mais oomment? Nos parents étaient en querelle à propos de Tusage d'un sentier dans un champ; ils étaient si fâchés ^ si en colère tous^ qu'ils ne pouTaient se souffrir les uns les autres. Je ne pouvais plus voir défunt ton père; et lui^ qui m'ai-* mait plus que je ne le sais moi-même^ il se mit à dépérir jusqu'à se coucher sur le lit de mort. Dieu soit loué ! le curé, pris de pitié pour le pauvre jeune homme, réconcilia nos familles, et je pus visiter mon cher ami mourant. Les larmes me viennent aux yeux quand je songé à ce jour-là... Je ne veux pas en parler... Mais, un mois après, il put aller à l'église avec nos parents pour faire de moi sa femme...
Jeannette fixait sur sa mère des yeux brillants.
-^ Vois-tu, Jeannette, poursuivit la mère Anne, ton père était un pauvre paysan conmie nous le sommes encore; mais, sois-en sûre, il y avait en lui quelque chose de plus que dans beaucoup d'autres, et il pourrait bien en être de même de notre Barthélémy...
La jeune paysanne secoua la tête d'un air méditatif et fixa sur le sol son regard rêveur.
Après quelques instants, elle se redressa, et prenant la parole,
— C'est singulier, diirelle, qu'on puisse languir d'amitié pour une personne parce qu'on est nerveux ! Je ne crois guère à cela. Mais notre père défunt était du même état que vous, mère; de cette façon, cela peut 'encore arriver* Mais entre Barthélémy et Cécile e'est tout autre chose : cela ne peut jamais bien finir. Et c'est
pourquoi il devrait rejeter bien loin ses sottes idées. La mère Anne était tombée dans une profonde préoccupation^ elle n'écoutait pas ce que disait Jeannette^ et ses yeux exprimaient un morne désespoir. Après un court silence^ elle reprit en soupirant^ comme si elle se parlait à elle-même :
— Il soufire conmie un martyr I Catherine lui a dit hier quelque chose qui a fait briller de joie ses yeux; mais elle a ajouté aussi autre chose qui lui a fait grincer des dents de colère... Cette nuit^ en dormant^ il a parlé, pleuré; hurlé... Je Tai écouté en tremblant... Ce matin, il est tout abattu, plus pftle encore qu'hier; ses yeux sont égarés... Hélas! hélas! mon pauvre Barthélémy, mon malheureux enfant ! . . .
Au moment où ces derniers mots mots s'échappaient de sa bouche, et retentissaient dans la chambre conune une plainte déchirante, Barthélémy rentra, un râteau à la main, par la porte de derrière. Frappé de Faccent de la voix de sa mère, il s'arrêta et fixa sur les yeux de la femme en pleurs un regard perçant. Puis il alla lentement à elle, posa ses lèvres sur son front, y laissa tom- ))er deux larmes brûlantes, et dit d'une voix douce et presque inintelligible :
— Pauvre mère chérie ! ah ! pardonnezHOdoi, je n'y puis rien f aùe I
Et se retournant la tête penchée et la main devant les yeux, il sortit de la maison.
Sous l'éclatante lumière du soleil, au milieu de l'allégresse universelle de la nature qui rentourait^ Barthélémy ne releva pas la tête. Insensible à toot» il se traînait
dans \e sentier^ le dos courbé comme un vieillard qui ploie sous le faix des années. On eût même pu croire que, tout en marchant, il cherchait à découvrir quelque chose dans Therbe.
De temps en temps il s'arrêtait, murmurait à part lui des mots inarticulés, arrachait une feuille à la haie, la broyait dans sa main, et se remettait en chemin tout murmurant,— ou bien il s'arrêtait à contempler d'un œil fixe et distrait les petits animaux qui se poursuivaient joyeusement et folâtraient sur le sol, — ou bien encore il effeuillait une fleur, ou prêtait Toreille en rêvant à Tappel réciproque des oise^aux.
Ce que lui disait tout cela, peut-être lui-même ne le savait-il pas. Cependant il se sentit extrêmement ému, et tomba dans une profonde rêverie jusqu'à ce que, s'éveillant conmie en sursaut; il se remit à suivre le sentier à pas lents.
Soudain, conmie si une pensée plus puissante Teùt saisi, il s'arrêta brusquement, et, l'œil fixé vaguement devant lui, il murmura d'une voix pleine de larmes :
— Cécile, depuis hier je sais ce que tu souffres 1 Oh! tu es maltraitée, frappée, torturée ! Tu te consumes de douleur ! Et cependant tu m'aimes encore ! Oh ! comme le chagrin rend lâche et faible î Plus de courage, plus de force ! J'ai peur, je crains, je ne sais que faire, je m'égare, ma pensée se trouble... je suis malade...
Un triste et ironique sourire contracta son pâle visage.
— Malade? malade? s'écria-t-il. Oui, dissimule ainsi ta lâcheté !... Mais si j'avais courage et force, que feraisje? La laisser mourh*»»* elle gui m'aime? Ohl ce serait
lin crimôl Mais;.... mais quoi donc? L'assassiner^ lui!
A cette idée^ il bondit en arrière comme s'il eût aperçu dans l'herbe la gueule» béante d'une vipère* Un ori sourd de répulsion et d'horreur s'échappa de son gosier) il s'écria :
— Ohl.é. Dieu est là-hauté.. Mon salut.. « ma mère! Non^ nonj il faut se soumettre^ se consumer de chagrin^ porter sa croix , la porter jusqu'au cimetière... Hélas! hélas!
Et il se remit en marche^ chancelant^ abattu^ comprimant son front des deux mains^ comme s'il eût craint qu'il n'éclatât.
Tandis que l'infortuné jeune homme y en proie à un affi*eux désespoir^ suivait le sentier ombragé et se rapprochait de plus en plus du vieux couvent^ sans qu'il pût toutefois l'apercevoir, il se passait dans la demeure de l'avare une scène plus terrible encore que Barthélémy n'eût osé le soupçonner.
La porte du couvent s'ouvrit. Sur le seuil i^parut une jeune fille ^ pâle et maigre^ tenant d'une main un lourd paquet et de l'autre couvrant ses yeux en larmes;
Un homme y riant hideusement^ la poussa par les épaules jusqu'à deux ou trois pas de la porte.
Là^ la jeune fille s'arrêta un instant, connue si elle pouvait difficilement se résoudre à quitter ce lieUi Cependant^ sur l'ordre menaçant de l'honmie^ elle se mit lentement en chemin, et s'avança vers la campagne jusqu'à ce qu'un massif de chênes là dérobât à la vue du couvent.
Ii'AYARE. 189
Elle n'avait pas encore levé la téte^ et elle tenait toujours la main sur ses yeux^ sans doute pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joueSé
Soit que la chaleur du soleil et la vive lumière qui Tentourait^ soit que les voix de la nature réjouie exerçassent une action sur son système nerveux^ elle s'arrêta et laissa tomber sa main. Son regard surpris et charmé s'arrêta sur Tazur profond du ciel qui s'arrondissait en coupole sur sa téte^ puis s'égara avec une joie croissante sur toute la création. Un indéfinissable sourire se dessina peu à peu sur son visage^ son sein se gonfla^ sa léte se dressa sur son cou délicat, ses yeux étincelèrent d'enthousiasme ; elle leva le front vers le ciel et soupira d'une voix basse et profondément émue :
— Libre! libre!
Et elle étendit les bras comme si elle eût voulu y enfermer l'espace.
Elle demeura quelque temps en extase jusqu'à ce que ses yeux eussent caressé et savouré tout ce qui était à leur portée. Puis elle reprit insensiblement conscience d'elle-même. Sa tête retomba lentement sur sa poitrine^ le sourire céda la place à une expjcession de tristesse : elle fixa son regard sur la terre, et se mit à méditer sur son mist^rable sort.
Un instant après, elle quitta ce lieu et suivit, rêveuse, le sentier. Soudain, au détour d'un bouquet de verdure^ un cri de surprise s'échappa de son sein :
— Barthélémy !
Le jeune honmie tout tiemblant était devant elle. A cette rencontre inattendue un céleste sourire avait
liO ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
paru sur le visage de chacun d'eux; mais en même temps ils se considéraient Tun Tautre avec une expression de tristesse et d'effiroi. Tous deux penchèrent la tête sans mot dire et pleurèrent amèrement.
Le jeune homme releva le premier les yeux et dit d'une vofx gémissante :
— Cécile^ pauvre Cécile, comme vous êtes maigre et pMe!
— Et vous, Barthélémy, je ne vous réconnais plus ! répondit la jeune fille en sanglotant et sans regarder.
— Moi? dit le jeune homme avec désespoir. Qu'importe ! Mais vous, vous Cécile, la bonté même, vous un ange en ce monde, que vous souffinez ainsi? Que comme un agneau, sans vous plaindre, vous soyez condamnée à mourir de la main de cet hypocrite scélérat! Oh ! il y a de quoi se mordre les poings jusqu'au sang. Que Dieu me vienne en aide, ou je brise aujourd'hui la tête de cette béte venimeuse... Mais Cécile, qu'est-<^ que ce paquet? Où allez-vous?
— On m'a chassée ! répondit la jeune fille en versant de nouvelle larmes.
— Chassée ! s'écria Barthélémy le visage pourpre de colère et d'indignation.
Mais cette première émotion eut bientôt disparu. L'expression de ses traits se changea lentement en celle d'une joie toujours grandissante jusqu'à ce que, comprenant enfin toute la portée de la nouvelle qu'il venait d'apprendre, il s'écria :
— Chassée? pour toujours?
•— Pourtoujours, affirma lajeunefiUed'une voix triste.
L'ÀYABS. 141
— - Et VOUS pleurez^ Cécile I dit le jeune honune avec élan. Covameniy vous avez soufTert pendant des mois dans une sombre prison; un bourreau vous a frappée^ martyrisée jusqu'à la mort! Âh! au moment où nous désespérions^ lorsque rien ne pouvait nous délivrer que le cimetière... Dieu vous rend à la liberté. Vous êtes libre... libre, et vous pleurez? Oh ! voyez^ voyez ce que jefais^ moi!
n se jeta à genoux^ leva les mains vers le ciel^ et attachant sur la voûte azurée un regard extatique^ il s'écria:
— 0 mon Dieu qui Tavez délivrée, merci, merci du fond du cœur pom* votre miséricorde !
Sa voix s'éteignit, mais il resta à genoux, murmurant à voix basse une prière peut-être plus fervente encore.
Le regard surpris de la Jeune fille se fixa sur lui avec admiration. Il était si beau, agenouillé ainsi, son âme généreuse peinte sur ses traits , ses yeux humides et brillants, levés vers Dieu! Une si fervente reconnaissance rayonnait sur son visage que Cécile , tremblante d'émotion, oublia sa position et ressentit une indicible joie.
Lorsque, à la fin de sa prière, le jeune homme se releva lentement, il surprit sur le visage de Cécile une expression sereine, qui n'était pas un sourire, mais quelque chose d'indéfinissable qui annonçait les plus doux bonheurs de l'âme.
Bathélemy prit la main de la jeune fille en lui disant :
— Allons 1 allons, ma pauvre mère sera si contente! Allons, il fait si bon chez nous! Votre chaise est tou-
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jours à la même plaee; persoime ne s'y est encore assis. Tout languit en vous attendant. #. Allons^ vite I
Cécile lui résista et ne voulut pas le suivre dans la direction où il cherchait à Tentr^dner*
— Que signifie cela^ Cécile? demander Barthélémy < Ne voulez-vous pas venir chez nous?
— Je vais à la ville^ répondit-elle ; j'y ai une cousine qui est couturière et qui me donnera de Touvrage pour que je puisse gagner mon pain.
— Votre pain? de Touvrage ? Oh ! que veut dire cela? s'écria Barthélémy. Maintenant que je puis vous voir^ lire dans vos yeux, entendre votre voix, maintenant mon courage va se doubler... et, dussé-je travailler comme quatre, nous vivrons dans l'abondance. Venez, ohl venez!
— Pour l'amour de Dieu, Barthélémy, ne me demandez pas cela^ c'est impossible, dit la jeune fille en poussant un profond soupir.
Le jeune homme interrogea, les yeux de Cécile avec une triste surprise^
— Soyez-en sûr, mon cher Barthélémy, reprit-elle, c'est impossible.
Comme si une révolution se fût faite dans l'âme du jeune homme, il laissa tomber avec découragement sa tête sur sa poitrine, et dit du ton d'une morne résignation :
— La joie égarait mon esprit malade; je l^avais oubUé !... Vous avez raison, Cédle, je suis un pauvre paysan; vous serez un jour une riche demoiselle... U ne me reste qu'à mourir!
L^ÀVÀRi:. lis
Ces dendârs mots furent prononcés d'un ton si navrant^ qu'ils allèrent droit au coeur de Cécile M vainquirent sa vii^nale retenue. Elle saisit la main du jeun^ homme^ la serra dans les siennes^ et répondit d'une voix pleine de
— BarQiélemy^ mon ami^ vous vous trompez : ce n'est pas cela. Mon oncle m'a déshéritée; il a fait un testament par lequel il donne tout ce qu'il possède à Mathias; je ne posséderai jamais rien au monde.
Le jeune paysan releva la téte^ et regarda Cédle avec incrédulité tandis qu'un sourire se dessinait sur ses lèvres.
•— Oui^ ûui^ croyez-moi, Barthélémy^ rq)rit la jeune fille^ je suis pauvre maintenant^ pauvre comme vous.
— Pauvre comme moi? dit le jeune homme avec une jpie folle sur le visage^ pauvre comme ma mère^ ewime masiBurI Dieu, quel bonheur! Ëh bien^ laissez à ce méchant son argent; je vous donnerai la richesse^ moi^ Cécile; je vous donnerai des trésors d'amitié^ d'affection, d'amoiu^. Venez, venez f
II prit de nouveau la main de la jeune fille et voulut l'entraîner en avant, mais elle reprit d'un ton triste :
— Non, Barthélémy, cela ne se peut pas.
— Mais pourquoi donc, Seigneur Dieu?
Le rouge de la pudeur monta au front de CécQe, qui répliqua en baissant les yeux :
— La veuve de Jean le maçon ne vous a-t-elle rien dil hier après midi?
— Ah! s'écria Barthélémy, elle disait donc vrai I le n'osais y croire.
lU OEUVfiES DE HSlfEI CONSCIENCE.
— Que diraient de nous les gens du pays^ Barthélémy? Vous comprenez bien aussi^ j'en suis sùre^ que cela ne se peut pas.
— Ainsi; CécÛe; dit le jeune homme avec rabattement du désespoir^ vous allez à Anvers ^ vous nous abandonnez? Peut-être pour rencontrer de nouvelles souffrances et vous voir rebutée et mal menée. Vous me laisserez mourir^ vous laisserez ma pauvre mère tomber malade^ pour l'opinion des voisins ?
n attendait une réponse ^ mais la jeune fille ^ les yeux fixés sur le soi; demeura muette.
Le jeune homme réprit d'une voix plus insinuante :
— Ah! Cécile; vous coucherez dans la chambre de ma mère et vous serez toujours avec elle ; je vous entourerai de respect et d'amour comme si vous étiez mon ange gardien lui-même; je travaillerai; je travaillerai depuis le matin de bonne heure jusque bien tard au soir; rien ne manquera à notre bonheur; vous vous rétablirez; vous retrouverez la force et la santé ; votre présence sera comme autrefois une bénédiction pour notre maison. Oh ! veneZ; venez; soyez la sœur de ma sœuT; l'enfant de ma mère!...
Les mains jointes; il semblait implorer une réponse. La jeune fille le regarda avec indécision.
— - Oh ! Cécile ; s'écria-t-41; parlez; songez qu'au-dessus des hommes il y a dans le del quelqu'un qui sait qui fait mal sur la terre!
Un sourire étrange éclaira le vkage de Cécile; elle respirait avec peine; comme quelqu'un qui va prendre une importante résolution.
— Ëh bien? eh bien? demanda Barthélémy, tout frémissant d'mie joyeuse attente.
— Eh bien, répondit la jeune fille, soitl que votre mère soit ma mère. Je demeurerai sous son toit comme si j'étais son enfant.
Un cri aussi aigu qu'une exclamation de douleur s'échappa de la poitrine du jeune homme, il porta les deux mains à ses yeux; deux torrents de larmes jaillirent sur ses joues, larmes si abondantes qu'elles passèrent entre ses doigts.
Cécile ne comprit rien à cette violente émotion, et adressa à Barthélémy des paroles de consolation.
— Ah! répondit-il, tandis qu'un sourire fiévreux rayonnait à travers ses larmes, la joie aussi fait mal ! Elle brise le cœur, elle rend fou... Mais c'est fini. Venez, mon amie, venez.
Ils prirent un autre sentier. Barthélémy était tout métamorphosé, n marchait la tête haute, le regard fier; un sang généreux colorait ses joues; l'enthousiasme du bonheur rayonnait dans ses yeux; il allait d'un pas déterminé comme si, pour la première fois depuis longtemps, ses membres avaient eu leur Ubre essor. Mille exclamations de joie se pressaient sur ses lèvres.
— Mon Dieul mon Dieu! disait-il, comme la vie est belle pourtant! Voyez-vous, Cécile, je travaillerai comme un esclave aux champs , ou je préparerai des cerceaux dans le jardin; vous ferez comme autrefois des habits pour le monde; Jeannette soignera la vache , ma mère demeurera avec vous et fera la cuisine... Chacun de nous qui gagnera quelque chose le mettra dans la bourse com-